Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 1 sur 8 · partie 10/15

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Les bienveillantes

TOCCATA Pour les morts

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

subordonné aux exigences du Volk. Sous le fascisme, les gens n'avaient

aucune valeur en eux-mêmes, ils étaient des objets de l'État, et la seule

réalité dominante était l'État lui-même. Néanmoins, certains éléments au

sein du Parti voulaient introduire le fascisme dans le national-socialisme.

Dès la Prise du Pouvoir, le national-socialisme, dans certains secteurs, avait

dévié, et se rabattait sur de vieilles méthodes pour surmonter des problèmes

temporaires. Ces tendances étrangères étaient particulièrement fortes dans

l'économie alimentaire, et aussi dans la grande industrie, qui n'avait de

national-socialiste que le nom et qui profitait des dépenses déficitaires

incontrôlées de l'État pour croître au-delà de toute mesure. L'arrogance et la

mégalomanie qui régnaient dans certains secteurs du Parti ne faisaient

qu'aggraver la situation. L'autre danger mortel pour le national-socialisme

était ce qu'Ohlendorf nommait sa déviation bolcheviste, principalement les

tendances collectivistes du DAF, le Front du travail. Ley dénigrait

constamment les classes moyennes, il voulait détruire les petites et

moyennes entreprises, qui formaient l'authentique base sociale de

l'économie allemande. L'objet fondamental et décisif des mesures

d'économie politique devait être l'homme; l'économie, et en cela on pouvait

tout à fait suivre les analyses de Marx, était le facteur le plus important pour

le destin de l'homme. Il était vrai qu'un ordre économique national-

socialiste n'existait pas encore. Mais la politique nationale-socialiste dans

tous ses secteurs, économique, social ou constitutionnel, devait toujours garder à l'esprit que son objet était l'homme et le Volk. Les tendances

collectivistes dans la politique économique et sociale, comme les tendances

absolutistes dans la politique constitutionnelle, déviaient de cette ligne. En

tant que forces d'avenir du national-socialisme, nous, les étudiants, futures

élites du Parti, devions toujours rester fidèles à son esprit essentiel, et laisser

cet esprit guider chacun de nos actes et de nos décisions. C'était la critique

la plus incisive de l'état des choses dans l'Allemagne moderne que j'eusse

jamais entendu. Ohlendorf, un homme à peine plus âgé que moi, avait de

toute évidence longuement médité ces questions et basait ses conclusions

sur des analyses profondes et rigoureuses. J'appris d'ailleurs plus tard que,

du temps où il était étudiant à Kiel, en 1934, il avait été arrêté et interrogé

par la Gestapo pour ses dénonciations virulentes de la prostitution du

national-socialisme; cette expérience avait sans doute contribué à le pousser

vers les services de sécurité. Il se faisait une haute idée de son travail, il le

voyait comme une pièce essentielle de la mise en œuvre du national-

socialisme- Après la conférence, lorsqu'il m'avait proposé de collaborer

avec lui en tant que V-mann, j'avais eu le malheur, à sa description des

tâches, de lâcher stupidement: «Mais c'est un travail d'indic!» Ohlendorf

avait réagi sèchement: «Non, Herr Aue, ce n'est pas un travail d'indicateur.

Nous ne vous demandons pas de cafarder, nous nous moquons bien de

savoir si votre femme de ménage raconte une blague anti-Parti. Mais la

blague, elle, nous intéresse, car elle trahit l'humeur du Volk. La Gestapo

dispose de services parfaitement compétents pour s'occuper des ennemis de

l'État, mais ce n'est pas du ressort du Sicherheitsdienst, qui est

essentiellement un organe d'information». À Berlin, après mon arrivée, je

m'étais peu à peu lié avec lui, grâce notamment à l'entremise de mon

professeur, Höhn, avec qui il était resté en relation après que ce dernier eut

quitté le SD. Nous nous voyions de temps en temps pour boire du café, il

m'invitait même chez lui pour m'expliquer les dernières tendances

malsaines du Parti, et ses idées pour les corriger et les combattre. À cette

époque il ne travaillait pas à plein temps au SD, car il menait des recherches

à l'université de Kiel et plus tard devint une figure importante au sein du

Reichsgruppe Handel, l'Organisation du commerce allemand. Lorsque

j'entrai enfin au SD, il agit, comme le Dr. Best, un peu comme mon

protecteur. Mais son conflit constamment exacerbé avec Heydrich, et ses

relations difficiles avec le Reichsführer, avaient dégradé sa position, ce qui

ne l'empêcha pas d'être nommé Amtchef III – patron du Sicherheitsdienst – lors de la formation du RSHA. À Pretzsch, de nombreuses rumeurs

couraient sur les raisons de son départ pour la Russie; on racontait qu'il

avait refusé le poste plusieurs fois, avant que Heydrich, appuyé par le

Reichsführer, ne le force à accepter pour lui pousser le nez dans la vase.

 

Le lendemain matin, je pris une navette militaire et montai à Simferopol.

Ohlendorf me reçut avec sa politesse habituelle, sans chaleur peut-être, mais

suave et agréable. «J'ai oublié de vous demander hier comment se porte

Frau Ohlendorf?» – «Käthe? Très bien, merci Bien entendu je lui manque,

mais Krieg ist Krieg». Une ordonnance nous servit un excellent café et

Ohlendorf se lança dans une présentation rapide. «Le travail, vous verrez,

sera très intéressant pour vous. Vous n'aurez pas à vous occuper des

mesures executives, je laisse tout ça aux Kommandos; de toute façon, la

Crimée est déjà quasiment judenrein, et on en a presque fini avec les

Tsiganes aussi». – «Tous les Tsiganes?» interrompis-je, étonné. «En

Ukraine, nous ne sommes pas aussi systématiques». – «Pour moi, répondit-

il, ils sont aussi dangereux, si ce n'est plus, que les Juifs. Dans toutes les

guerres, les Tsiganes servent d'espions, ou d'agents pour communiquer à

travers les lignes. Vous n'avez qu'à voir les récits de Ricarda Huch ou de

Schiller sur la guerre de Trente Ans». Il marqua une pause. «Dans un

premier temps, vous aurez surtout à vous occuper de recherches. Nous

allons au printemps avancer dans le Caucase – c'est un secret que je vous

recommande de garder pour vous – et, comme c'est une région encore mal

connue, je voudrais constituer un recueil d'informations pour le

Gruppenstab et les Kommandos, en particulier en ce qui concerne les

différentes minorités ethniques et leurs relations entre elles et au pouvoir

soviétique. En principe, le même système d'occupation qu'en Ukraine sera

appliqué, on va former un nouveau Reichskommissariat, mais bien entendu

la SP et le S D doivent avoir leur mot à dire, et plus ce mot sera argumenté,

plus il sera écouté. Votre supérieur direct sera le Sturmbannführer Dr.

Seibert, qui est aussi le chef d'état-major du groupe. Venez avec moi, je vais

vous présenter, ainsi qu'au Hauptsturmführer Ulrich, qui s'occupera de votre

transfert».

 

Je connaissais Seibert de loin; à Berlin, il dirigeait le département D

(Économie) du SD. C'était un homme sérieux, franc, cordial, un excellent

économiste issu de l'université de Göttingen, qui semblait aussi peu à sa

place ici qu'Ohlendorf. La chute prématurée de ses cheveux s'était encore accélérée depuis son départ; mais ni ce haut front dégarni, ni son air

préoccupé, ni la vieille cicatrice de duel lui tailladant le menton, ne

parvenaient à lui faire perdre un certain côté adolescent, perpétuellement

rêveur. Il m'accueillit avec bienveillance, me présenta à ses autres

collaborateurs, puis, Ohlendorf nous ayant laissés, il me mena au bureau

d'Ulrich, qui m'apparut, lui, un petit bureaucrate tatillon. «L'Oberfuhrer a

une vision un peu leste des procédures d'affectation, m'informa-t-il avec

aigreur. Normalement, il faut faire une demande à Berlin, puis attendre la

réponse. On ne peut pas prendre des gens dans la rue comme ça».

