Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 9 sur 42

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Le Veau d'or

VI. L’Antilope-gnou

VI

L’Antilope-gnou

 

La caisse verte aux quatre escrocs s’était donc élancée en caracolant sur la route fumante de poussière. La voiture était soumise à l’assaut des mêmes forces naturelles qu’un nageur qui se baignerait pendant une tempête. Tantôt c’était une ornière qui surgissait brusquement et la déportait sur le côté, tantôt des trous qui l’aspiraient traîtreusement. Ainsi ballottée de droite et de gauche, elle était, de surcroît, mitraillée par la poussière de la route, rouge en cette heure de soleil couchant.

— Écoutez, l’étudiant, dit Ostap au nouveau voyageur déjà remis de ses frayeurs et assis insouciamment aux côtés du commandant de bord, comment avez-vous pu violer les termes de la convention de Soukhariev, cet honnête traité approuvé par le tribunal de la Société des Nations ?

Panikovski fit semblant de ne pas entendre et se tourna même de l’autre côté.

— Et d’ailleurs, poursuivit Ostap, vous semblez avoir en général la main plutôt malheureuse. Ainsi nous venons d’être les témoins d’une scène révoltante. Des Arbatoviens vous couraient après parce que vous leur aviez dérobé une oie.

— Des êtres stupides et misérables ! bougonna Panikovski d’un air fâché.

— Ah, oui ? dit Ostap. Et vous-même, je suppose que vous vous prenez pour un médecin des pauvres, un bienfaiteur public ? Pour un gendeman ? Alors, écoutez-moi : s’il vous vient à l’esprit, comme à un véritable gentleman, de faire des inscriptions sur vos manchettes, je vous conseille de les faire à la craie.

— Pourquoi ? demanda avec irritation le nouveau passager.

— Parce qu’elles sont complètement noires. Ne serait-ce pas de crasse ?

— Vous êtes un être stupide et misérable, prononça rapidement Panikovski.

— Et vous me dites cela à moi, votre sauveur ? demanda suavement Ostap. Adam Casimirovitch, veuillez arrêter une minute votre véhicule. Je vous remercie. Choura, mon très cher, rétablissez, je vous prie, le statu quo.

Balaganov ignorait ce que pouvait bien signifier le « statu quo », mais il s’orienta d’après l’intonation d’Ostap. Un sourire dégoûté aux lèvres, il prit Panikovski sous les bras, le souleva hors de la voiture et le déposa délicatement au bord de la route.

— Maintenant, l’étudiant, retournez à Arbatov, fit sèchement Ostap. Les propriétaires de l’oie vous attendent avec impatience. Nous n’avons pas besoin de rustres, étant rustres nous-mêmes. Partons.

— Je ne le ferai plus ! implora Panikovski. Je suis nerveux !

— À genoux ! ordonna Ostap.

Panikovski tomba sur les genoux. On aurait dit qu’on lui avait coupé les jambes.

— Bon ! dit Ostap. Votre pose me satisfait. Nous vous reprenons sous conditions, et jusqu’au premier manquement à la discipline, en qualité de bonne à tout faire.

Ayant chargé de nouveau le rustre repentant, l’Antilope-gnou reprit la route avec des balancements de corbillard.

Une demi-heure plus tard, la voiture s’engageait sur la grand-route de Novozaïtsev et pénétrait sans ralentir dans un village. La population s’était rassemblée auprès d’une maison en rondins surmontée d’une antenne radio tordue et noueuse. Un homme au visage rasé se détacha du groupe d’un air résolu ; il tenait à la main un papier.

— Camarades, s’écria-t-il d’un ton courroucé, notre séance solennelle est ouverte ! Permettez-moi, camarades, de considérer ces applaudissements...

Il avait certainement rédigé un discours de bienvenue, car il s’apprêtait déjà à regarder sur son papier. Mais remarquant que la voiture ne s’arrêtait pas, il jugea inutile d’entrer dans les détails.

