Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 1 sur 8 · partie 11/15

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Les bienveillantes

TOCCATA Pour les morts

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

à Simferopol, m'avait confié pour son remplaçant; il contenait, imprimés en

petits caractères sur papier bible, les noms, adresses et souvent les numéros

de téléphone des communistes actifs ou de l'intelligentsia sans parti, des

savants, professeurs, écrivains, et journalistes notoires, des fonctionnaires,

des directeurs d'entreprises d'État et de kolkhozes ou de sovkhozes, pour

toute la région du Kouban-Caucase; il y avait même des listes d'amis et de

relations de famille, des descriptions physiques, et quelques photos.

Christmann nous informa aussi de l'avancée des Kommandos: le Sk 11,

encore sous le commandement du Dr. Braune, un intime d'Ohlendorf, venait

d'entrer à Maïkop avec la 13e division blindée; Persterer, avec son Sk 10b,

attendait toujours à Taman, mais un Vorkommando de PEk 12 se trouvait

déjà à Vorochilovsk, où devait s'établir le Gruppenstab jusqu'à la prise de

Groznyi; Christmann lui-même se préparait, selon notre plan préétabli, à

déménager son Hauptkommando à Krasnodar. Je ne vis presque rien de

Rostov; Remmer voulait avancer, et donna l'ordre du départ dès la fin du repas. Après le Don, immense, traversé par un pont flottant du génie,

s'étendaient des kilomètres de champs de maïs mûr, qui venaient petit à petit

s'éparpiller dans la vaste steppe désertique du Kouban; plus loin, à l'est,

courait la longue ligne irrégulière des lacs et des marais du Manytch,

entrecoupée de réservoirs maintenus par des barrages colossaux, et qui pour

certains géographes trace la frontière entre l'Europe et l'Asie. Les colonnes

de tête de la 1re armée blindée, qui avançaient en carrés motorisés avec les

panzers entourant les camions et l'artillerie, se voyaient à cinquante

kilomètres: d'immenses piliers de poussière dans le ciel bleu, suivis du

paresseux rideau de fumée noire des villages incendiés. Dans leur sillage,

nous ne croisions que les rares convois de la Rollbahn ou des renforts. À

Rostov, Christmann nous avait montré une copie du signal de von Kleist,

désormais célèbre: Devant moi, pas d'ennemis, derrière moi, pas de

réserves. Et le vide de cette steppe sans fin avait bien de quoi effrayer. On y

progressait avec difficulté: les chars avaient transformé les routes en mers

de sable fin; nos véhicules venaient souvent s'y enfoncer et, lorsqu'on

mettait le pied dehors, on pouvait y sombrer jusqu'au genou, comme dans

de la boue. Enfin, avant Tikhoretsk, apparaissaient les premiers champs de

tournesols, des étendues jaunes tournées vers le ciel, présageant l'eau. Puis

commençait le paradis des Cosaques du Kouban. La route traversait

maintenant des champs de maïs, de blé, de millet, d'orge, de tabac, de

melons; il y avait aussi des étendues de chardons hauts comme des chevaux,

couronnés de rose et de violet; et par-dessus tout ça un vaste ciel doux et

pâle, sans nuages. Les villages cosaques étaient riches, chaque isba avait ses

pruniers, ses abricotiers, ses pommiers, ses poiriers, des tomates, des

melons, des raisins, toute une basse-cour, quelques cochons. Lorsque nous

nous arrêtions pour manger nous étions chaleureusement accueillis, on nous

apportait du pain frais, des omelettes, des côtes de porc grillées, des oignons

verts et de l'eau froide des puits. Puis surgit Krasnodar, où nous

retrouvâmes Lothar Heimbach, le Vorkommandoführer. Remmer ordonna

une halte de trois jours, pour discuter et passer rapidement en revue les

documents saisis, que Christmann ferait traduire à son arrivée. Le Dr.

Braune monta aussi de Maïkop pour des réunions. Après cela notre

Vorkommando se dirigea vers Vorochilovsk.

 

La ville nous apparut de loin, étalée sur un haut plateau entouré de champs

et de vergers. La route ic i était bordée de véhicules renversés, d'armes lourdes ou de chars détruits; sur les voies ferrées, au loin, des centaines de

wagons de marchandises brûlaient encore, allègrement. Autrefois cette ville

s'appelait Stavropol, ce qui en grec veut dire «la ville de la Croix» ou plutôt

«la ville du Carrefour»; elle avait été fondée à la jonction des vieilles routes

du Nord, et à une époque, au XIXe siècle, lors de la campagne de

pacification des tribus montagnardes, elle avait servi de base militaire aux

forces russes. Aujourd'hui c'était une petite ville de province paisible et

endormie, qui n'avait pas grandi assez vite pour être défigurée, comme tant

d'autres, par une hideuse banlieue soviétique. Un long double boulevard

encadrant un parc de platanes monte de la gare; vers le bas, je remarquai

une belle pharmacie de style Art nouveau, avec une entrée et des baies

vitrées en forme de cercles, aux carreaux soufflés par les détonations. Le

Kommandostab de l'Ek 12 arrivait aussi, et l'on nous logea provisoirement à

l'hôtel Kavkaz. Le Sturmbannführer Dr. Müller, le chef de

l'Einsatzkommando, était censé avoir préparé l'arrivée du Gruppenstab,

mais aucun arrangement n'avait encore été décidé; tout était encore très

fluctuant, car on attendait aussi l'état-major du groupe d'armées A, et

l'Oberst Härtung, de la Feldkommandantur, traînait à assigner les quartiers:

l'Einsatzkommando avait déjà ses bureaux dans la Maison de l'Armée

rouge, en face du NKVD, mais on parlait d'installer le Gruppenstab avec

l'OKHG. Le Vorkommando cependant n'avait pas chômé. Ils avaient tout de

suite gazé, dans un camion Saurer, plus de six cents patients d'un hôpital

psychiatrique susceptibles de causer des troubles; on avait essayé d'en

fusiller certains, mais cela avait donné lieu à un incident: l'un des fous

s'était mis à courir en rond, et le Hauptscharführer qui cherchait à l'abattre

avait enfin tiré alors qu'un de ses collègues se trouvait dans la ligne de mire;

la balle, traversant la tête du fou, avait blessé le sous-officier au bras. Des

meneurs juifs, convoqués aux anciens bureaux du NKVD, avaient aussi été

gazés. Enfin, le Vor kommando avait fusillé de nombreux prisonniers

soviétiques, hors de la ville près d'un dépôt caché de carburant d'aviation;

les corps avaient été jetés dans les réservoirs souterrains.

L'Einsatzkommando 12 ne devait pas rester à Vorochilovsk, car on lui avait

assigné la zone que les Russes appellent le KMV, le Kavkazkie Mineralnye

Vodi ou «eaux minérales du Caucase», un chapelet de petites villes réputées

pour leurs sources aux vertus curatives et leurs établissements de bain,

dispersées entre des volcans; et il déménagerait à Piatigorsk dès que la

région serait occupée. Le Dr. Bierkamp et le Gruppenstab arrivèrent une semaine après nous; la Wehrmacht nous avait enfin affecté des quartiers et

des bureaux, dans une aile séparée du grand complexe de bâtiments abritant

l'OKHG: on avait construit un mur pour nous séparer d'eux, mais la cantine

restait commune, ce qui nous permit de fêter avec les militaires l'ascension,

par une PK de la 1re division alpine, du sommet de l'Elbrous, le plus haut

de la chaîne du Caucase. Le Dr. Müller et son Kommando étaient partis,

laissant un Teilkommando sous l'autorité de Werner Kleber pour achever le

nettoyage de Vorochilovsk. Bierkamp attendait encore l'arrivée du

Brigadeführer Gerret Korsemann, le nouveau HSSPF pour le Kouban-

Caucase. Quant au remplaçant de Seibert, il n'arrivait toujours pas, et le

Hauptsturmführer Prill assurait l'intérim. Prill me dépêcha en mission à

Maïkop.

