Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 1 sur 8 · partie 13/15

Pages du PDF

Les bienveillantes

TOCCATA Pour les morts

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

en Iraq ou en Iran, elle le fera certainement. Saracoglu est prudent, mais il

ne voudra pas laisser passer cette chance de récupérer d'anciens territoires

ottomans». – «Mais cela n'empiéterait-il pas sur notre Grossraum?» demandai-je. – «Pas du tout. Nous visons un Empire continental; nous

n'avons ni l'intérêt ni les moyens de nous encombrer de possessions

lointaines. Nous garderons les régions productrices de pétrole du Golfe

persique, bien évidemment, mais nous pourrons donner tout le reste du

Proche-Orient britannique à la Turquie». -»Et que ferait la Turquie pour

nous, en échange?» demanda Voss. – «Elle pourrait nous être très utile.

Stratégiquement, elle détient une position clef. Elle peut procurer des bases

navales et terrestres qui nous permettraient d'achever la réduction de la

présence britannique au Moyen-Orient. Elle pourrait aussi fournir des

troupes pour le front antibolchevique». – «Oui, fis-je, elle pourrait nous

envoyer un régiment oubykh, par exemple». Voss fut repris d'un fou rire

incontrôlable. Oberländer se fâchait: «Mais qu'est-ce que c'est que ces

histoires d'Oubykhs, à la fin? Je ne comprends pas». – «Je vous l'ai dit, c'est

une obsession du Dr. Voss. Il est désespéré parce qu'il rédige rapport sur

rapport mais que personne au commandement ne veut croire à l'importance

stratégique des Oubykhs. Ici, ils n'en tiennent que pour les Karatchaïs, les

Kabardes et les Balkars». – «Mais pourquoi rit-il, alors?» – «Oui, Doktor

Voss, pourquoi riez-vous? lui lançai-je très sérieusement. C'est nerveux, je

pense, fis-je à Oberländer. Tenez, Doktor Voss, reprenez du vin». Voss but

un peu et tenta de se maîtriser. «Moi, prononça Oberländer, je ne connais

pas assez cette question pour en juger». Il se tourna vers Voss: «Si vous

avez des rapports sur ces Oubykhs, je serai ravi de les lire». Voss hocha

nerveusement la tête: «Doktor Aue, dit-il, je vous saurais gré de changer de

sujet». – «Comme vous le souhaitez. De toute façon, le repas arrive». On

nous servit. Oberländer semblait énervé; Voss était très rouge. Pour relancer

la discussion, je demandai à Oberländer: «Vos Bergmänner sont-ils

efficaces dans la lutte contre les partisans?» – «Dans les montagnes, ils sont

redoutables. Certains nous rapportent des têtes ou des oreilles tous les jours.

Dans les plaines, ils ne valent guère mieux que nos propres troupes. Ils ont

brûlé plusieurs villages autour de Mozdok. J'essaie de leur expliquer que

c'est une mauvaise idée de le faire systématiquement, mais c'est comme un

atavisme. Et puis on a eu des problèmes de discipline assez sérieux:

désertion, surtout. Il semble que beaucoup d'entre eux ne se soient engagés

que pour rentrer à la maison; depuis que nous sommes au Caucase, il

n'arrêtent pas de filer. Mais j'ai fait fusiller devant les autres tous ceux qu'on

a rattrapés: je crois que ça les a un peu calmés. Et puis j'ai beaucoup de

Tchétchènes et de Daghestanais, chez eux, c'est encore aux mains des bolcheviques. Au fait, avez-vous entendu parler d'un soulèvement en

Tchétchénie? Dans les montagnes». – «Il y a des rumeurs, répondis-je. Une

unité spéciale attachée à l'Einsatzgruppe va essayer de parachuter des agents

pour prendre contact avec les rebelles». -»Ah, c'est très intéressant, fit

Oberländer. Il paraît qu'il y a des combats et que la répression est féroce.

Cela pourrait créer des possibilités pour nos forces. Comment pourrais-je en

savoir plus?» – «Je vous conseille de vous adresser à l'Oberführer

Bierkamp, à Vorochilovsk». – «Très bien. Et ici? Vous avez beaucoup de

problèmes, avec les partisans?» – «Pas trop. Il y a une unité qui sévit près

de Kislovodsk. Le détachement "Lermontov". C'est un peu la mode, ici, de

tout nommer Lermontov». Voss riait, de bon cœur maintenant: «Ils sont

actifs?» – «Pas réellement. Ils collent aux montagnes, ils ont peur de

descendre. Ils font surtout du renseignement pour l'Armée rouge. Ils

envoient des gamins compter les motos et les camions devant la

Feldkommandantur, par exemple». Nous finissions de manger; Oberländer

parlait encore de l'Ostpolitik de la nouvelle administration militaire: «Le

General Köstring est un très bon choix. Je pense qu'avec lui l'expérience a

des chances de réussir». – «Vous connaissez le Dr. Bräutigam?» demandai-

je. – «Herr Bräutigam? Bien sûr. Nous échangeons fréquemment des idées.

C'est un homme très motivé, très intelligent». Oberländer achevait son café

et s'excusa. Nous nous saluâmes et Voss le raccompagna. Je l'attendis en

fumant une cigarette. «Vous avez été odieux», me dit-il en se rasseyant. –

«Pourquoi donc?» – «Vous le savez très bien». Je haussai les épaules: «Ce

n'était pas bien méchant». – «Oberländer a dû penser qu'on se moquait de

lui». – «Mais effectivement, on se moquait de lui. Seulement voilà: il

n'osera jamais l'avouer. Vous connaissez aussi bien que moi les professeurs.

S'il reconnaissait son ignorance de la question oubykhe, cela pourrait nuire

à sa réputation de "Lawrence du Caucase"«. Nous sortîmes à notre tour du

casino. Il tombait une pluie fine et légère. «Ça y est, dis-je comme à moi-

même. C'est l'automne». Un cheval attaché devant la Feldkommandantur

hennit et s'ébroua. Les sentinelles avaient enfilé leurs capotes cirées. Dans

la rue Karl-Marx, l'eau coulait en petits ruisseaux le long de la pente. La

pluie s'intensifiait. Nous nous séparâmes devant nos quartiers en nous

souhaitant bonne nuit. Dans ma chambre, j'ouvris la porte-fenêtre et restai

un long moment à écouter le ruissellement de l'eau sur les feuilles des

arbres, sur les carreaux du balcon, sur le toit en tôle, sur l'herbe et la terre

humide.

Il plut trois jours d'affilée- Les sanatoriums se remplissaient de blessés,

transportés depuis Malgobek et Sagopchi, où notre nouvelle offensive sur

Groznyi achevait de se briser les reins sur une résistance acharnée.

