Les bienveillantes
TOCCATA Pour les morts
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.
Dniepr par les sapeurs, pour alimenter leurs lances d'incendie; le
Sonderkommando le fusilla ainsi qu'une bande de Tsiganes pris à fureter
dans un quartier excentré, près d'une église orthodoxe. Sur ordre de Blobel,
une de nos sections liquida les malades mentaux de l'hôpital Pavlov, de peur
qu'ils ne s'enfuient et ajoutent au désordre. Jeckeln était là; l'après-midi, il
présida à une grande réunion à l'Ortskommandantur, à laquelle assistaient le
général Eberhard et des officiers d'état-major de la 6e armée, des officiers
du groupe, dont le Dr. Rasch, et des officiers du Sonderkommando. Rasch
n'avait pas l'air dans son assiette: il ne parlait pas, il tapotait la table avec un
stylo, son regard un peu vacant se promenait distraitement sur les visages
autour de lui. Jeckeln, par contraste, débordait d'énergie. Il prononça un bref
discours sur les sabotages, le péril occasionné par les masses de Juifs dans
la ville, et la nécessité d'avoir recours à des mesures de rétorsion, mais aussi de prévention, des plus énergiques. Le Sturmbannführer Hennicke, le Leiter
III de l'Einsatzgruppe, fit une présentation statistique: d'après ses données il
ressortait que Kiev devait actuellement héberger environ cent cinquante
mille Juifs, résidents permanents ou réfugiés de l'ouest de l'Ukraine. Jeckeln
proposa, dans un premier temps, d'en fusiller cinquante mille; Eberhard
approuva chaudement et promit l'appui logistique de la 6e armée. Jeckeln se
tourna vers nous: «Meine Herren, déelara-t-il, je vous donne vingt-quatre
heures pour me préparer un plan». Blobel bondit: «Herr Obergruppenführer,
ça sera fait!» Rasch prit la parole pour la première fois: «Avec le
Standartenführer Blobel, vous pouvez y compter». Son ton contenait une
ironie assez appuyée, mais Blobel le prit comme un compliment:
«Absolument, absolument». – «Il faut marquer un coup fort», conclut
Eberhard en levant la séance.
Je travaillais déjà la nuit comme le jour, je prenais deux heures de sommeil
quand je le pouvais; mais à vrai dire je ne contribuai pas vraiment à la
planification: les officiers des Teilkommandos, qui n'étaient pas encore tout
à fait débordés (on fusillait des politrouki démasqués par les interrogateurs
de Vogt et quelques suspects ramassés un peu au hasard, mais rien de plus),
s'en chargèrent. Les réunions avec la 6e armée et le HSSPF reprirent le
lendemain. Le Sonderkommando proposait un site: à l'ouest de la ville, dans
le quartier de Syrets, près du cimetière juif mais néanmoins en dehors des
zones habitées, s'ouvraient plusieurs grands ravins qui feraient l'affaire. «Il
y a aussi une gare de marchandises, ajouta Blobel. Cela permettra de faire
croire aux Juifs qu'on les envoie se réinstaller ailleurs». La Wehrmacht
envoya des géomètres prendre des relevés: sur la base de leur rapport,
Jeckeln et Blobel se fixèrent sur le ravin dit de la Grand-Mère ou de la
Vieille, au fond duquel courait un petit ruisseau. Blobel convoqua tous ses
officiers: «Les Juifs à exécuter sont des asociaux, sans valeur, intolérables
pour l'Allemagne. Nous inclurons aussi les patients des asiles, les Tsiganes,
et tout autre mangeur inutile. Mais on commencera par les Juifs». On étudia
attentivement les cartes, il fallait positionner les cordons, prévoir les
acheminements et planifier les transports; une réduction du nombre de
camions et de la distance permettrait d'économiser de l'essence; il était aussi
nécessaire de songer aux munitions et au ravitaillement des troupes; tout
devait être calculé. Pour cela il fallait aussi fixer la méthode d'exécution:
Blobel se décida enfin pour une variante du Sardinenpackung. Comme tireurs et escortes des groupes de condamnés, Jeckeln insistait pour que l'on
utilise ses deux bataillons Orpo, ce qui visiblement énervait Blobel. Il y
avait aussi les Waffen-SS de Grafhorst et les Orpo du Hauptmann Krumme.
Pour les cordons la 6e armée mettait à notre disposition plusieurs
compagnies, et ils fourniraient les camions. Hafner monta une place de
triage pour les objets de valeur, entre le cimetière de Lukyanovskoe et le
cimetière juif, à cent cinquante mètres du ravin: Eberhard tenait à ce qu'on
récupère les clefs des appartements, étiquetées, car les sinistres avaient jeté
vingt-cinq mille civils à la rue, et la Wehrmacht voulait les reloger au plus
vite. La 6e armée nous livra cent mille cartouches et imprima les affiches,
en langues allemande, russe et ukrainienne, sur du mauvais papier
d'emballage gris. Blobel, lorsqu'il n'était pas plongé dans les cartes, se
démenait et trouvait aussi le temps pour d'autres activités; l'après-midi, avec
l'assistance des sapeurs militaires, il fit dynamiter la cathédrale de la
Dormition, une superbe petite église orthodoxe du xie siècle située au
milieu de la lavra: «Il faut que les Ukrainiens payent aussi un peu», nous
expliqua-t-il plus tard avec satisfaction. J'en discutai en passant avec Vogt,
car je ne comprenais pas du tout le sens de cette action; selon lui, ce n'était
certainement pas une initiative de Blobel, mais il n'avait aucune idée de qui
pouvait avoir autorisé ou ordonné ça. «L'Obergruppenführer, sans doute.
C'est plutôt son style». En tout cas ce n'était pas le Dr. Rasch, qu'on ne
voyait presque plus. Lorsque je croisai Thomas dans un couloir je lui
demandai furtivement: «Qu'est-ce qui se passe avec le Brigadeführer? Ça
n'a pas l'air d'aller». – «Il s'est disputé avec Jeckeln. Avec Koch aussi».
Hans Koch, le Gauleiter de Prusse orientale, avait été nommé
Reichskommissar de l'Ukraine un mois auparavant. «À quel sujet?»
demandai-je. – «Je te raconterai plus tard. De toute façon il n'en a plus pour
longtemps. Au fait, une question: les Juifs dans le Dniepr, c'est vous?» La
veille au soir, tous les Juifs qui s'étaient rendus à la synagogue pour le
shabbat avaient disparu; on avait retrouvé leurs corps ce matin-là, flottant
dans la rivière. «L'armée s'est plainte, continuait-il. Ils disent que des
actions comme ça, ça inquiète la population civile. Ça n'est pas gemütlich».
– «Et ce qu'on prépare, c'est gemütlich? Je pense que la population civile va
bientôt avoir autrement de quoi s'inquiéter». – «Ce n'est pas pareil. Au
contraire, ils seront ravis d'être débarrassés de leurs Juifs». Je haussai les
épaules: «Non, ce n'est pas nous. À ma connaissance. On est un peu occupés, en ce moment, on a autre chose à faire. Et puis ce n'est pas
tellement dans nos méthodes».