 

Une perpétuelle brume estivale empêchait de voir les monts du Caucase

avant d'être à leur pied. Je traversai les contreforts accidentés par Armavir

et Labinskaïa; dès que l'on quittait les territoires cosaques, des drapeaux

turcs, verts à croissant blanc, fleurissaient sur les maisons, hissés par les

musulmans pour nous souhaiter la bienvenue. La ville de Maïkop, un des

grands centres pétroliers du Caucase, se nichait tout contre les montagnes,

barrée par la Biélaïa, une profonde rivière que la vieille ville domine du

haut de falaises crayeuses. Avant les faubourgs, la route longeait une voie

ferrée encombrée de milliers de wagons, bondés du butin que les

Soviétiques n'avaient pas eu le temps d'évacuer. Puis on traversait un pont

indemne et entrait dans la ville, quadrillée de longues rues rectilignes,

toutes identiques, tracées de part et d'autre d'un parc de la Culture où

achevaient de s'effriter les statues en plâtre de héros du travail. Braune, un

homme d'aspect un peu chevalin, au grand visage lunaire surmonté d'un

front bulbeux, me reçut avec empressement: je sentais qu'il était rassuré de

revoir un des derniers «hommes d'Ohlendorf» restant au groupe, même si

lui-même attendait son remplaçant d'une semaine à l'autre. Braune se faisait

du souci pour les installations pétrolières de Neftegorsk: l'Abwehr, juste

avant la prise de la ville, avait réussi à infiltrer une unité spéciale, la

«Chamil», composée de montagnards du Caucase et déguisée en bataillon

spécial du NKVD, pour tenter de saisir les puits intacts; mais la mission

avait échoué et les Russes avaient dynamité les installations sous le nez des

panzers. Déjà, toutefois, nos spécialistes travaillaient à les remettre en état,

et les premiers vautours de la Kontinental-Öl faisaient leur apparition. Ces bureaucrates, tous liés au Plan quadriennal de Göring, bénéficiaient du

soutien d'Arno Schickedanz, le Reichskommissar désigné du Kouban-

Caucase. «Vous savez certainement que Schickedanz doit sa nomination au

ministre Rosenberg, avec qui il a fait ses classes au lycée de Riga. Mais il

s'est brouillé avec son ancien condisciple. On dit que c'est Herr Körner, le

Staatssekretär du Reichsmarschall Göring, qui est derrière leur

rapprochement; et Schickedanz a été nommé au conseil d'administration de

la KonÖl, la société montée par le Reichsmarschall pour exploiter les

champs de pétrole du Caucase et de Bakou». De l'opinion de Braune,

lorsque le Caucase passerait sous contrôle civil, on pourrait s'attendre à une

situation encore plus chaotique et ingérable qu'en Ukraine, où le Gauleiter

Koch régnait selon son bon plaisir, refusant autant de coopérer avec la

Wehrmacht et la SS qu'avec son propre ministère. «Le seul point positif

pour la SS, c'est que Schickedanz a nommé des officiers S S comme

Generalkommissare pour Vladikavkaz et l'Azerbaïdjan: dans ces districts-là,

au moins, ça facilitera les relations».

 

Je passai trois jours à travailler avec Braune, l'aidant à préparer des

documents, des rapports de passation. Ma seule distraction consistait à aller

boire du mauvais vin local dans la cour d'une cantine tenue par un vieux

montagnard ridé. Je fis néanmoins la connaissance, pas tout à fait par

hasard, d'un officier belge, le Kommandeur de la légion «Wallonie», Lucien

Lippert. Je voulais en fait rencontrer Léon Degrelle, le chef du mouvement

rexiste, qui se battait dans les parages; Brasillach, à Paris, m'en avait parlé

avec un lyrisme débordant. Mais le Hauptmann de l'Abwehr à qui je

m'adressai me rit au nez: «Degrelle? Tout le monde veut le voir. C'est sans

doute le sous-officier le plus célèbre de notre armée. Mais il est au front,

vous savez, et ça chauffe là-haut. Le général Rupp a failli être tué la

semaine dernière dans une attaque surprise. Les Belges ont perdu beaucoup

de monde». À la place il me présenta Lippert, un jeune officier efflanqué et

plutôt souriant, vêtu d'un feldgrau chiffonné, raccommodé, un peu trop

grand pour lui. Je l'emmenai parler de politique belge sous le pommier de

mon troquet. Lippert était un militaire de carrière, un artilleur; il avait

accepté de s'engager dans la Légion par antibolchevisme, mais il restait un

vrai patriote, et se plaignait que malgré les promesses on ait obligé les

légionnaires à revêtir l'uniforme allemand. «Les hommes étaient furieux.

Degrelle a eu du mal à calmer le jeu». Degrelle, lorsqu'il s'était engagé, avait pensé que son rôle politique lui vaudrait ses galons d'officier, mais la

Wehrmacht avait refusé net: pas d'expérience. Lippert en riait encore. «Bon,

il est parti quand même, comme simple mitrailleur.

 

Il faut dire qu'il n'avait pas trop le choix, ça ne marchait pas fort, pour lui,

en Belgique». Depuis, malgré un cafouillage initial à Gromovo-Balka, il se

battait courageusement et avait été promu au feu. «L'ennuyeux, c'est qu'il se

prend pour une sorte de commissaire politique, vous voyez? Il veut aller lui-

même discuter de l'engagement de la Légion, ça ne va pas. Ce n'est qu'un

sous-officier, après tout». Maintenant, il rêvait de faire verser la Légion

dans la Waffen-SS. «Il a rencontré votre général Steiner, l'automne dernier,

et ça lui a complètement tourné la tête. Mais moi, je dis non. S'il fait ça, je

demande mon remplacement». Son visage était devenu très sérieux. «Ne le

prenez pas mal, je n'ai rien contre la SS. Mais je suis un militaire, et en

Belgique les militaires ne font pas de politique. Ça n'est pas notre rôle. Je

suis royaliste, je suis patriote, je suis anticommuniste, mais je ne suis pas

national-socialiste. Quand je me suis engagé, on m'a assuré, au Palais, que

cette démarche était compatible avec mon serment de fidélité au roi, dont je

ne me considère toujours pas délié, quoi qu'on en dise. Le reste, les jeux

politiques avec les Flamands, tout ça, ce n'est pas mon problème. Mais la

Waffen-SS, ce n'est pas une arme régulière, c'est une formation du Parti.

