Les bienveillantes
TOCCATA Pour les morts
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.
nouveau Saurer; le camion était resté bloqué à Kiev, et il en attendait la
livraison avec impatience. L'idée même de la chose me faisait froid dans le
dos, et j'espérais bien être parti avant qu'il ne le reçoive. Je continuais à
souffrir de haut-le-cœur brutaux, accompagnés parfois de remontées de gaz
douloureuses et exténuantes; mais je gardais cela pour moi. Mes rêves
aussi, je n'en parlais à personne. Presque chaque nuit maintenant, je montais
dans un métro, chaque fois différent mais toujours comme excentré, décalé,
imprévisible, et qui m'habitait d'une circulation permanente de trains qui
vont et viennent, d'escaliers mécaniques ou d'ascenseurs qui montent et
descendent d'un niveau à l'autre, de portes qui s'ouvrent et se ferment à
contre-temps, de signaux passant du vert au rouge sans que les trains
s'arrêtent, de lignes se croisant sans aiguillage, et de terminus où les
passagers attendent en vain, un réseau détraqué, bruyant, immense,
interminable, traversé par un trafic incessant et insensé. Dans ma jeunesse
j'adorais le métro; je l'avais découvert à dix-sept ans lorsque j'étais monté à
Paris, et à la moindre occasion je le prenais simplement pour le plaisir du
mouvement, de regarder les gens, les stations qui défilent. La CMP venait,
l'année précédente, de reprendre le nord-sud, et pour le prix d'un ticket je
pouvais traverser la ville de part en part. Bientôt je connaissais mieux la géographie souterraine de Paris que sa surface. Avec d'autres internes de ma
prépa, je sortais la nuit grâce à un double de clef que les étudiants se
passaient de génération à génération et, armés de petites lampes de poche,
nous attendions sur un quai la dernière rame pour ensuite nous glisser dans
les tunnels et marcher sur les voies de station à station. Nous avions vite
découvert de nombreuses galeries et puits d'accès fermés au public, ce qui
ne laissait pas d'être utile lorsque des cheminots, dérangés dans leur travail
nocturne, tentaient de nous pourchasser. Cette activité souterraine laisse
toujours dans mon souvenir la trace d'une forte émotion, faite d'un
sentiment amical de sécurité et de chaleur, avec sans doute une lointaine
couleur erotique, aussi. À cette époque déjà, les métros peuplaient mes
rêves, mais maintenant, ils véhiculaient une angoisse translucide et
acidulée, je ne pouvais jamais arriver là où je devais, je manquais mes
correspondances, les portes des wagons me claquaient au nez, je voyageais
sans billet, dans la peur des contrôleurs, et je me réveillais souvent envahi
d'une panique froide, abrupte, qui me laissait comme débordé.
Enfin les premières gelées saisirent les routes et je pus partir. Le froid était
tombé d'un coup, en une nuit; au matin, joyeuses, la vapeur des haleines, les
fenêtres blanches de givre. Avant le départ, j'enfilai tous mes pull-overs;
Hanika avait réussi à me dénicher une chapka en loutre pour quelques
reichsmarks; à Kharkov, il faudrait vite trouver des vêtements chauds. Sur
la route, le ciel était pur, bleu, des nuées de passereaux tournoyaient devant
les bois; près des villages, les paysans fauchaient les joncs des étangs gelés
pour recouvrir leurs isbas. La route elle-même restait périlleuse: le gel, par
endroits, avait figé les crêtes chaotiques de la fange, soulevées par le
passage des blindés et des camions, et ces arêtes durcies faisaient déraper
les véhicules, déchiraient les pneus, parfois même causaient des
renversements lorsqu'un chauffeur avait mal pris l'angle et perdait le
contrôle de sa machine. Ailleurs, en dessous d'une fine croûte qui se brisait
sous les roues, la boue restait visqueuse, traître. Tout autour s'étalaient la
steppe vide, les champs moissonnés, quelques forêts. Il y a environ cent
vingt kilomètres de Poltava à Kharkov: le voyage demanda une journée. On
entrait dans la ville par des faubourgs dévastés aux murs calcinés,
chamboulés, renversés, parmi lesquels, hâtivement déblayées, s'entassaient
en de petites meules les carcasses tordues et brûlées du matériel de guerre
gaspillé pour la vaine défense de la ville. Le Vorkommando s'était installé dans l'hôtel International, qui bordait une immense place centrale dominée,
au fond, par l'entassement constructiviste du Dom Gosprom, des bâtiments
cubiques, disposés en arc de cercle, avec deux hautes arches carrées et une
paire de gratte-ciel, étonnante construction pour cette large ville paresseuse
avec ses maisons en bois et ses vieilles églises tsaristes. La Maison du Plan,
incendiée au cours des combats, dressait ses façades massives et ses
étagements de fenêtres éventrées juste à côté, sur la gauche; au centre de la
place, un imposant Lénine en bronze tournait le dos aux deux blocs, et,
indifférent aux véhicules et aux blindés allemands rangés à ses pieds,
invitait d'un geste large les passants à lui. Dans l'hôtel la confusion régnait;
la plupart des chambres avaient les vitres brisées, il s'y engouffrait un froid
amer. Je réquisitionnai une petite suite à peu près habitable, laissai Hanika
se débrouiller avec les fenêtres et le chauffage, et redescendis trouver
Callsen. «Les combats pour la ville ont été intenses, me résuma-t-il, il y a
eu beaucoup de destructions, vous l'avez bien vu; il sera difficile de trouver
à loger le Sonderkommando en entier». Le Vorkommando avait néanmoins
commencé son travail de S P et interrogeait des suspects; on avait en outre,
sur demande de la 6e armée, arrêté de nombreux otages afin de prévenir des
sabotages comme à Kiev. Callsen avait développé son analyse politique:
«La population de la ville est en majorité russe, les problèmes délicats liés
aux relations avec les Ukrainiens se poseront moins ici. Il y a aussi une
importante population juive, bien que beaucoup aient fui avec les
bolcheviques». Blobel lui avait donné l'ordre de convoquer les meneurs
juifs et de les fusiller: «Pour les autres, on verra plus tard». Dans la
chambre, Hanika avait réussi à boucher les fenêtres avec du carton et des
bâches, et il avait trouvé quelques bougies pour l'éclairage; mais les pièces
restaient glaciales. Durant un long moment, assis sur le divan tandis qu'il
faisait chauffer du thé, je me laissai occuper par une fantaisie: prétextant le
froid, je l'invitais à dormir avec moi, pour la chaleur mutuelle, puis
lentement, au cours de la nuit, je lui passais la main sous la tunique,
embrassais ses jeunes lèvres, et fouillais dans son pantalon pour en extraire
sa verge raidie. Séduire un subordonné, même consentant, voilà qui était
hors de question; mais cela faisait bien longtemps que je n'avais plus songé
à de telles choses, et je ne cherchai pas à résister à la douceur de ces images.
