Les bienveillantes

Jonathan Littell · Chapitre 1 sur 8 · partie 15/15

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Les bienveillantes

TOCCATA Pour les morts

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

disparition. Le médecin revint avec une seringue, découvrit le bras de Voss,

tapota pour faire ressortir la veine, et injecta. Petit à petit les sons

s'espacèrent, sa respiration se calma. Ses yeux s'étaient refermés. De temps

à autre venait encore un bloc de sons, comme une ultime bouée jetée par-

dessus bord. Le médecin était ressorti. Je touchai doucement la joue de

Voss, du dos des doigts, et je sortis aussi. Le médecin s'affairait avec un air

qui exprimait à la fois la gêne et le ressentiment. Je le remerciai sèchement,

puis claquai des talons en levant le bras. Le médecin ne me rendit pas le

salut et je sortis sans un mot.

 

Une voiture de la Wehrmacht me ramena au Sonderkommando. J'y trouvai

Weseloh et Reinholz toujours en pleine conversation, Reinholz avançant des

arguments en faveur d'une origine turque des Bergjuden. Il s'interrompit

lorsqu'il me vit: «Ah, Herr Hauptsturmführer. On se demandait ce que vous

faisiez. Je vous ai fait préparer des quartiers. Il est trop tard pour que vous

rentriez». – «De toute façon, dit Weseloh, je devrai rester ici quelques jours,

pour continuer mes investigations». – «Je rentre ce soir à Piatigorsk, fis-je

d'une voix sans tonalité. J'ai à y faire. Il n'y a pas de partisans par ic i et je

peux rouler de nuit». Reinholz haussa les épaules: «C'est contre les

instructions du groupe, Herr Hauptsturmführer, mais faites comme vous

voulez». – «Je vous confie le docteur Weseloh. Contactez-moi si vous avez

besoin de quoi que ce soit». Weseloh, les jambes croisées sur sa chaise en bois, paraissait parfaitement à l'aise et heureuse de son aventure; mon départ

la laissait indifférente. «Merci pour votre assistance, Hauptsturmführer, dit-

elle. Au fait, est-ce que je pourrais voir ce Dr. Voss?» J'étais déjà sur le pas

de la porte, chapka en main. «Non». Je n'attendis pas sa réaction et sortis.

Mon chauffeur semblait peu heureux à l'idée de rouler de nuit, mais il

n'insista pas lorsque je répétai mon ordre d'un ton presque cassant. Le

voyage dura longtemps: Lemper, ce chauffeur, roulait très lentement à cause

des plaques de verglas. En dehors de l'étroit halo des phares, partiellement

masqués à cause des avions, on ne voyait rien; de temps en temps, un poste

de contrôle militaire surgissait de l'obscurité devant nous. Je tripotais

distraitement le kindjal que m'avait offert Chabaev, je fumais cigarette sur

cigarette, je regardais sans penser la nuit vaste et vide.

 

L'enquête confirma les dires des villageois sur la mort du Leutnant Dr. Voss.

Dans la maison où avait eu lieu le drame, on retrouva son carnet, maculé de

sang et rempli de consonnes kabardes et de notations grammaticales. La

mère de la fille, hystérique, jurait qu'elle n'avait pas revu son mari depuis

l'incident; d'après ses voisins, il était sans doute parti pour les montagnes

avec l'arme du crime, une vieille pétoire de chasse, faire Yabrek, comme on

dit au Caucase, ou rejoindre une bande de partisans. Quelques jours plus

tard, une délégation d'anciens du village vint voir le général von

Mackensen: ils présentèrent solennellement leurs excuses au nom de Yaoul,

réaffirmèrent leur profonde amitié pour l'armée allemande, et déposèrent

une pile de tapis, de peaux de moutons, et de bijoux, qu'ils offraient à la

famille du défunt. Ils jurèrent de retrouver eux-mêmes le meurtrier et de le

tuer ou de le livrer; les quelques hommes valides qui restaient à Yaoul,

affirmèrent-ils, étaient partis fouiller les montagnes. Ils craignaient les

représailles: von Mackensen les rassura, promettant qu'il n'y aurait aucune

punition collective. Je savais que Chadov en avait discuté avec Köstring.

L'armée fit brûler la maison du coupable, promulgua un nouvel ordre du

jour réitérant les interdictions concernant la fraternisation avec les femmes

montagnardes, et classa promptement l'affaire.

 

La commission de la Wehrmacht achevait son étude sur les Bergjuden et

Köstring souhaitait tenir une conférence à Naltchik à ce sujet. Cela devenait

d'autant plus pressant que le Conseil national kabardo-balkar était en cours

de formation et que l'OKHG voulait régler l'affaire avant la formation du

district autonome, prévue pour le 18 décembre lors du Kurman Baïram. Weseloh avait achevé son travail et rédigeait son rapport; Bierkamp nous