-«L'Oberfuhrer ne m'a pas trouvé dans la rue, il m'a trouvé dans un casino»,

lui fis-je remarquer. Il ôta ses lunettes et me regarda en plissant les yeux:

«Dites-moi, Hauptsturmführer, vous faites de l'esprit?» – «Pas du tout. Si

vraiment vous pensez que ce n'est pas possible, je le dirai à l'Oberfuhrer et

retournerai à mon Kommando». – «Non, non, non, fit-il en se frottant l'arête

du nez. C'est compliqué, voilà tout. Ça me fera encore de la paperasse. Quoi

qu'il en soit, l'Oberführer a déjà envoyé un courrier à votre sujet au

Brigadeführer Thomas. Quand il recevra une réponse, si elle est positive,

j'en référerai à Berlin. Ça va prendre du temps. Retournez donc à Yalta, puis

revenez me voir à la fin de votre congé». Le Dr. Thomas donna rapidement

son accord. En attendant que Berlin avalise le transfert, je fus

«temporairement détaché» du Sonderkommando 4a à l'Einsatzgruppe D. Je

n'eus même pas à retourner à Kharkov, Strehlke me fit suivre le peu

d'affaires que j'y avais laissé. Je pris mes quartiers à Simferopol dans une

agréable maison bourgeoise prérévolutionnaire, vidée de ses occupants, rue

Tchékhov, à quelques centaines de mètres du Gruppenstab. Je me plongeai

avec plaisir dans mes études caucasiennes, commençant par une série

d'ouvrages, études historiques, récits de voyageurs, traités d'anthropologie,

la plupart datant malheureusement d'avant la Révolution. Ce n'est pas ici le

lieu de m'étendre sur les particularités de cette région fascinante: que le

lecteur intéressé se reporte aux bibliothèques ou bien, s'il le souhaite, aux

archives de la République fédérale où il pourra peut-être retrouver, avec de

la persistance et un peu de chance, mes rapports originaux, signés par

Ohlendorf ou Seibert, mais identifiables grâce au signe de dictée M.A. Nous

savions peu de chose des conditions régnant dans le Caucase soviétique.

Quelques voyageurs occidentaux avaient pu encore s'y rendre dans les

années vingt; depuis, même les renseignements fournis par l'Auswärtiges

Amt, notre ministère des Affaires étrangères, restaient plutôt maigres. Pour trouver des informations, il fallait creuser. Le Gruppenstab possédait

quelques exemplaires d'une revue scientifique allemande intitulée

Caucasica: la plupart des articles traitaient de linguistique, de manière

extrêmement technique, mais on pouvait y glaner pas mal de choses; l'Amt

VII, à Berlin, avait commandé la collection complète. Il y avait aussi une

copieuse littérature scientifique soviétique, mais jamais traduite et

inégalement accessible; je demandai à un Dolmetscher pas trop idiot de lire

les ouvrages disponibles et de m'en faire des extraits et des synthèses. En

termes de renseignement, nous disposions d'informations abondantes sur

l'industrie pétrolière, les infrastructures, les communications et l'industrie;

sur le sujet des relations ethniques ou politiques, par contre, nos dossiers

restaient presque vides. Un certain Sturmbannführer Kurreck, de l'Amt VI,

avait rejoint le groupe pour monter des «Sonderkommando Zeppelin», un

projet de Schellenberg: il recrutait des «activistes antibolcheviques» dans

les Stalag et les Oflag, provenant souvent de minorités ethniques, pour les

envoyer derrière les lignes russes à des fins d'espionnage ou de sabotage.

Mais le programme démarrait tout juste et n'avait encore rien donné-

Ohlendorf m'envoya consulter l'Abwehr. Ses relations avec l'AOK, très

tendues au début de la campagne, s'étaient nettement améliorées depuis

l'arrivée de von Manstein en remplacement du général von Schobert, tué en

septembre dans un accident d'avion. Il n'arrivait toujours pas à s'entendre

avec le chef d'état-major, l'Oberst Wöhler, qui tendait à vouloir traiter les

Kommandos comme des unités de la polic e militaire secrète, et refusait

d'appeler Ohlendorf par son grade, une insulte sérieuse. Mais les relations

de travail avec le Ic/AO, le Major Eisler, étaient bonnes, et celles avec

l'officier du contre-renseignement, le Major Riesen, excellentes, surtout

depuis que l'Einsatzgruppe participait activement à la lutte antipartisans.

J'allai donc voir Eisler qui me renvoya vers un de ses spécialistes, le

Leutnant Dr. Voss. Voss, un homme affable d'environ mon âge, n'était pas

réellement un officier, mais plutôt un chercheur universitaire détaché à

l'Abwehr pour la durée de la campagne. Il sortait comme moi de l'université

de Berlin; ce n'était ni un anthropologue ni un ethnologue, mais un

linguiste, profession qui, comme j'allais bientôt en juger, pouvait

rapidement déborder les problèmes étroits de la phonétique, de la

morphologie ou de la syntaxe pour générer sa propre Weltanschauung. Voss

me reçut dans un petit bureau où il lisait, les pieds sur une table couverte

d'ouvrages empilés et de feuillets épars. Lorsqu'il me vit frapper à sa porte ouverte, sans même me saluer (j'étais son supérieur hiérarchique et il aurait

au moins dû se lever), il me demanda: «Voulez-vous du thé? J'ai du vrai

thé». Sans attendre une réponse il appela: «Hans! Hans!» Puis il grogna:

«Oh, où est-il donc passé?», posa son livre, se leva, passa devant moi et

disparut dans le couloir. Il réapparut un instant plus tard: «C'est bon. L'eau

chauffe». Puis il me lança: «Mais ne restez pas planté là! Entrez». Voss

avait un étroit visage fin et des yeux animés; avec ses cheveux blonds en

bataille, rasés sur le côté, il ressemblait à un adolescent sortant du collège.

Mais la coupe de son uniforme était d'un bon tailleur, et il le portait avec

élégance et assurance. «Bonjour! Qu'est-ce qui vous amène ici?» Je lui

expliquai l'objet de ma démarche. «Ainsi le SD s'intéresse au Caucase.

Pourquoi? Prévoyons-nous d'envahir le Caucase?» Devant ma mine

déconfite, il éclata de rire. «Mais ne faites pas cette tête-là! Croyez bien que

je suis au courant. De toute façon, je ne suis là que pour ça. Je suis

spécialisé en langues indo-germaniques et indo-iraniennes, avec aussi une

sous-spécialisation en langues caucasiques. Donc tout ce qui m'intéresse se

trouve là-bas; ici, je piétine. J'ai appris le tatar, mais ça n'est pas d'un intérêt

majeur. Heureusement, j'ai trouvé de bons ouvrages scientifiques à la

bibliothèque. Au fur et à mesure de notre avancée je dois constituer une

collection scientifique complète et l'envoyer à Berlin». Il éclata de rire. «Si

on était resté en paix avec Staline, on aurait pu les commander. C'aurait

coûté assez cher, mais certainement moins qu'une invasion». Une

ordonnance apporta de l'eau chaude et Voss tira du thé d'un tiroir. «Sucre?

