Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 16 sur 42

Pages du PDF

Le Veau d'or

XIII. Vassisouali Lokhankine et son rôle dans la Révolution russe

XIII

Vassisouali Lokhankine et son rôle dans la

Révolution russe

 

À 16 h 40 très exactement, Vassisouali Lokhankine entama officiellement sa grève de la faim.

Il était couché sur un canapé recouvert de toile cirée et, tournant le dos au monde entier, faisait face au dossier bombé. Il était couché avec ses bretelles et ses chaussettes vertes, ces chaussettes qu’à Tchernomorsk on

appelle aussi des « carpettes143 ».

Après avoir jeûné une vingtaine de minutes dans cette position, Vassisouali gémit, se retourna et regarda sa femme, les carpettes vertes décrivant à cette occasion un petit arc de cercle. Celle-ci était occupée à jeter tous ses biens personnels dans un sac de voyage en cuir teint : flacons fantaisie, rouleau caoutchouté pour le massage, deux robes à traîne et une, plus vieille, sans traîne, une sorte de shako en feutre orné d’une demi-lune en verre, des cartouches de rouge à lèvres et un pantalon d’intérieur en tricot.

— Varvara ! nasilla Vassisouali.

L’épouse garda le silence, se contentant de respirer bruyamment.

— Varvara ! répéta-t-il. Est-ce que vraiment tu me quittes pour aller chez Petibourdoukov ?

— Oui, répondit l’épouse. Je te quitte. Il le faut.

— Mais pourquoi donc, pourquoi ? demanda Vassisouali avec une passion bovine.

Ses narines déjà grosses se dilatèrent amèrement. Sa barbiche

pharaonique trembla144.

— Parce que je l’aime.

— Et moi alors ?

— Vassisouali ! Je t’ai déjà mis au courant hier. Je ne t’aime plus.

— Mais moi, moi, je t’aime, Varvara !

— C’est ton affaire personnelle, Vassisouali. Je vais chez Petibourdoukov. Il le faut.

— Non ! s’exclama Vassisouali. Non, il ne le faut pas ! On n’a pas le droit de partir, si quelqu’un d’autre vous aime !

— Si, répondit Varvara agacée en se regardant dans un miroir de poche. D’ailleurs, cesse de dire des bêtises, Vassisouali.

— Dans ce cas, je continue à jeûner ! s’écria l’infortuné mari. Je ferai la grève jusqu’à ce que tu reviennes. Le temps qu’il faudra : un jour, une semaine, un an !

Vassisouali se tourna à nouveau de l’autre côté et enfouit son gros nez dans la toile cirée froide et glissante. Mais il continuait à parler.

— Je resterai ainsi allongé sur ce canapé, avec mes bretelles, jusqu’à ce que la mort vienne. Et c’est toi qui seras responsable de tout, toi et l’ingénieur Petibourdoukov.

Varvara fit une pause dans ses préparatifs, remit pensivement à sa place une bretelle de combinaison qui avait glissé de son épaule, trop blanche pour la saison, et éclata brusquement :

— Je te défends de parler ainsi de Petibourdoukov ! Il vaut bien mieux que toi.

C’était plus que Vassisouali ne pouvait en supporter. Il eut un soubresaut de tout le corps, comme si un courant l’avait traversé, des bretelles aux carpettes vertes.

— Tu es une femelle, Varvara, geignit-il en étirant chaque syllabe. Une fille de joie !

— Et toi, un idiot ! répliqua tranquillement sa femme.

— Chienne assoiffée de stupre ! continua-t-il de la même voix traînante. Ô femme, je te méprise. Tu me quittes et t’en vas, et tu pars de ce pas ! Tu me quittes et tu vas chez Petibourdoukov. Tu me quittes, ô ma femme, et tu n’es qu’une infâme, car tu pars de ce pas chez Petibourdoukov. C’est chez lui que tu vas, donc, chez ce misérable, où tu veux te livrer à des plaisirs coupables ! Ah, tu n’es qu’une chienne et vieille et infâme.

Ivre de chagrin, Vassisouali ne remarquait même pas qu’il s’était mis à s’exprimer naturellement en alexandrins, quoiqu’il n’en écrivît jamais et

n’aimât guère les vers145.

— Vassisouali, cesse de faire le bouffon, fit la chienne en boutonnant son sac. Regarde-toi un peu. Tu pourrais au moins te laver la figure. Je m’en vais. Adieu, Vassisouali ! Je te laisse ta carte de pain sur la table.

Et attrapant son sac, Varvara se dirigea vers la porte. Voyant que ses incantations n’avaient rien donné, Vassisouali bondit vivement de son canapé et, en criant : « Au secours ! », déchira sa carte de pain. Varvara prit peur. Elle se représenta son mari tout desséché par la faim, le pouls imperceptible et les extrémités déjà refroidies.

— Qu’as-tu fait ? dit-elle. Tu n’as pas le droit de faire la grève de la faim.

— Je vais la faire, déclara Vassisouali avec obstination.

— C’est stupide, Vassisouali. C’est le fait d’un individualisme exagéré.

— Je n’en ai point de honte, s’écria Vassisouali d’un ton théâtral assez suspect. Tu n’apprécies pas assez l’importance de l’individualité, ni des intellectuels en général.

— Oui, mais l’opinion publique va te condamner.

— Qu’elle me condamne ! dit Vassisouali d’un ton résolu en réintégrant son canapé.