Le dimanche on colla les affiches, dans toute la ville. Les Juifs étaient
invités à se réunir le lendemain matin devant leur cimetière sur la
Melnikova, avec chacun cinquante kilogrammes de bagages, pour être
réinstallés comme colons dans diverses régions d'Ukraine. J'avais des
doutes quant au succès de cette manœuvre: on n'était plus à Lutsk, et je
savais que des rumeurs avaient filtré à travers les lignes de front sur le sort
qui attendait les Juifs; plus on avançait à l'Est, moins on en trouvait, ils
fuyaient maintenant devant nous avec l'Armée rouge, alors qu'au début ils
nous attendaient avec confiance. D'un autre côté, comme me le fit
remarquer Hennicke, les bolcheviques gardaient un silence remarquable sur
nos exécutions: dans leurs émissions radio, ils nous accusaient d'atrocités
monstrueuses, exagérées, mais sans jamais mentionner les Juifs; peut-être,
d'après nos experts, craignaient-ils d'ébranler l'unité sacré du peuple
soviétique. Nous savions, par nos informateurs, que de nombreux Juifs se
voyaient désignés pour les évacuations vers l'arrière, mais ils semblaient
être sélectionnés selon les mêmes critères que les Ukrainiens et les Russes,
en tant qu'ingénieurs, médecins, membres du Parti, ouvriers spécialisés; la
plupart des Juifs qui fuyaient partaient par leurs propres moyens. «C'est
difficile à comprendre, ajouta Hennicke. Si vraiment les Juifs dominent le
Parti communiste, ils devraient faire plus d'efforts pour sauver leurs
coreligionnaires-» – «Ils sont malins, suggéra le Dr. von Scheven, un autre
officier du groupe. Ils ne veulent pas prêter le flanc à notre propagande en
favorisant trop ouvertement les leurs. Staline doit aussi compter avec le
nationalisme grand-russe. Pour garder le pouvoir, ils sacrifient leurs cousins
pauvres». – «Vous avez sans doute raison», approuva Hennicke. Je souriais
intérieurement, mais avec amertume: comme au Moyen Âge, nous
raisonnions par syllogismes, qui se prouvaient les uns les autres. Et ces
preuves nous conduisaient sur un chemin sans retour. La Grosse Aktion
débuta le lundi 29 septembre, le matin du Yom Kippour, le jour juif de
l'Expiation. Blobel nous l'avait fait savoir la veille: «Ils vont expier, expier».
J'étais resté dans mes bureaux, au palais, à rédiger un rapport. Callsen
apparut sur le pas de la porte: «Vous ne venez pas? Vous savez bien que le
Brigadeführer a donné l'ordre que tous les officiers soient présents». – «Je
sais. Je finis ceci et je viens». – «Comme vous l'entendez». Il disparut et je continuai à travailler. Une heure plus tard je me levai, pris mon calot et mes
gants, et allai trouver mon chauffeur. Dehors, il faisait froid, je songeai à
retourner chercher un pull-over, puis y renonçai Le ciel était couvert,
l'automne avançait, bientôt ce serait l'hiver. Je passai par les ruines encore
fumantes de la Khrechtchatik, puis remontai le boulevard Chevtchenko. Les
Juifs marchaient vers l'ouest en longues colonnes, en famille, calmement,
portant des ballots ou des sacs à dos. La plupart paraissaient très pauvres,
sans doute des réfugiés; les hommes et les garçons portaient tous la
casquette des prolétaires soviétiques, mais çà et là on apercevait aussi un
chapeau mou. Certains venaient en charrettes, tirées par des chevaux
efflanqués et chargées de vieillards et de valises. Je fis faire un détour à
mon chauffeur, je voulais en voir plus; il prit à gauche et descendit au-delà
de l'université, puis obliqua vers la gare par la Saksaganskaïa. Des Juifs
sortaient avec leurs affaires de toutes les maisons et se mêlaient au flot qui
s'écoulait avec une rumeur paisible. On ne voyait presque aucun soldat
allemand. Aux coins des rues ces ruisseaux humains se rejoignaient,
grossissaient et continuaient, il n'y avait pas d'agitation. Je remontai la
colline dos à la gare, et retrouvai le boulevard à l'angle du grand jardin
botanique. Un groupe de soldats se tenaient là, avec quelques auxiliaires
ukrainiens, et faisaient rôtir un cochon entier sur une énorme broche. Ça
sentait très bon, les Juifs en passant contemplaient le cochon avec envie, et
les soldats riaient, se moquaient d'eux. Je m'arrêtai et descendis de la
voiture. Les gens affluaient de toutes les rues transversales et venaient
rejoindre le flot central, des rivières se jetant dans un fleuve.
Périodiquement, la colonne interminable s'arrêtait, puis repartait avec un
heurt. Devant moi, des vieilles avec des guirlandes d'oignons au cou
tenaient par la main des gamins morveux, je remarquai une petite fille
debout entre plusieurs bocaux de conserves plus grands qu'elle. Il me
semblait y avoir principalement des vieux et des enfants, mais c'était
difficile à juger: les hommes valides avaient dû rejoindre l'Armée rouge, ou
alors fuir. Sur la droite, devant le jardin botanique, un cadavre gisait dans le
caniveau, un bras replié sous le visage; les gens défilaient à côté sans le
regarder. Je m'approchai des soldats attroupés autour du cochon: «Que s'est-
il passé?» Un Feldwebel me salua et répondit: «Un agitateur, Herr
Obersturmführer. Il criait, il excitait la foule en racontant des calomnies sur
la Wehrmacht. On lui a dit de se taire, mais il continuait à crier». Je regardai
de nouveau la foule: les gens paraissaient calmes, un peu inquiets peut-être, mais passifs. Par mon réseau d'indicateurs, j'avais contribué à répandre des
rumeurs: les Juifs partaient en Palestine, ils partaient au ghetto, en
Allemagne pour travailler. Les autorités locales mises en place par la
Wehrmacht s'étaient de leur côté activées pour éviter la panique. Je savais
que des bruits de massacre couraient aussi, mais toutes ces rumeurs
s'annulaient, les gens ne devaient plus savoir que croire, et alors on pouvait
compter sur leurs souvenirs de l'occupation allemande de 1918, sur leur
confiance en l'Allemagne, et sur l'espoir aussi, le vil espoir.
Je repartis. Je n'avais rien indiqué à mon chauffeur mais il suivait le flot des
Juifs, vers la Melnikova. On ne voyait toujours presque aucun soldat
allemand; il y avait juste quelques points de contrôle à des carrefours,
comme à l'angle du jardin botanique ou un autre là où l'Artyoma rejoint la
Melnikova. Là, j'assistai à mon premier incident de la journée: des
Feldgendarmes battaient plusieurs Juifs barbus, aux longues papillotes
frisées devant les oreilles, des rabbins peut-être, vêtus uniquement de
chemises. Ils étaient rouges de sang, leurs chemises en étaient trempées, des
femmes criaient, il y avait de grands remous dans la foule. Puis les
Feldgendarmes se saisirent de ces rabbins et les emmenèrent. J'étudiai les
gens: ils savaient que ces hommes allaient mourir, cela se voyait à leurs
regards angoissés; mais ils espéraient encore que ce ne serait que les
rabbins, les pieux.
Au bout de la Melnikova, devant le cimetière juif, des obstacles antichars et
des barbelés rétrécissaient la chaussée, gardés par des soldats de la
Wehrmacht et des Polizei ukrainiens. Le cordon commençait là; passé ce
goulot, les Juifs ne pouvaient plus faire demi-tour. La zone de triage se
situait un peu plus loin, sur la gauche, au terrain vague devant l'immense
cimetière chrétien de Lukyanovskoe. Un long mur de briques rouges, assez
bas, bordait la nécropole; derrière, de grands arbres barraient le ciel, à
moitié dénudés ou bien encore rouge et jaune. De l'autre côté de la rue
Degtiarovska, on avait installé une rangée de tables devant lesquelles on
faisait défiler les Juifs. Je retrouvai là plusieurs de nos officiers: «Ça a déjà
commencé?» Hafner fit un signe de la tête vers le nord: «Oui, ça fait
plusieurs heures déjà. Vous étiez où? Le Standartenführer est furieux».
