Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 1 sur 8 · partie 12/15

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Les bienveillantes

TOCCATA Pour les morts

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

tomber en disgrâce. Ensuite il a été cadi aux Maldives, et il a même poussé

jusqu'à Ceylan, l'Indonésie et la Chine. Et puis il est rentré chez lui, au

Maroc, pour écrire son livre avant de mourir».

 

Le soir, au mess, je dus convenir que Piatigorsk était vraiment un lieu de

rencontre: assis à une table avec d'autres officiers, j'aperçus le Dr.

Hohenegg, ce médecin débonnaire et cynique dont j'avais fait la

connaissance dans le train entre Kharkov et Simferopol. Je m'approchai

pour le saluer: «Je constate, Herr Oberst, que le général von Kleist ne

s'entoure que de gens bien». Il se leva pour me serrer la main: «Ah, mais je

ne suis pas avec le Generaloberst von Kleist: je suis toujours attaché à la 6e

armée, avec le General Paulus». – «Que faites-vous ici, alors?» – «L'OKH a

décidé de profiter des infrastructures du KMV pour organiser une

conférence médicale interarmées. Un échange d'informations fort utiles.

C'est à qui pourra décrire le cas le plus atroce». – «Je suis sûr que cet

honneur vous reviendra». – «Écoutez, je dîne avec mes confrères; mais si

vous voulez, passez après, boire un cognac dans ma chambre». J'allai dîner

avec les officiers de l'Abwehr. C'étaient des hommes réalistes et

sympathiques, mais presque aussi critiques que l'officier de Mozdok.

Certains affirmaient ouvertement que si l'on ne prenait pas bientôt

Stalingrad, la guerre était perdue; von Gilsa buvait du vin français et ne les

contredisait pas. Après, je ressortis me promener seul dans le parc Tsvetnik,

derrière la galerie Lermontov, un curieux pavillon de bois bleu pâle, de style

médiéval avec des tourelles pointues et des croisées Art déco teintées en

rose, rouge et blanc: effet parfaitement hétéroclite, mais tout à fait à sa place

ici. Je fumai, contemplant distraitement les tulipes fanées, puis remontai la

colline jusqu'au sanatorium et allai frapper à la porte de Hohenegg. Il me

reçut couché sur son divan, pieds nus, les mains croisées sur son gros ventre

rond.

 

«Excusez-moi de ne pas me lever». Il fit un signe de la tête vers un

guéridon. «Le cognac est là. Servez-m'en un aussi, voulez-vous?» Je versai deux mesures dans les gobelets et lui en tendis un; puis je m'installai sur

une chaise et croisai les jambes. «Alors quelle est la chose la plus atroce

que vous ayez vue?» Il agita la main: «L'homme, bien sûr!» – «Je voulais

dire médicalement» – «Médicalement, les choses atroces n'ont aucun intérêt

Par contre on voit des curiosités extraordinaires, qui bouleversent

complètement nos notions de ce que peuvent subir nos pauvres corps». –

«Quoi par exemple?» – «Eh bien, un homme recevra un petit éclat dans le

mollet qui lui sectionnera l'artère péronière et mourra en deux minutes,

toujours debout, son sang vidé dans sa botte sans qu'il s'en aperçoive. Un

autre au contraire aura les tempes traversées de part en part par une balle et

se relèvera pour venir lui-même au poste de secours». – «Nous sommes peu

de chose», commentai-je. – «Précisément». Je goûtai le cognac de

Hohenegg: c'était un alcool arménien, un peu sucré mais buvable. «Vous

m'excuserez pour le cognac, fit-il sans tourner la tête, mais je n'ai pas pu

trouver de Rémy-Martin dans cette ville de sauvages. Pour revenir à ce que

je disais, presque tous mes confrères connaissent des histoires de ce genre.

D'ailleurs, ce n'est pas nouveau: j'ai lu les mémoires d'un médecin militaire

de la Grande Armée, et il raconte la même chose. Bien sûr, on perd encore

bien trop de types. La médecine militaire a fait des progrès, depuis 1812,

mais les moyens de la boucherie aussi. Nous sommes toujours à la traîne.

Mais, petit à petit, nous nous perfectionnons, tant il est vrai que Gatling a

plus fait pour la chirurgie moderne que Dupuytren». – «Vous réalisez quand

même de véritables prodiges». Il soupira: «Peut-être. Toujours est-il que je

ne supporte plus de voir une femme enceinte. Cela me déprime trop de

penser à ce qui attend son fœtus.» – «Rien ne meurt jamais que ce qui naît,

récitai-je. La naissance a une dette envers la mort». Il poussa un cri bref, se

releva brusquement et avala son cognac d'une traite. «Voilà ce que

j'apprécie chez vous, Hauptsturmführer. Un membre de la Sicherheitsdienst

qui cite Tertullien plutôt que Rosenberg ou Hans Frank, c'est toujours

agréable. Mais je pourrais critiquer votre traduction: Mutuum debitum est

nativitati cum mortalitate, je dirais plutôt: "La naissance a une dette

mutuelle avec la mort", ou "La naissance et la mort sont redevables l'une à

l'autre"«. – «Vous avez sans doute raison. J'ai toujours été meilleur en grec.

J'ai un ami linguiste ici, je lui demanderai». Il me tendit son verre pour que

je le resserve. «En parlant de mortalité, demanda-t-il plaisamment, vous

continuez à assassiner de pauvres gens sans défense?» Je lui rendis son

verre sans me démonter. «Venant de vous, docteur, je ne le prendrai pas mal. Mais de toute façon, je ne suis plus qu'un officier de liaison, ce qui me

convient. J'observe et je ne fais rien, c'est ma posture préférée». – «Vous

auriez fait un piètre médecin, alors. L'observation sans la pratique ne vaut

pas grand-chose». – «C'est bien pour cela que je suis juriste». Je me levai et

allai ouvrir la porte-fenêtre. Dehors, l'air était doux, mais on ne voyait pas

les étoiles et je sentais venir la pluie. Un léger vent faisait bruire les arbres.

Je retournai près du divan où Hohenegg s'était de nouveau allongé après

avoir dégrafé sa tunique. «Ce que je peux vous dire, fis-je en me tenant

devant lui, c'est que certains de mes chers collègues, ici, sont de parfait

salauds». – «Je n'en doute pas un instant. C'est un défaut commun à ceux

qui pratiquent sans observer. On trouve ça même chez les médecins». Je fis

tourner mon gobelet entre mes doigts. Je me sentais tout à coup vain, lourd.

J'achevai mon verre et lui demandai: «Vous êtes ici pour longtemps?» – «Il

y a deux sessions: là, nous passons en revue les blessures, puis nous

revenons à la fin du mois pour les maladies. Une journée pour les infections

vénériennes, et deux jours entiers consacrés aux poux et à la gale». – «Nous

nous reverrons, alors. Bonsoir, docteur». Il me tendit la main et je la serrai.

