Les bienveillantes
TOCCATA Pour les morts
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.
il pleut un jour, deux jours? Là, ça va durer deux ou trois semaines. Chaque année, en cette saison, le pays entier s'arrête, depuis toujours. Alors les
armées devront s'arrêter aussi. Et après, ça sera le froid». Thomas me fixait
d'un air narquois; mes joues brûlaient, je devais être rouge. «Tu es devenu
un vrai expert militaire, ma parole», commenta-t-il. – «Pas du tout. Mais à
force de passer ses journées avec des soldats on apprend des choses. Et puis
je lis. Par exemple, j'ai lu un livre sur Charles XII». Je gesticulais
maintenant. «Tu vois Romny? Dans la région où Guderian a fait sa jonction
avec von Kleist? Eh bien, c'est là que Charles XII avait son QG, en
décembre 1708, un peu avant Poltava. Lui et Pierre manœuvraient avec des
troupes chères, qu'il fallait économiser, ils dansaient l'un autour de l'autre
depuis des mois. Puis à Poltava Pierre égratigne les Suédois et tout de suite
ils se retirent. Mais ça, c'est encore la guerre féodale, la guerre de seigneurs
soucieux d'honneur et surtout égaux entre eux, et donc leur guerre reste au
fond courtoise, une sorte de jeu cérémonial ou une parade, presque du
théâtre, en tout cas pas trop meurtrière. Alors qu'après, quand le sujet du roi,
manant ou bourgeois, devient un citoyen, c'est-à-dire quand l'État se
démocratise, là, la guerre, tout à coup, devient totale et terrible, elle devient
sérieuse. C'est pour ça que Napoléon a écrasé toute l'Europe: pas parce que
ses armées étaient plus nombreuses ou parce qu'il était plus fin stratège que
ses adversaires, mais parce que les vieilles monarchies lui faisaient encore
la guerre à l'ancienne, de manière limitée. Alors que lui ne faisait déjà plus
une guerre limitée. La France de Napoléon est ouverte aux talents, comme
on disait, les citoyens participent à l'administration, et l'État régule mais
c'est le peuple qui est souverain; ainsi cette France-là fait naturellement une
guerre totale, avec toutes ses forces mises en jeu. Et ce n'est que lorsque ses
ennemis l'ont compris et ont commencé à faire la même chose, que
Rostoptchine brûle Moscou et qu'Alexandre soulève les Cosaques et les
paysans pour harceler la Grande Armée durant la retraite, que la chance a
tourné. Dans la guerre de Pierre Ier et de Charles XII, on ne risque qu'une
petite mise: si on la perd, on arrête de jouer. Mais quand c'est la Nation
entière qui fait la guerre, elle joue tout et doit miser encore et encore jusqu'à
la banqueroute totale. Et c'est ça le problème. Si on ne prend pas Moscou,
on ne pourra pas arrêter et négocier une paix raisonnable. Donc on devra
continuer. Mais veux-tu que je te dise le fond de ma pensée? Pour nous,
cette guerre, c'est un pari. Un pari gigantesque, qui engage toute la Nation,
tout le Volk, mais un pari quand même. Et un pari, tu le gagnes ou tu le
perds. Les Russes, eux, ne peuvent pas s'offrir ce luxe. Pour eux ce n'est pas un pari, c'est une catastrophe qui s'est abattue sur leur pays, un fléau. Et tu
peux perdre un pari, mais tu ne peux pas perdre devant un fléau, tu es obligé
de le surmonter, tu n'as pas le choix». J'avais débité tout cela d'une traite,
rapidement, reprenant à peine mon souffle. Thomas se taisait, il buvait son
vin. «Et encore une chose, ajoutai-je vivement. Je te le dis à toi, à toi
seulement. Le meurtre des Juifs, au fond, ne sert à rien. Rasch a absolument
raison. Ça n'a aucune utilité économique ou politique, ça n'a aucune finalité
d'ordre pratique. Au contraire c'est une rupture d'avec le monde de
l'économie et de la politique. C'est le gaspillage, la perte pure. C'est tout. Et
donc ça ne peut avoir qu'un sens: celui d'un sacrifice définitif, qui nous lie
définitivement, nous empêche une fois pour toutes de revenir en arrière. Tu
comprends? Avec ça, on sort du monde du pari, plus de marche arrière
possible. L'Endsieg ou la mort. Toi et moi, nous tous, nous sommes liés
maintenant, liés à l'issue de cette guerre par des actes commis en commun.
Et si on s'est trompés dans nos calculs, si on a sous-estimé le nombre
d'usines que les Rouges ont montées ou déplacées derrière l'Oural, alors on
est foutus». Thomas finissait son vin. «Max, dit-il enfin, tu penses trop.
C'est mauvais pour toi. Cognac?» Je commençais à tousser et fis signe que
oui de la tête. La toux continuait, par quintes, j'avais comme quelque chose
de lourd bloqué au niveau du diaphragme, quelque chose qui ne voulait pas
sortir, et j'eus un renvoi assez violent. Je me levai rapidement en m'excusant
et filai vers l'arrière du restaurant. Je trouvai une porte, l'ouvris, elle donnait
sur une cour intérieure. J'étais pris de haut-le-cœur terribles: enfin je vomis
un peu. Cela me soulagea mais me laissa épuisé, je me sentais vidé, je dus
m'appuyer quelques minutes contre une charrette rangée là, brancards en
l'air. Puis je rentrai. J'allai trouver la serveuse et lui demandai de l'eau: elle
m'apporta un seau, je bus un peu et me rinçai le visage. Puis je retournai
m'asseoir. «Pardonne-moi». – «Ça ne va pas? Tu es malade?» – «Non, ce
n'est rien, juste un malaise». Ce n'était pas la première fois. Mais je ne sais
pas au juste quand ça avait commencé. À Jitomir, peut-être. Je n'avais vomi
qu'une seule fois ou deux, mais, régulièrement, après les repas, j'étais pris
de ces haut-le-cœur désagréables et fatigants, toujours précédés d'une toux
sèche. «Tu devrais voir un médecin», dit Thomas. On avait servi les
cognacs et je bus un peu. Je me sentais mieux. De nouveau, Thomas m'offrit
un cigare; je le pris, mais ne l'allumai pas tout de suite. Thomas avait l'air
inquiet «Max-… Ce genre d'idées, garde-les pour toi. Tu pourrais t'attirer
des ennuis». – «Oui, je sais. Je t'en parle juste à toi, parce que tu es mon ami». Je changeai abruptement de sujet: «Alors, as-tu déjà jeté ton dévolu?»
Il rit: «Pas eu le temps. Mais ça ne doit pas être trop compliqué. La serveuse
n'est pas mal, tu avais remarqué?» Je n'avais même pas regardé la serveuse.
Mais je dis oui «Et toi?» demanda-t-il. – «Moi? Tu as vu le travail qu'on a?
