Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 20 sur 42

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Le Veau d'or

XVII. Le retour du Fils prodigue

XVII

Le retour du Fils prodigue

 

Le Grand Combinateur n’aimait pas les curés 198. Il est vrai qu’il nourrissait les mêmes sentiments d’antipathie à l’égard des rabbins, dalaï-lamas, popes, muezzins, chamans et autres serviteurs du culte.

— J’ai moi-même un penchant pour l’escroquerie et le chantage, disait-il. Par exemple, en ce moment, j’ai pour objectif de soutirer une somme rondelette à un citoyen récalcitrant. Mais je n’accompagne mes agissements douteux ni de chants d’église, ni du mugissement de l’orgue, ni d’incantations stupides en latin ou en slavon. Et, en général, je préfère

travailler sans encens ni clochettes astrales199.

Et à mesure que Balaganov et Panikovski, en s’interrompant mutuellement, lui racontaient les malheurs qui s’étaient abattus sur la tête du chauffeur de l’Antilope, le cœur viril d’Ostap s’emplissait de colère et de dépit.

Les curés avaient pris possession de l’âme d’Adam Kozlewicz à l’auberge où l’Antilope, baignant dans une bouillie de purin, stationnait au milieu des fourgons allemands à deux chevaux et des charrettes à fruits moldaves. Le curé polonais Kuszakowski avait coutume de venir à l’auberge discuter de thèmes spirituels avec les colons catholiques allemands. Quand il vit l’Antilope, le serviteur du culte s’arrêta, en fit le tour et tâta un pneu du doigt. Il parla à Kozlewicz et apprit que ce dernier appartenait à l’église catholique romaine, quoiqu’il ne se fût point confessé depuis une vingtaine d’années. Après avoir répété plusieurs fois : « Ce n’est pas bien, pan Kozlewicz », le curé s’en alla en soulevant des deux mains sa jupe noire et en sautant par-dessus les flaques de bière mousseuse.

Le lendemain à l’aube, tandis que les voituriers transportaient au marché de Kochary des petits trafiquants surexcités qu’ils fourraient par groupes de quinze dans leurs voitures, le R.P. Kuszakowski réapparut. Il était cette fois accompagné d’un autre curé, le R.P. Aloïsius Moroszek. Kuszakowski alla saluer Kozlewicz pendant que Moroszek, de son côté, examinait consciencieusement la voiture dont non seulement il tâta les pneus, mais encore pressa la trompe : on entendit une matchiche. Après quoi les deux curés échangèrent un coup d’œil, encadrèrent Kozlewicz et commencèrent à l’intoxiquer. La procédure dura une journée entière. Dès que Kuszakowski se taisait, Moroszek entrait en scène. Et ce dernier n’avait même pas le temps de s’arrêter pour s’éponger que Kuszakowski s’occupait à nouveau d’Adam. Parfois Kuszakowski montrait le ciel de son index jauni, tandis que Moroszek dévidait son chapelet, et tantôt c’était Kuszakowski qui dévidait son chapelet, tandis que Moroszek montrait le ciel du doigt. À plusieurs reprises les deux curés se mirent à chantonner en latin. Au soir du premier jour, Adam essayait déjà de les accompagner de la voix et les deux paters purent alors jeter du côté de la voiture un regard satisfait.

Quelque temps après, Panikovski nota chez le propriétaire de l’Antilope un changement d’attitude. Adam émettait de temps à autre des propos incohérents ayant trait au royaume des cieux, un fait que lui confirma Balaganov. Puis il se mit à disparaître pour de longues périodes et, finalement, quitta pour de bon l’auberge.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas fait de rapport ? s’indigna le Grand Combinateur.

Ils auraient bien voulu prévenir le patron, mais ils craignaient sa colère. Ils espéraient que Kozlewicz se ressaisirait et reviendrait tout seul. Mais tous les espoirs s’étaient maintenant évanouis : les curés avaient bien réussi leur intoxe. Pas plus tard que la veille, le commissionnaire et le délégué aux sabots avaient rencontré par hasard Kozlewicz attendant dans sa voiture à la porte d’une église. Ils n’avaient pas osé l’aborder. Aloïsius Moroszek était alors sorti de l’église en compagnie d’un jeune garçon couvert de dentelles.

