Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 1 sur 8 · partie 9/15

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Les bienveillantes

TOCCATA Pour les morts

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

poussant des cris stridents. Weinmann se montra plus concerné par la

bavure de nos Orpo que par la mort de Hanika:

 

«C'est inadmissible. On essaye d'améliorer nos relations avec la population

locale et on tue leurs enfants. Il faudrait les juger». Je me montrai sceptique:

«Cela va être difficile, Herr Standartenführer. Leur réaction a été

malheureuse, mais compréhensible. En outre, ça fait des mois qu'on leur fait

fusiller des enfants; il serait malaisé de les punir pour la même chose». –

«Ce n'est pas la même chose! Les enfants que nous exécutons sont des

condamnés! Ceux-là étaient des enfants innocents». -»Si vous me le

permettez, Herr Standartenführer, la base sur laquelle les condamnations

sont décidées rend une telle distinction assez arbitraire». Il ouvrit grands les

yeux et ses narines frémirent de colère; puis il se ravisa et se calma d'un

coup. «Changeons de sujet, Hauptsturmführer. Je voulais de toute façon

discuter avec vous depuis plusieurs jours. Je crois que vous êtes très fatigué.

Le Dr. Sperath pense que vous frisez l'épuisement nerveux». -»Excusez-

moi, Herr Standartenführer, mais permettez-moi de nier cette opinion. Je me

sens très bien». Il m'offrit une cigarette et en alluma une lui-même.

«Hauptsturmführer, je suis médecin de formation. Moi aussi, je sais

reconnaître certains symptômes. Vous êtes, comme on dit vulgairement,

complètement cramé. Vous n'êtes pas le seul, d'ailleurs: presque tous les

officiers du Kommando sont à bout. De toute façon, à cause de l'hiver nous

connaissons déjà une forte baisse d'activité et pouvons nous permettre de

fonctionner pendant un mois ou deux avec des effectifs réduits. Un certain

nombre d'officiers vont être soit relevés, soit envoyés en permission

médicale prolongée. Ceux qui ont de la famille rentreront en Allemagne.

Les autres, comme vous, iront en Crimée, dans un des sanatoriums de la

Wehrmacht. Il paraît que c'est très beau, là-bas. Vous pourrez même vous

baigner, d'ici quelques semaines». Un petit sourire passa sur son visage

étroit et il me tendit une enveloppe. «Voici vos autorisations de voyage et

vos attestations. Tout est en ordre. Vous avez deux mois, après on verra.

Reposez-vous bien». La décision de Weinmann avait provoqué en moi une

poussée irraisonnée de haine et de ressentiment; mais en arrivant en Crimée,

je compris tout de suite qu'il avait eu raison. Durant le long voyage en train,

j'avais peu réfléchi, je laissais mes pensées divaguer sur les vastes étendues

blanches. Je regrettais Hanika. La chambre vide, lorsque j'y étais retourné faire mon paquetage, m'avait serré le cœur; j'avais l'impression d'être

recouvert de la tête aux pieds du sang de Hanika et je me changeai

rageusement; tous mes uniformes me paraissaient d'une propreté douteuse,

cela me mettait hors de moi. De nouveau, j'eus une crise de vomissement;

mais pleurer, je n'y songeais même pas. Je partis dès que possible, par

Dniepropetrovsk jusqu'à Simferopol. La plupart des hommes à bord du train

étaient des convalescents ou des permissionnaires, qu'on envoyait se

requinquer après les horreurs du front. Un médecin militaire m'expliqua

que, rien qu'au mois de janvier, nous avions perdu l'équivalent de douze

divisions à cause du gel et des maladies. Déjà, la température s'adoucissait

un peu, et l'on se prenait à espérer que le plus dur était passé; mais c'avait

été un des pires hivers de mémoire d'homme, et pas seulement en Russie, si

froid que partout en Europe on brûlait les livres, les meubles et les pianos,

même les plus anciens, comme de part et d'autre du continent brûlait tout ce

qui avait fait la fierté de notre civilisation. Les Nègres dans leur jungle, me

disais-je amèrement, s'ils sont au courant, doivent bien se marrer. Nos folles

ambitions, pour le moment, n'apportaient pas le résultat escompté, et partout

la souffrance croissait, s'étendait. Même le Reich n'était plus à l'abri: les

Britanniques lançaient de grands raids aériens, surtout sur la Ruhr et le

Rhin; les officiers qui avaient leurs familles dans ces régions en étaient très

affectés. Rien que dans mon compartiment, un Hauptmann de l'artillerie,

blessé à la jambe devant Izyoum, avait perdu ses deux enfants dans un

bombardement à Wuppertal; on lui avait proposé de rentrer, mais il avait

demandé à aller en Crimée, car il ne voulait pas voir sa femme. «Je ne

pourrais pas», lâcha-t-il laconiquement avant de se renfermer dans son

mutisme.

 

Le médecin militaire, un Viennois un peu rondouillard, presque chauve et

nommé Hohenegg, se révéla un fort agréable compagnon de voyage. C'était

un professeur, titulaire d'une importante chaire à Vienne, qui remplissait les

fonctions d'anatomo-pathologiste en chef de la 6e armée. Même lorsqu'il

avançait les opinions les plus sérieuses, sa voix douce, presque grasse,

semblait trahir une pointe d'ironie. La médecine lui avait donné des vues

philosophiques: nous en discutâmes assez longuement tandis que le train

traversait la steppe au-delà de Zaporogue, aussi vide de toute vie que la

haute mer. «L'avantage de l'anatomo-pathologie, m'expliquait-il, c'est qu'à

force d'ouvrir des cadavres de tous les âges et de tous les sexes, on a l'impression que la mort perd de son épouvante, se réduit à un phénomène

physique aussi ordinaire et banal que les fonctions naturelles du corps. J'en

arrive très calmement à m'imaginer moi-même sur une table de dissection,

sous les mains de mon successeur, qui ferait une légère moue en observant

l'état de mon foie». – «Ah, mais c'est que vous avez la chance de les

recevoir déjà morts. C'est tout autre chose lorsque, comme il arrive souvent

ic i, surtout quand on travaille au SD, on assiste au pas au-delà lui-même».

– «Voire qu'on y contribue». – «Précisément. Quelle que soit son attitude ou

son idéologie, le spectateur ne peut jamais pleinement saisir l'expérience du

trépassé». Hohenegg réfléchit: «Je vois ce que vous voulez dire. Mais ce

fossé n'existe que pour celui qui regarde. Car lui seul peut en discerner les

deux côtés. Le mourant, lui, ne fait que subir quelque chose de confus, plus

ou moins bref, plus ou moins brutal, mais qui de toute façon échappera

toujours à sa conscience. Connaissez-vous Bossuet?» – «En français,

même», répondis-je en souriant dans cette langue. -

 

«Excellent. Je constate que votre éducation a été un peu plus large que celle

du juriste moyen». Il déclama les périodes en un français assez épais, haché:

«Ce dernier moment, qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre

lui-même, avec tout le reste, dans ce grand gouffre du néant. Il n'y aura plus

sur la terre aucun vestige de ce que nous sommes: la chair changera de

nature; le corps prendra un autre nom; même celui de cadavre ne demeurera

pas longtemps. "Il deviendra, dit Tertullien, un je-ne-sais-quoi qui n'a plus

de nom dans aucune langue."«- «Cela, dis-je, est très bien pour le mort, je

l'ai souvent pensé. Le problème n'en est un que pour les vivants». –

«Jusqu'à leur propre mort», rétorqua-t-il en clignant de l'œil. Je ris

doucement et lui aussi; les autres passagers du compartiment, qui

discutaient saucisses ou femelles, nous contemplaient avec surprise. À

Simferopol, terminus du train, on nous chargea dans des camions ou des

ambulances pour nous convoyer à Yalta. Hohenegg, venu rendre visite aux

médecins de l'AOK 11, restait à Simferopol; je me séparai de lui avec regret

Le convoi prenait une route de montagne, à l'est, par Alouchta, car

Bakhtchi-Saraï se trouvait toujours dans la zone des opérations du siège de

Sébastopol. On me casa dans un sanatorium à l'ouest de Yalta, au-dessus de

la route de Livadia, le dos aux abruptes montagnes enneigées qui

surplombent la ville, un ancien palais princier converti en Kurort pour

ouvriers soviétiques, un peu endommagé par les combats, mais rapidement rafistolé et repeint. Je disposais d'une agréable petite chambre au second

étage, avec salle de bains et petit balcon: le mobilier laissait un peu à

désirer, mais à mes pieds, au-delà des cyprès, s'étalait la mer Noire, lisse,

grise, calme. Je ne me lassais pas de la regarder. S'il faisait encore un peu

froid, l'air était bien plus doux qu'en Ukraine, et je pouvais sortir fumer à la

balustrade; sinon, couché sur le divan face à la porte-fenêtre, je coulais de

longues heures tranquilles à lire. Je ne manquais pas de lecture: j'avais mes

propres volumes et en outre le sanatorium disposait d'une bibliothèque,

composée surtout d'ouvrages abandonnés par les patients précédents, fort

éclectique et comportant même, à côté de l'illisible Mythe du XXe siècle,

des traductions allemandes de Tchékhov que je découvris avec un grand

plaisir. Je n'avais aucune obligation médicale. À mon arrivée un médecin

m'avait examiné et fait décrire mes symptômes. «Ce n'est rien, conclut-il

après avoir lu la note du Dr. Sperath. Fatigue nerveuse. Repos, bains, pas

d'excitation, le moins d'alcool possible, et gare aux Ukrainiennes. Ça

passera tout seul. Bon séjour».

 

Il régnait dans ce sanatorium une atmosphère joyeuse: la plupart des

patients et convalescents étaient de jeunes officiers subalternes, de toutes les

armes, dont l'humeur égrillarde se trouvait fort aiguisée, le soir, par le vin

de Crimée servi aux repas et la rareté des femelles. Cela contribuait peut-

être à la surprenante liberté de ton des discussions: les blagues les plus

mordantes circulaient sur la Wehrmacht et les dignitaires du Parti; un

officier, m'indiquant sa médaille pour la campagne d'hiver, me demanda,

narquois: «Et vous, à la SS, vous n'avez pas encore reçu l'Ordre de la viande

congelée?» Le fait de se trouver devant un officier du SD ne gênait en rien

ces jeunes gars; ils semblaient considérer comme allant de soi que je

partageais leurs opinions les plus osées. Les plus critiques étaient les

officiers du groupe d'armées Centre; alors qu'en Ukraine on estimait

volontiers que l'envoi, début août, de la 2e armée blindée de Guderian avait

été un coup de génie qui, prenant les Russes à revers, avait permis le

déblocage du front Sud enlisé, la prise de Kiev, et, à terme, l'avancée

jusqu'au Donets, ceux du Centre jugeaient cela une lubie du Führer, une

erreur que certains qualifiaient même de criminelle. Sans cela, soutenaient-

ils avec véhémence, plutôt que de piétiner deux mois autour de Smolensk,

nous aurions pris Moscou en octobre, la guerre serait finie ou presque, et on

aurait pu épargner aux hommes un hiver dans des trous de neige, détail dont bien sûr ces messieurs de l'OKH n'avaient cure, car qui a déjà vu un général

se geler les pieds? L'histoire, depuis, leur a sans doute donné raison, la

plupart des spécialistes s'accordent là-dessus; mais les perspectives à cette

époque n'étaient pas les mêmes, de telles paroles frisaient le défaitisme,

voire l'indiscipline. Mais nous étions en vacances, cela ne faisait rien, je ne

m'en offusquais pas. En outre, tant de vivacité, tant de jeunes hommes

beaux et gais faisaient refluer des sentiments et des désirs que je n'avais pas

connus depuis de longs mois. Et il ne me paraissait pas impossible d'y

satisfaire: le tout était de bien choisir. Je prenais souvent mes repas en

compagnie d'un jeune Leutnant de la Waffen-S S nommé Willi Partenau.

Mince, d'un beau port, les cheveux presque noirs, il se remettait d'une

blessure à la poitrine reçue devant Rostov. Le soir, alors que les autres

jouaient aux cartes et au billard, chantaient, ou buvaient au bar, nous

restions parfois à discuter, attablés devant une des baies vitrées du salon.

Partenau venait d'une famille catholique et petite-bourgeoise du Rhin. Il

avait eu une enfance difficile. Même avant la crise de 1929, sa famille

oscillait au bord de la prolétarisation; son père, un militaire petit de taille

mais tyrannique, était obsédé par la question de son statut social, et

engloutissait leurs maigres ressources pour maintenir les apparences: on

mangerait des patates et du chou tous les jours, mais à l'école les garçons

porteraient un costume, un col amidonné et des souliers cirés. Partenau

avait été élevé dans une religiosité stricte; à la moindre faute, son père le

forçait à s'agenouiller sur le carrelage froid et à réciter des prières; il avait

perdu la foi de bonne heure, ou plutôt l'avait remplacée par le national-

socialisme.

 

Les Hitlerjugend, puis la SS, lui avaient enfin permis de fuir ce milieu

asphyxiant. Il était encore à l'entraînement lors des campagnes de Grèce et

de Yougoslavie, et se désolait de les avoir manquées; sa joie n'avait pas

connu de bornes lorsqu'il s'était vu affecter à la «Leibstandarte Adolf

Hitler» pour l'invasion de la Russie. Un soir, il m'avoua avoir été horrifié

par sa première expérience des méthodes radicales employées par la

Wehrmacht et la S S pour combattre les partisans; mais sa conviction

profonde que seul un adversaire barbare et entièrement inhumain pouvait

susciter des mesures si extrêmes n'en avait été que renforcée. «Au SD, vous

avez dû voir des choses atroces», ajouta-t-il; je l'assurai que oui, mais que je

préférais ne pas m'étendre sur le sujet. À la place je lui parlai un peu de ma vie, et surtout de ma petite enfance. J'avais été un enfant fragile. Ma sœur et

moi n'avions qu'un an lorsque notre père partit pour la guerre. Le lait, la

nourriture se firent rares, je grandis maigre, pâle, nerveux. J'adorais alors

jouer dans la forêt près de notre maison; nous habitions en Alsace, il y a là

de grands bois, j'allais observer les insectes ou tremper mes pieds dans les

ruisseaux. Un incident me restait clairement en mémoire: dans un pré ou un

champ, je trouvai un chiot abandonné, à l'air malheureux, et mon cœur

s'emplit de pitié pour lui, je voulais le ramener à la maison; mais quand je

m'approchai pour le prendre, le petit chien, effrayé, me fuyait. J'essayai de

lui parler doucement, de l'amadouer pour qu'il me suive, mais sans succès.

