Les bienveillantes
TOCCATA Pour les morts
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.
À la frontière on avait jeté un pont flottant. Tout à côté, vautrées dans les eaux grises du Bug, émergeaient encore les travées gauchies du pont métallique dynamité par les Soviétiques. Nos sapeurs avaient monté le nouveau en une nuit, disait-on, et des Feldgendarmes impassibles, dont les plaques en demi-lune lançaient des éclats de soleil, réglaient la circulation avec aplomb, comme s'ils étaient encore chez eux. La Wehrmacht avait priorité; on nous dit d'attendre. Je contemplai la grande rivière paresseuse, les petits bois tranquilles de l'autre côté, la cohue sur le pont. Puis ce fut notre tour de passer et tout de suite après commençait comme un boulevard de carcasses de matériel russe, des camions brûlés et affaissés, des chars éventrés telles des boîtes de conserve, des trains d'artillerie tordus comme des fétus, renversés, balayés, enchevêtrés en une interminable bande calcinée faite d'entassements irréguliers, longeant les bas-côtés. Au-delà les bois rutilaient sous la lumière splendide de l'été. La route de terre battue avait été dégagée mais on y voyait les traces des explosions, les grandes taches d'huile, des débris éparpillés. Puis venaient les premières maisons de Sokal. Au centre-ville, quelques incendies crépitaient encore doucement; des cadavres poudreux, la plupart en vêtements civils, obstruaient une partie de la rue, mêlés aux décombres et aux gravats; et en face, dans l'ombre d'un parc, des croix blanches surmontées de curieuses petites toitures s'alignaient proprement sous les arbres. Deux soldats allemands y peignaient des noms. Nous attendîmes là tandis que Blobel, accompagné de Strehlke, notre officier d'intendance, partait au QG. Une odeur douceâtre, vaguement écœurante, se mêlait à l'âcreté des fumées. Blobel revint bientôt: «C'est bon. Strehlke s'occupe des quartiers. Suivez-moi». L'A OK 1 nous avait mis dans une école. «Je suis désolé, s'excusa un petit intendant en feldgrau froissé. On est encore en train de s'organiser. Mais on vous enverra des rations». Notre commandant en second, von Radetzky, un Balte élégant, agita une main gantée et sourit: «Ça ne fait rien. On ne va pas rester». Il n'y avait pas de lits, mais nous avions apporté des couvertures; les hommes s'asseyaient sur les petites chaises des écoliers. Nous devions être environ soixante-dix. Le soir, on touchait effectivement une soupe aux choux et aux patates, presque froide, des oignons crus, et des blocs d'un pain noir, gluant, qui séchait dès qu'on le coupait. J'avais faim, je le mangeai trempé dans la soupe et croquai à même les oignons. Von Radetzky organisa une garde. La nuit se passa paisiblement. Le lendemain matin, le Standartenführer Blobel, notre commandant, réunit ses Leiter pour se rendre au QG. Le Leiter III, mon supérieur direct, voulait taper un rapport et m'envoya à sa place. L'état-major de la 6e armée, l'A OK 6, auquel nous étions rattachés, avait occupé une large bâtisse austro-hongroise, à la façade gaiement ravalée en orange, rehaussée de colonnes et de décorations en stuc, et criblée de petits éclats. Un Oberst, visiblement un familier de Blobel, nous reçut: «Le Generalfeldmarschall travaille dehors. Suivez-moi». Il nous mena vers un vaste parc qui s'étendait du bâtiment jusqu'à un méandre du Bug, en contrebas. Près d'un arbre isolé, un homme en maillot de bain marchait à grands pas, entouré d'une nuée bourdonnante d'officiers aux uniformes trempés de sueur. Il se tourna vers nous: «Ah, Blobel! Bonjour, meine Herren». Nous le saluâmes: c'était le Genefalfeldmarschall von Reichenau, le commandant en chef de l'armée. Sa poitrine bombée et velue rayonnait de vigueur; fiché dans la graisse où, malgré sa carrure athlétique, achevait de se noyer la finesse prussienne de ses traits, son célèbre monocle luisait au soleil, incongru, presque ridicule. Tout en formulant des instructions précises et méticuleuses il continuait ses allées et venues saccadées; il fallait le suivre, c'était un peu déconcertant; je me cognai à un Major et ne saisis pas grand-chose. Puis il s'arrêta pour nous congédier. «Ah oui! Autre chose. Pour les Juifs, cinq fusils, c'est trop, vous n'avez pas assez d'hommes. Deux fusils par condamné suffiront. Pour les bolcheviques, on verra combien il y en a. Si c'est des femmes vous pouvez utiliser un peloton complet». Blobel salua: «Zu Befehl, Herr Generalfeldmarschall». Von Reichenau claqua ses talons nus et leva le bras: «Heil Hitler!» – «Heil Hitler!» nous répondîmes tous en chœur avant de battre en retraite.
Le Sturmbannführer Dr. Kehrig, mon supérieur, accueillit mon rapport d'un air maussade. «C'est tout?» – «Je n'ai pas tout entendu, Herr Sturmbannführer». Il fit une moue tout en jouant distraitement avec ses papiers. «Je ne comprends pas. De qui devons-nous recevoir nos ordres, à la fin? De Reichenau ou de Jeckeln? Et le Brigadeführer Rasch, où est-il?» – «Je ne sais pas, Herr Sturmbannführer».
– «Vous ne savez pas grand-chose, Obersturmführer. Allez, rompez». Blobel convoqua tous ses officiers le lendemain. Tôt le matin, une vingtaine d'hommes étaient partis avec Callsen. «Je l'ai envoyé à Lutsk avec un Vorkommando. L'ensemble du Kommando suivra dans un jour ou deux. C'est là que nous établirons notre état-major, pour le moment. L'AOK va aussi être transféré à Lutsk. Nos divisions avancent vite, il faut se mettre au travail. J'attends l'Obergruppenführer Jeckeln, qui va nous donner des instructions». Jeckeln, un vétéran du Parti âgé de quarante-six ans, était le Höhere SS-und Polizeiführer pour le sud de la Russie; à ce titre, toutes les formations S S de la zone, y compris la nôtre, dépendaient de lui d'une manière ou d'une autre. Mais la question de la chaîne de commandement continuait à travailler Kehrig: «Alors, nous sommes sous le contrôle de l'Obergruppenführer?»
– «Administrativement, nous dépendons de la 6e armée. Mais tactiquement nous recevons nos ordres du RS H A, via le Gruppenstab, et du HSSPF. C'est clair?» Kehrig dodelina la tête et soupira: «Pas tout à fait, mais j'imagine que les détails s'éclairciront au fur et à mesure». Blobel s'empourpra: «Mais on vous a bien tout expliqué à Pretzsch, bon sang!» Kehrig garda son calme. «À Pretzsch, Herr Standartenführer, on ne nous a absolument rien expliqué. On nous a servi des discours et on nous a fait faire du sport. C'est tout. Je vous rappelle qu'à la réunion avec le Gruppenführer Heydrich, la semaine dernière, les représentants du SD n'ont pas été conviés. Je suis certain qu'il y avait de bonnes raisons, mais le fait est que je n'ai aucune idée de ce que je dois faire, à part écrire des rapports sur le moral et le comportement de la Wehrmacht». Il se tourna vers Vogt, le Leiter IV: «Vous y étiez, vous, à cette réunion. Eh bien, lorsqu'on nous expliquera nos tâches, nous les exécuterons». Vogt tapotait sur la table avec un stylo, l'air gêné. Blobel mâchonnait l'intérieur de ses joues, et fixait un point du mur avec des yeux noirs. «Bon, aboya-t-il finalement. De toute façon, l'Obergruppenführer arrive ce soir. On verra ça demain».
1. L'auteur négligeant souvent d'expliciter de nombreux termes du vocabulaire militaire et administratif allemand, peu connus en dehors des milieux spécialisés, nous avons jugé souhaitable d'ajouter un glossaire et une table des grades à la fin du volume, et invitons le lecteur à s'y reporter. (N.d.E.)
