Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 1 sur 8 · partie 3/15

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Les bienveillantes

TOCCATA Pour les morts

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

 

Et puis ils ont fait une proclamation, sur le renouveau de l'État ukrainien si j'ai bien compris. C'est pour ça que je dois aller à cette réunion tout à l'heure. Le métropolite, j'ai entendu, aurait béni le nouvel État. Il paraît que c'est nous qui le lui aurions demandé, mais je ne suis pas au courant». – «Quel métropolite?» – «L'uniate, bien sûr. Les orthodoxes nous haïssent. Ils haïssent Staline aussi, mais ils nous haïssent encore plus». J'allais poser une autre question mais fus rudement interrompu: une femme un peu grasse, presque nue, les bas déchirés, déboulait avec un hurlement de derrière la cathédrale; elle se rua dans les tables, trébucha, en renversa une, et s'étala à nos pieds en piaillant. Sa peau blanche était marbrée de contusions, mais elle ne saignait pas beaucoup. Deux grands gaillards à brassards la suivaient tranquillement. L'un d'eux nous adressa la parole en mauvais allemand: «Excusez, Offizieren. Kein Problem». L'autre souleva la femme par les cheveux et lui assena un coup de poing dans le ventre. Elle hoqueta et se tut, la bave aux lèvres. Le premier lui flanqua son pied dans les fesses et elle se remit à courir. Ils trottèrent après elle en riant et disparurent derrière la chapelle. Koch ôta son calot et s'épongea à nouveau le front tandis que je redressais la table renversée. «Ce sont vraiment des sauvages, ici», fis-je remarquer. – «Oh oui, là je suis d'accord avec vous. Mais je croyais que vous les encouragiez?» – «Ça m'étonnerait, Herr Hauptmann. Mais j'arrive juste, je ne suis pas au courant». Koch continuait: «À l'A OK, j'ai entendu dire que le Sicherheitsdienst avait fait imprimer des affiches et incitait ces gens. Aktion Petlioura, ils auraient baptisé ça. Vous savez, le leader ukrainien? C'est un Juif qui l'a assassiné, je crois. En 26 ou en 27». – «Vous voyez que vous êtes quand même un spécialiste». – «Oh, j'ai juste lu quelques rapports». La fille était sortie du troquet. Elle sourit et me signala que le café était offert. De toute façon je n'avais pas d'argent local. Je regardai ma montre: «Vous m'excuserez, Herr Hauptmann. Je dois y aller». – «Oh, je vous en prie». Il me serra la main: «Bon courage».

 

Je quittai la vieille ville par le chemin le plus court et me frayai avec difficulté un chemin à travers la foule en liesse. Au Gruppenstab, il y avait beaucoup d'animation. Le même officier m'accueillit: «Ah, c'est encore vous». Enfin, le Brigadeführer Dr. Rasch me reçut. Il me serra la main cordialement, mais son visage massif restait sévère. «Asseyez-vous. Qu'est-ce qui s'est passé avec le Standartenführer Blobel?» Il ne portait pas de casquette et son haut front bombé brillait sous l'ampoule. Je lui résumai l'effondrement de Blobel: «D'après le médecin, ce serait dû à la fièvre et à l'épuisement». Ses lèvres épaisses dessinèrent une moue. Il fouilla parmi les papiers sur son bureau et en retira une feuille. «Le lc de l'AOK 6 m'a écrit pour se plaindre de ses propos. Il aurait menacé des officiers de la Wehrmacht?» -

 

«C'est une exagération, Herr Brigadeführer. Il est vrai qu'il délirait, il tenait des propos incohérents. Mais cela ne visait personne en particulier, c'était un effet de la maladie». – «Bien». Il me questionna sur quelques autres points, puis me signala que l'entretien était terminé. «Le Sturmbannführer von Radetzky est déjà de retour à Lutsk, il prendra la place du Standartenführer jusqu'à ce qu'il se remette. On va préparer les ordres et d'autres papiers. Pour ce soir, voyez Hartl, à l'administration, il s'occupera de vous caser quelque part». Je sortis et allai trouver le bureau du Leiter I; un de ses adjoints me remit les bons. Puis je redescendis trouver Höfler et Popp. Dans le hall, je croisai Thomas. «Max!» Il me tapa sur l'épaule et une bouffée de plaisir m'envahit. «Je suis content de te voir ic i. Qu'est-ce que tu fais?» Je le lui expliquai. «Et tu restes jusqu'à demain? C'est magnifique. Je vais dîner avec des gens de l'Abwehr, dans un petit restaurant, très bon il paraît. Tu vas venir avec nous. On t'a trouvé une couchette? Ce n'est pas du luxe, mais au moins tu auras des draps propres. Heureusement que tu n'es pas venu hier: c'était un vrai foutoir. Les Rouges ont tout mis à sac avant de partir, et les Ukrainiens sont passés avant qu'on arrive. On a pris des Juifs pour nettoyer mais ça a mis des heures, on n'a pas pu se coucher avant le matin». Je convins de le retrouver dans le jardin derrière l'immeuble et me séparai de lui. Popp ronflait dans l'Opel, Höfler jouait aux cartes avec des policiers; je lui expliquai les arrangements et allai fumer dans le jardin en attendant Thomas.

 

Thomas était un bon camarade, j'étais vraiment heureux de le revoir. Notre amitié remontait à plusieurs années; à Berlin, nous dînions souvent ensemble; parfois, il m'amenait avec lui dans des boîtes, ou des salles de concert réputées. C'était un bon vivant et un garçon qui savait bien se débrouiller. D'ailleurs, c'est en grande partie à cause de lui que je me suis retrouvé en Russie; du moins la suggestion venait-elle de lui. Mais en fait l'histoire remonte un peu plus haut. Au printemps 1939, je venais juste de passer mon doctorat de droit et de rejoindre le SD, on parlait beaucoup de guerre. Après la Bohème et la Moravie, le Führer dirigeait son attention vers Danzig; tout le problème était d'anticiper la réaction de la France et de la Grande-Bretagne. La plupart pensaient qu'elles ne risqueraient pas plus la guerre pour Danzig que pour Prague; mais elles avaient garanti la frontière occidentale de la Pologne, et réarmaient aussi vite que possible. J'en discutai longuement avec le Dr. Best, mon supérieur et aussi un peu mon mentor au SD. En théorie, affirmait-il, nous ne devrions pas avoir peur de la guerre; la guerre était l'aboutissement logique de la Weltanschauung. Citant Hegel et Jünger, il argumentait que l'État ne pouvait atteindre son point d'unité idéal que dans et par la guerre: «Si l'individu est la négation de l'État, alors la guerre est la négation de cette négation. La guerre est le moment de la socialisation absolue de l'existence collective du peuple, du Volk-» Mais en haut lieu on avait des soucis plus prosaïques. Au sein du ministère de von Ribbentrop, à l'Abwehr, dans notre propre département extérieur, chacun évaluait la situation à sa manière. Un jour, je fus convoqué chez der Chef, Reinhard Heydrich. C'était la première fois et l'excitation se mêlait à l'angoisse lorsque j'entrai dans son bureau. Rigidement concentré, il travaillait sur une pile de rapports, et je restai plusieurs minutes au garde-à-vous avant qu'il ne me fasse signe de m'asseoir. J'eus le temps de l'observer de près. Je l'avais bien entendu aperçu à plusieurs reprises, lors de conférences de cadres ou dans les couloirs du Prinz-Albrecht-Palais; mais alors qu'à distance il présentait l'incarnation même de l'Übermensch nordique, de près il donnait une impression curieuse, légèrement floue. Je décidai enfin que ce devait être une question de proportions: sous son front anormalement haut et bombé, sa bouche était trop large, ses lèvres trop épaisses pour son visage étroit; ses mains paraissaient trop longues, comme des algues nerveuses attachées à ses bras. Lorsqu'il leva sur moi ses petits yeux trop rapprochés, ceux-ci ne restaient pas en place; et lorsque enfin il m'adressa la parole, sa voix semblait bien trop aiguë pour un homme au corps aussi puissant. Il me faisait une impression perturbante de féminité, cela ne le rendait que plus sinistre- Ses phrases tombaient rapidement, brèves, tendues; il ne les finissait presque jamais; mais le sens en restait toujours net et clair. «J'ai une mission pour vous, Doktor Aue,» Le Reichsführer était insatisfait des rapports qu'il recevait sur les intentions des puissances occidentales. Il souhaitait une autre évaluation, indépendante de celle du département extérieur. Tout le monde savait que dans ces pays il y avait un fort courant pacifiste, surtout au sein des milieux nationalistes ou fascisants; mais ce qui restait malaisé à juger, c'était leur influence auprès des gouvernements. «Vous connaissez bien Paris, il me semble. D'après votre dossier vous étiez lié à des milieux proches de l'Action française. Ces gens-là ont acquis une certaine importance depuis». J'essayai de placer une parole mais Heydrich m'interrompit: «Ça ne fait rien». Il voulait que je me rende à Paris et que je renoue avec mes anciennes connaissances, pour étudier le poids politique réel des cercles pacifistes. Je devais prétexter des vacances de fin d'études. Naturellement, je devais répéter à qui voudrait bien l'entendre les intentions pacifiques, envers la France, de l'Allemagne nationale-socialiste. «Le Dr. Häuser ira avec vous. Mais vous remettrez des rapports séparés. Le Standartenführer Taubert vous fournira les devises et les documents nécessaires. Tout est clair?» En fait, je me sentais tout à fait perdu, mais il m'avait pris de court. «Zu Befehl, Herr Gruppenführer», voilà tout ce que je pus dire. – «Bien. Soyez de retour fin juillet. Rompez».

