Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 29 sur 42

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Le Veau d'or

Troisième partie. Un simple particulier

TROISIÈME PARTIE

Un simple particulier

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XXVI

Le passager du train spécial274

 

Quarante-huit heures avant les événements que nous venons de relater, un petit train spécial s’apprêtait à quitter les quais asphaltés de la gare de

Riazan, à Moscou275. Le train comportait seulement six wagons : le fourgon à bagages, où l’on conservait dans des glacières les provisions de bouche, le wagon-restaurant proprement dit, le wagon « gouvernemental » et trois wagons de première à couchettes sobrement revêtues de housses rayées et destinés aux invités : ouvriers de choc, journalistes étrangers et journalistes soviétiques.

La route allait être longue jusqu’au point de jonction des deux lignes du Turksib. Les ouvriers de choc entassaient dans les tambours des cantines de route à tringles soutenant de petits cadenas noirs. La presse soviétique allait et venait sur le quai, en brandissant des mallettes en contreplaqué verni. Les étrangers, eux, étaient fort occupés à surveiller les porteurs qui posaient dans les compartiments leurs valises en cuir, leurs coffres et leurs cartons, le tout orné d’étiquettes multicolores offertes par les agences de voyages et les compagnies maritimes.

Les passagers avaient eu le temps de faire l’emplette d’une brochure qui se vendait sur le quai même, dans un chariot à bagages : La Grande Voie de l’Est , et dont la couverture représentait un chameau flairant des rails. L’auteur en était un journaliste nommé Palamidov, lequel passait de temps à autre devant le chariot à bagages et jetait aux acheteurs des regards jaloux. On le tenait pour un grand spécialiste du Turksib, où il se rendait pour la troisième fois.

Le moment du départ approchait, mais la scène d’adieux qui l’accompagnait ne rappelait nullement le départ d’un train de voyageurs ordinaire. On ne voyait pas de vieilles femmes sur le quai ; nul ne soulevait de nourrisson à la fenêtre afin qu’il pût jeter un dernier regard sur son grand-père. Naturellement, on ne voyait pas davantage de ces voyageurs âgés dont les yeux ternes reflètent ordinairement la terreur des courants d’air à venir. Et, bien sûr, personne ne s’embrassait. Les ouvriers de choc avaient été remis au train par des leaders syndicalistes qui avaient visiblement manqué de temps pour étudier la question des embrassades d’adieu. Les journalistes moscovites étaient entourés par leurs collègues de bureau, habitués dans des cas semblables à s’en tenir à de simples poignées de main. Quant aux correspondants étrangers, au nombre de trente, ils se rendaient à l’inauguration au grand complet, avec femmes et phonographes, en sorte qu’il n’y avait personne qui pût les accompagner.

La solennité du moment poussait les membres de l’expédition à parler plus fort que de coutume. Ils s’emparaient à tout bout de champ de leurs blocs-notes et blâmaient ceux qui les avaient accompagnés de ne pas partir avec eux pour un voyage aussi passionnant. Le plus bruyant de tous était le journaliste Lavoisian, à l’esprit encore jeune, mais aux boucles déjà dénudées en leur centre, et dont le crâne évoquait la lune apparaissant dans une jungle touffue.

— Cela m’écœure, quand je vous vois ! criait-il à ceux qui restaient. Êtes-vous seulement capables de comprendre ce que c’est que le Turksib ?

Si les mains du fougueux Lavoisian n’avaient pas été occupées par une grosse machine à écrire enveloppée dans un tablier de cocher, il serait peut-être allé jusqu’à frapper tel ou tel de ses amis, tant étaient grandes sa passion et sa dévotion pour l’information journalistique. Il avait envie d’envoyer sans plus attendre un télégramme à sa rédaction, en urgence, mais n’avait encore rien à y mettre.