Derrière chaque table se tenait un sous-officier du Kommando, flanqué d'un
traducteur et de plusieurs soldats; à la première, les Juifs devaient remettre
leurs papiers, à la seconde leur argent, leurs valeurs et leurs bijoux, ensuite les clefs de leurs appartements, étiquetées de manière lisible, et enfin leurs
vêtements et leurs chaussures. Ils devaient se douter de quelque chose, mais
ils ne disaient rien; de toute façon, la zone était scellée derrière le cordon.
Certains Juifs tentaient de discuter avec les Polizei, mais les Ukrainiens
criaient, les frappaient, les renvoyaient dans la queue. Un vent pinçant
soufflait, j'avais froid, je regrettais de ne pas avoir pris mon pull-over; de
temps en temps, quand le vent se levait, on pouvait distinguer une faible
pétarade; la plupart des Juifs ne semblaient pas le remarquer. Derrière la
rangée des tables, nos Askaris entassaient par ballots entiers les vêtements
confisqués dans des camions; les véhicules repartaient vers la ville, où nous
avions installé un centre de tri. J'allai examiner la pile des papiers, jetés en
vrac au milieu du terrain pour être brûlés plus tard. Il y avait là des
passeports déchirés, des livrets de travail, des cartes de syndicats ou de
rationnement, des photos de famille; le vent emportait les feuillets les plus
légers, la place en était couverte. Je contemplai quelques photographies: des
clichés, des portraits de studio, d'hommes, de femmes et d'enfants, de
grands-parents et de bébés joufflus; parfois, une prise de vue de vacances,
du bonheur et de la normalité de leur vie d'avant tout ça. Cela me rappelait
une photographie que je gardais dans mon tiroir, à côté de mon lit, au
collège. C'était le portrait d'une famille prussienne d'avant la Grande
Guerre, trois jeunes junkers en uniforme de cadets et sans doute leur sœur.
Je ne me souviens plus où je l'avais trouvée, peut-être lors d'une de nos
rares sorties, chez un brocanteur ou un marchand de cartes postales. À cette
époque, j'étais très malheureux, j'avais été placé de force dans cet affreux
pensionnat à la suite d'une grande transgression (ceci se passait en France,
où nous étions partis quelques années après la disparition de mon père). La
nuit, je détaillais cette photo des heures durant, à la lumière de la lune ou
sous les couvertures avec une petite lampe de poche. Pourquoi, me
demandais-je, ne pouvais-je pas avoir grandi dans une famille parfaite
comme celle-là, plutôt que dans cet enfer corrompu? Les familles juives des
photos éparpillées semblaient elles aussi heureuses; l'enfer, pour eux, c'était
ici, maintenant, et le passé disparu, ils ne pouvaient que le regretter. Au-delà
des tables, les Juifs en sous-vêtements tremblaient de froid; des Polizei
ukrainiens séparaient les hommes et les garçons des femmes et des petits
enfants; les femmes, les enfants et les vieillards, on les chargeait dans des
camions de la Wehrmacht pour les transporter au ravin; les autres devaient
s'y rendre à pied. Hafner m'avait rejoint «Le Standartenführer vous cherche. Faites attention, il est vraiment en rogne». – «Pourquoi?» – «Il en veut à
l'Obergruppenführer de lui avoir imposé ses deux bataillons de police. Il
pense que l'Obergruppenführer veut prendre tout le crédit pour l'Aktion».
-»Mais c'est idiot». Blobel arrivait, il avait bu et son visage luisait Dès qu'il
me vit il se mit à m'insulter de manière grossière: «Qu'est-ce que vous
foutez? Ça fait des heures qu'on vous attend». Je le saluai: «Herr
Standartenführer! Le SD a ses propres tâches. J'examinais le dispositif, pour
prévenir tout incident» Il se calma un peu: «Et alors?» grommela-t-il. –
«Tout semble en ordre, Herr Standartenführer». – «Bon. Allez là-haut Le
Brigadeführer veut voir tous les officiers». Je repris mon véhicule et suivis
les camions; à l'arrivée, les Polizei faisaient descendre les femmes et les
enfants, qui rejoignaient les hommes arrivant à pied. De nombreux Juifs, en
marchant, chantaient des chants religieux; peu tentaient de s'enfuir, ceux-là
étaient vite arrêtés par le cordon ou abattus. De la crête, on entendait
nettement les rafales, et les femmes surtout commençaient à paniquer. Mais
elles ne pouvaient rien faire. On les divisait en petits groupes et un sous-
officier assis à une table les comptait; puis nos Askaris les prenaient et les
menaient pardessus la lèvre du ravin. Après chaque série de coups de feu,
un autre groupe partait, cela allait très rapidement. Je contournai le ravin par
l'ouest pour rejoindre les autres officiers, qui s'étaient postés en haut du
versant nord. De là, le ravin s'étendait devant moi: il devait avoir une
cinquantaine de mètres de large et peut-être une trentaine de profondeur, et
courait sur plusieurs kilomètres; le petit ruisseau, au fond, rejoignait là-bas
le Syrets, qui donnait son nom au quartier. On avait posé des planches sur
ce ruisseau pour que Juifs et tireurs puissent traverser facilement; au-delà,
dispersées un peu partout sur les flancs nus du ravin, se multipliaient de
petites grappes blanches. Les «emballeurs» ukrainiens entraînaient leurs
charges vers ces tas et les forçaient à s'allonger dessus ou à côté; les
hommes du peloton s'avançaient alors et passaient le long des files de gens
couchés presque nus, leur tirant à chacun une balle de mitraillette dans la
nuque; il y avait trois pelotons en tout. Entre les exécutions quelques
officiers inspectaient les corps et administraient des coups de grâce au
pistolet. Sur une hauteur, dominant la scène, se tenaient des groupes
d'officiers S S et de la Wehrmacht. Jeckeln était là avec son entourage,
flanqué du Dr. Rasch; je reconnus aussi plusieurs haut gradés de la 6e
armée. Je vis Thomas, qui me remarqua, mais ne me rendit pas mon salut.