Il ne s'enfuyait pas, il se tenait toujours à quelques mètres de moi, mais il ne

me laissait pas approcher. Enfin, je m'assis dans l'herbe et éclatai en

sanglots, brisé de pitié pour ce chiot qui ne voulait pas me permettre de

l'aider. Je le suppliais: «S'il te plaît, le chien, viens avec moi!» Enfin il se

laissa faire. Ma mère fut horrifiée lorsqu'elle le vit en train de japper dans

notre jardin, attaché à la palissade, et à force d'arguments elle me

convainquit de l'amener à la Société protectrice des animaux où, j'ai depuis

toujours songé, on dut l'abattre dès que j'eus le dos tourné. Mais peut-être

cet incident a-t-il eu lieu après la guerre et le retour définitif de mon père, à

Kiel où nous étions partis lorsque les Français reprirent l'Alsace. Mon père,

enfin revenu auprès de nous, parlait peu, il paraissait sombre, plein

d'amertume. Avec ses diplômes, il n'avait pas tardé à se refaire une situation

au sein d'une grande firme; à la maison, il restait souvent seul dans sa

bibliothèque, où, lorsqu'il n'était pas là, je me glissais en cachette pour jouer

avec ses papillons épinglés, certains grands comme une main d'adulte, que

je sortais de leurs boîtes et faisais tournoyer sur leur longue aiguille comme

une roue coloriée en carton, jusqu'à ce qu'un jour il me surprenne et me

punisse. Vers cette époque, je me mis à chaparder chez nos voisins, très

certainement, je le compris plus tard, pour attirer son attention: je volais des

pistolets en fer-blanc, des lampes de poche, d'autres jouets, que j'enterrais

dans une cachette au fond de notre jardin; même ma sœur n'était pas au

courant; enfin on découvrit tout. Ma mère pensait que je volais pour le pur

plaisir de faire le mal; mon père m'expliqua patiemment la Loi, puis me

flanqua une fessée. Ceci se passait non pas à Kiel mais sur l'île de Sylt, où

nous passions nos vacances d'été. Pour y arriver, on prenait le train qui court

le long du barrage Hindenburg: à marée haute, la voie est entourée d'eau, et

depuis le train on avait l'impression de rouler sur la mer, les vagues montaient jusqu'aux roues, battaient les moyeux! La nuit, au-dessus de mon

lit, des trains électriques fusaient à travers le ciel étoilé de mes rêves. Très

tôt, il me semble, je recherchais avidement l'amour de tous ceux que je

rencontrais. Cet instinct, de la part des adultes, du moins, se voyait

généralement payé de retour, car j'étais un garçon à la fois beau et très

intelligent. Mais à l'école, je me trouvai confronté à des enfants cruels et

agressifs, dont beaucoup avaient perdu leur père à la guerre, ou étaient

battus et négligés par des pères revenus brutalisés et à moitié fous des

tranchées. Ils se vengeaient, à l'école, de ce manque d'amour à la maison en

se retournant vicieusement contre d'autres enfants plus frêles et plus

fragiles. On me frappait, j'avais peu d'amis; au sport, lorsqu'on formait les

équipes, personne ne voulait de moi. Alors, au lieu de quémander leur

affection, je sollicitais leur attention. J'essayais aussi d'impressionner les

enseignants, plus justes que les garçons de mon âge; comme j'étais

intelligent, c'était facile: mais alors les autres me traitaient de chouchou et

ne m'en battaient que de plus belle. Bien entendu, je ne parlais pas de cela à

mon père.

 

À la défaite, après nous avoir installés à Kiel, il avait dû repartir, on ne

savait trop où ni pourquoi; de temps en temps il repassait nous voir, puis il

disparaissait à nouveau; il ne s'installa définitivement avec nous qu'à la fin

1919. En 1921, il tomba gravement malade et dut s'arrêter de travailler. Sa

convalescence s'éternisa, et l'atmosphère à la maison devint tendue et

maussade. Vers le début de l'été, encore gris et froid comme je m'en

souviens, son frère vint nous rendre visite. Ce frère cadet, gai et drôle,

racontait des histoires fabuleuses de la guerre et de ses voyages qui me

faisaient rugir d'admiration. Ma sœur, elle, l'appréciait moins. Quelques

jours plus tard, mon père partit en voyage avec lui, pour rendre visite à

notre grand-père, que je n'avais vu qu'une fois ou deux et dont je me

souvenais à peine (les parents de ma mère, je crois, étaient déjà morts). Je

me rappelle aujourd'hui encore ce départ: ma mère, ma sœur et moi étions

alignés devant le portail de la maison, mon père chargeait sa valise dans le

coffre de la voiture qui devait l'amener à la gare: «Au revoir, les petits, dit-il

avec un sourire, ne vous inquiétez pas, je reviens bientôt». Je ne le revis

jamais. Ma sœur jumelle et moi avions à cette époque presque huit ans.

J'appris bien plus tard que ma mère avait reçu après quelque temps une

lettre de mon oncle: après la visite à leur père, semblait-il, ils s'étaient querellés, et mon père, apparemment, était parti en train vers la Turquie et

le Moyen-Orient; de sa disparition, mon oncle ne savait rien de plus; ses

employeurs, contactés par ma mère, non plus. Je n'ai jamais vu cette lettre

de mon oncle; c'est ma mère, un jour, qui m'a expliqué cela, et je n'ai jamais

pu confirmer ses dires, ni retrouver ce frère qui pourtant a bien existé. Je ne

racontai pas tout cela à Partenau: mais à vous, je le raconte. Je fréquentai

Partenau régulièrement, maintenant. Sexuellement, il me faisait une

impression incertaine. Sa rigueur et son enthousiasme national-socialiste et

S S pouvaient se révéler un obstacle; mais au fond, je le pressentais, son

désir ne devait pas être plus orienté que celui d'un autre. Au collège, je

l'avais vite compris, l'inversion en tant que telle n'existait pas, les garçons

faisaient avec ce qu'il y avait, et à l'armée, comme dans les prisons, il en

était certainement de même. Certes, depuis 1937, date de ma brève

arrestation pour l'affaire du Tiergarten, l'attitude officielle s'était encore

considérablement durcie. La S S semblait particulièrement visée. L'automne

précédent, à l'époque de mon arrivée à Kharkov, le Führer avait signé un

décret, «Le Maintien de la Pureté au sein de la S S et de la Police»,

condamnant à mort tout SS-Mann ou fonctionnaire de la police qui se

permettrait un comportement indécent avec un autre homme ou même se

laissait abuser. Ce décret, de peur qu'il puisse soulever des malentendus,

n'avait pas été publié, mais au SD nous en avions été informés. Pour ma

part, je considérais qu'il s'agissait surtout d'une rhétorique de façade; dans

les faits, si l'on savait rester discret, il y avait rarement des problèmes. Le

tout était de ne pas se compromettre auprès d'un ennemi personnel; mais je

n'avais pas d'ennemis personnels. Partenau, toutefois, devait être influencé

par la rhétorique survoltée du Schwarz Korps et des autres publications SS.

Mais mon intuition me disait que si on pouvait lui fournir le cadre

idéologique nécessaire, le reste viendrait.

 

Ce n'était pas la peine d'être subtil: il fallait juste se montrer méthodique.