 

J'allai voir Thomas. J'étais content qu'il parte avec moi: étudiant, il avait passé plusieurs années en France, son français était excellent. «Eh bien! Tu en fais une tête, me lança-t-il lorsqu'il me vit. Tu devrais être heureux. Une mission, on t'a confié une mission, ce n'est pas rien». Je me rendis subitement compte qu'en effet c'était une aubaine. «Tu vas voir. Si on réussit, ça va nous ouvrir pas mal de portes. Les choses vont bouger, bientôt, et il y aura de la place pour ceux qui savent saisir le moment». Il était allé voir Schellenberg, qui passait pour le principal conseiller de Heydrich pour les affaires étrangères; Schellenberg lui avait détaillé ce qu'on attendait de nous. «II suffit de lire les journaux pour savoir qui veut la guerre et qui ne la veut pas. Ce qui est plus délicat, c'est de jauger l'influence réelle des uns et des autres. Et puis surtout l'influence réelle des Juifs. Le Führer, paraît-il, est convaincu qu'ils veulent entraîner l'Allemagne dans une autre guerre; mais est-ce que les Français le supporteront? Voilà la question». Il rit franchement: «Et puis à Paris on mange bien! Et les filles sont belles». La mission se déroula sans heurts. Je retrouvai mes amis, Robert Brasillach, qui préparait un tour d'Espagne en roulotte avec sa sœur Suzanne et Bardèche, son beau-frère, Blond, Rebatet, d'autres moins connus, tous mes vieux camarades de l'époque de mes classes préparatoires et de mes années à l'ELSP. La nuit, Rebatet, à moitié ivre, me traînait à travers le quartier Latin pour me commenter doctement les graffitis fraîchement badigeonnés, MANE, THECEL, PHARES, sur les murs de la Sorbonne; le jour, il me menait parfois chez Céline, maintenant extraordinairement célèbre, et qui venait de publier un second pamphlet rédigé au vitriol; dans le métro, Poulain, un ami de Brasillach, m'en déclamait des passages entiers: Il n'existe aucune haine fondamentale, irrémédiable entre Français et Allemands. Ce qui existe c'est une machination permanente, implacable, judéo-britannique pour empêcher à toute force que l'Europe se reforme d'un seul bloc, d'un seul tenant franco-allemand comme avant 843. Tout le génie de la Judéo-Britannie consiste à nous mener d'un conflit vers un autre, d'un carnage dans un autre, étripades dont nous sortons régulièrement, toujours, en effroyable condition, Français et Allemands, saignés à blanc, entièrement à la merci des Juifs de la Cité. Quant à Gaxotte et à Robert lui-même, que L'Humanité disait emprisonnés, ils expliquaient à qui voulait l'entendre que toute la politique française était guidée par les livres d'astrologie de Trarieux d'Egmont, qui avait eu l'heur de prédire avec précision la date de Munich. Le gouvernement français, mauvais signe, venait d'expulser Abetz et d'autres envoyés allemands. Mon avis intéressait tout le monde: «Depuis que Versailles est passé à la poubelle de l'histoire, il n'y a plus de question française, pour nous. Personne en Allemagne n'a de prétentions envers l'Alsace ou la Lorraine. Mais avec la Pologne, tout n'est pas réglé. Nous ne comprenons pas ce qui pousse la France à s'en mêler». Or c'était un fait, le gouvernement français voulait s'en mêler. Ceux qui n'accréditaient pas la thèse juive blâmaient l'Angleterre: «Ils veulent protéger leur Empire. Depuis Napoléon, c'est leur politique: pas de puissance continentale unique». D'autres pensaient qu'au contraire l'Angleterre restait plutôt réticente à intervenir, que c'était l'état-major français qui, rêvant de l'alliance russe, voulait abattre l'Allemagne avant qu'il ne soit trop tard. Malgré leur enthousiasme, mes amis se montraient pessimistes: «La droite française pisse dans le vent, me dit Rebatet un soir. Pour l'honneur». Tout le monde semblait maussadement accepter que la guerre viendrait, tôt ou tard. La droite blâmait la gauche et les Juifs; la gauche et les Juifs, bien entendu, blâmaient l'Allemagne. Thomas, je le voyais peu. Une fois, je l'amenai au bistro où je retrouvai l'équipe de Je Suis Partout, le présentant comme un camarade d'université. «C'est ton Pylade?» m'envoya acerbement Brasillach en grec. «Précisément, rétorqua Thomas dans la même langue, modulée par son doux accent viennois. Et il est mon Oreste. Gare au pouvoir de l'amitié armée». Lui-même avait plutôt développé des contacts dans les milieux d'affaires; alors que je me contentais de vin et de pâtes dans des mansardes bondées de jeunes excités, lui dégustait du foie gras dans les meilleures brasseries de la ville. «Taubert payera la note, riait-il. Pourquoi se priver?» De retour à Berlin, je tapai mon rapport. Mes conclusions étaient pessimistes, mais lucides: la droite française était fondamentalement contre la guerre, mais n'avait politiquement que peu de poids. Le gouvernement, influencé par les Juifs et les ploutocrates britanniques, avait décidé que l'expansion allemande, même dans les limites de son Grossraum naturel, constituait une menace pour les intérêts vitaux de la France; il irait à la guerre, non pas au nom de la Pologne elle-même, mais au nom de ses garanties à la Pologne. Je transmis le rapport à Heydrich; à sa demande, j'en remis aussi une copie à Werner Best. «Vous avez certainement raison, je pense, me dit celui-ci. Mais ce n'est pas ce qu'ils veulent entendre». Je n'avais pas discuté de mon rapport avec Thomas; lorsque je lui en décrivis la teneur, il fit une moue de dégoût. «Tu ne comprends vraiment rien à rien. On croirait que tu débarques du fin fond de la Franconie». Il avait écrit exactement le contraire: que les industriels français s'opposaient à la guerre au nom de leurs exportations, et donc l'armée française aussi, et qu'une fois de plus le gouvernement s'inclinerait devant le fait accompli. «Mais tu sais bien que ça ne va pas se passer comme ça», objectai-je. – «Qu'est-ce qu'on s'en fout de ce qui se passera? En quoi est-ce que ça nous concerne, toi et moi? Le Reichsführer ne veut qu'une chose: pouvoir rassurer le Führer qu'il peut s'occuper de la Pologne comme il l'entend. Ce qui arrivera après, on s'en occupera après». Il hocha la tête: «Le Reichsführer ne verra même pas ton rapport». Bien entendu il avait raison. Heydrich ne réagit jamais à ce que je lui avais envoyé. Lorsque la Wehrmacht envahit la Pologne, un mois plus tard, et que la France et la Grande-Bretagne nous déclarèrent la guerre, Thomas fut affecté à un des nouveaux Einsatzgruppen d'élite de Heydrich, et l'on me laissa végéter à Berlin. Je compris bientôt que dans les interminables jeux du cirque nationaux-socialistes, je m'étais gravement fourvoyé, j'avais mal interprété les signes ambigus d'en haut, je n'avais pas correctement anticipé la volonté du Führer. Mes analyses étaient exactes, celles de Thomas erronées; il avait été récompensé par une affectation enviable doublée de chances de promotion, et j'étais mis au rancart: cela valait la peine d'y réfléchir. Au cours des mois suivants, je détectai par des indices sûrs que, au sein du RSHA nouvellement formé à partir de la fusion officieuse de la SP et du SD, l'influence de Best s'étiolait, malgré le fait qu'il ait été nommé à la tête de deux départements; l'étoile de Schellenberg, par contre, montait de jour en jour. Or, comme par hasard, Thomas s'était mis vers le début de l'année à fréquenter Schellenberg; mon ami avait un génie étrange et infaillible pour se trouver au bon endroit non pas au bon moment, mais juste avant; ainsi, il semblait à chaque fois qu'il avait toujours été là, et que les revirements de la préséance bureaucratique ne faisaient que le rattraper. J'aurais pu le comprendre plus tôt si j'avais fait attention. Maintenant, je soupçonnais que mon nom restait associé à celui de Best, et ainsi accolé aux termes de bureaucrate, juriste étroit, pas assez actif, pas assez dur. Je pourrais continuer à rédiger des opinions juridiques, il fallait bien des gens pour ça, mais ce serait tout. Et en effet, en juin de l'année suivante, Werner Best démissionna du RSHA qu'il avait pourtant plus que quiconque contribué à créer. Je me portai volontaire à cette époque-là pour une affectation en France; on me répondit que mes services seraient plus utiles au département légal. Best était malin, il avait des amis et des protecteurs ailleurs; depuis plusieurs années déjà, ses publications évoluaient du droit policier et constitutionnel vers le droit international et la théorie du Grossraum, des «grands espaces», qu'il développait contre Carl Schmitt en compagnie de mon ancien professeur Reinhard Höhn et de quelques autres intellectuels; jouant habilement de ces cartes, il obtint un poste haut placé au sein de l'administration militaire en France. Moi, on ne me laissait même pas publier.