Korsemann vint distribuer des médailles aux volontaires finlandais de la

«Wiking», de beaux gars blonds un peu égarés, décimés par les tirs croisés

dans le vallon de la Juruk, sous Nijny Kurp, La nouvelle administration

militaire du Caucase se mettait en place. Début octobre, par décret du

Generalquartiermeister Wagner, six raion cosaques, avec 160 000 habitants,

reçurent le nouveau statut d'«autogouvernement»; on devait officiellement

annoncer l'autonomie karatchaï lors d'une grande fête à Kislovodsk. Avec

les autres principaux officiers S S de la région je fus de nouveau convoqué à

Vorochilovsk par Korsemann et Bierkamp. Korsemann s'inquiétait de la

limitation des pouvoirs policiers S S dans les districts autogouvernés, mais

souhaitait poursuivre une politique renforcée de coopération avec la

Wehrmacht Bierkamp, lui, se montrait furieux; il traitait les Ostpolitiker de

tsaristes et de barons baltes: «Cette fameuse Ostpolitik n'est qu'une

résurrection de l'esprit de Tauroggen», clamait-il. En privé, Leetsch me fit

comprendre à mots couverts que Bierkamp se rongeait les sangs à cause des

chiffres d'exécutions des Kommandos, qui ne dépassaient plus les quelques

dizaines par semaine: les Juifs des régions occupées avaient tous été

liquidés, à part quelques artisans réservés par la Wehrmacht pour servir de

cordonniers et de tailleurs; des partisans et des communistes, on en attrapait

peu; quant aux minorités nationales et aux Cosaques, la majorité de la

population, ils se trouvaient maintenant quasi intouchables. Je considérai

cet état d'esprit bien étroit de la part de Bierkamp, mais je pouvais le

comprendre: à Berlin, on jugeait de l'efficacité des Einsatzgruppen sur leurs

chiffres, et une baisse d'activité pouvait être interprétée comme un manque

d'énergie de la part du Kommandant. Pourtant, le groupe ne restait pas

inactif. À Elista, aux confins de la steppe kalmouke, on formait un Sk

«Astrachan» en vue de la prise de cette ville; dans la région de Krasnodar,

ayant accompli toutes les autres tâches prioritaires, le Sk 10a liquidait les

asiles pour débiles, hydrocéphales et dégénérés, en se servant surtout d'un

camion à gaz. À Maïkop, la 17e armée relançait son offensive vers Touapsé,

et le Sk 11 devait contribuer à réprimer une intense guérilla dans les

montagnes, en terrain très accidenté et rendu encore plus difficile par la

pluie persistante. Le 10 octobre, je fêtai mon anniversaire au restaurant avec

Voss, mais sans l'en informer; le lendemain, nous accompagnions une bonne partie de l'AOK à Kislovodsk pour célébrer l'Uraza Baïram, la rupture du

jeûne qui clôt le mois de ramadan. Ce fut une espèce de triomphe. Dans un

grand champ en dehors de la ville, l'imam des Karatchaïs, un vieillard ridé à

la voix ferme et claire, menait une longue prière collective; face aux

collines proches, des centaines de casquettes, de calottes, de chapeaux ou de

bonnets en fourrure, en rangs serrés, s'abaissaient au sol et se relevaient au

rythme de sa mélopée. Après, sur une estrade décorée de drapeaux

allemands et musulmans, Köstring et Bräutigam, leurs voix amplifiées par

un haut-parleur de PK, proclamèrent l'établissement du District autonome

karatchaï. Des acclamations et des coups de fusil ponctuaient chaque

phrase. Voss, les mains dans le dos, traduisait le discours de Bräutigam;

Köstring lut le sien directement en russe, et se vit ensuite lancé en l'air, à

plusieurs reprises, par des jeunes gens enthousiastes. Bräutigam avait

présenté le cadi Baïramukov, un paysan antisoviétique, comme nouveau

chef du district: le vieillard, vêtu d'une tcherkesska et d'un bechmet et coiffé

d'une énorme papakh en mouton blanc, remercia solennellement

l'Allemagne d'avoir délivré les Karatchaïs du joug russe. Un jeune enfant

mena devant l'estrade un superbe cheval blanc de Kabardie, le dos recouvert

d'un sumak daghestanais aux couleurs chatoyantes. Le cheval s'ébroua,

l'ancien expliqua qu'il s'agissait d'un présent du peuple karatchaï au chef des

Allemands, Adolf Hitler; Köstring le remercia et l'assura que le cheval

serait convoyé au Führer, à Vinnitsa en Ukraine. Alors des jeunes

montagnards en costume traditionnel portèrent Köstring et Bräutigam sur

leurs épaules sous les vivats des hommes, les hululements des femmes, et

les salves redoublées des pétoires. Voss, rouge de plaisir, regardait cela avec

ravissement. Nous suivîmes la foule: au fond du champ, une petite armée de

femmes chargeaient de victuailles des longues tables dressées sous des

auvents. Des quantités invraisemblables de viande de mouton, qu'on servait

avec le bouillon, mijotaient dans de grands chaudrons en fonte; il y avait

aussi du poulet bouilli, de l'ail sauvage, du caviar et des manti, sortes de

raviolis caucasiens; les femmes karatchaïs, certaines ravissantes et rieuses,

ne cessaient de pousser de nouveaux plats devant les convives; les jeunes

gars restaient agglutinés sur le côté, chuchotant furieusement, tandis que

leurs aînés, assis, mangeaient. Köstring et Bräutigam siégeaient sous un

dais avec les anciens, devant le cheval de Kabardie qu'on semblait avoir

oublié et qui, traînant sa longe, allait renifler les plats sous les rires des

spectateurs. Des musiciens montagnards chantaient de longues complaintes accompagnés de petits instruments à cordes assez aigus; plus tard, ils furent

rejoints par des percussionnistes et la musique devint furieuse, endiablée, on

forma un grand cercle et les hommes jeunes, dirigés par un maître de

cérémonie, dansèrent la lesghinka, nobles, splendides, virils, puis d'autres

danses encore, avec des couteaux, d'une virtuosité stupéfiante. On ne servait

pas d'alcool, mais la plupart des convives allemands, échauffés par les

viandes et les danses, étaient comme ivres, écarlates, suants, surexcités. Les

Karatchaïs saluaient les mouvements de danse les mieux réussis par des

fusillades et cela forçait l'excitation au paroxysme. Mon cœur battait à tout

rompre; avec Voss, je tapais des pieds et des mains, je criais comme un fou

dans le cercle des spectateurs. La nuit venue, on apporta des flambeaux et

cela continua; lorsqu'on se sentait trop fatigué, on retournait aux tables boire

du thé et manger un peu. «Les Ostpolitiker ont bien réussi leur coup!

m'écriai-je à l'adresse de Voss. Cela convaincrait n'importe qui». Mais les

nouvelles du front n'étaient pas bonnes. À Stalingrad, en dépit des bulletins

militaires qui annonçaient quotidiennement une percée décisive, la 6e

armée, d'après l'Abwehr, s'était complètement enlisée au centre-ville. Les

officiers qui revenaient de Vinnitsa affirmaient qu'il régnait au GQG une

atmosphère déplorable, et que le Führer ne parlait presque plus aux

généraux Keitel et Jodl, qu'il avait bannis de sa table. De sinistres rumeurs

couraient dans les cercles militaires, que Voss me rapportait parfois: le

Führer était nerveusement à bout, il piquait de folles crises de rage et

prenait des décisions contradictoires, incohérentes; les généraux

commençaient à perdre confiance. C'était certainement exagéré, mais je

trouvais le fait que de tels bruits se répandent dans l'armée inquiétant, et j'en

faisais état au chapitre Moral de la Wehrmacht, Hohenegg était de retour,

mais sa conférence se tenait à Kislovodsk, et je ne l'avais pas encore vu; au

bout de quelques jours il m'envoya un billet pour m'inviter à dîner. Voss, lui,

était allé rejoindre le IIIe corps blindé à Prokhladny; von Kleist préparait

une nouvelle offensive en direction de Naltchik et d'Ordjonikidze, et il

voulait la suivre de près pour sécuriser les bibliothèques et les instituts. Ce

même matin, le Leutnant Reuter, un adjoint de von Gilsa, passa dans mon

bureau: «On a un cas curieux que vous devriez voir. Un vieux, qui s'est

présenté ici tout seul. Il raconte des choses étranges et dit qu'il est juif.

L'Oberst a proposé que vous l'interrogiez». – «Si c'est un Juif, il faudrait

l'envoyer au Kommando». – «Peut-être. Mais vous ne voulez pas le voir? Je

vous assure qu'il est étonnant». Une ordonnance m'amena l'homme. C'était un vieillard de grande stature, avec une longue barbe blanche, encore

visiblement vigoureux; il portait une tcherkesska noire, des bottines en cuir

souple avec des galoches de paysan caucasien, et une belle calotte brodée,

violet, bleu et or. Je lui fis signe de s'asseoir et, un peu mécontent, demandai

à l'ordonnance: «Il ne parle que le russe, j'imagine? Où est le Dolmetscher!»