— Cotisons tous au Fonds de Réfection des Routes68 ! cria-t-il précipitamment, en regardant Ostap qui approchait. Organisons la production en série des automobiles soviétiques ! Le coursier de fer doit

remplacer la jument villageoise69 !

Et poursuivant de la voix l’automobile qui s’éloignait déjà, criant pour dominer les vivats de la foule, il réussit à placer un dernier slogan :

— L’automobile n’est pas un luxe, mais un moyen de transport70 !

À l’exception d’Ostap, les passagers de l’Antilope avaient été quelque peu troublés par cette réception trop solennelle. N’y comprenant rien, ils se trémoussaient sur leurs sièges comme moineaux au nid. Panikovski, en particulier, qui ne goûtait guère les vastes rassemblements d’honnêtes gens, s’était peureusement pelotonné dans la voiture, en sorte que les villageois ne pouvaient apercevoir de sa personne que le fond crasseux de son chapeau de paille. Ostap, lui, était resté parfaitement calme. Il avait ôté sa casquette à coiffe blanche, et répondu aux acclamations des villageois en inclinant majestueusement la tête de droite et de gauche.

— Améliorez l’état des routes ! leur criait-il. Merci de votre accueil ! Et l’auto roula de nouveau sur la route blanche qui coupait en deux la vaste plaine paisible.

— Ils ne vont pas nous poursuivre ? s’inquiéta Panikovski. Pourquoi cette foule ? Qu’est-il arrivé ?

— C’est tout simplement qu’ils n’ont jamais vu d’auto, proposa Balaganov.

— L’échange de vues se poursuit, fit remarquer Ostap. La parole est au chauffeur du véhicule. Qu’en pensez-vous, Adam Casimirovitch ?

Le chauffeur réfléchit un instant, effraya d’un coup de matchiche un chien stupide accouru sur la chaussée et exprima l’avis que la foule s’était assemblée à l’occasion d’une fête votive.

— Ces fêtes-là, expliqua le chauffeur de l’Antilope, existent souvent dans les villages.

— Ouais, fit Ostap. Je vois maintenant clairement que je suis tombé parmi des sauvages, des va-nu-pieds sans instruction supérieure. Ah, enfants, chers enfants du lieutenant Schmidt, pourquoi ne lisez-vous pas les journaux ? Il faut les lire. Ils sèment assez souvent le bon, l’éternel et le

raisonnable71.

Ostap sortit de sa poche un numéro des Izviestia et lut d’une voix forte à l’équipage de l’Antilope un entrefilet concernant la grande course

d’endurance Moscou-Kharkov-Moscou72.

— Nous nous trouvons maintenant, ajouta-t-il assez content de lui-même, sur le tracé de cette course, à environ cent cinquante kilomètres de la voiture de tête. Je suppose que vous avez compris ce que je veux dire ?

Les sous-ordres de l’équipage gardèrent le silence. Panikovski déboutonna son veston et se gratta la poitrine sous sa cravate de soie sale.

— Donc, vous n’avez pas compris ? Il faut croire que, dans certains cas, même la lecture des journaux s’avère impuissante. Eh bien, je vais entrer dans les détails, quoique cela ne soit pas dans mes habitudes. Primo : les paysans ont pris notre Antilope pour la voiture de tête. Secundo : non seulement nous ne refusons pas cet honneur, mais nous allons demander à tout le monde, institutions officielles et personnes privées, de nous prêter le concours dont nous avons besoin, en insistant précisément sur le fait que nous sommes la voiture de tête. Tertio... Mais il vous suffit des deux premiers points. Il est tout à fait clair que, pendant un certain temps, nous réussirons à garder la tête de la course en recueillant les fruits, la crème et autres produits alimentaires obligeamment prévus pour d’autres que nous par les organisateurs de cette entreprise hautement civilisée.