Cette réunion peu concluante s'est sans doute tenue le 27 juin, car le lendemain on nous convoqua à un discours de l'Obergruppenführer Jeckeln et mes livres affirment que ce discours eut lieu le 28. Jeckeln et Blobel s'étaient probablement dit que les hommes du Sonderkommando avaient besoin d'un peu de direction et de motivation; en fin de matinée, le Kommando entier vint se ranger dans la cour de l'école pour écouter le HSSPF. Jeckeln ne mâcha pas ses mots. Notre tâche, nous expliqua-t-il, était d'identifier et d'éliminer tout élément derrière nos lignes susceptible de menacer la sécurité de nos troupes. Tout bolchevique, tout commissaire du peuple, tout Juif et tout Tsigane pouvait à n'importe quel moment dynamiter nos quartiers, assassiner nos hommes, faire dérailler nos trains, ou transmettre à l'ennemi des renseignements vitaux. Notre devoir n'était pas d'attendre qu'il ait agi et de le punir mais de l'empêcher d'agir. Il n'était pas non plus question, vu la rapidité de notre avancée, de créer et de remplir des camps: tout suspect serait passé par les armes. Pour les juristes parmi nous, il rappelait que l'URSS avait refusé de signer les conventions de La Haye, et qu'ainsi le droit international régissant nos actions à l'Ouest ne s'appliquait pas ici. Il y aurait certainement des erreurs, certainement des victimes innocentes, mais cela, hélas, c'était la guerre; lorsqu'on bombarde une ville, des civils meurent aussi. Que cela nous serait à l'occasion pénible, que notre sensibilité et notre délicatesse d'hommes et d'Allemands en souffriraient parfois, il le savait; nous devrions triompher de nous-mêmes; et il ne pouvait que nous rapporter une parole du Führer, qu'il avait entendue de sa propre bouche: Les chefs doivent à l'Allemagne le sacrifice de leurs doutes. Merci et Heil Hitler. Cela avait au moins le mérite de la franchise. À Pretzsch, les discours de Müller ou de Streckenbach redondaient de belles phrases sur le besoin d'être impitoyable et sans merci, mais sauf pour nous confirmer qu'effectivement nous allions en Russie, ils s'en étaient tenus à des généralités. Heydrich, à Düben, lors de la parade de départ, aurait peut-être été plus explicite; mais à peine avait-il pris la parole qu'une pluie violente s'abattait: il avait annulé son discours et filé à Berlin. Notre confusion n'était donc pas surprenante, d'autant que peu d'entre nous avaient la moindre expérience opérationnelle; moi-même, depuis mon embauche au SD, je ne faisais à peu près que compiler des dossiers juridiques, et j'étais loin d'être l'exception. Kehrig s'occupait de questions constitutionnelles; même Vogt, le Leiter IV, venait du département des fichiers. Quant au Standartenführer Blobel, on l'avait tiré de la Staatspolizei de Düsseldorf, il n'avait sans doute jamais fait qu'arrêter des asociaux ou des homosexuels, avec peut-être un communiste de temps en temps. À Pretzsch, on racontait qu'il avait été architecte: il n'avait visiblement pas fait carrière. Ce n'était pas ce qu'on peut appeler un homme agréable. Il était agressif, presque brutal avec ses collègues. Son visage rond, au menton écrasé et aux oreilles décollées, semblait juché sur son col d'uniforme comme la tête nue d'un vautour, ressemblance encore accentuée par son nez en forme de bec. Chaque fois que je passais près de lui, il puait l'alcool; Hafner affirmait qu'il tentait de soigner une dysenterie. J'étais heureux de ne pas avoir affaire à lui directement, et le Dr. Kehrig, qui y était obligé, paraissait en souffrir. Lui-même semblait peu à sa place ici. Thomas, à Pretzseh, m'expliquait qu'on avait pris la plupart des officiers dans les bureaux où ils n'étaient pas indispensables; on leur avait distribué d'office des grades S S (c'est ainsi que je me suis retrouvé S S-Obersturmführer, l'équivalent d'un de vos lieutenants); Kehrig, Oberregierungsrat ou conseiller gouvernemental à peine un mois plus tôt, avait bénéficié de son rang dans le fonctionnariat pour être promu Sturmbannführer; et il avait de toute évidence du mal à s'habituer à ses nouvelles épaulettes, comme à ses nouvelles fonctions. Quant aux sous-officiers et aux hommes de troupe, ils provenaient pour la plupart de la petite classe moyenne, des boutiquiers, des comptables, des commis, le type d'homme qui s'engageait à la SA pendant la crise dans l'espoir de trouver du travail, et n'en était jamais sorti. On comptait parmi eux un certain nombre de Volksdeutschen des pays Baltes ou de la Ruthénie, des hommes mornes, ternes, peu à l'aise dans leurs uniformes, dont l'unique qualification était leur connaissance du russe; certains n'arrivaient même pas à se faire comprendre en allemand. Von Radetzky, il est vrai, tranchait sur le lot: il se vantait de connaître aussi bien l'argot des bordels de Moscou, où il était né, que celui de Berlin, et avait toujours l'air de savoir ce qu'il faisait, même quand il ne faisait rien. Il parlait aussi un peu l'ukrainien, il avait apparemment travaillé dans l'import-export; comme moi, il venait du Sicherheitsdienst, le Service de sécurité de la SS. Son affectation au secteur Sud le désespérait; il avait rêvé d'être au Centre, d'entrer en conquérant à Moscou, de fouler de ses bottes les tapis du Kremlin. Vogt le consolait en lui disant qu'on trouverait de quoi s'amuser à Kiev, mais von Radetzky faisait la moue: «C'est vrai que la lavra est magnifique. Mais à part ça, c'est un trou». Le soir du discours de Jeckeln, nous reçûmes l'ordre de réunir nos affaires et de nous préparer à marcher le lendemain: Callsen était prêt à nous recevoir.
Lutsk brûlait encore à notre arrivée. Une estafette de la Wehrmacht nous prit en charge pour nous guider vers nos quartiers; il fallait contourner la vieille ville et le fort, le chemin était compliqué. Kuno Callsen avait réquisitionné l'Académie de musique, près de la grande place, au pied du château: un bel édifice du XVIIe siècle, simple, un ancien monastère qui avait aussi servi de prison, au siècle dernier. Callsen nous attendait sur le perron avec quelques hommes. «C'est un endroit pratique, m'expliqua-t-il tandis qu'on déchargeait le matériel et nos affaires. Il y a encore des cellules dans la cave, il y a juste à refaire les serrures, j'ai déjà commencé.» Aux geôles, je préférais pour ma part la bibliothèque, mais tous les volumes étaient en russe ou en ukrainien. Von Radetzky y promenait aussi son nez bulbeux et ses yeux vagues, préoccupé par les moulures décoratives; lorsqu'il passa près de moi, je lui fis remarquer qu'il n'y avait aucun livre polonais. «C'est curieux, Herr Sturmbannführer. Il n'y a pas si longtemps, c'était la Pologne, ic i». Von Radetzky haussa les épaules: «Vous pensez bien que les staliniens auront tout purgé». – «En deux ans?» – «Deux années ça suffit. Surtout pour une Académie de musique». Le Vorkommando était déjà débordé. La Wehrmacht avait arrêté des centaines de Juifs et de pillards et voulait que nous nous en occupions. Les feux continuaient à brûler et il semblait que des saboteurs les entretenaient. Et puis il y avait le problème du vieux fort. Le Dr. Kehrig, en rangeant ses dossiers, avait retrouvé son Baedeker et me l'avait tendu par-dessus les caisses éventrées pour me montrer la notice:
«Le château de Lubart. C'est un prince lituanien qui l'a construit, voyez». La cour centrale regorgeait de cadavres, des prisonniers fusillés par le NKVD avant leur retraite, disait-on. Kehrig me demanda d'aller voir. Ce château présentait d'immenses murs de briques, bâtis sur des remparts de terre, et surmontés de trois tours; des sentinelles de la Wehrmacht gardaient le portail, il fallut l'intervention d'un officier de l'Abwehr pour que je puisse entrer. «Excusez-nous. Le Generalfeldmarschall nous a ordonné de sécuriser le lieu». – «Bien sûr, je comprends». Une puanteur abominable me saisit le visage dès la porte franchie. Je n'avais pas de mouchoir et appuyai un de mes gants sur mon nez pour tenter de respirer. «Prenez ceci, me proposa le Hauptmann de l'Abwehr en me tendant un tissu mouillé, ça aide un peu». En effet, ça aidait un peu, mais pas assez; j'avais beau respirer entre les lèvres, l'odeur m'emplissait les narines, douce, lourde, écœurante. Je déglutis convulsivement pour me retenir de vomir. «La première fois?» fit doucement le Hauptmann. Je baissai le menton. «Vous vous habituerez, continua-t-il, jamais tout à fait, peut-être». Lui-même blêmissait, mais ne se couvrait pas la bouche. Nous avions passé un long couloir voûté, puis une petite cour. «C'est par là». Les cadavres s'entassaient dans une grande cour pavée, en monticules désordonnés, dispersés çà et là. Un immense bourdonnement, obsédant, occupait l'air: des milliers de lourdes mouches bleues voletaient sur les corps, les mares de sang, de matières fécales. Mes bottes collaient aux pavés. Les morts gonflaient déjà, je contemplai leur peau verte et jaunâtre, les visages informes, comme ceux d'un homme battu. L'odeur était immonde; et cette odeur, je le savais, c'était le début et la fin de tout, la signification même de notre existence. Cette pensée me chavirait le cœur. De petits groupes de soldats de la Wehrmacht munis de masques à gaz tentaient de démêler les empilements pour aligner les corps; l'un d'eux tirait sur un bras, il se détacha et lui resta à la main; il le jeta d'un geste las sur un autre tas. «Il y en a plus de mille, me dit l'officier de l'Abwehr, presque en murmurant. Tous les Ukrainiens et les Polonais qu'ils gardaient en prison depuis leur invasion. On a trouvé des femmes, même des enfants.» Je voulais fermer les yeux, ou mettre la main sur mes yeux, et en même temps je voulais regarder, regarder tout mon saoul et essayer de comprendre par le regard cette chose incompréhensible, là, devant moi, ce vide pour la pensée humaine. Désemparé, je me tournai vers l'officier de l'Abwehr: «Avez-vous lu Platon?» Il me regarda, interloqué: «Quoi?» – «Non, ce n'est rien». Je fis demi-tour et quittai la place. Au fond de la première courette, une porte s'ouvrait à gauche, je la poussai, elle donnait sur des marches. Dans les étages, j'errai au hasard par les couloirs vides, puis remarquai un escalier en colimaçon, dans une des tours; en haut, on accédait à une passerelle en bois fixée aux murailles. De là, je sentais l'odeur des incendies de la ville; c'était quand même mieux et je respirais profondément, puis je tirai une cigarette de mon étui et l'allumai. J'avais l'impression que l'odeur des cadavres putréfiés me collait encore à l'intérieur du nez, je tentai de la chasser en exhalant la fumée par les narines, mais ne réussis qu'à me faire tousser convulsivement. Je regardai la vue. Au fond du fort se découpaient des jardins, de petits potagers avec quelques arbres fruitiers; par-delà le mur je voyais la ville et la boucle du Styr; de ce côté-là il n'y avait pas de fumée, et le soleil brillait sur la campagne. Je fumai tranquillement. Puis je redescendis et retournai à la grande cour. L'officier de l'Abwehr se trouvait toujours là. Il me fixa avec un air curieux mais sans ironie: «Ça va mieux?» – «Oui, merci». Je m'efforçai de prendre un ton officiel: «Vous avez un décompte précis? C'est pour mon rapport». – «Pas encore. Demain, je pense». – «Et les nationalités?» – «Je vous l'ai dit, des Ukrainiens, des Polonais sans doute. C'est difficile à dire, la plupart n'ont pas de papiers. Ils ont été fusillés en groupes, on voit qu'ils ont fait ça rapidement». – «Il y a des Juifs?» Il me regarda avec étonnement: «Bien sûr que non. Ce sont les Juifs qui ont fait ça». Je grimaçai: «Ah oui, bien sûr». Il se retourna vers les cadavres et resta silencieux un moment. «Quelle merde», marmonna-t-il enfin. Je le saluai. Dehors, des gamins s'attroupaient; l'un d'eux m'adressa une question, mais je ne comprenais pas sa langue, je passai sans rien dire et retournai à l'Académie de musique rendre compte à Kehrig. Le lendemain, le Sonderkommando se mit au travail pour de bon. Un peloton, sous les ordres de Callsen et de Kurt Hans, fusilla trois cents Juifs et vingt pillards dans les jardins du château. En compagnie du Dr. Kehrig et du Sturmbannführer Vogt, j'occupai ma journée en réunions de planification avec le chargé du renseignement militaire de la 6e armée, le Ic/AO Niemeyer, ainsi que plusieurs de ses collègues, dont le Hauptmann Luley, que j'avais rencontré la veille au fort et qui s'occupait du contre-espionnage. Blobel trouvait qu'on manquait d'hommes et voulait que la Wehrmacht nous en prête; mais Niemeyer restait formel, c'était au Generalfeldmarschall et à son chef d'état-major, l'Oberst Heim, de décider ce genre de questions. Au cours d'une autre réunion, l'après-midi, Luley nous annonça d'une voix tendue qu'on avait trouvé dix soldats allemands parmi les morts du château, affreusement mutilés. «Ils étaient ligotés et on leur a coupé le nez, les oreilles, la langue et les parties génitales». Vogt monta avec lui au château et revint avec un visage cireux: «Oui, c'est vrai, c'est horrible, ce sont des monstres». Cette nouvelle créa une vive excitation, Blobel éructait dans les couloirs puis retournait voir Heim. Le soir il nous annonça:
«Le Generalfeldmarschall veut mener une action punitive. Frapper un coup fort, décourager ces salopards». Callsen nous fit un rapport sur les exécutions du jour. Cela s'était passé sans heurts, mais la méthode imposée par von Reichenau, avec seulement deux fusils par condamné, avait des désavantages: elle obligeait, si l'on voulait être sûr du coup, à viser la tête plutôt que la poitrine, cela causait des projections, les hommes recevaient du sang et de la cervelle au visage, ils se plaignaient. Ceci entraîna une discussion houleuse. Hafner lança: «Vous verrez que ça va finir au Genickschuss, comme les bolcheviques». Blobel rougit et frappa la table d'un coup mat: «Meine Herren! Un tel langage est inadmissible! Nous ne sommes pas des bolcheviques!… Nous sommes des soldats allemands. Au service de notre Volk et de notre Führer! Merde!» Il se tourna vers Callsen: «Si vos hommes sont trop sensibles, on leur fera servir du schnaps». Puis à Hafner: «De toute façon il n'est pas question de balles dans la nuque. Je ne veux pas que les hommes aient un sentiment de responsabilité personnelle. Les exécutions se dérouleront selon la méthode militaire, un point, c'est tout».