J'ai de la chance si je peux dormir, je n'ai pas d'heures de sommeil à perdre,
moi». – «Et en Allemagne? Avant de venir ici? On ne s'est pas beaucoup
vus, depuis la Pologne. Et tu es un type discret Tu n'as pas une gentille
Fräulein cachée quelque part, qui t'écrit de longues lettres d'amour éplorées,
"Max, Max, mon chéri, reviens vite, ah quelle misère la guerre"?» Je ris
avec lui et allumai mon cigare. Thomas fumait déjà le sien. J'avais
certainement beaucoup bu et j'eus soudain envie de parler: «Non. Pas de
Fräulein. Mais bien avant de te rencontrer, j'avais une fiancée. Mon amour
d'enfance». Je voyais qu'il était curieux: «Ah oui? Raconte». – «Il n'y a pas
grand-chose à raconter. On s'aimait depuis qu'on était tout petits. Mais ses
parents étaient contre. Son père, son beau-père plutôt, était un gros
bourgeois français, un monsieur à principes. On a été séparés de force, mis
dans des internats, loin l'un de l'autre. Elle m'écrivait des lettres désespérées
en cachette, moi aussi Et puis on m'a envoyé faire mes études à Paris». –
«Et tu ne l'as plus revue?» – «Quelquefois, pendant les vacances, vers dix-
sept ans. Et puis je l'ai revue une dernière fois, des années plus tard, juste
avant de venir en Allemagne. Je lui ai dit que notre union serait
indestructible». – «Pourquoi tu ne l'as pas épousée?» -
«C'était impossible». – «Et maintenant? Tu as une bonne situation». –
«Maintenant c'est trop tard: elle est mariée. Tu vois, on ne peut pas faire
confiance aux femmes. Ça finit toujours comme ça. C'est dégoûtant» J'étais
triste, amer, je n'aurais pas dû parler de ces choses. «Tu as raison, dit
Thomas. Moi, c'est bien pour ça que je ne tombe jamais amoureux.
D'ailleurs je préfère les femmes mariées, c'est plus sûr. Comment elle
s'appelait, ta douce?» Je fis un geste sec de la main: «C'est sans
importance». Nous restâmes en silence à fumer, en buvant nos cognacs.
Thomas attendit que j'achève mon cigare pour se lever. «Allez, ne soit pas
nostalgique. C'est ton anniversaire après tout» Nous étions les derniers, la
serveuse somnolait au fond de la salle. Dehors, notre chauffeur ronflait dans
l'Opel. Le ciel de nuit luisait la lune décroissante, nette et tranquille, jetait sa
lueur blanche sur la ville détruite, silencieuse.
Je ne devais pas être le seul à me poser des questions. Une incertitude
sourde mais profonde courait dans les rangs de la Wehrmacht. La
coopération avec la S S restait excellente, mais la Grande Action avait
provoqué des remous inquiets. Un nouvel ordre du jour de von Reichenau
commençait à circuler, un texte cru et dur, démenti brutal aux conclusions
de Rasch. Les doutes des hommes y étaient décrits comme des idées vagues
sur le système bolchevique. Le soldat dans les territoires de l'Est est non
seulement un combattant selon les règles de l'art de la guerre, écrivait-il,
mais aussi le porteur d'une idéologie nationale impitoyable et le vengeur des
bestialités infligées à la Nation allemande et celles qui lui sont proches par
la race. Ainsi, le soldat doit avoir une pleine compréhension pour la
nécessité d'une vengeance sévère mais juste contre la Juiverie sous-
humaine. La pitié humaine devait être bannie: offrir à manger à un Slave de
passage, peut-être un agent bolchevique, était de la pure irréflexion, un acte
humanitaire mal entendu. Les villes seraient détruites, les partisans anéantis,
les hésitants aussi. Ces idées, bien entendu, ne venaient pas toutes de von
Reichenau, le Reichsführer devait lui avoir soufflé quelques passages, mais
l'essentiel restait que cet ordre travaillait en direction du Führer selon sa
ligne et vers son but, pour reprendre la si belle expression d'un obscur
fonctionnaire du ministère de l'Agriculture prussien, et il était donc peu
étonnant que le Führer en ait été ravi, qu'il l'ait fait distribuer à titre
d'exemple à toutes les armées de l'Est. Mais je doutais que cela suffise à
rasséréner les esprits. Le national-socialisme était une philosophie entière,
totale, une Weltanschauung, comme nous disions; chacun devait pouvoir s'y
retrouver, il devait y avoir place pour tous. Or là, c'était comme si l'on avait
forcé une ouverture dans ce tout et y avait engagé toutes les destinées du
national-socialisme, par une voie unique et sans retour, et que tous devaient
suivre, jusqu'au bout.
La fatalité des choses, à Kiev, ne faisait qu'accroître mon malaise. Dans le
couloir du palais des jeunes vierges, je croisai une connaissance de Berlin:
«Herr Sturmbannführer Eichmann! Vous avez été promu. Mes
félicitations!» – «Ah, Doktor Aue. Justement je vous cherchais. J'ai un
paquet pour vous. On me l'a remis au Prinz-Albrecht-Palais». J'avais connu
cet officier à l'époque où il montait les Bureaux centraux de l'émigration
juive, pour Heydrich; il passait souvent à mon département nous consulter
sur des questions juridiques. Il était alors Obersturmführer; maintenant, il arborait ses nouveaux galons au col d'un uniforme de ville noir qui tranchait
sur notre feldgrau de campagne. Il se pavanait, on aurait dit un petit coq;
c'était curieux, il m'avait laissé le souvenir d'un fonctionnaire empressé et
besogneux, je ne le reconnaissais pas. «Et qu'est-ce qui vous amène ici?» lui
demandai-je en l'introduisant dans mon bureau. – «Votre paquet, et j'en ai
un autre pour un de vos collègues». – «Non, je veux dire à Kiev». Nous
nous étions assis et il se pencha en avant avec un air de conspirateur: «Je
suis venu voir le Reichsführer». Il rayonnait visiblement de fierté et
semblait avide de parler: «Avec mon Amtchef. Sur invitation spéciale». Il se
pencha à nouveau: il ressemblait ainsi à un oiseau de proie, petit, mais
furtif.
«J'ai dû présenter un rapport. Un rapport statistique. Établi par mes services.
Vous savez que je dirige un Referat, maintenant?» – «Non, je ne le savais
pas. Je vous en félicite». – «Le IV B 4. Pour les questions juives.» Il avait
posé sa casquette sur mon bureau et tenait une serviette de cuir noir serrée
sur ses genoux; il tira un étui de la poche de sa tunique, en sortit de grosses
lunettes, les chaussa, et ouvrit la serviette pour en extraire une large
enveloppe, assez épaisse, qu'il me remit. «Voilà la bête. Bien entendu, je ne
vous demande pas ce que c'est». – «Oh, mais je peux vous le dire. Ce sont
des partitions». – «Vous êtes musicien? Moi aussi, figurez-vous, un peu. Je
joue du violon». – «En fait non. C'était pour quelqu'un d'autre, mais
entretemps il est mort». Il ôta ses lunettes: «Ah. Je suis bien désolé. Cette
guerre est vraiment terrible. Au fait, enchaîna-t-il, votre ami le Dr. Lulley
m'a aussi confié une petite note, en me priant de percevoir pour lui des frais
de port» – «Aucun problème. Je vous enverrai ça d'ici à ce soir. Où logez-
vous?» – «Avec l'état-major du Reichsführer». -»Très bien. Merci beaucoup
pour la commission. C'était très aimable de votre part» – «Oh, c'était un
plaisir. Entre SS-Männer il faut s'aider mutuellement Je suis seulement
navré que ce soit arrivé trop tard». Je haussai les épaules: «C'est comme ça.
Je peux vous offrir un verre?» – «Oh, je ne devrais pas. Le service, vous
savez. Mais»… Il semblait désolé et je lui tendis une perche: «Ici, on dit
Krieg ist Krieg»… Il acheva la phrase avec moi:
«…und Schnaps ist Schnaps. Oui, je sais. Un tout petit, alors». Je tirai de
mon coffre deux gobelets et la bouteille que je gardais pour mes invités.