Le discours du Grand Combinateur fit une impression considérable. Kozlewicz regardait parler le commandant de bord avec une expression débordant de dévouement ; Balaganov riait aux éclats, tout en frottant ses mèches rousses entre les paumes de ses mains. Quant à Panikovski, qui sentait déjà l’avant-goût d’un riche butin privé de risques, il poussait des hourras.

— Bon, assez d’émotions, dit Ostap. L’obscurité ne cessant d’augmenter, je déclare la soirée ouverte. Arrêtons-nous !

La voiture stoppa et les Antilopiens fatigués mirent pied à terre, Dans les blés mûrissants, les grillons forgeaient leur humble petit bonheur. Les voyageurs s’étaient déjà assis en cercle au bord de la route, que la vieille Antilope ne parvenait pas à se calmer. Parfois c’était la carrosserie qui émettait un craquement, parfois le moteur d’où parvenait un tintement.

Dans son inexpérience, Panikovski avait allumé un brasier tel qu’on aurait dit qu’un village entier était en feu ; les flammes reniflaient et se tordaient de tous côtés. Pendant que ses compagnons luttaient contre la

colonne de feu73, Panikovski courbé en deux s’enfuit dans les champs et en revint avec un concombre crochu encore tiède.

— Ne faites pas de la nourriture une religion, lui dit Ostap en le lui arrachant, et il mangea lui-même le légume.

On soupa grâce à Kozlewicz, qui avait eu la prévoyance d’emporter du saucisson, et on s’endormit sous les étoiles.

— Allons, dit Ostap à Kozlewicz quand il s’éveilla à l’aube, préparez-vous dignement. Une journée comme celle qui nous attend aujourd’hui, votre baquet à moteur n’en a jamais connue et n’en connaîtra jamais d’autre.

Balaganov s’empara d’un seau cylindrique portant l’inscription « Maternité d’Arbatov » et courut chercher de l’eau à la rivière. Adam Casimirovitch souleva le capot de son véhicule, plongea les mains dans le moteur et se mit à tripoter ses entrailles de cuivre. Quant à Panikovski, il s’adossa à l’une des roues et se mit à observer tristement, sans cligner les yeux, le segment de soleil rouge-airelle qui se levait à l’horizon. Il avait un visage ridé avec une quantité de traits typiquement séniles : poches sous les yeux, veinules agitées de tremblements, plaques rougeâtres. C’était le visage d’un homme qui a vécu une longue vie honnête, possède des enfants adultes, boit le matin pour sa santé du café à la chicorée et écrit de temps à autre sous le pseudonyme « L’Antéchrist » dans le journal mural de l’entreprise où il est employé.

— Voulez-vous que je vous raconte la façon dont vous mourrez ? demanda soudain Ostap à Panikovski.

Le vieillard sursauta et se détourna.

— Cela se passera ainsi. Un jour où vous rentrerez dans votre chambre froide et déserte de l’hôtel Marseille, dans le petit chef-lieu d’arrondissement où vous aura conduit votre profession, vous vous sentirez brusquement mal. Une de vos jambes se refusera à fonctionner. Vous resterez couché sur une banquette en bois, affamé et le visage hirsute, et personne, Panikovski, personne ne viendra vous rendre visite, personne n’aura pitié de vous. Vous n’avez pas eu d’enfants par avarice, et les femmes que vous avez eues, vous les avez abandonnées. Vous allez souffrir une semaine entière. Votre agonie sera affreuse. Vous mourrez lentement et tout le monde en aura assez. Vous ne serez pas encore tout à fait mort que le gérant de l’hôtel, ce bureaucrate, aura déjà envoyé une note au service du logement afin d’obtenir un cercueil gratuit destiné... Quels sont vos nom et patronyme ?

— Mikhaïl Samuelévitch, répondit Panikovski ahuri.