 

Thomas, en permission, me confirma ce diagnostic: «Je t'ai dit que tu avais fait une connerie. Tous ceux qui comptent sont en Pologne». Pour le moment, ajouta-t-il, il ne pouvait pas grand-chose pour moi. Schellenberg était la star du jour, le protégé de Heydrich, et Schellenberg ne m'aimait pas, il me trouvait coincé. Quant à Ohlendorf, mon autre appui, il avait assez de mal avec sa propre position pour pouvoir songer à moi. Peut-être devrais-je aller voir les anciens directeurs de mon père. Mais tout le monde était un peu occupé.

 

En fin de compte, ce fut Thomas qui fit redémarrer les choses pour moi. Après la Pologne, il était parti pour la Yougoslavie et la Grèce, d'où il revint Hauptsturmführer, plusieurs fois décoré. Il ne portait plus que l'uniforme, aussi élégamment taillé qu'autrefois ses costumes. En mai 1941, il m'invita à dîner chez Horcher, un restaurant fameux dans la Lutherstrasse. «C'est moi qui régale», déclara-t-il en riant à pleines dents. Il commanda du Champagne et nous bûmes à la victoire: «Sieg Heil!» Victoires passées, et à venir, ajouta-t-il; est-ce que j'étais au courant pour la Russie? «J'ai entendu des rumeurs, reconnus-je, mais c'est tout». Il sourit: «On attaque. Le mois prochain». II fit une pause pour donner tout son effet à la nouvelle. «Mon Dieu», laissai-je enfin échapper. – «Il n'y a pas de Dieu. Il n'y a qu'Adolf Hitler, notre Führer, et la puissance invincible du Reich allemand. Nous sommes en train d'amasser la plus vaste armée de l'histoire de l'humanité. Nous les écraserons en quelques semaines». Nous bûmes. «Écoute, dit-il enfin. Der Chef est en train de former plusieurs Einsatzgruppen pour accompagner les troupes d'assaut de la Wehrmacht. Des unités spéciales, comme en Pologne. J'ai des raisons de croire qu'il accueillerait positivement tout jeune officier S S de talent qui se porterait volontaire pour cette Einsatz». – «J'ai déjà essayé de me porter volontaire. Pour la France. On m'a refusé». – «On ne te refusera pas cette fois». – «Et toi, tu y vas?» Il fit osciller légèrement le Champagne dans sa coupe. «Bien sûr. J'ai été affecté à un des Gruppenstäbe. Chaque groupe dirigera plusieurs Kommandos. Je suis certain qu'on pourra te caser dans un des Kommandostäbe». – «Et ces groupes serviront à quoi, au juste?» Il sourit: «Je te l'ai dit: des actions spéciales. Du travail de SP et de SD, la sécurité des troupes à l'arrière des lignes, du renseignement, des choses comme ça. Garder un œil sur les militaires, aussi. Ils ont été un peu difficiles, en Pologne, un peu vieux jeu, on ne voudrait pas que ça se reproduise. Tu veux y réfléchir?» Que je n'aie même pas hésité, cela peut-il vous étonner? Ce que Thomas me proposait ne pouvait que me sembler raisonnable, voire excitant. Mettez-vous à ma place. Quel homme sain d'esprit aurait jamais pu s'imaginer qu'on sélectionnerait des juristes pour assassiner des gens sans procès? Mes idées étaient claires et franches et je réfléchis à peine avant de répondre: «Pas la peine. Je m'ennuie à mourir, à Berlin. Si tu peux me faire entrer, je pars». Il souriait à nouveau: «J'ai toujours dit que tu étais un type bien, qu'on pouvait compter sur toi. Tu verras, on va s'amuser». Je ris de plaisir et nous bûmes encore du vin de Champagne. C'est ainsi que le Diable élargit son domaine, pas autrement Cela, ce n'est pas encore à Lemberg que je pouvais le savoir. Le soir tombait lorsque Thomas vint me tirer de ma rêverie. On entendait encore des coups de feu isolés, du côté du boulevard, mais ça s'était largement calmé. «Tu viens? Ou tu restes là à bayer aux corneilles?» – «C'est quoi, l'Aktion Petlioura?» lui demandai-je. – «C'est ce que tu as vu dans la rue. Où est-ce que tu as entendu parler de ça?» Je ne fis pas attention à sa question: «C'est vraiment vous qui avez lancé ce pogrome?» – «On n'a pas cherché à l'empêcher, disons. On a fait quelques placards. Mais je ne pense pas que les Ukrainiens avaient besoin de nous pour commencer. Tu n'as pas vu les affiches de l'O UN? Vous avez accueilli Staline avec des fleurs, nous offrirons vos têtes à Hitler en guise de bienvenue. Ça, ils l'ont trouvé tout seuls». – «Je vois. On y va à pied?» – «C'est tout près». Le restaurant se trouvait dans une ruelle, derrière le grand boulevard. La porte était fermée; lorsque Thomas frappa, elle s'entrebâilla, puis s'ouvrit toute grande sur un intérieur sombre, éclairé à la bougie. «Pour Allemands uniquement», sourit Thomas. «Ah, professeur, bonsoir». Les officiers de l'Abwehr étaient déjà là; à part eux, il n'y avait personne. Je reconnus tout de suite le plus large des deux, celui que Thomas avait salué, un homme distingué et encore jeune dont les petits yeux bruns pétillaient au milieu d'un grand visage ovale, dégagé, lunaire. Il portait ses cheveux clairs un peu trop longs et remontés sur le côté en une huppe pomponnée fort peu militaire. Je lui serrai la main à mon tour: «Professeur Oberländer. C'est un plaisir de vous revoir». Il me dévisagea: «Nous nous connaissons?» – «Nous avons été présentés il y a quelques années, après une de vos conférences à l'université de Berlin. Par le Dr. Reinhard Höhn, mon professeur». – «Ah, vous étiez un étudiant de Höhn! Merveilleux». – «Mon ami le Dr. Aue est une des étoiles montantes du SD», glissa malicieusement Thomas. – «Si c'est un élève de Höhn, ça ne m'étonne pas. On dirait parfois que tout le SD est passé entre ses mains». Il se tourna vers son collègue: «Mais je ne vous ai pas encore présenté le Hauptmann Weber, mon adjoint». Les deux, je notai, arboraient cet écusson frappé d'un rossignol que j'avais remarqué l'après-midi au bras de certains soldats. «Excusez mon ignorance, demandai-je tandis que nous nous installions, mais quel est cet insigne?» – «C'est l'emblème du "Nachtigall", répondit Weber, un bataillon spécial de l'Abwehr, recruté parmi les nationalistes ukrainiens de la Galicie occidentale». – «Le professeur Oberländer commande le "Nachtigall". Nous sommes donc concurrents», intervint Thomas. – «Vous exagérez, Hauptsturmführer». – «Pas tant que ça. Vous avez amené Bandera dans vos bagages, nous Melnyk et le comité de Berlin». La discussion se fit tout de suite vive. On nous servit du vin. «Bandera peut nous être utile», affirmait Oberländer. – «En quoi? rétorqua Thomas. Ses types sont déchaînés, ils lancent des proclamations dans tous les sens, sans consulter personne». Il leva les bras: «"L'indépendance! C'est du joli». – «Vous pensez que Melnyk ferait mieux?» – «Melnyk est un homme raisonnable. Il cherche une aide européenne, pas la terreur. C'est un homme politique, il est prêt à travailler avec nous sur le long terme, et cela nous laisse plus d'options». – «Peut-être, mais la rue ne l'écoute pas». – «Des enragés! S'ils ne se calment pas, on les matera». Nous buvions. Le vin était bon, un peu râpeux mais riche. «D'où vient-il?» demanda Weber en donnant de l'ongle contre son verre. – «Ça? Transcarpathie, je pense», répondit Thomas. -

 

«Vous savez, reprit Oberländer sans en démordre, l'OUN résiste aux Soviétiques depuis deux ans, avec succès. Ce ne serait pas si facile de les éliminer. Il vaut mieux essayer de les récupérer et de canaliser leur énergie. Bandera, au moins, ils l'écouteront. Il a vu Stetsko aujourd'hui et ça s'est très bien passé». – «Qui est Stetsko?» demandai-je. Thomas répondit, d'un ton ironique: «Jaroslav Stetsko est le nouveau Premier ministre d'une prétendue Ukraine indépendante que nous n'avons pas autorisée». – «Si nous jouons correctement nos cartes, continuait Oberländer, ils rabattront vite leurs prétentions». Thomas réagit vivement: «Qui? Bandera? Terroriste il est et terroriste il restera. Il a l'âme d'un terroriste. C'est bien pour ça que tous ces excités l'adorent, d'ailleurs». Il se tourna vers moi: «Tu sais où l'Abwehr est allé le pêcher, Bandera? En prison!» – «À Varsovie, précisa en souriant Oberländer. Il y purgeait en effet une peine pour avoir assassiné un ministre polonais, en 1934. Mais je ne vois pas de mal à ça». Thomas se retourna vers lui: «Je dis simplement qu'il est incontrôlable. Vous verrez. C'est un fanatique, il rêve d'une Grande Ukraine des Carpates au Don. Il se prend pour la réincarnation de Dimitri Donskoï. Melnyk au moins est un réaliste. Et il a aussi beaucoup de soutien. Tous les militants historiques se réclament de lui». – «Oui, mais justement, pas les jeunes. Et puis reconnaissez que sur la question juive il n'est pas très motivé». Thomas haussa les épaules: «Ça, on peut s'en occuper sans lui. De toute façon, historiquement, l'OUN n'a jamais été antisémite. Ce n'est que grâce à Staline qu'ils ont un peu évolué dans ce sens-là». – «C'est peut-être vrai, reconnut doucement Weber. Mais il y a quand même un fond, dans le lien intime entre les Juifs et les propriétaires polonais». Les plats arrivaient: du canard rôti fourré aux pommes, avec de la purée et des betteraves braisées. Thomas nous servit. «C'est fameux», commenta Weber. – «Oui, excellent», approuva Oberländer. «C'est une spécialité de la région?» -

 