Eichmann se leva pour proposer le toast, cérémonieux: «À la santé de notre Führer!» Nous trinquâmes. Je voyais qu'il avait encore envie de parler. «En
quoi consistait votre rapport, alors? Si ce n'est pas un secret».
– «Eh bien, tout ça est très hush-hush, comme disent les Anglais. Mais à
vous je peux le dire. Le Gruppenführer et moi-même avons été envoyés ici
par der Chef» – il parlait de Heydrich, maintenant installé à Prague en tant
que Reichsprotektor adjoint – «pour discuter avec le Reichsführer du plan
d'évacuation des Juifs du Reich». – «Évacuation?» – «Précisément. Vers
l'Est. D'ici à la fin de l'année,» – «Tous?»
– «Tous». – «Et où vont-ils être envoyés?» – «La plupart dans l'Ostland,
sans doute. Et dans le Sud aussi pour la construction de la Durchgangstrasse
IV. Ce n'est pas encore fixé». – «Je vois. Et votre rapport?» – «Un résumé
statistique. Je l'ai présenté en personne au Reichsführer. Sur la situation
globale par rapport à l'émigration juive». Il leva un doigt. «Vous savez
combien il y en a?» – «De quoi?»
– «De Juifs. En Europe». Je secouai la tête: «Je n'en ai aucune idée». –
«Onze millions! Onze millions, vous vous rendez compte? Bien entendu,
pour les pays que nous ne contrôlons pas encore, comme l'Angleterre, les
chiffres sont approximatifs. Comme ils n'ont pas de lois raciales, on a dû se
baser sur des critères religieux. Mais quand même ça donne un ordre de
grandeur. Rien qu'ici en Ukraine vous en avez presque trois millions». Il
prit un ton encore plus pédant: «Deux millions neuf cent quatre-vingt-
quatorze mille six cent quatre-vingt-quatre, pour être précis». – «En effet,
c'est précis. Mais dites-moi, ce n'est pas avec un Einsatzgruppe qu'on va
pouvoir faire grand-chose». – «Justement. D'autres méthodes sont à
l'étude». Il regarda sa montre et se leva. «Maintenant vous m'excuserez, je
dois retourner retrouver l'Amtchef. Merci pour le verre». – «Merci pour le
paquet! Je vous fais parvenir l'argent pour Lulley tout à l'heure». Ensemble,
nous dressâmes le bras pour tonner: «Heil Hitler!» Eichmann parti, je me
rassis et contemplai le paquet posé sur mon; bureau. Il contenait les
partitions de Rameau et de Couperin que j'avais commandées pour le petit
Juif de Jitomir. Cela avait été une bêtise, une naïveté sentimentale;
néanmoins cela m'emplissait d'une grande mélancolie. Je croyais
maintenant mieux comprendre les réactions des hommes et des officiers
pendant les exécutions. S'ils souffraient, comme j'avais souffert durant la
Grande Action, ce n'était pas seulement à cause des odeurs et de la vue du sang, mais à cause de la terreur et de la douleur morale des condamnés; et
de même, ceux que l'on fusillait souffraient souvent plus de la douleur et de
la mort, devant leurs yeux, de ceux qu'ils aimaient, femmes, parents, enfants
chéris, que de leur propre mort, qui leur venait à la fin comme une
délivrance. Dans beaucoup de cas, en venais-je à me dire, ce que j'avais pris
pour du sadisme gratuit, la brutalité inouïe avec laquelle certains hommes
traitaient les condamnés avant de les exécuter, n'était qu'une conséquence de
la pitié monstrueuse qu'ils ressentaient et qui, incapable de s'exprimer
autrement, se muait en rage, mais une rage impuissante, sans objet, et qui
devait donc presque inévitablement se retourner contre ceux qui en étaient
la cause première. Si les terribles massacres de l'Est prouvent une chose,
c'est bien, paradoxalement, l'affreuse, l'inaltérable solidarité de l'humanité.
Aussi brutalisés et accoutumés fussent-ils, aucun de nos hommes ne pouvait
tuer une femme juive sans songer à sa femme, sa sœur ou sa mère, ne
pouvait tuer un enfant juif sans voir ses propres enfants devant lui dans la
fosse. Leurs réactions, leur violence, leur alcoolisme, les dépressions
nerveuses, les suicides, ma propre tristesse, tout cela démontrait que l'autre
existe, existe en tant qu'autre, en tant qu'humain, et qu'aucune volonté,
aucune idéologie, aucune quantité de bêtise et d'alcool ne peut rompre ce
lien, ténu mais indestructible. Cela est un fait, et non une opinion.
La hiérarchie commençait à percevoir ce fait et à le faire entrer en ligne de
compte. Comme me l'avait expliqué Eichmann, on étudiait de nouvelles
méthodes. Quelques jours après sa visite arriva à Kiev un certain Dr.
Widmann, venu nous livrer un camion d'un nouveau genre. Ce camion, de
marque Saurer, était conduit par Findeisen, le chauffeur personnel de
Heydrich, un homme taciturne qui refusa obstinément, malgré de
nombreuses sollicitations, de nous expliquer pourquoi il avait été choisi
pour ce voyage. Le Dr. Widmann, qui dirigeait lui la section chimie de
l'Institut de criminologie technique, rattaché à la Kripo, fit une longue
présentation pour les officiers: «Le gaz, déclara-t-il, est un moyen plus
élégant». Le camion, hermétiquement clos, se servait de ses propres gaz
d'échappement pour asphyxier les gens enfermés dedans; cette solution, en
effet, ne manquait ni d'élégance, ni d'économie. Comme nous l'expliqua
Widmann, on avait essayé autre chose avant d'en venir là; lui-même avait
conduit des expériences à Minsk, sur les patients d'un asile, en compagnie
de son Amtchef, le Gruppenführer Nebe; un test aux explosifs avait donné des résultats désastreux. «Indescriptible. Une catastrophe». Blobel se
montrait enthousiaste: ce nouveau jouet lui plaisait, il avait hâte de
l'étrenner. Hafner objecta que le camion ne contenait pas grand-monde – le
Dr. Widmann nous avait dit cinquante, soixante personnes au plus -, ne
fonctionnait pas très vite, et paraissait donc peu efficace. Mais Blobel
balaya ces réserves: «On gardera ça pour les femmes et les enfants, ça sera
très bien pour le moral des troupes». Le Dr. Widmann dîna avec nous;
après, devant le billard, il nous raconta comment la chose avait été inventée:
«En fait c'est le Gruppenführer Nebe qui a eu l'idée. Un soir, à Berlin, il
avait un peu trop bu, et il s'est endormi dans sa voiture, dans son garage, le
moteur tournait et il a failli mourir. Nous, on planchait déjà sur un modèle
de camion, mais on comptait utiliser du monoxyde de carbone en bouteilles,
ce qui n'est pas du tout praticable dans les conditions de l'Est. C'est le
Gruppenführer, après son accident, qui a songé à utiliser le gaz du camion
lui-même. Une idée brillante». Il tenait l'anecdote de son supérieur, le Dr.
