Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 13 sur 42

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Le Veau d'or

Deuxième partie. Les deux combinateurs

DEUXIÈME PARTIE

Les deux combinateurs

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X

Un télégramme des frères Karamazov

 

Depuis un certain temps, le millionnaire clandestin se sentait l’objet d’une attention vigilante. Au début, il n’y avait rien de précis : simplement, l’habituelle et reposante solitude qui avait disparu. Puis des signes d’une nature plus inquiétante s’étaient mis à apparaître.

Un jour que Koreïko, de son habituel pas mesuré, se rendait à son travail, il fut abordé à l’entrée même d’Hercule par un mendiant effronté à dent d’or. Marchant sur des lacets de caleçons qui traînaient derrière lui, le mendiant saisit Alexandre Ivanovitch par le bras et bredouilla rapidement :

— Donne un million, donne un million, donne un million !

Après quoi le mendiant exhiba une épaisse langue peu ragoûtante et débita un galimatias cette fois totalement privé de sens. C’était un banal mendiant simple d’esprit, comme on en rencontre souvent dans les villes du Midi. Néanmoins, Koreïko monta à la comptabilité avec de l’inquiétude à l’âme.

C’est de cette rencontre que l’on peut dater l’entrée en scène du

diable121.

Un jour, à trois heures du matin, Alexandre Ivanovitch fut réveillé par un porteur de télégrammes. Claquant des dents dans la fraîcheur du petit matin, le millionnaire déchira la bande protectrice et lut :

« Comtesse visage bouleversé court direction étang. »

« Quelle comtesse ? » balbutia Koreïko affolé, pieds nus dans le couloir.

Mais personne ne lui répondit. Le facteur était parti. Dans le jardinet, devant la maison, les pigeons faisaient entendre un mugissement passionné. Les autres locataires dormaient. Alexandre Ivanovitch tourna et retourna entre ses mains le formulaire gris. L’adresse était correcte. Le nom du destinataire aussi :

« Alexandre Koreïko Petite Toucherie 16

Comtesse visage bouleversé court direction étang. »

Alexandre Ivanovitch n’y comprit rien, mais fut si ému qu’il brûla le

télégramme à la flamme d’une bougie122.

Le même jour, à dix-sept heures trente-cinq, il reçut une seconde missive :

« Séance continue virgule million baisers. »

Il pâlit de fureur et fit de la charpie avec la dépêche. Mais, au cours de la nuit qui suivit, on lui envoya encore deux télégrammes urgents :

« Embarquez oranges tonneaux frères Karamazov. »

et :

« Glace est brisée stop moi qui vais commander parade. »

Après cette nuit-là, il arriva à Koreïko un incident vexant au cours de son travail. Tchévajevskaïa lui ayant demandé de multiplier mentalement 85 par 13, il fit une erreur et donna un résultat incorrect, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Mais il ne se préoccupait plus guère maintenant d’opérations arithmétiques ; les télégrammes déments occupaient en permanence sa pensée.

« Des tonneaux, chuchotait-il en fixant le vieux Kukuschkind. Les frères Karamazov. Quelle abomination. »

Il tentait de se tranquilliser en se disant que c’étaient d’innocentes farces que lui auraient faites des amis, mais il lui fallut rejeter vivement cette version. Il n’avait pas d’amis. Quant à ses collègues, c’étaient des gens sérieux qui ne plaisantaient qu’une fois l’an, le premier avril. Et encore s’en tenaient-ils alors, en fait de gaies plaisanteries et de joyeuses mystifications, à une unique et triste blague : ils fabriquaient à la machine à écrire un ordre de licenciement concernant Kukuschkind et le déposaient sur son bureau. Et chaque fois, sept ans de suite, le vieillard avait porté la main à son cœur, ce qui amusait bien tout le monde. En outre, ils n’étaient pas riches à millions, pour se ruiner en dépêches.

Après le télégramme où le citoyen inconnu avait fait savoir que c’était lui, et non pas quelqu’un d’autre, qui se chargerait personnellement de commander la parade, il y eut une accalmie. Pendant trois jours, personne n’importuna plus Alexandre Ivanovitch. Il commençait déjà à se faire à l’idée que tout ce qui était arrivé ne le concernait pas lorsqu’il reçut un gros paquet recommandé. Il y trouva un livre intitulé Les Requins du capital (Biographies de millionnaires américains).

En d’autres temps Koreïko lui-même aurait volontiers acheté un livre aussi divertissant, mais à présent une grimace d’effroi se peignit sur son visage. La première phrase, cernée au crayon bleu, disait ceci :

« Toutes les grandes fortunes actuelles ont été édifiées par des moyens essentiellement malhonnêtes . »

Alexandre Ivanovitch décida à tout hasard de ne plus rendre pendant un certain temps de visites à la valise par lui dissimulée à la consigne. Il était en effet on ne peut plus inquiet.

