Les bienveillantes
TOCCATA Pour les morts
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.
Le lendemain du dîner avec Oberländer, dès mon réveil, j'allai voir Hennicke, le chef d'état-major du groupe. «Ah, Obersturmführer Aue. Les dépêches pour Lutsk sont presque prêtes. Allez voir le Brigadeführer. Il est à la prison Brygidki. L'Untersturmführer Beck vous y conduira». Ce Beck était encore très jeune; il avait de la prestance, mais semblait comme assombri, couvant une colère secrète. Après m'avoir salué il m'adressa à peine la parole. Dans la rue, les gens paraissaient encore plus excités que la veille, des groupes de nationalistes armés patrouillaient, la circulation était difficile. On voyait aussi beaucoup plus de soldats allemands. «Je dois passer à la gare prendre un colis, dit Beck. Ça ne vous dérange pas?» Son chauffeur connaissait déjà bien son chemin; pour éviter la foule, il coupa par une rue transversale; plus loin, elle serpentait par le flanc d'une petite colline, longée d'immeubles bourgeois, tranquilles et cossus. «C'est une belle ville», fis-je remarquer. – «C'est normal. C'est une ville allemande, au fond», rétorqua Beck. Je me tus. À la gare, il me laissa à la voiture et disparut dans la foule. Des tramways déchargeaient leurs passagers, en prenaient d'autres, repartaient. Dans un petit parc, sur la gauche, indifférents à la cohue, se prélassaient sous les arbres plusieurs familles de Tsiganes, sales, à la peau basanée, vêtus de haillons bariolés. D'autres se tenaient près de la gare, sans mendier; même les enfants ne jouaient pas. Beck revenait avec un petit paquet. Il suivit mon regard et remarqua les Tsiganes. «Plutôt que de perdre notre temps avec les Juifs, on ferait mieux de s'occuper de ceux-là, cracha-t-il sur un ton vicieux. Ils sont bien plus dangereux. Ils opèrent pour les Rouges, vous ne le savez pas? Mais on leur réglera leur compte». Dans la longue rue qui remontait de la gare, il parla de nouveau: «La synagogue se trouve ici, à côté. Je voudrais la voir. Après on ira à la prison». La synagogue était bâtie en retrait dans une ruelle, sur la gauche de l'avenue menant au centre. Deux soldats allemands montaient la garde devant le portail. La façade vétuste ne payait pas de mine; seule une étoile de David au fronton permettait d'identifier la nature du lieu; on ne voyait aucun Juif. Je suivis Beck par la petite porte. La grande salle centrale s'élevait sur deux étages, ceinte en haut par une galerie, sans doute pour les femmes; de belles peintures aux couleurs vives décoraient les murs, d'un style naïf mais vigoureux, représentant un grand Lion de Judée entouré d'étoiles juives, de perroquets et d'hirondelles, et criblé par endroits d'impacts de balles. À la place de bancs il y avait de petites chaises fixées à des tables d'écoliers. Beck contempla longuement les peintures, puis ressortit. La rue devant la prison grouillait de monde, une cohue monstrueuse. Les gens s'égosillaient, des femmes, hystériques, déchiraient leurs vêtements et se roulaient par terre; des Juifs agenouillés, gardés par des Feldgendarmes, frottaient le trottoir; de temps à autre un passant leur décochait un coup de pied, un Feldwebel rubicond aboyait: «Juden, kaputt!», des Ukrainiens, admiratifs, applaudissaient. Au portail de la prison, je dus céder la place à une colonne de Juifs, en chemise ou torse nu, pour la plupart ensanglantés, qui, encadrés de soldats allemands, portaient des cadavres putréfiés et les chargeaient dans des charrettes. De vieilles femmes en noir se jetaient alors sur les corps en ululant, puis se ruaient sur les Juifs et les griffaient jusqu'à ce qu'un soldat tente de les repousser. J'avais perdu Beck de vue, j'entrai dans la cour de la prison, et là c'était encore le même spectacle, des Juifs terrifiés qui triaient des cadavres, d'autres qui frottaient les pavés sous les huées des soldats; ceux-ci se lançaient en avant, frappaient les Juifs, à mains nues ou à coups de crosse, les Juifs hurlaient, s'effondraient, se débattaient pour se relever et reprendre le travail, d'autres soldats photographiaient la scène, d'autres encore, hilares, criaient des injures ou des encouragements, parfois aussi un Juif ne se relevait plus, alors plusieurs hommes y allaient de leurs bottes, puis un ou deux Juifs venaient traîner le corps par les pieds sur le côté, d'autres devaient de nouveau frotter. Je trouvai enfin un S S. «Savez-vous où se trouve le Brigadeführer Rasch?» – «Je crois qu'il est dans les bureaux de la prison, par là, je l'ai vu monter tout à l'heure». Dans le long couloir, des soldats allaient et venaient, c'était plus calme, mais les murs verts, brillants et crasseux, étaient éclaboussés de taches de sang, plus ou moins fraîches, avec collés dessus des lambeaux de cervelle mêlés de cheveux et de fragments d'os, il y avait aussi de grandes traînées au sol où l'on avait tiré les corps, on pataugeait dedans. Au fond, Rasch descendait un escalier en compagnie d'un grand Oberführer au visage poupin et de plusieurs autres officiers du groupe. Je les saluai. «Ah, c'est vous. Bien. J'ai reçu un rapport de von Radetzky; demandez-lui de venir ici, dès qu'il en aura l'occasion. Et vous rendrez compte en personne à l'Obergruppenführer Jeckeln de l'Aktion ici. Insistez sur le fait que ce sont les nationalistes et le peuple qui ont pris l'initiative. Le NKVD et les Juifs, à Lemberg, ont assassiné trois mille personnes. Alors le peuple se venge, c'est normal. Nous avons demandé à l'A OK de leur laisser quelques jours.» – «Zu Befehl, Herr Brigadeführer». Je ressortis à leur suite. Rasch et l'Oberführer discutaient avec animation. Dans la cour, distincte de la puanteur des cadavres, s'élevait l'odeur lourde et écœurante du sang frais. En sortant, je croisai deux Juifs qui remontaient sous escorte de la rue; l'un d'eux, un très jeune homme, sanglotait violemment, mais en silence. Je retrouvai Beck près de la voiture et nous retournâmes au Gruppenstab. J'ordonnai à Höfler de préparer l'Opel et de retrouver Popp, puis passai prendre les dépêches et le courrier chez le Leiter III. Je demandai aussi où se trouvait Thomas, je voulais le saluer avant de partir: «Vous le trouverez du côté du boulevard, m'indiqua-t-on. Allez voir au café Métropole, dans la Sykstuska». En bas, Popp et Hofier étaient prêts. «On y va, Herr Obersturmführer?» – «Oui, mais on s'arrête en chemin. Prends par le boulevard». Je trouvai facilement le Métropole. À l'intérieur, des grappes d'hommes discutaient bruyamment, certains, déjà ivres, braillaient; près du bar, des officiers de la Rollbahn buvaient de la bière en commentant les événements. Je trouvai Thomas au fond avec un jeune homme blond, en civil, au visage bouffi et maussade. Ils buvaient du café. «Max, salut! Tiens, je te présente Oleg. Un homme très instruit, très intelligent». Oleg se leva et me serra avec empressement la main; il semblait en fait parfaitement idiot. «Écoute, je m'en vais». Thomas me répondit en français: «C'est très bien. De toute façon on se retrouve bientôt: d'après le plan, ton Kommandostab sera stationné à Jitomir, avec nous». – «Excellent». Il reprit en allemand: «Bon courage! Garde le moral». Je saluai Oleg et ressortis. Nos troupes se trouvaient encore loin de Jitomir, mais Thomas paraissait confiant, il devait avoir de bonnes informations. Sur la route, je retrouvai avec plaisir la douceur de la campagne galicienne; nous avancions lentement, dans la poussière des colonnes de camions et de matériel qui montaient au front; de loin en loin le soleil perçait les longues rangées de nuages blancs qui défilaient dans le ciel, vaste plafond d'ombres, gai et tranquille.