Degrelle dit que seuls ceux qui se seront battus aux côtés de l'Allemagne

auront droit à la parole, après la guerre, auront une place dans le nouvel

ordre européen. Je suis d'accord. Mais il ne faut pas exagérer». Je souriais:

malgré sa véhémence, ce Lippert me plaisait, c'était un homme droit,

intègre. Je lui resservis du vin et détournai la conversation: «Vous devez

bien être les premiers Belges à vous battre dans le Caucase». –

«Détrompez-vous!» s'esclaffa-t-il, et il me narra rapidement les aventures

rocambolesques de Don Juan van Halen, héros de la révolution belge de

1830, un noble moitié flamand, moitié espagnol, ancien officier

napoléonien, qui avait atterri pour cause de convictions libérales dans les

geôles de l'Inquisition de Madrid, sous Ferdinand VII. Il s'était enfui et avait

échoué, Dieu sait comment, à Tiflis, où le général Ermolov, le chef de

l'armée russe du Caucase, lui avait offert un commandement. «Il s'est battu

contre les Tchétchènes, riait Lippert, figurez-vous ça». Je riais avec lui, je le

trouvais très sympathique. Mais il devait partir; l'A OK 17 préparait

l'offensive sur Touapse, pour prendre le contrôle du débouché du pipeline, et la Légion, rattachée à la 97e division de chasseurs alpins, aurait son rôle à

jouer. En le quittant je lui souhaitai bonne chance. Mais si Lippert, comme

son compatriote van Halen, quitta le Caucase vivant, la chance hélas finit

par lui manquer un peu plus loin: vers la fin de la guerre, j'appris qu'il avait

été tué en février 1944, lors de la percée de Tcherkassy. La légion

«Wallonie» avait été transférée à la Waffen-SS en juin 1943, mais Lippert

n'avait pas voulu abandonner ses hommes sans Kommandeur, et attendait

toujours un remplaçant huit mois plus tard. Degrelle, lui, passa à travers

tout; lors de la débâcle finale, il abandonna ses hommes du côté de Lübeck,

et s'enfuit en Espagne dans l'avion personnel du ministre Speer. Malgré une

condamnation à mort par contumace, il ne fut jamais sérieusement inquiété.

Le pauvre Lippert aurait eu honte d'une telle attitude.

 

Je retournai à Vorochilovsk alors que nos forces prenaient Mozdok, un

important centre militaire russe; le front suivait maintenant le cours des

rivières Terek et Baksan, et la IIIe division d'infanterie se préparait à

franchir le Terek en direction de Groznyi. Nos Kommandos s'activaient: à

Krasnodar, le Sk 10a avait liquidé les trois cents patients de l'hôpital

psychiatrique régional ainsi que ceux d'un hôpital psychiatrique pour

enfants; au KMV, le Dr. Müller préparait une Aktion d'envergure, et avait

déjà formé des Conseils juifs dans chaque ville; les Juifs de Kislovodsk,

dirigés par un dentiste, s'étaient montrés tellement empressés qu'ils étaient

venus nous livrer leurs tapis, leurs bijoux et leurs vêtements chauds avant

même d'en avoir reçu l'ordre. Le HSSPF, Korsemann, arrivait juste à

Vorochilovsk avec son état-major et nous invita, le soir de mon retour, à son

discours de présentation. J'avais déjà entendu parler de Korsemann, en

Ukraine: c'était un ancien des Freikorps et de la SA, qui avait surtout

travaillé au Hauptamt Orpo et n'était entré à la S S que sur le tard, juste

avant la guerre. Heydrich, disait-on, n'en voulait pas et le traitait d'agitateur

SA; mais il était soutenu par Daluege et von dem Bach, et le Reichsführer

avait décidé d'en faire un HSSPF, en l'amenant à monter petit à petit les

échelons. En Ukraine, il servait déjà comme HSSPF z.b.V., c'est-à-dire «à

affectation spéciale», mais il était resté largement dans l'ombre de

Prützmann, qui avait succédé à Jeckeln comme HSSPF Russland-Süd en

novembre 1941. Korsemann n'avait donc toujours pas fait ses preuves;

l'offensive dans le Caucase lui offrait la chance de démontrer ses capacités.

Cela semblait avoir stimulé en lui un enthousiasme qui débordait de son discours. La S S, martelait-il, devait mener non seulement des tâches

négatives, de sécurité et de répression, mais aussi des tâches positives,

auxquelles l'Einsatzgruppe pouvait et devait contribuer: propagande

positive auprès des autochtones; combat contre les maladies infectieuses;

remise en état de sanatoriums pour les blessés de la Waffen-SS; et

production économique, notamment dans l'industrie pétrolière, mais aussi

en ce qui concernait d'autres richesses minières non encore attribuées, et

dont la S S pouvait prendre le contrôle pour ses entreprises. Il insista aussi

fortement sur le chapitre des relations avec la Wehrmacht: «Vous êtes

certainement tous au courant des problèmes qui, à ce niveau, ont fortement

affecté le travail de l'Einsatzgruppe au début de la campagne. Dorénavant,

pour éviter tout incident, les relations de la S S avec l'OKHG et les AOK

seront centralisées par mon bureau. Au-delà des liaisons et des relations de

travail habituelles, aucun officier S S sous mon commandement n'est

habilité à négocier directement des questions d'importance avec la

Wehrmacht. En cas d'initiative intempestive en ce domaine, je sévirai

impitoyablement, comptez-y». Mais malgré cette raideur inhabituelle, qui

semblait surtout dériver du manque d'assurance du nouveau venu, encore

peu à l'aise dans ses fonctions, Korsemann parlait avec éloquence, et

dégageait un grand charme personnel; l'impression générale fut plutôt

positive. Plus tard dans la soirée, lors d'une petite réunion informelle

d'officiers subalternes, Remmer avança une explication à l'attitude si

procédurière de Korsemann: ce qui l'inquiétait, c'était de n'avoir encore

presque aucune autorité effective. Selon le principe de la double

subordination, l'Einsatzgruppe rendait compte directement au RSHA, et

Bierkamp pouvait donc par ce biais contrer tout ordre de Korsemann qui ne

lui conviendrait pas; il en allait de même pour les économistes S S du

WVHA, et bien entendu pour la Waffen-SS, de toute façon subordonnée à la

Wehrmacht. D'habitude, pour asseoir son autorité et bénéficier d'une force

en propre, un HSSPF disposait de quelques bataillons Orpo; or Korsemann

n'avait pas encore reçu de telles forces, et restait donc de fait un HSSPF

«sans affectation concrète»: il pouvait émettre des suggestions, mais

Bierkamp, si elles ne lui convenaient pas, n'était pas obligé de les suivre.

 

Au KMV, le Dr. Müller lançait son action et Prill me demanda d'aller

l'inspecter. Je commençai à trouver cela curieux: je n'avais rien contre les

inspections, mais Prill semblait tout faire pour m'éloigner de Vorochilovsk. Nous attendions l'arrivée imminente du remplaçant de Seibert, le Dr.

Leetsch; peut-être Prill, qui avait le même grade que moi, s'inquiétait-il de

ce que, jouant de mes rapports avec Ohlendorf, je puisse intriguer avec

Leetsch pour être nommé substitut à sa place. Si tel était le cas, c'était idiot:

je n'avais aucune ambition dans ce sens, et Prill n'avait rien à craindre de

moi. Mais peut-être me faisais-je des idées pour rien? C'était difficile à dire.

Je n'avais jamais maîtrisé les rituels de préséance baroques de la S S, et il

était facile d'errer, dans un sens comme dans l'autre; l'instinct et les conseils

de Thomas, ic i, m'auraient été précieux. Mais Thomas se trouvait loin, et je

n'avais aucun ami intime au sein du groupe, À vrai dire, il ne s'agissait pas

du genre de personnes avec qui je me lie facilement. On était allés les

chercher au fin fond des bureaux du RS H A, et la plupart étaient très

ambitieux, ils ne voyaient le travail de l'Einsatzgruppe que comme un

tremplin; presque tous, dès leur arrivée, semblaient considérer le travail

d'extermination comme allant de soi, et ils ne se posaient même pas les

questions qui avaient tant travaillé les hommes de la première année. Au

milieu de ces hommes-là, je faisais figure d'intellectuel un peu compliqué,

et je restais assez isolé. Cela ne me dérangeait pas: l'amitié de gens

grossiers, je m'en étais toujours passé. Mais il fallait rester sur ses gardes.