convoqua à Vorochilovsk pour examiner notre position. Après quelques

jours relativement doux, où il avait de nouveau neigé, la température était

redescendue jusqu'à environ -20°; j'avais enfin reçu ma chouba et mes

bottes; c'était très encombrant, mais ça tenait chaud. Je fis la route avec

Weseloh; de Vorochilovsk, elle repartirait directement pour Berlin. Au

Gruppenstab, je retrouvai Persterer et Reinholz, que Bierkamp avait aussi

convoqués; en outre, Leetsch, Prill et le Sturmbannführer Holste, le Leiter

IV/V du groupe, assistaient à la réunion. «D'après mes informations,

commença Bierkamp, la Wehrmacht et ce Dr. Bräutigam veulent exempter

les Bergjuden des mesures antijuives pour ne pas nuire aux bonnes relations

avec les Kabardes et les Balkars. Ils vont donc chercher à prétendre que ce

ne sont pas vraiment des Juifs, de manière à se mettre à l'abri de critiques de

Berlin. Pour nous, ce serait une grave erreur. En tant que Juifs et

Fremdkörper parmi les peuples environnants, cette population restera une

source de danger permanent pour nos forces: un nid d'espionnage et de

sabotage et un vivier pour les partisans. La nécessité de mesures radicales

ne fait aucun doute. Mais nous devons avoir des preuves solides pour faire

face aux arguties de la Wehrmacht» – «Je pense, Herr Oberführer, que ce ne

sera pas difficile de démontrer la justesse de notre position, affirma Weseloh

de sa petite voix grêle. Je serai désolée de ne pas pouvoir le faire moi-

même, mais je laisserai avant de partir un rapport complet avec tous les

points importants. Cela vous permettra de répondre à toutes les objections

de la Wehrmacht ou de l'Ostministerium,» – «Parfait. Pour les arguments

scientifiques, vous reverrez cela avec le Hauptsturmführer Aue, qui

présentera cette partie-là. Je présenterai moi-même la position concrète de

la Sicherheitspolizei du point de vue de la sécurité». Tandis qu'il parlait, je

parcourais rapidement la liste de citations établie par Weseloh tendant à

établir une origine purement juive et très ancienne des Bergjuden. «Si vous

le permettez, Herr Oberführer, je voudrais faire une remarque sur le dossier

établi par le docteur Weseloh. C'est un travail excellent, mais elle a

purement omis de citer tous les textes qui contredisent notre point de vue.

Les experts de la Wehrmacht et de l'Ostministerium, eux, ne se priveront

pas de nous les opposer. Je crois qu'ainsi la base scientifique de notre

position reste assez faible». – «Hauptsturmführer Aue, intervint Prill, vous

avez dû passer trop de temps à discuter avec votre ami le Leutnant Voss. On

dirait qu'il a influencé votre jugement» Je lui lançai un regard exaspéré: ainsi, voilà ce qu'il tramait avec Turek. «Vous vous trompez,

Hauptsturmführer. Je cherchais simplement à faire remarquer que la

documentation scientifique existante n'est pas concluante, et que baser notre

position dessus serait une erreur». -»Ce Voss a été tué, je crois?» intervint

Leetsch. – «Oui, répondit Bierkamp. Par des partisans, peut-être même par

ces Juifs-là. C'est bien entendu dommage. Mais j'ai des raisons de croire

qu'il travaillait activement contre nous. Hauptsturmführer Aue, je

comprends votre incertitude; mais vous devez vous en tenir à l'essentiel et

non aux détails. Les intérêts de la SP et de la S S, ici, sont clairs, voilà ce

qui compte». – «De toute manière, dit Weseloh, leur caractère juif crève les

yeux. Leurs manières sont insinuantes, et ils ont même essayé de nous

corrompre». – «Absolument, confirma Persterer. Ils sont revenus plusieurs

fois au Kommando nous apporter des manteaux fourrés, des couvertures,

des batteries de cuisine. Ils disent que c'est pour aider nos troupes, mais ils

nous ont aussi donné des tapis, des beaux couteaux et des bijoux». – «Il ne

faut pas être dupe», avança Holste qui avait l'air de s'ennuyer. – «Oui, dit

Prill, mais songez qu'ils font la même chose avec la Wehrmacht». La

discussion dura un certain temps. Bierkamp conclut: «Le Brigadeführer

Korsemann viendra en personne à la conférence de Naltchik. Je ne pense

pas, si nous présentons bien la chose, que le groupe d'armées osera nous

contredire ouvertement. Après tout, c'est leur sécurité aussi qui est en jeu.

Sturmbannführer Persterer, je compte sur vous pour mettre en place tous les

préparatifs pour une Aktion rapide et efficace. Une fois que nous aurons le

feu vert, nous devrons aller vite. Je veux que tout soit fini pour la Noël, afin

que je puisse inclure les chiffres dans mon rapport récapitulatif de fin

d'année».

 

Après la réunion, j'allai dire au revoir à Weseloh. Elle me serra la main avec

chaleur. «Hauptsturmführer Aue, vous ne pouvez pas savoir comme j'ai été

heureuse de pouvoir effectuer cette mission. Pour vous, ici, à l'Est, la guerre

est une affaire de tous les jours; mais à Berlin, dans les bureaux, on oublie

vite le péril mortel dans lequel se trouve la Heimat, et les difficultés et les

souffrances du front. Venir ici m'a permis de comprendre tout cela au fond

de moi-même. Je rapporterai le souvenir de vous tous comme une chose

précieuse. Bonne chance, bonne chance. Heil Hitler!» Son visage brillait,

elle était en proie à une exaltation étonnante. Je lui rendis son salut et la

quittai.

Jünger se trouvait encore à Vorochilovsk, et j'avais entendu dire qu'il

recevait les admirateurs qui le sollicitaient; il devait bientôt partir inspecter

les divisions de Ruoff devant Touapsé. Mais j'avais perdu toute envie de

rencontrer Jünger. Je rentrai à Piatigorsk en songeant à Prill. Visiblement, il

tentait de me nuire; je ne comprenais pas bien pourquoi: je ne lui avais

jamais cherché noise; mais il avait choisi de prendre le parti de Turek. Il

était en contact permanent avec Bierkamp et Leetsch, et ce ne devait pas

être chose difficile, à force de petites insinuations, que de les tourner contre

moi. Cette affaire des Bergjuden risquait de me mettre en mauvaise posture:

je n'avais aucun à priori, je souhaitais simplement respecter une certaine

honnêteté intellectuelle, et je comprenais mal l'insistance de Bierkamp à

vouloir à tout prix les liquider; était-il sincèrement convaincu de leur

appartenance raciale juive? Pour moi, cela ne ressortait pas de manière nette

de la documentation; quant à leur apparence ou à leur comportement, ils ne

ressemblaient en rien aux Juifs que nous connaissions; à les voir chez eux,

ils paraissaient en tous points pareils aux Kabardes, aux Balkars ou aux

Karatchaïs. Ceux-là aussi nous offraient des cadeaux somptueux, c'était une

tradition, on n'était pas obligé d'y voir de la corruption. Mais je devais faire

attention: une indécision pouvait être interprétée comme de la faiblesse, et

Prill et Turek profiteraient du moindre faux pas.