Heess, qui la lui avait racontée dans le métro. «Entre Wittemberg-Platz et
Thiel-Platz, précisément J'étais très impressionné». Depuis plusieurs jours
déjà, Blobel dépêchait des Teilkommandos hors de Kiev pour nettoyer les
petites villes, Péréïaslav, Iagotine, Koselets, Tchernigov, il y en avait
beaucoup. Mais les Teilkommandoführer désespéraient: après une action,
s'ils repassaient dans une ville, ils y retrouvaient encore plus de Juifs; ceux
qui s'étaient cachés revenaient après leur départ Ils se plaignaient que cela
bouleversait toutes leurs statistiques. Le Kommando, d'après les totaux
cumulés de Blobel, avait liquidé cinquante et un mille personnes, dont
quatorze mille sans aide extérieure (c'est-à-dire sans les bataillons Orpos de
Jeckeln). On formait un Vorkommando pour entrer à Kharkov et je devais
en être; entretemps, comme je n'avais plus rien à faire à Kiev (l'Ek 5 avait
repris toutes nos fonctions), Blobel me demanda d'aller appuyer les Teil-
kommandos par des inspections. Les pluies commençaient et dès qu'on
passait le Dniepr gonflé, on sombrait dans la boue. Les camions, les
voitures dégoulinaient d'une boue noire et grasse, pétrie de brins de paille
car les soldats pillaient les meules en bord de route pour étaler le foin
devant les véhicules, inutilement. Il me fallut deux jours pour rejoindre
Hafner à Péréïaslav, tracté la plupart du temps par des engins à chenilles de
la Wehrmacht, et crotté jusqu'aux yeux à force de patauger pour pousser
l'Admiral. Je passai la nuit dans un petit village avec quelques officiers
d'une division d'infanterie qui montait au front depuis Jitomir, des hommes épuisés, qui voyaient venir l'hiver avec angoisse et se demandaient quel
était l'objectif ultime. Je me gardai bien de leur parler de l'Oural; on ne
pouvait même plus avancer jusqu'à Kharkov. Ils se plaignaient des
nouvelles recrues, envoyées d'Allemagne pour remplacer les pertes, mais
mal entraînées et au feu vite prises de panique, du moins plus facilement
qu'avant Le matériel tombait en morceaux: les charrettes allemandes
modernes, avec pneus en caoutchouc et roulements à billes, se disloquaient
sur les pistes, ils les remplaçaient par des panje pris aux paysans, presque
indestructibles. Les beaux chevaux allemands, hongrois ou irlandais avec
lesquels ils avaient commencé la campagne mouraient en masse; seuls
survivaient les petits poneys russes, qui mangeaient n'importe quoi, des
pousses de bouleau, la paille du toit des isbas; mais ils étaient trop légers
pour les gros travaux de portage, et les unités abandonnaient des tonnes de
munitions et d'équipement. «Chaque soir, les hommes se font la guerre pour
trouver un toit ou un trou à moitié sec. Tout le monde a les uniformes en
loques, pleins de poux, on ne reçoit plus rien, et même presque plus de
pain». Les officiers eux-mêmes manquaient de tout: plus de rasoirs, de
savon, de dentifrice, plus de cuir pour réparer les bottes, plus d'aiguilles,
plus de fil. Il pleuvait jour et nuit et ils perdaient bien plus d'hommes du fait
des maladies – dysenterie, jaunisse, diphtérie – qu'au feu. Les malades
devaient marcher jusqu'à trente-cinq kilomètres par jour, car il n'y avait pas
de moyens de les transporter et si on les laissait seuls dans les villages, les
partisans venaient les tuer. Les partisans, maintenant, proliféraient comme
les poux; il semblait y en avoir partout, et les estafettes ou les liaisons
isolées disparaissaient dans les bois. Pourtant j'avais aussi remarqué parmi
les soldats de nombreux Russes en uniforme allemand, avec le brassard
blanc des Hilfswillige. «Les Hiw i? répondit un officier à qui je fis la
remarque. Non, on n'a pas réellement le droit. Mais on le prend, on n'a pas
le choix. Les types, c'est des civils volontaires ou des prisonniers. Ils font
tout le travail des bagages et de l'échelon B; ça ne se passe pas trop mal, ils
ont plus l'habitude de ces conditions que nous. Et puis l'état-major s'en fout,
ils ferment les yeux. De toute façon ils ont dû nous oublier. On va arriver à
Poltava et ils ne sauront même plus qui on est». – «Mais vous n'avez pas
peur que des partisans en profitent pour vous infiltrer et informer les
Rouges sur vos mouvements?» Il haussa les épaules avec un air las et
dégoûté. «Si ça les amuse… De toute façon, il n'y a pas un Russe à cent
kilomètres à la ronde. Pas un Allemand non plus. Personne. La pluie et la boue, c'est tout». Cet officier paraissait entièrement découragé; mais il me
montrait aussi comment nettoyer la boue de mon uniforme, c'était utile et je
ne voulais pas le contredire. «Vous devez d'abord faire sécher la boue près
du poêle, puis vous la grattez avec un couteau, voyez, puis avec une brosse
métallique; alors seulement vous pouvez laver l'uniforme. Pour les sous-
vêtements, vous devez impérativement les faire bouillir». J'assistai à
l'opération: c'était hideux, les poux se détachaient dans l'eau bouillante par
grappes entières, épais, gonflés. Je compris mieux la colère rentrée de
Hafner lorsque j'arrivai enfin à Péréïaslav. Il avait avec lui trois
Untersturmführer, Ott, Ries et Dammann, qui n'accomplissaient pas grand-
chose car ils ne pouvaient presque pas quitter la ville tant les routes étaient
impossibles. «Il nous faudrait des blindés! s'exclama Hafner en me voyant.
Bientôt on ne pourra même plus rejoindre Kiev. Tenez, ajouta-t-il avant de
se détourner sèchement, c'est pour vous. Toutes mes félicitations.» C'était
un télétype de Blobel, confirmant ma promotion; j'avais aussi reçu la Croix
du service de guerre, 2e classe. Je suivis Häfner dans l'école qu'occupait le
Teilkommando et cherchai un endroit où poser mes affaires. Tout le monde,
soldats et officiers, dormait dans le gymnase; les salles de classe servaient
de bureaux. Je me changeai et allai retrouver Hafner, qui me fit un rapport
sur les déboires de ses adjoints: «Vous voyez ce village, Zolotonocha? Il y
aurait apparemment plus de quatre cents Juifs, là. Dammann a essayé par
trois fois de s'y rendre; trois fois il a dû faire demi-tour, et encore, la
dernière fois, il a même failli ne pas pouvoir rentrer. Les hommes
deviennent mauvais». Le soir, il y avait de la soupe et le mauvais
Kommissarbrot noir de la Wehrmacht, et on se couchait tôt. Je dormis mal.
Un des Waffen-SS, à quelques mètres de ma paillasse, grinçait des dents, un
bruit atroce qui hérissait les nerfs; à chaque fois que je m'assoupissais, il me
réveillait; cela me mettait hors de moi. Je n'étais pas le seul: des hommes lui
criaient dessus, j'entendis des coups et vis qu'on le battait, mais ça n'y faisait
rien, le son horripilant continuait, ou bien cessait pour reprendre quelques
instants plus tard. «C'est comme ça toutes les nuits, grogna Ries qui dormait
à côté de moi. Je deviens fou. Je vais l'étrangler un de ces jours». Enfin je
m'assoupis et je fis alors un rêve étrange, frappant. J'étais un grand Dieu-
calmar et je régnais sur une très belle ville murée faite d'eau et de pierre
blanche. Le centre, surtout, était entièrement d'eau, et de hauts immeubles
s'élevaient autour. Ma ville était peuplée d'humains, qui me vénéraient; et
j'avais délégué une partie de mon pouvoir et de mon autorité à l'un d'entre eux, mon Serviteur. Mais un jour je décidai que je voulais tous ces humains
hors de ma ville, au moins pour un temps. Le mot d'ordre fusa, propagé par
mon Serviteur, et immédiatement des foules se mirent à fuir par les portes
de la ville, pour aller attendre dans des taudis et des cahutes entassées dans
le désert au-delà des murs. Mais ils n'allaient pas assez vite à mon goût et je
commençai à me débattre violemment, faisant bouillonner l'eau du centre
avec mes tentacules, avant de les replier et de me ruer sur des essaims
d'humains terrifiés, fouaillant et rugissant de ma voix terrible: «Dehors!