Je regardais sa nuque et me demandais s'il avait jamais connu une fille. Il
était vraiment très jeune, mais même avant son âge, au pensionnat, nous
faisions déjà, entre garçons, tout ce qu'on peut faire, et les garçons plus âgés, qui devaient alors avoir eu l'âge que Hanika avait maintenant, savaient
se trouver des filles, au village voisin, ravies d'être culbutées. Ma pensée
maintenant glissait: à la place de sa frêle nuque venaient se dessiner des
nuques autrement puissantes, celles d'hommes que j'avais connus ou même
simplement aperçus, et je considérais ces nuques avec le regard d'une
femme, comprenant soudainement avec une netteté effrayante que les
hommes ne contrôlent rien, ne dominent rien, qu'ils sont tous des enfants et
même des jouets, mis là pour le plaisir des femmes, un plaisir insatiable et
d'autant plus souverain que les hommes croient contrôler les choses, croient
dominer les femmes, alors qu'en réalité les femmes les absorbent, ruinent
leur domination et dissolvent leur contrôle, pour en fin de compte prendre
d'eux bien plus qu'ils ne veulent donner. Les hommes croient en toute
honnêteté que les femmes sont vulnérables, et que cette vulnérabilité, il faut
soit en profiter, soit la protéger, tandis que les femmes se rient, avec
tolérance et amour ou bien avec mépris, de la vulnérabilité infantile et
infinie des hommes, de leur fragilité, cette friabilité si proche de la perte de
contrôle permanente, cet effondrement perpétuellement menaçant, cette
vacuité incarnée dans une si forte chair. C'est bien pour cela, sans aucun
doute, que les femmes tuent si rarement. Elles souffrent bien plus, mais
elles auront toujours le dernier mot. Je buvais mon thé.
Hanika avait fait mon lit avec toutes les couvertures qu'il avait pu trouver;
j'en pris deux et les lui laissai sur le divan de la première pièce, où il
dormirait. Je fermai la porte et me masturbai rapidement, puis m'endormis
sur-le-champ, les mains et le ventre maculés de sperme. Pour une raison ou
une autre, peut-être pour rester proche de von Reichenau, qui y avait son
QG, Blobel choisit de demeurer à Poltava, et nous attendîmes le
Kommandostab plus d'un mois. Le Vorkommando ne restait pas inactif.
Comme à Kiev, j'entrepris de monter des réseaux d'informateurs; c'était
d'autant plus nécessaire vu la population bigarrée, pleine d'immigrés de
toute l'URSS, parmi lesquels se cachaient certainement de nombreux
espions et saboteurs; en outre, nous n'avions pu trouver aucune liste, aucun
fichier du NKVD: avant de se replier ils avaient effectué un nettoyage
méthodique de leurs archives, rien ne nous était resté pour nous faciliter la
tâche. Travailler dans l'hôtel devenait assez pénible: tandis qu'on cherchait à
taper un rapport ou discuter avec un collaborateur local, de la chambre
voisine s'élevaient les cris d'un homme que l'on interrogeait, cela m'accablait. Un soir on nous servit du vin rouge à dîner: le repas à peine
fini, tout remontait déjà. Cela ne m'était jamais encore arrivé avec une telle
violence, et je commençais à m'inquiéter: avant la guerre, je ne vomissais
jamais, depuis mon enfance je n'avais presque jamais vomi, et je me
demandais à quoi cela pouvait bien correspondre. Hanika, qui avait entendu
mes renvois à travers la porte de la salle de bains, avança que peut-être la
nourriture était mauvaise, ou bien que je souffrais d'une grippe intestinale:
je secouai la tête, ce n'était pas ça, j'en étais certain, car cela avait
commencé exactement comme les haut-le-cœur, par une toux et un
sentiment de lourdeur ou bien de quelque chose de bloqué, seulement c'était
allé plus loin et tout était revenu d'un coup, la nourriture à peine digérée
mêlée au vin, une bouillie rouge, effrayante. Enfin Kuno Callsen obtint de
l'Ortskommandantur la permission d'installer le Sonderkommando dans les
locaux du NKVD, sur la Sov-narkomovskaïa, la rue des commissariats du
peuple soviétiques. Ce grand immeuble en forme de L date du début du
siècle, et l'entrée principale se trouve dans une petite rue perpendiculaire,
bordée d'arbres dénudés par l'hiver; une plaque en russe à l'angle indique
que lors de la guerre civile, en mai et juin 1920, le célèbre Dzerjinski y
avait son siège. Les officiers logeaient toujours à l'hôtel; Hanika nous avait
déniché un poêle; malheureusement, il l'avait installé dans le petit salon où
il dormait et, si je laissais la porte ouverte, ses atroces grincements de dents
venaient ruiner mon sommeil. Je lui demandai de bien chauffer les deux
pièces durant la journée, pour que je puisse en me couchant fermer la porte;
mais à l'aube le froid me réveillait, et je finissais par dormir habillé, avec un
bonnet en laine, jusqu'à ce que Hanika me trouvât des couettes que
j'entassais pour dormir nu, comme j'en avais l'habitude. Je continuais de
vomir presque tous les soirs ou au moins un soir sur deux, tout de suite à la
fin des repas, et une fois même avant d'avoir fini, je venais de boire une
bière froide avec ma côtelette de porc, et cela remonta si vite que le liquide
était encore frais, une sensation hideuse. Je parvenais toujours à vomir
proprement, dans un W-C ou un lavabo, sans trop me faire remarquer, mais
ça restait épuisant: les immenses haut-le-cœur qui précédaient la remontée
des aliments me laissaient vidé, drainé de toute énergie pour de longs
moments. Au moins la nourriture revenait-elle si rapidement qu'elle n'était
pas encore acide, la digestion avait à peine débuté et cela n'avait aucun
goût, il me suffisait de me rincer la bouche pour me sentir mieux.
Les spécialistes de la Wehrmacht avaient méticuleusement fouillé tous les
bâtiments publics, à la recherche d'explosifs et de mines, et avaient
désamorcé quelques engins; malgré cela, quelques jours après la première
chute de neige, la Maison de l'Armée rouge explosa, tuant le commandant
de la 60e division, son chef d'état-major, son Ïa, et trois commis, que l'on
retrouva horriblement mutilés. Le même jour il y eut quatre autres
explosions; les militaires étaient furieux. L'ingénieur en chef de la 6e armée,
l'Oberst Selle, donna l'ordre de placer des Juifs dans tous les grands
bâtiments pour prévenir de nouvelles explosions. Von Reichenau, lui,
voulait des représailles. Le Vorkommando ne fut pas mêlé à cela: la
Wehrmacht s'en chargea. L'Ortskommandant fit pendre des otages à tous les
balcons de la ville. Derrière nos bureaux, deux rues, la Tchernychevski et la
Girchman, s'entremêlaient pour former une étendue irrégulière, comme une
vague place entre des petits immeubles semés là sans aucun plan. Plusieurs
de ces demeures, de périodes et de couleurs différentes, s'ouvraient à la rue
par un angle tronqué, leur élégante porte d'entrée coiffée d'un petit balcon;
bientôt, à chaque rambarde, un ou plusieurs hommes pendaient comme des
sacs. Sur une maison de maître d'avant la dernière guerre, vert pâle et à trois
étages, deux atlantes musclés, flanquant la porte, soutenaient le balcon de
leurs bras blancs, repliés derrière leurs têtes: lorsque je passai, un corps
tressaillait encore entre ces cariatides impassibles. Chaque pendu arborait
autour du cou une pancarte en russe. Pour me rendre au bureau, j'aimais
marcher, soit sous les tilleuls et les peupliers nus de la longue rue Karl-
Liebknecht, soit en coupant par le vaste jardin des Syndicats avec son
monument à Chevtchenko; il ne s'agissait que de quelques centaines de
mètres, et le jour les rues étaient sûres. Dans la rue Liebknecht aussi on
pendait des gens. Sous un balcon, une foule s'était attroupée. Plusieurs
Feldgendarmes étaient sortis par la porte-fenêtre et attachaient solidement
six cordes avec des nœuds coulants. Puis ils rentrèrent dans la pièce sombre.