Je restai la matinée suivante à l'A OK: ils avaient saisi des caisses de documents lors de la prise de la ville, je devais avec un traducteur passer ces dossiers en revue, notamment ceux du NKVD, et décider lesquels faire livrer au Sonderkommando pour analyse prioritaire. Nous cherchions tout spécialement des listes de membres du Parti communiste, du NKVD ou d'autres organes: nombre de ces gens devaient être restés en ville, confondus avec la population civile, pour commettre des actes d'espionnage ou de sabotage, il était urgent de les identifier. Vers midi, je retournai à l'Académie pour consulter le Dr. Kehrig. Au rez-de-chaussée régnait une certaine agitation: des groupes d'hommes piétinaient dans les coins, chuchotant violemment. J'attrapai un Scharführer par la manche: «Que se passe-t-il?» – «Je ne sais pas, Herr Obersturmführer. Je crois qu'il y a un problème avec le Standartenführer». – «Où sont les officiers?» Il m'indiqua l'escalier qui menait vers nos quartiers. À l'étage, je croisai Kehrig, qui descendait en marmonnant: «N'importe quoi, c'est vraiment n'importe quoi». – «Que se passe-t-il?» lui demandai-je. Il me jeta un coup d'œil morne et lança: «Mais comment voulez-vous qu'on travaille dans des conditions pareilles?» Il continua son chemin. Je montai encore quelques marches et entendis un coup de feu, un bruit de verre brisé, des cris. Sur le palier, devant la porte ouverte de la chambre de Blobel, deux officiers de la Wehrmacht trépignaient en compagnie de Kurt Hans. «Que se passe-t-il?» demandai-je à Hans. Il m'indiqua la chambre avec un geste du menton, les mains croisées derrière le dos. J'entrai. Blobel, assis sur son lit, botté mais sans veste, agitait un pistolet; Callsen se dressait à côté de lui et essayait sans lui saisir le bras d'orienter le pistolet vers le mur; un carreau de la fenêtre avait sauté; au sol, je remarquai une bouteille de schnaps. Blobel était livide, il criait des mots incohérents en postillonnant. Hafner entra derrière moi: «Qu'est-ce qui se passe?» – «Je ne sais pas, on dirait que le Standartenführer fait une crise». – «Il pète les plombs, oui». Callsen se retourna: «Ah, Obersturmführer. Allez demander aux gens de la Wehrmacht de nous excuser et de revenir un peu plus tard, voulez-vous?» Je reculai et me cognai à Hans, qui s'était décidé à entrer. «August, va chercher un médecin», dit Callsen à Häfner. Blobel continuait à brailler: «C'est pas possible, c'est pas possible, ils sont malades, je vais les tuer». Les deux officiers de la Wehrmacht se tenaient en retrait dans le couloir, raides, blêmes. «Meine Herren»…, commençai-je. Hafner me bouscula et dévala les escaliers. Le Hauptmann couinait: «Votre Kommandant est devenu fou! Il voulait nous tirer dessus». Je ne savais pas quoi dire» Hans sortit derrière moi: «Meine Herren, nous vous demandons de nous excuser. Le Standartenführer est en pleine crise et nous avons fait appeler un médecin. Nous serons obligés de reprendre cet entretien plus tard». Dans la chambre, Blobel poussait un cri strident: «Je vais les tuer, ces ordures, laissez-moi». Le Hauptmann haussa les épaules: «Si c'est ça, les officiers supérieurs de la S S… On se passera de votre coopération». Il se tourna vers son collègue en écartant les bras: «Ce n'est pas possible, ils ont dû vider les asiles». Kurt Hans pâlit: «Meine Herren! L'honneur de la S S…» Lui aussi beuglait maintenant J'intervins enfin et lui coupai la parole. «Écoutez, je ne sais pas encore ce qui se passe, mais visiblement nous avons un problème d'ordre médical. Hans, inutile de s'emporter. Meine Herren, comme vous le disait mon collègue, il vaudrait peut-être mieux que vous nous excusiez pour le moment» Le Hauptmann me toisa: «Vous êtes le Dr. Aue, n'est-ce pas? Bon, allons-y», lança-t-il à son collègue. Dans l'escalier ils croisèrent Sperath, le médecin du Sonderkommando, qui montait avec Hafner: «C'est vous, le docteur?» – «Oui». – «Faites attention. Il pourrait vous tirer dessus aussi». Je m'écartai pour laisser passer Sperath et Hafner, puis les suivis dans la chambre. Blobel avait posé son pistolet sur la table de nuit et parlait d'une voix hachée à Callsen: «Mais vous comprenez bien que ce n'est pas possible de fusiller autant de Juifs. Il faudrait une charrue, une charrue, il faut les labourer dans le sol!» Callsen se tourna vers nous. «August. Occupe-toi du Standartenführer une minute, tu veux bien?» Il prit Sperath par le bras, le tira de côté et se mit à chuchoter avec animation. «Merde!» cria Hafner. Je me retournai, il se débattait avec Blobel qui essayait de saisir son pistolet «Herr Standartenführer, Herr Standartenführer, calmez-vous, je vous en prie», m'écriai-je. Callsen revint à ses côtés et se mit à lui parler calmement Sperath s'approcha aussi et lui prit le pouls. Blobel refit un geste en direction de son pistolet mais Callsen l'en détourna. Sperath lui parlait à son tour: «Écoutez, Paul, vous faites du surmenage. Je vais devoir vous faire une piqûre». – «Non! Pas de piqûre!» Le bras de Blobel, lancé en l'air, frappa Callsen au visage. Hafner avait ramassé la bouteille et me la montrait en haussant les épaules: elle était presque vide. Kurt Hans restait près de la porte et regardait sans rien dire. Blobel poussait des exclamations presque incohérentes: «C'est ces ordures de la Wehrmacht qu'il faut fusiller! Tous!» puis se remettait à marmotter. «August, Obersturmführer, venez m'aider», ordonna Callsen. À trois nous prîmes Blobel par les pieds et sous les bras et le couchâmes sur le lit. Il ne se débattit pas. Callsen roula sa veste en boule et la glissa sous sa tête; Sperath lui retroussait la manche et lui faisait une piqûre. Il paraissait déjà un peu calmé. Sperath entraîna Callsen et Hafner vers la porte pour un conciliabule et je restai au côté de Blobel. Ses yeux exorbités fixaient le plafond, un peu de salive moussait aux commissures de ses lèvres, il marmonnait encore: «Labourer, labourer les Juifs». Discrètement, je glissai le pistolet dans un tiroir: personne n'y avait songé. Blobel semblait s'être endormi. Callsen revint vers le lit: «On va l'emmener à Lublin». – «Comment ça, Lublin?» – «Il y a un hôpital là-bas, pour ce genre de cas», expliqua Sperath. – «Une maison de fous, quoi», poussa grossièrement Hafner. – «August, ta gueule», le rembarra Callsen. Von Radetzky apparut sur le pas de la porte: «Qu'est-ce que c'est que ce foutoir?» Kurt Hans prit la parole: «Le Generalfeldmarschall a donné un ordre et le Standartenführer était malade, il n'a pas supporté. Il voulait tirer sur des officiers de la Wehrmacht». – «Il avait déjà de la fièvre ce matin», ajouta Callsen. En quelques mots, il détailla la situation à von Radetzky, ainsi que la proposition de Sperath. «Bon, trancha von Radetzky, on va faire comme a dit le docteur. Je vais l'emmener moi-même». Il semblait un peu pâle. «Pour l'ordre du Generalfeldmarschall, vous avez commencé à vous organiser?» – «Non, on n'a rien fait», dit Kurt Hans. – «Bon. Callsen, occupez-vous donc des préparatifs. Hafner, vous viendrez avec moi». – «Pourquoi moi?» se rembrunit Hafner. – «Parce que, claqua von Radetzky avec agacement. Allez faire préparer l'Opel du Standartenführer. Prenez des bidons d'essence en plus, au cas où». Hafner insistait: «Janssen, il ne peut pas y aller, lui?» – «Non, Janssen va aider Callsen et Hans. Hauptsturmführer, dit-il à l'intention de Callsen, vous êtes d'accord?» Callsen hocha la tête pensivement: «Ce serait peut-être mieux que vous restiez et que je l'accompagne, Herr Sturmbannführer. Vous avez le commandement, maintenant». Von Radetzky secoua la tête: «Justement, je crois que ce serait mieux que ce soit moi qui l'accompagne». Callsen gardait un air dubitatif: «Vous êtes sûr que vous ne feriez pas mieux de rester?» – «Oui, oui. De toute façon, ne vous en faites pas: l'Obergruppenfuhrer Jeckeln arrive tout à l'heure avec son état-major. La plupart d'entre eux sont déjà là, j'en reviens. Il prendra les choses en main». – «Bon. Parce que moi, vous savez, une Aktion de cette ampleur…» Un fin sourire tordit les lèvres de von Radetzky: «Ne vous inquiétez pas. Allez voir l'Obergruppenführer, et assurez vos préparatifs: tout se passera bien, je vous le garantis».
Une heure plus tard, les officiers se réunissaient dans la grande salle. Von Radetzky et Hafner étaient partis avec Blobel; il avait encore donné des coups de pied lorsqu'on le chargeait dans l'Opel, Sperath avait été obligé de lui refaire une piqûre tandis que Hafner le tenait à bras-le-corps. Callsen prit la parole: «Bon, je pense que vous êtes tous plus ou moins au courant de la situation». Vogt l'interrompit: «On pourrait peut-être récapituler?»
– «Si vous voulez. Ce matin, le Generalfeldmarschall a donné l'ordre de mener une action de représailles pour les dix soldats allemands trouvés mutilés à la forteresse. Il a ordonné qu'on exécute un Juif pour chaque personne assassinée par les bolcheviques, soit plus de mille Juifs. Le Standartenführer a reçu l'ordre et cela semble avoir précipité une crise»… -»C'est un peu la faute de l'armée, aussi, intervint Kurt Hans. Ils auraient pu envoyer quelqu'un avec plus de tact que ce Hauptmann. D'ailleurs, faire transmettre un ordre de cette importance par un Hauptmann, c'est presque une insulte». – «Il faut reconnaître que toute cette histoire se reflète mal sur l'honneur de la S S», commenta Vogt – «Écoutez, dit Sperath d'une voix acerbe, la question n'est pas là. Je peux vous dire que le Standartenführer était déjà malade, ce matin, il avait une forte fièvre. Un début de typhoïde, je pense. C'est certainement ça qui a précipité la crise».
– «Oui, mais enfin, il buvait beaucoup», fit remarquer Kehrig. – «C'est vrai, osai-je, il y avait une bouteille vide dans sa chambre». – «Il avait des problèmes intestinaux, rétorqua Sperath. Il pensait que ça pouvait l'aider».