«Oui, expliqua Thomas entre deux bouchées. Le canard est préparé avec de la marjolaine et de l'ail. Normalement, c'est servi avec une soupe au sang de canard en entrée, mais aujourd'hui ils n'ont pas pu». – «Excusez- moi, intervins-je. Vos "Nachtigall", dans tout ça, ils se positionnent comment?» Oberländer acheva de mâcher et s'essuya les lèvres avant de répondre: «Eux, c'est encore autre chose. C'est l'esprit ruthène, si vous voulez. Idéologiquement – et même personnellement pour les plus vieux d'entre eux – ils descendent d'une formation nationale de la vieille armée impériale qui s'appelait les "Ukrainski Sichovi Striltsi", Les Fusiliers ukrainiens du Sich, on pourrait traduire, une référence cosaque. Après la guerre, ils sont restés ici et beaucoup d'entre eux se sont battus sous Petlioura contre les Rouges, et un peu contre nous, aussi, en 1918. Les OUN ne les aiment pas trop. Ce sont d'une certaine manière plutôt des autonomistes que des indépendantistes». – «Comme les Boulbo vitsi, d'ailleurs», ajouta Weber. Il me regarda. «Ils n'ont pas encore pointé leur nez, à Lutsk?» – «Pas à ma connaissance. Ce sont encore des Ukrainiens?» – «Des Volhyniens, précisa Oberländer. Un groupe d'autodéfense qui a débuté contre les Polonais. Depuis 39 ils se battent contre les Soviétiques, et ça pourrait être intéressant pour nous de s'entendre avec eux. Mais je crois qu'ils se tiennent plutôt du côté de Rovno, et puis au-dessus, dans les marécages du Pripet». Tout le monde s'était remis à manger. «Ce que je ne comprends pas, reprit enfin Oberländer en dirigeant sa fourchette vers nous, c'est pourquoi les bolcheviques ont réprimé les Polonais mais pas les Juifs. Comme le disait Weber, ils ont quand même toujours été associés». – «Je pense que la réponse est évidente, dit Thomas. Le pouvoir stalinien est de toute manière dominé par les Juifs. Quand les bolcheviques ont occupé la région, ils ont pris la place des pan polonais, mais en maintenant la même configuration, c'est-à-dire en continuant à s'appuyer sur les Juifs pour exploiter la paysannerie ukrainienne. D'où la légitime colère du peuple, comme nous avons pu le constater aujourd'hui». Weber hoqueta dans son verre; Oberländer gloussa sèchement «La légitime colère du peuple. Comme vous y allez, Hauptsturmführer». Il s'était renfoncé dans sa chaise et tapotait le bord de la table avec son couteau. «C'est bon pour les badauds, ça. Pour nos alliés, pour les Américains peut-être. Mais vous savez aussi bien que moi comment cette juste colère s'organise». Thomas souriait aimablement: «Au moins, professeur, cela a le mérite d'impliquer la population psychologiquement. Après, ils ne pourront qu'applaudir l'introduction de nos mesures». – «C'est vrai, il faut le reconnaître,» La serveuse débarrassait. «Café?» s'enquit Thomas. – «Volontiers. Mais rapidement, nous avons encore du travail ce soir». Thomas offrit des cigarettes tandis qu'on apportait le café, «Quoi qu'il en soit, commenta Oberländer en se penchant vers le briquet tendu de Thomas, je serais très curieux de passer le Sbrutch». – «Et pourquoi cela?» demanda Thomas en allumant la cigarette de Weber. – «Vous avez lu mon livre? Sur la surpopulation rurale en Pologne,» – «Malheureusement, non, je suis désolé». Oberländer se tourna vers moi: «Mais vous, avec Höhn, j'imagine que oui». – «Bien entendu». – «Bon. Eh bien, si mes théories sont correctes, je crois qu'une fois que nous serons arrivés en Ukraine proprement dite nous y trouverons une paysannerie riche». – «Comment cela?» demanda Thomas. – «Grâce précisément à la politique de Staline, En une douzaine d'années, vingt-cinq millions de fermes familiales sont devenues deux cent cinquante mille exploitations agricoles à grande échelle. La dékoulakisation, d'après moi, et surtout la famine planifiée de 1932, représentaient des tentatives de trouver le point d'équilibre entre l'espace disponible pour l'extraction des ressources comestibles et la population consommatrice. J'ai des raisons de croire qu'ils ont réussi». – «Et s'ils ont échoué?» – «Alors ce sera à nous de réussir». Weber lui fit un signe et il termina son café. «Meine Herren, dit-il en se levant et en claquant des talons, merci pour la soirée. Combien doit-on?» – «Laissez, fit Thomas en se levant à son tour, c'est un plaisir». – «À charge de revanche, alors». – «Volontiers. À Kiev ou à Moscou?» Tout le monde rit et se serra la main. «Mes salutations au Dr. Rasch, dit Oberländer. Nous nous voyions souvent, à Königsberg. J'espère qu'il aura le temps de se joindre à nous, un de ces soirs». Les deux hommes sortirent et Thomas se rassit: «Tu prends un cognac? C'est le groupe qui régale». – «Avec plaisir». Thomas commanda. «Tu parles bien l'ukrainien, dis-moi», lui fis-je remarquer. – «Oh. En Pologne, j'avais appris un peu de polonais, c'est presque la même chose». Les cognacs arrivaient et nous trinquâmes. «Qu'est-ce qu'il insinuait, dis-moi, au sujet du pogrome?» Thomas mit un moment avant de répondre. Enfin il se décida: «Mais, précisa-t-il, tu gardes ça pour toi. Tu sais qu'en Pologne on a eu pas mal de problèmes avec les militaires. Notamment au sujet de nos méthodes spéciales. Ces messieurs avaient des objections d'ordre moral. Ils s'imaginaient qu'on peut faire une omelette sans casser d'œufs. Cette fois, on a pris des mesures pour éviter les malentendus: der Chef et Schellenberg ont négocié des accords précis avec la Wehrmacht, on vous a expliqué ça, à Pretzsch». Je fis signe que oui et il continua: «Mais quand même, on voudrait éviter qu'ils ne changent d'avis. Et pour ça, les pogromes ont un grand avantage: ça montre à la Wehrmacht que si la S S et la Sicherheitspolizei ont les mains liées, ça va être le chaos dans leur zone arrière. Et s'il y a bien une chose qui répugne encore plus à un militaire que le déshonneur, comme ils disent, c'est bien le désordre. Encore trois jours comme ça et ils viendront nous supplier de faire notre travail: propre, discret, efficace, pas de fracas.» – «Et Oberländer se doute de tout ça». – «Oh, lui, ça ne le dérange pas du tout. Il veut simplement être certain qu'on le laissera mener ses petites