Au bout d'un moment ils réapparurent, portant un homme aux bras et aux
jambes liés, la tête couverte d'une cagoule. Un Feldgendarme lui passa un
nœud coulant autour du cou, puis l'écriteau, puis lui retira la cagoule. Un
instant, je vis les yeux exorbités de l'homme, des yeux de cheval emballé;
puis, comme saisi de fatigue, il les ferma. Deux des Feldgendarmes le
soulevèrent et le firent lentement glisser du balcon. Ses muscles ligotés
furent pris de grands soubresauts, puis se calmèrent, il balançait
tranquillement, la nuque brisée net, tandis que les Feldgendarmes pendaient le suivant. Les gens regardèrent jusqu'au bout, je regardai aussi, empli d'une
fascination mauvaise. Je scrutais avidement les visages des pendus, des
condamnés avant qu'on ne les passe par-dessus la rambarde: ces visages, ces
yeux effrayés ou effroyablement résignés, ne me disaient rien. Plusieurs des
morts avaient la langue qui dépassait, grotesque, des flots de salive
coulaient de leur bouche sur le trottoir, certains des spectateurs riaient.
L'angoisse m'envahissait comme une vaste marée, le bruit des gouttes de
salive m'horripilait. Jeune encore, j'avais vu un pendu. Cela c'était passé
dans l'affreux pensionnat où l'on m'avait enfermé; j'y souffrais, mais je
n'étais pas le seul. Un soir, après le dîner, il y avait une prière spéciale, je ne
me souviens plus pour quoi, et je m'étais fait dispenser, prétextant mes
origines luthériennes (c'était un collège catholique); ainsi, je pus retourner à
ma chambre. Chaque chambrée était organisée par classes et comptait
environ quinze lits doubles. En montant, je passai par la chambre voisine,
où couchaient les premières (j'étais en seconde, je devais avoir quinze ans);
il y avait là deux garçons, qui avaient eux aussi échappé à la messe: Albert,
avec qui j'étais plus ou moins lié, et Jean R., un garçon étrange, peu aimé,
mais qui faisait peur aux autres élèves avec ses crises violentes et
désordonnées. Je bavardai avec eux quelques minutes avant de regagner ma
chambre où je me couchai pour lire, un roman de E.R. Burroughs, lecture
évidemment interdite comme tout dans cette prison. J'achevais un second
chapitre lorsque soudain j'entendis la voix d'Albert, un hurlement dément:
«Au secours! Au secours! À moi!» Je bondis de mon lit, le cœur battant,
puis une pensée me retint: et si Jean R. était en train de tuer Albert? Albert
criait toujours. Alors je me forçai à aller voir; terrifié, prêt à m'enfuir,
j'avançai vers la porte et la poussai. Jean R. pendait à une poutre, un ruban
rouge autour du cou, le visage déjà bleu; Albert, hurlant, le tenait par les
jambes et tentait de le soulever. Je filai de la chambrée et dévalai les
escaliers, criant à mon tour, à travers le préau, vers la chapelle. Plusieurs
professeurs sortirent, hésitèrent, puis se mirent à courir vers moi, suivis
d'une foule d'élèves. Je les menai à la chambre où tout le monde voulut
entrer; dès qu'ils comprirent, deux professeurs bloquèrent la porte, faisant
reculer les élèves dans le couloir, mais j'étais déjà entré, je vis tout. Deux ou
trois des professeurs soutenaient Jean R. tandis qu'un autre s'escrimait
furieusement pour couper le gros ruban avec un canif ou une clef. Enfin
Jean R. tomba comme un arbre abattu, entraînant les professeurs au sol avec
lui. Albert, recroquevillé dans un coin, sanglotait, les mains crispées devant son visage. Le père Labourie, mon professeur de grec, tentait d'ouvrir la
mâchoire de Jean R., il s'y prenait à deux mains pour écarter les dents, de
toutes ses forces, mais sans succès. Je me souviens distinctement du bleu
profond et luisant du visage de Jean R., et de ses lèvres violettes, couvertes
d'écume blanche. Puis l'on me fit sortir. Cette nuit-là, je la passai à
l'infirmerie, on voulait m'isoler des autres garçons, je suppose; je ne sais pas
où ils mirent Albert. Un peu plus tard, on m'envoya le père Labourie, un
homme doux et patient, qualités rares dans cet établissement. Il n'était pas
comme les autres prêtres et j'aimais discuter avec lui. Le lendemain matin,
tous les élèves furent réunis à la chapelle pour un long sermon sur
l'abomination du suicide, Jean R., nous informa-t-on, avait survécu; et il
fallut prier pour le salut de son âme de pêcheur. Nous ne le revîmes jamais.
Comme tous les élèves étaient assez secoués, les bons pères décidèrent
d'organiser une longue randonnée dans les bois.
«C'est idiot», dis-je à Albert lorsque je le rencontrai dans la cour. Il semblait
fermé, tendu. Le père Labourie s'approcha de moi et dit doucement: «Viens,
viens avec nous. Même si ça t'est égal, ça fera du bien aux autres». Je
haussai les épaules et rejoignis le groupe. Ils nous firent marcher plusieurs
heures; et il est vrai que le soir, tout le monde était calme. On me laissa
retourner à ma chambrée, où je fus assailli par les autres garçons. Durant la
marche, Albert m'avait raconté que Jean R. était monté sur son lit, et, après
avoir placé le nœud coulant autour de son cou, avait appelé: «Dis, Albert,
regarde», puis s'était lancé. Au-dessus du trottoir de Kharkov, les pendus
oscillaient lentement. Il y avait là, je le savais, des Juifs, des Russes, des
Tsiganes. Tous ces pendus mornes et empaquetés me faisaient songer à des
chrysalides somnolentes, attendant patiemment la métamorphose. Mais il y
avait toujours quelque chose que je ne saisissais pas. Je commençais enfin à
entrevoir que, quel que soit le nombre de morts que je verrais, ou bien de
gens à l'instant de leur mort, je ne parviendrais jamais à saisir la mort, ce
moment-là, précisément en lui-même. C'était de deux choses l'une: ou l'on
est mort, et alors il n'y a de toute façon plus rien à comprendre, ou l'on ne
l'est pas encore, et dans ce cas, même le fusil sur la nuque ou la corde au
cou, cela reste incompréhensible, une pure abstraction, cette idée absurde
que moi, seul vivant au monde, je puisse disparaître. Mourants, nous
sommes peut-être déjà morts, mais nous ne mourons jamais, ce moment-là
n'arrive jamais, ou plutôt il n'en finit jamais d'arriver, le voilà, il arrive, et puis il arrive encore, et puis il est déjà passé, sans être jamais arrivé. Voilà
comment je raisonnais à Kharkov, très mal sans doute, mais je n'allais pas
bien.