Je ne peux pas vous offrir de lait, malheureusement». – «Non, merci». Il

prépara deux tasses, m'en tendit une, et se rabattit sur sa chaise, une jambe

levée contre sa poitrine. La pile de livres masquait en partie son visage et je

me décalai. «Qu'est-ce que vous voulez que je vous raconte, alors?» –

«Tout». – «Tout! Vous avez du temps, alors». Je souris: «Oui. J'ai du

temps». – «Excellent. Commençons donc par les langues, puisque je suis

linguiste. Vous savez certainement que les Arabes, dès le Xe siècle,

appelaient le Caucase la Montagne des Langues. C'est tout à fait ça. Un

phénomène unique. Personne n'est vraiment d'accord sur le nombre exact,

parce qu'on se dispute encore au sujet de certains dialectes, notamment du

Daghestan, mais ça tourne autour de la cinquantaine. Si on raisonne en

termes de groupes ou de familles de langues, on a tout d'abord les langues

indo-iraniennes: l'arménien, bien sûr, une langue magnifique, l'ossète, qui

m'intéresse particulièrement, et le tat. Je ne compte bien entendu pas le russe. Ensuite il y a les langues turques, qui sont toutes échelonnées sur le

pourtour des montagnes: le turc karatchaï, balkar, nogaï et koumyk au nord,

puis l'azéri et le dialecte mes-khète au sud. L'azéri est la langue qui

ressemble le plus à celle qu'on parle en Turquie, mais elle conserve les

anciens apports persans dont Kemal Atatûrk a purifié le turc dit moderne.

Tous ces peuples, bien entendu, sont les débris des hordes turco-mongoles

qui ont envahi la région au XIIIe siècle, ou bien des restes de migrations

postérieures. Les Khans nogaï ont d'ailleurs régné pendant très longtemps

sur la Crimée. Vous avez vu leur palais à Bakhtchi-Saraï?»

-«Malheureusement non. C'est la zone du front». – «C'est vrai. Moi j'ai eu

un permis. Les complexes troglodytes sont extraordinaires, aussi». Il but un

peu de thé. «Où en était-on? Ah, oui. Vous avez ensuite la famille la plus

intéressante de loin, qui est la famille caucasique ou ibéro-caucasique. Je

vous arrête tout de suite: le kartvélien ou géorgien n'a aucun rapport avec le

basque. C'est une idée émise par Humboldt, paix à sa grande âme, et reprise

depuis, mais à tort. Le terme ibéro- se réfère simplement au groupe

caucasique sud. D'ailleurs, on n'est même pas certains que ces langues aient

un rapport entre elles. On le pense – c'est le postulat de base des linguistes

soviétiques – mais c'est indémontrable génétiquement. Tout au plus peut-on

dessiner des sous-familles qui, elles, présentent une unité génétique. Pour le

sud-caucasique, c'est-à-dire le kartvélien, le svane, le mingrèle et le laz,

c'est à peu près certain. De même pour le caucasique du Nord-Ouest:

malgré les» – il émit une sorte de sifflement chuintant assez particulier –

«un peu déroutants des dialectes abkhazes, il s'agit essentiellement, avec

l'abaza, l'adyghé et le kabarde-tcherkesse, ainsi qu'avec l'oubykh qui est

presque en voie d'extinction et qu'on ne trouve plus que chez quelques

locuteurs en Anatolie, d'une seule langue avec de fortes variantes

dialectales. Idem pour le vaïnakh, qui connaît plusieurs formes dont les

principales sont le tchétchène et l'ingouche. Par contre, au Daghestan, c'est

encore très confus. On a dégagé quelques ensembles comme l'avar et les

langues andi, dido ou tsez, lak et lesghiennes, mais certains chercheurs

pensent que les langues vaïnakh leur sont apparentées, d'autres non; et à

l'intérieur des sous-groupes il y a de grosses controverses. Par exemple sur

la relation entre le kubachi et le dargva; ou alors sur l'affiliation génétique

du khynalug, que certains préfèrent voir comme une langue isolée, ainsi que

l'archi». Je ne comprenais pas grand-chose, mais l'écoutai avec émerveillement distiller sa matière. Son thé aussi était très bon. Enfin je

demandai:

 

«Excusez-moi, mais vous connaissez toutes ces langues?» Il éclata de rire:

«Vous plaisantez! Vous avez vu mon âge? Et puis, sans travail de terrain, on

ne peut rien faire. Non, j'ai une connaissance théorique convenable du

kartvélien, et j'ai étudié des éléments des autres langues, en particulier de la

famille caucasique du Nord-Ouest». – «Et vous connaissez combien de

langues, en tout?» Il riait encore. «Parler une langue n'est pas la même

chose que savoir la lire et l'écrire; et avoir une connaissance précise de sa

phonologie ou de sa morphologie en est une autre encore. Pour revenir aux

langues caucasiques du Nord-Ouest ou langues adyghées, j'ai travaillé les

systèmes consonantiques – mais beaucoup moins les voyelles -, et j'ai une

idée générale de la grammaire. Mais je serais incapable de parler avec un

locuteur. Maintenant, si vous considérez que dans le langage de tous les

jours on utilise rarement plus de cinq cents mots et une grammaire assez

rudimentaire, je peux sans doute assimiler à peu près n'importe quelle

langue en dix ou quinze jours. Après ça, chaque langue a ses difficultés et

ses problèmes propres qu'il faut travailler si on veut la maîtriser. On peut

dire si vous voulez que la langue comme objet scientifique est une chose

assez différente, dans son approche, de la langue comme outil de

communication. Un gamin abkhaze, à quatre ans, sera capable

d'articulations d'une complexité phénoménale que je ne pourrais jamais

reproduire correctement, mais que moi, en revanche, je peux décomposer et

décrire, comme, par exemple, des séries alvéolo-palatales simples ou

labialisées, ce qui ne voudra strictement rien dire pour ce garçon qui

possède toute sa langue dans sa tête mais ne saura jamais l'analyser». Il

réfléchit un instant. «Par exemple, j'ai regardé une fois le système

consonantique d'une langue sud-tchadienne, mais c'était juste pour le

comparer à celui de l'oubykh. L'oubykh est une langue fascinante. C'est une

tribu adyghée, ou circassienne comme on dit en Europe, qui a été

entièrement chassée du Caucase par les Russes, en 1864. Les survivants se

sont installés dans l'Empire ottoman, mais ont pour la plupart perdu leur

langue au profit du turc ou d'autres dialectes circassiens. La première

description partielle en a été faite par un Allemand, Adolf Dirr. C'était un

grand pionnier de la description des langues caucasiques: il en étudiait une

par an, pendant ses vacances. Malheureusement, pendant la Grande Guerre, il est resté bloqué à Tiflis, d'où il a enfin pu s'échapper, mais en perdant la

plupart de ses notes, dont celles sur l'oubykh qu'il avait recueillies en 1913,

en Turquie. Il a publié ce qui lui restait en 1927 et c'était quand même

admirable. Après ça, un Français, Dumézil, s'y est mis aussi et a publié une

description complète en 1931. Or l'oubykh a la particularité de comporter

entre quatre-vingts et quatre-vingt-trois consonnes, selon la façon dont on

compte. Pendant plusieurs années on a pensé que c'était le record du monde.

Puis on a avancé que quelques langues du sud du Tchad, comme le margi,

en auraient plus. Mais on n'a toujours pas conclu».