En face, les petits groupes dévalaient les flancs du ravin et rejoignaient les grappes de corps qui s'étendaient de plus en plus. Le froid devenait
mordant, mais on faisait circuler du rhum, j'en bus un peu. Blobel déboula
en voiture directement de notre côté du ravin, il avait dû faire le grand tour;
il buvait à une petite flasque et vitupérait, il criait que les choses n'allaient
pas assez vite. Pourtant les cadences avaient été poussées au maximum. Les
tireurs étaient relevés toutes les heures et ceux qui ne tiraient pas les
approvisionnaient en rhum et remplissaient les chargeurs. Les officiers
parlaient peu, certains tentaient de cacher leur trouble. L'Ortskommandantur
avait fait venir une batterie de cuisine de campagne et un pasteur militaire
préparait du thé pour réchauffer les Orpo et les membres du
Sonderkommando. À l'heure du déjeuner, les officiers supérieurs
retournèrent en ville, mais les officiers subalternes restèrent manger avec les
hommes. Comme les exécutions devaient continuer sans pause on installa la
cantine plus bas, dans une dépression d'où l'on ne voyait pas le ravin. Le
groupe était responsable du ravitaillement; quand on déballa les conserves,
les hommes, apercevant des rations de boudin noir, se mirent à tempêter et à
crier violemment. Hafner, qui venait de passer une heure à administrer des
coups de grâce, hurlait en jetant les boîtes ouvertes à terre; «Mais qu'est-ce
que c'est que ce bordel?»; derrière moi, un Waffen-SS vomissait
bruyamment. Moi-même j'étais livide, la vue du boudin me renversait le
cœur. Je me tournai vers Hartl, le Verwaltungsführer du groupe, et lui
demandai comment il avait pu faire cela. Mais Hartl, planté dans sa culotte
de cheval ridiculement large, restait indifférent. Alors je lui criai que c'était
une disgrâce: «Dans cette situation, on peut se passer d'une telle
nourriture!» Hartl me tourna le dos et s'éloigna; Hafner rejetait les
conserves dans un carton tandis qu'un autre officier, le jeune Nagel, essayait
de me calmer: «Voyons, Herr Obersturmführer»… – «Non, ce n'est pas
normal, on doit penser à des questions comme ça. C'est cela, sa
responsabilité». – «Absolument, grimaçait Hafner. Je vais aller chercher
autre chose». Quelqu'un me versa un gobelet de rhum que j'avalai d'une
traite; cela brûlait, cela faisait du bien. Hartl était revenu et braquait un
doigt épais dans ma direction: «Obersturmführer, vous n'avez pas à me
parler comme ça». – «Et vous n'aviez pas à… à.,, à»…, bégayai-je en
indiquant les caisses renversées. – «Meine Herren! aboya Vogt. Pas de
scandale, je vous en prie». Tout le monde était visiblement à bout de nerfs.
Je m'éloignai et mangeai un peu de pain et un oignon cru; derrière moi, les
officiers discutaient avec animation. Un peu plus tard, les officiers supérieurs étaient revenus et Hartl avait dû faire un rapport, car Blobel vint
me voir et me réprimanda au nom du Dr. Rasch: «Dans ces circonstances,
on doit se comporter en officier». Il me donna l'ordre, lorsque Janssen serait
relevé dans le ravin, de le remplacer. «Vous avez votre arme? Oui? Pas de
fillettes dans mon Kommando, vous comprenez?» Il postillonnait, il était
complètement ivre et ne se contrôlait presque plus. Un peu plus tard je vis
remonter Janssen. Il me regardait d'un air mauvais: «À vous». La paroi du
ravin, là où je me tenais, était trop abrupte pour que je puisse descendre, je
dus refaire le tour et entrer par le fond. Autour des corps, la terre
sablonneuse s'imprégnait d'un sang noirâtre, le ruisseau aussi était noir de
sang. Une odeur épouvantable d'excréments dominait celle du sang,
beaucoup de gens déféquaient au moment de mourir; heureusement, le vent
soufflait fortement et chassait un peu ces effluves. Vu de près, les choses se
passaient bien moins calmement: les Juifs qui arrivaient en haut du ravin,
chassés par les Askaris et les Orpo, hurlaient de terreur en découvrant la
scène, ils se débattaient, les «emballeurs» les frappaient à coups de schlague
ou de câble métallique pour les obliger à descendre et à se coucher, même
au sol ils criaient encore et tentaient de se redresser, et les enfants
s'accrochaient à la vie autant que les adultes, ils se relevaient d'un bond et
filaient jusqu'à ce qu'un «emballeur» les rattrape et les assomme, souvent
les coups partaient à côté et les gens n'étaient que blessés, mais les tireurs
n'y prêtaient pas attention et passaient déjà à la victime suivante, les blessés
roulaient, se tordaient, gémissaient de douleur, d'autres, au contraire, sous le
choc, se taisaient et restaient paralysés, les yeux écarquillés. Les hommes
allaient et venaient, ils tiraient coup sur coup, presque sans relâche. Moi,
j'étais pétrifié, je ne savais pas ce qu'il fallait faire. Grafhorst arriva et me
secoua par le bras: «Obersturmführer!» Il pointa son pistolet vers les corps.
«Essayez d'achever les blessés». Je sortis mon pistolet et me dirigeai vers
un groupe: un très jeune homme beuglait de douleur, je dirigeai mon
pistolet vers sa tête et appuyai sur la détente, mais le coup ne partit pas,
j'avais oublié de relever la sûreté, je l'ôtai et lui tirai une balle dans le front,
il sursauta et se tut subitement. Pour atteindre certains blessés, il fallait
marcher sur les corps, cela glissait affreusement, les chairs blanches et
molles roulaient sous mes bottes, les os se brisaient traîtreusement et me
faisaient trébucher, je m'enfonçais jusqu'aux chevilles dans la boue et le
sang. C'était horrible et cela m'emplissait d'un sentiment grinçant de dégoût,
comme ce soir en Espagne, dans la latrine avec les cafards, j'étais encore jeune, mon beau-père nous avait offert des vacances en Catalogne, nous
dormions dans un village, et une nuit j'avais été pris de coliques, je courus à
la latrine au fond du jardin, m'éclairant avec une lampe de poche, et le trou,
propre la journée, grouillait d'énormes cafards bruns, cela m'épouvanta, je
tentai de me retenir et revins me coucher, mais les crampes étaient trop
fortes, il n'y avait pas de pot de chambre, je chaussai mes grosses bottes de
pluie et retournai à la latrine, me disant que je pourrais chasser les cafards à
coups de pied et faire vite, je passai la tête par la porte en éclairant le sol,
puis je remarquai un reflet sur le mur, j'y dirigeai le faisceau de ma lampe,
le mur aussi grouillait de cafards, tous les murs, le plafond aussi, et la
planche au-dessus de la porte, je tournai lentement ma tête passée par la
porte et ils étaient là aussi, une masse noire, grouillante, et alors je retirai
lentement ma tête, très lentement, et je rentrai à ma chambre et me retins
jusqu'au matin. Marcher sur les corps des Juifs me donnait le même
sentiment, je tirais presque au hasard, sur tout ce que je voyais gigoter, puis
je me ressaisis et essayai de faire attention, il fallait quand même que les
gens souffrent le moins possible, mais de toute façon je ne pouvais achever
que les derniers, en dessous déjà il y avait d'autres blessés, pas encore
morts, mais qui le seraient bientôt. Je n'étais pas le seul à perdre contenance,
certains des tireurs aussi tremblaient et buvaient entre les fournées. Je
remarquai un jeune Waffen-SS, je ne connaissais pas son nom: il
commençait à tirer n'importe comment, sa mitraillette tenue à la hanche, il
riait affreusement et vidait son chargeur au hasard, un coup à gauche, puis à
droite, puis deux coups puis trois, comme un enfant qui suit le tracé du pavé
selon une mystérieuse topographie interne. Je m'approchai de lui et le
secouai, mais il continuait à rire et à tirer juste devant moi, je lui arrachai la
mitraillette et le giflai, puis l'envoyai vers les hommes qui rechargeaient les
magasins; Grafhorst m'expédia un autre homme à la place et je lui lançai la
mitraillette en criant: «Et fais ça proprement, compris?!! Près de moi, on
amenait un autre groupe: mon regard croisa celui d'une belle jeune fille,
presque nue mais très élégante, calme, ses yeux emplis d'une immense
tristesse. Je m'éloignai. Lorsque je revins elle était encore vivante, à moitié
retournée sur le dos, une balle lui était sortie sous le sein et elle haletait,
pétrifiée, ses jolies lèvres tremblaient et semblaient vouloir former un mot,
elle me fixait avec ses grands yeux surpris, incrédules, des yeux d'oiseau
blessé, et ce regard se planta en moi, me fendit le ventre et laissa s'écouler
un flot de sciure de bois, j'étais une vulgaire poupée et ne ressentais rien, et en même temps je voulais de tout mon cœur me pencher et lui essuyer la
terre et la sueur mêlées sur son front, lui caresser la joue et lui dire que ça
allait, que tout irait pour le mieux, mais à la place je lui tirai convulsivement
une balle dans la tête, ce qui après tout revenait au même, pour elle en tout
cas si ce n'était pour moi, car moi à la pensée de ce gâchis humain insensé
j'étais envahi d'une rage immense, démesurée, je continuais à lui tirer dessus
et sa tête avait éclaté comme un fruit, alors mon bras se détacha de moi et
partit tout seul dans le ravin, tirant de part et d'autre, je lui courais après, lui
faisant signe de m'attendre de mon autre bras, mais il ne voulait pas, il me
narguait et tirait sur les blessés tout seul, sans moi, enfin, à bout de souffle,
je m'arrêtai et me mis à pleurer. Maintenant, pensais-je, c'est fini, mon bras
ne reviendra jamais, mais à ma grande surprise il se trouvait de nouveau là,
à sa place, solidement attaché à mon épaule, et Hafner s'approchait de moi
et me disait: «C'est bon, Obersturmführer. Je vous remplace».