C'était la fin novembre; sur la vaste place circulaire, rebaptisée Adolf-
Hitler-Platz, une neige grise et pâle comme des bouchées de lumière
tombait doucement du ciel de midi. Une femme pendait par une longue
corde de la main tendue de Lénine, des enfants jouaient dessous, et levaient
la tête pour regarder sous sa jupe. Les pendus proliféraient,
l'Ortskommandant avait ordonné qu'ils restent accrochés, pour donner
l'exemple. Les passants russes filaient rapidement devant eux, tête baissée;
les soldats allemands et les enfants les détaillaient avec curiosité, et les
soldats les photographiaient souvent. Depuis plusieurs jours je ne vomissais
plus, j'espérais que cela allait mieux; mais ce n'était qu'un répit; lorsque cela
me reprit, je vomis ma saucisse, mon chou et ma bière, une heure après le
repas, dans la rue, à moitié caché dans une allée. Un peu plus loin, à l'angle
du jardin des Syndicats, on avait dressé une potence, et ce jour-là on y
menait deux très jeunes hommes et une femme, les mains liées dans le dos,
entourés d'une foule composée essentiellement de soldats et d'officiers
allemands. La femme portait au cou une grande pancarte, expliquant qu'on
les punissait en représailles pour une tentative de meurtre sur un officier.
Alors on les pendit. L'un des jeunes hommes avait un air éberlué, étonné de
se retrouver là, l'autre était simplement triste; la femme, elle, grimaça
affreusement lorsqu'on retira le support de sous ses pieds, mais ce fut tout.
Dieu seul sait s'ils avaient effectivement été mêlés à l'attentat; on pendait
quasiment n'importe qui, des Juifs mais aussi des soldats russes, des gens
sans papiers, des paysans rôdant à la recherche de nourriture. L'idée n'était
pas de punir des coupables mais de prévenir de nouveaux attentats par la
terreur. À Kharkov même, cela semblait marcher; il n'y avait plus eu
d'explosions depuis les pendaisons. Mais hors de la ville la situation
empirait. L'Oberst von Hornbogen, le lc de l'Ortskommandantur chez qui je
me rendais régulièrement, gardait au mur une grande carte des alentours de
Kharkov piquée d'épingles rouges, chacune figurant une attaque de
partisans ou un attentat. «Ça devient un vrai problème, m'expliquait-il. On
ne peut sortir de la ville qu'en force; les hommes isolés se font tirer comme
des lapins. On rase tous les villages où on trouve des partisans, mais ça
n'aide pas beaucoup. Le ravitaillement devient difficile, même pour les troupes; quant à nourrir la population, cet hiver, il ne faudra pas y songer».
La ville comptait quelque six cent mille habitants; il n'y avait aucun stock
public, et on parlait déjà de vieillards mourant de faim. «Parlez-moi de vos
problèmes de discipline, si vous le voulez bien», demandai-je à l'Oberst,
avec qui j'avais depuis quelque temps développé de bonnes relations. –
«C'est vrai, on a des difficultés. Surtout des cas de pillage. Des soldats ont
vidé l'appartement du maire russe pendant qu'il se trouvait chez nous.
Beaucoup de soldats prennent des manteaux ou des bonnets de fourrure à la
population. Il y a aussi des cas de viol. Une femme russe a été enfermée
dans une cave et violée par six soldats l'un après l'autre». – «Vous attribuez
cela à quoi?» – «Question de moral, j'imagine. Les troupes sont épuisées,
sales, couvertes de vermine, on ne leur fournit même pas de sous-vêtements
propres, et puis l'hiver arrive, ils sentent que ça va être pire,» Il se pencha en
avant avec un léger sourire: «Entre nous, je peux vous dire qu'on a même
peint des inscriptions sur les bâtiments de l'AOK, à Poltava. Des choses
comme On veut rentrer en Allemagne ou bien On est sales et on a des poux
et on veut rentrer. Le Generalfeldmarschall était fou de rage, il a pris ça
comme une insulte personnelle. Bien sûr, il reconnaît qu'il y a des tensions
et des privations, mais il pense que les officiers pourraient faire plus pour
l'éducation politique des hommes. Enfin, le plus inquiétant, c'est quand
même le ravitaillement».
Dehors, une fine couche de neige recouvrait la place, saupoudrait les
épaules et les cheveux des pendus. À côté de moi, un jeune Russe entrait à
toute volée dans l'Ortskommandantur, retenant au passage du pied la lourde
porte battante, avec une grande délicatesse, pour éviter qu'elle ne claque. Je
reniflais; une goutte d'eau me coula du nez et me barra les lèvres d'un trait
froid. Von Hornbogen m'avait laissé bien pessimiste. Pourtant la vie
reprenait Des commerces, tenus par des Volksdeutschen, s'ouvraient, des
restaurants arméniens aussi, et même deux boîtes de nuit La Wehrmacht
avait rouvert le Théâtre dramatique ukrainien Chevtchenko, après avoir
repeint en jaune ocre et un lourd rouge bourgogne son élégante façade du
XIXe siècle, aux colonnes et aux moulures blanches mutilées par les éclats;
on en avait fait un cabaret baptisé le Panzersprenggranate, la «Grenade
antichar», et une pancarte criarde en proclamait le nom au-dessus des portes
ouvragées. J'y emmenai Hanika un soir à une revue satirique. C'était plutôt
mauvais, mais les hommes, ravis, riaient, applaudissaient furieusement; certains numéros pouvaient être assez drôles. Dans une scène parodique, un
chœur vêtu du châle de prière rayé des rabbins chantait, avec un ensemble
convenable, un air de La Passion selon saint Jean:
Wir haben ein Gesetz
und nach dem Gesetz
soll er sterben.
Bach, me dis-je, un homme pieux, n'aurait pas apprécié ce badinage. Mais
je devais reconnaître que c'était comique. Le visage de Hanika brillait, il
applaudissait tous les numéros; il semblait heureux. Ce soir-là, je me sentais
à l'aise, je n'avais pas vomi et j'appréciais la chaleur et la bonne ambiance
du théâtre. À l'entracte, je me rendis au buffet et offris un verre de vodka
glacée à Hanika; il devint rouge, il n'avait pas l'habitude. Ajustant mon
uniforme devant une glace, je remarquai une tache. «Hanika, demandai-je,
c'est quoi, ça?» – «Quoi, Herr Hauptsturmführer?» – «La tache, là». Il
regarda: «Je ne vois rien, Herr Hauptsturmführer». -»Si, si, insistai-je, il y a
une tache, là, c'est un peu foncé. Frotte mieux quand tu laves». – «Oui, Herr
Hauptsturmführer». Cette tache me troublait; je tentai de l'oublier en buvant
un autre verre, puis retournai dans la salle pour la seconde partie du
spectacle. Après, en compagnie de Hanika, je remontai à pied l'ancienne rue
Liebknecht, rebaptisée Horst-Wesselstrasse ou quelque chose du genre. Plus
haut, en face du parc, surveillées par des soldats, des vieilles femmes
décrochaient un pendu. Au moins, pensai-je en voyant cela, ces Russes que
nous pendons ont des mères pour leur essuyer la sueur du front, leur fermer
les yeux, leur replier les bras et les enterrer avec tendresse. Je songeais à
tous les Juifs aux yeux encore ouverts sous la terre du ravin de Kiev: nous
les avions privés de la vie mais aussi de cette tendresse, car avec eux nous
avions tué leurs mères et leurs femmes et leurs sœurs, et n'avions laissé
personne pour porter leur deuil. Leur sort, c'avait été l'amertume d'une fosse
commune, leur festin de funérailles, la riche terre d'Ukraine emplissant leur
bouches, leur seul Kaddish, le sifflement du vent sur la steppe. Et le même
sort se tramait pour leurs coreligionnaires de Kharkov. Blobel était enfin
arrivé avec le Hauptkommando, et découvrait avec fureur qu'aucune mesure
n'avait encore été prise, sauf imposer le port de l'étoile jaune. «Mais qu'est-
ce qu'ils foutent, à la Wehrmacht?!! Ils veulent passer l'hiver avec trente mille saboteurs et terroristes parmi eux?» Il amenait le remplaçant du Dr.