Arrivé à la gare avant tout le monde, le journaliste syndicaliste Oukhoudchanski longeait le train sans se presser. Il avait dans ses bagages une œuvre de l’explorateur et géographe Semionov-Tian-Chanski, datant de 1903 : Le Turkestan, description complète de notre patrie, livre de référence et manuel de voyage pratique pour les Russes . Devant chaque groupe de passagers et d’accompagnateurs, il s’arrêtait pour leur demander avec une légère pointe sarcastique :

— Vous partez ? Eh bien, bravo !

Ou bien :

— Vous restez ? Eh bien, bravo !

Ainsi parvint-il jusqu’à la tête du train où il observa longuement la locomotive, la tête renversée en arrière, et partit en disant au mécanicien :

— Vous travaillez ? Eh bien, bravo !

Puis Oukhoudchanski rentra dans son compartiment, déplia le dernier numéro de sa feuille syndicale et se livra, jusqu’au départ du train, à la lecture de son propre article intitulé : Améliorons le fonctionnement des commissions de contrôle des marchandises ! avec pour sous-titre : On ne réorganise pas suffisamment le fonctionnement des C.C.M. L’article était consacré au compte rendu d’une réunion à laquelle il avait assisté et au sujet de laquelle toute son opinion semblait se résumer à la phrase suivante : « Vous siégez ? Eh bien, bravo ! »

L’un des accompagnateurs, homme à nez en peluche rose et tempes de velours, énonça une prophétie qui fit extrêmement peur à tout le monde :

— Je connais ce genre de voyages, déclara-t-il, j’y ai participé. Je sais d’avance ce qui vous attend. Vous êtes actuellement une centaine. Vous allez voyager en gros un mois. Deux d’entre vous s’attarderont dans une petite gare désolée, sans argent ni papiers, manqueront le train et ne vous rejoindront qu’une semaine plus tard, affamés et déguenillés. L’un d’entre vous se fera obligatoirement voler sa valise : peut-être Palamidov, ou Lavoisian, ou bien Navrotski. La victime passera le reste du voyage à geindre et à emprunter à ses voisins un blaireau qu’il rendra plein de savon, ayant perdu la cuvette. Naturellement, l’un des voyageurs mourra et les amis du défunt, au lieu de se rendre à la jonction, devront ramener à Moscou la chère dépouille. Rien de plus ennuyeux ni de plus répugnant que de convoyer des dépouilles. En outre, vous ne tarderez pas à vous chamailler. Croyez-m’en ! L’un d’entre vous, fût-ce ce même Palamidov, ou bien Oukhoudchanski, commettra un acte antisocial et vous passerez de longues heures pleines d’ennui à juger sa conduite, tandis que le coupable tâchera de se disculper avec des cris et des gémissements. Tout cela, je le connais bien. Vous portez maintenant des chapeaux et des casquettes et reviendrez en tioubétieïkas carrées et brodées. Le plus stupide d’entre vous achètera l’armure complète d’un Juif de Boukhara : tioubétieïka en velours bordé de chacal et grosse couverture de coton taillée en forme de robe de chambre. Et, bien sûr, vous chanterez Stienka Razine le soir dans vos wagons, vous braillerez stupidement « Et par-dessus bord la jette dans l’onde propice ». Même les étrangers s’en mêleront et entonneront : « Sur notre mère Volga, On our mother Volga... »

Lavoisian furieux agita sa machine à écrire en direction du prophète :

— Vous êtes jaloux ! Nous ne chanterons pas.

— Vous chanterez, mes petits. C’est inévitable. D’ailleurs, je sais tout d’avance.

— Nous ne chanterons pas.

— Vous chanterez. Et si vous êtes honnêtes, envoyez-moi aussitôt une carte postale pour me l’annoncer.

On entendit alors un cri étouffé. C’était le photographe de presse Mienchov qui venait de tomber du toit du fourgon à bagages où il s’était juché pour prendre le moment du départ. Mienchov resta allongé quelques minutes sur le quai, son appareil au-dessus de la tête. Puis il se releva, examina le déclencheur d’un air soucieux et grimpa à nouveau sur le toit.

