Le Veau d'or

Ilf et Petrov · Chapitre 21 sur 42

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Le Veau d'or

XVIII. Sur terre et sur mer

XVIII

Sur terre et sur mer

 

Le camarade Skoumbriévitch fit son apparition sur la plage avec, sous le bras, un gros porte-documents à son nom. Une plaque d’argent imitant une carte de visite au coin recourbé était fixée à la serviette et précisait en des italiques étirées que Yégor Skoumbriévitch avait déjà eu le temps de fêter cinq ans de présence à Hercule. Il avait le visage aussi net, régulier et viril qu’un Anglais se rasant sur une affiche. Skoumbriévitch s’arrêta un instant devant le panneau indiquant à la craie la température de l’eau et, arrachant douloureusement ses pieds au sable brûlant, se mit en quête d’un endroit favorable.

L’emplacement réservé aux baigneurs était noir de monde. Ses fragiles superstructures apparaissaient le matin pour disparaître avec le coucher du soleil, en laissant sur le sable les traces d’une vie urbaine : écorces de melon flétries, coquilles d’œuf et lambeaux de journaux, lesquels menaient ensuite pendant la nuit une mystérieuse existence personnelle, chuchotant on ne savait trop quoi et volant au ras des rochers.

Skoumbriévitch se faufila au milieu des tentes improvisées à l’aide de serviettes de bain, de parasols et de draps tendus sur des piquets, sous lesquelles se dissimulaient des jeunes femmes en jupettes de bain. Les hommes aussi avaient revêtu des tenues de bain, mais pas tous. Certains d’entre eux se contentaient de feuilles de vigne, et encore celles-ci ne cachaient-elles nullement l’endroit biblique, mais le nez des gentlemen tchernomorskiens désireux de l’empêcher de peler. Cette opération terminée, les hommes en question s’allongeaient avec une parfaite liberté d’allure. De loin en loin, une main couvrant les parties bibliques, ils allaient vers la mer, s’y trempaient brièvement et regagnaient en hâte la place que leur corps avait creusée dans le sable, pour ne pas laisser perdre

un seul centimètre cube du bienfaisant bain de soleil208.

L’insuffisance vestimentaire de ces citoyens était compensée, et au-delà, par un gentleman d’un tout autre type, portant bottines de box à boutons, pantalon rayé, veston hermétiquement fermé, col amovible, cravate, chaîne de montre et même chapeau de feutre. D’épaisses moustaches et des tampons d’ouate dans l’une et l’autre oreille complétaient l’apparence extérieure de cet homme. Une canne à pommeau de verre était plantée perpendiculairement dans le sable, à côté de lui. La canicule l’accablait. Son col avait gonflé de sueur. Ses aisselles étaient si brûlantes qu’on aurait pu assurément y faire fondre du minerai, comme à l’intérieur d’un haut fourneau. Et pourtant il restait allongé là, sans bouger.

Sur toutes les plages du monde, on peut rencontrer un personnage de ce type. Qui il est, pourquoi il est venu là, pourquoi il reste allongé en grand uniforme : autant de questions sans réponse. Mais ces personnages existent. Il y en a régulièrement un sur chaque plage. Ce sont peut-être des membres d’une mystérieuse ligue d’imbéciles, ou bien les survivants de l’ordre autrefois puissant des rose-croix, ou bien encore des célibataires un peu toqués, personne ne sait...

Yégor Skoumbriévitch s’installa à côté du représentant de la ligue des imbéciles et se déshabilla vivement. Skoumbriévitch nu avait étonnamment peu de ressemblance avec Skoumbriévitch habillé. Sa tête un peu sèche, qui le faisait ressembler à un Anglais, reposait sur un corps féminin blanchâtre aux épaules tombantes et au bassin très large. Yégor alla vers l’eau, la tâta du pied et poussa un cri perçant. Puis il y plongea l’autre pied et poussa un deuxième cri. Ensuite il fit quelques pas en avant, se boucha les oreilles avec les pouces, se ferma les yeux des deux index et, se pinçant les narines avec les médius, émit un cri à fendre l’âme et se plongea quatre fois consécutives dans l’eau, après quoi seulement il se mit à nager en projetant les mains en avant et en détournant la tête à chaque mouvement. L’onde peu profonde accueillit en son sein Yégor Skoumbriévitch, employé herculéen modèle et militant social hors pair. Cinq minutes plus tard, alors que l’employé modèle faisait la planche pour se reposer, son ventre rond flottant comme un globe terrestre et se balançant à la surface des flots, on entendit au-dessus de la plage, venant de la falaise, la matchiche antilopienne.

