Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 34 sur 42

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Le Veau d'or

XXXI. Bagdad

XXXI

Bagdad

 

Sept jours durant, les chameaux traînèrent à travers le désert les cheikhs frais émoulus. Au début du voyage, Ostap était fort gai. Tout le divertissait : Alexandre Ibn Ivanovitch ballotté entre les bosses de son chameau, le malingre vaisseau du désert qui tentait d’échapper à ses obligations, le sac au million avec lequel le Grand Combinateur ranimait de temps à autre l’énergie des moutons indociles. Il s’était quant à lui

trouvé un surnom : colonel Lawrence316.

— Je suis l’émir-dynamite ! criait-il en se balançant au sommet de l’échine de son animal. Si dans deux jours nous n’obtenons pas une nourriture convenable, je pousse à la rébellion une quelconque tribu. Parole d’honneur ! Je me nommerai fondé de pouvoir du prophète et déclarerai la guerre sainte, ou djihad. Par exemple au Danemark. Pourquoi les Danois ont-ils fait autant de misères à leur prince Hamlet ? Dans le contexte politique actuel, même la S.D.N. se contentera d’un tel prétexte pour une guerre. Par ma foi, j’achèterai aux Anglais un million de fusils (ils aiment à vendre des armes à feu aux autochtones) et je marcherai sur le Danemark. L’Allemagne me laissera passer, au titre des réparations de guerre. Vous vous représentez l’entrée des autochtones à Copenhague ? Et moi devant tous, sur un chameau blanc. Ah ! Panikovski n’est plus là ! Il aurait goûté de l’oie danoise !

Mais au bout de quelques jours, lorsque les moutons furent réduits à leurs cordes et tout le lait de jument bu, même l’émir-

dynamite fut pris de tristesse et il se contenta de réciter mélancoliquement :

Dans les steppes sablonneuses du Nord de l’Arabie

Trois énormes palmiers ont poussé cette nuit.

Les deux cheikhs avaient fortement maigri, leurs joues s’étaient couvertes de barbe, et leurs vêtements n’étaient plus que loques. Tels qu’ils étaient maintenant, ils ressemblaient à deux derviches d’une paroisse pauvre.

— Encore un peu de patience, Ibn Koreïko, et nous arriverons dans une ville qui peut rivaliser avec Bagdad. Toits plats, orchestres indigènes, gargotes dans le style oriental, vins doux, jeunes beautés légendaires et quarante mille broches faisant tourner des chachlyks à la Kars, à la turque, à la tartare, à la mésopotamienne, à l’odessite ! Et, enfin, le chemin de fer.

Ils arrivèrent au huitième jour à un ancien cimetière. Des tombeaux semi-circulaires s’étendaient comme des vagues de pierre jusqu’à l’horizon. On n’enfouissait pas ici les morts : on les posait à même le sol et on les entourait de bonnets de pierre. Un soleil redoutable étincelait au firmament de la cendreuse cité des morts. L’antique Orient gisait ici dans ses tombes brûlantes.

Les deux hommes cinglèrent leurs bêtes et parvinrent bientôt à une oasis. Les torches vertes des peupliers illuminaient tous les alentours de la ville et se reflétaient dans des rizières carrées qui baignaient dans l’eau. On voyait des ormes solitaires, sortes de globes gigantesques sur des pieds de bois. Ils se mirent à rencontrer des ânons, chargés de lourds cavaliers en burnous et de sacs de trèfle.

Alexandre Koreïko et Ostap Bender passaient maintenant le long d’échoppes où l’on faisait commerce de tabac vert en poudre et de petits morceaux coniques d’un savon nauséabond qui évoquaient des têtes de shrapnels. Des artisans à barbes de mousseline blanche travaillaient des feuilles de cuivre, dont ils faisaient des cuvettes et des cruches à étroit goulot. Des cordonniers avaient mis à sécher au soleil des petites peaux teintes à l’encre. Les carreaux azur, jaunes, outremer des mosquées projetaient çà et là le faible éclat de leur faïence.

Les millionnaires passèrent le reste du jour et toute la nuit qui suivit à dormir dans leur chambre d’hôtel, d’un lourd sommeil sans connaissance. Au matin, ils se lavèrent dans des baignoires d’émail blanc, se rasèrent et se rendirent en ville. Le seul détail qui pût ternir leur humeur sereine consistait dans la nécessité de traîner derrière eux la valise et le sac.