— Vous comprenez, Bender, dit Choura : toute la bande s’est assise dans notre Antilope, le pauvre Kozlewicz a ôté sa casquette, l’enfant a agité ses clochettes et ils sont partis. Cela faisait mal au cœur, quand on regardait Adam. Nous ne la reverrons plus, notre Antilope !

Le Grand Combinateur enfila sans mot dire sa coiffe de capitaine à visière vernie et se dirigea vers la sortie.

— Fount, dit-il, vous restez à garder le bureau ! N’acceptez sous aucun prétexte ni cornes ni sabots. S’il y a du courrier, jetez-le dans la corbeille. La secrétaire fera le tri plus tard. Compris ?

Lorsque le président-prison ouvrit la bouche pour répondre (ce qui se produisit exactement cinq minutes plus tard), les Antilopiens orphelins étaient déjà loin. L’ex-commandant de bord marchait en tête de la procession, avec des foulées gigantesques. De temps en temps, il se retournait et grommelait : « Vous ne pouviez pas veiller sur le fragile Kozlewicz, tristes personnages que vous êtes ? Je vous renie tous ! Ah, ce clergé régulier et séculier ! » Le mécanicien de bord marchait en silence, comme si les blâmes ne s’adressaient pas à lui. Panikovski sautillait comme un singe et tâchait d’attiser en son cœur des sentiments de vengeance envers les ravisseurs de Kozlewicz, quoiqu’il ne se sentît pas totalement rassuré. Il craignait les curés catholiques en soutanes noires et leur attribuait de grandes vertus magiques.

Ce fut dans cette formation que l’agence pour l’approvisionnement en cornes et sabots arriva au pied de l’église. Devant la grille en fer forgé où s’entrelaçaient croix et spirales stationnait l’Antilope vide. L’église était énorme. Piquante et pointue, elle s’inscrivait dans le ciel comme une arête de poisson et semblait s’arrêter en travers de la gorge. Murs de brique rouge, plans inclinés de tuiles, girouettes de fer-blanc, contreforts aveugles, belles idoles de pierre abritées dans leurs niches contre les

intempéries200, tout ce gothique au garde-à-vous s’abattit brutalement sur les Antilopiens qui se sentirent tout petits. Ostap grimpa dans la voiture, renifla l’air et dit avec dégoût :

— Pouah ! quelle horreur ! Notre Antilope sent déjà le cierge, le tronc pour les pauvres et le fumet suspect des bottes cléricales. Naturellement, se rendre au service de Dieu en voiture est plus agréable qu’en fiacre. Et, en plus, à l’œil ! Non, mes chers paters, notre besoin à nous est infiniment plus important !

Et prononçant ces paroles, Bender franchit l’enceinte de l’église. Il passa entre des enfants qui jouaient à la marelle sur l’asphalte et gravit l’escalier en granit, digne d’une banque, qui menait aux portes du temple. Sur les battants épais ornés de lames de fer, des saints en bas-relief, placés dans de petits carrés, s’envoyaient des baisers aériens ou indiquaient de leurs mains diverses directions, ou bien encore se divertissaient à la lecture de volumes épais sur lesquels un sculpteur consciencieux avait incisé des titres en caractères latins. Le Grand Combinateur tira sur la porte ; elle résista. On entendait à l’intérieur les sons suaves d’un harmonium.

— L’intoxication continue ! cria Ostap en redescendant l’escalier. De l’intoxe cent pour cent, avec accompagnement de mandoline !

— On pourrait peut-être s’en aller ? demanda Panikovski qui tortillait son chapeau entre ses mains. C’est quand même la demeure de Dieu. Je me sens mal à l’aise.