Ostap Bender, Balaganov et le comptable Berlaga, dont le visage reflétait une complète soumission à son destin, sortirent de la voiture. Tous trois descendirent vers la plage et, scrutant sans vergogne les baigneurs, se mirent à rechercher quelqu’un.

— Voilà son pantalon, dit enfin Berlaga en s’arrêtant devant les effets de Skoumbriévitch, encore ignorant de tout. Il a dû s’éloigner en mer.

— Cela suffit ! s’exclama le Grand Combinateur. Je n’ai plus l’intention d’attendre. Les opérations auront lieu à la fois sur terre et sur mer.

Ostap se dépouilla de son costume, de sa chemise et, se retrouvant en caleçon de bain, entra dans l’eau en faisant de grands gestes. La poitrine du Grand Combinateur était ornée d’un tatouage bleuâtre représentant

Napoléon en bicorne, une chope de bière au bout d’un bras trop court209.

— Balaganov ! cria Ostap. Déshabillez et préparez Berlaga ! On aura peut-être besoin de lui.

Et le Grand Combinateur, fendant l’eau de son épaule cuivrée210, nagea sur le flanc en direction du N.N.-E., où se profilait le ventre nacré de Yégor Skoumbriévitch.

Avant de se plonger dans l’élément liquide, Ostap avait dû effectuer un gros travail sur la terre ferme. La trace principale l’avait conduit sous l’enseigne dorée d’Hercule, où il passait maintenant le plus clair de son temps. Il s’était familiarisé avec les bureaux peuplés d’alcôves et de lavabos, avec les statues et avec ce portier à casquette galonnée qui aimait à évoquer sa propre destruction par le feu.

Des explications ténébreuses fournies par Berlaga avait peu à peu émergé la silhouette d’un petit chef, le camarade Skoumbriévitch.

Celui-ci occupait une grande chambre à deux fenêtres où descendaient autrefois les capitaines des navires étrangers, les dompteurs de lions et les riches étudiants venus de Kiev. Toute la journée on y entendait la sonnerie irritée des deux téléphones, parfois séparément et parfois ensemble.

Mais personne ne décrochait jamais.

Plus souvent encore, une tête rasée d’employé passait par la porte ouverte, jetait à l’intérieur un regard effaré et disparaissait pour être aussitôt remplacée par une autre tête : des mèches hérissées, ou une boule

de billard violette211. Mais la boule de billard ne restait guère plus longtemps vissée dans l’embrasure. La pièce était vide.

Pour la cinquantième fois peut-être de la journée, la porte s’ouvrit : cette fois c’était Bender. Comme tout le monde, il tourna la tête de gauche à droite et de droite à gauche et, comme tout le monde, parvint à la conclusion que le camarade Skoumbriévitch n’était pas dans son bureau. Le Grand Combinateur exprima son mécontentement avec une bruyante impertinence dans tous les bureaux, cabinets, sections et services où il entra tour à tour pour demander si personne n’avait vu le camarade Skoumbriévitch, mais partout il ne reçut pour toute réponse que « Skoumbriévitch vient de sortir », ou bien « Skoumbriévitch était là à l’instant ».

Le « petit chef » Yégor appartenait à cette catégorie, fréquente parmi les employés, de ceux qui « viennent de sortir », ou bien « étaient là à l’instant ». Certains d’entre eux ne parviennent pas de toute la journée à atteindre leur propre bureau. À neuf heures précises, un homme comme celui-là entre dans le hall de l’établissement et, plein de vertueuses intentions, pose le pied sur la première marche de l’escalier. Des tâches très importantes l’attendent. Il a fixé ce jour-là dans son bureau huit rendez-vous capitaux, deux réunions élargies et une réunion étroite. Il y a sur son bureau une pile de lettres exigeant une réponse immédiate. Il a tant à faire que vingt-quatre heures n’y suffiront pas. Et le petit ou grand chef pose gaillardement le pied sur la première marche de marbre. Mais il ne faut pas croire qu’il va pouvoir facilement continuer. Un roucoulement, derrière son dos, brise son élan : « Camarade Paroussinov ! Pourriez-vous m’accorder une minute, juste pour me donner votre avis sur une petite question ? » Paroussinov se sent alors doucement pris par le bras et conduit dans un coin du hall.