«Vous m'excuserez si je reste couché», dit-il. Le cognac de Hohenegg

s'avéra un mauvais digestif: de retour dans ma chambre, je vomis mon

dîner. Les haut-le-cœur me surprirent si rapidement que je n'eus que le

temps d'atteindre la baignoire. Comme j'avais déjà digéré, ce fut facile à

rincer; mais cela avait un goût acre, acide, infâme; je préférais encore vomir

les repas tout de suite, ça remontait plus difficilement et douloureusement,

mais au moins ça n'avait aucun goût, ou alors celui de la nourriture. Je

songeai à aller reprendre un verre avec Hohenegg pour lui demander son

avis; finalement, je me rinçai la bouche à l'eau, fumai une cigarette et me

couchai. Le lendemain, je devais impérativement passer au Kommando

faire une visite de courtoisie; on attendait l'Oberführer Bierkamp. Je m'y

rendis vers onze heures. De la ville basse, sur le boulevard, on distinguait

nettement, au loin, les crêtes déchiquetées du Beshtau, dressé comme une

idole tutélaire; il n'avait pas plu, mais l'air restait frais. Au Kommando, on

m'informa que Müller était occupé avec Bierkamp. J'attendis sur le perron

de la petite cour, regardant un des chauffeurs laver la boue des pare-chocs et

des roues du camion Saurer. La porte arrière était ouverte: par curiosité, je

m'approchai pour regarder à l'intérieur, car je n'avais pas encore vu à quoi

cela ressemblait; j'eus un mouvement de recul et me mis tout de suite à

tousser; c'était une infection, une mare puante de vomi, d'excréments, d'urine. Le chauffeur remarqua mon malaise et me lança quelques mots en

russe: je saisis «Griaznyi, kajdi raz», mais ne comprenais pas son propos.

Un Orpo, sans doute un Volksdeutscher, s'approcha et traduisit: «Il dit que

c'est toujours comme ça, Herr Hauptsturmführer, très sale, mais qu'on va

modifier l'intérieur, en inclinant le plancher et en plaçant une petite trappe

au milieu. Ça sera plus facile à nettoyer». – «C'est un Russe?» – «Qui,

Zaitsev? C'est un Cosaque, Herr Hauptsturmführer, on en a plusieurs». Je

retournai au perron et allumai une cigarette; juste à ce moment-là on

m'appela, et je dus la jeter. Müller me reçut avec Bierkamp. Je le saluai et

lui présentai ma mission à Piatigorsk. «Oui, oui, fit Müller, l'Oberführer m'a

expliqué». Ils me posèrent quelques questions et je parlai du sentiment de

pessimisme qui semblait régner chez les officiers de l'armée. Bierkamp

haussa les épaules: «Les soldats ont toujours été pessimistes. Déjà, pour la

Rhénanie et les Sudètes, ils piaillaient comme des femmelettes. Ils n'ont

jamais compris la force de la volonté du Führer et du national-socialisme. –

Dites-moi autre chose, avez-vous entendu parler de cette histoire de

gouvernement militaire?» – «Non, Herr Oberführer. De quoi s'agit-il?» –

«Une rumeur circule selon laquelle le Führer aurait approuvé un régime

d'administration militaire pour le Caucase, au lieu d'une administration

civile. Mais nous n'arrivons pas à obtenir de confirmation officielle. À

POKHG ils sont très évasifs». – «J'essaierai de me renseigner à l'AOK, Herr

Oberführer». Nous échangeâmes encore quelques propos et je pris congé.

Dans le couloir, je croisai Turek. Il me toisa d'un air sardonique et mauvais

et me lança avec une grossièreté inouïe: «Ah, Papiersoldat. Toi, tu ne perds

rien pour attendre». Bierkamp avait dû lui parler. Je lui répondis

aimablement, avec un petit sourire:

 

«Hauptsturmführer, je reste à votre disposition». Il me fixa encore un

moment avec un regard furieux, puis disparut dans un bureau. Voilà, me

disais-je, tu t'es fait un ennemi; ce n'est pas si difficile. À l'AOK, je sollicitai

un entretien avec von Gilsa et lui posai la question de Bierkamp. «En effet,

me répondit-il, on en parle. Mais les détails ne sont pas encore clairs pour

moi». – «Et qu'adviendra-t-il du Reichskommissariat, alors?» –

«L'établissement du Reichskommissariat sera différé un certain temps». –

«Et pourquoi les représentants de la SP et du SD n'ont-ils pas été

informés?» – «Je ne saurais vous le dire. J'attends encore des compléments

d'information. Mais vous savez, cette question est du ressort de l'OKHG. L'Oberführer Bierkamp devrait s'adresser directement à eux». Je ressortis

du bureau de von Gilsa avec l'impression qu'il en savait plus qu'il ne le

disait. Je rédigeai un bref rapport et l'adressai à Leetsch et à Bierkamp. En

général, c'était en cela que consistait maintenant mon travail: l'Abwehr me

transmettait en copie les rapports qu'ils voulaient bien, touchant

généralement à l'évolution du problème des partisans; j'y ajoutai des

informations glanées oralement, la plupart du temps aux repas, et faisais

suivre le tout à Vorochilovsk; en échange, je recevais d'autres rapports que

je communiquais à von Gilsa ou à un de ses collègues. Ainsi, les rapports

d'activité de l'Ek 12, dont les bureaux se trouvaient à cinq cents mètres de

l'AOK, devaient d'abord être envoyés à Vorochilovsk, puis, collationnés

avec ceux du Sk 10b (les autres Kommandos œuvraient dans la zone

d'opérations ou la zone arrière de la 17e armée), ils redescendaient

partiellement jusqu'à moi qui les remettais au lc; en même temps, bien

entendu, l'Einsatzkommando maintenait des relations directes avec l'A OK.

Je n'avais pas énormément de travail. J'en profitai: Piatigorsk était une ville

agréable, il y avait beaucoup de choses à voir. En compagnie de Voss,

toujours curieux, j'allai visiter le Musée régional, situé un peu en dessous de

l'hôtel Bristol, en face de la poste et du parc Tsvetnik. Il y avait là de belles

collections, accumulées au cours des décennies par le Kavkazkoe Gornoe

Obchtchestvo, une association de naturalistes amateurs mais enthousiastes:

ils avaient rapporté de leurs expéditions des ballots d'animaux empaillés, de

minerais, de crânes, de plantes, de fleurs séchées; des vieilles tombes et des

idoles païennes en pierre; de touchantes photographies en noir et blanc,

représentant pour la plupart des messieurs élégants, en cravates, faux-cols et

canotiers, perchés sur le flanc abrupt d'un pic; et, me rappelant avec

ravissement le bureau de mon père, un mur entier de grandes boîtes à

papillons contenant des centaines de spécimens, chacun étiqueté avec la

date et le lieu de sa capture, le nom du collecteur, le sexe et le nom

scientifique du papillon. Il en venait de Kislovodsk, de l'Adyghée, de la

Tchétchénie, et jusque du Daghestan et de l'Adjarie; les dates étaient 1923,

1915, 1909. Le soir, nous nous rendions parfois au Teatr Operetty, un autre

bâtiment fantaisiste, décoré de carreaux de céramique rouge frappés de

livres, d'instruments et de guirlandes, et récemment réouvert par la

Wehrmacht; ensuite, nous dînions soit au mess, soit dans un café, soit au

casino, qui n'était autre que l'ancien hôtel-restaurant Restoratsiya où

Petchorine rencontra Marie et où, comme l'indiquait une plaque en russe que Voss me traduisit, Léon Tolstoï fêta son vingt-cinquième anniversaire.

Les Soviétiques en avaient fait un Institut central gouvernemental de

balnéologie; la Wehrmacht avait laissé cette inscription impressionnante au

fronton, en lettres d'or au-dessus des colonnes massives, mais avait rendu le

bâtiment à son usage original, et on pouvait y boire du vin sec de Kakhétie

et y manger des chachliks, et parfois de la venaison. J'y présentai Voss à

Hohenegg et ils passèrent la soirée à commenter les origines des noms de

maladies, en cinq langues. Vers le milieu du mois, une dépêche du groupe

vint éclaircir un peu la situation. Le Führer avait en effet approuvé la mise

sur pied, pour le Kouban-Caucase, d'une administration militaire, sous

l'OKHG A, dirigée par le General der Kavallerie Ernst Köstring.