— ... un cercueil gratuit destiné au citoyen Panikovski M.S. Mais ne pleurez pas. Vous tiendrez bien encore un an ou deux. Et maintenant, au travail. Nous devons nous préoccuper de l’aspect relations publiques de notre expédition.

Ostap prit dans la voiture sa trousse de médecin accoucheur et la posa sur l’herbe.

— Ceci est mon bras droit, dit le Grand Combinateur en flattant les flancs rebondis et boudinés de la trousse. Il y a là tout ce dont peut avoir besoin un citoyen élégant de mon âge et de mon envergure.

Ostap Bender s’accroupit au-dessus de sa trousse, comme un prestidigitateur chinois ambulant au-dessus de son sac magique, l’ouvrit et se mit à en retirer divers objets. Ce fut d’abord un brassard rouge marqué « Service d’ordre » en caractères dorés. Suivirent sur l’herbe une casquette de milicien aux armes de Kiev, quatre jeux de cartes strictement identiques et toute une liasse de documents munis de sceaux violets. L’équipage de l’Antilope, bouche bée, faisait cercle. Et de nouveaux objets ne cessaient d’apparaître.

— Vous, mes pigeons, leur dit Ostap, vous ne comprendrez naturellement jamais pourquoi un honnête pèlerin soviétique tel que moi ne peut se passer d’une blouse de médecin.

Outre la blouse, la trousse recelait un stéthoscope.

—Je ne suis pas chirurgien, reprit-il, Je suis névropathologue et psychiatre. Ce qui m’intéresse, ce sont les âmes de mes clients. Malheureusement, je ne rencontre jamais que des âmes stupides.

Il tira encore à la lumière du jour un alphabet pour sourds-muets, des cartes postales de charité, divers badges émaillés et une affiche le représentant lui-même en turban et pantalon bouffant. L’affiche comportait le contenu suivant :

CHEZ NOUS PROCHAINEMENT !!!!

UN ILLUSTRE BRAHMANE ET YOGI DE BOMBAY !

LE FILS DU GRAND COSTAUD !

LE DISCIPLE FAVORI DE RABINDRANATH TAGORE !

JOCHANAAN MAROUSSIDZÉ

(ARTISTE ÉMÉRITE DE L’UNION SOVIÉTIQUE)

Ses numéros à la Sherlock Holmes .

Le fakir hindou. La poule invisible .

Les bougies de l’Atlantide. La chambre de l’Enfer.

Le prophète Samuel

répond aux questions des spectateurs .

Matérialisation des esprits

et distribution d’éléphants74 .

PRIX DES PLACES : DE 50 KOPECKS À 2 ROUBLES.

Un turban sale et poisseux apparut à son tour.

— J’ai assez rarement recours à cette plaisanterie, dit Ostap. Figurez-vous que ceux qui se laissent prendre par le brahmane sont le plus souvent des hommes de progrès, comme les directeurs des clubs de cheminots. Le travail est facile, mais rebutant. Personnellement, je n’ai que répugnance à être le disciple favori de Rabindranath Tagore. Quant au prophète Samuel, on lui pose toujours les mêmes questions : « Pourquoi n’y a-t-il pas de

beurre ? » ou bien : « Êtes-vous juif75 ? »

Ostap finit par trouver ce qu’il cherchait : une boîte métallique vernie, contenant des petits pots de porcelaine avec de la peinture au miel, ainsi que deux pinceaux.

— La voiture qui roule en tête de la course d’endurance doit être ornée d’au moins un slogan, dit Ostap.

Et sur une longue bande de cotonnade jaunâtre que lui fournit son inépuisable trousse, il traça en lettre capitales cette inscription à la peinture marron :

VIVE LA COURSE D’ENDURANCE,

TRIOMPHATRICE DES ROUTES DÉFONCÉES

ET DE L’INCURIE ADMINISTRATIVE76 !