Le vieux me regarda avec des yeux perçants et me dit dans un grec

classique bizarrement accentué mais compréhensible: «Tu es un homme

éduqué, je vois. Tu dois savoir le grec.» Interloqué, je congédiai

l'ordonnance et répondit: «Oui, je connais le grec. Et toi, comment se fait-il

que tu parles cette langue?» Il ne prêta pas attention à ma question. «Mon

nom est Nahum ben Ibrahim, de Magaramkend dans la goubernatoria de

Derbent. Pour les Russes, j'ai pris le nom de Chamiliev, en honneur du

grand Chamil avec qui mon père s'est battu. Et toi, quel est ton nom?» – «Je

m'appelle Maximilien. Je viens d'Allemagne». – «Et qui était ton père?» Je

souris: «En quoi est-ce que mon père t'intéresse, vieillard?» – «Comment

veux-tu que je sache à qui je m'adresse si je ne connais pas ton père?» Son

grec, je l'entendais maintenant, comportait des tournures tout à fait

inhabituelles; mais j'arrivais à le comprendre. Je lui dis le nom de mon père

et il eut l'air satisfait. Puis je lui demandai: «Si ton père s'est battu avec

Chamil, tu dois être bien vieux». – «Mon père est mort glorieusement à

Dargo après avoir tué des dizaines de Russes. C'était un homme très pieux,

et Chamil respectait sa religion. Il disait que nous, les Dagh-Chufuti,

croyions mieux en Dieu que les musulmans. Je me souviens du jour où il l'a

déclaré devant ses murid, à la mosquée de Vedeno». – «C'est impossible! Tu

n'as pas pu connaître Chamil toi-même. Montre-moi ton passeport». Il me

tendit un document et je le feuilletai rapidement.

 

«Regarde toi-même! C'est écrit ici que tu es né en 1866. À cette époque,

Chamil était déjà aux mains des Russes, à Kalouga». Il me reprit calmement

le passeport des mains et le serra dans une poche intérieure. Ses yeux

semblaient pétiller d'humour et de malice. «Comment veux-tu qu'un pauvre

tchinovnik» – il employa le terme russe – «de Derbent, un homme qui n'a

même pas fini l'école primaire, sache quand je suis né? Il a compté

soixante-dix ans à la date où il a établi ce papier, sans rien me demander.

Mais je suis bien plus vieux. Je suis né avant que Chamil ne soulève les

tribus. J'étais déjà un homme lorsque mon père est mort à Dargo, tué par ces

chiens russes. J'aurais pris sa place auprès de Chamil, mais j'étudiais déjà la Loi, et Chamil m'a dit qu'il avait suffisamment de guerriers, mais qu'il lui

fallait aussi des hommes savants». Je ne savais absolument pas quoi penser;

il semblait convaincu de ses dires, mais c'était assez extraordinaire: il aurait

eu au moins cent vingt ans. «Et le grec? demandai-je à nouveau. Où l'as-tu

appris?» – «Le Daghestan, ce n'est pas la Russie, jeune officier. Avant que

les Russes ne les tuent sans pitié, les hommes les plus savants du monde

vivaient au Daghestan, des musulmans et des Juifs. On venait de l'Arabie,

du Turkestan, et même de la Chine pour les consulter. Et les Dagh-Chufuti

ne sont pas les Juifs pouilleux de la Russie. La langue de ma mère, c'est le

farsi, et tout le monde parle turc. J'ai appris le russe pour faire du

commerce, car comme disait le Rabbi Eliezer la pensée de Dieu ne remplit

pas le ventre. L'arabe, je l'ai étudié avec les imams des medressehs du

Daghestan, et le grec, comme l'hébreu, dans les livres. Je n'ai jamais appris

cette langue des Juifs de Pologne qui n'est que de l'allemand, une langue de

niemtsy». – «Ainsi, tu es vraiment un homme savant». – «Ne te moque pas

de moi, meirakion. Moi aussi, j'ai lu votre Platon et votre Aristote. Mais je

les ai lus avec Moïse de Leon, ce qui fait une grande différence». Depuis un

moment, je fixais sa barbe, taillée au carré, et surtout sa lèvre supérieure

rasée. Quelque chose m'intriguait: sous son nez, sa lèvre était lisse, sans le

creux habituel au centre. «Comment se fait-il que ta lèvre soit comme cela?

Je n'ai jamais vu ça». Il se frotta la lèvre: «Ça? Quand je suis né, l'ange ne

m'a pas scellé les lèvres. Ainsi, je me souviens de tout ce qui s'est passé

avant». – «Je ne comprends pas». -»Pourtant tu es instruit. Tout cela est

écrit dans le Livre de la création de l'enfant des Petits Midraschim. Au

début, les parents de l'homme s'accouplent. Cela crée une goutte dans

laquelle Dieu introduit l'esprit de l'homme. Ensuite, l'ange conduit la goutte

le matin, au Paradis, et le soir, en Enfer, puis il lui montre où elle vivra sur

terre et où elle sera enterrée lorsque Dieu rappellera l'esprit qu'il y a mis.

Ensuite, il est écrit ceci. Excuse-moi si je récite mal, mais je dois traduire de

l'hébreu que tu ne connais pas: Mais l'ange ramène toujours la goutte dans

le corps de sa mère et le saint, loué soit-il, ferme derrière les portes et les

verrous. Et le saint, loué soit-il, lui dit: Tu iras jusque-là, et pas plus loin. Et

l'enfant reste dans les flancs de la mère pendant neuf mois. Ensuite il est

écrit: L'enfant mange de tout ce que mange sa mère, boit de tout ce que boit

sa mère et n'élimine pas d'excréments, car s'il le faisait, il ferait mourir sa

mère. Et ensuite il est écrit: Et lorsque vient le moment où il doit venir au

monde, l'ange se présente devant lui et lui dit:

Sors, car le moment est venu de ton apparition au monde. Et l'esprit de

l'enfant répond: J'ai déjà dit devant celui qui fut là que je suis satisfait du

monde dans lequel j'ai vécu. Et l'ange lui répond: Le monde dans lequel je

t'amène est beau. Et ensuite: Malgré toi, tu as été formé dans le corps de ta

mère, et malgré toi, tu es né pour venir au monde. Aussitôt l'enfant se met à

pleurer. Et pourquoi pleure-t-il? À cause du monde dans lequel il avait vécu

et qu'il est obligé de quitter. Et dès qu'il est sorti, l'ange lui donne un coup

sur le nez et éteint la lumière au-dessus de sa tête, il fait sortir l'enfant

malgré lui et l'enfant oublie tout ce qu'il a vu. Et dès qu'il sort, il commence

à pleurer. Ce coup sur le nez dont parle le livre, c'est cela: l'ange scelle les

lèvres de l'enfant et ce sceau laisse une marque. Mais l'enfant n'oublie pas

tout de suite. Quand mon fils avait trois ans, il y a longtemps, je l'ai surpris

la nuit près du berceau de sa petite sœur: "Parle-moi de Dieu", lui disait-il.