L'Ostministerium détachait un haut fonctionnaire auprès de cette

administration, mais la création du Reichskommissariat était reportée

indéfiniment. Plus surprenant encore, l'OKH avait ordonné à l'OKHG A de

former des entités territoriales autonomes pour les Cosaques et les différents

peuples montagnards; les kolkhozes seraient dissous, le travail forcé,

interdit: le contre-pied systématique de notre politique en Ukraine. Cela me

semblait trop intelligent pour être vrai. Je dus remonter d'urgence à

Vorochilovsk pour assister à une réunion: le HSSPF voulait discuter des

nouveaux décrets. Tous les chefs des Kommandos étaient présents, avec la

plupart de leurs adjoints. Korsemann paraissait inquiet. «Ce qui est

troublant, c'est que le Führer a pris cette décision début août; mais moi-

même je n'en ai été informé qu'hier. C'est incompréhensible». – «L'OKH

doit s'inquiéter d'une interférence S S», prononça Bierkamp. – «Mais

pourquoi donc? fit plaintivement Korsemann. Notre collaboration est

excellente». – «La S S a passé beaucoup de temps à cultiver de bonnes

relations avec le Reichskommissar désigné. Pour le moment, tout ce travail

est à l'eau». – «À Maïkop, intervint Schultz, le remplaçant de Braune que

l'on surnommait Eisbein-Paule en raison de sa graisse, on dit que la

Wehrmacht gardera le contrôle des installations pétrolières». – «Je vous

ferai aussi remarquer, Herr Brigadeführer, ajouta Bierkamp à l'adresse de

Korsemann, que si ces "autogouvernements locaux" sont promulgués, ils

contrôleront eux-mêmes les fonctions de police dans leur district. De notre

point de vue, c'est inacceptable». La discussion continua sur ce ton un

certain temps; le consensus général semblait que la S S avait été proprement

flouée. On nous renvoya enfin en nous demandant de recueillir le plus

d'informations possible.

À Piatigorsk, je commençais à nouer des relations passables avec certains

officiers du Kommando. Hohenegg était parti, et, hormis les officiers de

l'Abwehr, je ne voyais presque plus que Voss. Le soir, je rencontrai parfois

des officiers S S au casino. Turek bien entendu ne m'adressait pas la parole;

quant au Dr. Müller, depuis que je l'avais entendu expliquer en public qu'il

n'aimait pas le camion à gaz, mais trouvait l'exécution par pelotons

beaucoup plus gemütlich, j'avais décidé que nous ne devions pas avoir

grand-chose à nous dire. Mais parmi les officiers subalternes se trouvaient

des hommes convenables, même s'ils étaient souvent ennuyeux. Un soir,

alors que je buvais un cognac avec Voss, l'Obersturmführer Dr. Kern

s'approcha et je l'invitai à nous rejoindre. Je le présentai à Voss: «Ah, c'est

vous le linguiste de l'A OK», fit Kern. – «Sans doute», répondit Voss avec

amusement. – «Ça tombe bien, dit Kern, je voulais justement vous

soumettre un cas.

 

On m'a dit que vous connaissiez bien les peuples du Caucase». – «Un peu»,

reconnut Voss. – «Le professeur Kern enseigne à Munich, interrompis-je. Il

est spécialiste de l'histoire musulmane». – «C'est un sujet extrêmement

intéressant», approuva Voss. – «Oui, j'ai passé sept ans en Turquie et je m'y

connais un peu», avança Kern. – «Comment avez-vous atterri ici, alors?» –

«Comme tout le monde, j'ai été mobilisé. J'étais déjà membre de la S S et

correspondant du S D, et j'ai fini dans l'Einsatz». – «Je vois. Et votre cas?»

– «C'est une jeune femme qu'on m'a amenée. Rousse, très belle, charmante.

Ses voisines l'ont dénoncée comme juive. Elle m'a montré un passeport

soviétique interne, établi à Derbent, où sa nationalité est inscrite comme

tatka. J'ai vérifié dans nos fichiers: d'après nos experts, les Tats sont

assimilés aux Bergjuden, les Juifs des montagnes. Mais la fille m'a affirmé

que je me trompais et que les Tats étaient un peuple turc. Je l'ai fait parler:

elle avait un dialecte curieux, un peu difficile à comprendre, mais c'était

effectivement du turc. Alors je l'ai laissée partir». – «Vous vous souvenez de

termes ou de tournures qu'elle employait?» Il s'ensuivit toute une

conversation en turc: «Ça ne peut pas être tout à fait ça, disait Voss, vous

êtes sûr?» et ils reprenaient. Enfin Voss déclara: «D'après ce que vous me

dites, ça ressemble en effet plus ou moins au turc véhiculaire parlé au

Caucase avant que les bolcheviques n'imposent l'enseignement du russe. J'ai

lu qu'on s'en servait encore au Daghestan, notamment à Derbent. Mais tous

les peuples là-bas le parlent Vous avez noté son nom?» Kern tira un carnet de sa poche et le feuilleta: «Voilà. Tsokota, Nina Chaulovna». – «Tsokota?

fit Voss en fronçant les sourcils. C'est curieux, ça». – «C'est le nom de son

mari», expliqua Kern. – «Ah, je vois. Et dites-moi, si elle est juive, qu'est-ce

que vous en ferez?» Kern eut l'air étonné: «Eh bien, nous… nous»… Il

hésitait visiblement.

 

Je vins à sa rescousse: «Elle sera transférée ailleurs». – «Je vois», dit Voss.

Il réfléchit un moment puis dit à Kern: «À ma connaissance, les Tats ont

leur propre langue qui est un dialecte iranien et n'a rien à voir avec les

langues caucasiques ou le turc. Il existerait des Tats musulmans; à Derbent,

je ne sais pas, mais je me renseignerai». – «Merci, dit Kern. Vous croyez

que j'aurais dû la garder?» – «Mais non. Je suis sûr que vous avez eu

raison». Kern eut l'air rassuré; il n'avait visiblement pas saisi l'ironie des

dernières paroles de Voss. Nous bavardâmes encore un moment et il prit

congé. Voss le regarda partir avec un air interloqué. «Ils sont un peu

curieux, vos collègues», dit-il enfin. – «Comment cela?» – «Ils posent

parfois des questions déconcertantes». Je haussai les épaules: «Ils font leur

travail». Voss secoua la tête: «Vos méthodes me paraissent un peu

arbitraires. Enfin, ce n'est pas mes affaires». Il semblait mécontent. «Quand

est-ce que nous irons au musée Lermontov?» demandai-je pour changer le

sujet. – «Quand vous voudrez. Dimanche?» – «S'il fait beau, vous

m'emmènerez voir le lieu du duel».