Ostap ne lui prêta nulle attention, se dirigea vers l’Antilope et se mit sans hâte à presser la poire. Il joua le thème de la matchiche jusqu’à ce que l’on entendît derrière les lourdes portes un bruit de clés. La porte s’ouvrit à deux battants et les saints si joyeux dans leurs petits carrés de chêne s’enfoncèrent lentement à l’intérieur. Dans la pénombre du portail, Adam Kozlewicz avançait vers le parvis surélevé, baigné de lumière. Il était pâle. Ses moustaches de chauffeur sentaient l’humidité et pendaient pitoyablement de ses deux narines. Il tenait à la main un bréviaire. Deux curés le soutenaient de chaque côté : à gauche le R.P. Kuszakowski, à droite le R.P. Aloïsius Moroszek. Les yeux des paters semblaient avoir été oints du Saint chrême.

— Holà, Kozlewicz ! appela d’en bas Ostap. Vous n’en avez pas encore assez ?

— Bonjour, Adam Casimirovitch, ajouta lestement Panikovski, tout en se cachant derrière le dos du commandant de bord.

Balaganov leva un bras et fit une grimace qui semblait vouloir dire : « Adam, cessez vos plaisanteries ! »

Le corps du chauffeur de l’Antilope fit un pas en avant, mais son âme, retenue de part et d’autre par les regards perçants des RR. PP., se rejeta en arrière. Kozlewicz lança à ses amis un regard mélancolique et baissa la tête.

Alors s’engagea le grand combat pour l’âme immortelle du chauffeur.

— Hé, vous, chérubins et séraphins ! cria Ostap en conviant ses ennemis

à une controverse publique, Dieu n’existe pas201 !

— Si, il existe, répliqua Aloïsius Moroszek en couvrant Kozlewicz de son corps.

— Ce sont des voyous, murmura Kuszakowski.

— Il n’existe pas, il n’existe pas, poursuivit le Grand Combinateur ; c’est un fait médical.

— Je considère cette conversation comme déplacée, déclara Kuszakowski d’un ton mécontent.

— Et de vouloir mettre la main sur la voiture, ce n’est pas déplacé ? s’écria Balaganov au mépris de toute délicatesse. Adam ! Ils veulent tout simplement te prendre ton Antilope.

À ces mots, le chauffeur releva la tête et jeta aux curés un regard interrogateur. Troublés, ceux-ci s’agitèrent et, dans un froufroutement de soutanes joyeuses, s’efforcèrent de remmener Kozlewicz qui résistait.

— Alors, et Dieu ? Pas de réponse ? rappela Ostap.

Les curés furent obligés d’entamer la controverse. Les enfants cessèrent de sauter à cloche-pied et se rapprochèrent.

— Comment pouvez-vous nier l’existence de Dieu, commença Aloïsius Moroszek d’une voix pénétrée, alors que tout ce qui existe a été créé par Lui !

— Je sais, je sais, dit Ostap. Je suis moi-même un vieux catholique pétri de latin : puer, socer, vesper, gener, liber, miser, asper, tener.

Ces exceptions de grammaire latine potassées par Ostap au cours élémentaire du gymnase classique et mécaniquement retenues par lui depuis eurent sur Kozlewicz un effet quasi magnétique. Son âme rejoignit son corps et ce dernier se propulsa en avant.

— Mon fils ! dit Kuszakowski en regardant Ostap avec haine. Vous êtes dans l’erreur, mon fils ! Les miracles de Notre-Seigneur témoignent que...

— Arrête de déblatérer, curé, lui dit sévèrement le Grand Combinateur. Moi aussi, j’ai accompli des miracles. Il n’y a pas plus de quatre ans, par exemple, j’ai dû jouer pendant plusieurs jours le rôle de Jésus-Christ dans une petite ville. Et tout s’est très bien passé. J’ai même nourri avec cinq pains quelques milliers de fidèles. Pour les nourrir, je les ai nourris, mais il

y avait une de ces bousculades202 !

La controverse se poursuivit de cette étrange manière. Les raisons avancées par Ostap n’étaient ni très claires ni très convaincantes, mais elles étaient pleines de gaieté et semblaient agir sur Kozlewicz de la manière la plus vivifiante. Une rougeur commença à poindre aux joues du chauffeur et ses moustaches, petit à petit, se redressèrent.

— Vas-y, vas-y ! criait-on en signe d’encouragement derrière les croix et les spirales de la grille, où une petite foule de curieux s’était déjà amassée.