– «Quoi qu'il en soit, conclut Vogt, nous voilà sans commandant. Et sans commandant en second, d'ailleurs. Ça ne va pas. Je propose qu'en attendant le retour du Sturmbannführer von Radetzky, le Hauptsturmführer Callsen prenne le commandement du Sonderkommando». – «Mais je ne suis pas le plus haut gradé, objecta Callsen. C'est vous ou le Sturmbannführer Kehrig». – «Oui, mais nous ne sommes pas des officiers d'opération. Parmi les chefs des Teil-kommandos, c'est vous le plus ancien». – «Je suis d'accord», dit Kehrig. Callsen, le visage tendu, dardait les yeux d'un homme à l'autre, puis regarda vers Janssen, qui se détourna avant de hocher la tête. «Moi aussi, renchérissait Kurt Hans. Hauptsturmführer, c'est à vous de commander». Callsen resta silencieux puis haussa les épaules: «Bon. Comme vous voulez». – «J'ai une question», fit posément Strehlke, notre Leiter II. Il se tourna vers Sperath: «Docteur, selon vous, dans quel état est le Standartenführer? Est-ce qu'on pourra compter sur son retour prochain ou non?» Sperath eut une moue: «Je ne sais pas. C'est difficile à dire. Une partie de son affliction est certainement d'origine nerveuse, mais il doit y avoir aussi des causes organiques. Il faudra voir comment il va quand la fièvre baisse». – «Si je vous ai bien compris, toussa Vogt, il ne reviendra pas tout de suite». – «C'est peu probable. Pas dans les jours qui suivent, en tout cas». – «Si ça se trouve, il ne reviendra pas du tout», lâcha Kehrig. Un silence se fit dans la salle. De toute évidence une pensée commune nous réunissait, même si personne ne voulait lui donner voix: ce ne serait peut-être pas une si mauvaise chose si Blobel ne revenait pas. Aucun de nous ne le connaissait un mois auparavant, et cela faisait à peine une semaine que nous étions sous ses ordres; néanmoins, nous avions compris que travailler avec lui pourrait se révéler difficile, pénible même. Callsen rompit le silence: «Écoutez, ce n'est pas tout, mais il faut commencer à planifier l'action». – «Oui, mais justement, reprit Kehrig avec véhémence, c'est absolument grotesque, cette histoire, ça n'a pas de sens». – «Qu'est-ce qui est grotesque?» demanda Vogt. – «Ces représailles, voyons! On se croirait pendant la guerre de Trente Ans! Et puis d'abord, comment voulez-vous bien identifier un millier de Juifs? En une nuit?» Il se tapota le nez. «À vue d'œil? En examinant les nez? En les mesurant?» – «C'est vrai, ça, reconnut Janssen, qui n'avait rien dit jusque-là. Ça ne va pas être facile». – «Hafner avait une idée», proposa laconiquement Kurt Hans. «On n'a qu'à leur demander de baisser le pantalon». Kehrig explosa d'un coup: «Mais c'est absolument ridicule! Vous avez tous perdu le bon sens!… Callsen, dites-le-leur». Callsen restait sombre mais ne s'émut pas:
«Écoutez, Sturmbannführer. Calmez-vous. Il doit bien y avoir une solution, j'en discuterai tout à l'heure avec l'Obergruppenführer. Quant au principe de la chose, ça ne me plaît pas plus qu'à vous. Mais ce sont les ordres». Kehrig le fixait en se mordillant la langue; visiblement, il cherchait à se contenir. «Et le Brigadeführer Rasch, éructa-t-il enfin, qu'en dit-il? C'est notre supérieur direct, après tout». – «Justement, c'est un autre problème. J'ai déjà essayé de le contacter, mais il semblerait que le Gruppenstab soit encore en marche. Je voudrais envoyer un officier à Lemberg pour lui faire un rapport et demander ses instructions». – «Vous pensiez envoyer qui?» – «Je songeais à l'Obersturmführer Aue. Vous pouvez vous en passer un jour ou deux?» Kehrig se tourna vers moi: «Vous en êtes où avec ces dossiers, Obersturmführer?» – «J'en ai déjà trié une bonne partie. J'en ai encore pour quelques heures, je pense». Callsen regarda sa montre: «De toute façon ça fait déjà court pour arriver avant la nuit». – «Bon, se décida Kehrig. Dans ce cas, finissez ce soir et partez à l'aube». – «Très bien… Herr Hauptsturmführer, demandai-je à Callsen, que désirez-vous que je fasse?» – «Rendez compte au Brigadeführer de la situation et du problème du Kommandant. Expliquez-lui quelles ont été nos décisions et dites-lui que nous attendons ses instructions». – «Pendant que vous y êtes, ajouta Kehrig, prenez des renseignements sur la situation locale. Il paraît que c'est assez confus, là-bas, je voudrais bien savoir ce qui se passe». – «Zu Befehl».
Le soir venu, il me fallut quatre hommes pour monter les archives sélectionnées aux bureaux du SD. Kehrig était d'humeur exécrable. «Dites donc, Obersturmführer, s'écria-t-il quand il vit mes caisses, je vous avais demandé de trier tout ça, il me semble!» – «Vous devriez voir ce que j'ai laissé là-bas, Herr Sturmbannführer». – «Peut-être. On va être obligés d'emprunter des traducteurs en plus. Bon. Votre véhicule est prêt, vous demanderez Höfler. Partez tôt. Maintenant allez voir Callsen». Dans le couloir, je croisai l'Untersturmführer Zorn, un autre officier subalterne, qui secondait généralement Hafner. «Ah, Doktor Aue. Vous avez bien de la chance». – «Pourquoi dites-vous cela?» – «Eh bien, de partir. Sale affaire, demain». Je hochai la tête: «Sans doute. Tout est prêt, alors?» – «Je ne sais pas. Moi, je dois juste m'occuper du cordon». – «Zorn ne fait que se plaindre», grogna Janssen, qui nous avait rejoints. – «Vous avez résolu le problème?» demandai-je. – «Lequel?» – «Le problème des Juifs. Pour les trouver». Il rit sèchement: «Oh, ça! En fait c'était tout simple. L'A OK fait imprimer des affiches: tous les Juifs sont priés de se présenter demain matin sur la grande place pour le travail obligatoire. On prendra ceux qui viennent». – «Et vous croyez qu'il y en aura assez?» – «L'Obergruppenführer dit que oui, que ça marche à tous les coups. Sinon, on arrêtera les meneurs juifs et on menacera de les fusiller s'il n'y a pas le compte». – «Je vois». – «Ah, c'est une belle saloperie, tout ça, gémit Zorn. Heureusement que je dois seulement m'occuper du cordon». – «Au moins vous êtes là, maugréa Janssen. Ce n'est pas comme ce cochon de Hafner». – «Ce n'est pas sa faute, objectai-je. Il voulait rester. C'est le Sturmbannführer qui a insisté pour qu'il l'accompagne». – «Oui, justement. Pourquoi il n'est pas là, lui?» Il me regarda d'un air mauvais. «Moi aussi, j'aimerais bien aller me balader à Lublin ou à Lemberg». Je haussai les épaules et allai trouver Callsen. Il était penché sur un plan de la ville avec Vogt et Kurt Hans. «Oui, Obersturmführer?» – «Vous vouliez me voir». Callsen semblait bien plus maître de lui-même que l'après-midi, presque détendu. «Vous direz au Brigadeführer Dr. Rasch que l'Obergruppenfuhrer Jeckeln confirme les ordres de l'armée et prend l'Aktion sous son contrôle personnel». Il me fixait avec des yeux sereins; visiblement, la décision de Jeckeln lui ôtait un poids des épaules. «Il confirme aussi ma position comme commandant par intérim jusqu'au retour du Sturmbannführer von Radetzky, continua-t-il, à moins que le Brigadeführer n'ait une autre préférence. Enfin, pour l'Aktion, il nous prête des auxiliaires ukrainiens et une compagnie du 9e bataillon de réserve de la police. Voilà». Je saluai et sortis sans dire un mot. Cette nuit-là, je restai longtemps éveillé: je songeais aux Juifs qui viendraient le lendemain. Je trouvais la méthode adoptée bien injuste; seraient punis les Juifs de bonne volonté, ceux qui auraient mis leur confiance en la parole du Reich allemand; quant aux autres, les lâches, les traîtres, les bolcheviques, ils resteraient cachés et on ne les trouverait pas. Comme disait Zorn, c'était une belle saloperie. J'étais heureux de partir à Lemberg, ce serait un voyage intéressant; mais je n'étais pas satisfait d'éviter ainsi l'action; je pensais qu'une chose comme cela, c'était un problème grave, mais qu'il fallait s'y confronter et le résoudre, pour soi-même au moins, et non pas le fuir. Ixs autres, Callsen, Zorn, voulaient tous se défausser, en tout cas ne pas endosser la responsabilité: ce n'était pas correct, à mon sens. Si nous commettions une injustice, il fallait y réfléchir, et décider si elle était nécessaire et inévitable, ou si elle n'était que le résultat de la facilité, de la paresse, du manque de pensée. C'était là une question de rigueur. Je savais que ces décisions étaient prises à un niveau bien supérieur au nôtre; néanmoins, nous n'étions pas des automates, il importait non seulement d'obéir aux ordres, mais d'y adhérer; or j'avais des doutes, et cela me troublait. Finalement je lus un peu et dormis quelques heures. À quatre heures je m'habillai. Höfler, le chauffeur, m'attendait déjà au mess avec du mauvais café. «Si vous voulez j'ai aussi du pain et du fromage, Herr Obersturmführer». – «Non, ça va, je n'ai pas faim». Je bus mon café en silence. Höfler somnolait. Dehors, il n'y avait pas un bruit. Popp, le soldat qui devait me servir d'escorte, nous rejoignit et se mit à manger bruyamment. Je me levai et sortis fumer dans la cour. Le ciel était clair, les étoiles étincelaient par-dessus les hautes façades de l'ancien monastère, fermées et impassibles sous la douce lumière blanche. Je ne voyais pas la lune. Höfler sortit à son tour et me salua: «C'est prêt, Herr Obersturmführer». – «Tu as pris des bidons d'essence?» – «Oui. Trois». Popp se tenait près de la portière avant de l'Admiral, l'air maladroit et satisfait avec son fusil. Je lui fis signe de monter à l'arrière. «D'habitude, Herr Obersturmführer, l'escorte s'assoit devant». – «Oui, mais je préfère que tu montes derrière».
