Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 23 sur 42

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Le Veau d'or

XX. Le Grand Combinateur danse le tango

XX

Le Grand Combinateur danse le tango

 

Dans une petite buvette d’eaux minérales artificielles à l’enseigne ornée de siphons bleus grossièrement peints, Balaganov et Panikovski avaient pris place à une petite table blanche. Le délégué aux sabots mâchonnait un cornet à la crème et prenait bien soin de ne pas faire tomber cette dernière par l’extrémité opposée à sa bouche en appuyant trop fort sur la pâtisserie. Cette ambroisie était arrosée par lui d’eau de Seltz, qu’accompagnait un sirop de couleur verte surnommé « foin frais ». Le commissionnaire, lui, goûtait les bienfaits du kéfir. On pouvait voir devant lui six récipients vides, tandis qu’il secouait d’un air préoccupé la septième bouteille pour en extraire le liquide épais. Ce jour-là, la nouvelle expéditionnaire avait distribué la paye d’après le bordereau établi par Ostap et les deux amis se délectaient de la fraîcheur émanant du sol carrelé à l’italienne, du coffre-fort servant de glacière où l’on conservait humide le fromage blanc fermenté, des distributeurs cylindriques d’eau gazeuse ternis par les ans, du comptoir en marbre. Un glaçon s’était échappé du coffre-fort et gisait au sol, une petite mare autour de lui. Il était bien agréable de le regarder après le spectacle épuisant de la rue aux ombres courtes, aux passants écrasés de chaleur, aux chiens hébétés par la soif.

— Quelle bonne ville que Tchernomorsk ! fit Panikovski en se passant la langue sur les lèvres. Le kéfir est excellent pour le cœur.

Cette remarque provoqua sans raison l’hilarité de Balaganov, qui appuya imprudemment sur son cornet d’où jaillit un épais saucisson de crème. Le délégué n’eut que le temps de le rattraper au vol.

— Vous savez, Choura, continua Panikovski, je commence à perdre confiance en Bender. Il y a quelque chose qui cloche chez lui.

— Allons, allons ! fit Balaganov d’une voix menaçante. On ne t’a pas demandé ton avis.

— Non, c’est sérieux. J’ai beaucoup de respect pour Ostap Ibrahimovitch : ça, c’est un homme ! Même Fount — vous savez combien je respecte Fount — a dit de Bender que c’était une grosse tête. Mais je dois vous avouer, Choura, que Fount n’est qu’un âne. Vrai de vrai, c’est un imbécile. Un être stupide et misérable ! Bender, lui, je n’ai rien à dire contre. Mais il y a quelque chose qui cloche. Choura, je veux vous parler comme à un frère.

Personne, depuis son dernier entretien avec le sous-inspecteur de la P.J., n’avait parlé à Balaganov comme à un frère. Aussi prêta-t-il une oreille bienveillante au commissionnaire à qui il permit étourdiment de continuer.

— Vous savez, Choura, chuchota Panikovski, j’ai beaucoup de respect pour Bender, mais je dois vous avouer que Bender n’est qu’un âne ! Vrai de vrai, un être stupide et misérable !

— Ouais-ouais, grommela Balaganov, menaçant.

— Il n’y a pas de ouais-ouais. Pensez à ce qu’il fait de notre argent. Réfléchissez un peu ! Pourquoi ce bureau stupide ? Pourquoi dépenser autant d’argent ? À lui seul, Fount nous coûte cent vingt roubles. Et la réceptionniste ! Et voilà qu’on nous envoie deux jeunes gens supplémentaires ; je les ai vus aujourd’hui toucher leur paye. Ils étaient inscrits sur le bordereau. Des chômeurs ! Pourquoi tout cela ? Lui, dit que

c’est pour la légalité230. Je m’en fiche bien, moi, de la légalité, si elle nous coûte aussi cher. Et les bois de cerf à soixante-cinq roubles ! Et l’encrier ! Et toutes ces perforatrices !

Panikovski déboutonna son veston. Le plastron à cinquante kopecks qui était attaché à son cou se souleva, s’enroulant sur lui-même comme un vieux parchemin. Mais Panikovski était si échauffé qu’il ne s’en aperçut même pas.