Varvara laissa sans mot dire tomber son sac, ôta rapidement sa capeline de paille et, tout en marmonnant des mots tels que « mâle enragé », « tyran » et « exploiteur », lui prépara rapidement un sandwich à la purée d’aubergines.

— Mange ! dit-elle en approchant la nourriture des lèvres purpurines de son mari. Tu entends, Lokhankine ? Mange immédiatement. Eh bien ?

— Laisse-moi, dit-il en écartant la main de sa femme.

Profitant du moment où la bouche du jeûneur s’était entrouverte, Varvara poussa habilement le sandwich dans la cavité séparant la barbiche pharaonique des moustaches à demi rasées, à la mode de la capitale. Mais le jeûneur réussit à repousser la nourriture d’un vigoureux coup de langue.

— Veux-tu manger, scélérat ! cria Varvara au désespoir. Intellectuel !

Vassisouali ne cessa pendant plusieurs minutes de détourner la tête en mugissant des protestations. De guerre lasse, toute brûlante et barbouillée d’aubergines, Varvara finit par céder. Elle s’assit sur son sac et se mit à répandre des larmes glacées.

Vassisouali secoua sa barbiche pour en faire tomber les miettes qui s’y étaient introduites, jeta à sa femme un coup d’œil cauteleux et resta tranquillement couché sur son canapé. Il ne voulait pour rien au monde se séparer de Varvara. En dépit d’une foule de défauts, celle-ci possédait deux avantages de poids : une grosse poitrine blanche et un emploi. Lui-même n’avait jamais travaillé nulle part. Le travail ne lui aurait pas permis de méditer sur le rôle de l’intelligentsia russe, couche sociale à laquelle il estimait appartenir. Aussi ses pensées se concentraient-elles interminablement sur un thème agréable et proche de lui : « Vassisouali Lokhankine et son rôle », « Lokhankine et la tragédie du libéralisme

russe », « Lokhankine et son rôle dans la Révolution russe146 ». Il aimait penser tranquillement à tout cela en arpentant la pièce dans les hauts chaussons de feutre achetés avec l’argent de Varvara et en regardant sa bibliothèque bien-aimée où les dos reliés de la Brockhaus et Efron jetaient

des reflets dorés d’icônes147. Vassisouali passait de longs moments debout devant la bibliothèque, à contempler les volumes de la célèbre encyclopédie. On trouvait là, rangés côte à côte, d’autres remarquables exemplaires de l’art de la reliure : la Grande Encyclopédie médicale, la Vie des animaux , l’énorme volume intitulé L’Homme et la femme, ainsi que La Terre d’Élisée Reclus.

« À regarder ces trésors de la pensée humaine, pensait sans se hâter Vassisouali, on devient plus pur, on s’élève spirituellement. »

Parvenu à cette conclusion, il soupirait avec allégresse, tirait de dessous l’armoire La Patrie de 1899, dans sa reliure de vague marine écumante et éclaboussante, et feuilletait les illustrations de la guerre des Boers ou des réclames telles que cette annonce d’une dame inconnue : « Comment j’ai

développé mon buste de six pouces » et autres petites choses agréables148.

Avec Varvara aurait aussi disparu la plate-forme matérielle sur laquelle reposait la tranquillité matérielle du digne représentant de l’humanité pensante.

Dans la soirée arriva Petibourdoukov. Pendant longtemps, n’osant entrer chez les Lokhankine, il erra dans la cuisine commune au milieu des réchauds à longue flamme et des ficelles tendues en croix, sur lesquelles séchait un linge pétrifié à taches de bleu de lessive. L’appartement s’anima. Des portes claquaient, des ombres passaient, les yeux des locataires brillaient. Quelqu’un poussa un soupir passionné : un homme venait d’entrer chez eux !

Petibourdoukov ôta sa casquette, étira ses moustaches d’ingénieur et se décida enfin.

— Varia, dit-il d’une voix implorante en entrant dans la pièce, nous avions bien décidé...

— Regarde, Sachouk ! cria Varvara en le prenant par le bras et en le poussant vers le canapé. Admire un peu ! Le voilà vautré, le mâle, le capitaliste, l’exploiteur éhonté ! Imagine un peu que cet esclavagiste a

déclaré la grève de la faim parce que j’ai décidé de le quitter149 !

À la vue de Petibourdoukov, l’affamé sentit la nécessité de remettre en honneur l’alexandrin classique et les thrènes reprirent.

— Je te dis mon mépris, ô Petibourdoukov ! Nul être autre que moi ne doit toucher ma femme. Tu es un scélérat, la plus noire des âmes, une brute, un goujat, si elle part loin de moi.

— Camarade Lokhankine ! tenta de placer l’ingénieur ahuri, en se tortillant la moustache. Mais Vassisouali, qui était lancé, reprit de plus belle sa litanie, tout en se balançant rythmiquement comme un vieux Juif à la prière :

— Va-t’en, va-t’en bien vite, je n’ai que haine pour toi, ô crapaud misérable et qui plus est infâme. Tu n’es pas ingénieur, qui me voles ma femme, mufle, salaud, goujat, maquereau de surcroît.

— Vous devriez avoir honte, Vassisouali Andrieïtch, fit Petibourdoukov tout gêné. C’est tout simplement stupide. Pensez un peu à ce que vous faites, alors que nous en sommes à la deuxième année du plan

quinquennal150...