 

J'avais reposé ma tasse de thé: «Tout cela est fascinant, Leutnant Mais je

suis obligé de m'intéresser à des questions plus concrètes». – «Oh, pardon,

bien entendu! Ce qui vous concerne, au fond, c'est la politique des

nationalités des Soviétiques. Mais vous verrez que mes digressions n'étaient

pas inutiles: car cette politique est justement fondée sur la langue. À

l'époque tsariste, tout était beaucoup plus simple: les autochtones conquis

pouvaient faire à peu près ce qu'ils voulaient, du moment qu'ils se tenaient

tranquilles et payaient leurs impôts. Les élites pouvaient être éduquées en

russe et même se voir russifiées – d'ailleurs, un certain nombre de familles

princières russes étaient d'origine caucasienne, surtout depuis le mariage

d'Ivan IV avec une princesse kabarde, Maria Temrukovna. À la fin du siècle

dernier, les chercheurs russes ont commencé à étudier ces peuples, surtout

du point de vue de l'ethnologie, et ils ont alors produit des travaux

remarquables, comme ceux de Vsevolod Miller, qui était aussi un excellent

linguiste. La plupart de ces ouvrages sont disponibles en Allemagne et

certains ont même été traduits; mais il y a aussi une quantité de

monographies obscures ou à petit tirage que j'espère trouver dans les

bibliothèques des Républiques autonomes. Après la Révolution et la guerre

civile, le pouvoir bolchevique, inspiré au départ par un écrit de Lénine, a

petit à petit défini une politique des nationalités absolument originale:

Staline, qui à cette époque était commissaire du peuple aux nationalités, a

joué un rôle de premier plan. Cette politique est une synthèse étonnante

entre d'une part des travaux scientifiques tout à fait objectifs, comme ceux

des grands caucasologues Yakovlev ou Troubetskoï; d'autre part, une

idéologie communiste internationaliste, au départ incapable de prendre en

compte le fait ethnique; et, enfin, la réalité des relations et des aspirations

ethniques sur le terrain. La solution soviétique peut se résumer ainsi: un peuple, ou une nationalité comme ils disent, égale une langue plus un

territoire. C'est pour obéir à ce principe qu'ils ont essayé de doter les Juifs,

qui avaient une langue, le yiddish, mais pas de territoire, d'une région

autonome dans l'Extrême-Orient, le Birobidjan; mais il semble que

l'expérience a échoué, et que les Juifs n'ont pas voulu y vivre. Ensuite, selon

le poids démographique de chaque nationalité, les Soviétiques ont créé une

échelle complexe de niveaux de souveraineté administrative, avec pour

chaque niveau des droits et des limitations précis. Les nationalités les plus

importantes, comme les Arméniens, les Géorgiens et les soi-disant Azéris,

tout comme les Ukrainiens et les Biélorusses, ont droit à une SSR, une

République socialiste soviétique. En Géorgie, même l'enseignement

universitaire peut se faire, jusqu'au bout, en kartvélien, et on publie des

travaux scientifiques de grande valeur dans cette langue. Il en va de même

pour l'arménien. Il faut dire que ce sont deux très vieilles langues littéraires,

avec une tradition très riche, et qui ont été écrites bien avant le russe et

même le slavon, d'abord noté par Cyrille et Méthode. D'ailleurs, si vous me

permettez une parenthèse, Mesrop, qui a créé au début du Ve siècle les

alphabets géorgien et arménien – alors que ces deux langues n'ont pas la

moindre relation entre elles -, devait être un linguiste de génie. Son alphabet

géorgien est entièrement phonémique. On ne peut pas en dire autant des

alphabets caucasiens créés par les linguistes soviétiques. On dit aussi

d'ailleurs que Mesrop aurait inventé un alphabet pour l'albanais du Caucase;

mais il n'en reste malheureusement aucune trace. Pour continuer, vous avez

ensuite les Républiques autonomes, comme la Kabardino-Balkarie, la

Tchétchénie-Ingouchie ou le Daghestan. Les Allemands de la Volga avaient

ce statut-là, mais comme vous le savez on les a tous déportés et leur

République a été dissoute. Et puis ça continue avec les Territoires

autonomes et ainsi de suite. Un point clef est la notion de langue littéraire.

Pour avoir sa propre République, un peuple doit impérativement avoir une

langue littéraire, c'est-à-dire écrite. Or, à part le kartvélien, comme je viens

de vous l'expliquer, aucune langue caucasique ne remplissait cette condition

à l'époque de la Révolution. Il y a bien eu quelques tentatives au XIXe

siècle, mais uniquement à usage scientifique, et il existe des inscriptions

avares en caractères arabes, qui remontent au Xe ou XIe siècle, mais c'est

tout. C'est là que les linguistes soviétiques ont accompli un travail

formidable, colossal: ils ont créé des alphabets, sur la base des caractères

latins d'abord puis du cyrillique, pour onze langues caucasiques ainsi que pour un grand nombre de langues turques, dont des sibériennes. Ces

alphabets sont certes très critiquables d'un point de vue technique. Le

cyrillique est peu adapté à ces langues: des caractères latins modifiés,

comme on en a tenté dans les années vingt, ou même l'alphabet arabe

auraient bien mieux convenu. Ils ont d'ailleurs fait une exception curieuse

pour l'abkhaze, qu'on écrit maintenant avec un alphabet géorgien modifié;

mais les raisons ne sont certainement pas techniques. Le passage obligatoire

au cyrillique a généré des contorsions assez grotesques, comme l'utilisation

de signes diacritiques et de digraphes, de trigraphes, et même, en kabarde,

pour représenter la plosive muette aspirée labialisée uvulaire, d'un

tétragraphe». Il saisit une feuille de papier et griffonna quelques signes au

dos, puis me la tendit pour me montrer une inscription KXbX. «Ça, c'est

une lettre. C'est aussi ridicule que chez nous quand on note III,» -il

griffonnait à nouveau – «shch, ou pire encore, comme les Français, chtch.

Ensuite, certaines des nouvelles orthographes sont fort incertaines. En

abkhaze, la notation des aspirées et des éjectives est horriblement

inconsistante. Mesrop aurait été scandalisé. Enfin, pire que tout, ils ont

insisté pour que chaque langue ait un alphabet différent Linguistiquement,

ça donne des situations absurdes, comme le III, qui en kabarde représente le

ch et en adyghé le tch, alors qu'il s'agit de la même langue; en adyghé, le ch

s'écrit IIIb et en kabarde le tch s'écrit III. C'est la même chose pour les

langues turques, où par exemple le g mouillé est noté d'une manière

différente dans presque chaque langue. Bien sûr, ils l'ont fait exprès: c'était

une décision politique, pas linguistique, qui visait de toute évidence à

séparer le plus possible les peuples voisins. Voilà d'ailleurs pour vous une

clef: les peuples proches devaient cesser de fonctionner en réseau, de

manière horizontale, pour tous se référer de manière verticale et parallèle au

pouvoir central, qui prend la position d'ultime arbitre de conflits qu'il ne

cesse lui-même de susciter. Mais pour revenir à ces alphabets, malgré toutes

mes critiques, c'est quand même une réalisation immense, d'autant plus que

tout un mécanisme d'éducation a suivi. En quinze, parfois dix ans, des

peuples illettrés entiers ont été dotés, dans leur langue, de journaux, de

livres, de magazines. Les enfants apprennent à lire dans leur langue

maternelle avant le russe. C'est extraordinaire».

 

Voss continuait; je notais aussi vite que possible. Mais plus encore que par

les détails, j'étais séduit par son rapport à son savoir. Les intellectuels que j'avais fréquentés, comme Ohlendorf ou Höhn, développaient

perpétuellement leurs connaissances et leurs théories; quand ils parlaient,

c'était soit pour exposer leurs idées, soit pour les pousser encore plus loin.