Dès ce moment le petit ou grand chef est perdu pour le pays ; il ne fait plus qu’être ballotté de l’un à l’autre. À peine a-t-il eu le temps de « donner son avis sur la petite question » et franchi trois marches qu’on s’empare à nouveau de lui. On le mène cette fois vers une fenêtre, dans un couloir sombre, dans un réduit désert où un économe peu soigneux a flanqué des caisses vides et là, on essaie de lui faire comprendre quelque chose, d’obtenir quelque chose de lui, on insiste sur un point très important, on lui demande de concrétiser ceci ou cela dans les délais les plus brefs : sans lui, tout se trouverait paralysé, car c’est un homme « de responsabilité ». Vers les trois heures il parvient quand même à l’entresol. Il est cinq heures lorsqu’il débouche enfin au premier étage. Mais comme son bureau est au second et que la journée de travail est terminée, il redescend en courant et quitte au plus vite l’immeuble, afin d’arriver à temps à une réunion de coordination technique. Et pendant tout ce temps, dans son bureau, les téléphones s’égosillent, les rendez-vous successifs avortent, les lettres restent sans réponse et les participants aux deux réunions élargies et à la réunion étroite l’attendent en buvant du thé et en

discutant avec indifférence des incidents de fonctionnement des trams212.

Chez Yégor Skoumbriévitch, toutes ces particularités étaient aggravées par les activités sociales auxquelles il se dévouait avec un zèle vraiment excessif. Il avait l’art d’exploiter avec adresse et profit personnel cette supercherie collective et universelle qui s’était implantée à Hercule sous le

nom impropre de fardeau social213. Les Herculéens passaient parfois trois heures d’affilée dans des réunions à présence obligatoire à écouter le bavardage de Skoumbriévitch, vide et insultant pour leur dignité. Tous brûlaient de l’envie de l’attraper par ses cuisses grassouillettes et de le défenestrer d’un étage suffisamment élevé. Il leur semblait même parfois qu’il n’y avait pas d’activités sociales du tout et qu’il n’y en avait jamais eu, quoiqu’ils sussent tous pertinemment qu’au-delà des murs d’Hercule existait une autre, une authentique vie sociale. « En voilà une brute, pensaient-ils en manipulant avec désespoir leurs crayons ou leurs cuillers à thé, un maudit simulateur ! » Mais comment aurait-on pu s’en prendre à Skoumbriévitch, le démasquer comme il l’aurait fallu ? Yégor prononçait des phrases d’une parfaite orthodoxie sur la vie sociale soviétique, les activités culturelles, la formation syndicale, les cercles d’amateurs. Derrière toutes ces phrases brûlantes, il n’y avait absolument rien. Il y avait déjà deux ans que les cercles politiques et musico-dramatiques « mettaient au point » leurs plans d’avenir. Les antennes locales des sociétés pour l’aide à l’aviation, à la chimie, à l’automobilisme, à l’équitation et à la réfection des routes, ainsi qu’à l’extinction rapide du chauvinisme de grande puissance n’existaient que dans l’imagination enflammée des membres de la cellule syndicale. Quant aux cours de formation syndicale, dont Skoumbriévitch se faisait une gloire particulière, on ne cessait de les « restructurer », ce qui signifie comme chacun sait une

totale absence de mouvement214. Si Skoumbriévitch avait été honnête avec lui-même, il aurait sans doute été le premier à reconnaître que toutes ces activités n’étaient qu’illusions et mirages. Mais la cellule syndicale transformait ces mirages en comptes rendus et, au niveau de l’instance syndicale suivante, l’existence des cercles musico-politiques ne faisait plus de doute pour personne. Les cours de formation syndicale y prenaient, eux, la forme imaginaire d’un grand bâtiment de pierre, avec des pupitres scolaires, un spécialiste passionné traçant au tableau noir la courbe de la montée du chômage aux États-Unis et des élèves moustachus sentant leur niveau de conscience politique croître à vue d’œil. En réalité, le cercle volcanique d’activités sociales dont Skoumbriévitch avait entouré Hercule se réduisait à deux petits tas d’une lave à peine fumante : le journal mural La Voix du président , rédigé une fois par mois durant les heures de bureau par Skoumbriévitch et Bomzé, et le panneau en contreplaqué intitulé « Des buveurs repentis jettent un défi à leurs camarades », sous lequel ne figurait

aucun nom215.