 

J'arrivai à Piatigorsk tôt le matin. C'était le début de septembre et le bleu-

gris du ciel restait encore lourd de brume et de la poussière de l'été. La route

de Vorochilovsk croise la voie ferrée juste avant Mineralnye Vody, puis, la

longeant, serpente entre les cinq pics volcaniques qui donnent son nom à

Piatigorsk. On entre dans la ville par le nord, en contournant le massif du

Matchouk sur le flanc; la route grimpe à cet endroit-là, et le bourg apparut

soudainement à mes pieds, avec au-delà le terrain accidenté des contreforts,

planté de volcans, leurs coupoles renversées semées au hasard.

L'Einsatzkommando occupait un des sanatoriums du début du siècle

échelonnés au pied du Matchouk, dans la partie est de la ville; l'A OK de

von Kleist avait réquisitionné l'immense sanatorium Lermontov, mais la S S

avait pu obtenir le Voennaia Sanatoria, qui devait servir de lazaret à la

Waffen-SS. La «Leibstandarte AH» d'ailleurs se battait dans la région, et je

songeais avec un vague pincement à Partenau; mais il n'est pas bon de

chercher à raviver de vieilles histoires, et je savais que je ne ferais aucun

effort pour le revoir. Piatigorsk demeurait quasiment intacte; après une

brève échauffourée avec une milice d'autodéfense d'usine, la ville avait été prise sans combats; et les rues grouillaient comme celles d'une bourgade

minière américaine durant la ruée vers l'or. Un peu partout, des chariots et

même des chameaux se mettaient en travers des véhicules militaires pour

créer des embouteillages que les Feldgendarmes démêlaient en distribuant

libéralement injures et coups de trique. En face du grand jardin Tsvetnik,

devant l'hôtel Bristol, des voitures et des motocyclettes impeccablement

rangées marquaient l'emplacement de la Feldkommandantur; les bureaux de

l'Einsatzkommando se situaient plus bas, sur le boulevard Kirov, dans un

ancien institut à deux étages. Les arbres du boulevard cachaient sa jolie

façade; et je détaillai les motifs floraux en céramique, encastrés sous des

moulures de stuc représentant un chérubin avec un panier de fleurs sur sa

tête, assis au-dessus de deux pigeons; tout en haut, on voyait un perroquet

perché dans un anneau, et une tête de fillette triste aux narines pincées. À

droite se trouvait une arche menant à une cour intérieure. Mon chauffeur s'y

gara à côté du camion Saurer tandis que je montrais mes papiers aux gardes.

Le Dr. Müller était occupé et je fus reçu par l'Obersturmführer Dr. Boite, un

officier de la Staatspolizei. Le personnel occupait de grandes salles aux

plafonds élevés, bien éclairées par de hautes croisées en bois; le Dr. Boite,

lui, avait son bureau dans une jolie petite pièce ronde, tout à fait au sommet

d'une des deux tours accolées aux angles du bâtiment. Il me détailla

sèchement les procédures de l'action: chaque jour, selon un calendrier

préétabli à partir des chiffres fournis par les Conseils juifs, on évacuait par

chemin de fer une partie ou l'ensemble des Juifs d'une des villes du KMV;

les affiches les invitant à venir «se réinstaller en Ukraine» avaient été

imprimées par la Wehrmacht, qui mettait aussi à disposition le train et les

troupes d'escorte; on les envoyait à Mineralnye Vody, où ils étaient placés

dans une fabrique de verre avant d'être amenés un peu plus loin, à un fossé

antichar soviétique. Les chiffres s'étaient révélés plus importants que

prévus: on avait trouvé beaucoup de Juifs évacués d'Ukraine ou de

Biélorussie, ainsi que le corps enseignant et des étudiants de l'université de

Leningrad, envoyés au KMV l'année précédente pour y être mis en sûreté,

et dont beaucoup étaient soit des Juifs, soit des membres du Parti, soit

considérés comme dangereux en tant qu'intellectuels. L'Einsatzkommando

profitait de l'occasion pour liquider les communistes arrêtés, les

komsomols, des Tsiganes, des criminels de droit commun trouvés en prison,

et le personnel et les patients de plusieurs sanatoriums. «Vous comprenez,

m'expliqua Boite, l'infrastructure ici est idéale pour notre administration.

Les envoyés du Reichskommissar, par exemple, nous ont demandé de

libérer le sanatorium du commissariat du peuple pour l'Industrie pétrolière,

à Kislovodsk». l'Aktion était déjà bien engagée: on en avait fini dès le

premier jour avec les Juifs de Minvody, puis ceux d'Essentouki et de

Jeleznovodsk; le lendemain, on devait commencer avec ceux de Piatigorsk,

puis l'action se terminerait par ceux de Kislovodsk. Dans chaque cas, l'ordre

d'évacuation était posté deux jours avant l'opération. «Comme ils ne

peuvent pas circuler d'une ville à l'autre, ils ne se doutent de rien». Il

m'invita à venir avec lui inspecter l'action en cours; je répondis que je

préférais d'abord visiter les autres villes du KMV. «Alors, je ne pourrai pas

vous accompagner: le Sturmbannführer Müller m'attend». – «Ce n'est pas

grave. Vous n'avez qu'à me prêter un homme qui connaît les bureaux de vos

Teilkommandos».

 

La route quittait la ville par l'ouest, contournant le Beshtau, le plus grand

des cinq volcans; en contrebas, elle laissait apercevoir à certains endroits les

boucles de la Podkoumok, aux eaux grises et boueuses. Je n'avais à vrai dire

pas grand-chose à faire dans les autres villes, mais j'étais curieux de les

visiter, et je ne brûlais pas d'envie de me rendre à l'action. Essentouki, sous

les soviets, s'était transformée en ville industrielle sans grand intérêt; j'y

rencontrai les officiers du Teilkommando, discutai de leurs arrangements, et

ne m'attardai pas. Kislovodsk, par contre, se révéla très plaisante, une vieille

ville d'eaux au charme suranné, plus verte et plus jolie que Piatigorsk. Les

bains principaux se trouvaient logés dans une curieuse imitation de temple

indien, construite vers le début du siècle; j'y goûtai l'eau qu'on appelle

Narzan, et la trouvai agréablement pétillante, mais un peu trop acre. Après

mes discussions j'allai flâner dans le grand parc, puis retournai à Piatigorsk.

 

Les officiers dînaient en commun dans la salle à manger du sanatorium. La

discussion tournait surtout autour des événements militaires et la plupart des

convives affichaient un optimisme bienséant. «Maintenant que les panzers

de Schweppenburg ont traversé le Terek, soutenait Wiens, l'adjoint de

Müller, un Volksdeutscher amer qui n'avait quitté l'Ukraine qu'à vingt-

quatre ans, nos forces seront bientôt à Groznyi. Après ça, Bakou n'est

qu'une question de temps. La plupart d'entre nous pourront fêter Noël à la

maison». – «Les panzers du général Schweppenburg piétinent,

Hauptsturmführer, fis-je poliment remarquer. Ils arrivent à peine à établir

une tête de pont. La résistance soviétique en Tchétchénie-Ingouchie est bien plus vigoureuse qu'on ne s'y attendait». – «Bah, éructa Pfeiffer, un

Untersturmführer gras et rouge, c'est leur dernier sursaut. Leurs divisions

sont exsangues. Ils laissent juste un mince écran devant nous pour nous en

faire accroire; mais à la première poussée sérieuse, ils s'effondreront ou

détaleront comme des lapins». – «Comment le savez-vous?» demandai-je

avec curiosité. – «C'est ce qui se dit à l'AOK, répondit Wiens à sa place.