Le savoir de Voss, en revanche, semblait vivre en lui presque comme un

organisme, et Voss jouissait de ce savoir comme d'une amante,

sensuellement, il se baignait en lui, en découvrait constamment de

nouveaux aspects, déjà présents en lui mais dont il n'avait pas encore

conscience et il y prenait le pur plaisir d'un enfant qui apprend à ouvrir et à

fermer une porte ou à remplir un seau de sable et à le vider; ce plaisir, celui

qui l'écoutait le partageait, car son discours n'était que méandres capricieux

et surprises perpétuelles; on pouvait en rire, mais uniquement avec le rire de

plaisir du père qui regarde son enfant ouvrir et refermer une porte, dix fois

de suite en riant. Je retournai le voir à plusieurs reprises, et il me reçut

chaque fois avec la même amabilité et le même enthousiasme. Nous nous

liâmes bientôt de cette franche et rapide amitié que favorisent la guerre et

les situations exceptionnelles. Nous déambulions dans les rues bruyantes de

Simferopol, profitant du soleil, au milieu d'une foule bigarrée de soldats

allemands, roumains et hongrois, de Hiw i harassés, de Tatars basanés et

enturbannés, et de paysannes ukrainiennes aux joues rosés. Voss connaissait

toutes les tchat khona de la ville et discutait familièrement, en des dialectes

variés, avec les tenanciers obséquieux ou enjoués qui nous servaient en

s'excusant un mauvais thé vert. Il m'amena un jour à Bakhtchi-Saraï visiter

le superbe petit palais des khans de Crimée, construit au XVIe siècle par des

architectes italiens, persans et ottomans et des esclaves russes et ukrainiens;

et le Chufut-Kale, le fort des Juifs, une cité de cavernes creusées à partir du

VIe siècle dans les falaises de calcaire et occupées par des peuples divers,

dont les derniers, qui avaient donné au lieu son nom persan, étaient en fait

des Karaïtes, une secte juive dissidente qui, comme je l'expliquai à Voss,

avaient été exemptés en 1937, sur décision du ministère de l'Intérieur, des

lois raciales allemandes, et avaient en conséquence ici en Crimée aussi été

épargnés par les mesures spéciales de la SP. «Apparemment, les Karaïtes

d'Allemagne ont présenté des documents tsaristes, y compris un oukase de

la Grande Catherine, qui affirmaient qu'ils n'étaient pas d'origine juive, mais

s'étaient convertis au judaïsme assez tardivement. Les spécialistes du

Ministère ont accepté l'authenticité de ces documents». – «Oui, j'ai entendu

parler de cela, dit Voss avec un petit sourire. C'étaient des malins». J'aurais

souhaité lui demander ce qu'il entendait par là, mais il avait déjà changé de sujet. La journée était radieuse. Il ne faisait pas encore trop chaud, le ciel

restait pâle et clair; au loin, du haut des falaises, on apercevait la mer, une

étendue un peu plus grise sous le ciel. Du sud-ouest nous parvenait très

vaguement le roulement monotone des batteries pilonnant Sébastopol, qui

résonnait doucement le long des montagnes. Des petits Tatars crasseux, en

haillons, jouaient parmi les ruines ou gardaient leurs chèvres; plusieurs nous

observaient avec curiosité, mais détalèrent lorsque Voss les héla dans leur

langue.

 

Le dimanche, lorsque je n'avais pas trop de travail, je prenais une Opel et

nous descendions à la plage, à Eupatorie. Souvent je conduisais moi-même.

La chaleur montait de jour en jour, nous étions au cœur du printemps, et je

devais veiller aux grappes de garçons nus qui, couchés à plat ventre sur le

bitume brûlant de la route, s'éparpillaient comme des moineaux devant

chaque véhicule, en une vive pagaille de petits corps maigres et bronzés.

Eupatorie possédait une belle mosquée, la plus grande de Crimée, dessinée

au XVIe siècle par le célèbre architecte ottoman Sinan, et quelques ruines

curieuses; mais on n'y trouvait pas de Portwein, ni même à vrai dire de thé;

et les eaux du lac stagnaient, boueuses. Nous délaissions donc la ville pour

les plages, où l'on croisait parfois des groupes de soldats remontant de

Sébastopol se reposer des combats. La plupart du temps nus, presque

toujours entièrement blancs, à part le visage, le cou et les avant-bras, ils

chahutaient comme des enfants en se ruant dans l'eau, puis se vautraient

encore mouillés à même le sable, aspirant sa chaleur comme une prière,

pour chasser le froid de l'hiver. Souvent les plages étaient vides. J'aimais

l'aspect désuet des plages soviétiques: les parasols bariolés mais sans toile,

les bancs tachetés de chiures d'oiseaux, les cabines en métal rouillé et à la

peinture écaillée, qui révèlent pieds et têtes aux gamins embusqués derrière

les barrières. Nous avions notre coin préféré, une plage au sud de la ville.

Le jour où nous la découvrîmes, une demi-douzaine de vaches, dispersées

autour d'un chalutier aux couleurs vives couché sur le sable, broutaient

l'herbe nouvelle de la steppe envahissant les dunes, indifférentes à l'enfant

blond qui, sur un vélo rafistolé, louvoyait entre elles. De l'autre côté d'une

baie étroite, une petite musique russe triste montait d'une cahute bleue,

posée sur un quai branlant, devant lequel clapotaient, amarrées par des

cordes usées, trois pauvres barques de pêche. L'endroit baignait dans un

tranquille abandon. Nous avions apporté du pain frais et des pommes rouges de l'année précédente, que nous croquions en buvant de la vodka; l'eau était

froide, vivifiante. Sur notre droite se dressaient deux vieilles buvettes

cadenassées et la tour du maître-nageur, en voie d'effondrement. Les heures

passaient sans que nous disions grand-chose. Voss lisait; j'achevais

lentement la vodka et me replongeai dans l'eau; une des vaches, sans raison,

piqua un galop sur la plage. Au retour, en passant par un petit village de

pêcheurs pour retrouver notre voiture garée plus haut, je croisai un troupeau

d'oies qui se glissaient les unes après les autres sous un portail en bois; la

dernière, une petite pomme verte coincée dans le bec, courait pour rattraper

ses sœurs.

 

Je voyais souvent Ohlendorf aussi. Pour le travail, je traitais surtout avec

Seibert; mais en fin d'après-midi, si Ohlendorf n'était pas trop occupé, je

passais dans son bureau pour prendre un café. Il en buvait constamment, les

mauvaises langues affirmaient qu'il s'en nourrissait. Il semblait toujours

employé à une multitude de tâches qui avaient parfois peu à voir avec celles

du groupe. Seibert, de fait, gérait le travail quotidien; c'était lui qui

supervisait les autres officiers du Gruppenstab, lui aussi qui menait les

réunions régulières avec le chef d'état-major ou le lc de la 11e armée. Pour

soumettre une question officielle à Ohlendorf, il fallait passer par son

adjudant, l'Obersturmführer Heinz Schubert, un descendant du grand

compositeur et un homme consciencieux, quoique un peu limité. Ainsi,

lorsque Ohlendorf me recevait, un peu comme un professeur reçoit un

étudiant en dehors des cours, je ne lui parlais jamais de travail; nous

traitions plutôt de problèmes théoriques ou d'idéologie. Un jour, je soulevai

avec lui la question juive. «Les Juifs! s'exclama-t-il. Maudits soient-ils!