« L’essentiel, expliquait à ses amis Ostap en se promenant dans sa vaste chambre de l’hôtel Carlshad, c’est de jeter le trouble dans le camp ennemi. L’ennemi doit perdre son équilibre moral. Cela ne présente en fait pas beaucoup de difficultés, si l’on considère que les gens ont avant tout peur de l’inexplicable. Moi-même, qui ai été à une certaine époque un mystique épris de solitude, il me suffisait alors d’un simple couteau à cran d’arrêt pour m’effrayer. Je vous assure. Augmentez la part de l’inexplicable. Je suis convaincu que mon dernier télégramme “en pensée avec vous” a produit sur notre client un effet foudroyant. Tout cela, c’est de l’engrais, du superphosphate. L’essentiel est de le plonger dans l’inquiétude. Il nous faut habituer la victime à l’idée qu’elle aura à se séparer de son argent. Il faut la désarmer moralement, écraser en elle ses instincts possessifs réactionnaires. »

Après avoir prononcé ce discours, Bender jeta à ses subordonnés un regard sévère. Balaganov, Panikovski et Kozlewicz étaient bien correctement assis au fond de leurs fauteuils de peluche rouge à franges et glands. Ils étaient à la fois intimidés et choqués par le luxueux train de vie du commandant de bord, par les lambrequins dorés, les tapis qui brillaient des plus vives teintes chimiques et la gravure Apparition du Christ au

peuple123 . Eux-mêmes logeaient avec l’Antilope dans une modeste auberge et ne venaient au Carlsbad que pour prendre leurs instructions.

— Panikovski, fit Ostap, n’étiez-vous pas aujourd’hui chargé de rencontrer notre patient et de lui demander à nouveau un million, en accompagnant cette demande d’un rire idiot ?

— Dès qu’il m’a vu, il est passé sur le trottoir opposé, communiqua Panikovski tout fier de lui.

— Bon. Tout va pour le mieux. Notre client commence à devenir nerveux. Il est en train de passer du stade de la perplexité hébétée à celui de la peur gratuite. Je ne doute pas qu’il ne se lève la nuit dans son lit pour balbutier plaintivement : « Maman, maman ». Encore un peu, trois fois rien, un dernier coup de pinceau, et il sera à point. Il fouillera en pleurant dans son buffet et en retirera la petite assiette à bords dorés...

Ostap fit un clin d’œil à Balaganov, Balaganov à Panikovski, Panikovski à Kozlewicz. Et quoique l’honnête Kozlewicz n’y eût strictement rien compris, il se mit à son tour à cligner des deux yeux à la fois. Longtemps encore, dans la chambre du Carlsbad, on continua à cligner joyeusement des yeux, avec de petits rires, des claquements de langue et même des bonds sur les fauteuils de peluche rouge.

— Assez pour la gaieté, dit Ostap. Pour l’instant, la petite assiette et l’argent sont encore entre les mains de Koreïko, si tant est que cette assiette existe.

Là-dessus, il renvoya Panikovski et Kozlewicz à leur auberge, avec mission de tenir l’Antilope prête au départ.

— Eh bien, Choura, dit-il à Balaganov dès qu’il se retrouva seul avec lui, cela suffit en fait de télégrammes. Nous pouvons considérer comme achevée la phase préparatoire. C’est la lutte active qui commence maintenant. Nous allons désormais voir comment se comporte notre petit veau chéri dans l’exercice de ses fonctions.

Les frères de lait traversèrent dans l’ombre des acacias le jardin municipal où l’épais jet d’eau de la fontaine semblait couler comme une chandelle ; ils passèrent devant plusieurs brasseries et s’arrêtèrent au coin de la rue Franz Mehring. Des marchandes de fleurs aux visages rouges de marins faisaient tremper leur fragile marchandise dans des écuelles émaillées. L’asphalte chauffé par le soleil pétillait sous les pieds. De la crémerie voisine, à la façade en faïence bleue, sortaient des hommes et des femmes qui essuyaient en marchant leurs lèvres tachées par le kéfir. Les lettres en bois doré, pareilles à des macaronis, qui composaient le mot « Hercule » brillaient avec séduction sous le soleil qui dansait sur les vitres, longues d’une toise, de la porte à tambour.

Ostap et Balaganov pénétrèrent dans le hall et se fondirent dans la foule des employés.

 

121. La réalité soviétique est placée sous le signe de Satan : entrevu avec Khvorobiov (ch. 8), ce

thème deviendra de plus en plus explicite.

122. La comtesse Sophie, femme de Tolstoï, fut si bouleversée quand elle apprit la mort de son

mari, dans la petite gare d’Astapovo (novembre 1910), qu’elle tenta de se noyer, comme le rapporte entre autres Chklovski. La phrase ici citée, au comique macabre, est extraite du télégramme envoyé au journal Rietch’ par le journaliste N. Efross, présent sur les lieux.

123. L’ Apparition du Christ au peuple, célèbre tableau académique de proportions gigantesques

(1857, galerie Trétiakov) d’Alexandre Ivanov, ami de Gogol à Rome.

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