La chasse à Skoumbriévitch, à travers les étages d’Hercule, Ostap en avait vraiment par-dessus la tête. Nulle part le Grand Combinateur ne pouvait mettre la main sur l’homme si dévoué à ses semblables. Celui-ci lui glissait littéralement entre les doigts. Ici, à la permanence syndicale, il venait d’avoir une conversation téléphonique. La membrane était encore chaude, la buée de son souffle imprégnait encore le vernis noir du combiné. Ailleurs, assis sur un rebord de fenêtre, on pouvait voir un homme avec lequel il venait d’avoir une conversation. Ostap put même apercevoir un bref instant son reflet dans une glace de l’escalier. Il se précipita, mais le miroir était déjà redevenu limpide et ne reflétait plus que la fenêtre ainsi qu’un nuage lointain.

— Ô Sainte Mère compatissante aux affligés, Sainte Milice protectrice des opprimés ! s’exclama Ostap hors d’haleine. Que ce bureaucratisme quotidien peut bien nous dégoûter ! Notre succursale tchernomorskienne a bien elle aussi ses aspects négatifs, ses petites querelles et zizanies, mais Hercule bat tous les records. Pas vrai, Choura ?

Le délégué aux sabots émit un pesant soupir de pompe refoulante. Ostap et lui se retrouvaient à nouveau dans la fraîcheur du couloir du premier, pour la quinzième fois peut-être de la journée. Et pour la quinzième fois ils passèrent auprès du canapé en bois placé devant la porte du bureau de Polykhaïev.

Ce canapé était occupé depuis le matin par un certain Heinrich-Maria Sause, un ingénieur que l’on avait fait venir d’Allemagne à grands frais. Le technicien portait un complet européen de type courant, mais accompagné d’une chemise ukrainienne brodée au point de Zaporojets témoignant que l’ingénieur avait déjà passé en Russie deux ou trois semaines et eu le temps de visiter les magasins d’artisanat populaire. Assis sans bouger sur son canapé, il avait rejeté la tête en arrière contre le dossier en bois et fermé les yeux, dans l’attitude d’un homme que l’on s’apprête à raser. On aurait pu penser qu’il sommeillait. Mais à force de passer à ses côtés dans leur vaine quête skoumbriévitchienne, les frères de lait purent remarquer que la couleur de son teint changeait régulièrement. Au début de la journée de travail, moment où l’ingénieur avait pris position à la porte du directeur, le visage du noble étranger était modérément vermeil. Chaque heure qui passait vit s’aviver son incarnat et la pause mi-diurne le trouva aussi écarlate que de la cire à cacheter (le camarade Polykhaïev venait alors probablement d’atteindre sa seconde marche). Puis, après la pause, la gradation des couleurs suivit le chemin inverse. La cire à cacheter se transforma en taches scarlatinoïdes et Heinrich se mit à pâlir. Lorsqu’à la fin de la journée le directeur d’Hercule atteignit enfin le premier étage, le technicien allemand était devenu blanc comme l’amidon.

— Qu’arrive-t-il à cet homme ? chuchota Ostap à Balaganov. Quelle gamme d’émotions successives !

À peine avait-il eu le temps de prononcer ces paroles que Henrich-Maria Sause fit un bond sur son canapé, regarda d’un air mauvais la porte de Polykhaïev derrière laquelle ne cessaient de retentir d’inutiles appels,

glapit « Volokita216 » d’une voix de fausset et, se précipitant sur le Grand Combinateur, se mit à le secouer par les épaules.

— Genosse Polykhaïev ! lui cria-t-il en dansant devant lui. Genosse Polykhaïev !

Sause tira sa montre, la mit sous le nez de Balaganov, haussa les épaules et se jeta à nouveau sur Ostap.

— Was machen Sie ? demanda ce dernier ahuri, tout en montrant une certaine connaissance de la langue allemande. Was wollen Sie à un pauvre visiteur ?

Heinrich-Maria était lancé. Tout en maintenant de la main gauche l’épaule d’Ostap, il attira à lui de la droite Balaganov et prononça devant eux un long discours fiévreux au cours duquel Ostap ne cessa de jeter des coups d’œil de côté, espérant encore voir Skoumbriévitch, tandis que le délégué aux sabots était pris d’un léger hoquet et maintenait par correction une main devant sa bouche tout en regardant d’un air stupide les chaussures de l’étranger.

L’ingénieur avait signé un contrat de travail d’un an en URSS, ou plus exactement (Heinrich-Maria aimait l’exactitude) au konzern Hercule. « Faites bien attention, l’avait prévenu son ami le docteur en mathématiques Bernhard Gerngross, les bolcheviks vont en vouloir pour leur argent. » Mais Sause lui avait répondu qu’il ne craignait pas le travail et cherchait depuis longtemps un vaste champ d’application à ses connaissances dans le domaine de la mécanisation du travail forestier.