— Vous tombez ? demanda Oukhoudchanski en passant la tête par la fenêtre, son journal à la main.

— Est-ce une chute, cela ? demanda avec mépris le photographe. Ah, si vous aviez vu comme je suis tombé de la Grande Spirale, au parc d’attractions !

— Eh bien, bravo ! conclut le syndicaliste en disparaissant derrière sa fenêtre.

Remonté sur son toit et appuyé sur un genou, Mienchov poursuivit son travail. Un homme l’observait pendant tout ce temps avec l’expression de la plus vive satisfaction. C’était un écrivain norvégien. Après avoir rangé ses bagages, il était sorti faire un tour sur le quai. L’écrivain avait de clairs cheveux d’enfant et un grand nez de viking. L’audace professionnelle du photographe le remplissait d’une admiration telle qu’il jugea indispensable de faire part à quelqu’un de ses sentiments. Avisant un vieil ouvrier de choc de l’usine des Trois-Montagnes, il alla vers lui à pas rapides, appuya son index contre la poitrine de ce dernier et s’écria d’une voix perçante :

— Vous !

Puis il montra sa propre poitrine et cria de même :

— Moi !

Ayant ainsi épuisé toutes ses réserves de vocabulaire russe, l’écrivain fit à l’ouvrier un sourire aimable et s’enfuit dans son wagon car la deuxième sonnerie venait de retentir. L’ouvrier de choc courut aussi chez lui, tandis que Mienchov redescendait du toit. Les derniers signes de tête furent échangés, les derniers sourires adressés. Un journaliste satirique passa en courant dans son manteau à col de velours noir. La queue du train s’agitait déjà dans les aiguillages de sortie de quai lorsque jaillirent du buffet les journalistes jumeaux Liev Roubachkine et Yan Skamieïkine. Ce dernier serrait encore entre ses dents une escalope viennoise. Bondissant comme de jeunes chiens, les jumeaux se précipitèrent le long du quai, sautèrent de là sur le ballast taché d’essence et comprirent seulement alors qu’ils ne pourraient jamais rattraper le train.

Ce dernier, pendant ce temps, traversait des quartiers en construction et sortait de Moscou en faisant entendre un chant assourdissant : claquements de roues, rires démoniaques sur les ponts. Ce n’est qu’une fois parvenu dans la campagne, au milieu des forêts parsemées de villas, qu’il se calma un peu et put passer la vitesse supérieure. Il lui restait encore à décrire sur la surface du globe une courbe de dimensions fort conséquentes, à changer plusieurs fois de système climatique en passant de la fraîcheur de la Russie centrale à la touffeur brûlante du désert, à traverser bon nombre de localités petites et grandes et à avancer, par rapport à Moscou, de quatre fuseaux horaires.

Au soir du premier jour, le wagon des journalistes soviétiques fut visité par deux messagers du monde capitaliste : Monsieur Heinrich, représentant d’une feuille autrichienne indépendante, et l’Américain Hiram Burman, venus faire connaissance. Monsieur Heinrich était de petite taille, mister Hiram portait un chapeau mou à bords relevés. Tous deux parlaient un russe relativement correct. Au début, tous restèrent un certain temps silencieux, debout dans le couloir à se dévisager les uns les autres. Pour se mettre en train, on parla du Théâtre d’Art. Heinrich en dit du bien, tandis que mister Burman faisait remarquer en passant que ce qui l’intéressait avant tout en URSS, en tant que sioniste, c’était la question

juive276.

— Cette question n’existe pas chez nous, dit Palamidov.

— Comment peut-il ne pas y avoir de question juive ? s’étonna Hiram.

— C’est ainsi. Il n’y en a pas.

Mister Burman en fut retourné. Lui qui toute sa vie avait écrit dans son journal des articles sur la question juive, il lui était douloureux de faire une croix sur cette question.