— Oui, Choura. Nous touchons tous les deux un salaire de famine et lui, il nage dans le luxe. Et ce voyage au Caucase, je vous demande un peu ? Il dit que c’était un voyage d’affaires, mais je ne le crois pas. Panikovski n’est pas obligé de croire tout ce qu’on lui dit. Et moi qui ai couru au port pour lui acheter son billet ! Et un billet de première, notez bien ! Ce gommeux ne peut pas voyager en seconde ! Voilà où passent nos dix mille roubles. Il se sert de Tinter, envoie des télégrammes urgents aux quatre coins du globe. Vous savez combien coûte un télégramme, en urgence ? Quarante kopecks le mot. Et moi, je dois me passer de kéfir, alors que j’en ai tant besoin pour ma santé. Je suis un vieil homme malade. Je dois vous le dire carrément : Bender n’est pas une grosse tête.

— Pas si vite, remarqua Balaganov avec hésitation. C’est quand même Bender qui a fait de vous un homme. Rappelez-vous comme vous couriez avec votre oie, à Arbatov. Alors que maintenant vous avez un emploi, vous percevez un salaire. Vous êtes un membre de la société.

— Je ne veux pas être un membre de la société ! déclara soudain Panikovski. Et, baissant la voix, il ajouta : « Votre Bender est un idiot. Pourquoi toutes ces recherches stupides, alors qu’on peut sans difficulté mettre dès aujourd’hui cet argent dans notre poche ? »

Le délégué aux sabots en oublia alors son chef bien-aimé et se rapprocha de Panikovski. Et celui-ci, sans cesser de tirer vers le bas son plastron indocile, conta à Balaganov l’expérience capitale qu’il venait de faire à ses risques et périls.

Le jour même où le Grand Combinateur et Balaganov faisaient la chasse à Skoumbriévitch, Panikovski avait, de son propre chef, confié le bureau au vieux Fount et pénétré en secret dans la chambre de Koreïko où, profitant de l’absence du maître des lieux, il avait effectué une perquisition méticuleuse. Il n’avait bien sûr trouvé aucun argent, mais avait mis la main sur quelque chose de bien plus intéressant : des haltères, de fort grosses haltères d’un poud et demi chacune.

— Choura, je veux vous parler comme à un frère. J’ai découvert le secret de ces haltères.

Panikovski réussit enfin à attraper le bout de son plastron rétif, l’assujettit à son pantalon et regarda Balaganov d’un air triomphant.

— Quel secret peut-il bien y avoir ? prononça le délégué aux sabots d’une voix déçue. Des haltères ordinaires, pour la culture physique.

— Vous savez combien de respect j’ai pour vous, Choura, s’emporta Panikovski, mais vous êtes un âne. Ce sont des haltères en or ! Vous comprenez ? Des haltères cent pour cent en or ! Chaque haltère fait un

poud231 et demi. En tout, un demi-quintal d’or pur. J’ai compris tout de suite. C’est comme si j’avais reçu un choc. J’étais debout devant ces haltères et je me tordais de rire. Quelle crapule, ce Koreïko ! Il s’est fait couler des haltères en or, il les a peintes en noir et pense que personne ne s’en apercevra. Je vous le dis comme à un frère, Choura : est-ce que vous croyez que je vous aurais conté mon secret si j’avais été capable d’emporter les haltères tout seul ? Mais je suis un vieil homme malade et les haltères sont lourdes. Et je vous invite comme un frère. Je ne suis pas Bender, je suis honnête !

— Et si elles n’étaient pas en or ? demanda le fils préféré du lieutenant, dans l’espoir que Panikovski dissiperait au plus tôt ses doutes.

— Alors elles seraient en quoi, à votre avis ? demanda ironiquement le violateur de la convention.

— Oui, fit Balaganov en faisant battre ses cils roux, tout est clair maintenant. Formidable, le vieux, d’avoir trouvé ! Bender, c’est bien vrai, il y a quelque chose qui cloche chez lui. Il n’arrête pas de remplir des papiers, de voyager... Nous lui donnerons quand même sa part, pour être justes. Pas vrai ?

— Et pourquoi donc ? répliqua Panikovski. Tout pour nous ! Nous allons maintenant mener une vie merveilleuse, Choura. Je me ferai mettre des dents en or et je me marierai. Oui, vrai de vrai, je me marierai, parole de gentilhomme !