Dehors! Dehors!» Mon Serviteur courait furieusement de tous les côtés,
commandait, guidait, instruisait les retardataires, et de cette manière la ville
se vidait. Mais dans les demeures les plus proches des murs, et les plus
éloignées des eaux où je déchargeais ma rage divine, des groupes d'humains
ne tenaient pas compte de mes commandements. C'étaient des étrangers, pas
réellement conscients de mon existence, de mon pouvoir sur cette cité. Ils
avaient entendu les ordres d'évacuation, mais les trouvaient ridicules et n'y
prêtaient pas attention. Mon Serviteur dut aller voir ces groupes un par un,
pour les convaincre diplomatiquement de partir: telle cette conférence
d'officiers finlandais, qui protestaient parce qu'ils avaient loué l'hôtel et la
salle de conférence et payé d'avance, et n'allaient pas partir comme ça. Avec
ceux-ci, mon Serviteur devait mentir avec finesse, leur dire par exemple
qu'il y avait une alerte, un grave danger extérieur, et qu'ils devaient évacuer
pour leur propre sécurité. Je trouvais cela grandement humiliant, car la vraie
raison était ma Volonté, ils devaient partir parce que je le désirais, et non
pas parce qu'on les enjôlait Ma rage croissait, je me débattais, je rugissais
de plus belle, envoyant d'énormes vagues s'abattre à travers la ville. Lorsque
je me réveillai la pluie continuait à ruisseler derrière les vitres. Au petit
déjeuner on nous servit du Kommissarbrot, de la margarine à base de
charbon de la Ruhr, assez goûteuse, du miel synthétique fait avec de la
résine de pin, et l'affreux ersatz de thé Schlüter, dont les paquets identiques
ne contenaient jamais deux fois les même ingrédients. Les hommes
mangeaient en silence. Ries, maussade, m'indiqua un jeune soldat penché
sur son thé: «C'est lui». – «Quoi, lui?» Ries imita un grincement de la
mâchoire. Je regardai de nouveau: c'était presque un adolescent, il avait le
visage creux, tacheté d'acné, et les yeux perdus dans des cernes immenses.
Ses camarades le rudoyaient, ils l'expédiaient aux corvées en l'injuriant, lui
donnaient des taloches s'il n'allait pas assez vite. Le garçon ne disait rien.
«Tout le monde rêve qu'il se fasse tuer par les partisans, me confia Ries. On a tout essayé, tout, on l'a même bâillonné. Rien à faire,» Hafner était un
homme borné mais méthodique. Il m'expliqua son plan d'action devant une
carte, et me dressa une liste de tout ce qu'il lui manquait, pour que je puisse
appuyer ses requêtes. J'étais censé inspecter tous les Teilkommandos; c'était
manifestement impossible, et je me résignai à rester quelques jours à
Péréïaslav en attendant la suite des événements. De toute façon, le
Vorkommando se trouvait déjà à Poltava avec Blobel: vu l'état des routes, je
ne pouvais pas espérer les rejoindre avant la chute de Kharkov. Hafner se
montrait pessimiste. «Le secteur pullule de partisans. La Wehrmacht mène
des battues mais n'arrive pas à grand-chose. Ils veulent qu'on les appuie.
Mais les hommes sont épuisés, finis. Vous avez vu la merde qu'on mange».
– «C'est l'ordinaire de l'armée. Et eux peinent beaucoup plus que nous». –
«Physiquement, oui, sans doute. Mais c'est moralement que nos hommes
sont à bout». Hafner avait raison et j'allais bientôt pouvoir en juger par moi-
même. Ott partait avec une section de vingt hommes fouiller un village
proche où l'on avait signalé des partisans; je décidai de l'accompagner. Le
départ se fit à l'aube, avec un camion et un Kübelwagen, un véhicule tout-
terrain, prêté pour l'occasion par la division stationnée à Péréïaslav. La pluie
tombait, drue, interminable, nous étions trempés avant même de partir.
L'odeur de laine mouillée emplissait le véhicule. Harpe, le chauffeur d'Ott,
manœuvrait adroitement pour éviter les pires fondrières; régulièrement, les
roues arrière partaient de côté dans la glaise, parfois il parvenait à contrôler
le dérapage, mais souvent le véhicule se mettait complètement de travers et
alors il fallait sortir le redresser; là, on s'enfonçait dans la gadoue jusqu'aux
chevilles, certains y laissaient même leurs bottes. Tout le monde jurait,
criait, pestait. Ott avait fait charger des planches dans le camion qu'on calait
sous les roues embourbées; parfois, cela aidait; mais il suffisait que le
véhicule soit mal équilibré pour qu'une des roues motrices, sans appui,
tourne à vide, projetant de grandes gerbes de boue liquide. Bientôt ma
capote, ma culotte furent entièrement recouvertes de boue. Certains des
hommes en avaient plein le visage, on voyait juste luire leurs yeux
exténués; le véhicule désembourbé, ils se rinçaient rapidement les mains et
le visage dans une flaque et remontaient. Le village se trouvait à sept
kilomètres de Péréïaslav; le trajet nous prit trois heures. À l'arrivée Ott
dépêcha un groupe en position de blocage au-delà des dernières maisons
tandis qu'il déployait les autres des deux côtés de la rue principale. Les
isbas misérables s'alignaient sous la pluie, leurs toits de chaume ruisselant dans les jardinets inondés; quelques poulets détrempés s'égaillaient çà et là,
on ne voyait personne. Ott dépêcha un sous-officier et le Dolmetscher pour
chercher le staroste. Ils revinrent au bout d'une dizaine de minutes,
accompagnés d'un petit vieux enveloppé dans une touloupe et coiffé d'un
bonnet en lapin miteux. Ott l'interrogea debout sous l'averse; le vieux
geignait, niait qu'il y eût des partisans. Ott se fâchait. «Il dit qu'il n'y a que
des vieux ici et des femmes, traduisait le Dolmetscher. Tous les hommes
sont morts ou partis». – «Dis-lui que si on trouve quelque chose on le
pendra en premier!» cria Ott. Puis il envoya ses hommes fouiller les
maisons. «Vérifiez le sol! Des fois ils creusent des bunkers». Je suivis un
des groupes. La boue engluait autant dans l'unique ruelle du village que sur
la route; on entrait dans les isbas avec des paquets de boue aux pieds, on en
étalait partout. Dedans en effet on ne trouvait que des vieillards, des
femmes crasseuses, des enfants pouilleux couchés sur les gros poêles en
terre cuite repassés à la chaux. On ne voyait pas grand-chose à fouiller: le
sol était en terre battue, sans plancher; il n'y avait presque pas de mobilier,
et pas de greniers non plus, les toits reposaient à même les murs. Cela puait
la crasse, le renfermé, l'urine. Derrière les maisons rangées à gauche de la
ruelle commençait un petit bois de bouleaux, légèrement en surplomb. Je
passai entre deux isbas et allai étudier la lisière. L'eau crépitait sur les
branches et les feuilles, gonflait les feuilles mortes et pourrissantes qui
tapissaient le sol; le talus glissait, il était difficile de monter. Le bois
paraissait vide mais avec la pluie on ne voyait pas bien loin. Un tas de
branchages curieusement animé attira mon regard: les feuilles brunâtres
fourmillaient de centaines de petits scarabées noirs; dessous, il y avait des
restes humains décomposés, encore revêtus de lambeaux d'uniformes bruns.