Les après-midi, parfois, si le temps était dégagé, nous descendions nous

promener en ville, flâner dans les petites rues ou le long des quais bordés de

palmiers, puis nous allions nous asseoir dans un café boire un verre de

muscat de Crimée, un peu doux à mon goût, mais agréable. Sur la berge, on

croisait surtout des Allemands, parfois accompagnés de filles; quant aux

hommes locaux, à part quelques Tatars ou Ukrainiens portant le brassard

blanc des Hiwi, on n'en voyait aucun; en janvier, en effet, la Wehrmacht avait fait évacuer toute la population mâle, d'abord vers des camps de

transit, puis jusqu'au Generalkommissariat de Nikolaïev: solution certes

radicale au problème des partisans, mais il faut reconnaître qu'avec tous ces

soldats blessés ou convalescents, on ne pouvait pas prendre de risques.

Avant le printemps, il n'y avait pas grand-chose comme distraction, à part le

théâtre ou un cinéma organisé par la Wehrmacht. Même les bacilles

s'endorment à Yalta, écrivait Tchékhov, mais moi, ce lent ennui me

convenait Parfois, plusieurs autres jeunes officiers nous rejoignaient, et

nous allions nous asseoir à une terrasse sur le front de mer. Si l'on en

trouvait – l'approvisionnement à partir des stocks capturés était régi par des

lois mystérieuses – nous commandions une bouteille; en plus du muscat, il

y avait un Portwein rouge, également doux mais qui convenait au climat.

Les commentaires fusaient sur les femmes du cru tristement privées de

maris; et Partenau n'y semblait pas indifférent. Au milieu des éclats de rire,

un des officiers, plus hardi, accostait des jeunes filles et en baragouinant les

invitait à nous rejoindre; parfois, elles rougissaient et continuaient leur

chemin, parfois elles venaient s'asseoir; Partenau, alors, se joignait

allègrement à une conversation faite principalement de gestes,

d'onomatopées, et de mots isolés. Il fallait y mettre un terme. «Meine

Herren, je ne veux pas être un rabat-joie, commençai-je à une de ces

occasions. Mais je dois vous avertir des risques que vous courez». Je

frappai quelques petits coups secs sur la table. «Au SD, nous recevons et

synthétisons tous les rapports d'incidents sur les zones arrière de la

Wehrmacht. Cela nous donne une vue d'ensemble des problèmes que vous

ne pouvez pas avoir. Je dois vous dire qu'avoir des relations avec des

femmes soviétiques, ukrainiennes ou russes, est non seulement indigne d'un

soldat allemand, mais dangereux. Je n'exagère rien. Beaucoup de ces

femelles sont des Juives, dont on ne peut pas deviner l'origine; rien que

cela, c'est déjà risquer la Rassenschande, la souillure raciale. Mais il y a

autre chose. Non seulement les Juivesses mais aussi les femelles slaves sont

de mèche avec les partisans; nous savons qu'elles se servent sans scrupules

de leurs avantages physiques, et de la confiance de nos soldats, pour se

livrer à de l'espionnage au service de l'ennemi. Vous pensez peut-être que

vous saurez tenir votre langue; mais je vous affirme, moi, qu'un détail

anodin n'existe pas, et que le travail d'un service de renseignement consiste

à élaborer de gigantesques mosaïques à partir d'éléments infimes,

insignifiants s'ils sont pris individuellement, mais qui mis en rapport avec des milliers d'autres font sens. Les bolcheviques ne procèdent pas

autrement». Mes propos semblaient mettre mes camarades mal à l'aise. Je

continuai. «À Kharkov, à Kiev, nous avons eu de nombreux cas d'hommes

et d'officiers qui disparaissaient pendant des rendez-vous galants, et qu'on

retrouvait horriblement mutilés. Et puis bien entendu il y a les maladies.

Nos services de santé estiment d'après des statistiques soviétiques que 90 %

des femelles russes sont atteintes de gonorrhée, et 50 % de la syphilis.

Beaucoup de nos soldats sont déjà infectés; et ces hommes, lorsqu'ils

rentrent en permission, contaminent à leur tour leurs femmes ou leurs

petites amies; les services médicaux du Reich en sont épouvantés, et parlent

d'épidémie. Une telle profanation de la race, si elle n'est pas violemment

combattue, ne pourra à long terme qu'entraîner une forme d'Entdeutschung,

une dégermanisation de notre race et de notre sang».

 

Mon discours avait visiblement affecté Partenau. Je n'ajoutai rien, c'était

suffisant pour le travailler un peu. Le lendemain, alors que je lisais dans le

beau parc de cyprès et d'arbres fruitiers du sanatorium, il vint me retrouver:

«Dites-moi, vous croyez vraiment ce que vous affirmiez hier?» – «Bien

entendu! C'est la plus stricte vérité». – «Mais alors comment pensez-vous

qu'on puisse faire? Vous comprenez»… Il rougissait, il était gêné mais

voulait parler. «Vous comprenez, reprit-il, ça fera bientôt un an qu'on est ici,

sans rentrer en Allemagne, c'est très dur. Un homme, ça a des envies». – «Je

le conçois fort bien, répondis-je d'un ton docte. D'autant plus que la

masturbation, d'après tous les médecins spécialisés, comporte aussi de

graves risques. Bien sûr, certains affirment que ce n'est qu'un symptôme de

maladie mentale, et jamais la cause; d'autres au contraire, comme le grand

Sachs, sont convaincus qu'il s'agit d'une habitude pernicieuse qui mène à la

dégénérescence». – «Vous vous y connaissez, en médecine», constata

Partenau, impressionné. – «Je ne suis pas un professionnel, c'est évident.

Mais je m'y suis intéressé, j'ai lu des livres». – «Et que lisez-vous en ce

moment?» Je lui montrai la couverture: «Le Banquet. Vous l'avez lu?» -»Je

dois avouer que non». Je le refermai et le lui tendis: «Prenez-le. Je le

connais par cœur».

 

Le temps s'adoucissait; bientôt, on pourrait se baigner, mais la mer restait

froide. On devinait le printemps dans l'air et tous attendaient son arrivée

avec impatience. J'emmenai Partenau visiter le palais d'été de Nicolas II à

Livadia, incendié lors des combats, mais encore imposant avec ses façades régulières et asymétriques et ses belles cours de style florentin et arabe. De