 

Ils sont bien pires que les hégéliens!» Il eut un de ses rares sourires avant de

continuer, de sa voix précise, musicale, un peu aiguë- «On pourrait

d'ailleurs dire que Schopenhauer a vu d'autant plus juste que le marxisme,

au fond, est une perversion juive de Hegel. N'est-ce pas?» – «Je souhaitais

surtout vous demander votre avis sur notre action», risquai-je. – «Vous

voulez parler de la destruction du peuple juif, je suppose?» – «Oui. Je dois

vous avouer que cela me pose des problèmes». – «Cela pose des problèmes

à tout le monde, répondit-il catégoriquement. À moi aussi cela pose des

problèmes». – «Quelle est votre opinion, alors?» – «Mon opinion?» Il s'étira

et joignit ses mains devant ses lèvres; ses yeux, d'habitude perçants, étaient

devenus comme vides. Je ne m'habituais pas à le voir en uniforme;

Ohlendorf, pour moi, restait un civil, et j'avais du mal à l'imaginer

autrement que dans ses costumes discrets, parfaitement coupés. «C'est une

erreur, dit-il enfin. Mais une erreur nécessaire». Il se repencha en avant et

appuya ses coudes sur son bureau. «Je dois vous expliquer ça. Prenez du

café. C'est une erreur, parce que c'est le résultat de notre incapacité à gérer

le problème d'une façon plus rationnelle. Mais c'est une erreur nécessaire

parce que, dans la situation actuelle, les Juifs présentent pour nous un

danger phénoménal, urgent. Si le Führer a fini par imposer la solution la

plus radicale, c'est qu'il y a été poussé par l'indécision et l'incompétence des

hommes chargés du problème». -«Qu'entendez-vous par notre incapacité à

gérer le problème?» – «Je vais vous expliquer ça. Vous vous souvenez

certainement comment, après la Prise du Pouvoir, tous les irresponsables et

les psychopathes du Parti se sont mis à brailler pour réclamer des mesures

radicales, et comment toutes sortes d'actions illégales ou dommageables ont

été lancées, comme les initiatives imbéciles de Streicher. Le Führer, très

sagement, a freiné ces actions incontrôlées et a engagé la résolution du

problème dans une voie légale, qui a abouti aux lois raciales, dans

l'ensemble satisfaisantes, de 1935. Mais même après cela, entre les

bureaucrates tatillons qui noyaient toute avancée sous une pluie de papier,

et les excités qui encourageaient des Einseiaktionen, souvent pour leurs

intérêts personnels, une solution d'ensemble du problème juif restait loin

d'être acquise. Les pogromes de 1938, qui ont fait tant de tort à l'Allemagne,

ont été une conséquence logique de ce manque de coordination. Ce n'est

que lorsque le SD a commencé à se pencher sérieusement sur le problème

qu'une alternative aux initiatives ad hoc a pu se dégager. Après de longues

études et discussions nous avons pu élaborer et proposer une politique

globale cohérente: l'émigration accélérée. Je pense aujourd'hui encore que

cette solution aurait pu satisfaire tout le monde, et qu'elle était parfaitement

réalisable, même après l'Anschluss. Les structures qui ont été créées pour

favoriser l'émigration, notamment pour utiliser les fonds juifs mal acquis

afin de financer l'émigration des Juifs pauvres, se sont révélées très

efficaces. Vous vous souvenez peut-être de ce petit demi-Autrichien assez

obséquieux, qui travaillait sous Knochen, puis Behrends…?» – «Vous

voulez dire le Sturmbannführer Eichmann? Justement, je l'ai revu l'année

dernière, à Kiev». – «Oui, c'est ça. Eh bien lui, à Vienne, il avait mis en

place une organisation remarquable. Ça marchait très bien». – «Oui, mais

après il y a eu la Pologne. Et aucun pays au monde n'était prêt à accepter trois millions de Juifs». – «Précisément». Il s'était de nouveau redressé et

balançait une jambe croisée sur l'autre. «Mais même à ce moment-là on

aurait pu résoudre les difficultés étape par étape. La ghettoïsation, bien

entendu, a été une catastrophe; mais l'attitude de Frank y a beaucoup

contribué, à mon avis. Le vrai problème, c'est qu'on a voulu tout faire en

même temps: rapatrier les Volksdeutschen et résoudre le problème juif ainsi

que le problème polonais. Alors bien sûr c'a été le chaos». – «Oui, mais,

d'un autre côté, le rapatriement des Volksdeutschen était une urgence:

personne ne pouvait savoir combien de temps Staline allait continuer à

coopérer. Il aurait pu fermer les portes du jour au lendemain. D'ailleurs, on

n'a jamais réussi à sauver les Allemands de la Volga». – «On aurait pu, je

pense. Mais eux ne voulaient pas venir. Ils ont commis l'erreur de faire

confiance à Staline. Ils se sentaient protégés par leur statut, n'est-ce pas? De

toute façon, vous avez raison: il fallait absolument commencer par les

Volksdeutschen. Mais cela ne concernait que les Territoires incorporés, pas

le General-Gouvernement. Si tout le monde avait voulu coopérer, il y aurait

eu moyen de déplacer les Juifs et les Polonais du Warthegau et de Danzig-

Westpreussen vers le General-Gouvernement, pour faire place aux rapatriés.

Mais ici on touche aux limites de notre État national-socialiste tel qu'il

existe actuellement. C'est un fait que l'organisation de l'administration

nationale-socialiste n'est pas encore en ligne avec les besoins politiques et

sociaux de notre mode de société. Le Parti reste gangrené par trop

d'éléments corrompus, qui défendent leurs intérêts privés. Ainsi, chaque

différend tourne immédiatement au conflit exacerbé. Dans le cas du

rapatriement, les Gauleiter des Territoires incorporés se sont comportés

avec une arrogance phénoménale, et le General-Gouvernement a réagi de

même. Chacun accusait l'autre de le traiter de dépotoir. Et la SS, qui avait

été chargée du problème, n'avait pas assez de pouvoir pour imposer une

régulation ordonnée. À chaque étape, quelqu'un prenait une initiative

sauvage, ou bien contestait les décisions du Reichsführer en jouant sur son

accès au Führer. Notre État n'est encore un Fuhrerstaat absolu, national et

socialiste qu'en théorie; en pratique, et cela ne fait qu'empirer, c'est une

forme d'anarchie pluraliste. Le Führer peut tenter d'arbitrer, mais il ne peut

pas être partout, et nos Gauleiter savent très bien interpréter ses ordres, les

déformer, et puis proclamer qu'ils suivent sa volonté pour en fait faire ce

qu'ils veulent»

Tout cela nous avait un peu éloignés des Juifs, «Ah oui, le Peuple choisi.

Même avec tous ces obstacles, il y avait des solutions équitables possibles.