Fichée sur deux baguettes, l’oriflamme se déploya au-dessus de la voiture. Lorsque celle-ci démarra, l’oriflamme se gonflant au vent prit une apparence si résolue que nul ne pouvait plus alors nourrir de doutes quant à la nécessité de terrasser grâce à la course d’endurance les routes défoncées, l’incurie administrative et peut-être aussi, qui sait, le bureaucratisme et le laisser-aller. Les passagers de l’Antilope se redressèrent. Balaganov enfonça sur sa tête rousse une casquette qui traînait dans sa poche. Panikovski retourna ses manchettes et les laissa dépasser de deux centimètres. Kozlewicz, lui, avait surtout pris soin de la voiture, qu’il avait lavée avant de partir. Le soleil se mit à se refléter sur les flancs irréguliers de l’Antilope. Même le commandant de bord clignait gaiement des yeux, tout en taquinant ses subordonnés.

— Village à bâbord, cria Balaganov, la main en visière sur le front77. Nous arrêterons-nous ?

— Derrière nous, lui répondit Ostap, viennent cinq automobiles de qualité supérieure. Les rencontrer n’entre pas dans nos plans. Nous devons au plus vite procéder à l’écrémage, Pour toutes ces raisons je propose d’effectuer le prochain arrêt dans la ville d’Oudoïev. C’est d’ailleurs là que doit nous attendre le tonneau d’essence. Accélérez, Casimirovitch !

— Répondrons-nous aux acclamations ? demanda Balaganov inquiet.

— Répondre par des saluts et des sourires. Interdiction d’ouvrir la bouche. Sinon, Dieu sait ce que vous allez sortir.

Le village annoncé accueillit la voiture avec sympathie. Mais l’hospitalité coutumière y prenait des formes curieuses. On avait visiblement informé les autorités locales du passage de quelqu’un sans lui préciser qui, ni dans quel but. Aussi avait-on ressorti à cette occasion toutes les devises et maximes élaborées au cours des années précédentes. Le long de la grand-rue des écoliers sagement rangés tenaient des

pancartes démodées de toutes tailles et toutes formes78 :

BIENVENUE À LA LIGUE DU TEMPS ET À SON FONDATEUR,

LE CAMARADE KERJENTSEV79 !

NI LORD CURZON NI LES BOURGEOIS CHEZ NOUS NE FONT RÉGNER LA LOI !

JARDINS D’ENFANTS ET MATERNELLES

SONT DES ENFANTS AMIS FIDÈLES !

Il y avait en outre un grand nombre de pancartes exécutées en caractères slavons et portant toutes uniformément : « Soyez les bienvenus ! »

Tout cela passa très vite devant les yeux des voyageurs qui, cette fois, agitaient sans crainte leurs chapeaux. Panikovski ne put se retenir. Malgré l’interdiction, il se leva dans la voiture et lança un slogan incompréhensible, barbare du point de vue politique. Mais de toute façon, avec le bruit du moteur et les cris de la foule, personne ne comprit ce qu’il avait dit.

— Hip, hip, hurrah ! cria Ostap.

Kozlewicz ouvrit le pot d’échappement et la voiture lâcha une traînée de fumée bleue qui fit éternuer les chiens courant derrière.

— Où en est l’essence ? demanda Ostap. Y en a-t-il assez pour aller jusqu’à Oudoïev ? Nous n’avons que trente kilomètres à faire. Une fois là-bas, nous leur prendrons tout.

— Cela devrait suffire, répondit Kozlewicz d’un ton peu convaincu.

— Et pas de maraudage, ajouta Ostap en inspectant ses troupes d’un œil sévère. Je ne tolérerai aucune infraction à la loi. C’est moi qui commande la parade.

Panikovski et Balaganov prirent un air gêné.

— Tout ce dont nous avons besoin, les Oudoïéviens nous le donneront d’eux-mêmes. Vous le verrez. Faites de la place pour le pain et le sel.