"Je suis en train d'oublier." C'est pour cela que l'homme doit tout

réapprendre sur Dieu par l'étude, et c'est pour cela que les hommes

deviennent méchants et se tuent les uns les autres. Mais moi, l'ange m'a fait

sortir sans me sceller les lèvres, comme tu le vois, et je me souviens de

tout». – «Alors, tu te souviens de l'endroit où tu vas être enterré?» lui

demandai-je. Il eut un grand sourire: «C'est bien pour cela que je suis venu

ici te voir». – «Et c'est loin d'ici?» – «Non. Je peux te le montrer, si tu

veux». Je me levai et pris mon calot: «Allons-y». En sortant, je demandai

un Feldgendarme à Reuter; il m'envoya à son chef de compagnie qui

désigna un Rottwachtmeister: «Hanning! Tu accompagnes le

Hauptsturmführer et tu fais ce qu'il te dit». Hanning prenait son casque et

épaulait son fusil; il devait approcher la quarantaine; sa grande demi-lune

de métal rebondissait sur sa poitrine étroite. «Il nous faudrait une pelle,

aussi», ajoutai-je. Dehors, je me tournai vers le vieux: «Par où?» Il leva le

doigt vers le Matchouk dont le sommet, pris dans quelques nuages, semblait

cracher de la fumée: «Par là». Suivi de Hanning, nous gravîmes les rues

jusqu'à la dernière, celle qui ceinture le mont; là, le vieux indiqua la droite,

en direction du Proval. Des pins bordaient la route et à un endroit un petit

chemin partait dans les arbres. «C'est par là», dit le vieux. – «Tu es sûr que

tu n'es jamais venu ici?» lui demandai-je. Il haussa les épaules. Le chemin

montait en serpentant et la côte était raide. Le vieux marchait devant d'un

pas leste et assuré; derrière, la pelle sur l'épaule, Hanning soufflait comme

un bœuf. Lorsque nous sortîmes des arbres, je vis que le vent avait chassé

les nuages du sommet. Un peu plus loin je me retournai. Le Caucase barrait l'horizon. Il avait plu durant la nuit, et la pluie avait enfin balayé la nuée

omniprésente de l'été, révélant les montagnes, nettes, majestueuses.

 

«Arrête de rêvasser», me lança le vieux. Je me remis en marche. Nous

grimpâmes environ une demi-heure. Mon cœur battait la chamade, j'étais

essoufflé, Hanning aussi; le vieux, lui, semblait aussi frais qu'un jeune

arbre. Enfin nous atteignîmes une sorte de terrasse herbeuse, à une petite

centaine de mètres du sommet. Le vieux s'avança et contempla la vue.

C'était la première fois que je voyais réellement le Caucase. Souveraine, la

chaîne se déroulait comme une immense muraille inclinée, jusqu'aux fonds

de l'horizon, on pouvait croire qu'en plissant les yeux on verrait les derniers

monts plonger dans la mer Noire, loin sur la droite, et à main gauche dans la

Caspienne. Les côtes étaient bleues, surplombées de crêtes aux teintes jaune

pâle, blanchâtres; l'Elbrous blanc, un bol de lait retourné, couronnait les

pics; un peu plus loin, le Kazbek se hissait au-dessus de l'Ossétie. C'était

beau comme une phrase de Bach. Je regardais, je ne disais rien. Le vieux

tendit la main vers l'est: «Là, après le Kazbek, c'est déjà la Tchétchénie, et

après, là, c'est le Daghestan». – «Et ta tombe, elle est où?» Il examina la

terrasse plane et fit quelques pas. «Là», dit-il enfin en frappant le sol du

pied. Je regardai de nouveau les montagnes: «C'est un bel endroit pour être

enterré, tu ne penses pas?» fis-je. Le vieux avait un sourire immense, ravi:

«N'est-ce pas?» Je commençais à me demander s'il ne s'était pas moqué de

moi. «Tu l'as vraiment vu?» – «Bien sûr!» fit-il avec indignation. Mais

j'avais l'impression qu'il riait dans sa barbe. «Alors, creuse», dis-je. –

«Comment ça, creuse? Tu n'as pas honte, meirakiskel Sais-tu quel âge j'ai?

Je pourrais être le grand-père de ton grand-père! Je te maudirais plutôt que

creuser». Je haussai les épaules et me tournai vers Hanning qui attendait

toujours avec la pelle. «Hanning. Creusez». – «Creuser, Herr

Hauptsturmführer? Creuser quoi?» – «Une tombe, Rottwachtmeister. Là». Il

fit un signe de la tête: «Et le vieux? Il ne peut pas creuser, lui?» – «Non.

Allez, commencez». Hanning posa son fusil et son casque dans l'herbe et se

dirigea vers l'endroit indiqué. Il cracha dans ses mains et commença à

creuser. Le vieux regardait les montagnes. J'écoutai le bruissement du vent,

la vague rumeur de la ville à nos pieds, j'entendais aussi le son de la pelle

heurtant la terre, la chute des mottes rejetées, les ahanements de Hanning.

Je regardai le vieux: il se tenait face aux montagnes et au soleil, et

murmurait quelque chose. Je regardai de nouveau les montagnes. Les variations subtiles et infinies du bleu qui teintait les flancs devaient pouvoir

se lire comme une longue ligne de musique, rythmée par les crêtes.

Hanning, qui avait ôté sa plaque de col et sa veste, creusait assez

méthodiquement et en était maintenant au niveau des genoux. Le vieux se

tourna vers moi avec un air enjoué: «Ça avance?» Hanning s'était arrêté de

creuser et soufflait, appuyé sur la pelle. «Ça ne suffit pas, Herr

Hauptsturmführer?» demanda-t-il. Le trou semblait maintenant de la bonne

longueur mais ne faisait qu'un demi-mètre de profondeur. Je me tournai vers

le vieux: «Ça te suffit?» – «Tu plaisantes! Tu ne vas pas me faire une tombe

de pauvre, à moi, Nahum ben Ibrahim! Quand même, tu n'es pas un

nêpios». – «Désolé, Hanning. Il faut creuser encore». – «Dites, Herr

Hauptsturmführer, me questionna-t-il avant de se remettre au travail, vous

lui parlez en quelle langue? C'est pas du russe, ça». – «Non, c'est du grec.»

– «C'est un Grec?! Je croyais que c'était un Juif?» – «Allez, creusez». Il se

remit à l'œuvre avec un juron. Au bout d'une vingtaine de minutes il s'arrêta

de nouveau en soufflant très fort. «Vous savez, Herr Hauptsturmführer,

normalement on est deux pour faire ça. Je ne suis plus tout jeune». –

«Passez-moi la pelle et sortez de là». À mon tour, j'ôtai mon calot et ma

vareuse et je pris la place de Hanning dans la fosse. Creuser, ce n'était pas

quelque chose dont j'avais l'expérience. Il me fallut plusieurs minutes pour

trouver mon rythme. Le vieux s'était penché sur moi: «Tu t'y prends très

mal. On voit que tu as passé ta vie dans les livres. Chez nous, même les

rabbins savent construire une maison. Mais tu es un bon garçon. J'ai bien

fait de m'adresser à toi». Je creusai, il fallait rejeter la terre assez haut

maintenant, une bonne partie retombait dans le trou. «Ça va comme ça?»

demandai-je enfin. – «Encore un peu. Je veux une tombe aussi confortable

que le ventre de ma mère». – «Hanning, appelai-je, venez me relayer». La

fosse était maintenant à hauteur de poitrine et il dut m'aider à sortir. Je me

rhabillai et fumai tandis que Hanning se remettait à creuser. Je regardai

encore les montagnes, je ne m'en lassais pas. Le vieux regardait aussi. «Tu

sais, j'étais déçu de ne pas être enterré dans ma vallée, auprès du Samur, dit-

il. Mais maintenant je comprends que l'ange est sage. Ici, c'est un bel

endroit». -

 

«Oui», dis-je. Je jetai un regard de côté: le fusil de Hanning gisait sur

l'herbe près de son casque, comme abandonné. Lorsque la tête de Hanning

dépassa juste du sol, le vieux se déclara satisfait. J'aidai Hanning à ressortir. «Et maintenant?» demandai-je. – «Maintenant, tu dois me mettre dedans.