— Il a osé me dire, à moi, que c’est stupide ! Il a osé, lui qui vient m’enlever ma femme ! Va-t’en bien vite au loin, être ignoble et infâme, sinon tu recevras quelque coup dans le bide.

— C’est un malade, fit Petibourdoukov en s’efforçant de rester dans les limites de la correction.

Mais ces limites étaient trop étroites pour Varvara. Elle prit sur la table le sandwich vert déjà desséché et aborda le jeûneur. Vassisouali se défendit avec l’énergie du désespoir, comme si l’on s’apprêtait à le châtrer. Petibourdoukov se détourna et se mit à contempler par la fenêtre les marronniers en fleurs, comme chargés de petites bougies blanches. Il entendait derrière lui le mugissement répugnant de Vassisouali et les cris de Varvara : « Mange, misérable ! Mange, esclavagiste ! »

Le lendemain, démoralisée par cet obstacle imprévu, Varvara ne se rendit pas à son travail. L’état du jeûneur avait empiré.

— Les douleurs d’estomac ont déjà commencé, fit-il savoir d’un air satisfait. Ensuite ce sera le scorbut des affamés, avec chute des cheveux et des dents.

Petibourdoukov fit venir son frère, médecin militaire. Petibourdoukov n° 2 ausculta longtemps le torse de Vassisouali, en écoutant aussi attentivement le fonctionnement de ses organes qu’un chat épie les mouvements d’une souris entrée dans un sucrier. Pendant tout l’examen Vassisouali ne cessa de regarder sa poitrine, velue comme un manteau de demi-saison, avec des yeux pleins de larmes. Il était plein de pitié pour sa propre personne. Petibourdoukov n° 2 regarda Petibourdoukov n° 1 et dit que le malade n’avait nul besoin de suivre un régime. Il pouvait manger de tout : soupe, viande, desserts. Le pain aussi, ainsi que les légumes et les fruits frais. Le poisson n’était pas contre-indiqué. Il pouvait fumer, dans des proportions bien entendu raisonnables. Mieux valait ne pas absorber d’alcool, mais il n’aurait pas été mauvais pour stimuler l’appétit d’ingérer un verre de porto de bonne qualité. En résumé, le docteur n’avait rien compris au drame familial des Lokhankine. Il partit en soufflant d’un air important et en martelant le plancher de ses bottes, non sans avoir ajouté qu’il ne voyait pas d’inconvénient à ce que le malade prît des bains de mer et se promenât à vélo.

Mais le malade n’avait pas la moindre intention d’ingérer ni salade de fruits, ni viande, ni poisson, ni autres friandises. Il n’alla pas prendre de bains de mer et resta couché sur son canapé à couvrir son entourage de vers acariâtres. Varvara finit par le prendre en pitié. « C’est à cause de moi qu’il ne veut rien manger, se disait-elle fièrement. Quelle passion, tout de même ! Qui sait si Sachouk serait capable de sentiments aussi élevés ? » Et elle jetait des regards inquiets vers ce Petibourdoukov repu dont tout l’aspect disait que les émotions sentimentales ne l’empêcheraient pas d’ingérer déjeuners ou dîners. Une fois même, alors que l’ingénieur avait quitté la pièce, elle alla jusqu’à appeler Vassisouali « pauvret ». Et de nouveau, tout près de la bouche du jeûneur, apparut un sandwich, lequel fut rejeté comme les précédents. « Encore un peu à tenir, pensait Vassisouali, et Petibourdoukov ne reverra plus ma Varvara. » Il prêtait avec plaisir l’oreille aux voix parvenant de l’autre pièce :

— Il mourra sans moi, disait Varvara, nous sommes obligés d’attendre. Tu vois bien que je ne peux pas partir.

Cette nuit-là, Varvara fit un rêve épouvantable. Complètement desséché par la hauteur de ses sentiments, Vassisouali rongeait les blancs éperons

du médecin militaire151. C’était affreux. Le médecin avait l’expression docile d’une vache qu’un maraudeur est en train de traire. Les éperons cliquetaient, les dents grinçaient. Varvara se réveilla, toute transie de frayeur.

Un soleil d’un jaune japonais éclairait la pièce à bout portant. Toute son énergie se perdait à éclairer des babioles d’un aussi piètre intérêt que le bouchon en cristal taillé du flacon d’eau de Cologne Turandot. Le canapé recouvert de toile cirée était vide. Déplaçant son regard, Varvara vit son mari. Debout devant la porte ouverte du buffet, le dos tourné au lit, il s’empiffrait bruyamment. Il était si impatient, si grande était son avidité qu’il se penchait, frappait le sol de son pied revêtu d’une chaussette verte et émettait avec le nez des sifflements et des bruits de ventouse. Ayant vidé une grosse boîte de conserve, il souleva précautionneusement le couvercle d’une casserole et, plongeant les doigts dans le bortsch refroidi, en retira un morceau de viande. Si Varvara avait surpris son mari à semblable occupation pendant les meilleures années de leur vie conjugale, Vassisouali en aurait vu de belles. Mais maintenant !... Son compte était bon.

— Lokhankine ! fit-elle d’une voix terrible.

Le jeûneur fut si effrayé qu’il lâcha le morceau de viande. Celui-ci retomba dans la casserole en soulevant un petit jet de choux et d’étoiles de carottes. Vassisouali se jeta sur son canapé avec un gémissement à fendre l’âme. Varvara s’habillait rapidement et en silence.

— Varvara ! nasilla-t-il, est-il vrai que tu me quittes pour aller chez Petibourdoukov ?