 

Les informations les plus diverses, et parfois les plus contradictoires,

affluaient au sujet de la nouvelle administration militaire. Le General

Köstring installait ses bureaux à Vorochilovsk. C'était un officier déjà âgé,

rappelé de la retraite, mais mes interlocuteurs à l'Abwehr affirmaient qu'il

restait vigoureux, et l'appelaient le Sage Marabout. Il était né à Moscou,

avait mené la mission militaire allemande à Kiev, auprès du Hetman

Skoropadsky en 1918, et avait servi deux fois comme attaché militaire à

notre ambassade à Moscou: il passait donc pour un des meilleurs experts

allemands sur la Russie. L'Oberst von Gilsa m'arrangea un entretien avec le

nouveau représentant de l'Ostministerium auprès de Köstring, un ancien

consul à Tiflis, le Dr. Otto Bräutigam. Avec ses lunettes rondes cerclées, son

col amidonné, et son uniforme marron arborant le Badge d'or du Parti, je le

trouvais un peu raide; il restait distant, presque froid, mais me fit une

meilleure impression que la plupart des Goldfasanen. Von Gilsa m'avait

expliqué qu'il détenait un poste important au département politique du ministère. «Je suis heureux de vous rencontrer, lui dis-je en lui serrant la

main. Peut-être pourrez-vous enfin nous apporter quelques

éclaircissements». – «J'ai rencontré le Brigadeführer Korsemann à

Vorochilovsk et j'ai eu une longue conversation avec lui. L'Einsatzgruppe a

bien été informé?» – «Oh, certainement! Mais si vous avez quelques

minutes, je serai ravi de vous parler, car ces questions m'intéressent

beaucoup». Je menai Bräutigam à mon bureau et lui offris à boire; il refusa

poliment. «L'Ost-ministerium a dû être déçu par la décision de suspendre

l'établissement du Reichskommissariat, j'imagine?» commençai-je. – «Pas

du tout. Au contraire, nous estimons que la décision du Führer est une

occasion unique de corriger la politique désastreuse que nous menons dans

ce pays». – «Comment cela?» – «Vous devez voir que les deux

Reichskommissare actuellement en place ont été nommés sans que le

ministre Rosenberg soit consulté, et que l'Ostministerium n'exerce sur eux

pour ainsi dire aucun contrôle. Ce n'est donc pas notre faute si les Gauleiter

Koch et Lohse n'en font qu'à leur tête; la responsabilité en incombe à ceux

qui les soutiennent. C'est leur politique inconsidérée et aberrante qui vaut au

ministère sa réputation de Chaostministerium». Je souris; mais lui restait

sérieux. «En effet, dis-je, j'ai passé un an en Ukraine, et la politique du

Reichskommissar Koch nous a posé pas mal de problèmes. On peut dire

qu'il a été un très bon recruteur pour le compte des partisans». – «Tout

comme le Gauleiter Sauckel et ses chasseurs d'esclaves. C'est ce que nous

voulons éviter ici. Voyez-vous, si l'on traite les tribus caucasiennes comme

on a traité les Ukrainiens, elle se soulèveront et rejoindront les montagnes.

Alors, nous n'en finirons jamais. Les Russes, au siècle dernier, ont mis

trente ans à soumettre l'imam Chamil. Pourtant les rebelles n'étaient que

quelques milliers; pour les mater, les Russes ont dû déployer jusqu'à trois

cent cinquante mille soldats!» Il marqua une pause et poursuivit: «Le

ministre Rosenberg, ainsi que le département politique du ministère, prêche

depuis le début de la campagne une ligne politique claire: seule une alliance

avec les peuples de l'Est opprimés par les bolcheviques permettra à

l'Allemagne d'écraser définitivement le système Staline. Jusqu'ici, cette

stratégie, cette Ostpolitik si vous voulez, n'a pas reçu d'échos; le Führer a

toujours soutenu ceux qui pensent que l'Allemagne peut accomplir cette

tâche seule, en réprimant les peuples qu'elle devait libérer. Le

Reichskommissar désigné Schickedanz, malgré sa vieille amitié avec le

ministre, semble aussi abonder dans ce sens. Mais des têtes froides au sein de la Wehrmacht, notamment le Generalquartiermeister Wagner, ont voulu

éviter au Caucase une répétition du désastre ukrainien. Leur solution, garder

la région sous contrôle militaire, nous semble bonne, d'autant plus que le

général Wagner a expressément tenu à impliquer les éléments les plus

clairvoyants du ministère, comme le prouve ma présence ici. Pour nous

comme pour la Wehrmacht, c'est une chance unique de démontrer que

l'Ostpolitik est la seule valable; si nous réussissons ici, nous aurons peut-

être la possibilité de réparer les dégâts accomplis en Ukraine et dans

l'Ostland». – «Les enjeux sont donc considérables», commentai-je. – «Oui»

– «Et le Reichskommissar désigné Schickedanz n'a pas été trop vexé de se

retrouver ainsi à l'écart? Lui aussi bénéficie d'appuis». Bräutigam eut un

geste méprisant de la main; ses yeux luisaient derrière les verres de ses

lunettes: «Personne ne lui a demandé son avis. De toute façon, le

Reichskommissar désigné Schickedanz est bien trop occupé à étudier les

esquisses de son futur palais de Tiflis, et à discuter avec ses adjoints du

nombre de portails nécessaires, pour se pencher comme nous autres sur des

détails de gestion». – «Je vois». Je réfléchis un instant: «Encore une

question. Comment dans cet arrangement voyez-vous le rôle de la S S et de

la SP?» – «La Sicherheitspolizei a bien entendu des tâches importantes à

mener. Mais elles devront être coordonnées avec le groupe d'armées et

l'administration militaire afin de ne pas interférer avec les initiatives

positives. En clair, comme je l'ai suggéré au Brigadeführer Korsemann, il

faudra montrer une certaine délicatesse dans les relations avec les minorités

montagnardes et cosaques. Il y a parmi eux, en effet, des éléments qui ont

collaboré avec les communistes, mais par nationalisme plutôt que par

conviction bolchevique, pour défendre les intérêts de leur peuple. Il ne s'agit

pas de les traiter d'office comme des commissaires ou des fonctionnaires

staliniens». – «Et que pensez-vous du problème juif?» Il leva la main: «Ça,

c'est autre chose. Il est clair que la population juive reste l'un des soutiens

principaux du système bolchevique». Il se leva pour prendre congé. «Je

vous remercie d'avoir pris le temps de discuter avec moi», dis-je en lui

serrant la main sur le perron. – «Je vous en prie. Je crois qu'il est très

important que nous gardions de bonnes relations avec la S S autant qu'avec

la Wehrmacht. Mieux vous comprendrez ce que nous voulons faire ic i,

mieux les choses se passeront». – «Vous pouvez être certain que je ferai un

rapport dans ce sens à mes supérieurs». – «Très bien! Voici ma carte. Heil

Hitler!»

Voss jugea cette conversation fort comique lorsque je la lui rapportai. «Il

était temps! Rien de tel que l'insuccès pour aiguiser les esprits». Nous nous

étions retrouvés comme convenu, le dimanche, en fin de matinée, devant la

Feldkommandantur. Une troupe de gamins s'agglutinaient aux barricades,

fascinés par les motocyclettes et un Schwimmwagen amphibie garé là.

«Partisans!» beuglait un territorial qui essayait en vain de les disperser à

coups de badine; à peine chassés d'un côté, ils affluaient de l'autre, et le

réserviste s'essoufflait déjà. Nous gravissions la côte raide de la rue Karl-

Marx, vers le musée, et je finissais-de résumer les propos de Bräutigam.

«Mieux vaut tard que jamais, commenta Voss, mais à mon avis ça ne

marchera pas. Nous avons pris trop de mauvaises habitudes. Cette histoire

d'administration militaire n'est qu'un délai de grâce. Dans six ou dix mois ils

seront bien obligés de passer la main, et alors tous les chacals qu'on tient

encore en laisse vont affluer, les Schickedanz, les Körner, la Sauckel-

Einsatz, et ça va de nouveau être le bordel. Le problème, voyez-vous, c'est

que nous n'avons aucune tradition coloniale. Déjà, avant la Grande Guerre,

nous gérions très mal nos possessions africaines. Et puis après, nous

n'avions plus de possessions du tout, et le peu d'expérience accumulé au

sein des administrations coloniales a été perdu. Vous n'avez qu'à comparer

avec les Anglais: regardez la finesse, le doigté avec lesquels ils gouvernent

et exploitent leur Empire. Ils savent très bien manier le bâton, quand il le

faut, mais ils proposent toujours d'abord des carottes, et reviennent tout de

suite aux carottes après le coup de bâton. Même les Soviétiques, au fond,

ont fait mieux que nous: malgré leur brutalité, ils ont su créer un sentiment

d'identité commune, et leur Empire tient. Les troupes qui nous ont mis en

échec sur le Terek étaient surtout composées de Géorgiens et d'Arméniens.