Eh, quoi? Tu ne crois pas que Dieu va m'envoyer la foudre?» Je me tournai

vers Hanning: «Rottwachtmeister. Remettez votre uniforme et fusillez cet

homme». Hanning rougit, cracha au sol et jura. «Qu'y a-t-il?» – «Sauf votre

respect, Herr Hauptsturmführer, pour les tâches spéciales, je dois avoir un

ordre de mon supérieur». – «Le Leutnant Reuter vous a mis à ma

disposition». Il hésita: «Bon, d'accord», dit-il enfin. Il remit sa veste, sa

grande plaque et son casque après s'être brossé le pantalon, et empoigna son

fusil. Le vieux s'était placé au bout de la tombe, face aux montagnes, et

souriait toujours. Hanning épaula son fusil et le dirigea vers la nuque du

vieux. Je me sentis soudain pris d'angoisse, «Attendez!» Hanning baissa son

fusil et le vieux tourna la tête vers moi. «Et ma tombe à moi, lui demandai-

je, tu l'as vue aussi?» Il sourit: «Oui» Ma respiration sifflait, je devais être

blême, une vaine angoisse m'envahissait: «Elle se trouve où?» Il continuait

à sourire: «Ça, je ne te le dirai pas». – «Tirez!» criai-je à Hanning. Hanning

leva le fusil et tira. Le vieux tomba comme une poupée dont on a sectionné

les fils, d'un coup. Je m'approchai de la fosse et me penchai: il gisait au fond

comme un sac, la tête tournée de côté, souriant toujours un peu dans sa

barbe éclaboussée de sang; ses yeux ouverts, dirigés vers la paroi de terre,

riaient aussi. Je tremblais. «Refermez ça», ordonnai-je sèchement à

Hanning. Au pied du Matchouk, je renvoyai Hanning à l'A OK et me rendis

par la galerie Académique aux bains Pouchkine, que la Wehrmacht avait

partiellement réouverts pour ses convalescents. Là, je me mis nu et plongeai

mon corps dans l'eau brûlante, brunâtre et sulfureuse. Je restai un long

moment puis me rinçai sous une douche froide. Ce traitement me revigora

le corps et l'âme: ma peau était marbrée de rouge et de blanc, je me sentais

éveillé, presque léger. Je retournai à mes quartiers et m'allongeai une heure,

les pieds croisés sur le divan, face à la porte-fenêtre ouverte. Puis je me

changeai et descendis à l'A OK chercher la voiture que j'avais demandée le

matin. En route, je fumai et contemplai les volcans, les montagnes douces et

bleues du Caucase, Le soir tombait déjà, c'était l'automne. À l'entrée de

Kislovodsk la route passait le Podkoumok; en bas, des charrettes de paysans

traversaient la rivière à gué; la dernière, une planche posée sur roues, était

tirée par un chameau aux longs poils et au cou épais. Hohenegg m'attendait

au casino. «Vous avez l'air en pleine forme», me lança-t-il en me voyant –

«Je renais. Mais j'ai eu une journée curieuse,» – «Vous me raconterez ça».

Deux bouteilles de vin blanc du Palatinat attendaient à côté de la table dans des seaux à glace: «Je me suis fait envoyer ça par ma femme». – «Docteur,

vous êtes un diable d'homme.» Il déboucha la première: le vin était frais et

mordait la langue, laissant derrière lui la caresse du fruit. «Comment va

votre conférence?» lui demandai-je, – «Très bien. Nous avons passé en

revue le choléra, le typhus et la dysenterie, et en venons maintenant au

douloureux sujet des engelures».

 

«Ce n'est pas encore la saison». – «Ça va bientôt l'être. Et vous?» Je lui

narrai l'histoire du vieux Bergjude. «Un sage, ce Nahum ben Ibrahim,

commenta-t-il lorsque j'eus fini. Nous pouvons l'envier». – «Vous avez sans

doute raison». Notre table était placée tout contre une cloison; derrière se

trouvait une cabine privée, d'où émanaient des rires et des éclats de voix

indistincts. Je bus encore un peu de vin. «Néanmoins, ajoutai-je, je vous

avoue que j'ai du mal à le comprendre». – «Moi, pas du tout, affirma

Hohenegg. Voyez-vous, il y a à mon sens trois attitudes possibles devant

cette vie absurde. D'abord l'attitude de la masse, hoïpolloï, qui refuse

simplement de voir que la vie est une blague. Ceux-là n'en rient pas, mais

travaillent, accumulent, mastiquent, défèquent, forniquent, se reproduisent,

vieillissent et meurent comme des bœufs attelés à la charrue, idiots comme

ils ont vécu. C'est la grande majorité. Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui

savent que la vie est une blague et qui ont le courage d'en rire, à la manière

des taoïstes ou de votre Juif. Enfin, il y a ceux, et c'est si mon diagnostic est

exact votre cas, qui savent que la vie est une blague, mais qui en souffrent.

C'est comme votre Lermontov, que j'ai enfin lu: Jizn takaïa poustaïa i

gloupaïa choutka, écrit-il». Je connaissais maintenant assez de russe pour

comprendre et compléter: «Il aurait dû ajouter: i groubaïa, "une blague vide,

idiote et sale"«. – «Il l'a certainement pensé. Mais c'aurait ruiné la

scansion». – «Ceux qui ont cette attitude savent pourtant que la précédente

existe», dis-je. – «Oui, mais ils ne parviennent pas à l'assumer». Les voix de

l'autre côté de la cloison étaient devenues plus nettes: une serveuse avait

laissé ouvert le rideau de la cabine en ressortant. Je reconnus les intonations

grossières de Turek et de son comparse Pfeiffer. «Des femmes comme ça,

ça devrait être interdit à la S S!» criaillait Turek. – «Ça l'est. Il devrait être

dans un camp de concentration, pas dans un uniforme», répondit Pfeiffer.

«Oui, fit une autre voix, mais il faut des preuves». – «On les a vus, dit

Turek. L'autre jour, derrière le Matchouk. Ils ont quitté la route pour aller

faire leurs choses dans les bois». – «Vous en êtes sûr?» -»Je vous en donne ma parole d'officier». – «Et vous l'avez bien reconnu?» – «Aue? Il était

aussi près de moi que vous l'êtes maintenant». Les hommes se turent

subitement. Turek se retourna lentement et me vit debout dans l'entrée de la

cabine. Son visage cramoisi se vida de son sang. Pfeiffer, au bout de la

table, jaunissait. «Il est bien regrettable que vous usiez aussi légèrement de

votre parole d'officier, Hauptsturmführer, dis-je distinctement, d'une voix

égale et neutre. Cela la dévalue. Toutefois, il est encore temps de retirer vos

paroles infâmes. Je vous préviens: si vous ne le faites pas, nous nous

battrons». Turek s'était levé en repoussant brutalement sa chaise. Un tic

absurde lui déformait les lèvres, lui donnant un air encore plus veule et

désemparé que d'habitude. Il cherchait les yeux de Pfeiffer: celui-ci

l'encouragea d'un signe de tête. «Je n'ai rien à retirer», grinça-t-il d'une voix

blanche. Il hésitait encore à aller jusqu'au bout. J'étais empli d'une forte

exaltation; mais ma voix restait calme, précise. «En êtes-vous bien sûr?» Je

voulais le pousser, l'enflammer et refermer toutes les portes derrière lui. «Je

ne serai pas aussi facile à tuer qu'un Juif désarmé, soyez-en certain». Ces

paroles provoquèrent un tumulte. «On insulte la S S!» braillait Pfeiffer.

Turek était blême, il me regardait comme un taureau enragé, sans rien dire.

«Très bien, alors, dis-je. Je vous enverrai quelqu'un tout à l'heure aux

bureaux du Teilkommando». Je tournai les talons et sortis du restaurant.