 

À Piatigorsk, je trouvai de nouveau la salle des cartes fermée: l'armée Hoth,

formée à partir des restes renforcés de la 4e armée blindée, lançait sa percée

à partir de Kotelnikovo en direction du Kessel. Mais les officiers affichaient

un air optimiste, et leurs commentaires me servirent à compléter les

communiqués officiels et les rumeurs; tout portait à croire qu'une fois

encore, comme devant Moscou l'année précédente, le Führer avait eu raison

de tenir bon. De toute façon je devais préparer la conférence sur les

Bergjuden et avais peu de temps pour autre chose. En relisant les rapports et

mes notes, je songeais aux paroles de Voss, lors de notre dernière

conversation; et en examinant les différentes preuves accumulées, je me

demandais: Qu'en aurait-il pensé, qu'aurait-il accepté ou rejeté? Le dossier,

en fin de compte, était bien mince. Il me semblait sincèrement que

l'hypothèse khazare n'était pas tenable, que seule l'origine perse faisait sens;

quant à ce que cela voulait dire, j'en étais moins sûr que jamais. Je regrettais

énormément la disparition de Voss; il était bien, ici, la seule personne avec

qui j'aurais pu en discuter sérieusement; les autres, ceux de la Wehrmacht comme ceux de la SS, peu leur importait, au fond, la vérité et la rigueur

scientifique: ce n'était pour eux qu'une question politique. La conférence se

tint vers le milieu du mois, quelques jours avant le Grand Baïram. Il y avait

beaucoup de monde, la Wehrmacht avait fait replâtrer à la hâte une large

salle de réunion à l'ancien siège du Parti communiste, avec une immense

table ovale encore marquée par les éclats des shrapnels qui avaient crevé le

toit. Il y eut une brève discussion animée sur une question de préséance:

Köstring souhaitait regrouper les différentes délégations, administration

militaire, Abwehr, AOK, Ostministerium et SS, et cela paraissait logique,

mais Korse-mann insistait pour que tout le monde soit placé selon son

grade; Köstring finit par céder, ce qui fit que Korsemann s'assit à sa droite,

Bierkamp un peu plus bas, et que je me retrouvai presque en bout de table,

en face de Bräutigam qui n'était qu'un Hauptmann de la réserve, et à côté de

l'expert civil de l'institut du ministre Rosenberg. Köstring ouvrit la séance

puis fit introduire Selim Chadov, le chef du Conseil national kabardo-

balkar, qui prononça un long discours sur les très vieilles relations de bon

voisinage, d'entraide, d'amitié, et même parfois de mariage entre les peuples

kabarde, balkar et tat. C'était un homme un peu gras, vêtu d'un costume

croisé en tissu brillant, son visage un peu flasque raffermi par une

moustache fournie, et qui parlait un russe lent et emphatique; Köstring

traduisait lui-même ses paroles. Lorsque Chadov eut fini, Köstring se leva

et lui assura, en russe (cette fois-ci, un Dolmetscher traduisait pour nous),

que l'avis du Conseil national serait pris en compte, et qu'il espérait que la

question serait résolue à la satisfaction de tout le monde. Je regardai

Bierkamp, assis de l'autre côté de la table, à quatre sièges de Korsemann: il

avait posé sa casquette sur la table à côté de ses papiers, et écoutait Köstring

en pianotant des doigts; Korsemann, lui, grattait un impact de shrapnel avec

son stylo. Après la réponse de Köstring, on fit ressortir Chadov, et le

général se rassit sans commenter l'échange. «Je propose que nous

commencions par les rapports des experts, fit-il. Doktor Bräutigam?»

Bräutigam indiqua l'homme assis à ma gauche, un civil à la peau jaunâtre,

avec une petite moustache tombante et des cheveux graisseux,

soigneusement peignés et saupoudrés, comme ses épaules qu'il brossait

nerveusement, d'une nuée de pellicules. «Permettez-moi de vous présenter

le Dr. Rehrl, un spécialiste du judaïsme oriental à l'Institut pour les

questions juives de Francfort». Rehrl décolla légèrement les fesses de son

siège en une petite courbette et se lança d'une voix monocorde et nasillarde: «Je pense que nous avons affaire ici à un restant de peuplade turque, qui

aurait pris la religion mosaïque lors de la conversion de la noblesse khazare,

et qui se serait plus tard réfugié à l'est du Caucase, vers les Xe ou XIe

siècles, lors de la destruction de l'Empire khazar. Là, ils se seraient

confondus par mariage avec une tribu montagnarde iranophone, les Tats, et

une partie du groupe se serait converti ou reconverti à l'islam tandis que les

autres maintenaient un judaïsme qui s'est peu à peu corrompu». Il

commença à égrener des preuves: d'abord, les mots en langue täte pour la

nourriture, les gens et les animaux, soit le substrat fondamental de la

langue, étaient principalement d'origine turque. Puis il passa en revue le peu

qui soit connu de l'histoire de la conversion des Khazars. Il y avait là des

points dignes d'intérêt, mais son exposé tendait à présenter les choses en

vrac, et était un peu difficile à suivre. Je fus toutefois impressionné par son

argument sur les noms propres: on trouvait, chez les Bergjuden, des noms

de fêtes juives tels Hanoukah ou Pessah utilisés comme noms propres, par

exemple dans le nom russisé Khanukaïev, usage qui n'existe ni chez les

Juifs ashkénazes, ni chez les séfarades, mais qui est attesté chez les

Khazars: le nom propre Hanukkah, par exemple, apparaît deux fois dans la

Lettre de Kiev, une lettre de recommandation écrite en hébreu par la

communauté khazare de cette ville au début du Xe siècle; une fois sur une

pierre tombale en Crimée; et une fois dans la liste des rois khazars. Pour

Rehrl, ainsi, les Bergjuden, malgré leur langue, étaient assimilables du point

de vue racial aux Nogaïs, aux Koumyks et aux Balkars plutôt qu'aux Juifs.