Depuis le début de l'été, ils font très peu de prisonniers dans les

encerclements, comme à Millerovo. Ils en déduisent que les bolcheviques

ont épuisé leurs réserves, comme l'avait prévu le haut commandement» –

«Nous avons aussi beaucoup discuté de cet aspect des choses au

Gruppenstab et avec l'OKHG, dis-je. Tout le monde n'est pas de votre avis.

Certains soutiennent que les Soviétiques ont tiré la leçon de leurs pertes

effroyables de l'année dernière, et ont changé de stratégie: ils se replient

devant nous en bon ordre, pour monter une contre-offensive lorsque nos

lignes de communication seront trop étendues et vulnérables». – «Je vous

trouve bien pessimiste, Hauptsturmführer», grogna Müller, le chef du

Kommando, la bouche pleine de poulet – «Je ne suis pas pessimiste, Herr

Sturmbannführer, répondis-je. Je note que les avis divergent, voilà tout»

-»Pensez-vous que nos lignes soient trop étendues?» demanda avec

curiosité Boite. – «Cela dépend de ce qu'il y a réellement en face. Le front

du groupe d'armées B suit tout le cours du Don, où subsistent encore des

têtes de pont soviétiques que nous n'avons pas pu réduire, de Voronej, que

les Russes tiennent encore malgré tous nos efforts, jusqu'à Stalingrad» –

«Stalingrad n'en a plus pour longtemps, martela Wiens, qui venait de vider

une chope. Notre Luftwaffe a écrasé les défenseurs le mois dernier, la 6e

armée n'aura qu'à nettoyer». – «Peut-être. Mais justement, comme toutes

nos troupes sont concentrées sur Stalingrad, les flancs du groupe d'armées B

ne sont tenus que par nos alliés, sur le Don et dans la steppe. Vous savez

aussi bien que moi que la qualité des troupes roumaines ou italiennes

n'approche pas celle des forces allemandes; et les Hongrois sont peut-être

de bons soldats, mais ils manquent de tout Ici, au Caucase, c'est pareil, nous

n'avons pas assez d'hommes pour former un front continu sur les crêtes. Et

entre les deux groupes d'armées, le front s'éparpille dans la steppe

kalmouke; on n'y envoie que des patrouilles et on n'est pas à l'abri de

mauvaises surprises». – «Sur ce point-là, intervint le Dr. Strohschneider, un

homme immensément long, dont les lèvres saillaient sous une moustache

broussailleuse, et qui commandait un Teilkommando détaché à

Budionnovsk, le Hauptsturmführer Aue n'a pas tout à fait tort. La steppe est

grande ouverte. Une attaque audacieuse pourrait fragiliser notre position». –

«Oh, fit Wiens en reprenant de la bière, ce ne sera jamais que des piqûres de

moustique. Et s'ils se risquent contre nos alliés, le "corsetage" allemand

suffira amplement à maîtriser la situation». – «J'espère que vous avez

raison», fis-je. – «De toute façon, conclut sentencieusement le Dr. Müller, le

Führer saura toujours imposer les bonnes décisions à tous ces généraux

réactionnaires». C'était en effet une manière de voir les choses. Mais déjà la

conversation roulait sur l'Aktion du jour. J'écoutais en silence. Comme

toujours, c'était les inévitables anecdotes sur le comportement des

condamnés, qui priaient, pleuraient, chantaient L'Internationale ou se

taisaient, et des commentaires sur les problèmes d'organisation et sur les

réactions de nos hommes. Je supportais cela avec lassitude; même les

anciens ne faisaient que répéter ce qu'on entendait depuis un an, il n'y avait

pas une réaction authentique dans ces fanfaronnades et ces platitudes. Un

officier, toutefois, se distinguait par ses invectives particulièrement nourries

et grossières à rencontre des Juifs. C'était le Leiter IV du Kommando, le

Hauptsturmführer Turek, un homme désagréable que j'avais déjà croisé au

Gruppenstab. Ce Turek était un des rares antisémites viscéraux, obscènes,

dans le style Streicher, que j'avais rencontrés au sein des Einsatzgruppen; à

la SP et au SD, traditionnellement, on cultivait un antisémitisme de tête, et

ce genre de propos émotionnels étaient mal vus. Mais Turek était affligé

d'un physique remarquablement juif: il avait les cheveux noirs et frisés, un

nez proéminent, des lèvres sensuelles; dans son dos, certains l'appelaient

cruellement «le Juif Süss», tandis que d'autres insinuaient qu'il avait du

sang tsigane. Il devait en souffrir depuis l'enfance; et à la moindre occasion,

il vantait ses ascendances aryennes: «Je sais bien que ça ne se voit pas»,

commençait-il avant d'expliquer que pour son récent mariage il avait fait

faire des recherches généalogiques exhaustives et avait pu remonter

jusqu'au XVIIe siècle; il allait même jusqu'à produire son certificat du

RuSHA, attestant qu'il était de race pure et apte à procréer des enfants

allemands. Tout cela, je le comprenais bien, et j'aurais pu avoir pitié de lui;

mais ses outrances et ses obscénités dépassaient les bornes: aux exécutions,

j'avais entendu dire, il se gaussait des verges circoncises des condamnés, et

faisait mettre des femmes nues pour leur dire que jamais plus leurs vagins

juifs ne produiraient d'enfants. Ohlendorf n'aurait pas toléré un tel

comportement, mais Bierkamp fermait les yeux; quant à Müller, qui aurait dû le rappeler à l'ordre, il ne disait rien. Turek discutait maintenant avec

Pfeiffer, qui était chargé durant l'action de diriger les pelotons; Pfeiffer riait

de ses sorties et l'encourageait. Écœuré, je m'excusai avant le dessert et

montai dans ma chambre. Mes nausées me reprenaient; depuis

Vorochilovsk, ou peut-être plus tôt, je souffrais de nouveau de ces haut-le-

cœur épuisants qui m'avaient tant fatigué en Ukraine. Je n'avais vomi qu'une

fois, à Vorochilovsk après un repas un peu lourd, mais je devais faire parfois

des efforts pour maîtriser la nausée: je toussais beaucoup, je devenais rouge,

je trouvais cela inconvenant et préférais me retirer.

 

Le lendemain matin, je me rendis à Minvody avec les autres officiers pour

inspecter l'Aktion. J'assistai à l'arrivée et au déchargement du train: les Juifs

semblaient étonnés de redescendre si tôt, alors qu'ils pensaient être

transférés en Ukraine, mais ils restaient calmes. Pour éviter toute agitation,

les communistes reconnus étaient gardés séparément Dans le grand hall

encombré et poussiéreux de la fabrique de verre, les Juifs devaient remettre

leurs vêtements, leurs bagages, leurs effets personnels et les clefs de leurs

appartements. Cela provoquait des remous, d'autant plus que le sol de la

fabrique était jonché de verre cassé, et que les gens, en chaussettes, se

coupaient les pieds. Je fis remarquer cela au Dr. Boite, mais il haussa les

épaules. Des Orpo frappaient à tour de bras, les Juifs, terrifiés, filaient

s'asseoir dans leurs sous-vêtements, les femmes essayaient de calmer les

enfants. Dehors, il y avait un petit vent frais; mais le soleil frappait la

verrière, il régnait à l'intérieur une chaleur étouffante, comme dans une

serre. Un homme d'un certain âge, à la mise distinguée, avec des lunettes et

une petite moustache, s'approcha de moi. Il tenait un très jeune garçon dans

ses bras. Il ôta son chapeau et s'adressa à moi dans un allemand parfait:

«Herr Offizier, je peux vous dire quelque mots?» – «Vous parlez très bien

l'allemand», répondis-je. – «J'ai fait mes études en Allemagne, dit-il avec

une dignité un peu raide. C'était autrefois un grand pays». Ce devait être un

des professeurs de Leningrad. «Que voulez-vous me dire?» fis-je sèchement

Le petit garçon, qui tenait l'homme par le cou, me regardait avec de grands

yeux bleus. Il avait peut-être deux ans, «Je sais ce que vous faites ici, dit

posément l'homme. C'est une abomination. Je voulais simplement vous

souhaiter de survivre à cette guerre pour vous réveiller dans vingt ans,

toutes les nuits, en hurlant J'espère que vous serez incapable de regarder vos

enfants sans voir les nôtres que vous avez assassinés». Il me tourna le dos et s'éloigna avant que je puisse répondre. Le garçon continuait à me fixer par-

dessus son épaule. Boite s'approcha de moi: «Quelle insolence! Comment

ose-t-il? Vous auriez dû réagir». Je haussai les épaules. Quelle importance

cela avait-il? Boite savait parfaitement ce qu'on allait faire à cet homme et à

son enfant. Il était naturel qu'il veuille nous insulter. Je m'éloignai et me

dirigeai vers la sortie. Des Orpo encadraient un groupe de gens en sous-

vêtements et les dirigeaient vers la tranchée antichar, à un kilomètre de là.

Je les regardai s'éloigner. La fosse était trop éloignée pour qu'on entende les

coups de feu; mais ces gens devaient bien se douter du sort qui les attendait.

Boite me héla: «Vous venez?» Notre voiture dépassa le groupe que j'avais

vu partir; ils tressaillaient de froid, les femmes serraient leurs enfants par la

main. Puis devant nous ce fut la fosse. Des soldats et des Orpo se tenaient

au repos, goguenards; j'entendis un tumulte, des cris. Je passai à travers le

groupe de soldats et vis Turek, une pelle à la main, en train de frapper un

homme presque nu au sol. Deux autres corps ensanglantés gisaient devant

lui; plus loin, des Juifs terrorisés se tenaient debout, sous garde. «Vermine!

beuglait Turek, les yeux exorbités. Rampe, Juif!» Il le frappa à la tête avec

le tranchant de la pelle; le crâne de l'homme céda, aspergeant de sang et de

cervelle les bottes de Turek; je vis clairement un œil, projeté par le coup,

voltiger à quelques pas. Les hommes riaient. Je rejoignis Turek en deux

enjambées et le saisis rudement par le bras: «Vous êtes devenu fou! Cessez

cela tout de suite». J'étais livide, je tremblais. Turek se retourna sur moi

avec rage et fit mine de relever sa pelle; puis il la rabaissa et dégagea son

bras d'un coup sec. Il tremblait aussi.

 

«Mêlez-vous de ce qui vous regarde», cracha-t-il. Son visage était écarlate,

il suait et roulait des yeux. Il jeta la pelle et s'éloigna. Boite m'avait rejoint;

en quelques mots secs, il ordonna à Pfeiffer, qui se tenait là en respirant

lourdement, de faire ramasser les corps et de continuer l'exécution. «Ce

n'était pas à vous d'intervenir», me reprocha-t-il. – «Mais ce genre de

choses est inacceptable, voyons!» – «Peut-être, mais le Sturmbannführer

Müller dirige ce Kommando. Vous n'êtes ici qu'à titre d'observateur». – «Eh

bien, où est le Sturmbannführer Müller, justement?» Je tremblais encore. Je

retournai à la voiture et ordonnai au chauffeur de me ramener à Piatigorsk.

Je voulais allumer une cigarette; mes mains tremblaient toujours, je

n'arrivais pas à les maîtriser et avais du mal avec mon briquet. Enfin j'y

parvins et je tirai quelques bouffées avant de jeter la cigarette par la vitre. Nous recroisions, dans l'autre sens, la colonne qui avançait au pas; du coin

de l'œil, je vis un adolescent sortir du rang et courir ramasser mon mégot

avant de reprendre sa place. À Piatigorsk, je ne pus trouver Müller. Le

soldat de garde pensait qu'il avait dû se rendre à l'AOK, mais n'en était pas

certain; j'hésitai à l'attendre, puis décidai de partir: autant rendre compte de

l'incident directement à Bierkamp. Je passai au sanatorium prendre mes

affaires et envoyai mon chauffeur chercher de l'essence à l'AOK. Il n'était

pas très correct de partir sans dire au revoir; mais je n'avais pas envie de

leur dire au revoir. À Mineralnye Vody, la route passait non loin de la

fabrique, située derrière la voie ferrée, sous la montagne; je ne m'arrêtai pas.

De retour à Vorochilovsk, je rédigeai mon rapport, m'en tenant pour

l'essentiel aux aspects techniques et organisationnels de l'action. Mais

j'insérai aussi une phrase sur «certains excès à déplorer de la part d'officiers

censés montrer l'exemple». Je savais que cela suffirait. Le lendemain, en

effet, Thielecke passa dans mon bureau pour me faire savoir que Bierkamp

souhaitait me voir. Prill, après avoir lu mon rapport, m'avait déjà posé des

questions: j'avais refusé de lui répondre, en lui disant que cela ne concernait

que le Kommandant. Bierkamp me reçut poliment, me fit asseoir, et me

demanda ce qui s'était passé; Thielecke aussi assistait à l'entretien. Je leur

narrai l'incident de manière aussi neutre que possible. «Et que pensez-vous

qu'il faille faire?» demanda Thielecke lorsque j'eus fini. – «Je pense, Herr

Sturmbannführer, que c'est un cas qui relève de la S S-Gericht, une cour de

la S S et de la police, répondis-je. Ou tout au moins de la psychiatrie». –

«Vous exagérez, dit Bierkamp. Le Hauptsturmführer Turek est un excellent

officier, très capable. Son indignation et sa colère légitime contre les Juifs,

porteurs du système stalinien, sont compréhensibles. Et puis vous

reconnaissez vous-même n'être arrivé qu'à la fin de l'incident. Sans doute y

a-t-il eu provocation». – «Même si ces Juifs ont été insolents ou ont tenté de

fuir, sa réaction était indigne d'un officier SS. Surtout devant les hommes».

– «Sur ce point vous avez sans doute raison». Thielecke et lui se regardèrent

un instant, puis il se retourna vers moi: «Je compte aller à Piatigorsk dans

quelques jours. Je discuterai moi-même de l'incident avec le

Hauptsturmführer Turek. Je vous remercie de m'avoir signalé ces faits». Le

Sturmbannführer Dr. Leetsch, le remplaçant du Dr. Seibert, arrivait ce

même jour, en compagnie d'un Obersturmbannführer, Paul Schultz, qui

devait relever le Dr. Braune à Maïkop; mais avant même que je puisse le

voir, Prill me demandait de repartir pour Mozdok inspecter le Sk 10b qui venait d'y arriver. «Comme ça vous aurez vu tous les Kommandos, me dit-