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J'arrivai à Lutsk dans l'après-midi. Blobel, d'après von Radetzky, ne
reviendrait pas tout de suite; Hafner nous indiqua confidentiellement qu'on
l'avait en fin de compte déposé dans un asile d'aliénés de la Wehrmacht.
L'action de représailles avait été menée à bien, mais personne ne semblait
trop disposé à en parler: «Vous pouvez vous estimer heureux de ne pas avoir
été là», me glissa Zorn. Le 6 juillet, le Sonderkommando, se collant
toujours à l'avancée de la 6e armée, déménagea à Rovno, puis rapidement à
Tsviahel ou Swjagel, que les Soviétiques nomment Novograd-Volynskii. À
chaque étape, on détachait des Teil-kommandos pour identifier, arrêter et
exécuter les opposants potentiels. La plupart, il faut le dire, étaient des Juifs.
Mais nous fusillions aussi des commissaires ou des fonctionnaires du Parti
bolchevique, quand nous en trouvions, des voleurs, des pillards, des paysans
qui cachaient leur grain, des Tsiganes aussi, Beck devait être content. Von
Radetzky nous avait expliqué qu'il fallait raisonner en termes de menace
objective: démasquer chaque coupable individuel étant une impossibilité
matérielle, il fallait identifier les catégories socio-politiques les plus
susceptibles de nous nuire et agir en fonction. À Lemberg, le nouvel
Ortskommandant, le général Rentz, avait petit à petit réussi à rétablir l'ordre
et à calmer les excès; néanmoins, l'Einsatzkommando 6, puis le 5 venu le
remplacer, avaient continué à exécuter des centaines de personnes en dehors
de la ville. Nous commencions aussi à avoir des ennuis avec les Ukrainiens.
Le 9 juillet, la brève expérience indépendantiste prit abruptement fin: la SP
arrêtait Bandera et Stetsko et les envoyait sous escorte à Cracovie, tandis
que leurs hommes étaient désarmés. Mais ailleurs, l'OUN-B entrait en
révolte; à Drohobycz, ils ouvrirent le feu sur nos troupes, plusieurs
Allemands furent tués. À partir de ce moment-là on commença aussi à
traiter en menace objective les partisans de Bandera; les melnykistes, ravis,
nous aidaient à les identifier, et prenaient le contrôle des administrations
locales. Le 11 juillet, le Gruppenstab auquel nous étions subordonnés
échangea sa désignation avec celui rattaché au groupe d'armées Centre:
dorénavant, notre Einsatzgruppe s'appelait le «C»; le même jour, nos trois
Opel Admiral entraient à Jitomir avec les chars de la 6e armée. Quelques
jours plus tard, je fus envoyé renforcer ce Vorkommando, en attendant que
le gros de l'état-major nous rejoigne.
Dès Tsviahel le paysage changeait complètement. C'était maintenant la
steppe ukrainienne, une immense prairie ondulante, intensivement cultivée. Dans les champs de blé, les coquelicots achevaient de mourir, mais le seigle
et l'orge mûrissaient, et sur des kilomètres sans fin, les tournesols, dressés
vers le ciel, suivaient de leurs couronnes dorées la trajectoire du soleil. Çà
et là, comme jetées au hasard, une rangée d'isbas à l'ombre des acacias ou
des petits bois de chênes, d'érables et de frênes brisaient les perspectives
étourdissantes. Les chemins de campagne étaient bordés de tilleuls, les
rivières de trembles et de saules, dans les villes, on avait planté des
châtaigniers le long des boulevards. Nos cartes se révélaient entièrement
inadéquates: les routes signalées n'existaient pas ou disparaissaient; au
contraire, là où se trouvait indiquée une steppe vide, nos patrouilles
découvraient des kolkhozes et de vastes champs de coton, de melons, de
betteraves; les minuscules municipalités étaient devenues des centres
industriels développés. Par contre, alors que la Galicie était tombée presque
intacte entre nos mains, ici, l'Armée rouge avait pratiqué sur sa retraite une
politique de destruction systématique. Les villages, les champs flambaient,
nous trouvions les puits dynamités ou comblés, les routes minées, les
bâtiments piégés; dans les kolkhozes, il restait du bétail, de la volaille et les
femmes, mais hommes et chevaux étaient partis; à Jitomir, ils avaient
incendié ce qu'ils pouvaient: heureusement, de nombreuses demeures se
dressaient encore parmi les ruines fumantes. La ville se trouvait toujours
sous contrôle hongrois et Callsen enrageait: «Leurs officiers traitent les
Juifs amicalement, ils dînent chez les Juifs!» Bohr, un autre officier,
compléta: «Il paraît que certains des officiers sont eux-mêmes juifs. Vous
vous rendez compte? Des alliés de l'Allemagne! Je n'ose plus leur serrer la
main». Les habitants nous avaient bien reçus, mais se plaignaient de
l'avancée Honvéd en territoire ukrainien: «Les Allemands sont nos amis
historiques, disaient-ils. Les Magyars veulent juste nous annexer». Ces
tensions éclataient quotidiennement en menus incidents. Une compagnie de
pionniers avait tué deux Hongrois; un de nos généraux dut aller présenter
des excuses. D'autre part, la Honvéd bloquait le travail de nos policiers
locaux, et le Vorkommando fut obligé de se plaindre, via le Gruppenstab, au
QG du groupe d'armées, l'OKHG Sud. Enfin, le 15 juillet, les Hongrois
furent relevés et l'AOK 6 vint s'installer à Jitomir, suivi de près par notre
Kommando ainsi que le Gruppenstab C. Entre-temps, on m'avait renvoyé à
Tsviahel assurer la liaison. Les Teilkommandos sous Callsen, Hans et
Janssen s'étaient vu assigner chacun un secteur, irradiant en faisceau
presque jusqu'au front, immobilisé devant Kiev; au sud, notre zone rencontrait celle de PEk 5, il fallait coordonner les opérations, car chaque
Teilkommando fonctionnait de manière autonome. C'est ainsi que je me
retrouvai avec Janssen, dans la région entre Tsviahel et Rovno, à la frontière
de la Galicie. Les brefs orages d'été tournaient de plus en plus souvent à
l'averse, transformant la poussière de lœss, fine comme de la farine, en une
boue gluante, épaisse et noire, que les soldats appelaient buna.