— Je considère comme mon premier devoir, dit vaniteusement Ostap, de vous faire connaître une petite cave merveilleuse, qui se nomme « Au clair de lune ». Je suis venu ici il y a cinq ou six ans pour faire des conférences sur la lutte contre l’avortement. Ah, cette cave ! La pénombre, la fraîcheur, un patron originaire de Tiflis, un orchestre local, de l’eau-de-vie glacée, des danseuses à cymbales et tambourins. Nous y passerons la journée entière. Les deux médecins au service du bien public que nous sommes ont bien le droit d’avoir d’innocentes petites faiblesses. C’est moi qui invite. Le

Veau d’or répond de tout317.

Et le Grand Combinateur secoua victorieusement son sac.

Hélas, la cave dénommée « Au clair de lune » avait vécu. Au grand étonnement d’Ostap, on ne voyait même plus la ruelle où résonnaient jadis cymbales et tambourins : elle avait été remplacée par une rue toute droite de style européen, que l’on aménageait simultanément dans toute sa longueur. Des palissades avaient été dressées, une poussière d’albâtre flottait dans l’air et les camions réchauffaient encore un air déjà brûlant. Après avoir contemplé pendant une petite minute les façades de brique grise aux fenêtres toutes en longueur, Ostap donna à Koreïko un coup de coude, ajouta qu’« il y avait un autre endroit, tenu par un type de Bakou », et le conduisit à l’autre bout de la ville. À l’endroit prévu, nouvelle déception. On ne voyait même plus l’enseigne en vers approximatifs conçue par le gargotier azéri :

Fais-toi honneur,

Fais-nous honneur,

Viens donc nous voir :

Entre au Caucase !

Ce qui s’offrait maintenant à la vue des deux cheikhs était une simple plaque de carton avec l’inscription suivante, en alphabets arabe et cyrillique :

Musée municipal des beaux-arts

— Entrons, fit tristement Ostap. Au moins il y fera frais. Et puis, la visite des musées entre au programme de médecins au service du bien public !

Ils pénétrèrent dans une grande pièce blanchie à la chaux, posèrent au sol leurs millions et épongèrent longuement de leurs manches leurs fronts brûlants. Il y avait en tout et pour tout huit objets exposés : une dent de mammouth, dont la ville de Tachkent avait fait don au jeune musée,

l’huile Au contact des basmatchi318, deux burnous d’émir, un poisson rouge dans son aquarium, un sous-verre contenant un criquet desséché, une statuette en porcelaine des ateliers Kouznietsov et, enfin, la maquette d’un obélisque que la ville s’apprêtait à élever sur la place principale. Une grande couronne en fer-blanc, avec des rubans, gisait au pied du projet. Une délégation spécialement venue d’une république voisine l’avait apportée récemment, mais comme l’obélisque n’avait pas encore été élevée (les fonds prévus avaient été assignés à la construction d’un établissement de bains, jugé bien plus nécessaire), la délégation avait déposé sa couronne sur le projet, après avoir prononcé les discours prévus.

Les visiteurs furent aussitôt abordés par un jeune homme en tioubétieïka à la mode de Boukhara, calotte de jute carrée sur son crâne rasé, qui leur demanda avec une émotion d’auteur :

— Vos impressions, camarades ?

— Pas mal, dit Ostap.

Le jeune homme était le conservateur du musée. Il se mit sans plus attendre à exposer les difficultés que rencontrait son enfant. Les crédits étaient insuffisants. Tachkent en avait été quitte pour une dent, alors que l’on manquait de personnel pour réunir les richesses locales, tant artistiques qu’historiques. Ce qu’il aurait fallu, c’était que Tachkent leur envoyât un spécialiste.

— Ah, si j’avais trois cents roubles ! s’exclama le conservateur. Je ferais un Louvre ici !

— Dites-moi, connaissez-vous bien la ville ? demanda Ostap avec un clin d’œil à son compagnon. Ne pourriez-vous pas nous indiquer quelques curiosités ? J’ai connu votre ville autrefois, mais elle m’a l’air de s’être beaucoup transformée.

Le conservateur fut ravi. Tout en criant qu’il leur montrerait tout personnellement, il ferma le musée à clef et conduisit les millionnaires dans la rue où ils cherchaient, une demi-heure plus tôt, la cave dénommée « Au clair de lune ».