Le chef de la commission d'enquête de la Wehrmacht, un officier rubicond

nommé Weintrop, prit la parole à son tour: «Mon opinion ne saurait être

aussi tranchée que celle de mon respecté collègue. À mon avis, les traces

d'une influence juive caucasienne sur ces fameux Khazars – au sujet

desquels on sait en fait peu de chose – sont aussi nombreuses que les

preuves d'une influence contraire. Par exemple, dans le document connu

sous le nom de Lettre anonyme de Cambridge, et qui doit aussi dater du Xe

siècle, il est écrit que des Juifs d'Arménie se sont entremariés avec les

habitants de cette terre – il veut dire les Khazars -, se sont mélangés aux

Gentils, ont appris leurs pratiques, et sortaient continuellement faire la

guerre avec eux; et ils sont devenus un seul peuple. L'auteur parle là des

Juifs du Moyen-Orient et des Khazars: quand il mentionne l'Arménie, ce

n'est pas l'Arménie moderne que nous connaissons, mais la Grande Arménie

ancienne, c'est-à-dire presque toute la Transcaucasie et une bonne partie de l'Anatolie»… Weintrop continua dans cette veine; chaque élément de

preuve qu'il avançait semblait s'opposer au précédent. «Si l'on en vient

maintenant à l'observation ethnologique, on constate peu de différences

avec leurs voisins convertis à l'islam, voire devenus chrétiens comme les

Osses. L'influence païenne reste très forte: les Bergjuden pratiquent la

démonologie, portent des talismans pour se protéger des mauvais esprits, et

ainsi de suite. Cela ressemble aux pratiques soi-disant soufies des

montagnards musulmans, comme le culte des tombes ou les danses rituelles,

qui sont aussi des survivances païennes. Le niveau de vie des Bergjuden est

identique à celui des autres montagnards, que ce soit en ville ou dans les

aoul que nous avons visités: il est exclu de dire que les Bergjuden auraient

profité du Judéo-bolchevisme pour faire avancer leur position. Au contraire,

ils semblent en général presque plus pauvres que les Kabardes. Au repas du

Shabbat, les femmes et les enfants sont assis à l'écart des hommes: c'est

contraire à la tradition juive, mais c'est la tradition montagnarde. À

l'inverse, lors des mariages comme celui auquel nous avons pu assister, avec

des centaines d'invités kabardes et balkars, les hommes et les femmes des

Bergjuden dansaient ensemble, ce qui est strictement prohibé par le

judaïsme orthodoxe». – «Vos conclusions, donc?» demanda von Bittenfeld,

l'adjudant de Köstring. Weintrop gratta ses cheveux blancs, coupés presque

ras: «Quant à l'origine, difficile à dire: les informations sont contradictoires.

Mais il nous semble évident qu'ils sont complètement assimilés et intégrés

et si on veut vermischlingt, "mischlingisés". Les traces de sang juif qui

restent doivent être négligeables». – «Pourtant, intervint Bierkamp, ils

s'accrochent avec obstination à leur religion juive, qu'ils ont préservée

intacte durant des siècles». – «Oh, pas intacte, Herr Oberführer, pas intacte,

fit Weintrop avec bonhomie. Bien corrompue, je trouve au contraire. Ils ont

entièrement perdu tout savoir talmudique, si tant est qu'ils l'ont jamais eu.

Avec leur démonologie, cela en fait quasiment des hérétiques, comme les

Karaïtes. D'ailleurs, les Juifs ashkénazes les méprisent et les nomment

Byky, les "Taureaux", un terme péjoratif». – «À ce sujet, fit suavement

Köstring en se tournant vers Korsemann, quelle est donc l'opinion de la S

S?» – «C'est certainement une question importante, opina Korsemann. Je

vais passer la parole à l'Oberführer Bierkamp». Bierkamp réunissait déjà ses

feuillets: «Malheureusement, notre propre spécialiste, le Dr. Weseloh, a dû

rentrer en Allemagne. Mais elle a préparé un rapport complet, que je vous ai

fait suivre, Herr General, et qui soutient fortement notre opinion: ces Bergjuden sont des Fremdkörper extrêmement dangereux qui représentent

une menace pour la sécurité des troupes, menace à laquelle nous devons

réagir avec vigueur et énergie. Ce point de vue, qui, à la différence de celui

des chercheurs, prend en compte la question vitale de la sécurité, s'étaye

aussi sur une étude des documents scientifiques menée par le Dr. Weseloh,

dont les conclusions diffèrent de celles des autres spécialistes ici présents.

Je vais laisser au Hauptsturmführer Dr. Aue le soin de les présenter».

J'inclinai la tête: «Merci, Herr Oberführer. Je crois que, pour être clair, il est

préférable de différencier les niveaux de preuves. Il y a d'abord les

documents historiques, puis ce document vivant qu'est la langue; il y a

ensuite les résultats de l'anthropologie physique et culturelle; et finalement

les recherches ethnologiques de terrain comme celles menées par le Dr.

Weintrop ou le Dr. Weseloh. Si l'on considère les documents historiques, il

semble établi que des Juifs vivaient au Caucase bien avant la conversion des

Khazars». Je citai Benjamin de Tudela et quelques autres sources anciennes

comme le Derbent-Nameh. «Au IXe siècle, Eldad ha-Dani a visité le

Caucase et a noté que les Juifs des montagnes avaient une excellente

connaissance du Talmud»… – «Ils l'ont bien perdue!» interrompit Weintrop.

– «Absolument, mais le fait reste qu'à une époque les talmudistes de

Derbent et de Chemakha, en Azerbaïdjan, étaient fort réputés. Ce qui est

peut-être d'ailleurs un phénomène un peu tardif: en effet, un voyageur juif

des années 80 du siècle dernier, un certain Judas Tchorny, pensait que les

Juifs étaient arrivés au Caucase non pas après mais avant la destruction du

Premier Temple, et avaient vécu coupés de tout, sous protection perse,

jusqu'au IVe siècle. Plus tard seulement, lorsque les Tatars envahirent la

Perse, les Bergjuden rencontrèrent des Juifs de Babylone qui leur

enseignèrent le Talmud. Ce ne serait qu'à cette époque-là qu'ils auraient

donc adopté la tradition et les enseignements rabbiniques. Mais cela n'est

pas prouvé. Pour des preuves de leur ancienneté, il faudrait plutôt se tourner

vers les traces archéologiques, comme ces ruines désertes en Azerbaïdjan

qu'on nomme Chifut Tebe, la "colline des Juifs", ou Chifut Kabur, la "tombe

des Juifs". Elles sont très anciennes. Quant à la langue, les observations du

Dr. Weseloh corroborent celles de feu le Dr. Voss: c'est un dialecte iranien

occidental moderne – je veux dire pas plus vieux que le VIIIe ou le IXe

siècle, voire le Xe -, ce qui semble contredire une ascendance chaldéenne

directe, telle que la propose Pantyoukov d'après Quatrefages. Quatrefages

d'ailleurs pensait que les Lesghines, certains Svans et les Khevsours avaient aussi des origines juives; en géorgien, Khevis Uria veut dire "le Juif de la