— Mais il y a bien des Juifs en Russie ? demanda-t-il d’un ton prudent.

— Oui, répondit Palamidov.

— Donc, il y a une question juive ?

— Non. Il y a des Juifs, mais pas de question juive.

L’électricité qui s’était accumulée dans le couloir se dissipa quelque peu à l’apparition d’Oukhoudchanski, qui se dirigeait vers le cabinet de toilette, une serviette autour du cou.

— Vous bavardez ? demanda-t-il en vacillant un peu à cause de la vitesse du train. Eh bien, bravo !

La discussion avait gagné tout le couloir lorsqu’il revint de sa toilette, propre et revigoré, des gouttes d’eau aux tempes. Des journalistes soviétiques étaient sortis de leurs compartiments, avec quelques ouvriers de choc venus en renfort du wagon voisin. De leur côté, deux nouveaux étrangers étaient apparus : le correspondant d’un journal italien, l’insigne fasciste à la boutonnière (faisceau de licteur et hache) et un savant orientaliste allemand, venu assister à la cérémonie à l’invitation de la Société pour les liens culturels avec l’étranger. Les thèmes évoqués dans la discussion étaient des plus vastes et comprenaient aussi bien l’édification du socialisme que la mode des bérets d’homme, qui apparaissait alors en Occident. Et quels que fussent les thèmes abordés, des discussions naissaient.

— Vous discutez ? Eh bien, bravo, fit Oukhoudchanski en regagnant son compartiment.

On ne pouvait distinguer dans cette cacophonie que quelques cris isolés.

— Puisqu’il en est ainsi, disait Monsieur Heinrich en prenant un certain Souvorov des usines Poutilov par un pan de sa chemise brodée, pourquoi ne faites-vous que pérorer depuis treize ans ? Pourquoi n’organisez-vous pas cette révolution mondiale dont vous ne cessez de parler ? C’est parce que vous ne le pouvez pas ? Alors, cessez de bavarder dans le vide !

— Nous n’avons pas l’intention de la faire chez vous, la révolution ! C’est vous-même qui la ferez.

— Moi ? Non, je n’en ai nullement l’intention.

— On la fera sans vous, et on ne vous demandera pas votre avis277.

Mister Hiram Burman s’était appuyé contre un panneau de cuir estampé et regardait avec indifférence discuter ses compagnons de voyage. La question juive avait disparu dès le début de la controverse dans une espèce de crevasse dialectique et les autres thèmes ne suscitaient en son âme aucune émotion. D’un groupe où le professeur venu d’Allemagne disait du bien du mariage civil de type soviétique, par rapport au mariage religieux, se détacha un éditorialiste satirique surnommé Gargantua. Il vint vers Hiram perdu dans sa méditation et se mit à lui expliquer quelque chose avec feu. Hiram entreprit de l’écouter, mais parvint rapidement à la conclusion qu’il ne comprenait pas un traître mot de ce qui lui était dit. Pendant ce temps, Gargantua ne cessait de parler et, pour occuper ses mains, de rectifier tel ou tel détail de la toilette de l’Américain : il lui remontait sa cravate, ôtait un brin de duvet, boutonnait et, aussitôt, déboutonnait sa veste, etc. Il parlait assez fort et même, à ce qu’il semblait, distinctement. Malheureusement un imperceptible défaut de langage transformait tout ce qu’il disait en bouillie. La chose était d’autant plus grave que Gargantua aimait à bavarder et exigeait de son interlocuteur une approbation à la fin de chaque phrase.

— N’est-ce pas ? disait-il en secouant la tête, comme s’il voulait becqueter de son grand nez aquilin quelque pâture. C’est bien vrai ?