L’Antilope mit une heure et demie à parcourir les trente kilomètres. Pendant le dernier kilomètre, Kozlewicz s’agita beaucoup, pressant la manette des gaz et branlant de la tête d’un air désolé. Mais tous ses efforts, et même les cris et les objurgations de Balaganov, n’y purent rien : le brillant finish dont rêvait Adam Casimirovitch ne put se matérialiser faute d’essence. Le moteur cala honteusement au beau milieu de la rue alors qu’il ne restait que cent mètres à parcourir jusqu’à la tribune entrelacée de guirlandes de rameaux de sapin en l’honneur des hardis automobilistes.

La foule se jeta avec de grands cris à la rencontre de la Lorraine-Dietrich venue du fond des âges. Les épines de la gloire s’enfoncèrent aussitôt dans le noble front des voyageurs. Energiquement retirés de l’auto, ils se sentirent secoués par une foule en délire, comme s’ils étaient des noyés que l’on devait absolument ramener à la vie.

Kozlewicz resta à côté de la voiture tandis que l’on conduisait ses compagnons à la tribune où avait été prévu un petit meeting improvisé de trois heures. Un jeune homme du genre automobiliste se fraya un chemin jusqu’à Ostap.

— Et les autres voitures ? lui demanda-t-il.

— Retardées, répondit Ostap d’un ton indifférent. Les crevaisons, les pannes, l’enthousiasme de la population : tout cela retarde.

— Vous êtes la voiture du commissaire ? insista l’amateur d’automobilisme. Klieptounov est avec vous ?

— J’ai disqualifié Klieptounov, fit Ostap mécontent.

— Et le professeur Piessotchnikov ? Il est en Packard ?

— En Packard.

— Et Véra Cruz, la femme de lettres ? continua l’amateur curieux. Voilà quelqu’un que je voudrais voir ! Elle et le camarade Niéjinski. Il est aussi avec vous ?

— Vous savez, dit Ostap, je suis très fatigué par la course.

— Et vous-même, vous êtes en Studebaker ?

— Vous pouvez considérer notre voiture comme une Studebaker, fit Ostap de plus en plus furieux, mais jusqu’à présent c’était une Lorraine-Dietrich. Vous êtes satisfait ?

L’amateur d’automobilisme ne fut nullement satisfait.

— Pardon, s’exclama-t-il avec l’impertinence de la jeunesse, mais il n’y a pas de Lorraine-Dietrich dans la course ! J’ai lu dans le journal qu’il y avait deux Packard, deux Fiat et une Studebaker.

— Allez vous faire voir avec votre Studebaker ! hurla soudain Ostap. Qui est-ce, Studebaker ? C’est un de vos parents, Studebaker ? Votre père s’appelle Studebaker ? Qu’est-ce que vous avez à importuner les gens ? On lui dit en bon russe que la Studebaker a été remplacée au dernier moment par une Lorraine-Dietrich, et il est là à vous casser les pieds ! Studebaker !

Les membres du service d’ordre avaient depuis longtemps écarté le jeune homme qu’Ostap battait encore des bras en marmottant :

— Des experts, qu’ils se croient ! Des experts comme ceux-là, ils sont bons à tuer ! Il lui faut une Studebaker !

Le président du comité de réception enchaîna dans son discours de bienvenue une si longue série de propositions subordonnées qu’il ne parvint pas à s’en dépêtrer avant une demi-heure. Le commandant de bord passa tout ce temps dans une grande inquiétude, car il observait du haut de sa tribune les allées et venues dans la foule de Balaganov et de Panikovski, un peu trop vives à son gré. Mais en leur faisant des yeux terribles, Ostap finit par clouer sur place les fils du lieutenant Schmidt.