vallée". Le baron Peter Uslar, plus raisonnablement, suggère une

immigration juive fréquente et régulière au Caucase durant deux mille ans,

avec chaque vague s'intégrant plus ou moins aux tribus locales. Une

explication pour le problème de la langue serait que les Juifs se soient

entremariés avec une tribu iranienne, les Tats, arrivée plus tardivement;

eux-mêmes seraient venus au temps des Achéménides comme colons

militaires pour défendre le pas de Derbent contre les nomades des plaines

du Nord». – «Les Juifs, des colons militaires? lança un Oberst de l'A OK.

Cela me semble ridicule.» – «Pas tant que ça, rétorqua Bräutigam. Les Juifs

d'avant la Diaspora ont une longue tradition guerrière. Il n'y a qu'à voir la

Bible. Et souvenez-vous comment ils ont tenu tête aux Romains». – «Ah,

oui, c'est dans Josephus, ça», ajouta Korsemann. – «En effet, Herr

Brigadeführer», approuva Bräutigam. – «Bref, repris-je, cet ensemble de

faits semble contredire une origine khazare. Au contraire, l'hypothèse de

Vsevolod Miller, que ce seraient les Bergjuden qui auraient apporté le

judaïsme aux Khazars, semble plus plausible». – «C'est tout à fait ce que je

disais, intervint Weintrop. Mais vous-même avec votre argument

linguistique ne niez pas la possibilité de la "mischlingisation"«. – «C'est

vraiment dommage que le Dr. Voss ne soit plus parmi nous, fit Köstring. Il

nous aurait certainement éclairci ce point». – «Oui, dit tristement von Gilsa.

Nous le regrettons beaucoup. C'est une grande perte». – «La science

allemande, prononça sentencieusement Rehrl, paye aussi un lourd tribut au

Judéo-bolchevisme.» – «Oui, mais enfin, dans le cas de ce pauvre Voss, il

s'agirait plutôt d'un malentendu, disons, culturel», avança Bräutigam. –

«Meine Herren, Meine Herren, coupa Köstring. Nous nous éloignons du

sujet. Hauptsturmführer?» – «Merci, Herr General. Malheureusement,

l'anthropologie physique nous permet difficilement de trancher entre les

diverses hypothèses. Permettez-moi de vous citer les données recueillies par

le grand savant Erckert dans Der Kaukasus und Seine Völker, publié en

1887. Pour l'index céphalique, il donne 79,4 (mésocéphale) pour les Tatars

d'Azerbaïdjan, 83,5 (brachycéphale) pour les Géorgiens, 85,6

(hyperbrachycéphale) pour les Arméniens, et 86,7 (hyperbrachycéphale)

pour les Bergjuden». – «Ha! s'exclama Weintrop. Comme les

Mecklembourgeois!» – «Chut…, fit Köstring. Laissez parler le

Hauptsturmführer». Je repris: «Hauteur de tête Kalmouks, 62; Géorgiens,

67,9; Bergjuden, 67,9; Arméniens, 71,1. Index facial: Géorgiens, 86,5; Kalmouks, 87 • Arméniens, 87,7; et Bergjuden, 89. Enfin, index nasal: les

Bergjuden sont au bas de l'échelle avec 62,4, et les Kalmouks en haut avec

75,3, un écart significatif. Les Géorgiens et les Arméniens sont entre les

deux». – «Qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda l'Oberst de l'AOK. Je

ne comprends pas».

 

«Cela veut dire, expliqua Bräutigam qui avait griffonné les chiffres et

effectuait à la hâte un calcul mental, que si l'on considère la forme de la tête

comme un indicateur d'une race plus ou moins élevée, les Bergjuden

forment le plus beau type des peuples caucasiens». – «C'est précisément ce

que dit Erckert, continuai-je. Mais bien sûr, cette approche, si elle n'a pas

été entièrement réfutée, est peu usitée de nos jours. La science a fait

quelques progrès». Je levai brièvement les yeux vers Bierkamp: il me

contemplait d'un air sévère, en tapotant la table avec son crayon. Il me fit

signe de continuer, du bout des doigts. Je me replongeai dans mes

documents: «L'anthropologie culturelle, elle, fournit une grande moisson de

données. Il me faudrait trop de temps pour les passer toutes en revue. En

général, elles tendent à présenter les Bergjuden comme ayant entièrement

adopté les coutumes des montagnards, y compris celles concernant le kanly

ou ichkil, la vengeance du sang. Nous savons que de grands guerriers tats se

sont battus aux côtés de l'imam Chamil contre les Russes. Aussi, avant la

colonisation russe, les Bergjuden s'occupaient surtout d'agriculture, et

cultivaient le raisin, le riz, le tabac, et des graines diverses». – «Ce n'est pas

un comportement juif, ça, nota Bräutigam. Les Juifs ont horreur des travaux

pénibles comme l'agriculture.» – «Certes, Herr Doktor. Plus tard, sous

l'Empire russe, les circonstances économiques en ont toutefois fait des

artisans, spécialisés en tannerie et en bijouterie; des facteurs d'armes et de

tapis; et aussi des marchands. Mais c'est une évolution récente, et certains

Bergjuden restent des fermiers». – «Comme ceux qui ont été tués près de

Mozdok, non? rappela Köstring. Nous n'avons jamais éclairci cette

histoire». Le regard de Bierkamp noircissait. Je continuai: «En revanche, un

fait assez probant est que, mis à part les quelques rebelles qui ont rejoint

Chamil, la plupart des Bergjuden du Daghestan, peut-être à cause des

persécutions musulmanes, ont choisi le parti russe lors des guerres du

Caucase. Après la victoire, les autorités tsaristes les ont récompensés par

une égalité de droit avec les autres tribus caucasiennes, et un accès à des

postes dans l'administration. Cela, bien entendu, ressemble aux méthodes de parasitage juives que nous connaissons. Mais il faut noter que la plupart de