Je remontai et l'on me donna du thé; la chaleur du liquide me réconforta un
peu. La lune, aux trois quarts pleine, s'était levée et pendait dans le ciel gris,
pâle et à peine visible. On avait érigé une petite cahute pour les officiers.
J'entrai et allai m'asseoir sur un banc au fond, fumer et boire mon thé. Il y
avait trois autres hommes dans cette cahute mais personne ne parlait. En
bas, les salves continuaient à crépiter: inlassable, méthodique, le
gigantesque dispositif que nous avions mis en place continuait à détruire ces
gens. Il semblait que cela ne s'arrêterait jamais. Depuis les débuts de
l'histoire humaine, la guerre a toujours été perçue comme le plus grand mal.
Or nous, nous avions inventé quelque chose à côté de quoi la guerre en
venait à sembler propre et pure, quelque chose à quoi beaucoup déjà
cherchaient à échapper en se réfugiant dans les certitudes élémentaires de la
guerre et du front. Même les boucheries démentielles de la Grande Guerre,
qu'avaient vécues nos pères ou certains de nos officiers plus âgés,
paraissaient presque propres et justes à côté de ce que nous avions amené au
monde. Je trouvais cela extraordinaire. Il me semblait qu'il y avait là
quelque chose de crucial, et que si je pouvais le comprendre alors je
comprendrais tout et pourrais enfin me reposer. Mais je n'arrivais pas à
penser, mes pensées s'entrechoquaient, réverbéraient dans ma tête comme le
fracas de rames de métro passant les stations l'une derrière l'autre, dans
toutes les directions et à tous les niveaux. De toute façon personne n'avait
cure de ce que je pouvais penser. Notre système, notre État se moquait profondément des pensées de ses serviteurs. Cela lui était indifférent que
l'on tue les Juifs parce qu'on les haïssait ou parce qu'on voulait faire avancer
sa carrière ou même, dans certaines limites, parce qu'on y prenait du plaisir.
Tout comme cela lui était indifférent que l'on ne haïsse pas les Juifs et les
Tsiganes et les Russes qu'on tuait, et que l'on ne prenne absolument aucun
plaisir à les éliminer, aucun plaisir du tout Cela lui était même indifférent,
au fond, que l'on refuse de les tuer, aucune sanction ne serait prise, car il
savait bien que le réservoir des tueurs disponibles était sans fond, il pouvait
y puiser des hommes à volonté, et l'on pourrait tout aussi bien être assigné à
d'autres tâches, plus en rapport avec ses talents. Schulz, par exemple, le
Kommandant de l'Ek 5 qui avait demandé son remplacement après avoir
reçu le Führerbefehl, venait enfin d'être relevé, et on disait qu'il avait obtenu
un bon poste à Berlin, à la Staatspolizei. Moi aussi, j'aurais pu demander à
partir, j'aurais sans doute même reçu une recommandation positive de
Blobel ou du Dr. Rasch. Pourquoi donc ne le faisais-je pas? Sans doute
n'avais-je pas encore compris ce que je voulais comprendre. Le
comprendrais-je jamais? Rien n'était moins sûr. Une phrase de Chesterton
me trottait par la tête: Je n'ai jamais dit que l'on avait toujours tort d'entrer
au pays des fées. J'ai seulement dit que c'était toujours dangereux. C'était
donc cela, la guerre, un pays des fées perverti, le terrain de jeux d'un enfant
dément qui casse ses jouets en hurlant de rire, qui jette gaiement la vaisselle
par les fenêtres? Un peu avant six heures, le soleil se coucha et Blobel
ordonna un arrêt pour la nuit: les tireurs, de toute façon, n'y voyaient plus. Il
tint une conférence rapide, debout derrière le ravin avec ses officiers, pour
discuter des problèmes. Des milliers de Juifs attendaient encore sur la place
et dans la Melnikova; on en avait déjà fusillé, d'après les comptes, près de
vingt mille. Plusieurs officiers se plaignaient du fait qu'on envoyait les
condamnés par-dessus le bord du ravin: lorsqu'ils voyaient la scène à leurs
pieds, ils paniquaient et devenaient difficiles à contrôler. Après discussion,
Blobel décida de faire creuser, par les sapeurs de l'Ortskommandantur, des
entrées dans les ravines qui menaient au ravin principal, et de faire venir les
Juifs par là; ainsi, ils ne verraient les corps qu'au dernier moment. Il
ordonna aussi de faire recouvrir les morts de chaux. Nous regagnâmes nos
quartiers. Sur la place devant Lukyanovskoe, des centaines de familles
attendaient, assises sur leurs valises ou par terre. Certains avaient fait du feu
et préparaient à manger. Dans la rue, c'était pareil: la queue remontait
jusqu'à la ville, gardée par un mince cordon. Le lendemain matin, à l'aube, cela reprit. Mais je ne pense pas qu'il soit utile de poursuivre la description.
