Le Veau d'or
Annexe II
LE GENRE DES COMPTINES EN RUSSIE
(note de l’édition du Globe, Paris 1996)
Les comptines russes (tchastouchki) ont en commun avec les nôtres que ce sont des refrains naïfs et rimés. Mais elles en diffèrent largement par le contenu. Si certaines sont simplettes, généralement rurales et presque aussi enfantines que les nôtres (les adultes jouent alors à n’être que de grands enfants), et c’est le cas ici ou au ch. 33 des Douze Chaises, un grand nombre d’entre elles sont élaborées, humoristiques, faussement naïves et caractéristiques de la mentalité de la classe intellectuelle urbaine. On pouvait distinguer à l’époque soviétique trois types de « tchastouchki urbaines » : 1) satiriques, politisées (Lénine, Tchapaïev, Khrouchtchov, Brejniev, Raïssa Gorbatchova en ont tout particulièrement fait les frais), variétés rimées des célèbres « anecdotes arméniennes » ; 2) rabelaisiennes ensuite, et tout aussi contestataires puisque toute allusion au sexe, taxée de « pornographie », a longtemps été réprimée (joyeusement vulgaires, elles avaient du succès dans les milieux populaires, qui ne discernaient pas toujours leur côté parodique) ; 3) absurdes enfin, et ce sont peut-être les meilleures, répliques des limericks anglais par la forme comme par le fond. Mais les trois genres (politique, pornographique, absurde) sont le plus souvent mêlés, comme en témoigne par exemple ce limerick soviétique des années soixante-dix (adaptation approximative) :
Brejniev sort sur son perron, / La main dans son pantalon, Cherche sa couille, mais y a plus d’couille ! Il tombe alors du perron, / Oh-la-la, oh-la-la, ouille ! (Vyšel Brežnev na kryl’tso, Po esat’ svoë jajco, Sunul ruku, net jajca ! Tak i sverznulsja s kryl’ca)
Traits parodiques : le perron (de l’isba), la vulgarité des mœurs et de l’humour villageois. Satire : le maître du Kremlin grossièrement ridiculisé, susceptible d’être chassé du pouvoir comme un manant (Podgorny venait alors de « tomber du perron »). Pornographie : usage obligatoire de mots grossiers. Absurdité : la situation générale, le monorchisme. La loi soviétique punissait sous Brejniev de trois ans de camp de redressement le simple fait de colporter des « anecdotes » ou des tchastouchki à contenu politique, mais n’était guère appliquée.
En revanche, sous Staline (et même en 1931-1933), elles ne fleurissaient guère car les plus innocentes risquaient d’être accusées de sentir le soufre. S’il y avait des allusions, elles étaient d’une extrême discrétion. C’est pourquoi on peut imaginer, connaissant le genre, que même la tchastouchka du ch. 34 n’est pas totalement innocente. Pierre le Grand pourrait être le substitut de Staline, le cheval et le reptile foulés aux pieds (comme sur le monument élevé par Falconet à Saint-Pétersbourg) symbolisant le Parti aux ordres et les ennemis matés (notamment Trotski).
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