De tout le discours de Gargantua on n’arrivait à comprendre que ces quelques mots. Tout le reste se fondait en un merveilleux grondement persuasif. Mister Burman approuva plusieurs fois par politesse et ne tarda pas à s’enfuir. Tout le monde acquiesçait à ce que Gargantua disait et c’est pourquoi lui-même se considérait comme un homme capable de convaincre n’importe qui de n’importe quoi.

— Vous voyez, dit-il à Palamidov, vous ne savez pas parler aux gens. Moi, je l’ai convaincu. Je viens de lui démontrer, et il l’a admis, qu’il n’y avait pas chez nous de question juive. N’est-ce pas ? C’est bien vrai ?

Palamidov ne comprit pas davantage ce qui lui avait été dit, mais approuva de la tête et s’absorba dans la conversation qu’échangeaient l’orientaliste allemand et le chef de wagon. Il y a longtemps que l’employé brûlait d’envie de se mêler à la conversation, mais il venait seulement de trouver un auditeur libre, et à sa hauteur. S’étant informé au préalable de la profession, ainsi que des nom et patronyme de son interlocuteur, il prit la parole avec aisance :

— En Asie centrale, monsieur le Professeur, il existe un animal que vous ne connaissez sans doute pas et qui s’appelle le chameau. Sur le dos il a deux bosses. J’avais un ami dans les chemins de fer, le camarade Doljnostiouk. Vous en avez sans doute entendu parler, il était à la distribution des bagages. Un jour, Doljnostiouk s’est assis sur un de ces chameaux, entre les bosses, et lui a donné un coup de badine pour le faire avancer. Le chameau, qui avait un sale caractère, s’est mis à le serrer entre ses bosses et a bien failli l’écraser. Heureusement que Doljnostiouk a sauté par terre à temps. C’était un gars énergique, vous vous souvenez certainement. Mais le chameau lui a craché dessus et lui a abîmé tout son manteau qui sortait du teinturier...

La conversation touchait maintenant à sa fin. La rencontre des deux mondes n’avait conduit à aucune catastrophe, les discussions n’ayant pas vraiment dégénéré. La coexistence du système capitaliste et du système socialiste était vouée à durer un mois encore au sein du train spécial et il fallait bien se supporter. L’ennemi de la révolution mondiale, c’est-à-dire Monsieur Heinrich, raconta une vieille histoire de voyages et tous allèrent ensemble au wagon-restaurant, en traversant les tremblantes passerelles métalliques disposées entre les wagons et en clignant des yeux à cause des courants d’air. Au restaurant, néanmoins, la population du train prit place à des sièges séparés. Comme dans les fiançailles paysannes, lorsque les futurs sont admis à faire connaissance de loin, les deux groupes de reporters purent à cette occasion s’observer à la dérobée. L’étranger était généreusement représenté : correspondants de tous les grands journaux et agences télégraphiques du monde entier. Ces messieurs faisaient grand honneur à la vodka de grain et regardaient avec une effroyable politesse les ouvriers en bottes et les journalistes soviétiques vêtus à la bonne franquette, avec des boutons de col en guise de cravates et des pantoufles aux pieds.

On voyait au wagon-restaurant des gens de toute sorte : Mister Burman, ce provincial de New York, une jeune Canadienne arrivée du Nouveau Monde une heure seulement avant le départ du train spécial et qui pour cette raison agitait la tête d’un air ahuri au-dessus de la boulette de viande qu’on lui avait servie dans une longue écuelle de fer, un diplomate japonais, un autre Japonais plus jeune, Monsieur Heinrich dont les yeux jaunes brillaient malicieusement, un jeune diplomate anglais à la taille de tennisman, l’orientaliste allemand qui avait écouté avec une grande patience le récit du chef de train sur l’étrange animal à deux bosses, un économiste américain, un Tchèque, un Polonais, quatre reporters américains dont un pasteur représentant l’YMCA, une Américaine cent pour cent descendant d’une vieille famille de pionniers hollandais, célèbre pour avoir manqué le train l’année précédente dans une station thermale du Caucase et s’être ensuite enfermée pour attirer l’attention sur elle dans le buffet de la gare (événement qui avait fait sensation dans la presse américaine, où l’on avait publié trois jours durant des articles aux titres alléchants tels que : Une jeune fille de la bonne société entre les pattes de sauvages montagnards caucasiens et La rançon ou la mort), bien d’autres encore. Les uns avaient à l’égard de tout ce qui était soviétique une attitude hostile, d’autres espéraient percer dans les délais les plus brefs les secrets de l’âme asiatique, d’autres enfin s’efforçaient de comprendre honnêtement ce qui se passait en fin de compte au pays des Soviets.