J'ai parlé avec des prisonniers arméniens: ils se sentent soviétiques et se

battent pour l'URSS, sans complexes. Nous n'avons rien su leur proposer de

mieux». Nous étions arrivés devant la porte verte du musée et je frappai.

Après quelques minutes le portail à véhicules, un peu plus haut, s'entrouvrit,

laissant apercevoir un vieux paysan ridé à casquette, la barbe et les doigts

calleux jaunis par la makhorka. Il échangea quelques paroles avec Voss,

puis tira un peu plus le portail. «Il dit que le musée est fermé, mais que si on

veut, on peut regarder. Quelques officiers allemands vivent ici, dans la

bibliothèque». Le portail s'ouvrait sur une petite cour pavée, entourée de

coquettes bâtisses passées à la chaux; à droite, il y avait un second étage

érigé sur une remise, avec un escalier extérieur, la bibliothèque se trouvait là. Derrière se dressait le Matchouk, omniprésent, massif, des lambeaux de

nuages accrochés au flanc est. Sur la gauche, plus bas, on apercevait un

petit jardin, avec des vignes sur une treille, puis d'autres bâtisses aux toits

couverts de chaume. Voss montait les marches de la bibliothèque. Dedans,

les rayons en bois verni prenaient tellement de place que l'on pouvait à

peine se faufiler. Le vieux nous avait suivis; je lui tendis trois cigarettes; son

visage s'éclaira, mais il resta près de la porte à nous surveiller. Voss

examinait les livres à travers les vitrines mais ne touchait à rien. Mon regard

se fixa sur un petit portrait à l'huile de Lermontov, d'une facture assez fine:

il était représenté en dolman rouge chamarré d'épaulettes et de passements

dorés, les lèvres humides, les yeux étonnamment inquiets, hésitant tout juste

entre la rage, la peur, ou une moquerie sauvage. Dans un autre angle pendait

un portrait gravé, sous lequel je déchiffrai péniblement une inscription en

cyrillique: c'était Martynov, le meurtrier de Lermontov. Voss tentait d'ouvrir

une des étagères, mais elle était fermée. Le vieux lui dit quelque chose et ils

discutèrent un peu. «Le conservateur s'est enfui, traduisit Voss à mon

intention. Une des employées a les clefs, mais elle n'est pas là aujourd'hui.

Dommage, ils ont de belles choses». – «Vous reviendrez». – «Certainement.

Venez, il va nous ouvrir la maison de Lermontov». Nous traversâmes la

cour et le petit jardin pour gagner une des maisons basses. Le vieux

repoussa la porte; dedans, il faisait sombre, mais la lumière versée par

l'ouverture permettait d'y voir. Les murs avaient été blanchis à la chaux, le

mobilier était simple; il y avait de beaux tapis orientaux et des sabres

caucasiens accrochés à des clous. Un divan étroit paraissait très

inconfortable. Voss s'était arrêté devant un bureau qu'il caressait des doigts.

Le vieux lui expliqua encore quelque chose. «Il a écrit Un héros de notre

temps à cette table», traduisit pensivement Voss. – «Ici même?» – «Non, à

Saint-Pétersbourg. Quand le musée a été créé, le gouvernement a fait

envoyer la table ici». Il n'y avait rien d'autre à voir. À l'extérieur, des nuages

voilaient le soleil. Voss remercia le vieux à qui je donnai encore quelques

cigarettes. «Il faudra revenir quand il y aura quelqu'un qui puisse tout

expliquer, dit Voss. Au fait, ajouta-t-il au portail, j'ai oublié de vous dire: le

professeur Oberländer est ic i». – «Oberländer? Mais je le connais. Je l'ai

rencontré à Lemberg, au début de la campagne». – «Tant mieux. J'allais

vous proposer de dîner avec lui». Dans la rue, Voss prit à gauche, vers la

grande allée dallée qui partait de la statue de Lénine. Le chemin montait

toujours, j'avais déjà le souffle court. Au lieu de quitter l'allée vers la Harpe éolienne et la galerie Académique, Voss continua tout droit, le long du

Matchouk, sur une route pavée que je n'avais jamais encore empruntée. Le

ciel s'assombrissait rapidement et je craignais qu'il ne pleuve. Nous

dépassâmes quelques sanatoriums, puis ce fut la fin du bitume et nous

continuâmes sur un large chemin de terre battue. Cet endroit était peu

fréquenté: un paysan assis sur un chariot nous croisa dans un tintement de

harnais, entrecoupé des meuglements de son bœuf et du grincement des

roues mal ajustées; après, la route restait déserte. Un peu plus loin, sur la

gauche, une arche en briques s'ouvrait dans le flanc de la montagne. Nous

nous approchâmes en plissant des yeux pour percer l'obscurité; une grille en

fer forgé, cadenassée, barrait l'accès au boyau. «C'est le Proval, indiqua

Voss. Au fond, il y a une grotte à ciel ouvert, avec une source sulfureuse». –

«Ce n'est pas ici que Petchorine rencontre Véra?» – «Je ne suis pas sûr. Ce

n'est pas plutôt dans la grotte, en dessous de la Harpe éolienne?» – «Il

faudra vérifier». Les nuages passaient juste au-dessus de nos têtes: j'avais

l'impression qu'en levant le bras je pourrais caresser les volutes de vapeur.

On ne voyait plus du tout le ciel et l'atmosphère était devenue feutrée,

silencieuse. Nos pas crissaient sur la terre sablonneuse; le chemin montait

légèrement; et bientôt les nuages nous entourèrent. Nous distinguions à

peine les grands arbres qui bordaient le chemin; l'air semblait étouffé, le

monde avait disparu. Au loin, le cri d'un coucou résonna dans les bois, un

appel inquiet et désolé. Nous marchions en silence. Cela dura longtemps.

Çà et là, j'entrapercevais de grandes masses sombres et indistinctes, des

bâtiments sans doute; puis c'était de nouveau la forêt. Les nuages se

dissipaient, la grisaille brillait d'une lueur trouble et tout à coup ils

s'effilochèrent et se dispersèrent et nous nous retrouvâmes au soleil. Il

n'avait pas plu. À notre droite, au-delà des arbres, se profilaient les formes

déchirées du Beshtau; une autre vingtaine de minutes de marche nous

menèrent jusqu'au monument. «Nous avons fait le grand tour, dit Voss. Par

l'autre côté c'est plus rapide». – «Oui, mais ça en valait la peine». Le

monument, un obélisque blanc dressé au milieu de pelouses mal

entretenues, présentait peu d'intérêt: difficile, devant ce décor

soigneusement aménagé par la piété bourgeoise, d'imaginer les coups de

feu, le sang, les cris rauques, la rage du poète abattu. Des véhicules

allemands étaient garés sur l'aire; en contrebas, devant la forêt, on avait

disposé des tables et des bancs, où mangeaient des soldats. Par acquit de

conscience j'allai examiner le médaillon en bronze et l'inscription sur le monument. «J'ai vu la photo d'un monument temporaire qu'ils ont construit

en 1901, m'informa Voss. Une espèce de demi-rotonde fantaisiste en bois et

en plâtre, avec un buste au sommet, très haut perché. C'était beaucoup plus

drôle». – «Ils ont dû avoir des problèmes de fonds. Si on allait manger?» –

«Oui, ils font de bons chachliks ici». Nous traversâmes l'aire et

descendîmes vers les tables. Deux des véhicules portaient les marques

tactiques de l'Einsatzkommando; je reconnus plusieurs officiers à une des

tables. Kern nous fit un signe de la main et je le lui rendis, mais je n'allai

pas dire bonjour. Il y avait aussi Turek, Boite, Pfeiffer. Je choisis une table

un peu en retrait, près du bois, avec des tabourets grossiers. Un montagnard

en calotte, les joues mal rasées autour de sa moustache fournie, s'approcha:

«Pas de porc, traduisit Voss. Seulement du mouton. Mais il y a de la vodka

et de la kompot». – «C'est parfait». Des éclats de voix nous parvenaient des

autres tables. Il y avait aussi des officiers subalternes de la Wehrmacht et

quelques civils. Turek nous regardait, puis je le vis discuter de manière

animée avec Pfeiffer. Des enfants tsiganes couraient entre les tables. L'un

d'eux vint vers nous: «Khleb, khleb», il chantonnait en tendant une main

noire de crasse. Le montagnard nous avait apporté plusieurs tranches de

pain et je lui en tendis une, qu'il enfourna tout de suite dans sa bouche. Puis

il indiqua le bois: «Sestra, sestra, dyev. Krasivaïa». Il esquissa un geste

obscène. Voss explosa de rire et lui jeta une phrase qui le fit fuir. Il se

dirigea vers les officiers S S et recommença sa mimique. «Vous pensez

qu'ils vont y aller?» demanda Voss. – «Pas devant tout le monde», affirmai-

je. Effectivement, Turek décocha au petit une taloche qui l'envoya bouler

sur l'herbe. Je le vis faire mine de sortir son arme; le gamin détala entre les

arbres. Le montagnard, qui officiait derrière une longue caisse en métal sur

pieds, revint vers nous avec deux brochettes qu'il déposa sur le pain; puis il

nous apporta les boissons et les gobelets. La vodka allait merveilleusement

avec la viande dégoulinant de jus et nous en bûmes chacun plusieurs

mesures, rinçant le tout avec la kompot, un jus de baies marinées. Le soleil

brillait sur l'herbe, les pins élancés, le monument et la pente du Matchouk

derrière tout ça; les nuages avaient définitivement disparu de l'autre côté de

la montagne. Je songeai de nouveau à Lermontov agonisant sur l'herbe à

quelques pas de là, la poitrine crevée, pour une remarque en l'air sur les

vêtements de Martynov. À la différence de son héros Petchorine,

Lermontov avait tiré en l'air; son adversaire, non. À quoi Martynov pouvait-

il songer en regardant le cadavre de son ennemi? Lui-même se voulait poète, et il avait certainement lu Un héros de notre temps; ainsi, il pouvait

savourer les échos amers et les lentes vagues de la légende naissante, il

savait aussi que son nom ne resterait que comme celui de l'assassin de

Lermontov, un second d'Anthès encombrant la littérature russe. Pourtant, il

devait avoir eu d'autres ambitions en se lançant dans la vie; lui aussi, il

aurait voulu faire, et bien faire. Peut-être était-il simplement jaloux du talent

de Lermontov? Peut-être aussi préférait-il qu'on se souvienne de lui pour le

mal qu'il avait fait, plutôt que pas du tout? J'essayai de me remémorer son

portrait mais n'y arrivais déjà plus. Et Lermontov? Sa dernière pensée,

lorsqu'il eut vidé son pistolet en l'air et vit que Martynov, lui, le visait, avait-

elle été amère, désespérée, furieuse, ironique? Ou avait-il simplement

haussé les épaules et regardé la lumière du soleil sur les pins? Comme pour

Pouchkine, on racontait que sa mort avait été un coup monté, un assassinat

commandité; si c'était le cas, il s'y était rendu les yeux ouverts, avec

complaisance, montrant bien là sa différence avec Petchorine. Ce que Blok

a écrit de Pouchkine était sans doute encore plus vrai pour lui: Ce n'est pas

la balle de Dantès qui l'a tué, c'est le manque d'air. Moi aussi, je manquais

d'air, mais le soleil et les chachliks, et la bonté heureuse de Voss,

permettaient de souffler un instant. Nous réglâmes le montagnard en

carbovanets d'occupation et reprîmes le chemin du Matchouk. «Je vous

propose de passer au vieux cimetière, suggéra Voss. Il y a une stèle là où

Lermontov a été enterré». Après le duel, ses amis avaient inhumé le poète

sur place; une année plus tard, cent ans avant notre arrivée à Piatigorsk, sa

grand-mère maternelle était venue chercher ses restes et les avait rapportés

chez elle, près de Penza, pour les enterrer aux côtés de sa mère. J'acceptai

volontiers la proposition de Voss. Deux voitures nous dépassèrent dans une

trombe de poussière: les officiers du Kommando rentraient. Turek

conduisait lui-même le premier véhicule; son regard haineux, que j'aperçus

par la vitre, lui donnait vraiment un air tout à fait juif. Le petit convoi

continua tout droit mais nous prîmes sur la gauche, entamant un long

chemin de traverse qui remontait la côte du Matchouk. Avec le repas, la

vodka, le soleil, je me sentais lourd; puis j'eus des hoquets et quittai le

chemin pour m'enfoncer dans le bois. «Ça va?» demanda Voss lorsque je

revins. Je fis un geste vague et allumai une cigarette. «Ce n'est rien. Un

reste de maladie que j'ai attrapée en Ukraine. Ça revient de temps en

temps». – «Vous devriez consulter un médecin». – «Peut-être. Le Dr.

Hohenegg doit bientôt revenir, je verrai». Voss patienta le temps que je finisse ma cigarette, puis m'emboîta le pas. J'avais chaud et j'ôtai mon calot

et ma vareuse. Au sommet de la butte, le chemin décrivait une grande

boucle d'où l'on avait une belle vue sur la ville et la plaine au-delà. «Si on

continue tout droit, on retombe sur les sanatoriums, dit Voss. Pour le

cimetière, on peut prendre par ces vergers». La côte raide, à l'herbe fanée,

était plantée d'arbres fruitiers; un mulet, attaché par une longe, fouillait le

sol à la recherche de pommes tombées. Nous descendîmes en glissant un

peu, puis coupâmes par un bois assez touffu où nous perdîmes vite le

chemin. Je remis ma vareuse car les branches et les ronces me griffaient les

bras. Enfin, à la suite de Voss, je débouchai sur un petit creux terreux qui

longeait un mur en pierre cimentée.

 

«Ça doit être ça, dit Voss. On va faire le tour». Depuis que les voitures nous

avaient dépassés nous n'avions vu personne, j'avais l'impression de marcher

en rase campagne; mais quelques pas plus loin un jeune garçon, pieds nus et

menant un âne, nous croisa sans un mot. En suivant le mur, on arrivait enfin

sur une petite place, devant une église orthodoxe. Une vieille femme vêtue

de noir, assise sur une caisse, vendait quelques fleurs; d'autres sortaient de

l'église. Au-delà de la grille, les tombes s'éparpillaient sous de hauts arbres

qui plongeaient le cimetière pentu dans l'ombre. Nous suivîmes un chemin

montant, pavé de pierres grossières enfoncées dans le sol, entre des vieilles

tombes perdues dans les herbes sèches, les fougères, les buissons épineux.