Là-dessus, on décida de s’emparer sans perdre de temps des précieuses haltères.

— Payez le kéfir, Choura, dit Panikovski. On fera les comptes après.

Les conspirateurs sortirent de la buvette et rôdèrent dans la ville, aveuglés de soleil et dévorés d’impatience. Ils passèrent de longs moments sur les ponts, le ventre appuyé au parapet, à regarder avec indifférence les toits des maisons en contrebas et la rampe menant au port que les camions descendaient avec des prudences de chevaux. Les moineaux gras du port becquetaient le pavé, épiés par des chats déguenillés postés sous toutes les portes cochères. Au-delà des toits rouillés, des plafonds vitrés et des antennes radio, on apercevait l’eau bleutée, une vedette qui filait à toute allure et une cheminée jaune de navire, avec une grosse lettre rouge.

De temps en temps, Panikovski relevait la tête et se mettait à compter. Le violateur de la convention convertissait les pouds en kilogrammes, puis

les kilogrammes en zolotniks232 antédiluviens et obtenait à chaque fois un chiffre si séduisant qu’il en poussait de petits cris.

Vers onze heures du soir, penchant de côté sous le poids de deux grosses haltères, les frères de lait se dirigèrent vers la succursale pour l’approvisionnement en cornes et sabots. Panikovski portait sa charge à deux mains, le ventre proéminent, avec des halètements heureux. Il s’arrêtait souvent pour poser ses haltères sur le trottoir et murmurait : « Je vais me marier ! Parole de gentilhomme, je vais me marier ! » Le solide Balaganov portait la sienne sur l’épaule. Parfois Panikovski avait du mal à prendre un tournant, ses haltères l’entraînant en avant par inertie. Alors Balaganov le retenait au collet de sa main libre et imprimait à son corps la direction voulue.

Ils s’arrêtèrent à la porte du bureau.

— Nous allons découper un petit morceau, prononça Panikovski d’un air soucieux, et demain matin nous le vendrons. Je connais un horloger, Monsieur Biberham, qui nous en donnera un bon prix. Ce n’est pas

comme au Tchernotorg233, où l’on ne nous donnera jamais un bon prix.

Les conspirateurs remarquèrent alors qu’un rai de lumière filtrait sous les rideaux verts du bureau.

— Qui peut donc être là, à cette heure ? s’étonna Balaganov en se penchant vers le trou de la serrure.

Ostap Bender était assis à son bureau où il écrivait rapidement, éclairé de côté par une forte lampe de chevet.

— L’écrivain ! s’esclaffa Balaganov, en laissant la place à son compagnon.

— Naturellement, fit remarquer Panikovski après avoir à son tour contemplé leur chef. Encore en train d’écrire. Vrai de vrai, cet être misérable me fait bien rire. Mais où donc pourrons-nous scier nos haltères ?

Et discutant avec fièvre de la nécessité d’écouler dès le lendemain matin les deux fragments qu’ils porteraient à l’horloger, les frères de lait reprirent leur fardeau et s’évanouirent dans l’obscurité.

Au même moment, le Grand Combinateur mettait une dernière touche à la biographie d’Alexandre Ivanovitch Koreïko. Les couvercles de bronze correspondant aux toits des isbas de l’encrier monumental Face au village avaient tous les cinq été enlevés. Ostap trempait sa plume au hasard, se déplaçait sur son siège et frottait le parquet de ses pieds.