intrigues politiques. Mais, ajouta-t-il en souriant, lui aussi on le contrôlera en temps voulu». Un garçon étrange, quand même, songeai-je en me couchant. Son cynisme parfois me heurtait, même si je le trouvais souvent rafraîchissant; en même temps, je savais que je ne pouvais pas juger son comportement d'après ses paroles. Je lui faisais entièrement confiance: au SD, il m'avait toujours loyalement aidé, sans que je le lui demande et même alors que je ne pouvais visiblement lui être d'aucune utilité en retour. Je lui avais une fois posé la question ouvertement et il avait éclaté de rire: «Qu'est-ce que tu veux que je te dise? Que je te garde en réserve pour un plan à long terme? Je t'aime bien, c'est tout». Ces paroles m'avaient touché au fond du cœur et il s'était empressé d'ajouter: «De toute façon, dégourdi comme tu l'es, je suis au moins certain que tu ne pourras jamais me menacer. C'est déjà ça». Il avait joué un rôle dans mon entrée au SD, c'est d'ailleurs comme ça que je l'avais rencontré; il est vrai que cela s'est passé dans des circonstances assez particulières, mais on n'a pas toujours le choix. Je faisais depuis quelques années déjà partie du réseau des Vertrauensmänner du SD, ces agents confidentiels employés dans toutes les sphères de la vie allemande, l'industrie, l'agriculture, la bureaucratie, l'Université. En arrivant à Kiel, en 1934, j'avais des ressources limitées, et sur le conseil d'un des anciens directeurs de mon père, le Dr. Mandelbrod, j'avais postulé à la S S, ce qui me permettait d'éviter les frais d'inscription à l'Université; avec son soutien, j'avais été rapidement accepté. Deux ans plus tard, j'avais assisté à une extraordinaire conférence d'Otto Ohlendorf sur les déviations du national-socialisme; après, je lui avais été présenté par le Dr. Jessen, mon professeur d'économie, qui avait aussi été le sien quelques années plus tôt. Ohlendorf, il s'avéra, avait déjà entendu parler de moi par le Dr. Mandelbrod, avec qui il était en relation; il me vanta assez ouvertement le Sicherheitsdienst, et me recruta sur place comme V-Mann. Le travail était simple: je devais envoyer des rapports, sur ce qui se disait, sur les rumeurs, les blagues, les réactions des gens aux avancées du national-socialisme. À Berlin, m'avait expliqué Ohlendorf, les rapports des milliers de V-Männer étaient compilés, puis le SD distribuait une synthèse aux différentes instances du Parti, afin de leur permettre de juger des sentiments du Volk et de formuler leur politique en fonction. Cela remplaçait en quelque sorte les élections; Ohlendorf était un des créateurs de ce système, dont il se montrait visiblement fier. Au début, je trouvais cela excitant, le discours d'Ohlendorf m'avait fortement impressionné et j'étais heureux de pouvoir ainsi participer de manière concrète à l'édification du national-socialisme. Mais à Berlin, Höhn, mon professeur, me découragea subtilement. Au SD, il avait été le parrain d'Ohlendorf comme de tant d'autres; mais depuis il s'était brouillé avec le Reichsführer et avait quitté le service. Il réussit rapidement à me convaincre que travailler pour un service de renseignement ou d'espionnage relevait du pur romantisme, et que j'avais des services bien plus utiles à rendre à la Nation. Je restai en contact avec Ohlendorf, mais il ne me parlait plus beaucoup du SD; lui aussi, je l'appris plus tard, avait ses difficultés avec le Reichsführer. Je continuai à payer mes cotisations à la S S et à me rendre à l'exercice, mais je n'envoyais plus de rapports, et bientôt je n'y songeai plus du tout. Je me concentrais surtout sur ma thèse, assez rébarbative; en outre, je m'étais pris de passion pour Kant et bûchais consciencieusement Hegel et la philosophie idéaliste; encouragé par Höhn, je comptais solliciter un poste dans un ministère. Mais je dois dire qu'autre chose aussi me retenait, des motifs privés. Dans mon Plutarque, j'avais un soir souligné ces phrases sur Alcibiade: Si l'on jugeait de lui par l'extérieur, on pouvait dire: «Non, tu n'es pas son fils, mais Achille en personne», un homme comme Lycurgue en a formé. Mais, si l'on observait ses véritables sentiments et ses actions, on pouvait s'écrier: «Mais c'est bien la même femme aujourd'hui qu'autrefois!» Cela vous fera peut-être sourire, ou grimacer de dégoût; maintenant, ça m'est égal. À Berlin, malgré la Gestapo, on pouvait encore à cette époque-là trouver tout ce qu'on souhaitait en ce genre. Des bouges réputés, tels que le Kleist-Kasino ou Silhouette, restaient ouverts, et les descentes y étaient rares, ils devaient payer quelqu'un. Sinon, il y avait aussi certains endroits du Tiergarten, près du Neuer See devant le Zoo, où les Schupo s'aventuraient rarement de nuit; derrière les arbres attendaient alors les Strichjungen ou de jeunes ouvriers musclés de Wedding la Rouge. À l'Université, j'avais eu une ou deux relations, discrètes par force et de toute façon brèves; mais je préférais les amants prolétaires, je n'aimais pas causer. Malgré toute ma discrétion, je finis par avoir des ennuis. J'aurais pu faire plus attention; après tout, les avertissements ne manquaient pas. Höhn m'avait demandé – en toute innocence – de faire la recension d'un livre de l'avocat Rudolf Klare, L'homosexualité et la loi criminelle. Cet homme remarquablement informé avait établi une typologie des pratiques d'une précision surprenante, puis, à partir d'elle, une classification des délits, en partant du coït abstrait ou contemplation (niveau 1), en passant par la pression du pénis dénudé sur une partie du corps du partenaire (niveau 5) et le frottement rythmique entre genoux ou jambes ou dans l'aisselle (niveau 6), pour finir au toucher du pénis par la langue, pénis dans la bouche, et pénis dans l'anus (niveaux 7, 8 et 9 respectivement). À chaque niveau de délit correspondait une peine à la sévérité accrue. Klare, ça se voyait, avait dû passer par le pensionnat; mais Höhn affirmait que le ministère de l'Intérieur et la Sicherheitspolizei prenaient ses idées au sérieux. Moi, je trouvais ça comique. Un soir de printemps – c'était en 1937 – je retournai me promener derrière le Neuer See,