Des plaques de lumière tombaient par endroits entre les arbres et dans ces

îlots de soleil de petits papillons noirs et blancs dansaient autour des fleurs

fanées Puis le chemin tournait et les arbres s'entrouvraient pour révéler la

plaine du sud-ouest. Dans un enclos, deux petits arbres avaient été plantés

pour donner de l'ombre à la stèle qui marque l'emplacement de la première

tombe de Lermontov. Les seuls sons étaient le crissement des cigales et le

petit vent bruissant dans les feuilles. Près de la stèle se trouvaient les

tombes des relations de Lermontov, les Chan-Gireï. Je me retournai: au loin,

les longues balki vertes ravinaient la plaine jusqu'aux premiers contreforts

rocheux. Les bosses des volcans ressemblaient à des mottes tombées du

ciel; au loin, je devinais les neiges de l'Elbrous. Je m'assis sur les marches

menant à la stèle, tandis que Voss allait fouiner un peu plus loin, songeant

encore une fois à Lermontov: comme tous les poètes, d'abord ils le tuent,

ensuite ils le vénèrent.

Nous redescendîmes en ville par le Verkhnii rynok où les paysans

achevaient de remballer leurs poules, leurs fruits et leurs légumes invendus

sur des charrettes ou des mulets. Autour se dispersait la foule des vendeurs

de graines de tournesol et des cireurs de bottes; des garçons assis sur de

petits chariots bricolés avec des planches et des roues de poussettes

attendaient encore qu'un soldat attardé leur demande de porter ses paquets.

Au pied de la colline, sur le boulevard Kirov, des rangées de croix fraîches

s'alignaient sur un tertre entouré d'un muret: le joli petit parc où se trouve le

monument à Lermontov avait été transformé en cimetière pour soldats

allemands. Le boulevard, en direction du parc Tsvetnik, passait devant les

ruines de l'ancienne cathédrale orthodoxe, dynamitée en 1936 par le NKVD.

«Avez-vous remarqué, nota Voss en désignant les moignons de pierre, ils

n'ont pas touché à l'église allemande. Nos hommes s'y rendent encore pour

prier». – «Oui, mais ils ont vidé les trois villages de Volksdeutschen des

alentours. Le tsar les avait invités à s'installer ic i en 1830. On les a tous

envoyés en Sibérie l'année dernière». Mais Voss songeait encore à son

église luthérienne. «Vous saviez qu'elle a été construite par un soldat? Un

certain Kempfer, qui s'est battu contre les Tcherkesses sous Evdokimov, et

qui s'est installé ici». Au parc, juste après la grille d'entrée, se dressait une

galerie en bois à deux étages, avec des tourelles aux coupoles futuristes et

un porche qui faisait le tour de l'étage supérieur. Il y avait là quelques tables

où l'on servait, pour ceux qui pouvaient payer, du café turc et des sucreries.

Voss choisit une place du côté de l'allée principale du parc, au-dessus des

groupes de vieillards mal rasés, acariâtres, ronchons, qui venaient le soir

occuper les bancs pour jouer aux échecs. Je commandai du café et du

cognac; on nous apporta aussi des petits gâteaux au citron; le cognac

provenait du Daghestan et semblait encore plus sucré que l'arménien, mais

cela allait bien avec les gâteaux et ma bonne humeur. «Comment vont vos

travaux?» demandai-je à Voss. Il rit: «Je n'ai toujours pas trouvé de locuteur

oubykh; mais je fais des progrès considérables en kabarde. Ce que j'attends

vraiment, c'est qu'on prenne Ordjonikidze». – «Pourquoi cela?» – «Ah, je

vous ai déjà expliqué que les langues caucasiques ne sont que ma sous-

spécialité. Ce qui m'intéresse vraiment, ce sont les langues dites

indogermaniques, et plus particulièrement les langues d'origine iranienne.

Or l'ossète est une langue iranienne particulièrement fascinante». – «En

quoi?» – «Vous voyez la situation géographique de l'Ossétie: alors que tous

les autres locuteurs non caucasiques occupent le pourtour ou les contreforts du Caucase, eux coupent le massif en deux, juste au niveau de la passe la

plus accessible, celle du Darial où les Russes ont construit leur Voennaïa

doroga de Tiflis à Ordjonikidze, l'ancienne Vladikavkaz. Bien que ces gens

aient adopté les vêtements et les coutumes de leurs voisins montagnards,

c'est évidemment un mouvement d'invasion tardif. On est fondé à penser

que ces Ossètes ou Osses descendent des Alains et donc des Scythes; si c'est

exact, leur langue constituerait une trace archéologique vivante de la langue

scythe. Il y a autre chose encore: Dumézil a édité en 1930 un recueil de

légendes ossètes portant sur un peuple fabuleux, demi-divin, qu'ils

nomment les Nartes. Or Dumézil postule aussi une connexion entre ces

légendes et la religion scythe telle qu'elle est rapportée par Hérodote. Les

chercheurs russes travaillent sur ce sujet depuis la fin du siècle dernier; la

bibliothèque et les instituts d'Ordjonikidze doivent être pleins à craquer de

matériaux extraordinaires, inaccessibles en Europe. J'espère simplement

qu'on ne brûlera pas tout durant l'assaut» – «En somme, si je vous ai bien

compris, ces Ossètes seraient un Urvolk, un des peuples aryens originels». –

«Originel, c'est un mot dont on use et mésuse beaucoup. Disons que leur

langue a un caractère archaïque très intéressant du point de vue de la

science». – «Que voulez-vous dire au sujet de la notion d'originel?» Il

haussa les épaules: «Originel, c'est plus un phantasme, une prétention

psychologique ou politique qu'un concept scientifique. Prenez l'allemand,

par exemple: durant des siècles, avant même Martin Luther, on a prétendu

que c'était une langue originelle sous prétexte qu'elle n'avait pas recours à

des radicaux d'origine étrangère, à la différence des langues latines,

auxquelles on la comparait. Certains théologiens, dans leur délire, sont

même allés jusqu'à prétendre que l'allemand aurait été la langue d'Adam et

Eve, et que l'hébreu en aurait dérivé plus tard. Mais c'est une prétention

complètement illusoire puisque même si les radicaux sont "autochtones" -en

fait, tous dérivés directement des langues des nomades indo-européens -

notre grammaire, elle, est entièrement structurée par le latin. Notre

imaginaire culturel, néanmoins, a été très fortement marqué par ces idées,

par cette particularité qu'a l'allemand par rapport aux autres langues

européennes d'autogénérer en quelque sorte son vocabulaire. C'est un fait

que n'importe quel enfant allemand de huit ans connaît tous les radicaux de

notre langue et peut décomposer et comprendre n'importe quel mot, même

les plus savants, ce qui n'est pas le cas d'un enfant français, par exemple, qui

va mettre très longtemps à apprendre les mots "difficiles" dérivés du grec ou du latin. Cela mène d'ailleurs très loin dans l'idée que nous nous faisons

de nous-mêmes: le Deutschland est le seul pays d'Europe qui ne se désigne

pas géographiquement, qui ne porte pas le nom d'un lieu ou d'un peuple

comme les Angles ou les Francs, c'est le pays du "peuple en soi"; deutsch

est une forme adjectivale du vieil allemand Tuits, "peuple". C'est bien pour

ça qu'aucun de nos voisins ne nous appelle de la même façon: Allemands,

Germans, Duits, Tedeschi en italien qui dérive aussi de Tuits, ou Niemtsy

ici en Russie, ce qui justement veut dire "les Muets", ceux qui ne savent pas

parler, tout comme Barbaros en grec. Et toute notre idéologie raciale et

völkisch actuelle, d'une certaine manière, s'est érigée sur ces très anciennes

prétentions allemandes. Qui, j'ajoute, ne nous sont pas uniques: Goropius

Becanus, un auteur flamand, soutenait en 1569 la même chose à propos du

néerlandais, qu'il comparait à ce qu'il appelait les langues originelles du

Caucase, vagin des peuples». Il rit gaiement. J'aurais souhaité poursuivre la

discussion, notamment au sujet des théories raciales, mais déjà il se levait:

«Je dois y aller. Voulez-vous dîner avec Oberländer, s'il est libre?» –

«Volontiers». – «On se retrouve au casino? Vers huit heures». Il dévala les

marches. Je me rassis et contemplai les vieux qui jouaient aux échecs.