— L’avenue du Socialisme ! leur dit-il en prenant plaisir à aspirer la

poussière d’albâtre319. Ah, quel air merveilleux ! Que n’y aura-t-il pas ici dans un an ! L’asphalte ! L’autobus ! Un institut d’irrigation ! Un institut de géographie tropicale ! Si Tachkent ne nous donne pas de collaborateurs scientifiques, à ce moment-là... Vous savez, ils ont tellement d’os de mammouth, et ils ne m’ont envoyé qu’une dent, alors qu’il y a dans notre république un tel intérêt pour les sciences naturelles !

— Vraiment ? remarqua Koreïko en jetant à Ostap un regard de reproche.

— Et vous savez, chuchota le spécialiste, je soupçonne que cette dent n’appartient pas à un mammouth. Ils nous en ont refilé une d’éléphant !

— Et qu’en est-il de vos... vous savez, ces cabarets dans le genre asiatique, avec des timbales et des flûtes ? demanda impatiemment le Grand Combinateur.

— Éliminés, répondit avec indifférence le jeune homme. Il y avait longtemps qu’on aurait dû détruire cette infection, ce foyer d’épidémies. Nous avons justement eu la peau du dernier bouge au printemps dernier. Il s’appelait « Au clair de lune ».

— Vous avez eu sa peau ? manqua de s’étrangler Koreïko.

— Parole d’honneur. Par contre, nous avons ouvert à sa place une fabrique de plats préparés. Une cuisine européenne. Les assiettes sont lavées et séchées électriquement. La courbe des maladies de l’estomac a baissé verticalement.

— Que ne fait-on pas aujourd’hui ! s’exclama Ostap, en se couvrant le visage.

— Vous n’avez encore rien vu, dit le jeune conservateur, avec un petit rire timide. Allons déjeuner à la fabrique.

Ils prirent place dans un break sous un toit de toile à festons bordés d’un liseré bleu. Pendant le trajet, leur aimable cicerone ne cessa de convier les millionnaires à pencher la tête hors du baldaquin pour leur montrer des bâtiments déjà construits, en cours de construction ou à la construction envisagée. Koreïko jetait à Ostap des regards mauvais. Celui-ci se détournait et disait :

— Quel adorable petit bazar indigène ! C’est Bagdad !

— Nous commençons à le démolir le dix-sept, répondit le jeune homme. Il y aura ici un hôpital et un centre commercial kolkhozien.

— Et vous ne regrettez pas cet exotisme ? Et Bagdad ?

— Très joli ! soupira Koreïko.

Le jeune homme prit la mouche :

— C’est pour vous que c’est joli, pour les touristes. Nous, nous devons vivre ici.

Dans la grande salle à manger de la fabrique de plats préparés, au milieu des murs carrelés et sous des rouleaux d’amanites tue-mouches descendant du plafond, les voyageurs mangèrent de la soupe d’orge perlé et des petites croquettes brunâtres. Ayant posé une question relative au vin, Ostap se vit répondre triomphalement qu’on venait de découvrir non loin de la ville une source d’eau minérale surpassant par le goût jusqu’au célèbre narzan. En preuve de quoi fut réclamée une bouteille de l’eau nouvelle que l’on dégusta dans un silence de cathédrale.

— Et la courbe de la prostitution ? demanda avec espoir Alexandre Ibn Ivanovitch.

— En baisse radicale, répondit l’impitoyable jeune homme.

— Ce qu’on ne fait pas, tout de même ! répéta Ostap avec un petit rire hypocrite.

En fait, il ne comprenait vraiment rien à ce qui se faisait. Lorsqu’on se leva de table, il s’avéra que le jeune homme avait eu le temps de payer pour tous. Il n’accepta pour rien au monde l’argent des millionnaires, les assurant qu’il toucherait de toute façon son salaire le surlendemain et que d’ici là il se débrouillerait.

— Et les distractions ? demanda Ostap sans la moindre extase. Comment la ville se distrait-elle ? Les tambourins, les cymbales ?

— Comment, vous ne savez pas ? s’étonna le conservateur. On a ouvert la semaine dernière une philharmonie municipale, avec le grand quatuor symphonique Bebel-Paganini. Allons-y de ce pas. Comment ai-je pu ne pas y penser !

