Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 3 sur 42

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Le Veau d'or

Préface des auteurs

 

Notre forme collectivisée de création littéraire suscite d’ordinaire des questions fort légitimes, mais quand même bien monotones : « Comment faites-vous pour écrire à deux ? »

Au début nous répondions dans le détail, donnions des précisions, racontions même la grave querelle survenue entre nous au sujet d’Ostap Bender : devions-nous ou non tuer le héros des Douze Chaises ? Nous ne faisions pas faute de mentionner que le destin du héros avait été réglé par un tirage au sort. Deux bouts de papier avaient été déposés dans un sucrier. Sur l’un des deux, une main tremblante avait tracé un crâne et deux os de poulet. Le crâne était sorti et, une demi-heure plus tard, le Grand Combinateur avait cessé de vivre, la gorge découpée au rasoir.

Ensuite nous avons cessé de donner autant de détails, de raconter notre querelle, puis même de donner quelque précision que ce fût. Nous répondions maintenant sans le moindre enthousiasme : « Comment nous écrivons à deux ? Rien de particulier à cela. Comme les Goncourt. Edmond court les rédactions, tandis que Jules reste à garder le manuscrit, afin que leurs relations ne le leur volent pas. »

Et soudain, la belle uniformité des questions se trouva rompue par un de ces citoyens à l’apparence sévère qui ont reconnu le régime soviétique un peu plus tard que l’Angleterre, mais juste avant la Grèce :

— Dites-moi, je vous prie, nous demanda-t-il : pourquoi écrivez-vous des choses drôles ? Qu’est-ce que c’est que cette rigolade en pleine période

de reconstruction4 ? Vous n’êtes pas un peu fous ?

Après quoi, il se mit à nous persuader longuement et d’une voix courroucée de la nocivité du rire à l’époque actuelle :

— Rire est un péché ! Oui, il ne faut ni rire, ni sourire ! Lorsque je vois cette vie nouvelle, ces mutations en cours, ce n’est pas de sourire que j’ai envie, mais de prier !

— Mais nous ne nous contentons pas de rire, tentâmes-nous de lui opposer : notre satire vise précisément ceux qui ne comprennent pas notre période de reconstruction.

— La satire ne peut pas être drôle, répliqua le sévère citoyen. Puis il prit le bras à un artisan membre d’une secte de baptistes, qu’il prit pour un

prolétaire bon teint5, et l’emmena chez lui afin de faire son portrait en des

termes pesants, dans un roman en six volumes : Les parasites, jamais6 !

Rien de tout cela n’est inventé. La fiction serait plus drôle. Mais que l’on donne à ce béni-oui-oui carte blanche et il obligera même les hommes à porter le voile, tandis que lui-même exécutera chaque jour à l’aube des hymnes et des psaumes à la trompette, en s’imaginant que c’est ainsi que l’on contribue à l’édification du socialisme.

Tout le temps que nous composions Le Veau d’or, la face du sévère citoyen ne cessa de flotter au-dessus de nous. « Et que se passera-t-il si ce chapitre est drôle ? pensions-nous. Que dira le sévère citoyen ? »

Nous avons finalement pris les décisions suivantes :

a) Le roman que nous écrivions devrait être aussi gai que possible.

b) Quant au sévère citoyen, s’il lui arrivait de déclarer à nouveau que la satire ne devait pas être drôle, nous demanderions au procureur de la République d’engager des poursuites contre ledit citoyen en vertu de l’article punissant les cas de stupidité bureaucratique avec effraction.

 

4. La « période de reconstruction », c’est-à-dire de « retour au socialisme » (avec un retour

progressif aux contraintes féroces du « communisme de guerre » des années 1918-1921) a commencé en 1927-1928. Elle a succédé à la NEP (« nouvelle politique économique »), longue parenthèse de reprivatisation partielle, retour à certaines « libertés formelles » et explosion artistique.

5. Les « sectes de baptistes », particulièrement bien représentées parmi les artisans et les ouvriers

du textile, étaient dénoncées dans les journaux comme assez subtiles pour maintenir la foi chrétienne par adaptation apparente aux us et coutumes du nouveau régime.

6. Citation de l’Internationale et charge double : contre les « écrivains prolétaires » de la EAPP et

aussi, voilée, contre Gorki, l’ancien va-nu-pieds de la littérature, « oiseau-tempête » libertaire maintenant réconcilié avec le régime, devenu plus royaliste que le roi.

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