là nous avons gravi le Chemin ensoleillé qui mène, au milieu des arbres, à

un promontoire surplombant Oreanda; on y a une vue magnifique sur la

côte, les hautes montagnes encore enneigées dominant la route de

Sébastopol, et, derrière, tout en bas, l'élégant édifice en granité blanc de

Crimée d'où nous étions partis, encore noirci de fumée mais éclatant au

soleil. La journée s'annonçait magnifique, la marche jusqu'au promontoire

nous mit en nage et j'ôtai ma vareuse. Plus loin, vers l'ouest, on distinguait

une construction juchée sur les hautes falaises d'un cap, le Nid de

l'hirondelle, une fantaisie moyenâgeuse jetée là par un baron allemand,

magnat du pétrole, peu avant la Révolution. Je proposai à Partenau de

pousser jusqu'à cette tour; il accepta. Je m'engageai sur un chemin qui

longeait les falaises. En bas, la mer battait tranquillement les rochers; au-

dessus de nos têtes, le soleil étincelait sur la neige des pics abrupts. Une

belle odeur de pin et de bruyère embaumait l'air. «Tu sais, dit-il

soudainement, j'ai fini le livre que tu m'avais prêté». Depuis quelques jours

nous étions convenus de nous tutoyer. «C'était très intéressant. Bien sûr, je

savais que les Grecs étaient des invertis, mais je ne me rendais pas compte à

quel point ils en avaient fait une idéologie». – «C'est une chose à laquelle ils

ont énormément réfléchi, durant des siècles. Cela va beaucoup plus loin que

la simple activité sexuelle. Pour eux, c'était un mode de vie et d'organisation

total, qui touchait à l'amitié, l'éducation, la philosophie, la politique, même

le métier des armes». Je me tus; nous continuions en silence, nos vareuses

rejetées sur l'épaule. Puis Partenau reprit: «Quand j'étais petit, au

catéchisme, on m'apprenait que c'était une abomination, une horreur. Mon

père en parlait aussi, il disait que les homosexuels allaient en enfer. Je me

souviens encore du texte de saint Paul qu'il citait: Pareillement les hommes,

délaissant l'usage naturel de la femme, sont brûlés de désir les uns pour les

autres, perpétrant l'infamie d'homme à homme… C'est pourquoi ils ont été

abandonnés par Dieu. Je l'ai relu l'autre soir dans la Bible». – «Oui, mais

souviens-toi de ce que dit Platon: En cette matière rien d'absolu; la chose

n'est, toute seule et en elle-même, ni belle ni laide. Je vais te dire ce que je

pense: le préjugé chrétien, l'interdiction chrétienne, c'est une superstition

juive. Paul, qui s'appelait Saul, était un rabbin juif, et cet interdit-là, il n'a

pas pu le surmonter comme tant d'autres. Il a une origine concrète: les Juifs

vivaient entourés de tribus païennes, et chez nombre d'entre elles, les prêtres

pratiquaient une homosexualité rituelle lors de certaines cérémonies religieuses. C'était très courant. Hérodote rapporte des choses semblables au

sujet des Scythes, qui peuplaient cette région et puis toute la steppe de

l'Ukraine. Il parle d'Énarées, des descendants des Scythes qui auraient pillé

le temple d'Ascalon et que la déesse avait frappés d'une maladie féminine.

C'étaient d'après lui des devins qui se comportaient comme des femmes; il

les appelle aussi les androginoï, des hommes-femmes qui avaient leurs

règles chaque mois. Il s'agit évidemment là de pratiques chamaniques

qu'Hérodote a mal comprises. J'ai entendu dire qu'on peut encore voir des

choses semblables à Naples, qu'au cours de cérémonies païennes on fait

accoucher un jeune homme d'une poupée. Note aussi que les Scythes sont

les ancêtres des Goths, qui vivaient ici, en Crimée, avant de migrer vers

l'ouest. N'en déplaise au Reichsführer, il y a de fortes raisons de croire

qu'eux aussi connaissaient des pratiques homosexuelles avant d'être

corrompus par les curés judaïsés». – «Je ne le savais pas. Mais quand

même, notre Weltanschauung condamne l'homosexualité. À la Hitlerjugend

on nous faisait des discours à ce sujet, et à la S S on nous enseigne que c'est

un crime contre la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple». – «Je

crois, moi, que ce dont tu parles est un exemple de national-socialisme mal

assimilé, ou qui sert à cacher d'autres intérêts. Je connais très bien les vues

du Reichsführer sur le sujet; mais le Reichsführer, comme toi, vient d'un

milieu catholique très répressif; et malgré toute la force de son idéologie

nationale-socialiste, il n'a pas su se défaire de certains préjugés catholiques,

et ainsi, il confond des choses qui ne devraient pas l'être. Et quand je dis

catholiques tu comprends bien que je veux dire juifs, idéologie juive. Il n'y

a rien dans notre Weltanschauung, bien comprise, qui puisse s'opposer à un

éros masculin. Au contraire, et je peux te le démontrer. Tu remarqueras

d'ailleurs que le Führer lui-même ne s'est jamais vraiment prononcé sur la

question». – «Pourtant, après le 30 juin, il a violemment condamné Röhm et

les autres pour leurs pratiques perverses». – «Pour nos bons bourgeois

allemands que tout effraie, c'était un argument de poids, et le Führer le

savait bien. Mais ce que tu ne sais peut-être pas, c'est qu'avant le 30 juin le

Führer avait toujours défendu les comportements de Röhm; au sein du Parti,

il y avait beaucoup de critiques, mais le Führer refusait de les écouter, il

répondait aux mauvaises langues que la SA n'est pas un institut pour

l'éducation morale des jeunes filles de bonne famille, mais une formation

pour combattants éprouvés». Partenau éclata de rire. «Après le 30 juin,

continuai-je, quand il s'est avéré que beaucoup des complices de Röhm, comme Heines, étaient aussi ses amants, le Führer a eu peur que les

homosexuels puissent former un État dans l'État, une organisation secrète,

comme les Juifs, qui poursuit ses propres intérêts et non pas ceux du Volk,

un "Ordre du troisième sexe" comme il y a un Ordre noir. C'est ce qui

motive les dénonciations. Mais c'est un problème de nature politique et non

idéologique. D'un point de vue réellement national-socialiste, on pourrait au

contraire considérer l'amour fraternel comme le vrai ciment d'une

Volksgemeinschaft guerrière et créatrice. Platon pensait, à sa façon, la

même chose. Tu te souviens du discours de Pausanias, où il critique les

autres nations qui, tels les Juifs, rejettent l'éros masculin: Chez les barbares,

cela est jugé honteux, ainsi du reste que l'amour du savoir et de l'exercice

physique… Ainsi, là où l'on tient pour honteux de céder à un amant, la

coutume se fonde sur le défaut moral de ses auteurs: désir de domination

chez les maîtres, et lâcheté chez les sujets. J'ai d'ailleurs un ami français qui

tient Platon pour le premier auteur authentiquement fasciste». – «Oui mais

tout de même! Les homosexuels sont des efféminés, des hommes-femmes

comme tu disais. Comment veux-tu qu'un État puisse tolérer des hommes

inaptes à être des soldats?» – «Tu te trompes. C'est une fausse conception

qui oppose le soldat viril à l'inverti efféminé. Ce genre d'homme existe, bien

entendu, mais c'est un produit moderne de la corruption et de la

dégénérescence de nos villes, des Juifs ou des enjuivés, mal tirés des griffes

des curés ou des pasteurs. Historiquement, les meilleurs soldats, les soldats

d'élite, ont toujours aimé d'autres hommes. Ils gardaient des femmes, pour

tenir leur maison et leur faire des enfants, mais réservaient tous leurs

sentiments pour leurs camarades. Regarde Alexandre! Et Frédéric le Grand,

même si on ne veut pas le reconnaître, c'est pareil. Les Grecs en ont même

tiré un principe militaire: à Thèbes, ils ont créé la Bande sacrée, une armée

de trois cents hommes qui était la plus réputée de son temps. Chaque

homme se battait en couple, avec son ami; quand l'amant vieillissait et

prenait sa retraite, son aimé devenait l'amant d'un plus jeune. Ainsi,

mutuellement, ils stimulaient leur courage jusqu'à être invincibles; aucun

d'eux n'aurait osé tourner le dos et fuir devant son ami; au combat, ils se

poussaient à exceller. Ils se sont fait tuer jusqu'au dernier à Chéronée, par

les Macédoniens de Philippe: exemple sublime pour notre Waffen-SS. On

retrouve un phénomène semblable au sein de nos Freikorps; tous les

vétérans un peu honnêtes le reconnaîtront. Tu vois, il faut considérer cela

d'un point de vue intellectuel. Il est évident que seul l'homme est réellement créatif: la femme donne la vie, elle élève et nourrit, mais elle ne crée rien de

neuf. Blüher, un philosophe très proche en son temps des hommes des

Freikorps, et qui est allé jusqu'à se battre avec eux, a montré que l'éros

intramasculin, en stimulant les hommes à rivaliser de courage, de vertu et

de moralité, contribue et à la guerre et à la formation des États, qui ne sont

qu'une version étendue des sociétés masculines comme l'armée. Il s'agit

ainsi d'une forme supérieure de développement, pour des hommes

intellectuellement évolués. Les bras des femmes, c'est bon pour les masses,

le troupeau, mais pas pour les chefs. Tu te souviens du discours de Phèdre:

L'aimé, nous le voyons bien, c'est devant ses amants qu'il a le plus de honte,

quand il est surpris à faire quelque chose de honteux. S'il existait un moyen

deformer une armée, ou une cité avec des amants et leurs bien-aimés, il ne

pourrait y avoir pour eux de meilleur gouvernement que s'ils rejetaient tout

ce qui est laid, et rivalisaient dans la voie de l'honneur. Et si de tels amants

combattaient au coude à coude, fussent-ils une poignée, ils pourraient

vaincre pour ainsi dire le monde entier. C'est certainement ce texte qui a

inspiré les Thébains». – «Ce Blüher dont tu parlais, qu'est-il devenu?» – «Il

est encore vivant, je crois. Durant le Kampfzeit, le "temps du combat", il

était très lu en Allemagne, et, malgré ses convictions monarchistes, fort

apprécié par certains cercles de droite, y compris nationaux-socialistes.

Après je crois qu'il a été trop identifié à Röhm et depuis 1934 il est interdit

de publication. Mais un jour on lèvera cet interdit. Il y a encore une autre

chose que je voudrais te dire: aujourd'hui encore, le national-socialisme fait

beaucoup trop de concessions aux Églises. Tout le monde en est conscient,

et le Führer en souffre, mais en temps de guerre il ne peut pas se permettre

de les combattre ouvertement. Les deux Églises ont encore trop d'emprise

sur les esprits des bourgeois, et nous sommes obligés de les tolérer. Cela ne

durera pas toujours: après la guerre, nous pourrons de nouveau nous tourner

vers l'ennemi intérieur et briser cet étranglement, cette asphyxie morale.

Quand l'Allemagne sera purifiée de ses Juifs, il faudra qu'elle soit aussi

purifiée de leurs idées pernicieuses. Alors tu verras que beaucoup de choses

apparaîtront sous un jour nouveau». Je cessai de parler; Partenau ne disait

rien. Le chemin plongeait le long des roches vers la mer; puis nous longions

en silence une étroite plage vide. «Veux-tu aller nager?» suggérai-je. – «Elle

doit être glacée». – «Elle est froide; mais les Russes vont bien nager en

hiver. Sur la Baltique on fait ça aussi. Ça fouette le sang». Nous nous

mîmes nus et j'entrai dans la mer en courant; Partenau me suivait avec des cris; pendant quelques instants le froid de l'eau me mordit la peau, nous

hurlions et riions et nous nous débattîmes en trébuchant dans les vagues

avant de ressortir tout aussi vite. Je me couchai sur ma vareuse, à plat

ventre; Partenau s'allongea à côté de moi. J'étais encore mouillé mais mon

corps avait chaud, je sentais les gouttes et le soleil pâle sur ma peau. Je

résistai un long moment, voluptueusement, au désir de regarder Partenau,

puis me tournai vers lui: son corps blanc luisait d'eau de mer, mais son

visage était rouge, moucheté sous la peau. Il gardait les yeux fermés. En

nous rhabillant, il remarqua mon sexe: «Tu es circoncis? s'exclama-t-il avec

surprise en rougissant davantage. Excuse-moi». – «Oh, ce n'est rien. Une

infection d'adolescence, ça arrive assez fréquemment». Le Nid de

l'hirondelle se trouvait encore à deux kilomètres, il fallait remonter les

falaises; en haut, sur le balcon derrière la tour crénelée, il y avait un petit

troquet, vide de clients, perché au-dessus de la mer; l'édifice était fermé,

mais ils avaient du Portwein et une immense vue sur la côte et les

montagnes et Yalta nichée au fond de la baie, blanche et vague. Nous bûmes

quelques verres, parlant peu. Partenau était pâle maintenant, il soufflait

encore après l'escalade et semblait plongé en lui-même. Puis un camion de

la Wehrmacht nous ramena à Yalta. Ce petit jeu dura encore quelques jours;

mais enfin cela se conclut comme je le souhaitais. Finalement ce n'avait pas

été si compliqué. Le corps solide de Partenau recelait peu de surprises; il

jouissait la bouche ouverte en rond, un trou noir; et sa peau avait une odeur

douceâtre, vaguement écœurante, qui m'excitait à la folie. Comment décrire

ces sensations à qui ne les a pas connues? Au début, lorsque ça entre, c'est

parfois difficile, surtout si c'est un peu sec. Mais une fois dedans, ah, c'est

bon, vous ne pouvez pas imaginer. Le dos se creuse et c'est comme une

coulée bleue et lumineuse de plomb fondu qui vous emplit le bassin et

remonte lentement la moelle pour vous saisir la tête et l'effacer. Cet effet

remarquable serait dû, paraît-il, au contact de l'organe pénétrant avec la

prostate, ce clitoris du pauvre, qui, chez le pénétré, se trouve tout contre le

grand côlon, alors que chez la femme, si mes notions d'anatomie sont

exactes, elle s'en trouve séparée par une partie de l'appareil reproducteur, ce

qui expliquerait pourquoi les femmes, en général, semblent si peu goûter la

sodomie, ou alors seulement comme un plaisir de tête. Pour les hommes,

c'est autre chose; et je me suis souvent dit que la prostate et la guerre sont

les deux dons de Dieu à l'homme pour le dédommager de ne pas être

femme. Pourtant je n'avais pas toujours aimé les garçons. Jeune, enfant encore, comme je l'avais raconté à Thomas, j'avais aimé une fille. Mais je

n'avais pas tout dit à Thomas. Tels Tristan et Yseut, cela avait commencé

sur un bateau. Quelques mois auparavant, à Kiel, ma mère avait rencontré

un Français nommé Moreau. Mon père devait être parti depuis trois ans, je

pense. Ce Moreau possédait une petite entreprise dans le sud de la France et

voyageait en Allemagne pour ses affaires. Ce qui se passa entre eux, je ne le

sais pas, mais quelque temps après il revint et demanda à ma mère de venir

habiter avec lui. Elle accepta. Lorsqu'elle nous en parla, elle présenta la

chose d'une manière adroite, nous vantant le beau temps, la mer, la

nourriture copieuse. Ce dernier point était particulièrement attirant:

l'Allemagne sortait alors tout juste de la grande inflation, et même si nous

étions trop petits pour y avoir compris grand-chose, nous en avions souffert.

Ainsi ma sœur et moi répondîmes: Très bien, mais que ferons-nous lorsque

Père reviendra? «Eh bien, il nous écrira et nous reviendrons». – «Promis?»