D'interminables étendues marécageuses se formaient alors, où se
décomposaient doucement les cadavres et les carcasses de chevaux semés
par les combats. Les hommes succombaient à des diarrhées continuelles, les
poux faisaient leur apparition; même les camions s'embourbaient et il
devenait de plus en plus difficile de se déplacer. Pour assister les
Kommandos, on recrutait de nombreux auxiliaires ukrainiens, baptisés
Askaris par les anciens d'Afrique; on les faisait financer par les
municipalités locales et avec des fonds juifs confisqués. Beaucoup d'entre
eux étaient des Boulbovitsi, ces extrémistes volhyniens dont parlait
Oberländer (ils prenaient leur nom de Tarass Boulba): après la liquidation
de l'OUN-B, on leur avait donné le choix entre l'uniforme allemand ou les
camps; la plupart s'étaient fondus dans la population, mais un certain
nombre étaient venus s'engager. Plus au nord, en revanche, entre Pinsk,
Mozyr et Olevsk, la Wehrmacht avait laissé s'installer une «République
ukrainienne de Polésie», dirigée par un certain Tarass Borovets, ci-devant
propriétaire d'une carrière à Kostopol nationalisée par les bolcheviques; il
pourchassait les unités isolées de l'Armée rouge et les partisans polonais,
cela nous dégageait des troupes, en échange nous le tolérions; mais
l'Einsatzgruppe s'inquiétait qu'il protège des éléments hostiles de l'OUN-B,
ceux qu'en plaisantant on appelait les «OUN (bolcheviques)» par opposition
aux «mencheviques» de Melnyk. Nous recrutions aussi les Volksdeutschen
que nous trouvions dans les communautés, pour servir de maires ou de
policiers. Les Juifs, un peu partout, avaient été mis au travail forcé; et l'on
commençait à fusiller systématiquement ceux qui ne travaillaient pas. Mais
du côté ukrainien du Sbrutch, nos actions se trouvaient souvent frustrées par
l'apathie de la population locale, qui ne dénonçait pas les mouvements des
Juifs: ceux-ci en profitaient pour se déplacer illégalement, se cacher dans
les forêts du Nord. Le Brigadeführer Rasch donna alors l'ordre de faire
défiler les Juifs en public, avant les exécutions, afin de détruire aux yeux
des paysans ukrainiens le mythe du pouvoir politique juif. Mais de telles
mesures ne semblaient pas avoir beaucoup d'effet.
Un matin, Janssen me proposa de venir assister à une action. Tôt ou tard,
cela devait advenir, je le savais et j'y avais pensé. Dire que j'avais des
doutes sur nos méthodes, je le puis en toute sincérité: j'en saisissais mal la
logique. J'avais discuté avec des prisonniers juifs; ceux-ci m'affirmaient que
pour eux, depuis toujours, les mauvaises choses venaient de l'est, les
bonnes, de l'ouest; en 1918, ils avaient accueilli nos troupes comme des
libérateurs, des sauveurs; celles-ci s'étaient comportées très humainement;
après leur départ, les Ukrainiens de Petlioura étaient revenus les massacrer.
Quant au pouvoir bolchevique, il affamait le peuple. Maintenant, nous les
tuions. Et indéniablement, nous tuions beaucoup de gens. Cela me semblait
un malheur, même si c'était inévitable et nécessaire. Mais le malheur, il faut
s'y confronter; l'inévitable et la nécessité, il faut toujours être prêt à les
regarder en face, et accepter de voir les conséquences qui en découlent;
fermer les yeux, ce n'est jamais une réponse. J'acceptai l'offre de Janssen.
L'action était commandée par l'Untersturmführer Nagel, son adjoint; je
partis de Tsviahel avec lui. Il avait plu la veille mais la route restait bonne,
nous voyagions doucement entre deux hautes murailles de verdure
ruisselant de lumière, qui nous cachaient les champs. Le village, je ne me
souviens plus de son nom, se trouvait au bord d'une large rivière, quelques
kilomètres au-delà de l'ancienne frontière soviétique; c'était un bourg mixte,
les paysans galiciens vivaient d'un côté, les Juifs, de l'autre. À notre arrivée
je trouvai les cordons déjà déployés. Nagel m'avait indiqué un bois derrière
le bourg: «C'est là que ça se passe». Il paraissait nerveux, hésitant, lui non
plus n'avait sans doute encore tué personne. Sur la place centrale, nos
Askaris réunissaient les Juifs, des hommes d'âge mûr, des adolescents; ils
les ramenaient par petits groupes des ruelles juives, parfois ils les
frappaient, puis ils les forçaient à s'accroupir, gardés par des Orpo.
Quelques Allemands les accompagnaient aussi, l'un d'eux, Gnauk, fouettait
les Juifs avec une cravache pour les faire avancer. Mais à part les cris tout
semblait relativement calme, ordonné. Il n'y avait pas de badauds; de temps
à autre, un enfant apparaissait au coin de la place, regardait les Juifs
accroupis, et filait «Il y en a encore pour une demi-heure, je pense», dit
NageL – «Je peux visiter?» lui demandai-je. – «Oui, bien sûr. Mais prenez
quand même votre ordonnance-» C'est ainsi qu'il désignait Popp, qui ne me
quittait plus depuis Lemberg et me préparait mes quartiers et le café, me
cirait les bottes, et faisait laver mes uniformes; je ne lui avais pourtant rien
demandé. Je me dirigeai du côté des petites fermes galiciennes, vers la rivière, Popp me suivait à quelques pas, fusil à l'épaule. Les maisons étaient
longues et basses, les portes restaient obstinément fermées, je ne voyais
personne aux croisées. Devant un portail en bois enduit d'un bleu pâle
grossier, une trentaine d'oies cacardaient bruyamment, attendant de rentrer.
Je dépassai les dernières maisons et descendis vers la rivière, mais les bords
devenaient marécageux, je remontai un peu; plus loin, j'apercevais le bois.
L'air résonnait du coassement lancinant, obsédant des grenouilles en
chaleur. Plus haut, entre des champs détrempés où les plaques d'eau
reflétaient le soleil, une douzaine d'oies blanches marchaient en file, grasses
et fières, suivies d'un veau apeuré. J'avais eu l'occasion de voir quelques
villages en Ukraine: ils me paraissaient bien plus pauvres et miséreux que
celui-ci, j'avais peur qu'Oberländer ne voie ses théories déçues. Je
rebroussai chemin. Devant le portail bleu, les oies patientaient toujours,
épiant une vache qui pleurait, les yeux grouillant de mouches agglutinées.
Sur la place, les Askaris faisaient monter les Juifs dans les camions avec des
cris et des coups de schlague; pourtant, ces Juifs ne résistaient pas. Deux
Ukrainiens, devant moi, traînaient un vieux avec une jambe de bois, sa
prothèse se détacha et ils le jetèrent sans ménagement dans le camion.
Nagel s'était éloigné, j'attrapai un des Askaris et lui indiquai la jambe en
bois: «Mets ça avec lui dans le camion». L'Ukrainien haussa les épaules,
ramassa la jambe, et la lança après le vieux. Dans chaque camion, on
entassait environ trente Juifs; il devait y en avoir cent cinquante en tout,
mais nous ne disposions que de trois camions, il faudrait faire un second
voyage. Lorsque les camions furent chargés, Nagel me fit signe de monter
dans l'Opel et prit le chemin du bois, suivi des camions. À la lisière, le
cordon était déjà en place. On fit décharger les camions, puis Nagel donna
l'ordre de choisir les Juifs qui iraient creuser; les autres attendraient là. Un
Hauptscharführer fit la sélection, on distribua les pelles; Nagel forma une
escorte et le groupe s'enfonça dans le bois. Les camions étaient repartis. Je
regardai les Juifs: les plus proches de moi paraissaient pâles, mais calmes.
Nagel s'approcha et m'apostropha vivement, désignant les Juifs:
«C'est nécessaire, vous comprenez? Dans tout ça, la souffrance humaine ne
doit compter pour rien». – «Oui, mais tout de même elle compte pour
quelque chose». C'était cela que je ne parvenais pas à saisir: la béance,
l'inadéquation absolue entre la facilité avec laquelle on peut tuer et la grande difficulté qu'il doit y avoir à mourir. Pour nous, c'était une autre sale
journée de travail; pour eux, la fin de tout.