Après le Styr, Höfler obliqua par la route du sud. Des panneaux balisaient le chemin; au vu de la carte nous en avions pour quelques heures. C'était un beau lundi matin, calme, paisible. Les villages endormis semblaient peu affectés par la guerre, les postes de contrôle nous laissaient passer sans difficulté. À notre gauche, déjà, le ciel pâlissait. Un peu plus tard le soleil, rougeâtre encore, apparut à travers les arbres. De fines touffes de brume collaient au sol; entre les villages, de grands champs plats s'étalaient à perte de vue, entrecoupés de bosquets, de collines touffues et trapues. Le ciel virait lentement au bleu.
«La terre doit être bonne, ici», commenta Popp. Je ne répondis pas et il se tut. À Radziechow nous fîmes une pause pour manger. De nouveau, des carcasses de blindés jonchaient les bas-côtés et les fossés, des isbas brûlées défiguraient les villages. La circulation augmentait, on croisait de longues colonnes de camions chargés de soldats et de vivres. Un peu avant Lemberg, un barrage nous obligea à nous garer pour laisser passer des panzers. La route tremblait, des volutes de poussière obscurcissaient nos vitres et se glissaient par les joints. Höfler m'offrit une cigarette ainsi qu'à Popp. Il fit une tête en allumant la sienne: «C'est vraiment de la merde, ces Sportnixe». – «Ça va encore, dis-je. Il ne faut pas être difficile». Les chars passés, un Feldgendarme s'approcha et nous fit signe de ne pas démarrer: «Il y a une autre colonne qui suit», criait-il. Je terminai ma cigarette et jetai le mégot par la portière. «Popp a raison, dit subitement Höfler. C'est un beau pays. On pourrait s'installer ici, après la guerre». – «Tu viendrais t'installer ici, toi?» lui demandai-je avec un sourire. Il haussa les épaules: «Ça dépend». -
«De quoi?» – «Des bureaucrates. Si c'est comme chez nous, c'est pas la peine».
– «Et tu ferais quoi?» – «Si je pouvais, Herr Obersturmführer? J'ouvrirais un commerce, comme chez moi. Un bon tabac, avec un comptoir aussi, et puis peut-être des fruits et des légumes, à voir».
– «Et tu préférerais avoir ça ici que chez toi?» Il frappa un coup sec sur le volant: «Ah, mais chez moi j'ai dû fermer. En 38 déjà». – «Pourquoi?» – «Eh bien, ces salopards des cartels, de la Reemtsma. Ils ont décidé qu'il fallait faire rentrer au moins cinq mille reichsmarks par an, pour être fourni. Dans mon village, il y a peut-être soixante familles, alors, avant de vendre pour cinq mille reichsmarks de cigarettes… Rien à faire, il n'y a qu'eux qui fournissent. Moi, j'étais le seul tabac du village, notre Parteiführer me soutenait, il a écrit des lettres au Gauleiter pour moi, on a tout essayé, rien à faire. Ça a fini au tribunal économique et j'ai perdu, alors j'ai dû fermer. Les légumes, ça suffisait pas. Et puis j'ai été appelé». – «Alors y'a plus de tabac dans ton village?» fit Popp de sa voix sourde. – «Ben non, comme tu vois». – «Chez nous y'en a jamais eu». La seconde colonne de panzers arrivait et tout se remit à trembler. Une des vitres de l'Admiral, mal fixée, tintait follement dans son cadre. Je l'indiquai à Höfler et il hocha la tête. La colonne défilait, interminable: le front devait encore avancer à toute allure. Enfin le Feldgendarme nous signala que la route était libre.
À Lemberg, c'était le chaos. Aucun des soldats interrogés aux postes de contrôle ne pouvait nous indiquer le PC de la Sicherheitspolizei et du SD; bien que la ville eût été prise deux jours auparavant, personne ne semblait s'être donné la peine de monter les panneaux tactiques. Nous suivions une grande rue un peu au hasard; elle débouchait sur un long boulevard séparé en deux par un parc, et bordé de façades aux teintes pastel, coquettement ornées de moulures blanches. Les rues grouillaient de monde. Entre les véhicules militaires allemands circulaient des voitures et des camions ouverts, décorés de banderoles et de drapeaux bleu et jaune, bondés d'hommes en civil ou parfois en éléments d'uniformes, et armés de fusils et de pistolets; ils hurlaient, chantaient, déchargeaient leurs armes en l'air; sur les trottoirs et dans le parc, d'autres hommes, armés ou non, les acclamaient, mêlés à des soldats allemands indifférents. Un Leutnant de la Luftwaffe put enfin m'indiquer un PC de division; de là, on nous envoya à l'A OK 17. Des officiers galopaient dans les escaliers, entraient, sortaient des bureaux en claquant les portes; des dossiers soviétiques renversés et piétinés encombraient les couloirs; dans le hall se tenait un groupe d'hommes avec des brassards bleu et jaune sur leurs costumes civils et des fusils; ils discutaient vivement en ukrainien ou en polonais, je ne sais pas, avec des soldats allemands arborant un écusson frappé d'un rossignol. Je mis enfin la main sur un jeune Major de l'Abwehr: «L'Einsatzgruppe B? Ils sont arrivés hier. Ils ont occupé les bureaux du NKVD». – «Qui se trouvent où?» Il me fixa d'un air épuisé: «Je n'en ai aucune idée». Il me dénicha finalement un subalterne qui y avait été et l'envoya me guider. Sur le boulevard, la circulation avançait au pas, puis un attroupement bloquait tout. Je sortis de l'Opel voir ce qui se passait. Les gens s'époumonaient, applaudissaient; certains avaient sorti des chaises d'un café ou des caisses et s'étaient hissés dessus pour mieux voir; d'autres tenaient des enfants sur leurs épaules. Je me frayai péniblement un chemin. Au centre de la foule, dans un grand cercle dégagé, se pavanaient des hommes en costumes pillés à un théâtre ou un musée, des mises extravagantes, une perruque Régence avec une veste de hussard de 1812, une toge de magistrat bordée d'hermine, des armures mongoles et des tartans écossais, un vêtement d'opérette mi-Romain, mi-Renaissance, avec une fraise; un homme portait un uniforme de la cavalerie rouge de Budienny, mais avec un haut-de-forme et un col en fourrure, et agitait un long pistolet Mauser; tous étaient munis de gourdins ou de fusils. À leurs pieds plusieurs hommes à genoux léchaient le pavé; de temps en temps, un des types en costume leur décochait un coup de pied ou de crosse; la plupart d'entre eux saignaient abondamment; la foule hurlait de plus belle. Derrière moi, quelqu'un attaqua un air entraînant à l'accordéon; aussitôt, des dizaines de voix entonnèrent les paroles, tandis que l'homme en kilt faisait apparaître un violon dont, par défaut d'archet, il grattait les cordes comme une guitare. Un spectateur me tira par la manche et me cria d'un air exorbité: «Yid, yid, kaputt!» Mais cela, je l'avais déjà compris. Je me dégageai d'un coup sec et retraversai la foule; Höfler, entre-temps, avait fait demi-tour. «Je crois qu'on peut passer par là», fit l'homme de l'Abwehr, désignant une rue transversale- Nous nous retrouvâmes vite perdus. Enfin, Höfler eut l'idée d'interpeller un passant: «NKVD? NKVD?» – «NKVD kaputt!» hurla joyeusement