Il avait le visage exténué d’un joueur qui a perdu toute la nuit et a dû attendre jusqu’à l’aube une série heureuse. Pendant toute la nuit la banque a eu l’avantage ; jamais il n’a reçu de bonnes cartes. Le joueur a eu beau changer de table, tenter de tromper la chance en cherchant un endroit chanceux, les bonnes cartes ne sont pas venues. Et déjà il commence à « presser », c’est-à-dire à faire apparaître très lentement derrière le dos de la première carte, qu’il vient de regarder, la valeur de la seconde. Déjà il pose une carte sur le bord de la table et la regarde par en-dessous. Déjà il pose la paire réunie sur la table, le dos sur le dessus, et l’ouvre comme un livre. En un mot, il fait tout ce que font ceux qui n’ont pas de chance au chemin de fer. Mais rien n’y fait. Les cartes qu’il reçoit sont essentiellement des figures ; valets aux moustaches filiformes, dames respirant des fleurs en papier, rois aux barbes de maîtres d’hôtel. Il a particulièrement souvent des dix, noirs ou rouges. En somme, il ne cesse d’avoir ces horreurs que l’on appelle officiellement « baccara » et, officieusement, « bac », ou bien « le gras ». Et ce n’est qu’à l’heure où les lustres jaunissent et s’éteignent et où, sous les affiches « Défense de dormir », ronflent ou sanglotent les malchanceux aux cols défraîchis que s’accomplit le miracle. La banque donne des signes de faiblesse, les figures répugnantes ainsi que les dix disparaissent, les huit et les neuf arrivent à la pelle. Le joueur a cessé de se démener dans la salle, il ne « presse » plus la carte, ne la regarde plus par en-dessous. Il sent entre ses mains une bonne combinaison. Et déjà les tapeurs se sont attroupés derrière le veinard, déjà ils le prennent par l’épaule et chuchotent d’une voix servile : « Tonton Youra, prêtez-moi trois roubles. » Lui, pâle et fier, retourne les cartes avec audace et, tandis que fusent de toutes parts les cris « Des places libres au 9 ! » ou « Messieurs les amateurs, envoyez vos demi-roubles ! », il réduit en bouillie ses adversaires. Et la longue table verte parcourue par les lignes et courbes blanches devient pour lui aussi gaie et

chargée de bonheur qu’un terrain de football234.

Ostap n’avait plus de doutes : la partie tournait enfin à son avantage. Tout ce qui était indistinct jusqu’alors devenait lumineux. Tous ces personnages à moustaches filiformes ou barbes royales qu’Ostap avait dû rencontrer et qui avaient laissé une trace dans la serviette aux lacets venaient soudain de se disséminer sur les côtés tandis qu’émergeait au premier plan, écrasant et submergeant tous les autres, une trogne couleur de jambon à pupilles d’albinos, sourcils jaunes comme les blés et

profondes rides de caporal aux joues235.

Ostap mit un point final, sécha la biographie avec un presse-papier à plume figuré par un ourson en argent et se mit à coudre l’un à l’autre les documents ainsi réunis, car il aimait l’ordre dans les affaires. Une dernière fois il admira les témoignages, dépêches et renseignements divers. La serviette contenait même photos et extraits des livres de comptes. Toute la vie d’Alexandre Ivanovitch Koreïko était enfermée dans cette serviette et voisinait avec des palmiers, des jeunes filles, la mer Noire, un bateau blanc, des express bleus, une automobile à vue panoramique et Rio de Janeiro, la ville merveilleuse au fond de la baie, cette ville habitée par de bons mulâtres où la quasi-totalité des citoyens se promène en pantalons blancs. Le Grand Combinateur venait enfin de le trouver, cet individu dont il avait rêvé toute sa vie.

— Et dire qu’il n’y a personne pour apprécier ce travail de titan ! fit tristement Ostap en se levant et en laçant la chemise maintenant volumineuse. Balaganov est bien gentil, mais il est sot. Panikovski n’est qu’un vieux schnock. Quant à Kozlewicz, c’est un ange privé d’ailes qui croit jusqu’à présent dur comme fer que nous stockons des cornes pour l’industrie des fume-cigarettes. Où sont donc mes amis, mes femmes, mes enfants ? Mon seul espoir est que l’honorable Alexandre Ivanovitch apprécie un tel labeur et me fasse l’aumône de cinq cent mille roubles. D’ailleurs, non. Je n’accepterai plus maintenant qu’un million, sinon les bons mulâtres perdraient tout respect pour moi.

Ostap se leva de sa table, prit le si remarquable dossier et, rêveur, se mit à arpenter le bureau vide en évitant la machine à accent turc et le composteur ferroviaire. Sa tête touchait presque les bois de cerf. La balafre de sa gorge était devenue rose. Petit à petit les mouvements du Grand Combinateur se ralentirent et ses pieds chaussés d’escarpins rouges achetés d’occasion à un marin grec commencèrent à glisser sans bruit sur le sol tandis qu’il se mettait insensiblement à avancer de côté. De sa main droite il serrait tendrement, comme si c’eût été une jeune femme, le dossier contre sa poitrine, et tendait la main gauche en avant. Au-dessus de la ville, la roue de la Fortune faisait distinctement entendre son bruit de colophane. Le bruit doux et musical se transforma soudain en un tutti des cordes et la vieille mélodie oubliée qui vous prenait le cœur fit vibrer tous les objets présents dans la succursale tchernomorskienne.