L'automne avançait: le soleil passait déjà derrière le Matchouk, teintant la

crête de rose et amenant, plus bas sur le boulevard, des reflets orangés entre

les arbres, jusque sur les vitres et le crépi gris des façades.

 

Vers sept heures et demie je descendis au casino. Voss n'était pas encore

arrivé et je commandai un cognac, que je portai dans une alcôve un peu en

retrait. Quelques minutes plus tard Kern entra, examina la salle, et se

dirigea vers moi. «Herr Hauptsturmführer! Je vous cherchais». Il ôta son

calot et s'assit en regardant autour de lui; il avait l'air embarrassé, nerveux.

«Herr Hauptsturmführer. Je voulais vous faire part de quelque chose qui

vous concerne, je pense». – «Oui?» Il hésita: «On… Vous êtes souvent en

compagnie de ce Leutnant de la Wehrmacht. Cela… comment dire? Cela

donne lieu à des rumeurs». – «Quel genre de rumeurs?» – «Des rumeurs…

disons des rumeurs dangereuses. Le genre de rumeur qui mène droit au

camp de concentration». – «Je vois». Je restai de marbre. «Et ce genre de

rumeur serait-il par hasard propagé par un certain genre de personne?» Il

pâlit: «Je ne veux pas en dire plus. Je trouve ça bas, honteux. Je voulais

juste vous prévenir afin que vous puissiez… puissiez faire en sorte que cela

n'aille pas plus loin». Je me levai et lui tendis la main: «Merci pour cette information, Obersturmführer. Mais ceux qui font lâchement courir des

bruits sordides plutôt que de s'adresser à quelqu'un en face, je les méprise et

je les ignore». Il me serra la main: «Je comprends tout à fait votre réaction.

Mais faites attention quand même». Je me rassis, saisi de rage: voilà à quel

jeu ils voulaient jouer! De surcroît, ils se trompaient entièrement. Je l'ai déjà

dit: je ne me lie jamais avec mes amants; l'amitié, c'est autre chose,

entièrement. J'aimais en ce monde une seule personne, et même si je ne la

voyais jamais, cela me suffisait. Or cela, des ordures bornées comme ce

Turek et ses amis ne pourraient jamais le comprendre. Je résolus de me

venger; je ne savais pas encore comment, mais l'occasion se présenterait.

Kern était un homme honnête, il avait bien fait de me prévenir: cela me

donnerait le temps de réfléchir. Voss arriva peu après en compagnie

d'Oberländer. J'étais toujours plongé dans mes pensées. «Bonsoir,

professeur, fis-je en serrant la main d'Oberländer. Cela fait longtemps». –

«Oui, oui, il s'en est passé des choses, depuis Lemberg. Et cet autre jeune

officier, qui vous accompagnait?» – «Le Hauptsturmführer Hauser? Il doit

toujours être avec le groupe C. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis un

moment». Je les suivis au restaurant et laissai Voss commander. On nous

apporta du vin de Kakhétie. Oberländer paraissait fatigué. «J'ai entendu dire

que vous commandez une nouvelle unité spéciale?» lui demandai-je. –

«Oui, le Kommando "Bergmann". Tous mes hommes sont des montagnards

caucasiens». – «De quelle nationalité?» demanda Voss avec curiosité. –

«Oh, il y a de tout. Des Karatchaïs et des Circassiens, bien sûr, mais on a

aussi des Ingouches, des Avars, des Laks qu'on a recrutés dans les Stalag.

J'ai même un Svan».

 

– «Magnifique! J'aimerais bien lui parler». – «Vous devrez aller à Mozdok,

alors. Ils sont engagés là-bas dans des opérations antipartisans».

 

– «Vous n'avez pas d'Oubykhs, par hasard?» lui demandai-je

malicieusement. Voss fut pris de rire. «Des Oubykhs? Non, je ne pense pas.

Qu'est-ce que c'est?» Voss s'étouffait pour retenir son rire et Oberländer le

regardait, perplexe. Je fis un effort pour maintenir mon sérieux et répondis:

«C'est une marotte du Dr. Voss. Il pense que la Wehrmacht devrait

absolument mener une politique pro-oubykh, pour rétablir la balance

naturelle du pouvoir entre les peuples du Caucase». Voss, qui essayait de

boire du vin, faillit recracher ce qu'il avait avalé. J'avais aussi du mal à me

retenir. Oberländer ne comprenait toujours pas et commençait à s'énerver: «Je ne vois pas de quoi vous parlez», fit-il sèchement. Je tentai une

explication: «C'est un peuple caucasien déporté par les Russes. En Turquie.

Autrefois, ils dominaient toute une partie de cette région». – «C'étaient des

musulmans?» – «Oui, bien sûr». – «Dans ce cas, un soutien à ces Oubykhs

entrerait tout à fait dans le cadre de notre Ostpolitik». Voss, rouge, se leva,

marmonna une excuse et fila vers les toilettes. Oberländer était interloqué:

«Qu'est-ce qu'il a?» Je tapotai mon ventre. «Ah, je vois, dit-il. C'est fréquent

ici. Où en étais-je?» – «Notre politique promusulmane». – «Oui. Bien

entendu, c'est une politique allemande traditionnelle. Ce que nous voulons

accomplir ici n'est en sorte qu'une continuation de la politique panislamique

de Ludendorff. En respectant les réalisations culturelles et sociales de

l'islam, nous nous faisons des alliés utiles. De plus, nous ménageons ainsi la

Turquie, qui reste quand même importante, surtout si nous voulons

contourner le Caucase pour prendre les Anglais à revers en Syrie et en

Egypte». Voss revenait; il semblait calmé. «Si je vous comprends bien, dis-

je, l'idée serait d'unir les peuples du Caucase et en particulier les peuples

turcophones en un gigantesque mouvement islamique antibolchevique».

-»C'est une option, mais elle n'est pas encore acceptée en haut lieu. Certains

s'inquiètent d'un renouveau pan-touranien qui pourrait donner trop de

puissance à la Turquie, au niveau régional, et empiéter sur nos conquêtes.

Le ministre Rosenberg, lui, penche pour un axe Berlin-Tiflis. Mais ça c'est

l'influence de ce Nikouradze». – «Et vous, qu'en pensez-vous?» – «Pour le

moment, je rédige un article sur l'Allemagne et le Caucase. Vous savez

peut-être qu'après la dissolution du "Nachtigall", j'ai travaillé comme

Abwehroffizier auprès du Reichskommissar Koch, qui est un vieil ami de

Königsberg. Mais il n'est presque jamais en Ukraine et ses subordonnés,

notamment Dargel, ont mené une politique irresponsable. C'est pour ça que

je suis parti. Dans mon article, j'essaye de démontrer que dans les territoires

conquis nous avons besoin de la coopération des populations locales pour

éviter des pertes trop lourdes durant l'invasion et l'occupation. Une politique

promusulmane ou protouranienne devrait entrer dans ce cadre. Bien

entendu, une puissance et une seule doit avoir le dernier mot». – «Je pensais

qu'un des objectifs de notre avancée dans le Caucase était de convaincre la

Turquie d'entrer en guerre à nos côtés?» – «Bien sûr. Et si nous parvenons

Continuer : partie 13 sur 15