 

J'observai les ombres des arbres jusqu'à ce que mon regard croise celui d'un jeune homme; je pris une cigarette, lui demandai du feu, et lorsqu'il leva son briquet, plutôt que de me pencher vers sa main, je l'écartai et jetai la cigarette, je le pris par la nuque, et je lui embrassai les lèvres, goûtant doucement son haleine. Je le suivis sous les arbres, nous nous éloignions des chemins, mon cœur, comme chaque fois, battait follement dans ma gorge et dans mes tempes, un voile sec était descendu sur ma respiration, je dégrafai son pantalon, enfouis mon visage dans son odeur acre faite de sueur, de peau mâle, d'urine et d'eau de Cologne, je frottai mon visage contre sa peau, son sexe et là où les poils s'épaississent, je le léchai, le pris dans ma bouche, puis lorsque je n'y tins plus je le poussai contre un arbre, me retournai sans le lâcher et l'enfonçai en moi, jusqu'à ce que le temps et la peine aient disparu. Quand ce fut fini il s'éloigna rapidement, sans un mot. Exalté, je m'appuyai à l'arbre, me rajustai, allumai une cigarette et tentai de maîtriser le tremblement de mes jambes. Lorsque je pus marcher, je pris la direction du Landwehr Canal, pour le traverser avant de reprendre vers le S-Bahn du Zoo. Une allégresse sans limites portait chacun de mes pas. Sur le pont du Lichtenstein, un homme se tenait appuyé à la rambarde: je le connaissais, nous avions des relations en commun, il se nommait Hans P. Il paraissait très pâle, défait, il ne portait pas de cravate; une fine sueur faisait luire son visage presque verdâtre sous la lumière morne des réverbères. Mon sentiment d'euphorie retomba d'un coup. «Que faites-vous ici?» l'interpellai-je sur un ton péremptoire, peu amical. «Ah, Aue, c'est vous». Son ricanement portait une pointe d'hystérie. «Vous voulez le savoir?» Cette rencontre prenait un tour de plus en plus insolite; je restais comme pétrifié. Je hochai la tête. «Je voulais sauter, expliqua-t-il en se mordillant la lèvre supérieure. Mais je n'ose pas. J'ai même, continua-t-il, écartant sa veste pour révéler la crosse d'un pistolet, j'ai même apporté ceci». – «Où diable l'avez-vous trouvé?» demandai-je d'une voix assourdie. – «Mon père est officier. Je le lui ai piqué. Il est chargé». Il me fixa d'un air inquiet. «Vous ne voudriez pas m'aider?» Je regardai aux alentours: le long du canal, personne, aussi loin que je puisse voir. Lentement je tendis le bras et tirai le pistolet de sa ceinture. Il me fixait d'un regard fasciné, pétrifié. J'examinai le chargeur: il semblait plein et je le renfonçai dans la crosse avec un claquement sec. Alors de la main gauche je lui empoignai brutalement le cou, le repoussai contre la rambarde, et forçai le canon du pistolet entre ses lèvres. «Ouvre! aboyai-je. Ouvre la bouche!» Mon cœur battait la chamade, il me semblait crier alors que je faisais un effort pour garder la voix basse. «Ouvre!» J'enfonçai le canon entre ses dents. «C'est ça que tu veux? Suce!» Hans P. fondait de terreur, je sentis soudain une âpre odeur d'urine, je baissai les yeux: il avait mouillé son pantalon. Ma rage s'évanouit sur-le-champ, aussi mystérieusement qu'elle avait surgi. Je lui replaçai le pistolet dans la ceinture et lui tapotai la joue. «Ça ira. Rentre chez toi». Je le laissai là, traversai le pont et pris à droite le long du canal. Quelques mètres plus loin trois Schupo surgirent de nulle part «Eh, toi, là! Qu'est-ce que tu fais ici? Papiers». – «Je suis étudiant. Je me promène». – «Oui, on connaît ce genre de promenade. Et lui, là, sur le pont? C'est ta copine?» Je haussai les épaules: «Je ne le connais pas. Il avait un air bizarre, il a essayé de me menacer». Ils échangèrent un regard et deux d'entre eux se dirigèrent au trot vers le pont; j'essayai de m'éloigner, mais le troisième me prit par le bras. Sur le pont, il y eut un tumulte, des cris, puis des coups de feu. Les deux Schupo revinrent, l'un d'eux, livide, tenait son épaule, du sang coulait entre ses doigts. «Ah, le salaud. Il m'a tiré dessus. Mais on l'a eu». Son camarade me jeta un regard méchant: «Toi, tu viens avec nous».