Des cris émanaient du bois. «Qu'y a-t-il?» demanda Nagel. – «Je ne sais
pas, Herr Untersturmführer, répondit un sous-officier, je vais voir». Il entra
à son tour dans le bois. Certains Juifs allaient et venaient en traînant les
pieds, les yeux fixés au sol, dans un silence maussade d'hommes bornés
attendant la mort. Un adolescent, accroupi sur les talons, fredonnait une
comptine en me regardant avec curiosité; il approcha deux doigts de ses
lèvres; je lui donnai une cigarette et des allumettes: il me remercia avec un
sourire. Le sous-officier réapparut à l'orée du bois et appela: «Ils ont trouvé
une fosse commune, Herr Untersturmführer». – «Comment ça, une fosse
commune?» Nagel se dirigea vers le bois et je le suivis. Sous les arbres, le
Hauptscharführer giflait un des Juifs en criant: «Tu le savais, hein! Salope.
Pourquoi tu nous l'as pas dit?» – «Que se passe-t-il?» demanda Nagel. Le
Hauptscharführer cessa de gifler le Juif et répondit: «Regardez, Herr
Untersturmführer. On est tombés sur une fosse des bolcheviques». Je
m'approchai de la tranchée dégagée par les Juifs; au fond, on discernait des
corps moisis, rabougris, presque momifiés. «Ils ont dû être fusillés en hiver,
commentai-je. C'est pour cela qu'ils ne sont pas décomposés». Un soldat au
fond de la tranchée se redressa. «On dirait qu'ils ont été tués d'une balle
dans la nuque, Herr Untersturmführer. Ça doit être un coup du NKVD».
Nagel appela le Dolmetscher: «Demande-lui ce qui s'est passé». L'interprète
traduisit et le Juif parla à son tour. «Il dit que les bolcheviques ont arrêté
beaucoup d'hommes dans le village. Mais il dit qu'ils ne savaient pas qu'on
les avait enterrés ici». – «Ces pourritures ne savaient pas! explosa le
Hauptscharführer. Ils les ont tués eux-mêmes, oui!» – «Hauptscharführer,
calmez-vous. Faites refermer cette tombe et allez creuser ailleurs. Mais
marquez l'endroit, au cas où il s'agirait de revenir pour une investigation».
Nous retournâmes auprès du cordon; les camions revenaient avec le reste
des Juifs. Vingt minutes plus tard le Hauptscharführer, rouge, nous
rejoignit. «On est encore tombés sur des corps, Herr Untersturmführer. Ce
n'est pas possible, ils ont rempli la forêt.» Nagel convoqua un petit
conciliabule. «Il n'y a pas beaucoup de clairières dans ce bois, suggéra un
sous-officier, c'est pour ça que nous creusons aux mêmes endroits qu'eux».
Tandis qu'ils discutaient ainsi, je remarquai progressivement de longues
échardes de bois très fines plantées dans mes doigts, juste sous les ongles; en tâtant, je découvris qu'elles descendaient jusqu'à la deuxième phalange,
juste en dessous de la peau. C'était surprenant. Comment étaient-elles
arrivées là? Je n'avais pourtant rien senti. Je commençai à les retirer
délicatement, une par une, essayant d'éviter de tirer du sang. Heureusement,
elles glissaient assez facilement Nagel semblait être parvenu à une décision:
«Il y a une autre partie du bois, par là, qui est plus basse. Nous allons
essayer de ce côté-là». – «Je vous attendrai ici», dis-je. – «Très bien, Herr
Obersturmführer. J'enverrai quelqu'un vous chercher». Absorbé, je fléchis
mes doigts à plusieurs reprises: tout semblait en ordre. Je m'éloignai du
cordon le long d'une légère pente, dans les herbes sauvages et les fleurs déjà
presque sèches. Plus bas commençait un champ de blé, gardé par un
corbeau crucifié par les pieds, les ailes déployées. Je me couchai dans
l'herbe et regardai le cieL Je fermai les yeux.
Popp vint me chercher. «Ils sont presque prêts, Herr Obersturmführer». Le
cordon avec les Juifs s'était déplacé vers le bas du bois. Les condamnés
patientaient sous les arbres, par petits groupes, certains s'étaient adossés aux
troncs. Plus loin, dans le bois, Nagel attendait avec ses Ukrainiens.
Quelques Juifs, au fond d'une tranchée de plusieurs mètres de long,
envoyaient encore des pelletées de boue par-dessus le remblai. Je me
penchai: l'eau emplissait la fosse, les Juifs creusaient avec de l'eau boueuse
jusqu'aux genoux. «Ce n'est pas une fosse, c'est une piscine», fis-je
remarquer assez sèchement à Nagel. Celui-ci ne prit pas très bien la
réflexion: «Que voulez-vous que je fasse, Herr Obersturmführer? On est
tombés sur un aquifère, et ça monte au fur et à mesure qu'ils creusent. Nous
sommes trop près de la rivière. Je ne vais quand même pas passer la journée
à faire creuser des trous dans cette forêt». Il se tourna vers le
Hauptscharführer. «Bon, ça suffit. Faites-les sortir». Il était livide. «Vos
tireurs sont prêts?» demandait-il. Je compris qu'on allait faire tirer les
Ukrainiens. «Oui, Herr Untersturmführer», répondit le Hauptscharführer. Il
se tourna vers le Dolmetscher et expliqua la procédure. Le Dolmetscher
traduisit aux Ukrainiens. Vingt d'entre eux vinrent se placer en rang devant
la fosse; les cinq autres prirent les Juifs qui avaient creusé, et qui étaient
couverts de boue, et les firent s'agenouiller le long du rebord, dos aux
tireurs. Sur un ordre du Hauptscharführer, les Askaris épaulèrent leurs
carabines et les dirigèrent vers les nuques des Juifs. Mais le compte n'y était
pas, il devait y avoir deux tireurs par Juif, or on en avait pris quinze pour creuser. Le Hauptscharführer recompta, puis donna l'ordre aux Ukrainiens
de baisser leurs fusils et fit se relever cinq des Juifs, qui allèrent attendre sur
le côté. Plusieurs d'entre eux récitaient quelque chose à voix basse, des
prières sans doute, mais à part cela ils ne disaient rien. «On ferait mieux de
rajouter des Askaris, suggéra un autre sous-officier. Ça irait plus vite». Une
petite discussion s'ensuivit; les Ukrainiens n'étaient que vingt-cinq en tout;
le sous-officier proposait d'ajouter cinq Orpo; le Hauptscharführer soutenait
qu'on ne pouvait pas dégarnir le cordon. Nagel, exaspéré, trancha:
«Continuez comme ça». Le Hauptscharführer aboya un ordre et les Askaris
relevèrent leurs fusils. Nagel s'avança d'un pas. «À mon commandement»…
Sa voix était blanche, il faisait un effort pour la maîtriser. «Feu!» La rafale
crépita et je vis comme une éclaboussure rouge, masquée par la fumée des
fusils. La plupart des tués volèrent en avant, le nez dans l'eau; deux d'entre
eux restèrent couchés, recroquevillés sur eux-mêmes, au bord de la fosse.
«Nettoyez-moi ça et amenez les suivants», ordonna Nagel. Quelques
Ukrainiens prirent les deux Juifs morts par les bras et les pieds et les
balancèrent dans la fosse; ils atterrirent avec un grand bruit d'eau, le sang
coulait à flots de leurs têtes fracassées et avait giclé sur les bottes et les
uniformes verts des Ukrainiens. Deux hommes s'avancèrent avec des pelles
et entreprirent de nettoyer le bord de la fosse, envoyant les paquets de terre
ensanglantée et des fragments blanchâtres de cervelle rejoindre les morts.