Pas de réponse.

— Chienne assoiffée de stupre, déclara-t-il sans conviction, tu me quittes et tu vas chez Petibourdoukov...

Mais il était trop tard. Vassisouali avait beau parler en pleurnichant d’amour et de mort par la famine, Varvara était partie pour toujours en traînant derrière elle son sac aux flacons fantaisie, au chapeau de feutre, au pantalon d’intérieur en tricot et autres ustensiles de la toilette féminine.

Une période nouvelle commença dans la vie de Vassisouali Andreïévitch, faite de réflexions torturantes et de souffrances morales. Il y a des gens qui ne savent pas souffrir : la douleur ne leur réussit pas. Et quand bien même ils souffrent, ils tâchent d’accomplir cette formalité le plus vite possible et de manière que l’entourage ne le remarque pas. Vassisouali, lui, souffrait ouvertement, majestueusement. Il fouettait son chagrin de tasses de thé, il s’en enivrait. Cette grande douleur lui permettait une fois de plus de réfléchir au rôle de l’intelligentsia russe, ainsi qu’à la tragédie du libéralisme russe.

— Mais peut-être le faut-il, pensait-il, peut-être est-ce la rédemption dont je sortirai purifié ? Ce sort n’est-il pas celui de tous les êtres à constitution frêle qui sont au-dessus de la foule, comme Galilée,

Milioukov, Anatoli Koni ? Oui, oui, Varvara a raison, il le faut152 !

Sa dépression nerveuse ne l’empêcha cependant pas de passer dans le journal une annonce afin de louer la deuxième pièce. « Cela me viendra quand même en aide dans les premiers temps », pensa-t-il. Et il se plongea derechef dans ses considérations fumeuses concernant les souffrances de la chair et le rôle de l’âme comme source du beau.

Rien ne pouvait le détourner de cette occupation, pas même les recommandations pressantes de ses voisins sur la nécessité d’éteindre la lumière dans les cabinets. Dans l’état de détraquement des facultés où il se trouvait, Vassisouali oubliait constamment ce détail, ce qui choquait fort ses voisins qui étaient près de leurs sous.

Il aurait dû savoir que les occupants du vaste appartement communautaire n° 3, où il logeait, étaient considérés comme des êtres fantasques, célèbres dans tout l’immeuble pour leurs scènes fréquentes et leurs pénibles querelles. On avait même donné à l’appartement n° 3 le

surnom de « Faubourg des corbeaux153 ». Trempés par une longue vie commune, ils ignoraient la peur. L’équilibre interne de l’appartement était maintenu par l’existence de factions regroupant les locataires. Il arrivait que les occupants du Faubourg des corbeaux s’associassent tous ensemble contre un ennemi commun et celui-ci passait des moments fort pénibles. La force centrifuge de la chicane s’emparait alors de son être, le soulevait, l’attirait dans les bureaux des avocats-conseils, l’entraînait en un tourbillon le long des couloirs enfumés des juges et le jetait inéluctablement dans les cellules des tribunaux de quartier ou d’arrondissement. Longtemps encore errait le locataire indocile, qui tentait d’obtenir justice dans toutes les instances du pays, y compris chez son

représentant suprême, le camarade Kalinine154. Et jusqu’à sa mort le locataire citerait à tout venant des termes de loi pêchés par lui dans diverses justifications : il ne dirait plus « le coupable », mais « le contrevenant », ne parlerait plus de « fautes », mais de « délits », ne se nommerait plus lui-même « le camarade Joukov », comme il en avait le droit le plus strict depuis sa naissance, mais « la victime », ou « la partie civile ». Mais ce qui lui procurerait le plus de plaisir, l’expression qu’il répéterait avec le plus de délectation, ce serait le verbe « ester en justice ». Et sa vie qui jusqu’alors n’était pourtant pas pavée de roses deviendrait désormais franchement détestable.

Bien avant le drame qui avait affecté la famille Lokhankine, vivait pour son plus grand malheur dans l’appartement n° 3 un aviateur nommé Sévriougov. Appelé un jour par son commandement pour une mission urgente, au-delà du cercle polaire, il acquit la célébrité en recherchant avec son avion les membres disparus d’une expédition étrangère se dirigeant

vers le pôle155. Le monde entier, tremblant pour lui, se mit à suivre ses efforts en priant pour son succès. Les stations radio des cinq continents conversaient entre elles, les météorologues avertissaient Sévriougov des orages magnétiques en formation, les sans-filistes amateurs emplissaient l’éther de leurs sifflements, tandis que le Kurier porany, journal proche du ministère polonais des Affaires étrangères, réclamait déjà le retour de la Pologne à ses frontières de 1772. Un mois entier Sévriougov survola l’immensité glacée ; partout dans le monde vrombissaient ses moteurs. Et finalement l’aviateur accomplit ce qui remplit de confusion le journal proche du ministère polonais des Affaires étrangères. Il retrouva l’expédition, perdue au milieu de la banquise, et eut le temps de communiquer ses coordonnées exactes avant de disparaître à son tour.