Hohenegg me rattrapa sur les marches:

 

«Ce n'est pas bien malin, ce que vous avez fait là. Lermontov vous est

décidément monté à la tête». Je haussai les épaules. «Docteur, je vous crois

un homme d'honneur. Serez-vous mon second?» Ce fut son tour de hausser

les épaules. «Si vous le souhaitez. Mais c'est idiot» Je lui tapai amicalement

sur l'épaule. «Ne vous en faites pas! Tout se passera bien. Mais n'oubliez

pas votre vin, nous en aurons besoin». Il me mena à sa chambre et nous

achevâmes la première bouteille. Je lui parlai un peu de ma vie et de mon

amitié pour Voss: «Je l'apprécie beaucoup. C'est un type étonnant. Mais cela

n'a rien à voir avec ce que s'imaginent ces porcs». Puis je l'envoyai aux

bureaux du Teilkommando et entamai la seconde bouteille en l'attendant,

fumant et regardant le soleil d'automne jouer sur le grand parc et les flancs

du Maloe Sedlo. Il revint de sa course au bout d'une heure. «Je vous

préviens, dit-il de but en blanc, ils trament un sale coup». – «Comment

cela?» – «Je suis entré au Kommando et je les ai entendus beugler. J'ai raté

le début de la conversation, mais j'ai entendu le gros dire: "Comme ça nous ne prendrons pas de risques. De toute façon il ne mérite rien d'autre." Puis

votre adversaire, celui qui a une tête de Juif, c'est ça?, a répondu. "Et son

témoin?" L'autre criait: "Tant pis pour lui aussi." Après ça je suis entré et ils

se sont tus. À mon avis ils s'apprêtent tout bonnement à nous massacrer.

Vous parlez d'un honneur SS». – «Ne vous inquiétez pas, docteur. Je

prendrai mes précautions. Vous vous êtes mis d'accord pour les

arrangements?» – «Oui. Nous les rejoindrons demain soir à six heures à la

sortie de Jeleznovodsk et nous irons trouver une balka isolée. Le mort, on le

mettra sur le compte des partisans qui rôdent par là-bas». -»Oui, la bande à

Poustov. C'est une bonne idée. Si nous allions manger?»

 

Je rentrai à Piatigorsk après avoir mangé et bu de bon cœur. Hohenegg,

durant le dîner, avait été maussade: je voyais qu'il désapprouvait mon action

et toute cette histoire. Moi, j'étais toujours étrangement exalté; c'était

comme si un grand poids avait été ôté de mes épaules. Turek, j'allais

l'abattre avec plaisir; mais il fallait que je songe à déjouer le piège que lui et

Pfeiffer voulaient me tendre. Une heure après mon retour, on frappa à ma

porte. C'était une ordonnance du Kommando, qui me tendait un papier.

«Désolé de vous déranger si tard, Herr Hauptsturmführer. C'est un ordre

urgent du Gruppenstab». Je déchirai le pli: Bierkamp me convoquait à huit

heures, avec Turek. Quelqu'un avait vendu la mèche. Je renvoyai

l'ordonnance et m'effondrai sur le divan. J'avais l'impression d'être poursuivi

par une malédiction: ainsi, quoi que je fasse, toute action pure me serait

interdite! Je croyais voir le vieux Juif, dans sa tombe sur le Matchouk, qui

se riait de moi. Vidé, je fondis en larmes et m'endormis en pleurant, tout

habillé.

 

Le lendemain matin je me présentai à l'heure dite à Vorochilovsk. Turek

était venu séparément. Nous nous tînmes au garde-à-vous devant le bureau

de Bierkamp, côte à côte, sans autre témoin. Bierkamp en vint droit au fait:

«Meine Herren. Il est parvenu jusqu'à moi que vous vous seriez adressés en

public des paroles indignes d'officiers S S, et que, pour résoudre votre

querelle, vous prévoyiez de vous livrer à une action formellement interdite

par le règlement, qui aurait en outre privé le groupe de deux éléments

valables et difficiles à remplacer; car vous pouvez être certains que le

survivant se serait immédiatement vu traduire devant une cour de la S S et

de la police, et aurait été condamné à la peine capitale ou à un camp de

concentration. Je vous rappelle que vous êtes ici pour servir votre Führer et votre Volk, et non pour assouvir vos passions personnelles: si vous déposez

vos vies, vous le ferez pour le Reich. En conséquence je vous ai convoqués

ici tous les deux afin que vous vous fassiez des excuses et vous réconciliiez.

J'ajoute que c'est un ordre». Ni Turek ni moi ne répondîmes. Bierkamp

regarda Turek:

 

«Hauptsturmführer?» Turek restait muet. Bierkamp se tourna vers moi: «Et

vous, Hauptsturmführer Aue?» – «Avec tout le respect que je vous dois,

Herr Oberführer, les paroles insultantes que j'ai prononcées l'ont été en

réponse à celles du Hauptsturmführer Turek. J'estime donc que c'est à lui de

présenter ses excuses en premier, sans quoi je me verrai dans l'obligation de

défendre mon honneur quelles qu'en soient les conséquences». Bierkamp se

retourna vers Turek: «Hauptsturmführer, est-il vrai que les premières

paroles offensantes prononcées l'ont été par vous?» Turek serrait si fort la

mâchoire que ses muscles tressaillaient: «Oui, Herr Oberführer, dit-il enfin,

c'est exact». – «Dans ce cas, je vous donne l'ordre de présenter vos excuses

au Hauptsturmführer Dr. Aue». Turek pivota d'un quart de tour en claquant

le talon et me fit face, toujours au garde-à-vous; je l'imitai.

«Hauptsturmführer Aue, prononça-t-il lentement, d'une voix rauque, je vous

prie d'accepter mes excuses pour les propos insultants que j'ai pu tenir à

votre égard. J'étais pris de boisson, et me suis laissé emporter». –

«Hauptsturmführer Turek, répondis-je, le cœur battant, j'accepte vos

excuses, et vous présente les miennes dans le même esprit pour ma réaction

blessante». – «Très bien, dit sèchement Bierkamp. Maintenant serrez-vous

la main». Je pris la main de Turek et la trouvai moite. Puis nous fîmes de

nouveau face à Bierkamp. «Meine Herren, je ne sais pas ce que vous vous

êtes dit et je ne veux pas le savoir. Je suis heureux que vous vous soyez

réconciliés. Si un tel incident devait se reproduire, je vous ferais tous les

deux envoyer dans un bataillon disciplinaire de la Waffen-SS. C'est clair?

Rompez». En sortant de son bureau, encore bouleversé, je me dirigeai vers

celui du Dr. Leetsch. Von Gilsa m'avait informé qu'un avion de

reconnaissance de la Wehrmacht avait survolé la région de Chatoï et avait

photographié de nombreux villages bombardés; or, le IVe corps aérien

insistait sur le fait que ses appareils n'avaient mené aucune attaque sur la

Tchétchénie, et l'on attribuait les destructions à l'aviation soviétique, ce qui

semblait confirmer les rumeurs d'une insurrection assez étendue. «Kurreck a

déjà parachuté plusieurs hommes dans les montagnes, m'apprit Leetsch.

Mais depuis nous n'avons eu aucun contact avec eux. Ou ils ont tout de

suite déserté, ou ils ont été tués ou capturés». – «La Wehrmacht pense

qu'une rébellion sur les arrières soviétiques pourrait faciliter l'offensive sur

Ordjonikidze». -«Peut-être. Mais à mon avis ils l'ont déjà matée, si jamais

elle a eu lieu. Staline ne prendrait pas un tel risque». – «Sans doute. Si

jamais le Sturmbannführer Kurreck apprend quelque chose, vous pourrez

m'en informer?» En ressortant, je surpris Turek, appuyé contre le montant

d'une porte, en train de parler à Prill. Ils s'interrompirent et me fixèrent

tandis que je les croisais. Je saluai poliment Prill, et regagnai Piatigorsk.