J'allai regarder: les cadavres flottaient dans l'eau boueuse, les uns sur le
ventre, d'autres sur le dos avec leurs nez et leurs barbes hors de l'eau; le
sang s'étalait à partir de leurs têtes sur la surface, comme une fine couche
d'huile mais rouge vif, leurs chemises blanches étaient rouges aussi et de
petits filets rouges coulaient sur leur peau et dans les poils des barbes. On
amenait le deuxième groupe, les cinq qui avaient creusé et cinq autres du
bord du bois, et on les plaça à genoux face à la fosse, aux corps flottants de
leurs voisins; l'un d'entre eux se retourna face aux tireurs, la tête levée, et
les regarda en silence. Je songeai à ces Ukrainiens: comment en étaient-ils
arrivés là? La plupart d'entre eux s'étaient battus contre les Polonais, puis
contre les Soviétiques, ils devaient avoir rêvé d'un avenir meilleur, pour eux
et pour leurs enfants, et voilà que maintenant ils se retrouvaient dans une
forêt, portant un uniforme étranger et tuant des gens qui ne leur avaient rien
fait, sans raison qu'ils puissent comprendre. Que pouvaient-ils penser de
cela? Pourtant, lorsqu'on leur en donnait l'ordre, ils tiraient, ils poussaient
les corps dans la fosse et en amenaient d'autres, ils ne protestaient pas. Que penseraient-ils de tout cela plus tard? De nouveau, ils avaient tiré. On
entendait maintenant des plaintes venant de la fosse. «Ah merde, ils ne sont
pas tous morts», grogna le Hauptscharführer. – «Eh bien, achevez-les», cria
Nagel. Sur un ordre du Hauptscharführer deux Askaris s'avancèrent et
tirèrent de nouveau dans la fosse. Les cris continuaient. Ils tirèrent une
troisième fois. À côté d'eux on nettoyait le rebord. De nouveau, plus loin,
on en amenait dix. Je remarquai Popp: il avait pris une pleine poignée de
terre dans le grand tas près de la fosse et la contemplait, il la malaxait entre
ses gros doigts, la humait, en mit même un peu dans sa bouche. «Qu'y a-t-il,
Popp?» Il s'approcha de moi: «Regardez cette terre, Herr Obersturmführer.
C'est de la bonne terre. Un homme pourrait faire pire que de vivre ici». Les
Juifs s'agenouillaient. «Jette ça, Popp», lui dis-je. – «On nous a dit qu'après
on pourrait venir s'installer, construire des fermes. C'est une bonne région,
c'est tout ce que je dis». – «Tais-toi, Popp». Les Askaris avaient tiré une
autre salve. Encore une fois, des cris perçants montaient de la fosse, des
gémissements. «S'il vous plaît, messieurs les Allemands! S'il vous plaît!»
Le Hauptscharführer fit donner le coup de grâce; mais les cris ne cessaient
pas, on entendait des hommes se débattre dans l'eau, Nagel criait aussi: «Ils
tirent comme des manches, vos hommes! Faites-les descendre dans le trou».
– «Mais, Herr Untersturmführer»… – «Faites-les descendre!» Le
Hauptscharführer fit traduire l'ordre. Les Ukrainiens se mirent à parler avec
agitation. «Qu'est-ce qu'ils disent?» demanda Nagel. – «Ils ne veulent pas
descendre, Herr Untersturmführer, expliqua le Dolmetscher. Ils disent que
ce n'est pas la peine, qu'ils peuvent tirer du bord». Nagel était rouge. «Qu'ils
descendent!» Le Hauptscharführer en saisit un par le bras et le tira vers la
fosse; l'Ukrainien résista. Tout le monde criait maintenant, en ukrainien et
en allemand. Un peu plus loin, le prochain groupe attendait. Rageusement,
l'Askari désigné jeta son fusil à terre et sauta dans la fosse, glissa, s'affala au
milieu des cadavres et des agonisants. Son camarade descendit après lui en
se retenant au bord et l'aida à se relever. L'Ukrainien jurait, il crachait,
couvert de boue et de sang. Le Hauptscharführer lui tendit son fusil. Sur la
gauche on entendit plusieurs coups de feu, des cris; les hommes du cordon
tiraient dans les bois: un des Juifs avait profité du tumulte pour détaler.
«Vous l'avez eu?» appela Nagel. – «Je ne sais pas, Herr Untersturmführer»,
répondit de loin un des policiers. – «Eh bien allez voir!» Deux autres Juifs
filèrent subitement de l'autre côté et les Orpo se remirent à tirer: l'un
s'effondra tout de suite, l'autre disparut au fond du bois. Nagel avait sorti son pistolet et l'agitait dans tous les sens, criant des ordres contradictoires.
Dans la fosse, l'Askari tentait d'appuyer son fusil contre le front d'un Juif
blessé, mais celui-ci roulait dans l'eau, sa tête disparaissait sous la surface.
L'Ukrainien tira enfin au jugé, le coup emporta la mâchoire du Juif, mais ne
le tua pas encore, il se débattait, attrapait les jambes de l'Ukrainien.
«Nagel», dis-je. – «Quoi?» Son visage était hagard, le pistolet pendait au
bout de son bras. – «Je vais aller attendre à la voiture». Dans le bois, on
entendait des coups de feu, les Orpo tiraient sur les fuyards; je jetai un
regard fugace à mes doigts, pour m'assurer que j'avais bien retiré toutes les
échardes. Près de la fosse, l'un des Juifs se mit à pleurer. Un tel
amateurisme devint vite l'exception. Au fil des semaines, les officiers
acquéraient de l'expérience, les soldats s'habituaient aux procédures; en
même temps, on voyait bien que tous cherchaient leur place dans tout ça,
réfléchissaient à ce qui se passait, chacun à sa manière. À table, le soir, les
hommes discutaient des actions, se racontaient des anecdotes, comparaient
leurs expériences, certains sur un ton triste, d'autres, joyeux. D'autres encore
se taisaient, c'était ceux-là qu'il fallait surveiller. Nous avions déjà eu deux
suicides; et une nuit, un homme s'était réveillé en vidant son fusil dans le
plafond, on avait dû le ceinturer de force, un sous-officier avait presque été
tué. Certains réagissaient par la brutalité, parfois le sadisme, ils frappaient
les condamnés, les tourmentaient avant de les faire mourir; les officiers
essayaient de contrôler ces débordements, mais c'était difficile, il y avait des
excès. Nos hommes, très souvent, photographiaient les exécutions; dans
leurs quartiers, ils s'échangeaient leurs photos contre du tabac, ils les
accrochaient au mur, n'importe qui pouvait en commander des tirages. Nous
savions, par la censure militaire, que beaucoup envoyaient ces photos à
leurs familles en Allemagne, certains en faisaient même de petits albums
ornés de légendes; ce phénomène inquiétait la hiérarchie, mais semblait
impossible à maîtriser. Les officiers eux-mêmes se laissaient aller. Une fois,
tandis que les Juifs creusaient, je surpris Bohr en train de chantonner: «La
terre est froide, la terre est douce, creuse, petit Juif, creuse». Le
Dolmetscher traduisait, cela me choqua profondément. Je connaissais Bohr
depuis quelque temps maintenant, c'était un homme normal, il ne nourrissait
aucune animosité particulière contre les Juifs, il faisait son devoir comme
on le lui demandait; mais visiblement, cela le travaillait, il réagissait mal.