Kehrig, tout juste arrivé d'Allemagne; ainsi, je me trouvais relégué à mes
anciennes fonctions subalternes, ce qui, vu mon état de fatigue, n'était pas
pour me déplaire. Le Sturmbannführer Dr. Woytinek était un petit homme
sec, maussade, qui nourrissait un vif ressentiment d'avoir raté le début de la
campagne et qui espérait que l'occasion se présenterait rapidement de se
rattraper. L'occasion, en effet, allait se présenter; mais pas immédiatement.
Dès leur arrivée, Blobel et Vogt avaient entamé des négociations avec les
représentants de l'A OK en vue d'une nouvelle Grosse Aktion. Mais entre-
temps, von Rundstedt avait été limogé à cause de la retraite de Rostov et le
Führer avait désigné von Reichenau pour le remplacer à la tête du groupe
d'armées Sud. Aucun remplaçant n'avait encore été nommé pour prendre le
commandement de la 6e armée; pour le moment, l'AOK était dirigé par
l'Oberst Heim, le chef d'état-major; et ce dernier, en matière de coopération
avec la SP et le SD, se montrait moins complaisant que son ancien général
en chef. Il n'émettait aucune objection de principe, mais il soulevait chaque
jour dans sa correspondance de nouvelles difficultés pratiques, et les
discussions traînaient. Blobel écumait et se passait les nerfs sur les officiers
du Kommando. Le Dr. Woytinek, lui, se familiarisait avec les dossiers et me
harcelait de questions à longueur de journée. Le Dr. Sperath, lorsqu'il
m'avait vu, avait remarqué: «Vous n'avez pas bonne mine, vous». – «Ce
n'est rien. Je suis juste un peu fatigué». – «Vous devriez prendre du repos.»
Je ricanai: «Oui, après la guerre sans doute». Mais j'étais aussi distrait par
les traces de boue sur mon pantalon que Hanika, qui semblait devenir un
peu négligent, avait mal nettoyé.
Blobel était venu à Kharkov avec le camion Saurer, et il comptait bien s'en
servir pour l'action planifiée. Il avait enfin pu l'étrenner à Poltava. Hafner,
qui avait été présent – les Teilkommandos s'étaient regroupés à Poltava
avant de marcher ensemble jusqu'à Kharkov -, me narra la scène, un soir, au
casino: «En fait, ce n'est pas du tout une amélioration. Le Standartenführer a
fait charger des femmes et des enfants, puis il a lancé le moteur. Les Juifs,
quand ils ont compris, se sont mis à tambouriner et à hurler "Chers
Allemands! Chers Allemands! Laissez-nous sortir!". Moi, je suis resté assis
dans la voiture, avec le Standartenführer qui buvait du schnaps. Après,
pendant le déchargement, je peux vous dire qu'il n'était pas à l'aise. Les
corps étaient couverts de merde et de vomi, les hommes étaient dégoûtés. Findeisen, qui conduisait le camion, a aussi reçu du gaz et vomissait
partout. Une horreur. Si c'est tout ce qu'ils ont trouvé pour nous simplifier la
vie, ils pourront repasser. On voit bien que c'est une idée de bureaucrate». –
«Mais le Standartenführer veut encore s'en servir?» – «Oh oui! Mais je vous
assure, ça sera sans moi».
Enfin, les négociations avec l'AOK aboutissaient. Blobel, soutenu en cela
par le le Niemeyer, avait fait valoir que l'élimination de la population juive,
ainsi que des autres indésirables et suspects politiques, voire des non-
résidents, contribuerait à soulager le problème du ravitaillement, qui
devenait de plus en plus pressant. La Wehrmacht, en coopération avec le
bureau du logement de la ville, accepta de placer un site à la disposition du
Sonderkommando pour l'évacuation, la KhTZ, une usine de tracteurs, avec
des baraques pour ouvriers. Elle se situait hors de la ville, à douze
kilomètres du centre, au-delà de la rivière sur la vieille route de Moscou. Le
14 décembre, on afficha un ordre donnant à tous les Juifs de la ville deux
jours pour se reloger là-bas. Comme à Kiev, les Juifs s'y rendirent d'eux-
mêmes, sans escorte; et dans un premier temps ils furent réellement logés
dans les baraquements. Le jour de l'évacuation, il neigeait, il faisait très
froid, les enfants pleuraient. Je pris une voiture pour me rendre au KhTZ.
Le site n'avait pas été fermé et il y avait énormément d'allées et venues.
Comme dans ces baraques il n'y avait ni eau, ni nourriture, ni chauffage, les
gens repartaient trouver le nécessaire, et l'on ne faisait rien pour les en
empêcher; simplement, des informateurs désignaient ceux qui propageaient
des rumeurs négatives et inquiétaient les autres; on les arrêtait discrètement
et on les liquidait dans les caves des bureaux du Sonderkommando. Dans le
camp régnait le plus grand chaos, les baraques tombaient en ruine, les
enfants hurlaient, des vieux, déjà, mouraient, et, comme leurs familles ne
pouvaient pas les enterrer, elles les couchaient dehors, où ils restaient figés
par le gel. Enfin on ferma le camp et posta une garde allemande. Mais des
gens continuaient à affluer, des Juifs qui voulaient rejoindre leurs familles,
ou bien des conjoints russes et ukrainiens, qui apportaient à manger à leurs
maris, femmes ou enfants; eux, nous les laissions encore entrer et sortir,
Blobel voulait éviter la panique et réduire le camp petit à petit,
discrètement. La Wehrmacht avait objecté qu'une vaste action unique,
comme à Kiev, créerait trop de remous, et Blobel avait accepté cet
argument. La veille de Noël, l'Ortskommandantur invita les officiers du Sonderkommando à une réception dans une grande salle de congrès du Parti
communiste d'Ukraine, redécorée pour l'occasion; devant un buffet
richement garni, nous bûmes force schnaps et cognacs avec les officiers de
la Wehrmacht, qui levaient leurs verres au Führer, à l'Endsieg, et à notre
grande œuvre commune. Blobel et le Kommandant de la ville, le général
Reiner, échangèrent des étrennes; puis les officiers pourvus d'une belle voix
chantèrent des chœurs. À partir du surlendemain – la Wehrmacht avait tenu
à repousser la date après Noël, pour éviter de gâcher les festivités – on
invita les Juifs à se porter volontaires pour aller travailler à Poltava, à
Lubny, à Romny. Il gelait à pierre fendre, la neige recouvrait tout, les Juifs
transis se pressaient au point de sélection dans l'espoir de quitter au plus
vite le camp. On les chargeait dans des camions, conduits par des
chauffeurs ukrainiens; leurs biens étaient entassés à part dans d'autres
véhicules. Puis on les convoyait à Rogan, un faubourg éloigné de la ville, et
on les fusillait dans des balki, des ravines choisies par nos géomètres. Les
effets étaient acheminés dans des entrepôts pour être triés et ensuite
distribués aux Volksdeutschen par le NSV et le Vomi. Ainsi, on vidait le
camp par petits groupes, un peu chaque jour. Juste avant le Nouvel An,
j'allai assister à une exécution. Les tireurs étaient tous des jeunes volontaires
du 314e bataillon de police, ils n'avaient pas encore l'habitude, ils tiraient de
travers et il y avait beaucoup de blessés. Les officiers les engueulaient et
leur faisaient servir de l'alcool, mais cela n'améliorait pas leur performance.