Hohenegg, que je retrouvai le soir même, n'avait pas l'air trop déçu. «C'est

le principe de réalité, mon cher ami, me déclara-t-il. Cela vous apprendra à

vouloir jouer au héros romantique. Allons donc boire un verre». Mais

l'histoire me travaillait. Qui donc avait pu nous dénoncer à Bierkamp?

C'était certainement un des camarades de Turek, qui avait eu peur de

l'esclandre. Ou peut-être l'un d'eux, au courant du piège qui se préparait,

aurait voulu l'empêcher? Il était à peine concevable que Turek lui-même ait

eu des remords. Je me demandais ce qu'il tramait avec Prill: rien de bon,

certainement.

 

Une nouvelle poussée d'activité fit passer cette affaire au second plan. Le

IIIe corps blindé de von Mackensen, soutenu par la Luftwaffe, lançait son

offensive vers Ordjonikidze; la défense soviétique devant Naltchik

s'effondra en deux jours et à la fin octobre nos forces prenaient la ville

tandis que les panzers continuaient leur poussée vers l'est. Je demandai une

voiture et me rendis d'abord à Prokhladny où je rencontrai Persterer, puis à

Naltchik. Il pleuvait mais cela ne gênait pas trop la circulation; après

Prokhladny, des colonnes de la Rollbahn faisaient monter le ravitaillement.

Persterer se préparait à transférer son Kommandostab à Naltchik et avait

déjà dépêché un Vorkommando sur place pour préparer les quartiers. La

ville était tombée si rapidement que l'on avait pu arrêter beaucoup de

fonctionnaires bolcheviques et d'autres suspects; il y avait aussi de

nombreux Juifs, des bureaucrates venus de Russie ainsi qu'une importante

communauté autochtone. Je rappelai à Persterer les consignes de la

Wehrmacht concernant l'attitude envers les populations locales: on

prévoyait de former rapidement un district autonome kabardo-balkar, et il

ne fallait en aucun cas nuire aux bonnes relations. À Naltchik, je gagnai

l'Ortskommandantur, toujours en cours d'installation. La Luftwaffe avait bombardé la ville et beaucoup de maisons ou de bâtiments éventrés

fumaient encore sous la pluie. J'y retrouvai Voss, qui triait des piles de

livres dans une pièce vide; il semblait ravi de ses trouvailles. «Regardez

ça», dit-il en me tendant un vieux livre en français. J'examinai la page de

titre: Des peuples du Caucase et des pays au nord de la mer Noire et la mer

Caspienne dans le xe siècle, ou Voyage d'Abou-el-Cassim, édité à Paris en

1828 par un certain Constantin Mouradgea d'Ohsson. Je le lui rendis avec

une moue approbatrice: «Vous en avez trouvé beaucoup?» – «Pas mal. Une

bombe a frappé la bibliothèque, mais il n'y a pas eu trop de dégâts. En

revanche, vos collègues voulaient saisir une partie des collections pour la S

S. Je leur ai demandé ce qui les intéressait, mais comme ils n'ont pas

d'expert ils ne savaient pas trop. Je leur ai proposé le rayon d'économie

politique marxiste. Ils m'ont répondu qu'ils devaient consulter Berlin. D'ici

là j'aurai fini». Je ris: «Mon devoir devrait être de vous mettre des bâtons

dans les roues». – «Peut-être. Mais vous ne le ferez pas». Je lui racontai

l'algarade avec Turek qu'il trouva fort comique: «Vous vouliez vous battre

en duel à cause de moi? Doktor Aue, vous êtes incorrigible. C'est absurde-»

– «Je n'allais pas me battre à cause de vous: c'était moi qu'ils insultaient». –

«Et vous dites que le Dr. Hohenegg était prêt à vous servir de témoin?» –

«Un peu à contrecœur». – «Cela me surprend. Je le croyais un homme

intelligent». Je trouvais l'attitude de Voss un peu vexante; il dut remarquer

mon air dépité car il éclata de rire: «Ne faites pas cette tête-là! Dites-vous

que les hommes grossiers et ignorants se punissent eux-mêmes». Je ne

pouvais pas passer la soirée à Naltchik; je devais remonter à Piatigorsk faire

mon rapport. Le lendemain, je fus convoqué par von Gilsa.

«Hauptsturmführer, nous avons un petit problème à Naltchik qui concerne

aussi la Sicherheitspolizei». Le Sonderkommando, m'expliqua-t-il, avait

déjà commencé à fusiller des Juifs, près de l'hippodrome: des Juifs russes,

pour la plupart membres du Parti ou fonctionnaires, mais aussi quelques

Juifs locaux, qui semblaient être ces fameux «Juifs des montagnes» ou Juifs

du Caucase. Un de leurs anciens était allé trouver Selim Chadov, l'avocat

kabarde désigné par l'administration militaire pour diriger le futur district

autonome; celui-ci à son tour avait eu, à Kislovodsk, une audience avec le

Generaloberst von Kleist, à qui il avait expliqué que les Gorski Evreï

n'étaient pas racialement juifs, mais un peuple montagnard converti au

judaïsme tout comme les Kabardes avaient été convertis à l'Islam. «D'après

lui, ces Bergjuden mangent comme les autres montagnards, s'habillent comme eux, se marient comme eux, et ne parlent ni l'hébreu, ni le yiddish.

Ils habitent depuis plus de cent cinquante ans à Naltchik et parlent tous, en

plus de leur propre langue, le kabarde et le turc balkar. Herr Chadov a dit au

Generaloberst que les Kabardes n'accepteraient pas que l'on tue leurs frères

montagnards, et qu'ils doivent être épargnés par les mesures répressives et

même dispensés du port de l'étoile jaune». – «Et qu'en dit le

Generaloberst?» – «Comme vous le savez, la Wehrmacht mène ici une

politique qui vise à créer de bonnes relations avec les minorités

antibolcheviques. Ces bonnes relations ne doivent pas être mises en péril à

la légère. Bien sûr, la sécurité des troupes est aussi une considération vitale.

Mais si ces gens ne sont pas juifs racialement, il se peut qu'ils ne présentent

aucun risque. La question est délicate et doit être étudiée. La Wehrmacht va

donc réunir une commission de spécialistes et procéder à des expertises. En

attendant, le Generaloberst demande que la Sicherheitspolizei ne prenne

aucune mesure contre ce groupe. Bien entendu, la Sicherheitspolizei est tout

à fait libre de soumettre son propre avis sur la question, que le groupe

d'armées prendra en considération. Je pense que l'OKHG déléguera l'affaire

au General Köstring. Après tout, cela concerne une zone prévue pour

l'autogouvernance». – «Très bien, Herr Oberst. J'ai pris note et je

transmettrai un rapport». – «Je vous remercie. Je vous saurais aussi gré de

demander à l'Oberführer Bierkamp de nous confirmer par écrit que la

Sicherheitspolizei n'entreprendra aucune action sans une décision de la

Wehrmacht». – «Zu Befehl, Herr Oberst». J'appelai l'Obersturmbannführer

Hermann, le remplaçant du Dr. Müller qui était parti la semaine précédente,

et lui expliquai l'affaire: Bierkamp, justement, arrivait dans l'heure, me

répondit-il en m'invitant à descendre au Kommando. Bierkamp était déjà au

courant: «C'est absolument inadmissible! martelait-il. La Wehrmacht

dépasse vraiment les bornes. Protéger des Juifs, c'est une atteinte directe à la

volonté du Führer». – «Si vous me permettez, Herr Oberführer, j'ai cru

comprendre que la Wehrmacht n'était pas convaincue que ces gens devaient

être considérés comme des Juifs. S'il est démontré qu'ils le sont, l'OKHG ne

devrait pas avoir d'objections à ce que la SP procède aux mesures

nécessaires». Bierkamp haussa les épaules: «Vous êtes naïf,

Hauptsturmführer. La Wehrmacht démontrera ce qu'elle veut démontrer. Ce

n'est rien d'autre qu'un prétexte de plus pour s'opposer au travail de la

Sicherheitspolizei». -»Excusez-moi, intervint Hermann, un homme aux

traits fins, à l'aspect sévère mais aussi un peu rêveur, a-t-on déjà eu des cas semblables?» – «À ma connaissance, répondis-je, que des cas individuels. Il

faudrait vérifier». – «Ce n'est pas tout, ajouta Bierkamp. L'OKHG m'a écrit

que d'après Chadov nous aurions liquidé un village entier de ces Bergjuden

près de Mozdok. Ils me demandent de leur envoyer un rapport justificatif».