De vrais antisémites, bien entendu, il y en avait au Kommando; Lübbe, par
exemple, un autre Untersturmführer, saisissait la moindre occasion pour se mettre à maudire Israël avec une virulence extrême, comme si le Judaïsme
mondial n'était qu'un vaste complot dirigé contre lui, Lübbe. Il en fatiguait
tout le monde. Mais son attitude face aux actions était étrange: parfois, il se
comportait brutalement, mais parfois aussi, le matin, il était pris de
diarrhées violentes, il se faisait subitement porter malade et devait être
remplacé. «Dieu, que je hais cette vermine, disait-il en les regardant mourir,
mais quelle tâche hideuse». Et lorsque je lui demandai si ses convictions ne
l'aidaient pas à supporter cela, il rétorqua: «Écoutez, ce n'est pas parce que
je mange de la viande que j'aimerais travailler dans un abattoir». Il fut
d'ailleurs renvoyé quelques mois plus tard, lorsque le Dr. Thomas, le
remplaçant du Brigadeführer Rasch, épura les Kommandos. Mais de plus en
plus les officiers comme les hommes devenaient malaisés à contrôler, ils se
croyaient permis des choses qui ne l'étaient pas, des choses inouïes, et c'est
sans doute normal, avec ce genre de travail les limites se brouillent,
deviennent floues. Et puis encore certains volaient les Juifs, ils gardaient les
montres en or, les bagues, l'argent, alors que tout devait être remis au
Kommandostab pour être expédié en Allemagne. Lors des actions les
officiers étaient obligés de surveiller les Orpo, les Waffen-SS, les Askaris,
pour s'assurer qu'ils ne détournaient rien. Mais des officiers aussi gardaient
des choses. Et puis ils buvaient, le sens de la discipline s'effilochait. Un soir,
nous étions cantonnés dans un village, Bohr ramena deux filles, des
paysannes ukrainiennes, et de la vodka. Lui et Zorn et Müller se mirent à
boire avec les filles et à les tripoter, à leur passer la main sous la jupe. J'étais
assis sur mon lit, j'essayais de lire. Bohr m'appela: «Venez en profiter
aussi». – «Non, merci». Une des filles était dégrafée, à moitié nue, ses seins
gélatineux pendaient un peu. Ce désir aigre, ces chairs grasses me
dégoûtaient, mais je n'avais nulle part où aller. «Vous n'êtes pas très drôle,
docteur», me lançait Bohr. Moi, je les regardais, comme si mes yeux étaient
un appareil de Rœntgen: sous la chair, je percevais distinctement les
squelettes, lorsque Zorn enlaçait une des filles c'était comme si les os,
séparés par une mince gaze, s'entrechoquaient, lorsqu'ils riaient le son
grinçant jaillissait d'entre les mâchoires des crânes; demain, ils seraient déjà
vieux, les filles deviendraient obèses ou au contraire leur peau fripée
pendrait sur leurs os, leurs mamelles sèches et vides retomberaient comme
de petites outres drainées, et puis Bohr et Zorn et ces filles aussi mourraient
et seraient couchés sous la terre froide, la terre douce, tout comme les Juifs
fauchés dans la fleur de l'âge, leurs bouches emplies de terre ne riraient plus, alors à quoi bon cette triste débauche? Si je posais la question à Zorn,
je savais qu'il me répondrait: «Justement, pour en profiter avant de crever,
pour prendre un peu de plaisir», mais ce n'était pas au plaisir que j'en avais,
moi aussi, je savais prendre mon plaisir lorsque je le voulais, non, c'était
sans doute à leur manque effrayant de conscience de soi, cette façon
étonnante de ne jamais penser aux choses, les bonnes comme les mauvaises,
de se laisser emporter par le courant, de tuer sans comprendre pourquoi et
sans souci non plus, de tripoter des femmes parce qu'elles le voulaient bien,
de boire sans même chercher à s'absoudre de son corps. Voilà ce que moi je
ne comprenais pas, moi, mais on ne me demandait pas de le comprendre.
Début août, le Sonderkommando procéda à un premier nettoyage de Jitomir.
D'après nos statistiques, trente mille Juifs vivaient là avant la guerre; mais
la plupart avaient fui avec l'Armée rouge, il n'en restait plus que cinq mille,
neuf pour cent de la population actuelle. Rasch avait décidé que c'était
encore trop. Le général Reinhardt, qui commandait la 99e division, nous
prêta des soldats pour le Durchkämmung, beau terme allemand que je ne
saurais traduire, et qui désigne un passage au crible. Tout le monde était un
peu sur les nerfs: le 1er août, la Galicie avait été rattachée au General-
Gouvernement et les régiments du «Nachtigall» s'étaient mutinés jusqu'à
Vinnitsa et Tiraspol. Il avait fallu identifier tous les officiers et sous-
officiers de l'OUN-B parmi nos auxiliaires, les arrêter, et les envoyer avec
les officiers du «Nachtigall» rejoindre Bandera à Sachsenhausen. Depuis,
on devait garder un œil sur ceux qui restaient, ils n'étaient pas tous sûrs. À
Jitomir même, les bandéristes avaient assassiné deux fonctionnaires
melnykistes que nous avions mis en place; on avait d'abord soupçonné les
communistes; puis on avait fusillé tous les partisans de l'OUN-B qu'on avait
pu trouver. Heureusement, nos relations avec la Wehrmacht se révélaient
excellentes. Les vétérans de Pologne s'en disaient surpris; ils s'attendaient
au mieux à un consentement hostile, or là nos relations avec les états-majors
devenaient franchement cordiales. Très souvent, c'était l'armée qui prenait
l'initiative des actions, ils nous demandaient de liquider les Juifs des
villages où avaient eu lieu des sabotages, en tant que partisans, ou à titre de
représailles, et ils nous livraient des Juifs et des Tsiganes à exécuter. Von
Roques, le commandant de la zone arrière Sud, avait ordonné qu'au cas où
les auteurs d'un acte de sabotage ne pouvaient être identifiés avec certitude,
il fallait procéder aux représailles sur des Juifs ou des Russes, car il ne fallait pas arbitrairement blâmer les Ukrainiens: Nous devons communiquer
l'impression que nous sommes justes. Bien entendu, tous les officiers de la
Wehrmacht n'approuvaient pas ces mesures, les officiers plus âgés en
particulier manquaient encore, selon Rasch, de compréhension. Le groupe
avait aussi des problèmes avec certains commandants de Dulag, qui
rechignaient à nous livrer les commissaires et les prisonniers de guerre juifs.