Je tentai de les recouvrir, par horreur des bestioles, mais elles ne cessaient
de déborder, de courir partout. Excédé, je donnai un coup de botte dans la
masse. Un crâne se détacha et roula en bas du talus, semant des scarabées
dans la boue. Je redescendis. Le crâne gisait contre une pierre, bien propre,
nettoyé, ses orbites vides grouillaient de scarabées, les lèvres rongées
laissaient à nu des dents jaunes, lavées par la pluie: et la mâchoire s'était
ouverte, révélant les chairs intactes de la bouche, une grosse langue presque
frétillante, rose, obscène. Je rejoignis Ott, qui se trouvait maintenant au
centre du village avec le staroste et le Dolmetscher. «Demande-lui d'où
viennent les cadavres dans le bois», dis-je au Dolmetscher. La chapka du
vieux dégoulinait dans sa barbe, il marmottait, à moitié édenté. «Ce sont des soldats de l'Armée rouge. Il y a eu des combats dans le bois, le mois dernier.
Beaucoup de soldats ont été tués. Les villageois ont enterré ceux qu'ils ont
trouvés, mais ils n'ont pas fouillé partout» – «Et leurs armes?» De nouveau
le Dolmetscher dut traduire. «Ils les ont données aux Allemands, il dit». Un
Scharführer s'approchait et salua Ott. «Herr Untersturmführer, il n'y a rien
ici». Ott était très énervé. «Fouillez encore! Je suis sûr qu'ils cachent
quelque chose». D'autres soldats et des Orpo revenaient «Herr
Untersturmführer, on a regardé, il n'y a rien». – «Fouillez, j'ai dit!» À ce
moment-là on entendit un cri aigu un peu plus loin. Une forme indistincte
courait dans la ruelle. «Là!» cria Ott. Le Scharführer épaula et tira à travers
le rideau de la pluie. La forme s'effondra dans la boue. Les hommes se
déployèrent pour avancer, à l'affût. «Connard, c'était une femme», fit une
voix. – «C'est qui que tu traites de connard!» aboya le Scharführer. Un
homme retourna le corps dans la boue: c'était une jeune paysanne, avec un
foulard coloré sur la tête, et enceinte. «Elle a juste paniqué, dit un des
hommes. C'était pas la peine de tirer comme ça».
– «Elle n'est pas encore morte», dit l'homme qui l'examinait. L'infirmier de
la section s'approcha:
«Emmenez-la dans la maison». Plusieurs hommes la soulevèrent; sa tête
pendait en arrière, sa robe boueuse collait à son ventre énorme, la pluie
martelait son corps. Ils la portèrent dans la maison et la déposèrent sur une
table. Une vieille sanglotait dans un coin, autrement l'isba était vide. La fille
râlait. L'infirmier lui déchira sa robe et l'examina. «Elle est foutue. Mais elle
est à terme, on peut encore sauver le bébé, avec un peu de chance». Il
commença à donner des instructions aux deux soldats qui se tenaient là.
«Faites chauffer de l'eau». Je ressortis sous la pluie et allai retrouver Ott,
qui était retourné aux véhicules. «Qu'est-ce qui se passe, alors?» – «La fille
va mourir. Votre infirmier essaye de lui faire une césarienne». – «Une
césarienne?! Il est devenu fou, ma parole!» Il se mit à remonter la ruelle en
pataugeant, jusqu'à la maison. Je le suivis. Il entra d'un coup: «C'est quoi ce
bordel, Grève?» L'infirmier tenait un petit paquet sanglant, emmailloté dans
un drap, et achevait de nouer le cordon ombilical. La fille, morte, gisait les
yeux grands ouverts sur la table, nue, couverte de sang, éventrée du nombril
au sexe. «Ça a marché, Herr Untersturmführer, dit Grève. Il devrait vivre.
Mais il faudrait trouver une nourrice». – «Tu es fou! cria Ott. Donne-moi
ça!»
– «Pourquoi?» – «Donne-moi ça!» Ott était blême, il tremblait. Il arracha le
nouveau-né des mains de Grève et, le tenant par les pieds, lui fracassa le
crâne contre le coin du poêle. Puis il le jeta à terre. Grève écumait:
«Pourquoi avez-vous fait ça?!» Ott hurlait aussi: «Tu aurais mieux fait de le
laisser crever dans le ventre de sa mère, pauvre con! Tu aurais dû le laisser
tranquille! Pourquoi tu l'as fait sortir? Il n'y était pas suffisamment au
chaud?» Il pivota sur ses talons et sortit. Grève sanglotait: «Vous auriez pas
dû faire ça, vous auriez pas dû faire ça». Je suivis Ott qui tempêtait dans la
boue et la pluie devant le Scharführer et quelques hommes attroupés.
«Ott»…, appelai-je. Derrière moi retentit un appel: «Untersturmführer!» Je
me retournai: Grève, les mains encore rouges de sang, sortait de l'isba avec
son fusil épaulé. Je reculai et il se dirigea droit sur Ott. «Untersturmführer!»
Ott se retourna, vit le fusil et se remit à crier: «Quoi, enculé, qu'est-ce que tu
veux encore? Tu veux tirer, c'est ça, vas-y!» Le Scharführer hurlait aussi:
«Grève, nom de Dieu, baisse ce fusil!» – «Vous auriez pas dû faire ça»,
criait Grève en continuant à s'avancer vers Ott. – «Eh bien vas-y, connard,
tire!» – «Grève, arrête tout de suite!» vociférait le Scharführer. Grève tira;
Ott, frappé à la tête, vola en arrière et s'effondra dans une flaque avec un
grand bruit d'eau. Grève gardait son fusil levé; tout le monde s'était tu. On
n'entendait plus que le battement de la pluie sur les flaques, la boue, les
casques des hommes, le chaume des toits. Grève tremblait comme une
feuille, le fusil à l'épaule. «Il aurait pas dû faire ça», répétait-il stupidement.
– «Grève», dis-je doucement. L'air hagard, Grève braqua son fusil sur moi.
J'écartai très lentement les mains sans rien dire. Grève redirigea son fusil
vers le Scharführer. Deux des hommes braquaient à leur tour leurs fusils sur
Grève. Grève gardait son fusil pointé sur le Scharführer. Les hommes
pouvaient l'abattre mais il tuerait sans doute aussi le Scharführer. «Grève,
dit calmement le Scharführer, t'as vraiment fait une connerie. Ott était une
ordure, d'accord. Mais là t'es vraiment dans la merde». -»Grève, dis-je.
Posez votre arme. Sinon on va être obligés de vous tuer. Si vous vous
rendez je témoignerai en votre faveur». – «De toute façon je suis foutu», dit
Grève. Il visait toujours le Scharführer. «Si vous tirez je mourrai pas seul».
Il braqua de nouveau son fusil sur moi, à bout portant. La pluie dégoulinait
du canon, juste devant mes yeux, elle ruisselait sur mon visage. «Herr
Hauptsturmführer! appela le Scharführer. Vous êtes d'accord pour que je
règle ça à ma manière? Pour éviter plus de casse». Je fis signe que oui. Le
Scharführer se tourna vers Grève. «Grève. Je te donne cinq minutes d'avance. Après ça on vient te chercher». Grève hésita. Puis il baissa son
fusil et détala vers la forêt. Nous attendîmes. Je regardai Ott. Il avait la tête
dans l'eau, son visage dépassait juste, avec un trou noir au centre du front.