le type. Avec des gestes, il nous indiqua le chemin: c'était en fait à deux cents mètres de l'AOK, nous étions partis dans la mauvaise direction. Je renvoyai notre guide et montai me présenter. Rasch, m'informa-t-on, se trouvait en réunion avec tous ses Leiter et des officiers de l'armée; personne ne savait quand il pourrait me recevoir. Enfin un Hauptsturmführer vint à ma rescousse: «Vous arrivez de Lutsk? On est déjà au courant, le Brigadeführer a parlé au téléphone avec l'Obergruppenführer Jeckeln. Mais je suis sûr que votre rapport l'intéressera». – «Bien. J'attendrai, alors». – «Oh, pas la peine, il en a au moins pour deux heures. Vous n'avez qu'à aller visiter la ville. La vieille ville, surtout, ça vaut la peine». – «Les gens m'ont l'air excités», fis-je remarquer. – «Ah pour ça, oui Le NKVD a massacré trois mille personnes dans les prisons, avant de déguerpir. Et puis tous les nationalistes ukrainiens et galiciens sont sortis des forêts, enfin, Dieu sait où ils se cachaient, et ils sont un peu énervés. Les Juifs vont passer un sale quart d'heure». – «Et la Wehrmacht ne fait rien?» Il cligna de l'œil: «Ordres d'en haut, Obersturmführer. La population nettoie les traîtres et les collaborateurs, ce n'est pas notre affaire. C'est un conflit interne. Bon, à tout à l'heure». Il disparut dans un bureau et je ressortis. Les fusillades venant du centre ressemblaient à des chapelets de pétards un jour de kermesse. Je laissai Höfler et Popp avec l'Opel et me dirigeai à pied vers le boulevard central. Sous la colonnade régnait une atmosphère de liesse; on avait jeté les portes et les fenêtres des cafés grandes ouvertes, les gens buvaient, criaient; on me serrait la main au passage; un homme enjoué me tendit une coupe de Champagne, que je vidai; avant que je ne puisse la lui rendre, il avait disparu. Mêlés à la foule, comme au carnaval, paradaient encore des hommes affublés de costumes de scène, certains portaient même des masques, amusants, hideux, grotesques. Je traversai le parc; de l'autre côté commençait la vieille ville, d'un aspect tout différent du boulevard austro-hongrois: là, c'était de hautes maisons étroites de la Renaissance tardive, couronnées de toitures en pointe, avec des façades aux couleurs variées mais bien défraîchies, rehaussées d'ornements baroques en pierre. Il y avait beaucoup moins de monde dans ces ruelles. Une affiche macabre remplissait la vitrine d'un magasin fermé: on y voyait un agrandissement d'une photo de cadavres, avec une inscription en cyrillique; je réussis seulement à déchiffrer les mots «Ukraine» et «Jidy», les Juifs. Je longeai une belle et grande église, certainement catholique; elle était close et personne ne répondit lorsque je frappai. Par une porte ouverte plus bas dans la rue venaient des bruits de verre brisé, de coups, de cris; un peu plus loin, un cadavre de Juif gisait le nez dans la rigole. Des petits groupes d'hommes armés, aux brassards bleu et jaune, conversaient avec des civils; de temps en temps, ils entraient dans une maison et alors on entendait encore du vacarme, parfois des coups de feu. Devant moi, à l'étage, un homme jaillit brusquement à travers une croisée fermée et vint s'écraser presque à mes pieds au milieu d'une pluie de débris de verre; je dus me jeter en arrière pour éviter les éclats; et j'entendis distinctement le claquement sec de sa nuque lorsqu'il heurta le pavé. Un homme en bras de chemise et en casquette se pencha par la fenêtre défoncée; en me voyant, il me lança joyeusement dans un allemand écorché: «Excusez-moi, Herr deutschen Offizier! Je ne vous avais pas vu». Mon angoisse montait, je contournai le cadavre et continuai en silence. Un peu plus loin, un homme barbu en robe de prêtre surgit d'un portail, au pied d'un haut beffroi ancien; lorsqu'il me vit, il obliqua vers moi: «Herr Offizier! Herr Offizier! Venez, venez, je vous en prie». Son allemand était meilleur que celui du défenestreur, mais il avait un accent curieux. Il me tira presque de force vers le portail. J'entendais des cris, des hurlements sauvages; dans la cour de l'église, un groupe d'hommes battaient cruellement des Juifs couchés au sol, avec des gourdins ou des barres en fer. Certains des corps ne bougeaient plus sous les coups; d'autres tressautaient encore. «Herr Offizier! criait le prêtre, faites quelque chose, je vous en prie! C'est une église, ici,» Je restai près du portail, indécis; le prêtre essayait de me tirer par le bras. Je ne sais pas à quoi je pensais. L'un des Ukrainiens m'aperçut et dit quelque chose à ses camarades en faisant un signe de tête dans ma direction; ils hésitèrent, s'arrêtèrent de frapper; le prêtre leur lança un torrent de paroles que je ne compris pas, puis se retourna vers moi: «Je leur ai dit que vous donniez l'ordre de cesser. Je leur ai dit que les églises sont sacrées et que c'étaient des cochons, et que les églises étaient sous la protection de la Wehrmacht et que s'ils ne partaient pas ils seraient arrêtés,» – «Je suis tout seul», dis-je. – «C'est sans importance», rétorqua le prêtre. Il vociféra encore quelques phrases en ukrainien. Lentement, les hommes baissaient leurs gourdins. L'un d'entre eux m'adressa une tirade passionnée: je ne compris que les mots «Staline», «Galicie» et «Juifs». Un autre cracha sur les corps. Il y eut un long moment de flottement incertain; le prêtre cria encore quelques mots; alors les hommes abandonnèrent les Juifs et remontèrent en file, puis disparurent dans la rue, sans dire un mot. «Merci, me dit le prêtre, merci,» Il courut examiner les Juifs. La cour était légèrement inclinée: en contrebas, une belle colonnade ombrée toiturée de cuivre vert s'adossait à l'église.
«Aidez-moi, dit le prêtre. Celui-ci est encore vivant» Il le souleva par les aisselles et je pris les pieds; je vis que c'était un homme jeune, à peine barbu. Sa tête retomba en arrière, un filet de sang coulait le long de ses papillotes et laissait une ligne de grosses gouttes brillantes sur les dalles. Mon cœur battait très fort: jamais je n'avais ainsi porté un mourant. Il fallait contourner l'église, le prêtre avançait à reculons, rouspétant en allemand: «D'abord les bolcheviques, maintenant les fous ukrainiens. Pourquoi votre armée ne fait-elle rien?» Au fond, une grande arche s'ouvrait sur une cour puis sur la porte de l'église. J'aidai le prêtre à porter le Juif dans le vestibule et à le déposer sur un banc. Il appela; deux autres hommes, sombres et barbus comme lui, mais en costume, émergèrent de la nef. Il leur adressa la parole dans une langue étrange, qui ne ressemblait en rien à de l'ukrainien, du russe ou du polonais. Les trois ressortirent ensemble dans la cour d'entrée; l'un d'eux prit vers l'arrière par une allée tandis que les deux autres retournaient en direction des Juifs. «Je l'ai envoyé chercher un médecin», dit le prêtre.