il. Vous en rendrez compte au Sturmbannführer à votre retour». Pour

Mozdok, il fallait compter environ six heures de route, en repassant par

Minvody puis Prokhladny; je fixai donc le départ au lendemain matin, mais

ne vis pas Leetsch. Mon chauffeur me réveilla un peu avant l'aube. Nous

avions déjà quitté le plateau de Vorochilovsk lorsque le soleil se leva,

illuminant doucement les champs et les vergers et découpant au loin les

premiers volcans du KMV. Après Mineralnye Vody, la route, bordée de

tilleuls, longeait les contreforts de la chaîne du Caucase, toujours à peine

visibles; seul l'Elbrous, aux formes arrondies recouvertes de neige,

apparaissait dans la grisaille du ciel. Au nord de la route commençaient des

champs, avec çà et là de pauvres villages musulmans. Nous roulions

derrière de longs convois de camions de la Rollbahn, difficiles à dépasser. À

Mozdok régnait une agitation intense, le trafic militaire embouteillait les

rues poussiéreuses; je garai mon Opel et partis à pied chercher le Q G du

LIF corps. Je fus reçu par un officier de l'Abwehr, très excité: «Vous n'avez

pas entendu? Le Generalfeldmarschall List a été limogé ce matin». –

«Pourquoi donc?!» m'exclamai-je. List, un nouveau venu sur le front de

l'Est, n'avait même pas duré deux mois. L'AO haussa les épaules: «Nous

avons été obligés de passer à la défensive après l'échec de notre percée sur

la rive droite du Terek. Cela n'a pas dû être apprécié en haut lieu». –

«Pourquoi n'avez-vous pas pu avancer?» Il leva les bras: «Nous manquons

de forces, voilà tout! La division du groupe d'armées Sud en deux était une

erreur fatale. Maintenant nous n'avons les forces nécessaires ni pour un

objectif ni pour l'autre. À Stalingrad, ils piétinent encore dans les

faubourgs». – «Et qui a été nommé à la place du Feldmarschall?» Il

s'esclaffa amèrement: «Vous n'allez pas me croire: le Führer a pris le poste

lui-même!» C'était en effet inouï: «Le Führer a personnellement pris le

commandement du groupe d'armées A?» – «Précisément. Je ne sais pas

comment il compte faire; l'OKHG reste à Vorochilovsk, et le Führer est à

Vinnitsa. Mais comme c'est un génie, il doit avoir une solution». Son ton

devenait de plus en plus acerbe. «Il commande déjà le Reich, la Wehrmacht,

et l'armée de terre. Maintenant un groupe d'armées. Pensez-vous qu'il va

continuer ainsi? Il pourrait prendre le commandement d'une armée, puis

d'un corps, puis d'une division. À la fin, qui sait, il se retrouverait peut-être

caporal au front, comme au départ». -

«Je vous trouve bien insolent», dis-je froidement. – «Et vous, mon vieux,

répondit-il, vous pouvez aller vous faire foutre. Vous êtes dans un secteur

du front, ici, la S S n'a pas juridiction». Une ordonnance entra. «Voilà votre

guide, indiqua l'officier. Bonne journée,» Je sortis sans rien dire-J'étais

choqué, mais aussi inquiet: si notre offensive dans le Caucase, sur laquelle

nous avions tout misé, s'enlisait, c'était mauvais signe. Le temps ne jouait

pas en notre faveur. L'hiver approchait, et l'Endsieg continuait à reculer, tels

les pics magiques du Caucase. Enfin, me rassurai-je, Stalingrad va bientôt

tomber; cela libérera des forces pour reprendre l'avancée ici.

 

OceanofPDF.com

Le Sonderkommando était installé dans une aile partiellement en ruine

d'une base russe; certaines salles restaient utilisables, les autres avaient été

fermées avec des planches. Je fus reçu par le chef du Kommando, un

Autrichien fluet avec une moustache taillée comme celle du Führer, le

Sturmbannführer Alois Persterer. C'était un homme du SD, qui avait été

Leiter à Hambourg à l'époque où Bierkamp y dirigeait la Kripo; mais il ne

semblait pas avoir gardé avec lui des relations particulièrement proches. Il

me fit un exposé concis de la situation: à Prokhladny, un Teilkommando

avait fusillé des Kabardes et des Balkars associés aux autorités

bolcheviques, des Juifs et des partisans; à Mozdok, mis à part quelques cas

suspects livrés par le LIP corps, ils n'avaient pas vraiment débuté. On lui

avait parlé d'un kolkhoze juif dans la région; il ferait des recherches, et s'en

occuperait. Quoi qu'il en soit il n'y avait pas trop de partisans, et dans la

zone du front les autochtones paraissaient hostiles aux Rouges. Je lui

demandai quelles étaient ses relations avec la Wehrmacht. «Je ne peux

même pas dire médiocres, répondit-il enfin. Ils semblent plutôt nous

ignorer». – «Oui, l'échec de l'offensive les préoccupe». Je passai la nuit à

Mozdok, sur un lit de camp monté dans un des bureaux, et repartis le

lendemain matin; Persterer m'avait proposé d'assister à une exécution à

Prokhladny, avec leur camion à gaz, mais je l'avais poliment remercié. À

Vorochilovsk, je me présentai au Dr. Leetsch, un officier plutôt âgé, au

visage étroit et rectangulaire, avec des cheveux grisonnants et des lèvres

maussades. Après avoir lu mon rapport, il voulut discuter. Je lui parlai de

mes impressions sur le moral de la Wehrmacht. «Oui, dit-il enfin, vous avez

tout à fait raison. C'est pourquoi je pense qu'il est important de resserrer nos

liens avec eux. Je m'occuperai moi-même des relations avec l'OKHG, mais

je souhaite détacher un bon officier de liaison à Piatigorsk, auprès du le de

l'A OK. Je voulais vous demander de prendre ce poste». J'hésitai un

moment; je me demandais si l'idée venait vraiment de lui, ou lui avait été

suggérée par Prill durant mon absence. Enfin je répondis: «C'est que mes

relations avec l'Einsatzkommando 12 ne sont pas des meilleures. J'ai eu une

altercation avec un de leurs officiers, et j'ai peur que cela ne crée des

complications». – «Ne vous en faites pas. Vous n'aurez pas grand-chose à

voir avec eux. Vous prendrez vos quartiers à l'A OK et vous me rendrez

compte directement».

Ainsi je retournai à Piatigorsk et l'on m'attribua un logement un peu à l'écart

du centre, au pied du Matchouk dans un sanatorium (c'est la partie la plus

haute de la ville). J'avais une porte-fenêtre et un petit balcon d'où je voyais

la longue crête pelée de la Goriatchaïa Gora avec son pavillon chinois et

quelques arbres, et puis la plaine et les volcans derrière, étages dans la

brume. En me retournant et en me penchant en arrière, je pouvais

apercevoir par-dessus le toit un coin du Matchouk barré par un nuage qui

semblait avancer presque à ma hauteur. Il avait plu durant la nuit et l'air

sentait bon et frais. Après être passé à l'AOK me présenter au le, l'Oberst

von Gilsa, et à ses collègues, je sortis me promener. Une longue allée pavée

monte du centre et suit le flanc du massif; il faut gravir, derrière le

monument de Lénine, quelques larges marches escarpées, puis, après des

bassins, entre des rangées de jeunes chênes et des sapins odorants, la pente

devient plus douce. Je laissai sur ma gauche le sanatorium Lermontov, où

logeait von Kleist et son état-major; mes quartiers se situaient un peu en

retrait, dans une aile séparée, tout contre la montagne maintenant presque

entièrement cachée par les nuages. Plus haut, l'allée s'élargit en une route

qui contourne le Matchouk pour relier un chapelet de sanatoriums; là, je

bifurquai vers le petit pavillon qu'on appelle la Harpe éolienne, d'où l'on a

une vue étendue de la plaine du sud, parsemée de bosses irréelles, un volcan

puis un autre et puis un autre encore, éteints, paisibles. Vers la droite, le

soleil faisait reluire les toits de tôle de maisons dispersées dans une épaisse

verdure; et plus loin, au fond, les nuages se reformaient, masquant les

massifs du Caucase. Une voix enjouée s'éleva dans mon dos: «Aue! Vous

êtes ici depuis longtemps?» Je me retournai: Voss avançait en souriant sous

les arbres. Je lui serrai chaleureusement la main. «Je viens d'arriver. Je suis

détaché comme officier de liaison à l'AOK». – «Ah, excellent! Moi aussi, je

suis à l'AOK. Vous avez mangé?» – «Pas encore.» – «Alors venez. Il y a un

bon troquet juste en bas». Il prit par un étroit chemin de pierre taillé dans le

roc et je le suivis. En dessous, barrant la pointe de la longue ravine qui

sépare le Matchouk de la Goriatchaïa Gora, s'élevait une longue galerie à

colonnes, d'un style italien à la fois lourd et frivole, en granité rose. «C'est

la galerie Académique», m'indiqua Voss. -»Ah! m'exclamai-je, fort excité,

mais c'est l'ancienne galerie Elisabeth! C'est ici que Petchorine a aperçu la

princesse Marie pour la première fois». Voss éclata de rire: «Vous

connaissez Lermontov, alors? Tout le monde ici le lit». – «Bien sûr! Un

héros de notre temps était mon livre de chevet, à une époque». Le chemin nous avait amenés au niveau de la galerie, construite pour abriter une source