Hermann semblait avoir du mal à suivre. «Est-ce que c'est vrai?» demandai-

je.

 

«Écoutez, si vous croyez que je connais par cœur la liste de nos actions…

Je demanderai au Sturmbannführer Persterer, ça doit être son secteur». –

«De toute façon, opina Hermann, si c'étaient des Juifs, on ne peut rien lui

reprocher». – «Vous ne connaissez pas encore la Wehrmacht ici,

Obersturmbannführer. Toutes les occasions leur sont bonnes pour nous

chercher des poux». – «Qu'en pense le Brigadeführer Korsemann?» risquai-

je. Bierkamp haussa de nouveau les épaules. «Le Brigadeführer dit qu'il ne

faut pas susciter de frictions inutiles avec la Wehrmacht. C'est son

obsession, maintenant» – «Nous pourrions lancer une contre-expertise»,

suggéra Hermann. – «C'est une bonne idée, ça, approuva Bierkamp.

Hauptsturmführer, qu'en pensez-vous?» «La S S dispose d'une

documentation fournie sur le sujet, répondis-je. Et bien entendu, s'il le faut,

nous pouvons faire venir nos propres experts». Bierkamp hocha la tête. «Si

je ne me trompe pas, Hauptsturmführer, vous avez mené des recherches sur

le Caucase pour mon prédécesseur?» – «C'est exact, Herr Oberführer. Mais

cela ne concernait pas précisément ces Bergjuden,» – «Oui, mais au moins

vous connaissez déjà bien la documentation. Et puis cela se voit à vos

rapports que vous maîtrisez les questions nationales. Vous pourriez vous

charger de cette question, pour nous? Centraliser toutes les informations et

préparer nos réponses à la Wehrmacht Je vous ferai une députation à leur

intention. Bien entendu, vous me consulterez, ou le Dr. Leetsch, à chaque

étape». – «Zu Befehl, Herr Oberführer. Je ferai de mon mieux». – «Bien. Et,

Hauptsturmführer?» – «Oui, Herr Oberführer?» – «Dans vos recherches,

pas trop de théorie, hein? Tâchez de ne pas perdre de vue les intérêts de la S

P». – «Zu Befehl, Herr Oberführer».

 

Le Gruppenstab conservait tous nos matériaux de recherche à Vorochilovsk.

Je compilai un bref rapport pour Bierkamp et Leetsch avec ce que j'y

trouvai: les résultats étaient maigres. Selon une brochure de 1941 de

l'Institut pour l'étude des pays étrangers, intitulée Liste des nationalités

vivant en URSS, les Bergjuden étaient effectivement des Juifs. Une brochure S S plus récente donnait quelques précisions supplémentaires: Des

peuples orientaux mélangés, de descendance indienne ou autre mais

d'origine juive, sont arrivés au Caucase au VIIIe siècle. Enfin, je trouvai une

expertise plus détaillée, commandée par la S S à l'Institut de Wannsee: Les

Juifs du Caucase ne sont pas assimilés, affirmait le texte en se référant tant

aux Juifs russes qu'aux Bergjuden. D'après l'auteur, les Juifs des montagnes

ou Juifs du Daghestan (Dagh-Chufutï), tout comme les Juifs de Géorgie

(Kartveli Ebraelebi), seraient arrivés, vers l'époque de la naissance de Jésus,

de Médie, de Palestine ou de Babylonie. Sans citer de sources, il concluait:

Indépendamment de la justesse de telle ou telle opinion, les Juifs dans leur

ensemble, tant nouveaux arrivants que Bergjuden, sont des Fremdkörper,

des corps étrangers dans la région du Caucase. Une note de couverture de

l'Amt IV précisait que cette expertise devait suffire à donner à

l'Einsatzgruppe les lumières nécessaires pour la Weltanschauungsgegner, le

«combat idéologique», dans sa zone d'opérations. Le lendemain, au retour

de Bierkamp, je lui présentai mon rapport qu'il parcourut rapidement. «Très

bien, très bien. Voici votre ordre de mission pour la Wehrmacht». – «Que

dit le Sturmbannführer Persterer, au sujet du village mentionné par

Chadov?» – «Il dit qu'en effet ils ont liquidé un kolkhoze juif dans cette

région, le 20 septembre. Mais il ne savait pas si c'était des Bergjuden ou

non. Entre-temps, un des anciens de ces Juifs est venu au Kommando, à

Naltchik. Je vous ai fait faire un compte rendu de la discussion». J'examinai

le document qu'il me tendit: l'ancien, un certain Markel Chabaev, s'était

présenté revêtu d'une tcherkesska et d'un haut bonnet en astrakan; parlant

russe, il avait expliqué qu'à Naltchik vivaient quelques milliers de Tats, un

peuple iranien que les Russes désignaient par erreur comme Gorski Evreï.

«D'après Persterer, ajouta Bierkamp, visiblement ennuyé, ce serait ce même

Chabaev qui serait intervenu auprès de Chadov. Vous devriez le voir, je

suppose».

 

Von Gilsa, lorsqu'il m'appela dans son bureau deux jours plus tard, avait

l'air très préoccupé. «Que se passe-t-il, Herr Oberst?» lui demandai-je. Il me

montra une ligne sur sa grande carte murale: «Les panzers du Generaloberst

von Mackensen n'avancent plus. La résistance soviétique s'est accrochée

devant Ordjonikidze, et il neige déjà, là-bas. Pourtant ils ne sont plus qu'à

sept kilomètres de la ville». Ses yeux suivaient la longue ligne bleue qui

serpentait puis montait se perdre dans les sables de la steppe kalmouke. «À Stalingrad aussi ils piétinent. Nos troupes sont à bout de forces. Si l'OKH

n'envoie pas rapidement des renforts nous allons passer l'hiver ic i». Je ne

disais rien et il changea le sujet. «Vous avez pu regarder le problème de ces

Bergjuden?» Je lui expliquai que d'après notre documentation il fallait les

considérer comme des Juifs. «Nos experts semblent penser le contraire,

répliqua-t-il. Et le Dr. Bräutigam aussi. Le General Köstring propose de

convoquer une réunion à ce sujet demain, à Vorochilovsk; il tient à ce que la

S S et la SP soient représentées». – «Très bien. J'en informerai

l'Oberführer». Je téléphonai à Bierkamp qui me demanda de venir; lui aussi

assisterait à la réunion. Je montai à Vorochilovsk avec von Gilsa. Le ciel

était couvert, gris mais sec, les sommets des volcans disparaissaient dans

des volutes nuageuses tourmentées, endiablées, capricieuses. Von Gilsa était

d'humeur morne et ruminait son pessimisme de la veille. Une attaque venait

encore d'échouer. «Le front ne bougera plus, je pense». Il se montrait aussi

très inquiet pour Stalingrad: «Nos flancs sont très vulnérables. Les troupes

alliées sont vraiment de seconde catégorie, et le corsetage n'aide pas

beaucoup. Si les Soviétiques tentent un gros coup, ils seront enfoncés. Dans

ce cas, la position de la 6e armée pourrait rapidement se fragiliser». – «Vous

ne croyez quand même pas que les Russes ont encore les réserves

Continuer : partie 14 sur 15