La partie soviétique faisait grand bruit à ses tables. Les ouvriers de choc avaient apporté leurs gamelles et buvaient force thé dans des porte-verres en métal blanc des usines Krupp. Les journalistes, plus fortunés, avaient commandé des escalopes. Pris d’un soudain accès de slavophilie, Lavoisian avait décidé de faire bonne figure devant les étrangers et poussé l’audace jusqu’à commander un sauté de rognons qu’il ne mangea d’ailleurs pas car il les avait en aversion depuis l’enfance. Du moins cela lui permit-il de s’enfler comme un paon et de jeter du côté des étrangers des regards de défi. Dans le camp soviétique aussi, il y avait des gens très différents. On y trouvait un ouvrier de Sormovo, envoyé par décision du collectif de son usine, un ingénieur de l’usine de tracteurs de Stalingrad qui, dix ans plus tôt, avait occupé une tranchée contre les armées de Wrangel à l’endroit même où s’élevait maintenant l’usine géante, un ouvrier textile de Serpoukhov intéressé par la grande aventure ferroviaire qui devait accélérer dans son secteur les fournitures de coton. On voyait aussi des métallos de Léningrad, des mineurs du Donbass, un mécanicien venu d’Ukraine et le chef de la délégation, en chemise russe blanche ornée de la grande étoile de Boukhara, dont il avait été décoré après sa lutte contre l’émir. Quel n’aurait pas été l’étonnement du diplomate à taille de tennisman s’il avait su que le poète satirique Gargantua, ce petit homme si courtois, avait été huit fois prisonnier de divers atamans cosaques et même, une fois, fusillé par les partisans de Makhno, un fait sur lequel il n’aimait pas à s’étendre car il n’y avait eu rien de bien agréable pour lui à

se dégager, une épaule transpercée, de la fosse commune278.

Il est probable que le représentant de l’YMCA aurait été pris d’une grande frayeur en apprenant que le joyeux Palamidov avait été président d’un tribunal militaire, que Lavoisian avait poussé le culte de l’information jusqu’à se déguiser en femme pour pénétrer dans une réunion de dames tenue par des baptistes, ce qui lui avait permis d’écrire une longue chronique antireligieuse, et que parmi tous les Soviétiques présents, dont quatre parpaillots d’écrivains, aucun n’avait fait baptiser ses enfants.

Bien divers, en vérité, étaient les clients du wagon-restaurant.

Les paroles du prophète en peluche se réalisèrent dès le second jour. Au moment où le train grondant et tonnant franchissait la Volga au pont de Syzrane, les passagers du train spécial entonnèrent de leurs vilaines voix de citadins la ballade du héros de la Volga. Il est à noter qu’ils évitaient, ce faisant, de se regarder dans les yeux. Les étrangers qui ignoraient ce qu’il était convenable de chanter, et à quel moment, interprétaient avec enthousiasme dans le wagon voisin la chanson populaire de la « petite

boîte bien pleine279 », mais avec un étrange refrain emprunté, quoique assez déformé, aux Bateliers de la Volga. Personne cependant n’envoya de carte postale au prophète en peluche : tous avaient bien trop honte. Le seul à tenir bon fut Oukhoudchanski, qui ne chanta pas avec les autres. La débauche musicale avait atteint le wagon entier qu’il se taisait, tout seul dans son coin, les lèvres serrées et faisant semblant de lire la Description complète de notre patrie. Mais il fut sévèrement puni. La crise vocale le frappa en pleine nuit, bien après Samara. Vers minuit, à l’heure où ce train si original était déjà plongé dans le sommeil, on entendit venir du compartiment d’Oukhoudchanski une voix chancelante :

Il est sur la Volga un noir rocher couvert de mousse280...