Ce fut le samovar qui commença. Il cracha sur son plateau métallique un petit morceau de charbon incandescent et entama sa chanson :

Dans l’air brûlant de l’Argentine

Où le ciel d’azur bleu est si beau...

Le Grand Combinateur dansait le tango, en montrant bien nettement son profil de médaille. Il tombait sur un genou, se relevait vivement, tournait et, changeant de pied avec grâce, glissait à nouveau en avant. Les

basques invisibles de son habit s’envolaient à chacune de ses pirouettes236.

La machine à accent turc reprenait déjà la mélodie :

Où le ciel d’azur bleü est si beaü...

Et le composteur lourdaud, qui en avait vu bien d’autres, soupirait tristement de toute sa fonte et regrettait le bon vieux temps :

Toutes les femmes sont câlines

Et dansent avec vous le tango.

Ostap pratiquait le classique tango provincial, tel qu’on le dansait dans les théâtres de variétés vingt ans plus tôt. Berlaga inaugurait alors son premier chapeau melon, tandis que Skoumbriévitch était affecté à la chancellerie du gouverneur de la ville et que Polykhaïev passait l’examen du premier grade civil. Fount, le président-prison, était encore un alerte septuagénaire. Entouré d’autres gilets de piqué, il siégeait au Floride et commentait l’effrayante fermeture des Dardanelles, liée à la guerre italo-turque. Et les gilets de piqué, à l’époque encore vermeils et la peau lisse, passaient en revue les hommes politiques de leur temps : « Enver Pacha, disaient-ils, c’est une grosse tête. Yuan Shikai, c’est une grosse tête. Pourichkiévitch aussi, c’est quand même une grosse tête ! » Et déjà ils affirmaient que Briand était une grosse tête, parce qu’à cette époque il était déjà ministre.

Ostap dansait. Au-dessus de sa tête, des branches de palmiers frémissaient, des oiseaux multicolores passaient. Des transatlantiques frottaient leurs coques aux embarcadères de Rio. Les mercantis brésiliens pratiquaient ouvertement le dumping du café et, dans les restaurants ouverts, la jeunesse locale se distrayait avec des boissons fortes.

— C’est moi qui vais commander la parade ! s’exclama Ostap.

Éteignant la lumière, il quitta le bureau et se rendit par le plus court chemin rue de la Petite Toucherie. Pareils aux branches d’un compas gigantesque, des projecteurs pâles fouillaient le ciel puis s’abaissaient, découpant soudain un pan de maison, dévoilant un balcon ou une galerie vitrée dans le quartier des Arnaoutes, avec un couple figé par la surprise. Deux petits chars qui se dandinaient dans un grand bruit de chenilles, les tourelles rondes comme des champignons, avancèrent vers Ostap au coin de la rue. Un cavalier penché sur sa selle demandait à un passant le chemin du Vieux Marché. Un peu plus loin, des artilleurs lui barrèrent la route. Ostap dut profiter d’un intervalle entre deux batteries pour traverser. Ailleurs, des miliciens clouaient hâtivement à une porte cochère un écriteau noir : « Abri antigaz ».

Ostap marchait à grands pas, au rythme du tango. Sans prêter attention à ce qui se passait autour de lui, il arriva chez Koreïko et frappa à cette porte déjà familière.

— Qui est là ? demanda le millionnaire clandestin.

— Télégramme ! répondit le Grand Combinateur, avec un clin d’œil dans l’ombre.

La porte s’ouvrit et Ostap entra en coinçant sa serviette dans

l’embrasure237.