Cette nouvelle emplit la planète de cris et de confusion. Le nom de Sévriougov fut prononcé dans trois cent vingt langues, y compris celle des Indiens Pieds-Noirs ; des portraits de Sévriougov, vêtu de peaux de bêtes, apparurent sur chaque morceau de papier disponible. Gabriele d’Annunzio déclara lors d’une conférence de presse qu’il avait achevé un nouveau roman et allait s’envoler à la recherche de l’intrépide Russe. Il y eut le charleston Avec Mimi au pôle, j’ai pas froid aux épaules. Les vieux cabotins moscovites Oustychkine-Werther, Léonide Trépétovski et Boris Ammoniakov, qui pratiquaient depuis longtemps le dumping littéraire et jetaient leur production sur le marché à des prix de famine, écrivaient déjà le scénario d’une nouvelle revue : Vous n’avez pas froid ? Bref, l’émotion était à son comble d’un bout du monde à l’autre.

Il y eut pourtant un lieu qui surpassa encore les autres par l’émotion ressentie : l’appartement n° 3 du 8 de la rue des Citronniers, plus connu sous le nom de « Faubourg des corbeaux ».

— Notre locataire a disparu, répétait gaiement le concierge retraité Nikita Priakhine en faisant sécher ses bottes en feutre au-dessus d’un réchaud. Il a disparu, le mignon. Quelle idée, de voler ! L’homme est fait pour marcher, pas pour voler. Pour marcher qu’il est fait, pour marcher.

Et il retournait sa botte sur le feu gémissant.

— Voilà ce que ça donne, de voler, marmonnait une vieille grand-mère dont personne ne connaissait le nom ni le prénom. Elle habitait une soupente au-dessus de la cuisine et, quoique tout l’appartement s’éclairât à l’électricité, lui préférait une lampe à pétrole qu’elle faisait brûler chez elle, n’ayant pas confiance en l’électricité. « Voilà une pièce de libre, un métrage ! »

La grand-mère fut la première à prononcer le mot qui pesait depuis longtemps sur le cœur des occupants du « faubourg ». La chambre de l’aviateur disparu devint le sujet de la conversation de tous : du citoyen Hygiénichvili, ci-devant prince caucasien, présentement travailleur d’Orient ; de Dounia, qui sous-louait un lit dans la chambre de tata Pacha ; de tata Pacha elle-même, marchande et ivrognesse invétérée ; d’Alexandre Dmitriévitch Soukhovieïko, ex-chambellan de Sa Majesté Impériale, que les autres locataires n’appelaient que Mitritch ; ainsi que de tas d’autres locataires de moindre rang, avec à leur tête Lucie Frantsevna Pferd, la déléguée de l’appartement.

— Eh bien, soit ! fit Mitritch en remettant en place ses lunettes dorées, lorsque la cuisine fut remplie de locataires, puisque le camarade a disparu, nous devons procéder à un partage. Moi, par exemple, il y a longtemps que j’ai officiellement droit à un métrage supplémentaire.

— Et pourquoi le donner à un homme ? objecta Dounia, la sous-locataire. Il faut le donner à une femme. Peut-être que je n’aurai pas cette chance une seconde fois dans ma vie, qu’un homme disparaisse.

Et longtemps encore elle alla et vint parmi l’assemblée en fournissant divers arguments en sa faveur et en prononçant fréquemment le mot « homme ».

Quoi qu’il en fût, les locataires tombèrent tous d’accord sur la nécessité de s’emparer sans retard de la nouvelle surface habitable.

Mais le même jour, une nouvelle à sensation ébranla à nouveau le monde : on avait retrouvé le hardi Sévriougov ! Nijni-Novgorod, Québec et Reykjavik avaient capté ses appels sur les ondes. Il avait endommagé son train d’atterrissage et était resté bloqué au niveau du 84e parallèle. L’éther vibrait sous les communiqués : « Le hardi aviateur russe se sent en parfaite forme », « Sévriougov envoie un rapport au bureau de la Société pour l’Aviation », « Charles Lindbergh considère Sévriougov comme le plus grand aviateur au monde », « Sept brise-glace se sont portés au secours de Sévriougov et de l’expédition retrouvée par lui ». Dans les journaux, les blancs entre les communiqués étaient remplis par des fragments d’icebergs, par des vues des côtes du grand Nord. On n’entendait que ces mots : « Sévriougov, cap Nord, parallèle, Sévriougov, Terre de François-Joseph, Spitzberg, King’s Bay, cuir de renne, combustible, Sévriougov. »

La morosité qui s’était emparée, à cette nouvelle, du Faubourg des corbeaux fit rapidement place à une tranquille certitude. Les brise-glace progressaient lentement, la banquise était dure à percer.

— On prend la chambre, un point c’est tout, fit Nikita Priakhine. Il ne s’en fait pas, là-bas, sur sa glace, alors qu’ici, par exemple, Dounia a tous les droits. D’autant plus que, d’après la loi, les locataires ne sont pas autorisés à s’absenter plus de deux mois.

— Vous n’avez pas honte, citoyen Priakhine ? répliqua Varvara, encore Lokhankina à cette époque, en brandissant les Izviestia. C’est un héros ! Il est à présent au 84e parallèle !

— Qu’est-ce que c’est encore que ce parallèle ? répondit Mitritch d’un air maussade. Peut-être bien que ce parallèle n’existe nulle part ? Nous ne pouvons pas le savoir, nous n’avons pas étudié dans les lycées.

En cela d’ailleurs Mitritch ne faisait que dire la vérité. Il n’avait pas fait

ses études au lycée, mais au Corps des Pages156.