Mais von Reichenau, on le savait, défendait la SP avec vigueur. Et parfois,
au contraire, il arrivait même que la Wehrmacht nous devance. Le PC d'une
division voulait s'installer dans un village, mais la place manquait: «Il y a
encore les Juifs», nous suggéra leur chef d'état-major; et l'AOK appuya sa
requête, il nous fallut fusiller tous les Juifs mâles du village, puis regrouper
les femmes et les enfants dans quelques maisons afin de libérer des
quartiers pour les officiers. Dans le rapport ce fut noté comme une action de
représailles. Une autre division alla jusqu'à nous demander de liquider les
patients d'un asile d'aliénés qu'ils voulaient occuper; le Gruppenstab
répondit avec indignation que les hommes de la Staatspolizei ne sont pas
des bourreaux pour la Wehrmacht: «Aucun intérêt de la S P ne rend cette
action nécessaire. Faites-le vous-mêmes». (Mais une autre fois Rasch avait
fait fusiller des fous parce que tous les gardes et les infirmières de l'hôpital
étaient partis, et il estimait que si les malades en profitaient pour fuir, ils
constitueraient un risque pour la sécurité.) Il semblait en outre que les
choses allaient bientôt s'intensifier. De la Galicie nous parvenaient des
rumeurs de nouvelles méthodes; Jeckeln, apparemment, avait reçu des
renforts considérables et procédait à des ratissages bien plus extensifs que
tout ce qui avait été entrepris jusque-là. Callsen, de retour d'une mission à
Tarnopol, nous avait vaguement fait mention d'une nouvelle
ölsardinenmanier, mais il refusait d'élaborer et personne ne savait trop de
quoi il parlait. Et puis Biobel était revenu. Il était guéri et en effet paraissait
moins boire, mais il restait toujours aussi hargneux. Je passais maintenant la
plupart de mon temps à Jitomir. Thomas se trouvait là aussi et je le voyais
presque tous les jours. Il faisait très chaud. Dans les vergers, les arbres
ployaient sous le poids des prunes violettes et des abricots; dans les lopins
individuels, aux abords de la ville, on apercevait les lourdes masses des
potirons, quelques épis de maïs déjà desséchés, des rangées isolées de
tournesols qui penchaient la tête vers le sol. Lorsque nous avions du temps
libre Thomas et moi sortions de la ville faire de la barque sur le Teterev et
nager; ensuite, couchés sous les pommiers, nous buvions du mauvais vin blanc de Bessarabie en croquant un fruit mûr, toujours à portée de main
dans l'herbe. À cette époque il n'y avait pas encore de partisans dans la
région, c'était tranquille. Parfois on se lisait à voix haute des passages
curieux ou amusants, comme des étudiants. Thomas avait déniché une
brochure française de l'Institut d'études des questions juives. «Écoute cette
prose étonnante. Article "Biologie et collaboration", d'un certain Charles
Laville. Voilà. Une politique doit être biologique ou ne pas être. Écoute,
écoute: Voulons-nous demeurer un vulgaire polypier? Voulons-nous au
contraire nous diriger vers un stade supérieur d'organisation?» Il lisait en
français avec un accent presque chantant. «Réponse: Les associations
cellulaires d'éléments à tendances complémentaires sont celles qui ont
permis la formation des animaux supérieurs, jusqu'à l'homme Refuser celle
qui s'offre à nous serait, en quelque sorte, un crime contre l'humanité, tout
autant que contre la biologie». Pour ma part, je lisais la correspondance de
Stendhal. Un jour, des pionniers nous invitèrent dans leur canot à moteur;
Thomas, déjà un peu ivre, avait calé une caisse de grenades entre ses
cuisses et, confortablement allongé à la proue, il les péchait une à une dans
la caisse, les dégoupillait, et les envoyait paresseusement par-dessus sa tête;
les gerbes d'eau projetées par les détonations sous-marines nous
éclaboussaient, des pionniers munis de filets cherchaient à attraper les
dizaines de poissons morts qui barbotaient dans le sillage du canot, ils
riaient et moi j'admirais leurs peaux bronzées et leur jeunesse insouciante.
Le soir, Thomas passait parfois à nos quartiers écouter de la musique. Bohr
avait trouvé un jeune orphelin juif et l'avait adopté comme mascotte: le
garçon lavait les voitures, cirait les bottes et nettoyait les pistolets des
officiers, mais surtout il jouait du piano comme un jeune dieu, léger, preste,
allègre. «Un toucher comme ça, ça pardonne tout, même d'être juif», disait
Bohr. Il lui faisait jouer du Beethoven ou du Haydn, mais le garçon, Yakov,
préférait Bach. Il semblait connaître toutes les Suites par cœur, c'était
merveilleux. Même Blobel le tolérait. Quand Yakov ne jouait pas, je me
distrayais parfois en narguant plaisamment mes collègues, je leur lisais des
passages de Stendhal sur la retraite de Russie. Certains s'en offusquaient:
«Oui, les Français, peut-être, c'est un peuple nul. Mais nous sommes des
Allemands». – «Certes. Mais les Russes, eux, sont toujours russes». –
«Justement non! éructait Blobel. Soixante-dix ou quatre-vingts pour cent
des peuples d'URSS sont d'origine mongole. C'est prouvé. Et les
bolcheviques ont mené une politique délibérée de mélange racial. Pendant la Grande Guerre, oui, on se battait contre d'authentiques moujiks russes, et
c'est vrai qu'ils étaient costauds, les bougres, mais les bolcheviques les ont
exterminés! Il ne reste presque plus de vrais Russes, de vrais Slaves. De
toute façon, enchaînait-il sans aucune logique, les Slaves sont par définition
une race de métèques, d'esclaves. Des bâtards. Pas un seul de leurs princes
qui fût vraiment russe, c'était toujours du sang normand, mongol, puis
allemand. Même leur poète national était un Mischlinge nègre, et ils
tolèrent ça, c'est bien une preuve»… – «De toute façon, ajoutait
sentencieusement Vogt, Dieu est avec la Nation et le Volk allemands. Nous
ne pouvons pas perdre cette guerre». – «Dieu? crachait Blobel. Dieu est un
communiste. Et si je le rencontre, il finira comme ses commissaires».
Il savait de quoi il parlait. À Tchernyakov, la SP avait arrêté le président de
la Troïka régionale du NKVD, avec un de ses collègues, et les avait envoyés
à Jitomir. Interrogé par Vogt et ses collègues, ce juge, Wolf Kieper, reconnut
avoir fait exécuter plus de mille trois cent cinquante personnes. C'était un
Juif d'environ soixante ans, communiste depuis 1905 et juge du peuple
depuis 1918; l'autre, Moïse Kogan, était plus jeune, mais c'était aussi un
tchékiste et un Juif. Blobel avait discuté du cas avec Rasch et l'Oberst Heim
et ils s'étaient mis d'accord pour une exécution publique. Kieper et Kogan
furent jugés devant une cour militaire et condamnés à mort. Le 7 août, tôt le
matin, des officiers du Sonderkommando, appuyés par des Orpo et nos
Askaris, procédèrent à des arrestations de Juifs et les réunirent sur la place
du marché. La 6e armée avait mis à disposition une voiture de la compagnie
de propagande qui, avec un haut-parleur, sillonnait les rues de la ville en
annonçant l'exécution en allemand et en ukrainien. J'arrivai sur la place vers
la fin de la matinée, en compagnie de Thomas. Plus de quatre cents Juifs
avaient été rassemblés et forcés à s'asseoir, les mains sur la nuque, près de
la haute potence dressée la veille par les chauffeurs du Sonderkommando.
Au-delà du cordon de Waffen-SS affluaient des centaines de badauds, des
militaires surtout mais aussi des hommes de l'Organisation Todt et du
NKKK, ainsi que de nombreux civils ukrainiens. Ces spectateurs
emplissaient la place de tous les côtés, il était difficile de se frayer un
chemin; une trentaine de soldats s'étaient même juchés sur le toit en tôle
d'une bâtisse avoisinante. Les hommes riaient, blaguaient; beaucoup
photographiaient la scène. Blobel se tenait au pied de la potence avec
Hafner, qui revenait de Bielaïa Tserkov. Du côté des rangées de Juifs, von Radetzky haranguait la foule en ukrainien: «Quelqu'un a-t-il un compte à
régler avec un de ces Juifs?» demandait-il. Alors un homme sortait de la
foule et décochait un coup de pied à un des hommes assis, puis s'en
retournait; d'autres leur lançaient des fruits et des tomates pourris. Je
regardai les Juifs: ils avaient le visage gris, ils dardaient des yeux angoissés,
se demandant ce qui allait suivre. Il y avait parmi eux beaucoup de
vieillards, aux barbes blanches fournies et vêtus de caftans crasseux, mais
aussi des hommes assez jeunes. Je remarquais que dans le cordon de garde
se tenaient plusieurs Landser de la Wehrmacht. «Que font-ils ici?»
demandai-je à Hafner. – «Ce sont des volontaires. Ils ont demandé à aider».