Le sang frais éclaboussait la neige, coulait au fond du ravin, se répandait en
flaques sur la terre durcie par le froid; il ne gelait pas, il stagnait, visqueux.
Autour, les cannes grises et mortes des tournesols se dressaient encore dans
les champs blancs. Tous les sons, même les cris et les coups de feu, étaient
comme feutrés; sous les pas, la neige crissait. On utilisait aussi le camion
Saurer, mais cela je n'allai pas le voir. Je vomissais souvent maintenant et
sentais que je tombais un peu malade; j'avais de la fièvre, pas assez pour me
retenir au lit, mais plutôt de longs frissons et une sensation de fragilité,
comme si ma peau devenait de cristal. À la balka, entre les rafales, les
poussées amères de cette fièvre parcouraient mon corps. Tout était blanc,
effroyablement blanc, sauf le sang qui tachait tout, la neige, les hommes,
mon manteau. Dans le ciel, de grandes formations de canards sauvages
volaient tranquillement vers le sud.
Le froid s'installait et prenait ses aises, presque comme un organisme vivant
qui s'étend sur la terre et s'infiltre partout, aux endroits les plus inattendus.
Sperath m'informa que les engelures décimaient la Wehrmacht, et souvent
entraînaient des amputations: les semelles cloutées des Kommisstiefl
réglementaires s'étaient révélées un conducteur efficace. Chaque matin, on
retrouvait des sentinelles mortes, la cervelle gelée par leur casque posé à
même la tête, sans bonnet de laine. Les conducteurs des panzers devaient
faire brûler des pneus sous leurs moteurs pour pouvoir démarrer. Une partie
des troupes avait enfin reçu des vêtements civils chauds, collectés en
Allemagne par le Winterhilfe, mais il y avait là de tout, et certains soldats se
promenaient en manteaux de fourrure de femme, en boas, ou avec des
manchons. Le pillage des civils empirait: les soldats leur prenaient de force
leurs touloupes et leurs chapkas, et les rejetaient presque nus au froid, où
beaucoup succombaient. Devant Moscou, racontait-on, c'était pire; depuis la
contre-offensive soviétique du début du mois, nos hommes, passés sur la
défensive, mouraient comme des mouches dans leurs positions sans même
apercevoir l'ennemi. Politiquement aussi la situation devenait confuse.
Personne, à Kharkov, ne comprenait vraiment pourquoi nous avions déclaré
la guerre aux Américains: «On en a déjà assez sur les bras, maugréait
Hafner, secondé par Kurt Hans, les Japonais n'ont qu'à s'en occuper tout
seuls». D'autres, plus clairvoyants, voyaient dans une victoire japonaise un
danger pour l'Allemagne. La purge du haut commandement de l'armée
suscitait aussi des interrogations. À la S S, la plupart pensaient que le fait
que le Führer ait personnellement pris la tête de l'OKH était une bonne
chose: maintenant, disaient-ils, ces vieux Prussiens réactionnaires ne
pourront plus subtilement l'entraver; au printemps, les Russes seraient
anéantis. À la Wehrmacht, ils paraissaient plus sceptiques. Von Hornbogen,
le lc, parlait de rumeurs d'offensive vers le sud, avec comme objectif le
pétrole du Caucase. «Je ne comprends plus, me confiait-il après un verre ou
deux au casino. Nos objectifs sont-ils politiques ou économiques?» Les
deux, sans doute, suggérai-je; mais pour lui la grande question était celle de
nos moyens. «Les Américains vont mettre un moment à augmenter leur
production et accumuler un matériel suffisant. Ça nous laisse du temps.
Mais si d'ici là on n'en a pas fini avec les Rouges, on est foutus». Malgré
tout, ces paroles me choquèrent; jamais je n'avais entendu une opinion
pessimiste exprimée si crûment. J'avais déjà envisagé la possibilité d'une
victoire plus limitée que prévue, une paix de compromis, par exemple, où nous laisserions à Staline la Russie mais garderions l'Ostland et l'Ukraine,
ainsi que la Crimée. Mais la défaite? Cela me paraissait impensable. J'aurais
bien aimé en discuter avec Thomas, mais il était loin, à Kiev, et je n'avais
plus eu de ses nouvelles depuis sa promotion comme Sturmbannführer, qu'il
m'avait annoncée en réponse à ma lettre de Péréïaslav. À Kharkov, il n'y
avait pas grand monde avec qui discuter. Le soir, Blobel buvait et se
répandait en injures contre les Juifs, les communistes, voire la Wehrmacht;
les officiers l'écoutaient, jouaient au billard, ou se retiraient dans leurs
chambres. Je faisais souvent de même. Je lisais à cette époque le journal de
Stendhal, il y avait là des passages cryptiques qui correspondaient
étonnamment à mon sentiment: Refus aux Juifs… L'étouffé du temps
m'accable… La peine me rend machine… Par contrecoup, certainement,
d'un sentiment de saleté produit par les vomissements, je commençais aussi
à prêter une attention presque obsessionnelle à mon hygiène; plusieurs fois,
déjà, Woytinek m'avait surpris en train de détailler mon uniforme, à la
recherche de traces de boue ou d'autres matières, et m'avait intimé l'ordre de
cesser de bayer aux corneilles. Tout de suite après ma première inspection
de l'Aktion j'avais donné mon uniforme souillé à laver à Hanika; mais
chaque fois qu'il me le rendait je trouvais de nouvelles taches, et à la fin je
le pris violemment à partie, lui reprochant en termes brutaux sa paresse et
son incompétence avant de lui flanquer ma vareuse au visage. Sperath était
venu me demander si je dormais bien; lorsque je lui répondis que oui, il eut
l'air satisfait, et c'était vrai, la nuit je tombais comme une pierre dès que je
m'étendais, mais mon sommeil était alors traversé de rêves lourds, pénibles,
pas précisément des cauchemars, mais comme de longs courants sous-
marins qui remuaient la vase des profondeurs tandis que la surface restait
lisse, étale. Je dois noter que je retournais régulièrement assister aux
exécutions, personne ne l'exigeait, j'y allais de mon propre chef. Je ne tirais
pas, mais j'étudiais les hommes qui tiraient, les officiers surtout comme
Hafner ou Janssen, qui étaient là depuis le début et semblaient maintenant
devenus parfaitement insensibles à leur travail de bourreau. Je devais être
comme eux. En m'infligeant ce lamentable spectacle, pressentais-je, je ne
visais pas à en user le scandale, le sentiment insurmontable d'une
transgression, d'une violation monstrueuse du Bien et du Beau, mais il
advenait plutôt que ce sentiment de scandale s'usait de lui-même, et on en
prenait en effet l'habitude, on ne sentait, à la longue, plus grand-chose;
ainsi, ce que je cherchais, désespérément mais en vain, à recouvrer, c'était bien ce choc initial, cette sensation d'une rupture, d'un ébranlement infini de
tout mon être; à la place, je ne ressentais plus qu'une excitation morne et
angoissante, toujours plus brève, acide, confondue à la fièvre et à mes
symptômes physiques, et ainsi, lentement, sans bien m'en rendre compte, je
m'enfonçais dans la boue tandis que je cherchais la lumière. Un incident
mineur jeta un éclairage cru sur ces fissures qui allaient s'élargissant. Dans
le grand parc enneigé, derrière la statue de Chevtchenko, on menait une
jeune partisane à la potence. Une foule d'Allemands se rassemblait: des
Landser de la Wehrmacht et des Orpo, mais aussi des hommes de
l'organisation Todt, des Goldfanasen de l'Ostministerium, des pilotes de la
Luftwaffe. C'était une jeune fille assez maigre, au visage touché par
l'hystérie, encadré de lourds cheveux noirs coupés court, très grossièrement,
comme au sécateur. Un officier lui lia les mains, la plaça sous la potence et
lui mit la corde au cou. Alors les soldats et les officiers présents défilèrent
devant elle et l'embrassèrent l'un après l'autre sur la bouche. Elle restait
muette et gardait les yeux ouverts. Certains l'embrassaient tendrement,
presque chastement, comme des écoliers; d'autres lui prenaient la tête à
deux mains pour lui forcer les lèvres. Lorsque vint mon tour, elle me
regarda, un regard clair et lumineux, lavé de tout, et je vis qu'elle, elle
comprenait tout, savait tout, et devant ce savoir si pur j'éclatai en flammes.