À l’aube, loin de la ville, le commissionnaire et le délégué aux sabots s’activaient dans un ravin. Ils sciaient une des haltères. Leurs nez étaient noirs de poussière de fonte, Panikovski avait posé dans l’herbe son plastron qui le gênait. Le violateur de la convention avait prudemment étalé une feuille de journal sous les haltères afin de ne pas perdre la moindre miette du précieux métal. De temps à autre les frères de lait se jetaient des regards entendus et reprenaient leur besogne avec une ardeur accrue. On n’entendait dans le silence matinal que le sifflement léger des linottes et le grincement des égoïnes échauffées.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda soudain Balaganov en cessant son travail. Trois heures que je scie, et toujours pas d’or !

Panikovski ne répondit rien. Il y avait longtemps qu’il avait tout compris et se contentait depuis une demi-heure de faire semblant de scier.

— Eh bien, fit gaillardement le rouquin, il ne reste qu’à continuer !

— Bien sûr, continuons, acquiesça Panikovski en tentant de retarder l’heure fatale de l’expiation.

Les mains sur le visage, il observait à travers ses doigts écartelés les mouvements réguliers du large dos de Balaganov.

—Je n’y comprends rien ! dit celui-ci après avoir achevé son travail et séparé son haltère en deux hémisphères. Ce n’est pas de l’or !

— Continuez, continuez, balbutia Panikovski.

Mais Balaganov, tenant dans chaque main un hémisphère de fonte, s’approcha du violateur de la convention d’un pas lent et menaçant.

— Éloignez-vous de moi avec votre ferraille ! glapit Panikovski en se jetant de côté. Je vous méprise !

Balaganov prit son élan et, gémissant sous l’effort, jeta le débris en direction de l’intrigant. En entendant siffler l’obus au-dessus de sa tête, l’intrigant se plaqua au sol.

La mêlée fut brève. Balaganov hors de lui piétina avec délectation le plastron, puis s’en prit à son possesseur, en demandant à chaque coup :

— Alors, qui a inventé cette histoire d’haltères ? Qui a fait la bombe avec l’argent de l’État ? Qui a dit du mal de Bender ?

La violation de la convention de Soukhariev, évoquée à cette occasion, valut à Panikovski quelques horions supplémentaires.

— Vous êtes responsable du plastron ! criait Panikovski avec rage en parant les coups avec ses coudes. Sachez que je ne vous pardonnerai jamais le plastron : il n’y en a plus de pareils dans les magasins !

Pour finir, Balaganov lui confisqua son petit porte-monnaie vieillot, avec à l’intérieur trente-huit roubles.

— C’est pour ton kéfir, crapaud !

Ils regagnèrent la ville sans joie. Balaganov furieux marchait en tête, suivi de Panikovski boitillant et vagissant.

— Je suis un pauvre et malheureux vieillard ! pleurnichait-il. Remboursez-moi mon plastron ! Rendez-moi mon argent !

— Cours toujours ! répondait Choura sans se retourner. Je dirai tout à Bender. Aventurier !

230. La légalité n’est plus que le sceau du monde virtuel, un paravent pour les êtres les plus

 

inutiles (Polykhaïev) ou les escrocs les plus ignobles (Koreïko). L’essentiel est de cultiver les apparences puisqu’il n’y a plus d’adéquation entre le discours et la réalité.

231. 1 poud = 16,38 kg.

232. 1 zolotnik = l/96e de livre, soit 4,25g.

233. Le Tchernotorg rachetait pour l’État aux particuliers de Tchernomorsk or et pierres

précieuses. L’inverse était impossible, car c’étaient des matériaux stratégiques.

234. Tout le thème du joueur est inspiré de Guerre et paix (3.2.34), lorsque Tolstoï fait le portrait

de Napoléon à Borodino, Mais de victorieux qu’il était, Napoléon sera progressivement pénétré par le doute, menacé par l’échec. Et c’est ce qui arrivera assez vite à Ostap.

235. Encore un emprunt à Gogol (Une terrible vengeance) pour ce personnage qui apparaît

soudain au premier plan, de manière irréelle et en éclipsant tous les autres. C’est aussi comme au cinéma, un art que les auteurs aimaient particulièrement.

236. Le personnage d’Ostap devient ici momentanément celui du danseur mondain, un type bien

peu soviétique surtout s’il danse le tango, lié au mode de vie des Blancs (« L’impérialisme le suit », avait dit Maïakovski).

237. La milice et la Guépéou procédant à des fouilles et arrestations nocturnes, Koreïko ouvre

sans hésitation pour montrer qu’il n’a rien à se reprocher.

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