Je fis une moue. On voyait de nombreux officiers, mais je n'en
reconnaissais aucun de l'AOK. Je me dirigeai vers le cordon et interpellai
un des soldats: «Qu'est-ce que tu fais ici? Qui t'a demandé de monter la
garde?» Il prit un air gêné. «Où est ton supérieur?» – «Je ne sais pas, Herr
Offizier», répondit-il enfin en se grattant le front sous son calot – «Qu'est-ce
que tu fais ici?» répétai-je. – «Je suis allé au ghetto ce matin, avec mes
camarades, Herr Offizier. Et puis voilà, on s'est proposes pour aider, vos
collègues ont dit oui. J'avais commandé une paire de bottes en cuir à un Juif
et je voulais essayer de le trouver avant-avant»… Il n'osait même pas dire le
mot. «Avant qu'on le fusille, c'est ça?» lançai-je avec aigreur. – «Oui, Herr
Offizier». – «Et tu l'as trouvé?» – «Il est là-bas. Mais je n'ai pas pu lui
parler». Je retournai auprès de Blobel. «Herr Standartenführer, il faudrait
renvoyer les hommes de la Wehrmacht. Ce n'est pas normal qu'ils
participent à l'Aktion sans ordres». – «Laissez, laissez, Obersturmführer.
C'est bien qu'ils montrent de l'enthousiasme. Ce sont de bons nationaux-
socialistes, ils veulent aussi faire leur part». Je haussai les épaules et
rejoignis Thomas. Il désigna la foule d'un geste du menton: «On aurait pu
vendre les places, on serait riches». Il ricana. «À l'AOK, ils appellent ça
Exekution-Tourismus». Le camion était arrivé et manœuvrait sous la
potence. Deux Waffen-SS en firent sortir Kieper et Kogan. Ils étaient en
chemise paysanne et avaient les mains liées derrière le dos. La barbe de
Kieper avait blanchi depuis son arrestation. Nos chauffeurs posèrent une
planche en travers de la benne du camion, l'escaladèrent et se mirent en
devoir de fixer les cordes. Je remarquai que Höfler restait à l'écart, il fumait
avec un air maussade; Bauer, lui, le chauffeur personnel de Blobel, testait
les nœuds. Puis Zorn monta aussi et les Waffen-SS hissèrent les deux
condamnés. On les plaça debout sous la potence et Zorn fit un discours; il parlait en ukrainien, il devait expliquer la sentence. Les spectateurs
vociféraient, sifflaient, et il avait du mal à se faire entendre; il fit plusieurs
fois des gestes pour les faire taire, mais personne n'y prêtait attention. Des
soldats prenaient des clichés, ils désignaient les condamnés en riant. Alors
Zorn et un des Waffen-SS leur passa le nœud coulant autour du cou. Les
deux condamnés restaient silencieux, renfermés en eux-mêmes. Zorn et les
autres descendirent de la planche et Bauer fit démarrer le camion. «Plus
lentement, plus lentement», criaient les Landser qui photographiaient. Le
camion s'avança, les deux hommes essayaient de garder leur équilibre, puis
ils basculèrent l'un après l'autre et balancèrent plusieurs fois d'avant en
arrière. Le pantalon de Kieper lui était tombé autour des chevilles; sous sa
chemise, il était nu, je voyais avec horreur sa verge engorgée, il éjaculait
encore. «Nix Kultura!» brailla un Landser, d'autres reprirent le cri. Sur les
montants de la potence, Zorn clouait des panneaux expliquant la
condamnation; on pouvait y lire que les mille trois cent cinquante victimes
de Kiefer étaient tous des Volksdeutschen et des Ukrainiens. Ensuite, les
soldats du cordon ordonnèrent aux Juifs de se lever et de marcher. Blobel
monta dans sa voiture avec Hafner et Zorn; von Radetzky m'invita à venir
avec lui et prit aussi Thomas. La foule suivait les Juifs, il y avait un
immense brouhaha. Tout le monde se dirigeait hors de la ville vers ce qu'on
appelait le Pferdefriedhof, le cimetière des chevaux: là, une tranchée avait
déjà été creusée, avec une pile de traverses derrière pour arrêter les balles
perdues. L'Obersturmführer Grafhorst, qui commandait notre compagnie de
Waffen-SS, patientait avec une vingtaine de ses hommes. Blobel et Hafner
inspectèrent la tranchée, puis on attendit. Je réfléchissais. Je pensais à ma
vie, au rapport qu'il pouvait bien y avoir entre cette vie que j'avais vécue -
une vie tout à fait ordinaire, la vie de n'importe qui, mais aussi par certains
côtés une vie extraordinaire, inhabituelle, bien que l'inhabituel, ce soit aussi
très ordinaire – et ce qui se passait ici. De rapport, il devait bien y en avoir
un, et c'était un fait, il y en avait un. Certes, je ne participais pas aux
exécutions, je ne commandais pas les pelotons; mais cela ne changeait pas
grand-chose, car j'y assistais régulièrement, j'aidais à les préparer et ensuite
je rédigeais des rapports; en outre, c'était un peu par hasard que j'avais été
affecté au Stab plutôt qu'aux Teil-kommandos. Et si l'on m'avait donné un
Teilkommando, aurais-je pu, moi aussi, comme Nagel ou Hafner, organiser
des rafles, faire creuser des fosses, aligner des condamnés, et crier «Feu!»?
Oui, sans doute. Depuis mon enfance, j'étais hanté par la passion de l'absolu et du dépassement des limites; maintenant, cette passion m'avait mené au
bord des fosses communes de l'Ukraine. Ma pensée, je l'avais toujours
voulue radicale; or l'État, la Nation avaient aussi choisi le radical et l'absolu;
comment donc, juste à ce moment-là, tourner le dos, dire non, et préférer en
fin de compte le confort des lois bourgeoises, l'assurance médiocre du
contrat social? C'était évidemment impossible. Et si la radicalité, c'était la
radicalité de l'abîme, et si l'absolu se révélait être le mauvais absolu, il
fallait néanmoins, de cela au moins j'étais intimement persuadé, les suivre
jusqu'au bout, les yeux grands ouverts. La foule arrivait et emplissait le
cimetière; je remarquai des soldats en maillot de bain, il y avait aussi des
femmes, des enfants. On buvait de la bière et on se passait des cigarettes. Je
regardai un groupe d'officiers de l'état-major: il y avait là l'Oberst von
Schüler, le Ha, avec plusieurs autres officiers. Grafhorst, le
Kompanieführer, positionnait ses hommes. On tirait maintenant à un fusil
par Juif, un coup dans la poitrine au niveau du cœur. Souvent cela ne
suffisait pas à tuer et un homme devait descendre dans la fosse les achever;
les cris retentissaient parmi les bavardages et les clameurs de la foule.
Hafner, qui commandait plus ou moins officiellement l'action, rugissait.
Entre les salves, des hommes sortaient de la foule et demandaient aux
Waffen-SS de leur céder la place; Grafhorst n'objectait rien et ses hommes
passaient leurs carabines à ces Landser qui tiraient un coup ou deux avant
de rejoindre leurs camarades. Les Waffen-SS de Grafhorst étaient assez
jeunes et depuis le début de l'exécution manifestaient une certaine agitation.
Hafner se mit à engueuler l'un d'eux, qui à chaque salve tendait sa carabine
à un soldat volontaire et se tenait sur le côté, tout blanc. De plus il y avait
trop de coups qui ne portaient pas et c'était effectivement un problème.
Häfner fit arrêter les exécutions et entama un conciliabule avec Blobel et
deux officiers de la Wehrmacht. Je ne les connaissais pas, mais d'après la
couleur de leurs pattes de col il s'agissait d'un juge militaire et d'un
médecin. Puis Hafner alla discuter avec Grafhorst. Je voyais que Grafhörst
objectait à ce que disait Hafner, mais je n'entendais pas leurs paroles. Enfin
Grafhorst fit amener une nouvelle fournée de Juifs. Ceux-ci furent placés
face à la fosse, mais les tireurs de la Waffen-SS visèrent la tête plutôt que la