Par exemple, après notre victoire sur la France, le SD, en conjonction avec

l'Auswärtiges Amt, a commencé à réfléchir sérieusement à une option

Madagascar. Avant ça, on avait envisagé de regrouper tous les Juifs autour

de Lublin, dans une sorte de grande réserve où ils auraient pu vivre

tranquillement sans plus constituer de risques pour l'Allemagne; mais le

General-Gouvernement a catégoriquement refusé et Frank, en usant de ses

relations, a réussi à faire capoter le projet Madagascar, c'était sérieux. On a

fait des études, il y avait de la place pour tous les Juifs dans notre sphère de

contrôle. On est allés très loin dans la planification, on a même fait vacciner

des employés de la Staatspolizei contre la malaria, en prévision de leur

départ. C'est surtout l'Amt IV qui pilotait le projet, mais le SD a fourni des

informations et des idées, et j'ai lu tous les rapports,» – «Pourquoi est-ce

que cela n'a pas abouti?» – «Tout simplement parce que les Britanniques,

très déraisonnablement, ont refusé d'accepter notre supériorité écrasante et

de signer un traité de paix avec nous! Tout dépendait de ça. D'abord parce

qu'il fallait que la France nous cède Madagascar, ce qui aurait figuré au

traité, et aussi parce qu'il aurait fallu que l'Angleterre mette sa flotte à

contribution, n'est-ce pas?» Ohlendorf s'interrompit pour aller demander un

autre pot de café à son ordonnance, «Ici aussi, en Russie, l'idée initiale était

beaucoup plus limitée. Tout le monde pensait que la campagne serait courte

et on a voulu faire comme en Pologne, c'est-à-dire décapiter les meneurs,

l'intelligentsia, les chefs bolcheviques, tous les hommes dangereux. Une

tâche affreuse en elle-même, mais vitale et logique, vu la nature démesurée

du Bolchevisme, son manque absolu de scrupules. Après la victoire, on

aurait de nouveau pu remettre à l'étude une solution globale et définitive, en

créant par exemple une réserve juive dans le Nord ou en Sibérie, ou en les

envoyant au Birobidjan, pourquoi pas?» – «C'est une tâche affreuse quoi

qu'il en soit, dis-je. Puis-je vous demander pourquoi vous l'avez acceptée?

Avec votre grade et vos capacités, vous auriez été bien plus utile à Berlin».

– «Certainement, repartit-il vivement. Je ne suis ni un militaire, ni un

policier, et ce travail de sbire ne me convient pas. Mais c'était un ordre

direct et j'ai dû accepter. Et puis, comme je vous l'ai dit, nous pensions tous

que cela durerait un mois ou deux, pas plus». J'étais étonné qu'il m'eût

répondu avec autant de franchise; jamais nous n'avions eu une conversation

aussi ouverte. «Et depuis le Führervernichtungsbefehl?» poursuivis-je. Ohlendorf ne répondit pas tout de suite. L'ordonnance apporta le café;

Ohlendorf m'en proposa de nouveau: «J'en ai bu assez, merci». Il restait

plongé dans ses pensées. Enfin il répondit, lentement, en choisissant ses

mots avec soin. «Le Führervernichtungsbefehl est une chose terrible.

Paradoxalement, c'est presque comme un ordre du Dieu de la Bible des

Juifs, n'est-ce pas? Maintenant va, frappe Amalek! Voue-le à l'anathème

avec tout ce qu'il possède, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes,

enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes. Vous connaissez

ça, c'est dans le premier livre de Samuel. Lorsque j'ai reçu l'ordre, c'est à ça

que j'ai songé. Et comme je vous l'ai dit, je pense que c'est une erreur, que

nous aurions dû avoir l'intelligence et la capacité de trouver une solution

plus… humaine, disons, mieux en accord avec notre conscience

d'Allemands et de nationaux-socialistes. En ce sens, c'est un échec. Mais il

faut aussi voir les réalités de la guerre. La guerre dure, et chaque jour que

cette force ennemie demeure à l'arrière de nos lignes renforce notre

adversaire et nous affaiblit. C'est une guerre totale, toutes les forces de la

Nation sont engagées, et nous ne devons rien négliger pour vaincre, rien.

C'est ce que le Führer a clairement compris: il a tranché le nœud gordien

des doutes, des hésitations, des intérêts divergents. Il l'a fait, comme il fait

tout, pour sauver l'Allemagne, conscient que s'il peut envoyer à la mort des

centaines de milliers d'Allemands, il peut et doit aussi y envoyer les Juifs et

tous nos autres ennemis. Les Juifs prient et œuvrent pour notre défaite, et

tant que nous n'aurons pas vaincu nous ne pouvons pas nourrir un tel

ennemi en notre sein. Et pour nous autres, qui avons reçu la lourde charge

de mener à bien cette tâche, notre devoir envers notre peuple, notre devoir

de vrais nationaux-socialistes, est d'obéir. Même si l'obéissance est le

couteau qui égorge la volonté de l'homme, comme disait saint Joseph de

Cupertino. Nous devons accepter notre devoir de la même manière

qu'Abraham accepte le sacrifice inimaginable de son fils Isaac exigé par

Dieu. Vous avez lu Kierkegaard? Il appelle Abraham le chevalier de la foi,

qui doit sacrifier non seulement son fils, mais aussi et surtout ses idées

éthiques. Pour nous c'est pareil, n'est-ce pas? Nous devons consommer le

sacrifice d'Abraham».

 

Ohlendorf, je le perçus à ses propos, aurait préféré ne pas être mis dans

cette position; mais qui, de nos jours, pouvait avoir la chance de faire ce

qu'il préférait? Cela, il l'avait compris et accepté avec lucidité. En tant que Kommandant, il était strict et consciencieux; à la différence de mon ancien

Einsatzgruppe, qui avait rapidement abandonné cette méthode peu pratique,

il insistait pour que les exécutions soient menées selon la méthode militaire,

en peloton, et il envoyait fréquemment ses officiers, tels Seibert et Schubert,

en inspection pour vérifier si les Kommandos respectaient ses directives. Il

tenait aussi à contrôler le plus possible les menus vols ou détournements

auxquels se livraient les soldats chargés des exécutions. Enfin, il avait

strictement interdit que l'on frappe ou tourmente les condamnés; d'après

Schubert, ces consignes étaient suivies aussi bien qu'elles pouvaient l'être.

Outre cela, il cherchait toujours à prendre des initiatives positives.

L'automne précédent, en collaboration avec la Wehrmacht, il avait organisé

une brigade d'artisans et de fermiers juifs pour faire rentrer la moisson, près

de Nikolaev; il avait dû mettre fin à cette expérience sur ordre direct du

Reichsführer, mais je savais qu'il le regrettait, et en privé il considérait

l'ordre comme une erreur. En Crimée, il s'était surtout investi dans le

développement des relations avec la population tatare, avec des succès

considérables. En janvier, lorsque l'offensive surprise des Soviétiques et la

prise de Kertch avaient mis toute notre position en Crimée en péril, les

Tatars, spontanément, placèrent un dixième de leur population mâle à la

disposition d'Ohlendorf pour aider à défendre nos lignes; ils fournissaient

aussi une aide considérable à la S P et au S D dans la lutte antipartisans,

nous livrant ceux qu'ils capturaient ou les liquidant eux-mêmes. L'armée

appréciait cette assistance, et les efforts d'Ohlendorf sur ce plan avaient

beaucoup contribué à améliorer ses relations avec l'AOK, après le conflit

avec Wöhler. Néanmoins, il restait peu à son aise dans son rôle; et je ne fus

pas surpris outre mesure lorsque, à la mort de Heydrich, il se mit à négocier

son retour en Allemagne. Heydrich fut blessé à Prague le 29 mai et mourut

le 4 juin; le lendemain, Ohlendorf s'envolait vers Berlin pour assister à ses

funérailles; il revint dans la seconde quinzaine du mois, promu SS-

Brigadeführer et muni d'une promesse de remplacement rapide; dès son

retour, il se mit à faire ses tournées d'adieu. Un soir, il me raconta

brièvement comment cela c'était passé: quatre jours après la mort de

Heydrich, le Reichsführer l'avait convoqué à une réunion avec la plupart des

autres Amtchefs, Müller, Streckenbach et Schellenberg, pour discuter de

l'avenir du RSHA, et de la capacité même du RSHA à continuer sans

Heydrich comme organisation indépendante. Le Reichsführer avait choisi

de ne pas remplacer Heydrich immédiatement; il assurerait lui-même l'intérim, mais à distance; et cette décision exigeait la présence de tous les