– «C'est promis.»

 

Moreau vivait dans une grande maison de famille, un peu vieillotte et pleine

de recoins, à Antibes près de la mer. La riche nourriture baignant dans

l'huile d'olive, le beau soleil chaud d'avril, qu'on ne voit à Kiel qu'en juillet,

nous ravirent tout de suite. Moreau, qui, malgré sa grossièreté, était loin

d'être un homme stupide, fit des efforts particuliers pour gagner, si ce n'est

notre affection, au moins notre complaisance. Ce même été il loua à une

connaissance un grand voilier, et il nous emmenait en croisière aux îles de

Lérins et même plus loin, jusqu'à Fréjus. Au début j'avais le mal de mer,

mais cela passa vite; elle, celle dont je parle, elle n'avait pas le mal de mer.

Nous nous installions ensemble, à l'avant du bateau, et nous regardions

moutonner les vagues, puis nous nous regardions l'un l'autre, et à travers ce

regard, par l'amertume de notre enfance et le grondement souverain de la

mer, il se passa quelque chose, quelque chose d'irrémédiable: l'amour, doux-

amer, jusqu'à la mort. Mais ce n'était alors encore qu'un regard. Cela ne le

resta pas longtemps. Ce ne fut pas tout de suite, mais peut-être un an plus

tard que nous découvrîmes ces choses; alors, un plaisir sans limites emplit

notre enfance. Et puis un jour, comme je l'ai dit, on nous surprit. Il y eut des

scènes sans fin, ma mère me traitait de cochon et de dégénéré, Moreau

pleurait, et ce fut la fin de tout ce qui est beau. Quelques semaines plus tard,

à la rentrée des classes, on nous envoya dans un pensionnat catholique, à

des centaines de kilomètres l'un de l'autre, et ainsi, vom Himmel durch die Welt zur Hölle, débuta un cauchemar de plusieurs années et qui, d'une

certaine manière, dure encore. Des prêtres frustrés, aigres, informés de mes

péchés, me forçaient à passer des heures à genoux sur les dalles glacées de

la chapelle, et ne me permettaient que des douches froides. Pauvre

Partenau! Moi aussi, j'ai connu l'Église, et pire encore. Or mon père était

protestant, et les catholiques, je les méprisais déjà; sous ce traitement, les

quelques restes de ma naïve foi d'enfant se désagrégèrent, et plutôt que le

repentir, j'appris la haine.

 

Tout, dans cette école, était déformé et perverti. La nuit, des garçons plus

âgés venaient s'asseoir au bord de mon lit et me mettaient la main entre les

jambes jusqu'à ce que je les gifle; alors ils riaient, se levaient

tranquillement, et repartaient; mais dans les douches, après le sport, ils se

coulaient contre moi en frottant rapidement leur machin sur mon derrière.

Les prêtres aussi invitaient parfois des garçons dans leurs bureaux pour les

confesser, puis, par des promesses de cadeaux ou par intimidation, leur

faisaient commettre des gestes criminels. Peu étonnant que le malheureux

Jean R. ait tenté de se suicider. J'étais dégoûté, je me sentais couvert de

fange. Je n'avais personne à qui faire appel: mon père n'aurait jamais permis

cela, mais mon père, je ne savais pas où le trouver. Parce que je refusais de

me soumettre à leurs désirs odieux, les grands me traitaient aussi

vicieusement que les révérends pères. Ils me battaient au moindre prétexte,

m'obligeaient à les servir, à cirer leurs chaussures, à brosser leurs costumes.

Une nuit, j'ouvris les yeux: trois d'entre eux se tenaient debout à côté de

mon lit, se frottant par-dessus mon visage; avant que je puisse réagir, leurs

choses affreuses m'aveuglaient. Ce genre de situation, il n'y avait qu'un

moyen d'y échapper, un moyen classique, se choisir un protecteur. Pour cela

le collège avait élaboré un rituel précis. Le garçon le plus jeune était appelé

le descendu; le garçon plus âgé devait faire les avances, qui pouvaient être

repoussées sur place; sinon, il avait le droit d'exposer ses arguments. Mais

je n'étais pas encore prêt: je préférais souffrir, et rêver à mon amour perdu.

Puis un incident étrange me fit changer d'avis. Mon voisin de lit, Pierre S.,

avait mon âge. Sa voix, une nuit, me réveilla. Il ne geignait pas: au

contraire, il parlait haut et distinctement, mais de toute évidence il dormait.

Moi-même je n'étais qu'à moitié éveillé, mais si je ne me souviens pas

précisément de ses paroles, l'horreur dont elles m'ont empli reste aiguë.

C'était à peu près: «Non, pas encore, c'est assez», ou bien: «S'il te plaît, c'est trop, seulement la moitié.» À y réfléchir, le sens de ces paroles est

équivoque; mais dans le cœur de la nuit mon interprétation ne me semblait

faire aucun doute. Et j'étais glacé, moi-même gagné par cette grande peur, je

me recroquevillai au fond de mon lit, essayant de ne pas entendre. Même

alors, la violence de mon effroi, la rapidité avec laquelle il m'avait envahi

me surprenaient. Ces paroles, je le compris dans les journées suivantes, qui

disaient comme en transparence des choses enfouies, innommables,

devaient trouver leurs sœurs cachées au fond de moi, et celles-ci, réveillées,

dressaient leurs têtes sinistres et ouvraient leurs yeux brillants. Petit à petit,

j'en venais à me dire ceci: Si je ne peux l'avoir, elle, alors quelle différence

tout cela peut-il me faire? Un jour un garçon m'accosta dans les escaliers:

«Je t'ai vu au sport, me dit-il, j'étais sous toi, sur l'obstacle, tes shorts étaient

grands ouverts». C'était un garçon athlétique d'environ dix-sept ans, aux

cheveux ébouriffés, assez fort pour intimider les autres. «D'accord»,

répondis-je avant de dévaler les marches. Après cela je n'eus plus trop de

problèmes. Ce garçon, qui se nommait André N., me donnait des petits

cadeaux et de temps à autre m'entraînait aux toilettes. Une poignante odeur

de peau fraîche et de sueur émanait de son corps, parfois mêlée à de légers

relents de merde, comme s'il s'était mal torché. Les toilettes, elles, puaient

l'urine et le désinfectant, elles étaient toujours sales, et aujourd'hui encore

pour moi l'odeur des hommes et du sperme évoque l'odeur du phénol et de

l'urine, ainsi que la porcelaine sale, la peinture écaillée, la rouille et les

loquets brisés. Au début, il ne faisait que me toucher, ou bien je le prenais

dans ma bouche. Puis il voulut autre chose. Cela, je le connaissais, je l'avais

déjà fait avec elle, après l'apparition de ses règles; et ça lui avait donné du

plaisir, pourquoi ça ne m'en donnerait-il pas à moi aussi? Et puis, raisonnai-

je, cela me rapprocherait encore d'elle; d'une certaine manière, je pourrais

ainsi ressentir presque tout ce qu'elle ressentait, lorsqu'elle me touchait,

m'embrassait, me léchait, puis m'offrait ses fesses maigres et étroites. Cela

me fit mal, elle aussi cela avait dû lui faire mal, et puis j'attendis, et lorsque

je jouis, j'imaginai que c'était elle qui jouissait ainsi, une jouissance

fulgurante, déchirante, j'en arrivais presque à oublier à quel point ma

jouissance était une chose pauvre et bornée à côté de la sienne, sa

jouissance océanique de femme déjà.