Après qu’il eut réglé le repas, il était impossible pour des raisons éthiques de refuser de visiter la salle de concerts. Lorsqu’ils en ressortirent, Alexandre Ibn Ivanovitch maugréa d’une voix de portier :

— L’harmonie municipale !

Le Grand Combinateur rougit.

Sur le chemin de l’hôtel, le jeune homme arrêta soudain leur phaéton, fit descendre les millionnaires, les prit par les mains et, se haussant sur la pointe des pieds dans l’enthousiasme qui l’oppressait, les conduisit jusqu’à une petite pierre protégée par une grille.

— C’est ici que s’élèvera l’obélisque ! fit-il d’une voix pénétrée. La colonne du marxisme !

En les quittant, le jeune homme les invita à venir le plus souvent possible lui rendre visite. En veine d’amabilité, Ostap promit : il n’avait jamais passé une journée aussi joyeuse.

— Je vais à la gare, dit Koreïko dès qu’ils furent seuls.

— Et si nous allions dans une autre ville faire la fête ? proposa Ostap. Nous pourrions passer gaiement quelques jours à Tachkent.

— Cela suffit pour moi, répondit Koreïko. Je vais aller porter ma valise à la consigne de la gare et me faire engager ici dans un bureau quelconque.

J’attendrai le capitalisme pour me distraire320.

— Eh bien, attendez-le, répliqua assez brutalement Ostap. Moi, je pars. Ce que nous avons vu aujourd’hui n’est qu’un regrettable malentendu, une

suite d’exagérations dans le bon sens comme on en voit à la périphérie321. Notre petit Veau d’or doit bien avoir encore quelque influence dans notre pays !

Sur la place de la gare, ils virent une petite foule : c’étaient les journalistes du train à affectation spéciale, qui effectuaient un voyage touristique en Asie centrale après l’inauguration de la ligne. Ils entouraient Oukhoudchanski, vêtu d’un burnous taillé dans une couverture de coton et coiffé d’un bonnet en velours bordé de queues de chacal. Le possesseur du Catalogue solennel se tournait complaisamment dans tous les sens pour faire admirer ses emplettes.

Les prédictions du prophète en peluche continuaient à se réaliser.

 

316. Les Sept Piliers de la sagesse du colonel T. E. Lawrence, vainqueur à Damas avec une armée

britannico-arabe d’une coalition turco-allemande en 1918, venaient d’être publiés en 1926. Intérieurement vaincu, Ostap joue encore les héros justiciers.

317. Transparente citation de la version russe du Faust de Gounod (« Le Veau d’or / Est toujours

le plus fort »).

318. Basmatchi : résistants opposés à la soviétisation de l’Asie centrale.

319. Dans ce chapitre (rajouté dans l’édition en volume), la satire passe au second plan. Ce sont

les journalistes qui parlent : le positif équilibre le négatif, ce qui permet de laisser deviner en creux la russification forcée. Mais Ilf et Petrov ne pouvaient pas deviner que 30 à 40% des Kazakhs avaient été sacrifiés dans les années vingt et trente sur l’autel de l’internationalisme prolétarien.

320. « Attendre le capitalisme », même si la NEP vient juste de prendre fin, est peu

vraisemblable ; la phrase ne vise qu’à abuser la censure. Koreïko rentre dans son trou, mais il est confiant : son « empire souterrain » et le pouvoir ne vont pas se nuire mutuellement puisqu’ils collaborent au sein de structures telles qu’« Hercule ». La vraie lutte se déroule, au sommet, dans l’appareil politique et idéologique et, à la base, dans les campagnes. Koreïko attendra le moment propice pour ressurgir dans la peau d’un apparatchik féroce qui, s’il n’est pas éliminé lors des purges sera, avec les Souslov et les Brejniev, l’un des grands chefs de la nomenklatura mafieuse de l’après-guerre.

321. Incroyable impertinence de cette phrase sur les excès locaux : c’est Staline qui est

ironiquement cité ici ! Son article du 2 mars 1930, « Le vertige du succès », rejetait sur les autorités locales les excès commis contre les paysans réfractaires à la collectivisation. Ce qui lui permit, comme on sait, de frapper dix fois plus fort. Les auteurs s’en doutaient alors : ils le sauront à la sortie du livre.

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