— Comprenez donc ! poursuivait Varvara toute excitée, en mettant la feuille sous le nez de Mitritch. Voilà l’article. Vous voyez ? « Au milieu de la banquise et des icebergs ! »

— Des icebergs ! répondit narquoisement Mitritch. Cela, sûr que nous pouvons le comprendre. Depuis dix ans qu’ils nous font la vie, ces Iceberg, ces Weisberg, ces Eisenberg, tous ces Rabinovitch ! Priakhine a raison. On prend la chambre, un point c’est tout. D’autant plus que Lucie Frantsevna, ici présente, peut confirmer que c’est la loi.

— Et ses affaires, il n’y a qu’à les flanquer dans l’escalier, ajouta d’une voix caverneuse le citoyen Hygiénichvili, ci-devant prince caucasien et présentement travailleur d’Orient.

La critique présente en la personne de Varvara fut rapidement réduite au silence et celle-ci partit se plaindre à son mari.

— Mais peut-être le faut-il ? répondit Vassisouali en levant sa barbe pharaonique. Peut-être par la bouche du simple moujik Mitritch entendons-nous la voix de la Vérité en robe de bure. Réfléchis un peu au rôle de l’intelligentsia russe, à sa signification nationale.

Le jour même où les brise-glace atteignaient enfin le campement de Sévriougov, le citoyen Hygiénichvili força la serrure sévriougovienne et jeta dans le couloir tous ses biens, y compris une hélice rouge pendue au mur. La chambre fut donnée à Dounia, qui installa immédiatement chez elle six sous-locataires payants. Toute la nuit on festoya dans le métrage arraché de haute lutte. Nikita Priakhine joua de l’accordéon, tandis que le chambellan Mitritch pratiquait la « danse russe » avec tata Pacha ivre.

Il aurait suffi que Sévriougov se fût un tout petit peu moins couvert d’une gloire mondiale en survolant magnifiquement l’Arctique, et il n’aurait jamais revu sa chambre. La force centrifuge de la chicane l’aurait attiré à elle et jusqu’à sa mort il n’aurait plus été à ses propres yeux « le vaillant Sévriougov », mais « la partie civile ». Heureusement, pour une fois, le Faubourg des corbeaux trouva plus fort que lui. On rendit sa chambre à Sévriougov (qui déménagea peu après) tandis que l’intrépide Hygiénichvili, coupable de violences arbitraires, était envoyé pour quatre mois en prison, dont il revint mauvais comme une teigne.

Ce fut justement lui qui fit à Vassisouali abandonné les premières remontrances sur la nécessité d’éteindre la lumière en sortant des cabinets. Il avait en cette occasion des yeux absolument diaboliques. Vassisouali étourdi n’apprécia pas à sa juste valeur toute l’importance de la démarche entreprise par le citoyen Hygiénichvili et cela lui fit rater le début du conflit, lequel dégénéra rapidement en un événement proprement épouvantable, inédit même dans la pratique des appartements communautaires.

Voici comment les choses se passèrent. Comme auparavant, Vassisouali oubliait de tourner le commutateur dans cette petite pièce servant à tous. Mais comment aurait-il pu penser à des choses aussi mesquines alors que sa femme l’avait quitté, qu’il était resté sans un kopeck vaillant et que n’avait pas encore été éclairci sous tous ses aspects le rôle fondamental de l’intelligentsia russe ? Aurait-il pu imaginer que ce misérable lumignon de huit watts allumerait au cœur de ses voisins une passion aussi ardente ? Au début, on se contenta de lui faire plusieurs fois par jour des remarques. Puis on lui envoya une lettre, rédigée par Mitritch et signée par tous les locataires. Enfin, on cessa de lui faire des remarques et on ne lui envoya même plus de lettres. Vassisouali ne semblait pas saisir la portée de l’événement, quoiqu’il eût vaguement le sentiment qu’un anneau était sur le point de se refermer quelque part.

Le mardi soir, une gamine tatapachienne accourut chez lui et lui fit un rapport des plus brefs :

— Ils disent pour la dernière fois que vous éteigniez.

Il arriva cependant peu après que Vassisouali oublia à nouveau ses devoirs, et l’ampoule criminelle continua de brûler au milieu des toiles d’araignée et de la poussière. L’appartement exhala un vaste soupir. Une minute plus tard, le citoyen Hygiénichvili faisait son apparition à la porte de Vassisouali. Il portait des bottes de toile bleue et un bonnet plat en fourrure de mouton.

— Allons-y, dit-il en attirant Vassisouali du doigt.

Il prit ce dernier fermement par le bras, le mena par le couloir sombre, où Vassisouali fut soudain pris d’une sorte de vague à l’âme qui le rendit quelque peu rétif et, d’une poussée dans le dos, le propulsa au beau milieu de la cuisine. Vassisouali s’accrocha aux cordes à linge pour conserver son équilibre et jeta autour de lui des regards apeurés. Tous les locataires étaient réunis. Il y avait là, silencieuse, Lucie Frantsevna Pferd, son visage autoritaire rehaussé de traits de crayon violets. Près de la déléguée de l’appartement on pouvait voir tata Pacha, éméchée comme toujours, assise pleine de tristesse sur un fourneau éteint. Juste en face de Vassisouali intimidé se tenait Nikita Priakhine, narquois et les pieds nus. Au-dessus des degrés menant à la soupente se penchait la tête de la « grand-mère à personne ». Dounia adressait des signes à Mitritch : l’ancien chambellan de Sa Majesté souriait en cachant quelque chose derrière son dos.

— Qu’est-ce qui se passe ? Une réunion générale ? demanda Vassisouali d’une voix fluette.