Mes vêtements crépitaient, la peau de mon ventre se fendait, la graisse
grésillait, le feu rugissait dans mes orbites et ma bouche et nettoyait
l'intérieur de mon crâne. L'embrasement était si intense qu'elle dut détourner
la tête. Je me calcinai, mes restes se transformaient en statue de sel; vite
refroidis, des morceaux se détachaient, d'abord une épaule, puis une main,
puis la moitié de la tête. Enfin je m'effondrai entièrement à ses pieds et le
vent balaya ce tas de sel et le dispersa. Déjà l'officier suivant s'avançait, et
quand tous furent passés, on la pendit. Des jours durant je réfléchis à cette
scène étrange; mais ma réflexion se dressait devant moi comme un miroir,
et ne me renvoyait jamais que ma propre image, inversée certes, mais
fidèle. Le corps de cette fille aussi était pour moi un miroir. La corde s'était
cassée ou on l'avait coupée, et elle gisait dans la neige du jardin des
Syndicats, la nuque brisée, les lèvres gonflées, un sein dénudé rongé par les
chiens. Ses cheveux rêches formaient une crête de méduse autour de sa tête
et elle me semblait fabuleusement belle, habitant la mort comme une idole,
Notre-Dame-des-Neiges. Quel que fût le chemin que je prenais pour me
rendre de l'hôtel à nos bureaux, je la trouvais toujours couchée sur mon passage, une question têtue, bornée, qui me projetait dans un labyrinthe de
vaines spéculations et me faisait perdre pied. Cela dura des semaines.
Blobel mit fin à l'Aktion quelques jours après le Nouvel An. On avait gardé
plusieurs milliers de Juifs au KhTZ pour des travaux de force dans la ville;
ils seraient fusillés plus tard. Nous venions d'apprendre que Blobel allait
être remplacé. Lui-même le savait depuis des semaines, mais n'en avait rien
dit. Il était d'ailleurs grand temps qu'il parte. Depuis son arrivé à Kharkov, il
était devenu une loque nerveuse, en aussi mauvais état, presque, qu'à Lutsk:
un moment, il nous réunissait pour s'extasier sur les derniers totaux cumulés
du Sonderkommando, le suivant, il s'époumonait de rage, incohérent, pour
une bêtise, une remarque de travers. Un jour, début janvier, j'entrai dans son
bureau pour lui porter un rapport de Woytinek. Sans me saluer, il me lança
une feuille de papier: «Regardez-moi cette merde». Il était ivre, blanc de
colère. Je pris la feuille: c'était un ordre du General von Manstein, le
commandant de la 11e armée, en Crimée. «C'est votre patron Ohlendorf qui
m'a transmis ça. Lisez, lisez. Vous voyez, là, en bas? Il est déshonorant que
les officiers soient présents aux exécutions des Juifs. Déshonorant! Les
enculés. Comme si ce qu'ils faisaient était honorable… comme s'ils
traitaient leurs prisonniers avec honneur l… J'ai fait la Grande Guerre, moi.
Pendant la Grande Guerre on s'occupait des prisonniers, on les nourrissait,
on ne les laissait pas crever de faim comme du bétail». Une bouteille de
schnaps traînait sur la table; il s'en versa une rasade, qu'il avala d'une traite.
J'étais toujours debout face à son bureau, je ne disais rien. «Comme si tous
on ne prenait pas nos ordres à la même source… Les salopards. Ils veulent
garder les mains propres, ces petites merdes de la Wehrmacht. Ils veulent
nous laisser le sale boulot» Il se montait la tête, son visage s'empourprait.
«Les chiens. Ils veulent pouvoir dire, après: "Ah non, les horreurs, c'était
pas nous. C'était eux, les autres, là, les assassins de la S S. Nous n'avions
rien à voir avec tout ça. Nous nous sommes battus comme des soldats, avec
honneur." Mais qui c'est qui a pris toutes ces villes qu'on nettoie? Hein! Qui
est-ce qu'on protège, nous, quand on élimine les partisans et les Juifs et
toute la racaille? Vous croyez qu'ils se plaignent? Ils nous le demandent!» Il
criait tellement qu'il postillonnait «Cette ordure de Manstein, cet hypocrite,
ce demi-youtre qui apprend à son chien à lever la patte quand il entend
"Heil Hitler", et qui fait accrocher derrière son bureau, c'est Ohlendorf qui
me l'a dit, un panneau imprimé où c'est écrit: Mais qu'est-ce que le Führer dirait de cela? Eh bien justement, qu'est-ce qu'il en dirait, notre Führer?
Qu'est-ce qu'il dirait, quand l'A OK 11 demande à son Einsatzgruppe de
liquider tous les Juifs de Simferopol avant la Noël, pour que les officiers
puissent passer des têtes judenfrei? Et puis qu'ils promulguent des torchons
sur l'honneur de la Wehrmacht? Les porcs. Qui c'est qui a signé le
Kommissarbefehl? Qui c'est qui a signé l'ordre sur les juridictions? Qui
c'est? Le Reichsführer peut-être?» Il s'arrêta pour reprendre sa respiration et
boire un autre verre; il avala de travers, s'étouffa, toussa. «Et si ça tourne
mal, ils vont tout nous mettre sur le dos. Tout. Ils vont s'en sortir tout
propres, tout élégants, en agitant du papier à chiottes comme ça» – il
m'avait arraché le feuillet des mains et le secouait en l'air – «et en disant:
"Non, ce n'est pas nous qui avons tué les Juifs, les commissaires, les
Tsiganes, on peut le prouver, vous voyez, on n'était pas d'accord, c'est tout
de la faute du Führer et des S S"…» Sa voix devenait geignarde. «Bordel,
même si on gagne ils nous enculeront. Parce que, écoutez-moi, Aue,
écoutez-moi bien» – il chuchotait presque, maintenant, sa voix était rauque
– «un jour tout ça va ressortir. Tout. Il y a trop de gens qui savent, trop de
témoins. Et quand ça ressortira, qu'on ait gagné ou perdu la guerre, ça va
faire du bruit, ça va être le scandale. Il faudra des têtes. Et ça sera nos têtes
qu'on servira à la foule tandis que tous les Prusso-youtres comme von
Manstein, tous les von Rundstedt et les von Brauchitsch et les von Kluge
retourneront à leurs von manoirs confortables et écriront leurs von
mémoires, en se donnant des claques dans le dos les uns les autres pour
avoir été des von soldats si décents et honorables. Et nous on finira au rebut.