Le 1er octobre, tout était fini. Blobel fit dynamiter les flancs du ravin pour
recouvrir les corps; on attendait une visite du Reichsführer, il voulait que
tout soit propre. En même temps les exécutions continuaient: des Juifs,
encore, mais aussi des communistes, des officiers de l'Armée rouge, des
marins de la flotte du Dniepr, des pillards, des saboteurs, des fonctionnaires,
des bandéristes, des Tsiganes, des Tatars. Puis l'Einsatzkommando 5, dirigé
maintenant, à la place de Schulz, par un Sturmbannführer Meier, arrivait à
Kiev pour prendre en charge les exécutions et les tâches administratives;
notre propre Sonderkommando continuerait à avancer dans le sillage de la
6e armée, vers Poltava et Kharkov; les jours suivant la Grande Action, je
fus donc très occupé, car je devais transférer tous mes réseaux et mes
contacts à mon successeur, le Leiter III de l'Ek 5. Il fallait aussi gérer les
suites de l'action: nous avions collecté cent trente-sept camions de
vêtements, destinés aux Volksdeutschen nécessiteux de l'Ukraine; les
couvertures iraient à la Waffen-SS pour un hôpital de campagne. Et puis il y
avait les rapports à établir: Blobel m'avait rappelé l'ordre de Müller, et
m'avait chargé de préparer une présentation visuelle de l'action. Himmler
arriva enfin, en compagnie de Jeckeln, et nous gratifia le jour même d'un
discours. Après nous avoir expliqué la nécessité d'éradiquer la population
juive, afin d'extirper le Bolchevisme à la racine, il nota gravement qu'il était
conscient de la difficulté de la tâche; puis presque sans transition il nous
exposa sa conception de l'avenir de l'Est allemand. Les Russes, au terme de
la guerre, rejetés au-delà des Ourals, pourraient former une Slavland
croupion; bien entendu, ils chercheraient régulièrement à revenir; pour les
en empêcher, l'Allemagne établirait aux montagnes une ligne de villes-
garnisons et de fortins, confiés à la Waffen-SS. Tous les jeunes Allemands
seraient astreints à un service de deux ans dans la S S et seraient envoyés là-
bas; certes, il y aurait des pertes, mais ces petits conflits de basse intensité
permanents permettraient à la Nation allemande de ne pas sombrer dans la
mollesse des vainqueurs, et de préserver toute la vigueur du guerrier,
vigilant et fort. Protégée par cette ligne, la terre russe et ukrainienne serait
ouverte à la colonisation allemande, pour être développée par nos vétérans:
chacun, soldat-cultivateur comme ses fils, gérerait une grande et riche
propriété; le travail des champs serait assuré par les hilotes slaves, et
l'Allemand se bornerait à administrer. Ces fermes seraient disposées en
constellation autour de petites villes de garnison et de marché; quant aux affreuses villes industrielles russes, elles seraient à terme rasées; Kiev, une
très ancienne ville allemande nommée à l'origine Kiroffo, pourrait toutefois
être épargnée. Toutes ces villes se verraient reliées au Reich par un réseau
d'autostrades et de trains express à deux étages, avec des cabines-couchettes
individuelles, pour lesquels on construirait des voies spéciales de plusieurs
mètres de large; ces vastes travaux seraient assurés par les Juifs restants et
les prisonniers de guerre. Enfin la Crimée, autrefois terre gothe, tout comme
les régions allemandes de la Volga et le centre pétrolier de Bakou, serait
annexée au Reich pour devenir une terre de vacances et de loisirs, reliée
directement à l'Allemagne, via Brest-Litovsk, par un express; le Führer,
après l'accomplissement de ses grands travaux, y viendrait prendre sa
retraite. Ce discours frappa les esprits: clairement, même si pour moi la
vision esquissée évoquait les fantastiques utopies d'un Jules Verne ou d'un
Edgar Rice Burroughs, il y avait, élaboré dans des sphères raréfiées loin au-
dessus de la nôtre, un plan, un objectif final. Le Reichsführer profita aussi
de l'occasion pour nous présenter le S S-Brigadeführer et Generalmajor der
Polizei Dr. Thomas, venu avec lui pour remplacer le Dr. Rasch à la tête de
l'Einsatzgruppe. Rasch, en effet, avait quitté Kiev le deuxième jour de
l'action, sans même faire ses adieux: Thomas, comme toujours, avait
anticipé les événements avec justesse. Les rumeurs allaient bon train; on
spéculait sur son conflit avec Koch, on racontait qu'il se serait effondré
durant l'action. Le Dr. Thomas, qui avait la Croix de Fer et parlait le
français, l'anglais, le grec et le latin, était un homme d'une autre trempe;
médecin spécialisé en psychiatrie, il avait quitté sa pratique pour le SD en
1934, par idéalisme et par conviction nationale-socialiste. J'eus rapidement
l'occasion de mieux le connaître car dès son arrivée il se mit à visiter tous
les bureaux du groupe et des Kommandos et à discuter individuellement
avec les officiers. Il semblait particulièrement concerné par les troubles
psychologiques des hommes et des officiers: comme il nous l'expliqua, en
présence du Leiter de l'Ek 5 qui reprenait mes dossiers et de plusieurs autres
officiers SD, il était impossible pour un homme sain d'esprit d'être exposé à
de telles situations durant des mois sans souffrir de séquelles, parfois
graves. En Lettonie, dans l'Einsatzgruppe A, un Untersturmführer était
devenu fou et avait tué plusieurs autres officiers avant d'être abattu à son
tour; ce cas préoccupait profondément Himmler et la hiérarchie, et le
Reichsführer avait demandé au Dr. Thomas, à qui son ancienne spécialité
conférait une sensibilité particulière au problème, de recommander des mesures. Le Brigadeführer promulgua rapidement un ordre inédit: tous ceux
qui ne pouvaient plus s'obliger à tuer des Juifs, soit par conscience, soit par
faiblesse, devaient se présenter au Gruppenstab pour se voir affecter à
d'autres tâches ou même renvoyer en Allemagne, Cet ordre donna lieu à de
vives discussions parmi les officiers; certains pensaient que reconnaître
ainsi officiellement sa faiblesse laisserait des traces dommageables dans son
dossier personnel, et grèverait toute chance de promotion; d'autres au
contraire se déclarèrent prêts à prendre le Dr. Thomas au mot, et
demandèrent à partir. D'autres encore, comme Lübbe, furent mutés sans
avoir rien demandé, sur l'avis des médecins des Kommandos. Les choses se
calmaient un peu. Pour mon rapport j'avais décidé, plutôt que de livrer des
images en vrac, de faire faire un album de présentation. Cela se révéla tout
un travail. Un de nos Orpo, photographe amateur, avait pris plusieurs
pellicules en couleurs durant les exécutions, et disposait aussi des produits
pour les développer; je lui fis réquisitionner du matériel dans une échoppe
pour qu'il me prépare des tirages de ses meilleurs clichés. Je collectai aussi
des photographies en noir et blanc, et fis copier tous nos rapports traitant de
l'action sur beau papier, fourni par l'intendance du XXIXe corps. Un
commis du Stab, de sa belle écriture officielle, calligraphia les légendes et
une page de titre, portant la mention La Grande Action de Kiev, et, en plus
petit, Rapports et documents et les dates. Parmi les Arbeitjuden spécialisés
gardés au nouveau Lager de Syrets, je dénichai un vieux cordonnier qui
avait restauré des livres pour des bureaux du Parti et même préparé des
albums pour un congrès; von Radomski, le commandant du camp, me le
prêta pour quelques jours, et, avec une peau de cuir noir prélevée sur les
biens confisqués, il me relia les rapports et les planches de photographies,
sous une couverture frappée de l'insigne Sk 4a en repoussé. Puis je présentai
le livre à Biobel. Il était ravi; il le feuilletait, s'extasiait sur la reliure et la
calligraphie: «Ah, comme je voudrais en avoir un pareil, en souvenir». Il
me félicita et m'assura qu'il serait transmis au Reichsführer, voire au Führer
lui-même; le Kommando entier pourrait en tirer une grande fierté. Je ne
pense pas qu'il considérait cet album comme moi: pour lui, c'était un
trophée; pour moi, plutôt une remémoration amère, un rappel solennel. J'en
discutai le soir avec une nouvelle connaissance, un ingénieur de la
Wehrmacht nommé Osnabrugge. Je l'avais rencontré au casino des officiers,
lorsqu'il m'avait offert à boire; il s'était révélé intéressant, et je prenais
plaisir à discuter avec lui. Je lui parlai de l'album et il eut cette réflexion curieuse: «Chaque homme doit faire son travail avec amour». Osnabrugge
était diplômé d'une université polytechnique du Rhin, spécialisé en travaux
de pontage; sa vocation le passionnait, il en parlait avec éloquence: «Vous
comprenez, j'ai été formé avec un sentiment de mission culturelle. Un pont,
c'est une contribution littérale et matérielle à la communauté, cela crée de
nouvelles routes, de nouveaux liens. Et puis, c'est d'une beauté. Pas
seulement à regarder: si vous pouviez comprendre les calculs, les tensions
et les forces, les arches et les câbles, comment tout cela s'équilibre par le jeu
des mathématiques!» Or lui-même n'avait jamais construit de pont: il avait
dessiné des projets, mais aucun n'avait été réalisé. Puis la Wehrmacht l'avait
envoyé ici pour expertiser les destructions de ponts par les Soviétiques.