— Mais oui, mais oui, répondit Nikita en avançant vers Vassisouali, une réunion. Tout ce que tu voudras. Avec du café, du cacao ! Couche-toi ! cria-t-il brusquement en soufflant au visage de Vassisouali une haleine qui empestait la vodka, ou peut-être la térébenthine.

— Dans quel sens, couche-toi ? demanda Vassisouali Andreïévitch qui se mit à trembler.

— À quoi bon parler avec lui, puisqu’il ne veut pas comprendre ? fit le citoyen Hygiénichvili qui s’accroupit pour lui palper la taille, afin de déboutonner ses bretelles.

— Au secours ! cria en un souffle Vassisouali, un regard fou posé sur le visage de Lucie Frantsevna.

— Il fallait éteindre la lumière ! répondit sévèrement la citoyenne Pferd.

— Nous ne sommes pas des bourgeois, pour gaspiller de l’énergie électrique, ajouta le chambellan Mitritch en trempant quelque chose dans un seau d’eau.

— Je ne suis pas coupable ! se mit à vagir Vassisouali en tentant d’échapper aux mains du ci-devant prince, présentement travailleur d’Orient.

— Personne n’est coupable ! égrena Nikita Priakhine en maintenant le locataire tremblant.

— Je n’ai rien fait de semblable.

— Personne n’a rien fait de semblable.

— Je fais une dépression nerveuse.

— Nous faisons tous une dépression.

— Vous n’avez pas le droit de me toucher. Je suis anémique.

— Nous sommes tous anémiques.

— Ma femme m’a quitté ! ajouta Vassisouali aphone.

— Nos femmes nous ont toutes quittés, répondit Nikita Priakhine.

— Allons-y, Nikitouchko, fit Mitritch d’un ton affairé. On y sera encore demain matin si on continue à bavarder ainsi.

Vassisouali Andreiévitch fut placé à plat ventre sur le sol. Ses jambes jetèrent une lueur laiteuse, Hygiénichvili prit un grand élan et l’on entendit le fin sifflement des verges.

— Ma petite maman ! piailla Vassisouali.

— Nous avons tous une petite maman ! fit Nikita sentencieux en écrasant Vassisouali du genou.

Soudain, la victime se tut.

« Peut-être le faut-il, pensa-t-il en se tordant sous les coups, les yeux rivés sur la carapace sombre des ongles de pied de Nikita. Peut-être est-ce précisément là la rédemption, la purification, le grand sacrifice. »

Et pendant qu’on le fouettait, que Dounia riait d’un air gêné et que la grand-mère criait de sa soupente : « Fouettez-le bien, le mignonnet ! Fouettez-le, le chérubin ! » Vassisouali Andreïévitch concentrait sa pensée sur le rôle de l’intelligentsia russe et sur Galilée, qui lui aussi avait souffert pour la Vérité.

Mitritch fut le dernier à prendre les verges.

— Donne-moi un peu ça, que j’essaye, dit-il en tendant la main. Je vais lui caresser les parties charnues.

Mais Vassisouali n’eut pas l’occasion d’expérimenter la vigueur du chambellan. On frappait à la porte de l’escalier de service. Dounia courut ouvrir. (L’entrée principale du Faubourg des corbeaux était depuis longtemps condamnée en raison de l’incapacité des locataires à déterminer qui devait le premier laver l’escalier, raison pour laquelle la salle de bains était, elle aussi, hermétiquement close.)

— Vassisouali Andreïévitch, il y a là un inconnu qui vous demande, fit savoir Dounia comme si de rien n’était.

Tous virent effectivement un inconnu en pantalon blanc de gentleman qui se tenait à l’entrée. Vassisouali ne fit qu’un bond, réparant le désordre

de sa toilette et adressant à Ostap qui venait d’entrer un inutile sourire157.

— Je ne vous dérange pas ? demanda courtoisement le Grand Combinateur en clignant de l’œil.

— Non, non, bafouilla Vassisouali en traînant un pied en signe de déférence. Voyez-vous, j’étais... comment vous dire... j’étais un peu occupé. Mais... il me semble que je suis libre maintenant ?

Il regarda de tous côtés, cherchant ses bourreaux. Il n’y avait plus personne dans la cuisine, à l’exception de tata Pacha qui s’était endormie sur son fourneau pendant l’exécution du châtiment. Sur le plancher traînaient encore des brins d’osier, ainsi qu’un bouton en toile blanche percé de deux petits trous.

— Veuillez vous donner la peine, fit aimablement Vassisouali.

— Peut-être quand même que je vous prends votre temps ? demanda Ostap lorsqu’ils furent dans l’antichambre de l’orphelin. Non ? Eh bien, tant mieux. C’est bien vous qui louez une « t. b. ch. tt. cft. v. s. m. pr. h. cél. b. éd. » ? Elle est vraiment « t. b. » et possède « tt. cft. » ?

— Parfaitement exact, répondit Vassisouali avec enthousiasme. Très belle chambre, tout confort. Et pas chère, avec cela. Je prendrai cinquante roubles par mois.

— Je n’ai nullement l’intention de discuter le prix, dit poliment Ostap, mais les voisins... Comment sont-ils ?

— Très bien, dit Vassisouali, des gens très bien, et toutes les commodités. Et pas cher avec cela.

— Il m’a pourtant semblé qu’ils avaient introduit ici les châtiments corporels ?