Parle-leur du pape et de sa croisade203.

Ostap donna aussi son avis sur le pape. Il stigmatisa la honteuse conduite d’Alexandre Borgia, évoqua sans raison valable Séraphin de

Sarov204 et insista lourdement sur l’Inquisition, qui avait persécuté Galilée. Ce dernier point le passionna tant qu’il rendit Kuszakowski et Moroszek personnellement responsables des malheurs du grand savant. Cette dernière goutte fit déborder le vase. En entendant évoquer l’épouvantable destin de Galilée, Adam posa vivement le bréviaire sur une marche et tomba dans l’étreinte, large comme une porte cochère, de Choura Balaganov. Panikovski n’était pas loin, qui caressait les joues rugueuses du fils prodigue. Dans l’air flottaient des baisers joyeux.

— Pan Kozlewicz ! gémirent les deux prêtres. Dokad pan idzie ?

Opamietaj sie, pan !205

Les héros de la grande course d’endurance prenaient déjà place dans la voiture.

— Vous voyez, cria Ostap aux curés devenus tout tristes en reprenant sa place de commandant de bord, je vous avais bien dit que Dieu n’existait pas ! C’est un fait scientifique. Adieu, curés ! Au revoir, mes bons paters !

Aux cris approbateurs de la foule, l’Antilope s’éloigna et, bientôt, les girouettes en fer-blanc et les toits en tuiles disparurent à la vue. Pour fêter l’heureux événement, les Antilopiens s’arrêtèrent devant un débit de bière.

— Je vous dois un grand merci, mes amis, dit Kozlewicz, une chope à la main. J’ai bien failli me faire avoir. Les curés m’avaient intoxiqué, en particulier Kuszakowski. Ce qu’il peut être malin, le diable ! Vous ne me croirez pas, mais il voulait me forcer à jeûner ! Autrement, à ce qu’il disait, je ne serais pas allé au ciel.

— Le ciel ! dit Ostap. Le ciel est aujourd’hui à l’abandon. Ce n’est plus l’époque ; il est passé de mode. Ce sont les anges qui ont maintenant envie de descendre sur terre. On est bien sur terre ; il y a l’eau et le gaz pour tous, et aussi le planétarium où l’on peut regarder les étoiles en écoutant un commentaire antireligieux.

Après la huitième chope, Kozlewicz en commanda une neuvième, la leva au-dessus des têtes, suçota sa moustache de chauffeur et demanda solennellement :

— Dieu n’existe pas ?

— Non, répondit Ostap.

— Donc, il n’existe pas ? Eh bien, à notre santé !

Ainsi continua-t-il à boire, en demandant avant chaque nouvelle chope :

— Dieu existe ? Non ? Alors, à notre santé !

Panikovski buvait tout autant que les autres, mais s’abstint de déclarations relatives à Dieu, jugeant préférable de ne pas s’engager sur ce terrain glissant.

Le retour du fils prodigue et de son Antilope au sein de la succursale tchernomorskienne pour l’approvisionnement en cornes et sabots rendit à cette dernière son lustre perdu. Aux portes de l’ancienne arche du commerce privé stationnait maintenant en permanence une voiture de fonction. Elle était bien sûr loin de ressembler à une Buick bleu azur ou à une Lincoln au long corps, et même à une simple berline Ford, mais c’était quand même une automobile. Un véhicule, comme disait Ostap, susceptible malgré tous ses défauts de se déplacer parfois dans la rue sans l’aide de chevaux.

Ostap travaillait avec entrain. S’il avait vraiment consacré toute son énergie au stockage des cornes et des sabots, on peut penser que l’industrie des peignes et des fume-cigarettes aurait été fournie en matière première, pour le moins, jusqu’à la fin du prochain plan séculaire. Mais le directeur de la succursale s’occupait de tout à fait autre chose.