Le sang formait des volutes noirâtres dans l'eau tourbeuse. La pluie lui avait
lavé le visage, tambourinait sur ses yeux ouverts et étonnés, lui remplissait
lentement la bouche, coulait aux commissures. «Andersen, dit le
Scharführer. Prends trois hommes et va le chercher». – «On va pas le
trouver, Herr Scharführer». – «Va le trouver.» Il se tourna vers moi: «Vous
avez des objections, Herr Hauptsturmführer?» Je secouai la tête: «Aucune».
D'autres hommes nous avaient rejoints. Quatre d'entre eux se dirigeaient
vers le bois, leurs fusils sous l'épaule. Quatre autres se chargèrent du
cadavre d'Ott et le portèrent par la capote vers le camion. Je les suivais avec
le Scharführer. Ils chargèrent le corps par une ridelle; le Scharführer envoya
des hommes donner le signal du regroupement. Je voulais fumer mais c'était
impossible, même sous la capote. Les hommes, par groupes, rejoignaient les
véhicules. Nous attendîmes ceux que le Scharführer avait envoyés à la
recherche de Grève, guettant le coup de feu. Je notai que le staroste avait
prudemment disparu, mais ne dis rien. Enfin Andersen et les autres
réapparurent, des ombres grises émergeant à travers la pluie. «On a cherché
dans le bois, Herr Scharführer. Mais on n'a rien trouvé. Il doit se cacher». –
«C'est bon. Montez». Le Scharführer me regarda: «De toute façon les
partisans auront sa peau, à ce salaud». – «Je vous l'ai dit, Scharführer, je n'ai
aucune objection à votre décision. Vous avez évité de nouvelles effusions de
sang, je vous félicite». – «Merci, Herr Hauptsturmführer». Nous reprîmes la
route, emportant le corps d'Ott. Le retour à Péréïaslav prit encore plus de
temps que l'aller. À l'arrivée, sans même me changer, j'allai expliquer
l'incident à Hafner. Il réfléchit longuement. «Vous pensez qu'il va rejoindre
les partisans?» demanda-t-il enfin. – «Je pense que s'il y a des partisans par
là et qu'ils le trouvent, ils le tueront Sinon de toute façon il ne passera pas
l'hiver». – «Et s'il essaye de vivre au village?» – «Ils ont bien trop peur, ils
le dénonceront. Soit à nous, soit aux partisans». – «Bon». Il réfléchit
encore. «Je vais le déclarer déserteur, armé et dangereux, et puis voilà». Il
fit encore une pause. «Pauvre Ott. C'était un bon officier». – «Si vous
voulez mon avis, fis-je sèchement, on aurait dû l'envoyer se reposer il y a
longtemps. Ça aurait peut-être évité cette histoire». – «Vous avez sans doute
raison». Une grande flaque allait en s'élargissant sous ma chaise. Hafner
étira le cou et fit saillir son large menton carré: «Quelle merde, quand même. Vous voulez vous charger du rapport pour le Standartenführer?» –
«Non, c'est votre Kommando après tout. Faites-le et puis je le
contresignerai, comme témoin. Vous m'en ferez aussi des doubles, pour
l'Amt III». – «Entendu». J'allai enfin me changer et fumer une cigarette.
Dehors, la pluie battait encore, on pouvait croire qu'elle ne finirait jamais.
De nouveau, je dormis mal; à Péréïaslav il ne semblait pas pouvoir en être
autrement. Les hommes grognaient, ronflaient; dès que je m'assoupissais,
les grincements de dents du petit Waffen-SS venaient couper mon sommeil
et m'en tiraient abruptement. Dans cette somnolence pâteuse, le visage d'Ott
dans l'eau et le crâne du soldat russe se confondaient: Ott, couché dans la
flaque, ouvrait grande la bouche et me tirait la langue, une langue épaisse et
rose et fraîche, comme s'il m'invitait à l'embrasser. Je me réveillai angoissé,
fatigué. Au petit déjeuner, je fus de nouveau pris de toux, puis de haut-le-
cœur violents; je me réfugiai dans un couloir vide, mais rien ne vint.
Lorsque je regagnai le mess Häfner m'attendait avec un télétype: «Kharkov
vient de tomber, Herr Hauptsturmführer. Le Standartenführer vous veut à
Poltava». – «À Poltava?» J'indiquai d'un geste les fenêtres trempées. «Il
exagère. Comment compte-t-il que je m'y rende?» – «Les trains circulent
encore, de Kiev à Poltava. Quand les partisans ne les font pas dérailler. Il y
a un convoi de la Rollbahn qui part pour Iagotine; j'ai téléphoné à la
division, ils veulent bien vous prendre. Iagotine est sur la voie et de là vous
pourrez vous débrouiller pour trouver un train». Hafner était vraiment un
officier tout à fait efficace. «Bien, je vais prévenir mon chauffeur». – «Non,
votre chauffeur restera ici. L'Admiral ne passera jamais jusqu'à Iagotine.
Vous partirez dans les camions de la Rollbahn. J'enverrai le chauffeur avec
la voiture à Kiev quand ça sera possible». – «Bien». – «Le convoi part à
midi. Je vous remettrai des dépêches pour le Standartenführer, y compris le
rapport sur la mort d'Ott». -
«Bien». J'allai faire mon paquetage. Puis je m'assis à une table et rédigeai
une lettre pour Thomas, décrivant sans détours l'incident de la veille: Tu en
discuteras avec le Brigadeführer, car je sais que Blobel ne fera rien, à part se
couvrir. Il faut en tirer les conclusions appropriées, sinon cela risque de se
reproduire. La lettre terminée, je la scellai dans une enveloppe et la mis de
côté. Puis j'allai trouver Ries.
«Dites-moi, Ries, votre petit Kindersoldat, là, celui qui grince des dents.
Comment s'appelle-t-il?» -
«Vous voulez dire Hanika? Franz Hanika. Celui que je vous ai montré?» –
«Oui, c'est lui. Vous pouvez me le donner?» Il haussa les sourcils,
interloqué. «Vous le donner? Pour quoi faire?» – «J'abandonne mon
chauffeur ici; j'ai laissé mon ordonnance à Kiev, il m'en faut une autre. Et
puis à Kharkov il y aura moyen de le caser à part, comme ça il n'embêtera
plus personne». Ries avait l'air ravi: «Écoutez, Herr Hauptsturmführer, si
vous êtes sérieux… Pour ma part, c'est bien volontiers. Je vais demander à
l'Obersturmführer; je ne pense pas qu'il aura d'objections». – «Bien. Moi
j'irai prévenir ce Hanika». Je le trouvai au mess, où il récurait des
casseroles. «Hanika!» Il se mit au garde-à-vous et je vis qu'il avait un bleu
sur une pommette. «Oui?» – «Je pars tout à l'heure pour Poltava puis
Kharkov. J'ai besoin d'une ordonnance. Tu veux venir?» Son visage meurtri
s'illumina: «Avec vous?» – «Oui. Ton travail ne changera pas beaucoup
mais au moins tu n'auras pas les autres sur le dos». Il avait un air radieux,
un enfant à qui on a fait un cadeau inespéré. «Va préparer tes affaires», lui
dis-je.