— Je suis heureux, camarades, déclara Ostap dans son discours de réponse, d’avoir troublé le silence patriarcal de la ville d’Oudoïev par l’intermédiaire du klaxon automobile. L’automobile, camarades, n’est pas un luxe, mais un moyen de transport. Le coursier de fer remplace la jument villageoise. Nous organiserons la production en série des automobiles soviétiques. Nous terrasserons grâce à la course d’endurance

les routes défoncées et l’incurie administrative80. J’ai fini, camarades. Un léger repas pour nous remettre, et nous reprendrons notre long parcours.

Pendant que la foule, immobile au pied de la tribune, écoutait les paroles tomber de la bouche du prétendu commissaire de la course, Kozlewicz déployait une activité trépidante. Il remplit son réservoir avec une essence qui, comme l’avait annoncé Ostap, était bien de qualité supérieure. Il prit sans se gêner trois jerricanes supplémentaires et changea aux quatre roues pneus et chambres à air ; il s’empara d’une pompe et même d’un cric. Ce faisant, il mit à sec le stock opérationnel et même permanent du dépôt de ravitaillement automobile de la ville d’Oudoïev.

La question technique ayant été ainsi résolue, il n’y avait plus de problèmes pour atteindre Tchernomorsk. Certes, les voyageurs manquaient d’argent, mais cela ne troublait pas le commandant de bord : les voyageurs avaient fait à Oudoïev un excellent déjeuner.

— L’argent de poche ne doit pas nous préoccuper, dit-il. Il traîne çà et là sur la route ; nous le ramasserons au fur et à mesure de nos besoins.

L’antique cité d’Oudoïev, fondée en 794 et la ville de Tchernomorsk, qui datait de 1794, étaient séparées l’une de l’autre par mille années et par

mille kilomètres de routes en dur ou en terre battue81.

De multiples personnages avaient emprunté au cours de ce millénaire la voie menant d’Oudoïev à la mer Noire.

Sur cette route étaient jadis passés les commis chargés des marchandises provenant des maisons de commerce byzantines. À leur rencontre sortait de la forêt bruissante le brigand Solovieï, un homme brutal en bonnet d’astrakan. Il s’emparait des marchandises et portait les commis au débit de l’entreprise. Sur cette même route erraient aussi les

conquérants avec leurs drougines82 médiévales, passaient les moujiks en charrettes, les pèlerins à pied qui chantaient des chansons.

La vie et les mœurs avaient changé d’un siècle à l’autre. Les costumes s’étaient modifiés, les armes perfectionnées. Il y avait eu les émeutes contre la pomme de terre, réprimées sous la grande Catherine. Pierre le Grand avait appris au peuple à se raser. On avait vu voler le premier ballon, puis on avait inventé les « jumeaux de fer » : la locomotive à vapeur et le bateau à vapeur. Les automobiles avaient commencé à faire hurler leurs klaxons.

Il y avait eu tous ces changements. Seule la route était demeurée inchangée, telle qu’elle était à l’époque de Solovieï-le-brigand.

Bosselée, couverte de boues volcaniques ou poudrée de limon, toxique comme un insecticide, notre grand-route nationale s’étend sur des milliers de verstes comme un piège permanent le long des villes, villages, usines et kolkhozes. Dans l’herbe jaunissante et souillée gisent des squelettes de charrettes, tandis que des automobiles épuisées achèvent d’expirer sur les bas-côtés. Mais peut-être l’émigré abruti par la vente des journaux au milieu des champs asphaltés de Paris évoque-t-il parfois avec nostalgie la douceur des chemins de traverse de sa patrie : un croissant de lune au fond d’une mare, des grillons avec leur prière assourdissante, un seau vide attaché à l’arrière d’une télègue paysanne et qui se balance en chantant ?

Le croissant de lune est aujourd’hui revêtu de fonctions nouvelles. Il peut tout aussi bien se refléter sur des routes goudronnées. Le chant du seau campagnard cède peu à peu la place à celui des sirènes, poires et klaxons. Quant aux grillons, on peut les écouter dans des parcs prévus à cet effet. On y construira des tribunes et la population, convenablement préparée par le discours préalable d’un quelconque grillonologue à cheveux blancs, pourra alors jouir à satiété du chant de ses insectes

préférés83.