Quittant pour un temps Fount et Berlaga dont les révélations, si intéressantes fussent-elles, ne menaient pas directement à Koreïko, Ostap conçut le dessein, dans l’intérêt de l’affaire, de lier amitié avec Zossia Sinitskaïa et de passer au crible avec elle, entre deux baisers polis sous un acacia nocturne, la question d’Alexandre Ivanovitch, ou plus exactement celle de ses affaires financières. Mais la surveillance prolongée à laquelle les avait soumis le délégué aux sabots montra qu’il n’y avait pas d’amour entre Zossia et Koreïko et que ce dernier perdait son temps avec la jeune fille.

— Là où il n’y a pas d’amour, commentait Ostap avec un soupir, il n’est pas correct de parler d’argent. Écartons donc la demoiselle.

Et pendant que Koreïko se souvenait avec un sourire amusé de l’escroc à casquette de milicien qui avait exercé sur lui une misérable tentative de chantage de troisième ordre, le directeur de la succursale parcourait la ville en automobile jaune et dénichait des personnages de tout acabit que l’employé millionnaire avait depuis longtemps oubliés, mais qui se souvenaient parfaitement de lui. À plusieurs reprises, Ostap téléphona à Moscou et demanda à parler à un particulier connu de lui, grand spécialiste en mystères commerciaux et affaires louches. Le bureau recevait maintenant des lettres et des télégrammes d’un genre nouveau, qu’Ostap mettait aussitôt de côté et qui se détachaient sur la masse habituelle d’invitations-convocations, de demandes de sabots ou de remontrances pour stockage de cornes insuffisant. Certains de ces documents prirent place dans la chemise aux lacets de bottines.

À la fin juillet, Ostap décida de partir pour le Caucase en voyage d’affaires. Il était indispensable pour le succès de l’entreprise qu’il se rendît en personne dans une petite république vinicole. Le jour de son départ, une scène scandaleuse survint à l’agence. Panikovski, à qui l’on avait confié trente roubles afin d’aller au port acheter un billet, revint au bout d’une demi-heure complètement ivre, sans billet ni argent. Incapable de rien dire pour sa défense, il se contentait de retourner ses poches qui pendaient comme des blouses de billard et ne cessait de rire aux éclats. Tout le faisait rire : la colère du patron, le regard réprobateur de Balaganov, le samovar confié à ses soins, Fount sommeillant à sa table, un panama lui coiffant le nez. Mais lorsqu’il aperçut les bois de cerf, gloire et ornement du bureau, un tel fou rire le saisit qu’il s’effondra au sol où il s’endormit bientôt, un sourire heureux sur ses lèvres violettes.

— Nous avons maintenant un établissement administratif digne de ce nom, dit Ostap, puisque nous avons notre dilapidateur de fonds, lequel se trouve ne faire qu’un avec le portier ivrogne. Ce sont là deux types indispensables à la crédibilité de nos entreprises.

Ostap absent, Aloïsius Moroszek et Kuszakowski se montrèrent plusieurs fois sous les fenêtres. À la vue des curés, Kozlewicz courait se cacher dans le coin le plus éloigné du bureau. Les prêtres ouvraient la porte, jetaient un coup d’œil à l’intérieur et appelaient doucement :

— Pan Kozlewicz ! Pan Kozlewicz ! Czy slyszysz glos ojca niebiesnego ?

Opamietaj sie, pan !206

Et parlant de la sorte, le R.P. Kuszakowski montrait le ciel du doigt tandis que le R.P. Moroszek dévidait son chapelet. Alors Balaganov sortait à la rencontre des serviteurs du culte et leur montrait en silence un poing ardent. Les curés repartaient avec un regard de regret pour l’Antilope.

Ostap revint quinze jours plus tard. La succursale au grand complet alla l’attendre sur le quai. Du haut de la rambarde du grand navire noir en train de s’amarrer, Ostap regarda ses subordonnés d’un air amical et tendre. Il sentait l’agneau rôti et le vin d’Imérétie.

Ostap trouva assis à l’agence, outre la secrétaire engagée en sa présence, deux jeunes gens portant des bottes. C’étaient des étudiants envoyés par un collège agricole spécialisé dans l’élevage et qui désiraient effectuer un stage pratique.