Amtchefs à Berlin, pour superviser directement leurs Ämter au nom de

Himmler. Le soulagement d'Ohlendorf était flagrant; sans se départir de sa

réserve, il semblait presque joyeux. Mais cela se remarquait à peine au

milieu de l'excitation générale: nous étions sur le point de lancer notre

grande campagne d'été vers le Caucase. L'opération Bleue démarra le 28

juin avec l'offensive de von Bock sur Voronej; deux jours plus tard, le

remplaçant d'Ohlendorf, l'Oberführer Dr. Walter Bierkamp, arrivait à

Simferopol. Ohlendorf ne partait pas seul: Bierkamp avait amené avec lui

son propre adjudant, le Sturmbannführer Thielecke, et il était prévu que la

plupart des officiers vétérans du Gruppenstab, ainsi que les chefs des

Kommandos, seraient remplacés dans le courant de l'été, selon la

disponibilité de leurs remplaçants. Début juillet, dans l'enthousiasme

provoqué par la chute de Sébastopol, Ohlendorf nous fit un discours de

départ éloquent, invoquant, avec sa dignité naturelle, toute la grandeur et la

difficulté de notre lutte mortelle contre le Bolchevisme. Bierkamp, qui nous

venait de Belgique et de France, mais qui auparavant avait dirigé la Kripo

de Hambourg, sa ville natale, puis servi comme IdS à Düsseldorf, nous

adressa aussi quelques mots. Il semblait très satisfait de sa nouvelle

position: «Le travail à l'Est, surtout en temps de guerre, est ce qu'il y a de

plus stimulant pour un homme», nous déclara-t-il. De profession, il était

juriste et avocat; ses propos, lors de son discours et de la réception qui

suivit, laissaient percer la mentalité du policier. Il devait avoir une

quarantaine d'années et était plutôt trapu, un peu court sur pattes, avec une

mine chafouine; malgré son doctorat, ce n'était certainement pas un

intellectuel, et son parler mêlait l'argot hambourgeois au jargon de la SP;

mais il paraissait décidé et capable. Je ne revis Ohlendorf qu'une seule fois

après cette soirée, lors du banquet offert par l'AOK pour célébrer la prise de

Sébastopol: il était occupé avec les officiers de l'armée, et passa un long

moment à discuter avee von Manstein; mais il me souhaita bonne chance, et

m'invita à venir le voir lorsque je serais de passage à Berlin. Voss était parti

aussi, abruptement transféré à l'AOK du Generaloberst von Kleist, dont les

panzers avaient déjà passé la frontière de l'Ukraine et fonçaient sur

Millerovo. Je me sentais un peu seul. Bierkamp était absorbé par la

réorganisation des Kommandos, dont certains devaient être dissous afin de

former en Crimée des structures permanentes de la SP et du SD; Seibert

préparait son départ à son tour. Avec l'été, l'intérieur de la Crimée était devenu étouffant, et je continuais à profiter des plages tant que possible.

J'allai visiter Sébastopol, où l'un de nos Kommandos s'était mis à l'œuvre:

autour du long port de la baie sud s'étendait un amas de ruines encore

fumantes, hantées par des civils épuisés et choqués qu'on évacuait déjà. Des

gamins hâves, crasseux, filaient entre les pattes des soldats en mendiant du

pain; les Roumains surtout leur répondaient avec des taloches ou des coups

de bottes aux fesses. Je descendis visiter les casemates souterraines du port,

où l'Armée rouge avait monté des usines de production d'armes et de

munitions; la plupart avaient été pillées ou brûlées par les lance-flammes;

parfois aussi, lors de la bataille finale, des commissaires, retranchés là ou

bien dans les caves sous les falaises, s'étaient fait sauter avec leurs hommes

et les civils qu'ils abritaient, ainsi qu'avec des soldats allemands trop

avancés. Mais tous les officiers et fonctionnaires soviétiques de haut rang

avaient été évacués par sous-marin avant la chute de la ville, nous n'avions

capturé que les soldats et des sous-fifres. Les hauteurs pelées surplombant

l'immense baie du nord, autour de la ville, étaient couvertes de fortifications

ruinées; les coupelles en acier des batteries de 30,5 cm avaient été écrasées

par nos projectiles de 80, tirés à partir d'obusiers géants montés sur rail;

leurs longs canons tordus gisaient de travers ou bien se dressaient vers le

ciel. À Simferopol, l'AOK 11 pliait bagage; von Manstein, promu

Generalfeldmarschall, partait avec son armée réduire Leningrad. De

Stalingrad, bien entendu, personne ne parlait à cette époque: c'était encore

un objectif secondaire.

 

Début août, l'Einsatzgruppe se mit en marche. Nos forces, réorganisées en

deux groupes d'armées B et A, venaient de reprendre Rostov après d'âpres

combats de rues, et les panzers, ayant passé le Don, avançaient dans la

steppe du Kouban. Bierkamp m'affecta au Vorkommando du Gruppenstab et

nous envoya, par Melitopol puis Rostov, rattraper la 1re armée blindée.

Notre petit convoi passa rapidement l'isthme et l'immense Tranchée des

Tatars, transformée par les Soviétiques en fossé antichar, puis obliqua après

Perekop pour entamer la traversée de la steppe des Nogaï. La chaleur était

épouvantable, je suais abondamment, la poussière collait à mon visage

comme un masque gris; mais à l'aube, peu de temps après le départ, des

couleurs subtiles et magnifiques avaient longtemps altéré le ciel, bleuissant

lentement, et je n'étais pas malheureux. Notre guide, un Tatar, faisait

régulièrement arrêter les véhicules pour aller prier; je laissais alors maugréer les autres officiers et sortais étirer mes jambes en fumant. De part

et d'autre de la route, les rivières et les ruisseaux étaient à sec, et traçaient

un réseau de balki ravinés qui entaillaient profondément la steppe. Autour,

on ne voyait ni arbres ni collines; seuls les poteaux régulièrement espacés

du télégraphe anglo-iranien, construit au début du siècle par Siemens,

balisaient cette morne étendue. L'eau des puits était salée, le café avait un

goût salé, la soupe semblait pleine de sel; plusieurs officiers, qui s'étaient

gorgés de melons, furent pris de diarrhées, ce qui ralentit encore notre

marche. Après Mariupol on suivait une mauvaise route côtière jusqu'à

Taganrog puis Rostov. Le Hauptsturmführer Remmer, un officier de la

Staatspolizei qui commandait le Vorkommando, donna deux fois l'ordre

d'arrêter le convoi, près d'immenses plages de galets et d'herbe jaunie, pour

que les hommes puissent se ruer à l'eau; assis sur les galets brûlants, nous

séchions en quelques minutes; puis il fallait se rhabiller et repartir. À

Rostov, notre colonne fut accueillie par le Sturmbannführer Dr. Christmann,

qui remplaçait Seetzen à la tête du Sonderkommando 10a. Il venait

d'achever l'exécution de la population juive, dans un ravin dit des Serpents

de l'autre côté du Don; il avait aussi envoyé un Vorkommando à Krasnodar,

tombée l'avant-veille, où le Ve corps d'armée avait saisi une montagne de

documents soviétiques. Je lui demandai de les faire analyser au plus vite et

de me transmettre toutes les informations concernant les fonctionnaires et

les membres du Parti, pour compléter le petit livret confidentiel que Seibert,

Continuer : partie 11 sur 15