«C'est fascinant, voyez-vous. De même qu'aucun pont n'est jamais construit
de la même façon, aucun pont ne saute de la même façon. Il y a toujours des
surprises, c'est très instructif. Mais quand même, ça me désole de voir ça.
Ce sont de si beaux ouvrages. Si vous voulez bien, je vous montrerai».
J'acceptai avec plaisir, j'étais un peu plus libre, maintenant. Il me fixa
rendez-vous au pied du plus grand des ponts détruits du Dniepr et je l'y
retrouvai un matin. «C'est vraiment impressionnant», commenta-t-il en
scrutant les débris, poings sur les hanches, immobile. Cet immense pont
métallique à arches, érigé juste sous les falaises de Petchersk, reposait sur
cinq piliers massifs en pierre de taille; trois sections entières étaient à l'eau,
coupées net par les charges; en face, deux sections tenaient encore. Les
sapeurs du génie construisaient un ponton juste à côté, avec des poutrelles
et des éléments en bois jetés sur de gros canots gonflables; ils avaient déjà
traversé presque la moitié du fleuve. En attendant, le trafic s'effectuait par
barges, et une foule attendait sur la grève, militaires et civils. Osnabrugge
disposait d'un canot à moteur. Nous contournâmes le ponton en cours de
construction et il accosta lentement aux poutrelles tordues du pont effondré.
«Vous voyez, m'indiquait-il en désignant les piliers, là, ils ont même fait
tomber l'arche de soutènement, mais là-bas, non. En fait ce n'était pas la
peine, il suffisait de sectionner les éléments porteurs et tout le reste partait
Ils ont fait du zèle». – «Et les piliers?» – «Tous bons, sauf peut-être celui du
milieu. On est en train de voir ça. De toute façon on le reconstruira
certainement, mais pas tout de suite». Je regardai autour de moi tandis
qu'Osnabrugge me signalait encore des détails. Au sommet des falaises
boisées, transformées par l'automne en flambée orange et jaune, avec des
touches de rouge vif comme semées au hasard, les coupoles dorées de la lavra étincelaient au soleil. La ville se cachait derrière et l'on ne voyait
aucune habitation de ce côté-là.
Plus bas, en aval, deux autres ponts démolis barraient le fleuve. La rivière
coulait paresseusement entre les poutrelles à moitié immergées; devant
nous, une barge chargée de paysannes en foulards bariolés et de soldats
encore assoupis avançait posément En contemplant les longues algues
ondoyant sous la surface je fus pris comme d'un dédoublement de la vision:
je distinguais nettement les algues et en même temps je croyais voir de
grands corps de hussards napoléoniens, en uniforme vert pomme, vert
bouteille ou jaune, avec cocardes et plumes d'autruches ondulées, dérivant
avec le courant Ce fut très intense et je dus prononcer le nom de l'empereur
car Osnabrugge reprit soudainement: «Napoléon? Justement, j'ai trouvé un
livre sur Eblé avant de partir, vous savez, le chef des ingénieurs? Un type
admirable. Presque le seul, à part Ney, qui se soit mouillé, c'est le cas de le
dire, le seul des officiers supérieurs de Napoléon qui soit mort, aussi. À
Königsberg, à la fin de l'année, des suites de ses travaux de pontage sur la
Berezina». – «Oui, la Berezina, c'est connu». – «Nous, on l'a dépassée en
moins d'une semaine. Vous saviez qu'Eblé y avait fait construire deux
ponts? Un pour les hommes et un pour le matériel roulant, dont les officiers
en carriole, bien sûr». Nous repartions vers la berge. «Vous devriez lire
Hérodote, lui dis-je. Il a de belles histoires de ponts aussi». – «Oh, je
connais ça, je connais». Il désigna le ponton du génie: «Les Perses
construisaient déjà sur des bateaux, comme cela». Il fit une moue. «Mieux,
sans doute». Il me laissa sur la grève et je lui serrai amicalement la main.
«Merci pour l'expédition. Ça m'a fait un grand bien. À bientôt, alors!» –
«Oh, je ne sais pas. Je dois partir demain pour Dniepropetrovsk. J'ai vingt-
trois ponts à voir en tout, figurez-vous! Mais on se recroisera certainement
un jour».
Mon anniversaire tombe le 10 octobre et cette année-là Thomas m'avait
invité à dîner. À la fin de l'après-midi, plusieurs officiers vinrent avec une
bouteille de cognac me présenter leurs félicitations et nous bûmes quelques
verres. Thomas nous rejoignit de très bonne humeur, leva un toast à ma
santé, puis me tira de côté en me serrant la main: «Mon cher, je t'apporte
une bonne nouvelle en guise de cadeau: tu vas être promu. C'est encore un
secret, mais j'ai vu les papiers chez Hartl. Le Reichsführer, après l'Aktion, a
demandé au Gruppenchef de lui soumettre une liste des hommes et des officiers méritants. Ton album a fait très bonne impression et ton nom a été
mis sur la liste. Je sais que Hartl a essayé de s'y opposer, il ne t'a toujours
pas pardonné tes mots durant l'Aktion, mais Blobel t'a soutenu. Tu ferais
bien d'ailleurs d'aller t'excuser auprès de Hartl un de ces jours». – «C'est
hors de question. C'est bien plutôt à lui de venir s'excuser». Il rit et haussa
les épaules: «Comme tu veux, Hauptsturmführer. Mais ton attitude ne te
facilite pas la vie». Je m'assombris: «Mon attitude est celle d'un officier S S
et d'un national-socialiste. Que ceux qui peuvent en dire autant viennent me
faire des reproches». Je changeai de sujet: «Et toi?» – «Quoi, moi?» – «Tu
ne vas pas être promu, toi?» Il sourit largement: «Je ne sais pas. Tu verras
bien». – «Attention! Je te rattrape». Il rit et je ris avec lui. «Ça
m'étonnerait», dit-il.