 

Après, sans doute, c'est devenu une habitude. Lorsque je regardais des

filles, essayais de m'imaginer prenant leurs seins laiteux dans ma bouche puis frottant ma verge dans leurs muqueuses, je me disais: À quoi bon, ce

n'est pas elle et ce ne le sera jamais. Mieux vaut donc que moi-même je sois

elle et tous les autres, moi. Ces autres, je ne les aimais pas, je vous l'ai

expliqué du premier abord. Ma bouche, mes mains, ma verge, mon cul les

désiraient, parfois intensément, à en perdre le souffle, mais d'eux je ne

voulais que leurs mains, leur verge et leur bouche. Cela ne veut pas dire que

je ne ressentais rien. Lorsque je contemplais le beau corps nu de Partenau,

déjà si cruellement blessé, une angoisse sourde m'envahissait: si je passais

mes doigts sur son sein, effleurant la pointe puis sa cicatrice, j'imaginais ce

sein de nouveau écrasé par le métal; lorsque j'embrassais ses lèvres, je

voyais sa mâchoire arrachée par un éclat brûlant de shrapnel; et quand je

descendais entre ses jambes, me plongeais dans ses organes luxuriants, je

savais que quelque part une mine attendait, prête à les déchiqueter. Ses bras

puissants, ses cuisses agiles étaient également vulnérables, aucune partie de

son corps chéri n'était à l'abri. Le mois prochain, dans une semaine, demain

même, toute cette si belle et douce chair pouvait en un instant se

transformer en viande, en une masse sanguinolente et carbonisée, et ses

yeux si verts s'éteindre pour toujours. Parfois, je manquais d'en pleurer.

Mais lorsque, guéri, il repartit enfin, je ne ressentis aucune tristesse. Il fut

d'ailleurs tué l'année suivante, à Koursk.

 

Seul, je lisais, je me promenais. Dans le jardin du sanatorium, les pommiers

étaient en fleur, les bougainvillées, les glycines, les lilas, les faux ébéniers

éclosaient et assaillaient l'air d'une débauche d'odeurs violentes, lourdes,

contrastées. J'allais aussi tous les jours flâner dans les jardins botaniques, à

l'est de Yalta. Les différentes sections s'étageaient au-dessus de la mer, avec

de grandes perspectives jusqu'au bleu puis au gris de l'horizon, et toujours

dans le dos le surplomb enneigé, omniprésent, des montagnes de Yaila.

Dans l'Arboretum, des pancartes dirigeaient le visiteur vers un pistachier de

plus de mille ans et un if qui en avait cinq cents; plus haut, au Vierkhny

Park, la roseraie accumulait deux mille espèces qui s'ouvraient tout juste

mais déjà bourdonnaient d'abeilles, comme la lavande de mon enfance; au

Primorskii Park, il y avait des plantes subtropicales sous serre, à peine

endommagées, et je pouvais m'asseoir face à la mer pour lire, tranquillisé.

Un jour, retournant par la ville, je visitai la maison de Tchékhov, une petite

datcha blanche, confortable, et transformée en maison-musée par les

Soviétiques; la direction, à en juger par les écriteaux, semblait particulièrement fière du piano du salon, sur lequel avaient joué

Rachmaninov et Chaliapine; mais pour ma part, je fus bouleversé par la

gardienne des lieux, Mâcha, la propre sœur maintenant octogénaire de

Tchékhov, qui se tenait assise sur une simple chaise en bois dans l'entrée,

immobile, muette, les mains à plat sur les cuisses. Sa vie, je le savais, avait

été tout comme la mienne brisée par l'impossible. Rêvait-elle toujours, là

devant moi, à celui qui aurait dû se tenir à ses côtés, Pharaon, son défunt

frère et époux?

 

Un soir, vers le terme de ma permission, je passai au casino de Yalta,

installé dans une sorte de palais rococo un peu suranné, assez agréable.

Dans le grand escalier qui montait à la salle, je croisai un Oberführer de la S

S que je connaissais bien. Je me rangeai de côté et me mis au garde-à-vous

pour le saluer, et il me rendit mon salut distraitement; mais deux marches

plus bas il s'arrêta, se retourna brusquement, et son visage s'éclaira: «Doktor

Aue! Je ne vous avais pas reconnu». C'était Otto Ohlendorf, mon Amtchef à

Berlin, qui commandait maintenant l'Einsatzgruppe D. Il remonta lestement

les marches et me serra la main, tout en me félicitant pour ma promotion.

«Quelle surprise! Que faites-vous ic i?» Je lui expliquai en peu de mots

mon histoire. «Ah, vous étiez avec Blobel! Je vous plains. Je ne comprends

pas qu'on puisse garder des malades mentaux comme ça à la SS, et encore

moins leur confier un commandement» – «Quoi qu'il en soit, répondis-je, le

Standartenführer Weinmann m'a fait l'effet d'un homme sérieux». – «Je ne

le connais pas très bien. C'est un employé de la Staatspolizei, n'est-ce pas?»

Il me contempla un instant et puis me lança: «Pourquoi ne resteriez-vous

pas avec moi? J'ai besoin d'un adjoint pour mon Leiter III, au Gruppenstab.

L'ancien a attrapé le typhus et a été rapatrié. Je connais bien le Dr. Thomas,

il ne me refusera pas votre transfert». L'offre me prît de court: «Je dois vous

donner une réponse tout de suite?» – «Non. Ou plutôt si!» – «Alors, si le

Brigadeführer Thomas donne son accord, j'accepte». Il sourit et de nouveau

me serra la main. «Excellent, excellent Maintenant je dois filer. Venez me

voir demain à Simferopol, nous arrangerons ça et je vous expliquerai les

détails. Vous n'aurez pas de mal à trouver, nous sommes à côté de l'A OK,

vous demanderez. Bonsoir!» Il dévala les marches en agitant la main et

disparut. Je me dirigeai vers le bar et commandai un cognac. J'appréciais

énormément Ohlendorf, et prenais toujours un vif plaisir à nos discussions;

travailler de nouveau avec lui était une chance inespérée. C'était un homme d'une intelligence remarquable, perçante, certainement un des meilleurs

esprits du national-socialisme, et un des plus intransigeants; son attitude lui

attirait beaucoup d'ennemis, mais pour moi c'était une inspiration. La

conférence qu'il avait prononcée à Kiel, la première fois que je l'avais

rencontré, m'avait ébloui. Parlant avec éloquence à partir de quelques notes

éparses, d'une voix claire, bien modulée, qui marquait avec force et

précision chaque point, il avait débuté par une critique vigoureuse du

fascisme italien, coupable, selon lui, de déifier l'État sans reconnaître les

communautés humaines, alors que le national-socialisme, lui, se fonde sur

la communauté, la Volks-Gemeinschaft. Pis, Mussolini avait

systématiquement abattu toutes les contraintes institutionnelles sur les

hommes au pouvoir. Cela menait directement à une version totalitaire de

l'étatisme, où ni le pouvoir ni ses abus ne connaissent la moindre limite. En

principe, le national-socialisme était fondé sur la réalité de la valeur de la

vie de l'humain individuel et du Volk en son ensemble; ainsi, l'État était

Continuer : partie 10 sur 15