Le voyage en camion jusqu'à Iagotine reste pour moi une longue
divagation, un sombrement sans fin. Les hommes passaient plus de temps
hors des camions à pousser que dans les cabines. Mais aussi terrible que fût
la boue, l'idée de ce qui viendrait après les terrifiait encore plus. «On n'a
rien, Herr Hauptsturmführer, vous comprenez, rien, m'expliqua un
Feldwebel. Pas de sous-vêtements chauds, pas de pull-overs, pas de
pelisses, pas d'antigel, rien. Les Rouges, eux, seront prêts pour l'hiver». –
«Ce sont des hommes comme nous. Eux aussi auront froid». – «C'est pas
ça. Le froid, ça se gère. Il faut du matériel, et eux, ils l'auront. Et même s'ils
ne l'ont pas ils sauront improviser. Eux ça fait toute leur vie qu'ils vivent
avec ça». Il me cita un exemple frappant qu'il tenait d'un de ses Hiw i: dans
l'Armée rouge, les hommes touchaient des bottes deux tailles au-dessus de
leur pointure. «Avec le gel, les pieds gonflent, et puis ça laisse encore de la
place pour les fourrer de paille et de papier journal. Nous, on a des bottes à
notre pointure. La moitié des hommes va se retrouver au Revier avec les
doigts de pieds amputés».
Arrivé à Iagotine, j'étais tellement crotté que le sous-officier responsable de
la gare ne reconnut pas mon grade et m'accueillit par une bordée d'injures
parce que je traînais de la boue dans sa salle d'attente. Je posai mon
paquetage sur un banc et rétorquai durement: «Je suis officier et vous n'avez
pas à me parler comme ça». Je ressortis rejoindre Hanika, qui m'aida à me
rincer un peu à une pompe à main. Le sous-officier se confondit en excuses
lorsqu'il vit mes pattes de col, qui étaient toujours celles d'un
Obersturmführer; il m'invita à prendre un bain et à dîner. Je lui remis la
lettre pour Thomas, qui partirait avec le courrier. Il me logea dans une
chambrette pour officiers; Hanika dormit sur un banc dans la salle d'attente,
avec des permissionnaires qui attendaient le train de Kiev. Le chef de
station me réveilla en pleine nuit: «Il y a un train dans vingt minutes.
Venez». Je m'habillai à la hâte et sortis. La pluie avait cessé mais tout
dégouttait encore, les rails brillaient sous les tristes lampadaires de la gare.
Hanika m'avait rejoint avec les paquets. Puis le train arriva, ses freins
grinçant longuement, par à-coups, avant l'arrêt. Comme tous les trains se
rapprochant du front, il était à moitié vide, on avait le choix des
compartiments. Je me recouchai et me rendormis. Si Hanika grinça des
dents, je ne l'entendis pas.
Lorsque je me réveillai nous n'avions même pas dépassé Lubny. Le train
s'arrêtait souvent, à cause d'alertes, ou pour laisser passer des convois
prioritaires. Près des toilettes, je fis la connaissance d'un Major de la
Luftwaffe, qui rentrait de permission pour rejoindre son escadron à Poltava.
Cela faisait cinq jours qu'il avait quitté l'Allemagne. Il me parla du moral
des civils du Reich, qui restaient confiants bien que la victoire se fît
attendre, et très aimablement nous offrit un peu de pain et de saucisson. Aux
gares aussi on trouvait parfois de quoi grignoter. Le train avait son propre
temps, je ne me sentais pas pressé. À l'arrêt je contemplais longuement la
tristesse des gares russes. Les équipements à peine installés paraissaient
déjà vétustes; les ronces et les herbes folles envahissaient les voies; çà et là,
même en cette saison, on apercevait l'éclat de couleur d'une fleur tenace,
perdue parmi le gravier imbibé d'huile noire. Les vaches qui traversaient
placidement semblaient chaque fois surprises lorsque la sirène mugissante
d'un train venait déranger leur méditation. Un gris terne de boue et de
poussière recouvrait tout. Sur les chemins longeant les rails, un gamin
crasseux poussait un vélo rafistolé, ou bien une vieille paysanne clopinait vers la gare pour tenter d'y vendre quelques légumes moisis. Je me laissai
envahir par les ramifications sans fin du système des voies, des aiguillages
contrôlés par des manœuvres abrutis et alcooliques. Aux gares de triage, on
voyait attendre des files interminables de wagons sales, graisseux, boueux,
chargés de blé, de charbon, de fer, de pétrole, de bétail, toutes les richesses
de l'Ukraine occupée saisies pour être envoyées en Allemagne, toutes ces
choses dont les hommes ont besoin, déplacées d'un endroit à un autre selon
un plan de circulation grandiose et mystérieux. C'était donc pour cela qu'on
faisait la guerre, pour cela que les hommes mouraient? Or même dans la vie
de tous les jours il en est ainsi. Quelque part, un homme perd son existence,
couvert de poussière de charbon, dans les profondeurs étouffantes d'une
mine; ailleurs, plus loin, un autre se repose au chaud, revêtu d'alpaga,
enfoncé avec un bon livre dans un fauteuil, sans jamais songer d'où et
comment lui viennent ce fauteuil, ce livre, cet alpaga, cette chaleur. Le
national-socialisme avait voulu faire en sorte que chaque Allemand, à
l'avenir, puisse avoir sa part modeste des bonnes choses de la vie; or, dans
les limites du Reich, cela s'était révélé impossible; ces choses, maintenant,
nous les prenions aux autres. Cela était-il juste? Tant que nous en avions la
force et le pouvoir, oui, car en ce qui concerne la justice, il n'y a pas
d'instance absolue, et chaque peuple définit sa vérité et sa justice. Mais si
jamais notre force faiblissait, si notre pouvoir flanchait, alors il faudrait
subir la justice des autres, aussi terrible soit-elle. Et cela aussi serait juste.
À Poltava, Blobel m'envoya à l'épouillage dès qu'il me vit. Puis il me
renseigna sur la situation. «Le Vorkommando a pu entrer à Kharkov le 24,
avec le IVe corps d'armée. Ils ont déjà établi un bureau». Mais Callsen
manquait absolument d'hommes et demandait d'urgence des renforts. Pour
le moment, toutefois, les routes étaient bloquées par les pluies et la boue. Le
train n'allait pas plus loin car les voies devaient être remises en état et
élargies, et cela, aussi, ne pourrait se faire que lorsque les déplacements
redeviendraient possibles. «Dès qu'il gèlera vous vous rendrez à Kharkov
avec quelques autres officiers et des troupes; le Kommandostab vous
rejoindra un peu plus tard. Le Kommando entier prendra ses quartiers
d'hiver à Kharkov».
OceanofPDF.com Hanika se révéla vite une bien meilleure ordonnance que Popp. Tous les
matins, je trouvais mes bottes cirées et un uniforme nettoyé, séché et
repassé; au petit déjeuner, il produisait souvent quelque chose pour
améliorer l'ordinaire. Il était très jeune; il avait été versé de la Hitlerjugend
dans la Waffen-SS, et de là s'était retrouvé affecté au Sonderkommando;
mais il ne manquait pas de qualités. Je le formai au classement des dossiers,
pour qu'il puisse me ranger ou me trouver des documents. Ries était passé à
côté d'une perle: le garçon était aimable, serviable, il suffisait de savoir le
prendre. La nuit, pour un peu, il aurait dormi en travers de ma porte, comme
un chien ou un domestique de roman russe. Mieux nourri, reposé, son
visage s'arrondissait, c'était en fait un beau garçon malgré l'acné juvénile.
Blobel, lui, devenait de plus en plus lunatique; il buvait, piquait des crises
de rage folles, sans aucun prétexte. Il se choisissait parmi les officiers une
tête de Turc, et il le poursuivait des jours durant, sans relâche, le harcelant
sur chaque aspect de son travail. En même temps c'était un bon
organisateur, il avait un sens développé des priorités et des contraintes
pratiques. Heureusement, il n'avait pas encore eu l'occasion de tester son