La ville reprenait lentement vie. Après avoir rebaptisé les rues principales -
la Khrechtchatik était devenue l'Eiehhornstrasse, en honneur du général
allemand entré à Kiev en 1918, le boulevard Chevtchenko la
Rovnoverstrasse, l'Artyoma la Lembergstrasse, et ma préférée, la
Tchekistova, une vulgaire Göthenstrasse -, l'Ortskommandantur avait
autorisé quelques restaurants privés à ouvrir; le meilleur d'entre eux, disait-
on, était tenu par un Volksdeutschen d'Odessa qui avait repris à son compte
la cantine pour hauts fonctionnaires du Parti où il travaillait comme
cuisinier. Thomas y avait fait réserver une table. Tous les clients étaient des
officiers allemands, à part deux cadres ukrainiens qui discutaient avec des
officiers de l'AOK: je reconnus Bahazy, le «maire» de Kiev mis en place
par Eberhard; le SD le soupçonnait de corruption massive, mais il soutenait
Melnyk et von Reichenau avait donné son accord, et nous avions fini par
retirer nos objections. D'épais rideaux en faux velours masquaient les
fenêtres, une bougie éclairait chaque alcôve; on nous plaça dans un coin, un
peu en retrait, et on nous apporta des zakouski ukrainiens -cornichons, ail
mariné et lard fumé – avec de la vodka au miel et au poivre, glacée. Nous
bûmes des toasts en grignotant les zakouski et en bavardant. «Alors, rigolait
Thomas, t'es-tu laissé tenter par l'offre du Reichsführer, comptes-tu
t'installer comme gentleman-farmer?» – «Je ne pense pas! Je ne suis pas très
doué pour les travaux des champs». Déjà Thomas passait à la Grande
Action:
«C'était vraiment très dur, très désagréable, commentait-t-il. Mais c'était
nécessaire». Je ne voulais pas poursuivre: «Qu'est-ce qui est arrivé à Rasch, alors?» demandai-je. – «Oh, lui! J'étais sûr que tu allais me le demander». Il
tira une petite liasse de feuilles pliées de la poche de sa tunique: «Tiens, lis
ça. Mais motus, hein?» C'était un rapport sur papier à en-tête du groupe,
signé par Rasch, et daté de quelques jours avant la Grosse Aktion. Je le
parcourus rapidement; à la fin, Rasch exprimait le doute que tous les Juifs
puissent être éliminés, et soulignait qu'ils n'étaient pas le seul danger:
L'appareil bolchevique est loin d'être identique à la population juive. Dans
de telles conditions nous manquerons l'objectif de la sécurité politique si
nous remplaçons la tâche principale, qui est de détruire la machine
communiste, par celle, relativement plus aisée, d'éliminer les Juifs. Il
insistait aussi sur l'impact négatif, pour la reconstruction de l'industrie
ukrainienne, de la destruction des Juifs, et proposait de manière argumentée
la mise en œuvre à grande échelle de la force de travail juive. Je rendis le
rapport à Thomas, qui le replia soigneusement et le rempocha. «Je vois»,
dis-je en pinçant les lèvres. «Mais tu reconnaîtras qu'il n'a pas tout à fait
tort». – «Bien entendu! Mais ça ne sert à rien de piquer des coups de
gueule. Ça ne fait rien avancer. Souviens-toi de ton rapport de 39. Le
Brigadeführer Thomas, lui, a fait dynamiter des synagogues parisiennes par
des extrémistes français. La Wehrmacht l'a viré de France, mais le
Reichsführer était ravi». La vodka était finie et on débarrassait; puis on
nous apporta du vin français, du bordeaux. «Mais où ont-ils déniché ça?»
m'étonnai-je. – «Une petite surprise: je me les suis fait envoyer de France
par un ami. Imagine-toi, elles sont arrivées indemnes. Il y en a deux». J'étais
très touché; dans les circonstances présentes, c'était vraiment un beau geste.
Je goûtai le vin avec volupté. «Je l'ai bien laissé reposer, nota Thomas. Ça
change de la piquette moldave, n'est-ce pas?» Il leva son verre. «Tu n'es pas
le seul à fêter ton anniversaire, je crois». – «C'est vrai». Thomas était un de
mes rares collègues à savoir que j'avais une sœur jumelle; d'ordinaire, je
n'en parlais pas, mais il l'avait remarqué à l'époque dans mon dossier, et je
lui avais tout expliqué. «Cela fait combien de temps que tu ne l'as pas vue?»
– «Bientôt sept ans».
– «Et tu as des nouvelles?» – «De temps à autre. Rarement en fait». – «Elle
vit toujours en Poméranie?» – «Oui. Ils vont régulièrement en Suisse. Son
mari passe pas mal de temps dans les sanatoriums». – «Elle a eu des
enfants?» – «Je ne pense pas. Ça m'étonnerait. Je ne sais pas si son mari en
est même capable. Pourquoi?» Il leva de nouveau son verre: «À sa santé, alors?» – «À sa santé». Nous bûmes en silence, on nous apportait les plats,
nous mangeâmes en bavardant agréablement. Après le repas Thomas fit
ouvrir la seconde bouteille et tira deux cigares de sa vareuse.
«Maintenant ou avec le cognac?» Je rosis de plaisir, mais en même temps je
me sentais vaguement gêné: «Tu es un vrai magicien, dis. Fumons-les avec
le cognac, mais finissons d'abord le vin». La discussion se porta sur la
situation militaire. Thomas était très optimiste: «Ici, en Ukraine, ça avance
bien. Von Kleist fonce sur Melitopol et Kharkov va tomber dans une
semaine ou deux. Quant à Odessa, c'est du jour au lendemain. Mais surtout,
l'offensive sur Moscou est en train de tout enfoncer. Depuis la jonction de
Hoth et de Hoepner, à Vyazma, on a encore fait un demi-million de
prisonniers! L'Abwehr parle de trente-neuf divisions anéanties. Les Russes
ne pourront jamais supporter ce niveau de pertes. Et puis, Guderian est déjà
presque à Mtsensk et rejoindra bientôt les autres. C'était un vrai coup de
génie du Führer, d'envoyer Guderian ici finir Kiev, puis de le renvoyer sur
Moscou. Les Rouges n'y ont rien compris. À Moscou, ça doit être la
panique. Dans un mois on y est et après, la guerre est finie». – «Oui, mais si
on ne prend pas Moscou?» – «On va prendre Moscou». J'insistai: «Oui,
mais si on ne la prend pas? Qu'est-ce qui se passe? Comment est-ce que la
Wehrmacht passe l'hiver? Tu as parlé aux gens de l'intendance? Ils n'ont
rien prévu pour l'hiver, rien. Nos soldats sont toujours en uniforme d'été.
Même s'ils commencent dès maintenant à livrer des vêtements chauds, ils
ne pourront jamais équiper les troupes proprement. C'est criminel! Même si
on prend Moscou, on va perdre des dizaines de milliers de types, juste de
froid et de maladie». – «Tu es un pessimiste. Je suis certain que le Führer a
tout prévu». -»Non. L'hiver n'est pas prévu. J'en ai discuté, à l'AOK, ils
n'ont rien, ils n'arrêtent pas d'envoyer des messages à Berlin, ils sont
catastrophés». Thomas haussa les épaules: «On s'en sortira. À Moscou, on
trouvera tout ce qu'il faut». – «Tu peux être sûr que les Russes détruiront
tout avant de se retirer. Et puis si on ne prend pas Moscou?» – «Pourquoi
veux-tu qu'on ne prenne pas Moscou? Les Rouges sont incapables de
résister à nos panzers. Ils ont mis tout ce qu'ils avaient à Vyazma et on les a
écrasés». -»Oui, parce que le beau temps tient. Mais d'un jour à l'autre les
pluies vont commencer. À Uman, il a même déjà neigé!» Je m'échauffais, je
sentais le sang me monter au visage. «Tu as vu cet été ce qui se passe quand