Lui aussi avait été vaincu par le démon du voyage.

Un peu plus tard encore, alors qu’Oukhoudchanski s’était à son tour endormi, la porte extérieure s’ouvrit, on entendit un bref instant le libre chant des roues et Ostap Bender entra précautionneusement dans le couloir brillant et désert. Après avoir hésité une seconde, il fit d’une main ensommeillée un geste d’indifférence et ouvrit le premier compartiment venu. À la lueur de la veilleuse bleutée dormaient Gargantua, Oukhoudchanski et le photographe Mienchov. La couchette n° 4, supérieure, était vide. Le Grand Combinateur n’hésita guère. Les membres affaiblis après ses pénibles errances, les pertes irréparables qui l’avaient affecté et une station de deux heures sur le marchepied du train, il se hissa sur la couchette. Un spectacle merveilleux s’offrit à lui d’en haut : sur la table, près de la fenêtre, les pattes dressées comme les brancards d’une charrette, gisait une poule bouillie à la chair blanchâtre.

« Voilà que je prends le chemin coupable de Panikovski », se dit à lui-même Ostap.

Sur ces mots, il éleva la poule à lui et la mangea sans pain ni sel. Il dissimula les os sous le traversin de grosse toile et s’endormit heureux au milieu du grincement des cloisons, dans l’odeur enivrante et incomparable de la peinture de chemin de fer.

 

274. Le Veau d’or est construit comme une symphonie (Petrov est musicien). La première partie,

arbatovienne, expose successivement les thèmes. La deuxième, tchernomorskienne, les reprend et les oppose. Le héros sympathique (mais asocial) prend progressivement le pas sur l’antihéros odieux jusqu’au moment où des doutes apparaissent. Ceux-ci s’aggravent dans la troisième partie, où Ostap remporte une victoire à la Pyrrhus (la censure n’aurait pas toléré davantage). Le finale est dramatique.

275. La gare de Riazan est devenue gare de Kazan (place des Trois-gares, ex-place du Komsomol,

redevenue, comme à l’époque, Kalantchovka ou place de la Tour-de-guet).

276. Pétition de principe. La révolution avait largement rendu leur place aux Juifs, mais il restait

des rancœurs, des haines inassouvies et on le vit bien pendant la Seconde Guerre mondiale, sans compter la chasse aux Juifs organisée par Staline lui-même peu avant sa mort.

277. M. Heinrich n’est pas très au courant : dès avril 1925, Lénine venant de mourir, Staline avait

imposé sa doctrine d’« édification du socialisme dans un seul pays ». Défenseur de l’internationalisme actif, Trotski avait été exilé en Asie centrale en 1928, puis expulsé d’URSS en 1929.

278. La guerre civile était encore présente dans les esprits. Wrangel fut, jusqu’en novembre 1920,

le dernier chef des Blancs. Pedioura et ses atamans (hetmans) dirigèrent l’Ukraine de 1918 à 1920 et organisèrent des pogromes. Makhno, chef des Verts, était un anarchiste très populaire parmi les paysans et l’inventeur de la guérilla moderne. Le très populaire Stienka (Stépane) Razine dirigea de 1667 à 1670 une immense jacquerie contre le tsar Alexeï Mikhaïlovitch. Ce chapitre ainsi que les deux suivants ne sont pas seulement romanesques ; c’est le reportage de deux journalistes.

279. Sur des paroles de Nekrassov (Les Colporteurs).

280. Autre chanson populaire, mais de Navrotski.

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