— Voilà qui est bien ! fit Ostap en dissimulant une grimace. Voici venir la relève. Seulement, mes chers camarades, vous allez devoir travailler ferme chez moi. Vous savez, naturellement, que les cornes, ces excroissances recouvertes de poils ou de cette substance dure que l’on nomme justement la corne, sont des appendices du crâne et se rencontrent essentiellement chez les mammifères ?

— Oui, cela nous le savons, dirent énergiquement les deux étudiants. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un stage pratique.

Il fallut user d’un procédé complexe et onéreux pour se débarrasser des étudiants. Le Grand Combinateur les envoya dans les steppes des Kalmouks pour organiser des centres de ramassage. Cela revint à l’agence six cents roubles, mais il n’y avait pas d’autre solution : les étudiants auraient empêché d’achever l’affaire si bien en train.

Lorsque Panikovski apprit combien les étudiants avaient coûté, il prit Balaganov à part et chuchota d’un ton irrité :

— On ne m’envoie pas en mission, moi. Et je n’ai pas droit à un congé, J’ai besoin d’aller à Essentouki, de prendre les eaux. Et puis je n’ai pas de jour de repos, ni de vêtements de travail. Non, Choura, ces conditions ne me conviennent pas. D’ailleurs, j’ai appris que les émoluments étaient plus élevés à Hercule. Je vais aller m’y faire engager comme commissionnaire, parole de gentilhomme !

Dans la soirée, Ostap fit venir Berlaga.

— À genoux207 ! cria-t-il de la voix de Nicolas Ier, dès qu’il vit le comptable.

L’entretien eut cependant un caractère amical et dura deux heures. Ostap donna ensuite l’ordre d’amener le lendemain matin l’Antilope à la porte d’Hercule.

 

198. Minoritaires chez les croyants, les catholiques symbolisaient l’opposition politique de la

Pologne et de la Lituanie, pays vigoureusement antisoviétiques. Des prêtres catholiques étaient parfois condamnés pour « espionnage et activités contre-révolutionnaires ».

199. Le point de vue des auteurs (athées) sur les religions établies rejoint assez curieusement

celui des évangéliques, épargnés par eux : les prêtres orthodoxes ou catholiques sont souvent des imposteurs, une mafia proche du pouvoir (ce qui était le point de vue de Tolstoï), voire du paganisme : Panikovski attribue aux prêtres polonais des « vertus magiques » !

200. Même remarque (catholiques et orthodoxes contreviennent, aux yeux des autres chrétiens

ou des rationalistes, au 2e des Dix commandements). Un peu plus bas : dénonciation d’une collusion entre le pouvoir de l’argent et la puissance de l’Église pécheresse (cf. les « marchands du Temple »).

201. Parodie des « controverses » entre athées militants (ligue fondée en 1925) et défenseurs de

la foi. À l’école, les enfants « votaient librement contre l’existence de Dieu ».

202. Autre exemple du même genre. Un peu plus loin, Ostap reprend des arguments tirés de la

presse pour arracher Kozlewicz à des protecteurs trop intéressés (cf. Les Trois Mousquetaires : Aramis victime d’une tentative de rapt similaire par des Jésuites). Puis (ch. 25) il préparera des « tours de cartes antireligieux » pour gagner quelque argent.

203. Il s’agissait de la « croisade » antibolchevique de Pie XII à l’époque des effroyables

persécutions contre les croyants (8100 prêtres, moines et nonnes fusillés rien qu’en 1922). Les journaux pratiquaient l’amalgame en le présentant comme le défenseur de l’impérialisme occidental.

204. C’est en effet hors sujet. Ce saint homme (mort en 1833) fut exhumé et canonisé en 1903.

Son corps s’étant naturellement décomposé, les fidèles furent troublés (même chose avec Zossima dans Les Frères Karamazov) et les athées triomphèrent au vu de cet « obscurantisme ».

205. En polonais : Monsieur Kozlewicz ! Où allez-vous ? Revenez à vous !

206. Monsieur Kozlewicz ! (bis) Entends-tu la voix du Père dans les cieux ? Reviens à toi !

207. Selon Herzen (Passé et pensées), c’est ainsi que le tsar Nicolas Ier se serait adressé à la foule

(qui lui obéit) au lendemain de l’insurrection manquée du 14 décembre 1825.

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