ces droits ont été abrogés sous le régime bolchevique. À Naltchik, comme il

s'agissait d'une république autonome kabardo-balkare, tous les postes non

attribués à des Russes ou des Juifs soviétiques étaient distribués aux deux

peuples titulaires; les Bergjuden, ici, ne participaient quasiment pas à

l'administration, à part quelques archivistes et fonctionnaires mineurs. Il

serait intéressant de voir la situation au Daghestan». Je terminai en citant les

observations ethnologiques de Weseloh. «Elles ne semblent pas contredire

les nôtres», grommela Weintrop. – «Non, Herr Major. Elles sont

complémentaires». – «Par contre, marmonnait pensivement Rehrl, une

bonne partie de vos informations est peu compatible avec la thèse d'une

origine khazare ou turque. Pourtant, je la pense solide. Même votre Miller-»

Köstring l'interrompit en toussotant: «Nous sommes tous très impressionnés

par l'érudition déployée par les spécialistes de la SS, dit-il onctueusement

en s'adressant à Bierkamp, mais vos conclusions ne me semblent pas très

différentes de celles de la Wehrmacht, non?» Bierkamp paraissait

maintenant furieux et inquiet; il se mordillait la langue: «Comme nous

l'avons constaté, Herr General, les observations purement scientifiques

restent très abstraites. Il faut les croiser avec les observations fournies par le

travail de la Sicherheitspolizei. C'est ce qui nous permet de conclure qu'il

s'agit là d'un ennemi racialement dangereux». – «Permettez, Herr

Oberführer, intervint Bräutigam. Je n'en suis pas convaincu». – «C'est parce

que vous êtes un civil et avez un point de vue de civil, Herr Doktor,

rétorqua sèchement Bierkamp. Ce n'est pas un hasard si le Führer a jugé

bon de confier les fonctions de sécurité du Reich à la SS. Il y a aussi là une

question de Weltanschauung». – «Personne ici ne met en doute les

compétences de la Sicherheitspolizei ou de la SS, Oberführer, reprit

Köstring avec sa voix lente et paternelle. «Vos forces sont des auxiliaires

précieux pour la Wehrmacht. Néanmoins, l'administration militaire, qui est

aussi issue d'une décision du Führer, doit considérer tous les aspects de la

question. Politiquement, une action non entièrement justifiée contre les

Bergjuden nous ferait ici du tort. Il faudrait donc qu'il y ait des

considérations pressantes pour contrebalancer cela. Oberst von Gilsa, quel

est l'avis de l'Abwehr sur le niveau de risque posé par cette population?» –

«La question a déjà été évoquée lors de notre première conférence sur le

sujet, Herr General, à Vorochilovsk. Depuis, l'Abwehr observe

attentivement les Bergjuden. Jusqu'à ce jour, nous n'avons pu noter la moindre trace d'activité subversive. Pas de contacts avec les partisans, pas

de sabotage, pas d'espionnage, rien. Si seulement tous les autres peuples se

tenaient aussi tranquilles, notre tâche ici en serait grandement facilitée». –

«La SP justement considère qu'il ne faut pas attendre le crime pour le

prévenir», objecta furieusement Bierkamp. – «Certes, fit von Bittenfeld,

mais dans une intervention préventive, il faut peser les bénéfices et les

risques». – «Bref, continuait Köstring, s'il y a risque de la part des

Bergjuden, il n'est pas immédiat?» – «Non, Herr General, confirma von

Gilsa. Pas de l'avis de l'Abwehr». – «Reste donc la question raciale, fit

Köstring. Nous avons entendu beaucoup d'arguments. Mais je crois que

vous conviendrez tous qu'aucun n'était pleinement concluant, ni dans un

sens ni dans l'autre». Il marqua une pause et se frotta la joue. «Il me semble

que nous manquons de données. Il est vrai que Naltchik n'est pas l'habitat

naturel de ces Bergjuden, ce qui déforme certainement la perspective. Je

propose donc que nous repoussions la question jusqu'à notre occupation du

Daghestan. Sur place, dans leur habitat d'origine, nos chercheurs devraient

être capables de trouver des éléments plus probants. Nous réunirons une

nouvelle commission à ce moment-là». Il se tourna vers Korsemann.

«Qu'en pensez-vous, Brigadeführer?» Korsemann hésita, regarda Bierkamp

de travers, hésita de nouveau et dit: «Je n'y vois pas d'objection, Herr

General. Cela me semblerait satisfaire les intérêts de toutes les parties, la S

S comprise. N'est-ce pas, Oberführer?» Bierkamp mit un instant à répondre:

«Si vous le pensez, Herr Brigadeführer». – «Bien entendu, ajouta Köstring

de son air bonhomme, en attendant, nous les surveillerons de près.

Oberführer, je compte aussi sur la vigilance de votre Sonderkommando.

S'ils deviennent insolents ou prennent contact avec les partisans, clac.

Doktor Bräutigam?» La voix de Bräutigam était plus nasillarde que jamais:

«L'Ostministerium n'a aucune objection à votre proposition tout à fait

raisonnable, Herr General. Je pense que nous devrions aussi remercier les

spécialistes, dont certains se sont déplacés depuis le Reich, pour leur travail

remarquable». – «Absolument, absolument, approuva Köstring. Doktor

Rehrl, Major Weintrop, Hauptsturmführer Aue, nos félicitations, ainsi qu'à

vos collègues». Toute l'assistance applaudit Les gens se levaient dans un

grand bruit de chaises et de papiers. Bräutigam contourna la table et vint me

serrer la main: «Très bon travail, Hauptsturmführer». Il se tourna vers

Rehrl: «Bien sûr, la thèse khazare peut encore se défendre». – «Oh, fit celui-

ci, nous verrons au Daghestan. Je suis certain que là-bas nous trouverons de nouvelles preuves, comme l'a dit le général. À Derbent, surtout, il y aura

des documents, des traces archéologiques». Je regardai Bierkamp qui avait

filé rejoindre Korsemann et qui lui parlait rapidement à voix basse avec des

gestes de la main. Köstring discutait debout avec von Gilsa et l'Oberst de

l'AOK. J'échangeai encore quelques phrases avec Bräutigam puis réunis

mes dossiers et me dirigeai vers l'antichambre où étaient déjà passés

Bierkamp et Korsemann. Bierkamp me toisa avec colère: «Je pensais que

les intérêts de la S S vous tenaient plus à cœur, Hauptsturmführer». Je ne

me laissai pas démonter: «Herr Oberführer, je n'ai pas omis une seule

preuve de leur judéité». – «Vous auriez pu les présenter plus clairement

Avec moins d'ambiguïté». Korsemann intervint de sa voix saccadée: «Je ne

vois pas ce que vous lui reprochez, Oberführer, Il s'est très bien débrouillé.