 

68. La satire sera à proportion du pédantisme des bureaucrates : la « Société de contribution au

développement du transport automobile, des tracteurs et de la réfection des routes » était l’objet de conférences, l’occasion de loteries, les enfants composaient des poèmes en son honneur...

69. On appliquait ce slogan aux trains, mais aussi aux autos, aux tracteurs, etc. Les journaux

parlaient de « coursier de fer », voire « d’acier ». Mais on fut loin de rattraper l’Occident.

70. Dans les années 1965-1985, époque de nombreux mariages blancs permettant aux Russes

d’émigrer, on avait joyeusement transformé ce slogan : « Le Juif n’est pas un luxe, mais un moyen de transport » (vers Israël), puis « l’Américain (ou le Français, l’Allemand...) n’est pas... »

71. Nouvelle citation ironique de Nekrassov (Aux semeurs).

72. Déjà populaires avant guerre, les rallyes automobiles avaient repris à la fin des années vingt.

On en profitait désormais pour développer en province, considérée comme très attardée, différentes considérations politiques destinées à former les esprits.

73. Nouvelle réminiscence vétérotestamentaire, probablement due à Ilf (Exode 13:21).

74. Pour certains, surtout en ville, le dieu Lénine et la bible marxiste suffisaient désormais, mais

le petit peuple des campagnes n’y trouvait plus son compte de rêve et d’irrationnel. Ostap répond à tous les publics : il est à la fois hindou, géorgien, juif, satanique et biblique. Et « Maroussidzé artiste émérite de l’URSS » est une allusion (gentille) à Staline-Djougachvili.

75. Différentes raisons portant à penser que Gérard Oury avait lu Ilf et Petrov, on ne peut que se

souvenir ici de « Monsieur Pivert » (Louis de Funès) demandant avec ahurissement au chauffeur de sa DS Citroën : « Salomon, vous êtes juif ? » (Les Aventures de Rabbi Jacob).

76. Ce slogan est encore plus admirable en russe en raison de la concision de cette langue :

Avtoprobegom — po bezdoroz’ju i razgil’djajstvu !

77. Comme l’a relevé un chercheur, Ilf et Petrov ont donné à Balaganov des caractéristiques

maritimes, à Panikovski terrestres, à Kozlewicz aériennes (ou célestes), Ostap se contenant d’être le « Grand Combinateur » : d’Artagnan et ses trois Mousquetaires.

78. Nouveaux exemples du retard de la campagne sur la ville (les « ciseaux »), Les villageois

pouvaient ignorer le sens des lettres URSS, confondaient Kalinine (président de l’URSS) avec Dénikine (général blanc), ignoraient le nom réel de Staline !

79. Kerjentsev : fondateur de la Ligue du temps (1925). Lord Curzon : homme d’État britannique

accusé par les journaux de pousser à une nouvelle « intervention » en URSS (1923). La « réponse à Curzon » du ch. 8 est une « nique » dessinée sur les affiches. Tout cela est démodé.

80. Les auteurs atteignent ici un sommet littéraire et psychologique : le « léger discours »

d’Ostap a été exclusivement composé des slogans stupides qui précédaient et la foule, insensibilisée par les discours des hommes politiques, l’a écouté, immobile : un peuple de robots.

81. Toute la fin du chapitre a été rajoutée dans l’édition en volume.

82. Corps d’élite.

83. Allusion à la Punaise de Maïakovski (la solitude d’un ouvrier dépassé par la construction de la

vie nouvelle où il n’a plus comme ami qu’une punaise), sabrée en 1929 par la critique qui contribua à le pousser au suicide, le 14 avril 1930. Ilf l’imitera.

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