Ils nous referont un 30 juin, sauf que cette fois les pigeons ça sera la S S.
Les salauds». Il crachait partout sur ses papiers. «Les salauds, les salauds.
Nos têtes sur un plateau, et eux avec leurs petites mains blanches toutes
propres et élégantes, bien manucurées, pas une goutte de sang. Comme si
pas un seul d'entre eux n'avait jamais signé un ordre d'exécution. Comme si
pas un seul d'entre eux n'avait jamais tendu le bras en criant "Heil Hitler!"
quand on leur parlait de tuer les Juifs». Il bondit de sa chaise et se mit au
garde-à-vous, le torse bombé, le bras dressé presque à la verticale, et rugit:
«Heil Hitler! Heil Hitler! Sieg Heil!» Il se rassit d'un coup et se mit à
marmonner. «Les salauds. Les honorables petits salopards. Si seulement on
pouvait les fusiller aussi. Pas Reichenau, lui c'est un moujik, mais les
autres, tous les autres». Il devenait de plus en plus incohérent. Enfin il se
tut. J'en profitai pour lui tendre rapidement le rapport de Woytinek et m'excuser. Il se remit à crier dès que j'eus franchi la porte mais je ne
m'arrêtai pas. Enfin son remplaçant arriva. Blobel ne s'éternisa pas: il nous
fit un bref discours d'adieu et prit le premier train pour Kiev. Personne, je
crois, ne le regrettait, d'autant que notre nouveau commandant, le
Standartenführer Dr. Erwin Weinmann, contrastait positivement avec son
prédécesseur. C'était un homme jeune, il avait à peine quelques années de
plus que moi, d'une grande retenue, au visage préoccupé, presque triste, et
un authentique national-socialiste de conviction. Tout comme le Dr.
Thomas, il était médecin de profession, mais il travaillait depuis plusieurs
années à la Staatspolizei. Il fit tout de suite bonne impression. «J'ai passé
plusieurs jours à Kiev avec le Brigadeführer Thomas», nous informa-t-il
d'emblée, «et il m'a expliqué les immenses difficultés auxquelles les
officiers et les hommes de ce Kommando ont dû faire face. Sachez que ce
ne fut pas en vain et que l'Allemagne est fière de vous. Je vais passer les
jours qui suivent à me familiariser avec le travail du Kommando; à cet effet,
je souhaiterais avoir une discussion franche et libre avec chacun d'entre
vous, individuellement».
Weinmann nous apportait une nouvelle d'importance. Von Reichenau avait
enfin été remplacé à la tête de l'A OK 6, au début de l'année, par un
nouveau venu au théâtre des opérations, le General der Panzertruppe
Friedrich Paulus, un de ses anciens chefs d'état-major qui depuis 1940 était
chargé de la planification à l'OKW, et qu'il avait recommandé. Or Paulus
avait déjà perdu son protecteur. La veille de l'arrivée de Weinmann à
Kharkov, après sa course à pied matinale par – 20 °, von Reichenau s'était
effondré, terrassé par une crise cardiaque selon les uns, une embolie
cérébrale selon les autres; Weinmann avait appris la chose dans le train, par
un officier de l'A OK. Comme von Reichenau vivait encore, le Führer avait
donné l'ordre de le ramener en Allemagne; son avion s'écrasa près de
Lemberg, et on le trouva encore sanglé à son siège, son bâton de
Feldmarschall à la main, triste fin pour un héros allemand. Après des
hésitations, on désigna le Generalfeldmarschall von Bock à sa place; le jour
même de sa nomination, les Soviétiques, cherchant à capitaliser leurs succès
de Moscou, lançaient une offensive à partir d'Izyoum, au sud de Kharkov,
en direction de Poltava. Il faisait maintenant – 30 °, presque plus un seul
véhicule ne circulait, le ravitaillement devait se faire en wagon panje et la
Rollbahn perdait plus d'hommes que les divisions au front. Les Russes, eux, alignaient en masse un redoutable nouveau char, le T-34, invulnérable au
froid et qui terrifiait les Landser; heureusement, il ne résistait pas à nos 88.
Paulus transféra l'A OK 6 de Poltava à Kharkov, ce qui mit de l'animation
dans notre ville. Les Rouges visaient certainement à encercler Kharkov,
mais leur pincette nord ne démarra jamais; la pincette sud, elle, enfonça nos
lignes et fut contenue avec difficulté vers la fin du mois, devant Krasnograd
et Paulograd, ce qui laissa une énorme saillante de plus de soixante-dix
kilomètres encastrée dans notre front, une dangereuse tête de pont au-delà
du Donets. Les partisans, à l'arrière de nos lignes, intensifiaient leurs
opérations; même Kharkov devenait peu sûre: les attentats, malgré une
répression féroce, se multipliaient; sans doute la famine ouverte qui
sévissait en ville y contribuait-elle. Le Sonderkommando ne fut pas
épargné. Un jour tout au début de février, j'avais rendez-vous dans un
bureau de la Wehrmacht, sur le Maïdan Tereleva, dans le centre. Hanika
m'accompagnait pour essayer de trouver de quoi améliorer nos rations et je
le laissai à ses courses. L'entretien fut bref, je ressortis rapidement. En haut
des marches, je fis une pause pour humer l'air froid, aigu, puis allumai une
cigarette. Je contemplai la place en tirant les premières bouffées. Le ciel
était lumineux, de ce bleu si pur des hivers russes qu'on ne voit nulle part
ailleurs. Sur le côté, trois vieilles kolkhoziennes, assises sur des caisses,
attendaient de vendre quelques pauvres légumes fripés; sur la place, au pied
du monument bolchevique à la libération de Kharkov (celle de 1919), une
demi-douzaine d'enfants jouaient malgré le froid avec une balle en chiffons.
Quelques-uns de nos Orpo traînaient un peu plus bas. Hanika se tenait à
l'angle, près de l'Opel dont le chauffeur laissait tourner le moteur. Hanika
semblait pâle, renfermé; mes éclats récents l'avaient ébranlé; moi aussi, il
me tapait sur les nerfs. Un autre enfant déboula d'une ruelle et galopa vers
la place. Il tenait quelque chose à la main. Arrivé à la hauteur de Hanika il
explosa. La détonation souffla les vitres de l'Opel, j'entendis distinctement
tinter le verre sur le pavé. Les Orpo, pris de panique, se mirent à tirer en
rafales sur les enfants qui jouaient. Les vieilles hurlaient, la balle de
chiffons se désagrégea dans le sang. Je courus vers Hanika: il était
agenouillé dans la neige et se tenait le ventre. La peau de son visage, piquée
d'acné, était d'une pâleur effroyable, avant que je ne l'atteigne sa tête
bascula en arrière et ses yeux bleus, je le vis nettement, se confondirent
avec le bleu du ciel. Le ciel effaça ses yeux. Puis il s'effondra de côté. Le
gamin était mort, le bras arraché; sur la place, les policiers, choqués, s'approchaient des enfants morts que les kolkhoziennes secouaient en