D'ailleurs le général l'a félicité, deux fois». Bierkamp haussa les épaules:

«Je me demande si Prill n'avait pas raison, après tout,» Je ne répondis pas.

Derrière nous, les autres participants sortaient «Avez-vous d'autres

instructions pour moi, Herr Oberführer?» demandai-je enfin. Il fit un geste

vague de la main: «Non. Pas maintenant» Je le saluai et sortis derrière von

Gilsa.

 

Dehors, l'air était sec, vif, mordant J'inspirai profondément et sentis le froid

me brûler l'intérieur des poumons. Tout paraissait glacé, muet Von Gilsa

monta dans sa voiture avec l'Oberst de l'AOK en m'offrant le siège avant

Nous échangeâmes encore quelques paroles puis petit à petit tout le monde

se tut. Je songeais à la conférence: la colère de Bierkamp était

compréhensible. Köstring nous avait joué un sale tour. Tout le monde, dans

la salle, savait pertinemment qu'il n'y avait aucune chance que la

Wehrmacht arrive au Daghestan. Certains se doutaient même – mais peut-

être pas Korsemann ou Bierkamp – qu'au contraire le groupe d'armées A

devrait bientôt évacuer le Caucase. Même si Hoth parvenait à faire sa

jonction avec Paulus, ce ne serait que pour replier la 6e armée sur le Tchir,

voir le bas Don. Il suffisait de regarder une carte pour comprendre que la

position du groupe d'armées A devenait alors intenable. Köstring devait

avoir quelques certitudes là-dessus. Ainsi, il était exclu de se mettre à dos

les peuples montagnards pour une question aussi peu importante que celle

des Bergjuden: déjà, lorsqu'ils comprendraient que l'Armée rouge revenait,

il y aurait des troubles – ne serait-ce que pour prouver, un peu tardivement

certes, leur loyauté et leur patriotisme – et il fallait à tout prix éviter que cela dégénère. Une retraite à travers un milieu entièrement hostile, propice à

la guérilla, pouvait tourner à la catastrophe. Il fallait donc donner des gages

aux populations amies. Cela, je ne pensais pas que Bierkamp pouvait le

comprendre; sa mentalité policière, exacerbée par son obsession des chiffres

et des rapports, lui rendait la vue courte. Récemment, un des

Einsatzkommandos avait liquidé un sanatorium pour enfants tuberculeux,

dans une zone reculée de la région de Krasnodar. La plupart des enfants

étaient des montagnards, les conseils nationaux avaient vigoureusement

protesté, il y avait eu des échauffourées qui avaient coûté la vie à plusieurs

soldats. Baïrarnukov, le chef karatchaï, avait menacé von Kleist d'une

insurrection générale si cela se reproduisait; et von Kleist avait envoyé une

lettre furieuse à Bierkamp, mais celui-ci, d'après ce que j'avais entendu,

l'avait reçu avec une étrange indifférence: il ne voyait pas où était le

problème. Korsemann, plus sensible à l'influence des militaires, avait dû

intervenir et l'avait obligé à envoyer de nouvelles instructions aux

Kommandos. Ainsi, Köstring n'avait pas eu le choix. En arrivant à la

conférence, Bierkamp pensait que les jeux n'étaient pas encore faits; mais

Köstring, avec Bräutigam sans doute, avait déjà pipé les dés, et l'échange de

vues n'avait été que du théâtre, une représentation au bénéfice des non-

initiés. Weseloh aurait-elle pu y assister, ou m'en serais-je tenu à une

argumentation entièrement tendancieuse, que cela n'aurait rien changé. Le

coup du Daghestan était brillant, imparable: il découlait naturellement de ce

qui avait été dit, et Bierkamp ne pouvait y opposer aucune objection

raisonnable; quant à dire la vérité, qu'il n'y aurait pas d'occupation du

Daghestan, c'était tout bonnement impensable; Köstring aurait eu beau jeu

alors de faire démettre Bierkamp pour défaitisme. Ce n'était pas pour rien

que les militaires appelaient aussi Köstring «le vieux renard»: c'avait été,

me dis-je avec un plaisir amer, un coup de maître. Je savais que cela allait

me créer des ennuis: Bierkamp chercherait à rejeter le blâme pour sa défaite

sur quelqu'un, et j'étais la personne la plus indiquée. Pourtant, j'avais mené

mon travail avec énergie et rigueur; or, c'était comme lors de ma mission à

Paris, je n'avais pas compris les règles du jeu, j'avais cherché la vérité là où

l'on voulait non pas la vérité mais un avantage politique. Prill et Turek

auraient maintenant la partie aisée pour me calomnier. Au moins, Voss

n'aurait pas désapprouvé ma présentation. Hélas, Voss était mort, et j'étais

de nouveau seul.