sulfureuse. Des soldats estropiés, pâles et lents, se promenaient ou restaient

assis sur des bancs, face au long creux qui s'ouvre vers la ville; un jardinier

russe sarclait les parterres de tulipes et d'œillets rouges disposés le long du

grand escalier qui descend rejoindre la rue Kirov, au fond de la dépression.

Les toits en cuivre des bains blottis contre la Goriatchaïa Gora, dépassant

entre les arbres, étincelaient au soleil. Au-delà de la crête on ne distinguait

qu'un des volcans. «Vous venez?» dit Voss. – «Un instant» J'entrai dans la

galerie pour regarder la source, mais je fus déçu: la salle était nue et vide et

l'eau coulait d'un vulgaire robinet «Le café se trouve derrière», dit Voss. Il

passa sous l'arche qui sépare l'aile gauche de la galerie du corps central;

derrière, le mur formait avec la roche une large alcôve, où l'on avait disposé

quelques tables et des tabourets. Nous prîmes place et une jolie jeune fille

apparut par une porte. Voss échangea quelques mots avec elle en russe.

«Aujourd'hui, il n'y a pas de chachliks. Mais ils ont des côtelettes de Kiev».

– «C'est parfait» – «Vous voulez de l'eau de la source ou une bière?» – «Je

crois que je préfère la bière. Elle est fraîche?» – «À peu près. Mais je vous

préviens, ce n'est pas de la bière allemande». J'allumai une cigarette et

m'adossai au mur de la galerie. Il faisait agréablement frais; de l'eau coulait

sur la roche, deux petits oiseaux aux couleurs vives picoraient au sol.

«Piatigorsk vous plaît, alors?» me demanda Voss. Je souriais, j'étais heureux

de le voir ici. «Je n'ai pas encore vu grand-chose», dis-je. – «Si vous aimez

Lermontov, la ville est un véritable pèlerinage. Les Soviétiques ont créé un

joli petit musée dans sa maison. Lorsque vous aurez un après-midi de libre,

nous irons le voir». – «Volontiers. Savez-vous où se trouve le lieu du duel?»

– «Celui de Petchorine ou celui de Lermontov?» – «Celui de Lermontov». -

 

«Derrière le Matchouk. Il y a un affreux monument, bien sûr. Et figurez-

vous que nous avons même retrouvé une de ses descendantes». Je ris: «Pas

possible». – «Si, si. Une madame Evguenia Akimovna Chan-Gireï. Elle est

très vieille. Le général lui a fait attribuer une pension, plus importante que

celle des Soviétiques». – «Elle l'a connu?» – «Vous n'y songez pas. Les

Russes se préparaient juste à fêter le centenaire de sa mort le jour de notre

invasion. Frau Chan-Gireï est née dix ou quinze ans plus tard, dans les

années cinquante, je crois». La serveuse revenait avec deux assiettes et les

couverts. Les «côtelettes» étaient en fait des rouleaux de poulet, fourrés au

beurre fondu et panés, et accompagnés d'une fricassée de champignons sauvages à l'ail. «C'est fameux. Et même la bière n'est pas infâme». – «Je

vous l'avais dit, n'est-ce pas? Je viens ici chaque fois que j'en ai l'occasion.

Il n'y a jamais grand monde». Je mangeai sans parler, profondément content

«Vous avez beaucoup de travail?» lui demandai-je enfin. – «Disons que j'ai

du temps libre pour mes recherches. Le mois dernier j'ai pillé la

bibliothèque Pouchkine à Krasnodar et j'ai trouvé des choses très

intéressantes. Ils avaient surtout des travaux sur les Cosaques, mais j'ai

aussi déniché des grammaires caucasiennes et des opuscules assez rares de

Troubetskoï. Je dois encore aller à Tcherkessk, je suis certain que là ils

auront des travaux sur les Circassiens et les Karatchaï. Mon rêve, c'est de

trouver un Oubykh qui connaisse encore sa langue. Mais pour le moment,

pas de chance. Sinon, je rédige des tracts pour l'A OK». «Quel genre de

tracts?» – «Des tracts de propagande. Ils les larguent sur les montagnes par

avion. J'en ai fait un en karatchaï, kabarde et balkar, en consultant des

locaux, bien sûr, qui était très drôle: Montagnards – Avant, vous aviez tout,

mais le pouvoir soviétique vous a tout pris! Accueillez vos frères allemands

qui ont volé comme des aigles par-dessus les montagnes pour vous libérer!

Etc». Je pouffai avec lui. «J'ai aussi fait des laissez-passer qu'on envoie aux

partisans pour les encourager à retourner leur veste. Il y est écrit qu'on les

accueillera comme des soïouzniki dans le combat général contre le Judéo-

bolchevisme. Les Juifs parmi eux doivent bien rire. Ces propouska sont

valables jusqu'à la fin de la guerre». La fille débarrassait et nous apporta

deux cafés turcs. «Ils ont de tout, ici!» m'exclamai-je. – «Oh, oui. Les

marchés sont ouverts, on vend même à manger dans les magasins». – «Ce

n'est pas comme en Ukraine». – «Non. Et avec un peu de chance, ça ne le

sera pas». – «Que voulez-vous dire?» – «Oh, certaines choses vont peut-être

changer». Nous réglâmes et repassâmes l'arche. Les éclopés déambulaient

toujours devant la galerie, buvant leur eau à petites gorgées. «Ça fait

vraiment du bien?» demandai-je à Voss en désignant un verre. – «La région

a une réputation. Vous savez qu'on venait prendre les eaux ici déjà bien

avant les Russes. Vous connaissez Ibn Battuta?» – «Le voyageur arabe? J'en

ai entendu parler». – «Il est passé par ic i, vers 1375. Il était en Crimée,

chez les Tatars où il s'était marié au passage. Les Tatars vivaient encore

dans de grands campements nomades, des cités sur roues faites de tentes sur

d'énormes chariots, avec des mosquées et des boutiques. Chaque année,

l'été, quand il commençait à faire trop chaud en Crimée, le khan Nogaï avec

toute sa ville en marche passait l'isthme de Perekop et venait jusqu'ici. Ibn Battuta décrit le lieu avec précision, et loue les vertus médicinales des eaux

sulfureuses. Il nomme le site Bish ou Besh Dagh, ce qui, comme Piatigorsk

en russe, veut dire "les cinq montagnes"«. Je ris d'étonnement: «Et qu'est

devenu Ibn Battuta?» – «Après? Il a continué, il est passé par le Daghestan

et l'Afghanistan, pour arriver en Inde. Il a longtemps été cadi à Delhi, et il a

servi durant sept ans Mohammed Tughluq, le sultan paranoïaque, avant de

Continuer : partie 12 sur 15