La nouvelle de l’arrivée du technicien étranger, transmise par Skoumbriévitch à Polykhaïev installé sous ses palmiers, avait plongé ce dernier dans l’émoi.

— Nous avons besoin de lui au plus vite ! s’était-il exclamé. Où l’avez-vous mis ?

— Pour l’instant, à l’hôtel, pour qu’il se repose un peu après son voyage.

— Il est bien question de repos ! s’était écrié le directeur. Avec tout l’argent, toutes les devises qu’on a dépensées pour lui ! Demain, à dix heures pile, je veux qu’il soit ici.

À dix heures moins cinq, Sause était entré dans le bureau de Polykhaïev. Il portait un pantalon resplendissant de couleur café et souriait à la pensée du vaste champ d’application. Le chef n’était pas encore là. Il ne l’était pas davantage au bout d’une heure, ni de deux. Heinrich fut gagné par la tristesse. Seul le distrayait quelque peu Skoumbriévitch, qui apparaissait de temps à autre et lui demandait avec un sourire innocent :

— Quoi, le genosse Polykhaïev n’est pas encore là ? Bizarre.

Deux heures passèrent encore. Skoumbriévitch rencontra Bomzé en train de casser la croûte dans un couloir et lui confia à mi-voix :

— Je ne sais vraiment pas quoi faire. Polykhaïev a fixé un rendez-vous à l’Allemand à dix heures du matin et il est parti à Moscou mener des pourparlers pour les locaux. Il ne sera pas de retour avant une semaine. Sauvez-moi, Adolphe Nikolaïévitch ! J’ai toutes mes activités sociales, nous n’arrivons pas à réorganiser les cours de formation syndicale. Tenez-lui compagnie, distrayez-le ! Avec tout l’argent qu’on a dépensé pour lui, toutes les devises...

Bomzé renifla une dernière fois sa boulette de viande quotidienne, l’avala et, après s’être épousseté, partit faire connaissance avec l’étranger.

Pendant toute une semaine, guidé par l’aimable Adolphe Nikolaïévitch, Sause eut le temps de visiter trois musées, de voir danser La Belle au bois dormant et d’assister pendant une dizaine d’heures à une réception solennelle organisée en son honneur. Après la réception eut lieu la partie récréative, au cours de laquelle des Herculéens de choix s’amusèrent beaucoup et brandirent en grand nombre flûtes à champagne et verres de vodka en se tournant vers Sause et en criant : « Cul sec ! »

« Ma chère Tili, écrivait l’ingénieur à sa fiancée restée à Aix-la-Chapelle, voici dix jours que je vis à Tchernomorsk, mais je n’ai pas encore commencé mon travail au konzern Hercule. Je crains que l’on ne me déduise ces journées des sommes convenues au contrat. »

Le 15 du mois, le caissier remit cependant à Sause la somme bimensuelle prévue.

— Ne vous semble-t-il pas, demanda l’ingénieur à son nouvel ami Bomzé, que vous m’avez payé pour rien ? Je n’accomplis chez vous aucun travail.

— Quittez donc, cher collègue, d’aussi sombres pensées ! s’écria Bomzé. D’ailleurs, si vous y tenez vraiment, on peut vous installer une table particulière dans mon bureau.

Et c’est assis à sa « table particulière » que Sause écrivit une deuxième lettre à sa fiancée :

« Ma petite. Je vis d’une vie étrange et peu commune. Je ne fais strictement rien, mais je gagne régulièrement de l’argent, aux dates fixées

par contrat217. Raconte cela à notre ami le docteur Bernhard Gerngross. Il trouvera cela intéressant. »

À son retour de Moscou, Polykhaïev se réjouit d’apprendre que Sause avait déjà une table.

— Voilà qui est parfait ! s’exclama-t-il. Skoumbriévitch n’a qu’à le mettre au courant.

Mais Skoumbriévitch n’avait pas le temps. Toute son ardeur allait alors à l’organisation d’un puissant cercle de joueurs d’accordéon et de bandonéon ; aussi repassa-t-il l’Allemand à Adolphe Nikolaïévitch, ce qui ne fut pas du goût de ce dernier. L’Allemand le gênait lorsqu’il cassait la croûte, et se mêlait perpétuellement de ce qui ne le regardait pas. Bomzé le reversa au « secteur d’exploitation ». Mais ce dernier ne cessait de réorganiser ses activités, un processus qui consistait à transporter sans fin des tables d’un endroit à un autre, et c’est à la comptabilité que l’on fourgua finalement Heinrich-Maria. Il y trouva Muzikant, Dreyfus, Sakharkov, Koreïko et Borissokhliebski. Aucun d’entre eux ne parlant l’allemand, ceux-ci décidèrent qu’il devait s’agir d’un touriste argentin et s’efforcèrent pendant des journées entières de lui expliquer le fonctionnement des services financiers à l’aide de l’alphabet pour sourds-muets.