Le soir tombait. Un givre épais recouvrait tout: les branches tordues des

arbres, les fils et les poteaux des clôtures, l'herbe drue, la terre des champs

presque nus. C'était comme un monde d'horribles formes blanches,

angoissantes, féeriques, un univers cristallin d'où la vie semblait bannie. Je

regardai les montagnes: le vaste mur bleu barrait l'horizon, gardien d'un

autre monde, caché celui-là. Le soleil, du côté de l'Abkhazie sans doute,

tombait derrière les crêtes, mais sa lumière venait encore effleurer les

sommets, posant sur la neige de somptueuses et délicates lueurs roses,

jaunes, orange, fuschia, qui couraient délicatement d'un pic à l'autre. C'était

d'une beauté cruelle, à vous ravir le souffle, presque humaine mais en même

temps au-delà de tout souci humain. Petit à petit, là-bas derrière, la mer

engloutissait le soleil, et les couleurs s'éteignaient une à une, laissant la

neige bleue, puis d'un gris-blanc qui luisait tranquillement dans la nuit. Les

arbres incrustés de givre apparaissaient dans les cônes de nos phares comme

des créatures en plein mouvement. J'aurais pu me croire passé de l'autre

côté, dans ce pays que connaissent bien les enfants, d'où l'on ne revient pas.

 

Je ne m'étais pas trompé sur Bierkamp: le couperet tomba encore plus vite

que je ne m'y attendais. Quatre jours après la conférence, il me convoqua à

Vorochilovsk. L'avant-veille, on avait proclamé le District autonome

kabardo-balkar lors de la célébration du Kurman Baïram, à Naltchik, mais

je n'avais pas assisté à la cérémonie; Bräutigam, paraissait-il, avait fait un

grand discours, et les montagnards avaient couvert les officiers de cadeaux,

kindjali, tapis, des Coran recopiés à la main. Quant au front de Stalingrad,

d'après les rumeurs, les panzers de Hoth peinaient à avancer, et venaient de

buter sur la Mychkova, à soixante kilomètres du Kessel; entre-temps les

Soviétiques, plus au nord sur le Don, lançaient une nouvelle offensive

contre le front italien; on parlait de débandade, et les chars russes

menaçaient maintenant les aérodromes à partir desquels la Luftwaffe

ravitaillait tant bien que mal le Kessel! Les officiers de l'Abwehr refusaient

toujours de donner des informations précises, et il était difficile de se faire

une idée exacte de l'état critique de la situation, même en recoupant les

diverses rumeurs. Je rendais compte au Gruppenstab de ce que je parvenais

à comprendre ou à corroborer, mais j'avais l'impression qu'on ne prenait pas

très au sérieux mes rapports: dernièrement, j'avais reçu de l'état-major de

Korsemann une liste des SSPF et autres responsables S S nommés pour les

différents districts du Caucase, y compris Groznyi, l'Azerbaïdjan et la Géorgie, et une étude sur la plante koksagyz, que l'on trouve autour de

Maïkop, et dont le Reichsführer souhaitait entreprendre la culture à large

échelle pour produire un substitut au caoutchouc. Je me demandais si

Bierkamp pensait de manière aussi irréaliste; en tout cas, sa convocation

m'inquiétait. En route je tentais de rassembler des arguments en ma défense,

de mettre au point une stratégie, mais comme je ne savais pas ce qu'il allait

me dire, je m'embrouillais. L'entretien fut bref. Bierkamp ne m'invita pas à

m'asseoir et je restai au garde-à-vous tandis qu'il me tendait une feuille. Je

la regardai sans trop comprendre: «Qu'est-ce que c'est?» demandai-je. –

«Votre transfert. Le chargé des structures de polic e à Stalingrad a demandé

un officier SD d'urgence. Le sien a été tué il y a deux semaines. J'ai informé

Berlin que le Gruppenstab pouvait supporter une réduction de personnel, et

ils ont approuvé votre mutation. Félicitations, Hauptsturmführer. C'est une

chance pour vous». Je restai rigide: «Puis-je vous demander pourquoi vous

m'avez proposé, Herr Oberführer?» Bierkamp gardait un air déplaisant mais

il sourit légèrement: «Dans mon état-major, je souhaite avoir des officiers

qui comprennent ce que l'on attend d'eux sans qu'on ait à leur expliquer les

détails; sinon, on ferait aussi bien de faire le travail soi-même. J'espère que

le travail SD à Stalingrad sera pour vous un apprentissage utile. En outre,

permettez-moi de vous signaler que votre conduite personnelle a été assez

équivoque pour donner lieu à des rumeurs désagréables au sein du groupe.

Certains ont même été jusqu'à évoquer une intervention de la SS-Gericht. Je

refuse par principe de croire de tels bruits, surtout concernant un officier

aussi politiquement formé que vous, mais je n'accepterai pas qu'un scandale

vienne ternir la réputation de mon groupe. À l'avenir, je vous conseille de

veiller à ce que votre comportement ne puisse pas donner prise à ce genre

de racontars. Vous pouvez disposer». Nous échangeâmes un salut allemand

et je me retirai. Dans le couloir, je passai devant le bureau de Prill; la porte

était ouverte, et je vis qu'il me regardait avec un léger sourire. Je m'arrêtai

sur le seuil et le fixai à mon tour, tandis qu'un sourire radieux, un sourire

d'enfant grandissait sur mon visage. Petit à petit son sourire s'éteignit et il

me contempla avec un air morne, perplexe. Je ne dis rien, je continuais à

sourire. Je tenais toujours mon ordre de mission à la main. Enfin je sortis. Il

faisait toujours aussi froid, mais ma pelisse me protégeait et je fis quelques

pas. La neige, mal déblayée, était gelée et glissante. Au coin de la rue, près

de l'hôtel Kavkaz, j'assistai à un spectacle étrange: des soldats allemands

sortaient d'un bâtiment en portant des mannequins vêtus d'uniformes napoléoniens. Il y avait là des hussards en shakos et en dolmans ponceau,

pistache ou jonquille, des dragons en vert aux passe-poils amarante, des

grognards en manteaux bleus à boutons dorés, des hanovriens en rouge

écrevisse, un lancier croate tout en blanc avec une cravate rouge. Les

soldats chargeaient ces mannequins, debout, dans des camions bâchés,

tandis que d'autres les fixaient avec des cordes. Je m'approchai du

Feldwebel qui supervisait l'opération: «Que se passe-t-il?» Il me salua et

répondit: «C'est le Musée régional, Herr Hauptsturmführer. On évacue la

collection en Allemagne. Ordre de l'OKHG». Je les regardai un moment

puis retournai à ma voiture ma feuille de route toujours à la main. Finita la

commedia.

 

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