– «Qu'est-ce que c'est, ici?» lui demandai-je. Il s'arrêta et me fixa: «C'est la cathédrale arménienne». – «Il y a donc des Arméniens à Lemberg?» fis-je avec étonnement. Il haussa les épaules: «Depuis bien plus longtemps que des Allemands ou des Autrichiens». Lui et son ami entreprirent de porter un autre Juif qui gémissait doucement. Le sang des Juifs coulait lentement le long des dalles de la cour inclinée, vers la colonnade. Sous les arches, j'apercevais des pierres tombales maçonnées dans le mur ou au sol, couvertes d'inscriptions en glyphes mystérieux, de l'arménien sans doute. Je me rapprochai: le sang emplissait les caractères taillés des pierres scellées à plat. Je me détournai vivement. Je me sentais oppressé, désemparé; j'allumai une cigarette. Il faisait frais sous la colonnade. Dans la cour, le soleil brillait sur les flaques de sang frais et les dalles en calcaire, sur les corps lourds des Juifs, sur leurs costumes de drap grossier, noir ou brun, imbibé de sang. Des mouches bourdonnaient autour de leurs têtes et se posaient sur les blessures. Le prêtre revint se poster auprès d'eux. «Et les morts? me lança-t-il. On ne peut pas les laisser là». Mais je n'avais aucune intention de l'aider; l'idée de toucher un de ces corps inertes me répugnait. Je me dirigeai vers le portail en les contournant et sortis dans la rue. Elle était vide, je pris au hasard vers la gauche. Un peu plus loin, la rue finissait en cul-de-sac; mais sur la droite je débouchai sur une place dominée par une imposante église baroque, aux ornements rococo, dotée d'un haut portail à colonnes et coiffée d'un dôme de cuivre. Je gravis les marches et entrai. La vaste voûte de la nef, là-haut, reposait légèrement sur de fines colonnes torsadées, la lumière du jour tombait à flots par les vitraux, chatoyait sur les sculptures en bois dorées à la feuille; les bancs sombres et polis s'alignaient jusqu'au fond, vides. Sur le côté d'un petit hall passé à la chaux, je remarquai une porte basse, en bois ancien serti de ferrures: je la poussai; quelques marches de pierre menaient à un couloir large et bas, éelairé par des croisées. Des étagères vitrées occupaient le mur opposé, emplies d'objets de culte; certains me paraissaient anciens, merveilleusement ouvragés. À ma surprise une des vitrines exhibait des objets juifs: des rouleaux en hébreu, des ehâles de prière, de vieilles gravures montrant les Juifs à la synagogue. Des livres en hébreu portaient des mentions d'imprimeur en allemand: Lwow, 1884; Lublin, 1853, bei Schmuel Bereitstem. J'entendis des pas et levai la tête: un moine tonsuré se dirigeait vers moi. Il portait l'habit blanc des Dominicains. Arrivé à ma hauteur il s'arrêta: «Bonjour, fit-il en allemand. Puis-je vous aider?» – «Qu'est-ce que c'est, ici?» – «Vous êtes dans un monastère». J'indiquai les étagères: «Non, je veux dire tout ceci». – «Là? C'est notre musée des religions. Tous les objets proviennent de la région. Regardez, si vous voulez. Normalement, nous demandons une petite donation, mais aujourd'hui c'est gratuit». Il continua son chemin et disparut silencieusement par la porte ferrée. Plus loin, là où il avait apparu, le couloir tournait à angle droit; je me trouvais dans un cloître, ceint par un petit muret, et fermé par des fenêtres scellées entre les colonnes. Une longue vitrine basse attira mon attention. Un petit projecteur, accroché au mur, éclairait l'intérieur, je me penchai: deux squelettes gisaient enlacés, à moitié dégagés d'une couche de terre sèche. Le plus grand, l'homme sans doute, malgré de larges boucles d'oreilles en cuivre posées contre son crâne, était couché sur le dos; l'autre, visiblement une femme, se recroquevillait sur le flanc, blottie dans ses bras, les deux jambes passées par-dessus une des siennes. C'était magnifique, je n'avais jamais rien vu de tel. Je tentai en vain de déchiffrer l'étiquette. Depuis combien de siècles reposaient-ils ainsi, enlacés l'un à l'autre? Ces corps devaient être très anciens, ils remontaient sans doute aux temps les plus reculés; certainement, la femme avait été sacrifiée et couchée dans la tombe avec son chef mort; cela, je le savais, avait existé aux époques primitives. Mais un tel raisonnement n'y faisait rien; malgré tout, c'était la position du repos après l'amour, éperdue, bouleversante de tendresse. Je songeai à ma sœur et ma gorge se serra: elle, elle aurait pleuré en voyant cela. Je ressortis du monastère sans rencontrer personne; dehors, je pris tout droit, vers l'autre extrémité de la place. Au-delà s'ouvrait une autre vaste place, avec au centre une large bâtisse accolée à une tour, entourée de quelques arbres. Des maisons étroites se serraient autour de cette place, fabuleusement décorées, chacune dans un style différent. Derrière le bâtiment central grossissait une foule animée. Je l'évitai et pris sur la gauche, puis contournai une grande cathédrale, sous une croix de pierre amoureusement tenue dans les bras d'un ange, flanquée d'un Moïse langoureux avec ses Tables et d'un saint pensif, vêtu de loques, et dressée sur un crâne et des tibias croisés, presque le même emblème que celui cousu à mon calot. Derrière, dans une petite ruelle, on avait sorti quelques tables et des chaises. J'avais chaud, j'étais fatigué, le troquet paraissait vide, je m'assis. Une fille sortit et m'adressa la parole en ukrainien. «Avez-vous de la bière? Bière?» fis-je en allemand. Elle secoua la tête: «Pivo nye tu». Ça, je comprenais. «Du café? Kava?» – «Da». – «Voda?» – «Da». Elle rentra dans la salle puis revint avec un verre d'eau que je bus d'une traite. Puis elle m'apporta un café. Il était déjà sucré et je ne le bus pas. J'allumai une cigarette. La fille réapparut et vit le café: «Café? Pas bon?» demanda-t- elle en petit allemand. – «Sucre. Niet!» – «Ah». Elle sourit, emporta le café puis m'en rapporta un autre. Il était fort, sans sucre, je le bus en fumant À ma droite, au pied de la cathédrale, une chapelle couverte de bas-reliefs, arrangés en bandeaux noirs, me cachait la place principale. Un homme en uniforme allemand la contournait en détaillant l'enchevêtrement des sculptures. Il me remarqua et se dirigea vers moi; j'aperçus ses épaulettes, me levai rapidement et le saluai. Il me rendit mon salut: «Bonjour! Vous êtes donc allemand?» – «Oui, Herr Hauptmann». Il sortit un mouchoir et s'épongea le front. «Ah, tant mieux. Vous permettez que je m'assoie?» – «Bien entendu, Herr Hauptmann». La fille resurgit. «Vous préférez votre café avec ou sans sucre? C'est tout ce qu'ils ont». – «Avec, s'il vous plaît». Je fis comprendre à la fille de nous apporter encore deux cafés avec le sucre à côté. Puis je me rassis avec le Hauptmann. Il me tendit la main: «Hans Koch. Je suis avec l'Abwehr». Je me présentai à mon tour. «Ah, vous êtes du SD? C'est vrai, je n'avais pas remarqué votre écusson. Tant mieux, tant mieux». Ce Hauptmann présentait un aspect doucement sympathique: il devait avoir dépassé la cinquantaine, portait des lunettes rondes et bedonnait un peu. Il parlait avec un accent du Sud, pas tout à fait celui de Vienne. «Vous êtes autrichien, je pense, Herr Hauptmann?» – «Oui, de Styrie. Et vous?» – «Mon père est de Poméranie, à l'origine. Mais je suis né en Alsace. Puis on a habité ici et là.» – «Bien sûr, bien sûr. Vous vous promenez?» – «En quelque sorte, oui.» Il hocha la tête: «Moi, je suis ici pour une réunion. Là-bas, à côté, tout à l'heure,» – «Une réunion, Herr Hauptmann?» – «Voyez-vous, quand ils nous ont invités, ils nous ont expliqué que ce serait une réunion culturelle, mais moi je pense que ça va être une réunion politique». Il se pencha vers moi comme pour me faire une confidence: «On m'a désigné parce que je suis censé être un expert des questions nationales ukrainiennes». – «Et vous l'êtes?» Il se rejeta en arrière: «Pas du tout! Je suis professeur de théologie. Je connais un peu la question uniate, mais c'est tout. Ils m'ont sans doute nommé parce que j'ai servi dans l'armée impériale, j'étais Leutnant durant la Grande Guerre, voyez-vous, ils ont dû se dire que je connaissais la question nationale; mais j'étais sur le front italien, à l'époque, et en plus dans l'intendance. C'est vrai que j'avais des collègues croates»… – «Vous parlez l'ukrainien?» – «Pas un fichu mot. Mais j'ai un traducteur avec moi. Il est en train de boire avec les types de l'OUN, sur la place». – «L'OUN?» – «Oui. Vous ne savez pas qu'ils ont pris le pouvoir, ce matin? Enfin, ils ont pris la radio.