 

Ils me conduisirent au Polizeirevier de la Derfflingerstrasse, à l'angle de la Kurfürstenstrasse; là, un policier à moitié endormi me prit mes papiers, me posa quelques questions et rédigea les réponses sur un formulaire; puis on m'envoya m'asseoir sur un banc. Deux heures plus tard on me mena en face, à l'Abschnittkommand du Tiergarten, le commissariat central du quartier. On m'introduisit dans une pièce où un homme mal rasé, mais au costume méticuleusement repassé, se tenait tassé derrière une table. Il était de la Kripo. «Vous êtes dans la merde, jeune homme. Un homme a tiré sur un agent de la police et a été tué. Qui était-il? Vous le connaissiez? On vous a vu sur le pont, avec lui. Que faisiez-vous là?» Sur mon banc, j'avais eu le temps de réfléchir, et je m'en tins à une version simple: étudiant en doctorat, j'aimais me promener, la nuit, pour méditer ma thèse; j'étais parti de chez moi, à Prenzlauer Berg, flâner sur Unter den Linden puis à travers le Tiergarten, je voulais rejoindre le S-Bahn pour rentrer à la maison; je traversais le pont et cet homme m'avait accosté, il disait quelque chose que je n'avais pu saisir, son air étrange m'avait fait peur, j'avais cru qu'il me menaçait et j'avais continué mon chemin, puis j'avais rencontré les Schupo et c'était tout. Il me posa la même question que les policiers: «Cet endroit est un lieu de rencontre connu. Vous êtes sûr que ce n'était pas plutôt votre ami? Une querelle d'amants? Les Schupo affirment que vous lui avez parlé-» Je niai et répétai mon histoire: en doctorat, etc. Cela dura un certain temps: il avançait ses questions d'un ton brutal, dur; plusieurs fois il essaya de me provoquer, mais je ne me laissai pas intimider, je savais que le mieux était de garder mon calme. Je commençais à être incommodé par une forte envie et enfin je demandai à aller aux W-C. Il ricana: «Non. Après», et continua. Enfin il balaya l'air de sa main. «D'accord, monsieur l'avocat. Allez vous asseoir dans le couloir. On reprendra plus tard». Je sortis du bureau et m'installai dans l'entrée. À part deux Schupo et un ivrogne endormi sur un banc, j'étais seul. Une ampoule clignotait de temps en temps. Tout était propre, net, calme. J'attendais. Quelques heures passèrent, je dus m'assoupir, la lumière de l'aube commençait à pâlir les carreaux de l'entrée, un homme entra. Il était vêtu avec goût, d'un costume rayé à la coupe élégante, avec un col amidonné et une cravate en tricot gris perle; au revers il arborait un insigne du Parti, et il serrait sous le bras une serviette de cuir noir; ses cheveux jais, épais, luisants de brillantine, étaient peignés droit en arrière, et bien que son visage demeurât fermé, ses yeux semblaient rire en me regardant. Il murmura quelques mots aux Schupo de garde; l'un d'eux le précéda dans le couloir et ils disparurent. Quelques minutes plus tard le Schupo revint et me fit signe de son gros doigt: «Toi, là. Par ici». Je me levai, m'étirai, et le suivis, réprimant fortement mon envie. Le Schupo me ramena à la pièce où j'avais été interrogé. L'inspecteur de la Kripo avait disparu; assis à sa place se trouvait le jeune homme bien mis, un bras à la manche amidonnée posé sur la table, l'autre rejeté négligemment derrière le dossier de la chaise. La serviette noire reposait près de son coude. «Entrez», fit-il poliment, mais fermement. Il m'indiqua la chaise devant la table: «Asseyez-vous, je vous en prie». Le Schupo referma la porte sur moi et je vins m'asseoir. J'entendais les bottes cloutées de l'homme cliqueter dans le couloir tandis qu'il s'éloignait. Le jeune homme élégant et poli avait une voix douce, mais qui cachait à peine son tranchant. «Mon confrère de la police criminelle, Halbey, vous prend pour un paragraphe 175. Êtes-vous un paragraphe 175?» Cela me semblait une question réelle et je répondis franchement: «Non». – «C'est ce que je crois aussi», dit-il. Il me regarda et me tendit la main par-dessus le bureau: «Je m'appelle Thomas Häuser. Enchanté». Je me penchai pour la serrer. Sa poignée était ferme, la peau était sèche et lisse, il avait les ongles parfaitement taillés. «Aue. Maximilien Aue». – «Oui, je sais. Vous avez de la chance, Herr Aue. Le Kriminalkommissar Halbey a déjà expédié un rapport préliminaire sur ce malheureux incident à la Staatspolizei, mentionnant votre implication présumée. Il était adressé en copie au Kriminalrat Meisinger. Savez-vous qui est le Kriminalrat Meisinger?» – «Non, je ne le sais pas». – «Le Kriminalrat Meisinger dirige le Bureau central du Reich pour le combat contre l'homosexualité et l'avortement. Il s'occupe donc des 175. C'est un homme fort désagréable. Un Bavarois». Il fit une pause. «Heureusement pour vous, le rapport du Kriminalkommissar Halbey est d'abord passé par mon bureau. J'étais de garde, ce soir. J'ai pu pour le moment bloquer la copie adressée au Kriminalrat Meisinger». – «C'est fort aimable de votre part». – «Oui, effectivement.