Au bout d’un mois, Sause dans tous ses états réussit à mettre la main sur Skoumbriévitch qu’il rencontra au buffet et se mit à crier :

— Je n’ai pas envie d’être payé à ne rien faire ! Donnez-moi du travail ! Si cela continue ainsi, j’irai me plaindre à votre patron !

La fin du discours du technicien étranger ne fut pas du goût de Skoumbriévitch, qui convoqua Bomzé.

— Qu’arrive-t-il à l’Allemand ? lui demanda-t-il. Pourquoi est-il d’aussi méchante humeur ?

— Vous savez, dit Bomzé, je crois qu’il a simplement un sale caractère. C’est un peu fort : il a son bureau à lui, il n’en fiche pas une rame, il gagne des masses d’argent et en plus il se plaint !

— C’est vraiment un sale caractère, confirma Skoumbriévitch, quoiqu’il soit Allemand. Il faut prendre des mesures contre lui. Je trouverai le moyen d’en parler à Polykhaïev. Celui-là lui fera suer le burnous.

Heinrich-Maria décida cependant d’arriver jusqu’à Polykhaïev par ses propres moyens. Mais comme le directeur d’Hercule était également le principal représentant des camarades qui « viennent de sortir » ou bien « étaient là à l’instant », cette tentative ne mena qu’à de longues heures d’attente assise sur le canapé en bois et à l’explosion dont avaient été victimes les innocents enfants du lieutenant Schmidt.

— Bureaucratismus ! criait l’Allemand, si énervé qu’il se mettait à parler la difficile langue russe.

Ostap prit sans mot dire l’hôte européen par le bras, le conduisit jusqu’à

une boîte à réclamations pendue au mur218 et lui dit, comme s’il parlait à un sourd :

— Ici ! Vous comprenez ? Dans la boîte. Schreiben, schrib, geschrieben. Écrire. Vous comprenez ? J’écris, tu écris, il, elle écrit. Vous comprenez ? Nous mettons, vous mettez, ils, elles mettent des réclamations dans la boîte... Et personne ne les retire. Retirer ! Je ne retire pas, tu ne retires pas...

C’est alors que le Grand Combinateur aperçut, au bout du couloir, les larges hanches de Skoumbriévitch et se précipita sans terminer sa leçon de grammaire à la suite de l’insaisissable militant social.

— Tiens bon, Germania ! cria Balaganov à l’Allemand en signe d’encouragement, tout en galopant derrière le commandant de bord.

Le désappointement d’Ostap fut grand : Skoumbriévitch avait de nouveau disparu. On aurait dit qu’il s’était dématérialisé.

— C’est du mysticisme, fit Bender en tournant la tête de tous les côtés. Il y avait quelqu’un là à l’instant et il n’y a plus personne.

Les frères de lait au désespoir se mirent à ouvrir successivement toutes les portes. À la troisième, Balaganov fit un violent bond en arrière, comme un homme tombant dans l’eau glacée. Une crampe névralgique tirait son visage sur le côté.

— Beu-beu-beu, prononça le délégué aux cornes en s’appuyant au mur. Beu-beu-beu.

— Qu’y-a-t-il, mon enfant ? demanda Bender. Quelqu’un vous a fait de la peine ?

— L-l-là, marmotta Balaganov, en tendant le bras.

Ostap ouvrit la porte et vit un cercueil peint en noir.

Le cercueil reposait au milieu de la pièce sur un secrétaire et quelques tables de nuit, Ostap ôta sa casquette de capitaine et approcha du cercueil sur la pointe des pieds. Balaganov suivait ses gestes avec appréhension. Au bout d’une minute, Ostap lui fit signe d’approcher et lui montra une grande inscription blanche que l’on avait tracée sur les flancs du cercueil.

— Vous voyez ce qui est marqué, Choura ? « Mort à l’esprit bureaucratique ! » Vous êtes rassuré, maintenant ?