— Ah, fit Vassisouali d’un ton pénétré. Au fond, qui sait ? Peut-être le faut-il. Peut-être est-ce précisément là que gît la Vérité en robe de bure.

— En robe de bure ? répéta pensivement Ostap. Avec chaînes, cilice et discipline ? Je vois, je vois. À propos, en quelle classe avez-vous été vidé du gymnase pour manque d’aptitudes ? En sixième ?

— En cinquième, avoua Vassisouali.

— Une classe remarquable. Vous n’êtes donc pas allé jusqu’au manuel de

physique de Kraïévitch158 ? Et depuis, vous avez toujours mené un genre de vie exclusivement intellectuel ? Au fond, peu m’importe. J’emménage chez vous demain.

— Et les arrhes ? demanda l’ex-lycéen.

— Vous n’êtes pas à l’église, personne ne vous trompera159, fit Ostap d’une voix importante. Vous aurez aussi vos arrhes. Mais un peu plus tard.

143. Argot d’Odessa (mot ukrainien russifié, chkarpetka).

 

144. La barbiche (Lénine, Trotski, Kalinine...) était typique de l’époque et de la classe intellectuelle.

Elle prend ici un sens ironique avec ce bouffon de Lokhankine (« Dubaquet »), tout comme le canapé sur lequel il est couché, objet archétypique de la veulerie depuis l’Oblomov de Gontcharov. La caricature a déplu à Nadiejda Mandelstam, veuve du poète assassiné (Mémoires). Or, Lokhankine n’est pas un intellectuel. C’est un mythomane ignare, masochiste et opportuniste à la pensée confuse, qui montre comment l’intelligentsia va petit à petit sombrer à l’époque soviétique. Et sa femme, qui le fuit, symbolise bien la Russie épuisée par les bureaucrates et les idéologues.

145. Souvenir des Copains de Jules Romains, traduits en russe en 1922 : un mendiant, au ch. 2, se

met à parler soudain en alexandrins (on trouvait déjà ce mélange bouffon prose-vers chez le Falstaff de Shakespeare, dans Les Joyeuses Commères de Windsor).

146. Titres ironiques de conférences ou d’articles imaginaires, comme en proposait et imposait la

réalité quotidienne.

147. Lokhankine peut se persuader de sa culture en contemplant les 86 volumes de l’Encyclopédie

Brockbaus et Efron (1890-1907), ceux de la Grande Encyclopédie médicale (1928-sq), d’autres ouvrages antérieurs à la Révolution et surtout L’Homme et la femme, somme sexologique qui comportait de nombreuses planches de nus qu’il tiendra à sauver des flammes, au ch. 21. Sexuellement immature, il prend Varvara bien plus pour une « mère » protectrice que pour une épouse.

148. La Patrie était une sorte de Reader’s Digest de l’époque tsariste qui dispensait de lire de

véritables livres et permettait à Lokhankine de fuir la réalité.

149. Varvara utilise de manière un peu comique des schémas marxistes et féministes d’époque,

dans le style Lounatcharski-Kollontaï. Mais avec un pareil mari...

150. Ostap et Koreïko mis à part, le Veau d’or est un vaste théâtre de marionnettes. Est-ce dû à la

condition humaine (Hamlet) ou au traumatisme généré par la révolution, surtout lorsqu’elle s’éloigna de ses idéaux primitifs, auxquels les auteurs croyaient ? Le débat est ouvert.

151. Pourquoi des éperons ? À cause d’un médecin militaire que Petrov avait connu dans son

enfance (Kataïev l’évoque dans Une vie brisée).

152. La faible culture de Lokhankine, privé de ses bases classiques et influencé par la propagande,

lui fait mettre sur le même plan un savant génial, un homme politique d’un grand talent et un obscur juriste, le juge Koni. Il avait fait acquitter en 1878 la révolutionnaire Véra Zassoulitch, qui avait tiré sur le préfet de police Trépov (et déclenché une vague terroriste aboutissant à l’assassinat d’Alexandre II, le « tsar libérateur »). C’était une idole pour le pouvoir soviétique.

153. L’appartement communautaire (kommounalka) était devenu la norme, après la révolution et

la guerre civile (on n’a pratiquement pas reconstruit avant Khrouchtchov). Celui-ci est plus ou moins imité de celui de Petrov, rue Kropotkine. Cf. Zochtchenko (Des personnes nerveuses).

154. Chef nominal de l’État soviétique, de 1919 à sa mort (1946).

155. L’explorateur italien Nobile avait survolé le pôle Nord avec Amundsen en 1926. En 1928,

reparti sans lui, il fut victime d’un grave accident. Le brise-glaces soviétique Krassine le délivra avec les autres survivants. Parti de son côté à sa recherche, Amundsen périt en mer.

156. Académie militaire la plus prestigieuse de la Russie impériale.

157. Toute la scène si pittoresque de l’appartement communautaire a été rajoutée dans l’édition

en volume. Elle est donc absente, avec bien d’autres, de la traduction française de 1934.

158. L’école élémentaire va de 1 à 5. La partie secondaire (qui comporte la physique) commence

avec la 6e. L’ironie d’Ostap, qui a lui-même étudié plus longtemps (et sera capable, au ch. 17, de réciter des exceptions de grammaire latine), se justifie pleinement. Comment Nadiejda Mandelstam et divers adulateurs ont-ils pu voir avec Lokhankine une attaque contre les intellectuels ?

159. Emprunt ironique à un slogan antireligieux.

OceanofPDF.com