 

Voyez-vous, notre ami le Kriminalkommissar Halbey a formé des soupçons vous concernant. Mais le Kriminalrat Meisinger ne s'occupe pas de soupçons, il s'occupe de faits. Et il a des méthodes pour obtenir ces faits qui ne font pas l'unanimité à la Staatspolizei, mais qui s'avèrent généralement efficaces». Je secouai la tête: «Écoutez… Je ne comprends pas très bien de quoi vous parlez. Il doit s'agir d'un malentendu». Thomas fit claquer ses lèvres: «Pour le moment, vous avez raison. Il semblerait s'agir d'un malentendu. Ou peut-être plutôt d'une coïncidence malheureuse, si vous préférez, hâtivement interprétée par le zélé Kriminalkommissar Halbey». Je me penchai en avant en écartant les mains: «Voyons, tout ceci est idiot. Je suis étudiant, membre du Parti, de la S S»… Il me coupa la parole: «Je sais que vous êtes un membre du Parti et de la SS. Je connais très bien le professeur Höhn. Je sais parfaitement qui vous êtes». Je compris alors: «Ah. Vous êtes du SD». Thomas souriait amicalement: «C'est un peu ça, oui. En temps normal je travaille avec le Dr. Six, le remplaçant de votre professeur le Dr. Höhn. Mais en ce moment je suis détaché à la Staatspolizei comme assistant du Dr. Best, qui seconde der Chef dans l'élaboration du cadre juridique de la SP». Même alors je notai l'emphase marquée avec laquelle il prononçait les mots der Chef. «Vous êtes donc tous des docteurs, au Sicherheitsdienst?» lançai-je. Il sourit de nouveau, un sourire large et franc: «Presque». – «Alors vous êtes aussi docteur?» Il inclina la tête: «En droit». – «Je vois». – «Der Chef, par contre, n'est pas docteur. Mais il est beaucoup plus intelligent que nous autres. Il se sert de nos talents pour atteindre ses fins». – «Et quelles sont ces fins?» Thomas fronça les sourcils: «Qu'est-ce que vous étudiez, avec Höhn? La protection de l'État, bien entendu». Il se tut. Je restai silencieux, nous nous regardions. Il semblait attendre quelque chose. Il se pencha et appuya son menton sur une main, tapotant les ongles manucurés de l'autre sur la surface de la table. Enfin il demanda d'un air ennuyé: «La protection de l'État ne vous intéresse pas, Herr Aue?» J'hésitai: «Je ne suis pas docteur, moi»… – «Mais vous le serez bientôt». Quelques secondes de silence s'écoulèrent encore. «Je ne comprends pas ce que vous cherchez», dis-je enfin. – «Je ne cherche rien du tout, si ce n'est à vous éviter des ennuis inutiles. Vous savez, les rapports que vous avez rédigés pour le SD, à une époque, ont tout de suite été remarqués. Très bien écrits, synthétiques, informés par une Weltanschauung dont la rigueur ne fait aucun doute. C'est dommage que vous n'ayez pas poursuivi, mais bon, cela vous concerne. Quand même, lorsque j'ai vu le rapport du Kriminalkommissar Halbey, je me suis dit que ce serait une perte pour le national-socialisme. J'ai téléphoné au Dr. Best, je l'ai réveillé d'ailleurs, il était d'accord avec moi et m'a autorisé à passer ici, pour suggérer au Kriminalkommissar Halbey de limiter ses initiatives fâcheuses. Vous comprenez, on va ouvrir une enquête criminelle, comme il se doit quand il y a mort d'homme. De plus, un policier a été blessé. À tout le moins vous devriez en principe être cité à comparaître comme témoin. Étant donné l'emplacement du crime, un lieu de rendez-vous homosexuel notoire, le cas, même si je peux convaincre le Kriminalkommissar Halbey de modérer son zèle, sera automatiquement référé pour avis, tôt ou tard, aux services du Kriminalrat Meisinger. À ce moment-là, le Kriminalrat Meisinger s'intéressera à vous. Il se mettra à fouiller, comme l'animal grossier qu'il est. Quels que soient les résultats, cela laissera des traces indélébiles dans votre dossier personnel. Or il se trouve que le Reichsfuhrer-S S nourrit une obsession particulière envers l'homosexualité. Les homosexuels lui font peur, il les hait. Il croit qu'un homosexuel héréditaire peut contaminer des dizaines de jeunes hommes avec sa maladie, et que tous ces jeunes gens seront alors perdus pour la race. Il croit aussi que les invertis sont des menteurs congénitaux, qui croient en leurs propres mensonges, d'où il résulte une irresponsabilité mentale qui les rend incapables de loyauté, les fait bavarder à tort et à travers, et peut mener à la trahison. Ainsi, cette menace potentielle que représente l'homosexuel signifie que la question, pour le Reichsführer, n'est pas une question médicale, du ressort de la thérapie, mais une question politique, à traiter par les méthodes de la SP. Il s'est même récemment enthousiasmé pour la proposition d'un de nos meilleurs historiens du droit, le professeur et SS-Untersturmführer Eckhardt, que vous devez connaître, de revenir à l'ancien usage germanique consistant à noyer les efféminés dans une tourbière. Ceci, je serais le premier à le reconnaître, est un point de vue plutôt extrême et, bien que sa logique soit indéniable tout le monde ne voit pas les choses de manière aussi tranchée.

 

Le Führer lui-même, semblerait-il, reste plutôt indifférent sur cette question. Mais justement, le peu d'intérêt qu'il exprime à ce sujet laisse le champ libre au Reichsführer, avec ses idées disproportionnées, pour définir la politique actuelle. Ainsi, si le Kriminalrat Meisinger venait à former sur vous une opinion défavorable, même s'il ne parvenait pas à obtenir une condamnation sous les paragraphes 175 ou 175a du Code pénal, vous pourriez avoir toutes sortes d'ennuis. Il pourrait même advenir, si le Kriminalrat Meisinger insistait, qu'un ordre de détention préventive soit émis contre vous. J'en serais navré, le Dr. Best aussi». Je ne l'écoutais qu'à moitié car mon envie me reprenait, plus violemment que jamais, mais je réagis enfin: «Je ne comprends pas où vous voulez en venir. Êtes-vous en train de me faire une proposition?» – «Une proposition?» Thomas haussa les sourcils. «Mais pour qui donc nous prenez-vous? Pensez-vous réellement que le SD ait besoin de recourir au chantage pour son recrutement? Vous n'y songez pas. Non, continua-t-il avec un grand sourire amical, je suis simplement venu vous aider dans un esprit de camaraderie, comme un national-socialiste envers un autre. Bien sûr, ajouta-t-il avec un regard narquois, nous nous doutons que le professeur Höhn met ses étudiants en garde contre le SD, qu'il a dû vous décourager un peu, et c'est dommage. Saviez-vous que c'est lui qui m'a recruté? Il est devenu ingrat. Si jamais vous changiez d'avis sur nous, tant mieux. Je pense que si notre travail venait à vous apparaître sous un jour plus favorable, le Dr. Best serait heureux d'en discuter avec vous. Je vous invite à y songer. Mais cela n'a rien à voir avec ma démarche de ce soir». Je dois le dire, cette attitude si franche et directe m'a plu. J'étais très impressionné par la droiture, l'énergie, la tranquille conviction rayonnant de Thomas. Cela ne correspondait pas du tout à l'idée que je m'étais formé du SD. Mais déjà il se levait. «Vous allez sortir avec moi. Il n'y aura pas d'objections. Je vais informer le Kriminalkommissar Halbey que vous vous trouviez à cet endroit dans le cadre du service, et les choses en resteront là. Au moment voulu vous ferez une déposition en ce sens. Comme ça, tout sera parfaitement civilisé». Moi, je ne pouvais m'empêcher de songer aux cabinets; l'entretien achevé, Thomas patienta dans le couloir tandis que je me soulageais enfin. J'eus ainsi le loisir de réfléchir un peu: lorsque je sortis, je devais déjà avoir pris ma décision. Dehors, il faisait jour. Thomas me laissa dans la Kurfürstenstrasse en me serrant vigoureusement la main. «Je suis sûr qu'on se reverra bientôt. Tchüss!» Et c'est ainsi, le cul encore plein de sperme, que je me résolus à entrer au Sicherheitsdienst.

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