C’était un magnifique cercueil de propagande que les Herculéens sortaient dans la rue les jours de fête et promenaient dans toute la ville avec des chants. Le quatuor chargé de le porter sur ses épaules était composé de Skoumbriévitch, de Bomzé, de Berlaga et de Polykhaïev lui-même, homme à l’état d’esprit démocratique qui ne rougissait pas de se montrer aux côtés de ses subordonnés dans divers cortèges et carnavals

politiques219. Skoumbriévitch avait un grand respect pour le cercueil, auquel il attribuait un important rôle politique. Il arrivait à Yégor de ceindre un tablier et de le repeindre de ses propres mains, ravivant les couleurs du slogan antibureaucratique dans le moment même où, dans son bureau, s’égosillaient les téléphones et où les têtes les plus variées, s’infiltrant dans l’embrasure, se contentaient d’explorer tristement les lieux des yeux.

Mais, pour le moment, Yégor demeurait introuvable. Le portier à casquette galonnée confia à Ostap que le camarade Skoumbriévitch était là à l’instant même mais venait de partir se baigner à la plage du Commandant, ce qui, comme il se plaisait à le répéter, lui donnait un regain d’ardeur au travail.

Se faisant accompagner à tout hasard par Berlaga, nos héros secouèrent Kozlewicz qui sommeillait à son volant et sortirent de la ville.

On ne s’étonnera plus maintenant qu’Ostap, brûlant d’impatience après tout ce qui s’était passé, n’ait guère hésité à entrer dans l’eau pour rejoindre Skoumbriévitch dans l’élément liquide, sans se préoccuper d’avoir à discuter en pleine mer Noire des sombres affaires de diverses sociétés par actions.

Balaganov exécuta ponctuellement les ordres du commandant de bord. Il déshabilla le docile Berlaga, le mena à l’eau et, tout en le soulevant dans l’eau et en le maintenant par la taille, se mit en devoir d’attendre. La conversation qui se déroulait en mer semblait houleuse. Ostap tempêtait comme le roi des ondes, encore qu’on ne pût saisir ce qui se disait. On nota seulement une tentative de Skoumbriévitch pour mettre le cap sur la plage, mais Ostap lui barra la route et le dirigea à nouveau vers le large. Puis le bruit de voix s’amplifia et l’on put distinguer certains lambeaux de phrases : « L’Intensification », « Et qui donc a palpé ? Le pape, peut-être ? », « Et moi, j’y suis pour quoi ? », etc.

Berlaga attendait depuis longtemps en piétinant sur le sable humide où ses plantes de pied laissaient des signes de piste. Un cri vint de la mer : « Lâchez-le ! »

Et Balaganov « lâcha » dans la mer le comptable qui se mit à nager à toute vitesse, en frappant l’eau des pieds et des mains comme un chien. À la vue de Berlaga, Yégor Skoumbriévitch épouvanté se cacha la tête sous l’eau.

Le délégué aux sabots en profita pour s’allonger sur le sable et allumer une cigarette. Il dut attendre une vingtaine de minutes. Berlaga émergea le premier, s’assit sur les talons, tira un mouchoir de la poche de son pantalon et commença en s’essuyant :

— Notre Skoumbriévitch a tout avoué, il n’a pas résisté à la confrontation.

— Tu l’as vendu, crapule ? demanda Balaganov avec bonhomie. Et, retirant de sa bouche le mégot avec l’index et le médius, il claqua de la langue puis expectora un crachat long et rapide comme une torpille. Tout en sautillant sur une jambe tandis que l’autre s’efforçait de trouver l’ouverture du pantalon, Berlaga s’expliqua en des termes sibyllins :

— J’ai fait cela pour la justice, pas pour la vérité.

Le Grand Combinateur arriva à son tour. D’un bond, il s’allongea sur le ventre et, la joue appuyée contre le sable gorgé de chaleur, jeta un long regard plein de sous-entendus à Skoumbriévitch qui sortait lentement de l’eau. Puis il prit le dossier des mains de Balaganov et, tout en mouillant du bout de la langue son crayon à encre, entreprit d’y reporter les nouveaux renseignements acquis avec tant de peine.

Une étonnante transformation s’était produite en Yégor Skoumbriévitch. Une demi-heure s’était à peine écoulée depuis que l’onde avait accueilli en son sein le militant social si dévoué, ce travailleur acharné au sujet duquel le camarade Niderlandiouk, président de la cellule syndicale, aimait à dire : « Skoumbriévitch ? Ah, en voilà au moins un en qui on peut avoir confiance ! » Or voilà que Skoumbriévitch avait trahi cette belle confiance mise en lui, et de quelle manière ! Au lieu de ce merveilleux corps féminin à tête d’Anglais se rasant, ce que ramena sur la rive la légère vague estivale ressemblait à une espèce d’outre remplie de moutarde et de raifort.

Pendant tout ce temps où Ostap jouait les pirates, Heinrich-Maria Sause avait fini par mettre la main sur Polykhaïev et à avoir avec lui un entretien substantiel, mais il avait quitté l’établissement plein de sentiments contradictoires. Un sourire étrange aux lèvres, il s’était rendu à la poste où, debout derrière un pupitre recouvert d’une plaque en verre, il avait écrit une nouvelle lettre à sa fiancée Tili, en la ville d’Aix-la-Chapelle :

Ma petite fille. Je m’empresse de te communiquer une heureuse nouvelle. Mon patron Polykhaïev m’envoie enfin à la production. Mais il y a une chose qui m’étonne fort. Au konzern Hercule, cela s’appelle « faire suer le burnous » (zagnat’ v butylku !). Mon nouvel ami Bomzé m’a appris qu’on m’envoyait à la production en guise de punition. Veux-tu t’imaginer cela ? Et notre bon docteur en mathématiques Bernhard Gerngross sera-t-il jamais en

mesure de le comprendre ?220

 

208. Comme tout ce qui pouvait détruire la morale traditionnelle, le nudisme était encouragé

dans les années vingt : Maïakovski prenait le tramway presque nu et Yessiénine vint à Paris se promener nu dans les couloirs du Crillon. Petrov s’est moqué d’eux dans un récit de 1924, Nikoudykine a de grandes idées (Mon ami Ilf, Parangon, p. 20). Toutes ces « innovations révolutionnaires », rejetées par Staline, étaient en voie de disparition au début des années trente.

209. L’hypostase napoléonienne d’Ostap, déjà entrevue, est ici confirmée par ce tatouage qui

affirme la supériorité intellectuelle d’Ostap sur les autres voyous.

210. Ici, c’est l’homme fort (hypostase herculéenne).

211. Souvenir évident de Gogol (La Foire de Sorotchintsy : un groin de porc qui apparaît et

disparaît), et aussi, avec Ostap poursuivant Skoumbriévitch et plus loin Sause Polykhaïev, un nouvel hommage à l’ami Boulgakov (Diablerie : la chasse à Caleçonnière).

212. Cause interne essentielle du dysfonctionnement soviétique : le manque de confiance

dramatique envers les exécutants (à origine idéologique), entraînant un centralisme excessif. Polykhaïev-Staline (ch. 19) signe tous les papiers, à tous les niveaux. S’il s’absente, tout s’arrête. Application historique : l’effondrement militaire du pays lors de l’invasion allemande, quand Staline terrifié s’était terré chez lui pendant deux semaines.

213. Autre plaie du système soviétique : les « activités sociales » supposées bénévoles. Le journal

Krokodil (1930, n° 28) soulignait qu’après des réunions qui se prolongeaient parfois au-delà de minuit bien des ouvriers ne se levaient pas pour aller au travail.

214. La « restructuration » se disant en russe péréstroïka, la phrase prend rétrospectivement une

coloration des plus ironiques.

215. Selon les sources officielles, la consommation d’alcool avait été multipliée par sept en trois

ans (1924-1927). Des mesures énergiques avaient été prises (slogans, défilés d’écoliers, fermeture de brasseries), mais les résultats étaient minces.

216. Volokita : « action de faire traîner », esprit bureaucratique, lenteur dans les processus

administratifs.

217. Dans le secteur du travail virtuel (lié à l’activisme idéologique), les bons salaires

récompensant l’absence à peu près totale de travail étaient devenus la règle, contrairement au travail réel (production), généralement mal payé. En se sclérosant, la situation a donné : métiers privilégiés et métiers défavorisés. En tant qu’étranger, Sause a été automatiquement « muté en première catégorie ».

218. Les boîtes et livres de réclamations existaient déjà à l’époque de Tchékhov (un récit porte ce

nom). On avait ajouté, à l’époque soviétique, « et de propositions », mais elles continuaient à ne servir à rien. Tout l’épisode de l’ingénieur Sause a été rajouté dans l’édition en volume.

219. Sic. L’allusion satirique ne peut concerner que Lénine. Aucun lecteur soviétique ne pouvait

lire cette phrase sans évoquer un célèbre tableau de Vassiliev. Le maître du Kremlin y porte démocratiquement, avec trois autres dignitaires, un tronc d’arbre à l’occasion du premier soubbotnik, samedi dit « bénévole ». Le manque de respect à l’égard de Lénine vise peut-être à masquer la satire antistalinienne évidente du chapitre suivant.

220. L’expression zagnat’ v butylku, d’origine argotique, signifie littéralement « faire entrer dans

une bouteille ».

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