Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 13 sur 21 · partie 3/5

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Les Disparus

1 La Terre promise (été).................................................. 390

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

JE VOULAIS REVENIR aux photos, à l'unique photo de son amie Lorka que nous possédions. Mais à l'instant où je me suis penché vers le dossier pour en sortir l'agrandissement de cette photo de groupe, qui avait à présent un peu moins de soixante-dix ans, Anna a dit quelque chose à Shlomo. J'ai entendu les noms de Shmiel et de Frydka. Allions-nous parler de Frydka tout le temps ? me suis-je demandé.

Puis, Shlomo a dit, Ah, ah !

Il s'est tourné vers moi.

Elle a dit, m'a-t-il dit, qu'elle avait entendu dire, quelque part, que Frydka et Shmiel étaient probablement cachés et que quelqu'un les avait dénoncés, et ils avaient été tués.

Frydka et Shmiel ? ai-je répété bêtement. Anna m'a regardé ; elle avait compris, c'était clair, que j'avais entendu une histoire différente. Elle a hoché la tête, sans me quitter des yeux, et elle a continué.

Zey zent behalten bay a lererin...

Shlomo a écouté et traduit, même si j'étais capable de suivre l'histoire. Il a dit, Ils ont été capturés chez une institutrice. C'était l'institutrice qui leur avait appris à dessiner.

Le professeur de dessin, ai-je dit.

Oui, a-t-il dit. Le professeur de dessin. Une Polonaise.

Est-ce qu'elle connaissait le nom de cette femme ? ai-je demandé. Je voulais quelque chose de concret, quelque chose de spécifique qui permettrait de fixer cette version de l'histoire.

Anna a recommencé à parler à Shlomo, qui a secoué la tête. Non. Mais comme ils se remettaient à parler, j'ai entendu un nom que je connaissais bien : Ciszko Szymanski. J'ai levé la tête, les yeux écarquillés. Pour quiconque a passé beaucoup de temps dans les archives à faire des recherches sur des événements qui se sont depuis longtemps effacés dans les mémoires de chacun, à l'exception peut-être de quelques personnes très âgées, il est gratifiant d'obtenir une confirmation des histoires sur lesquelles vous enquêtez. Elle aussi avait donc entendu parler de l'histoire de Ciszko Szymanski. Anna a souri, hoché la tête et dit quelque chose à Shlomo.

Elle dit que Ciszko Szymanski était le petit ami de Frydka, a dit Shlomo.

J'ai demandé à Shlomo de lui dire que Meg Grossboard, à Sydney, ne voulait rien nous dire – je me suis tourné vers Anna et j'ai dit, Gurnisht ! Rien ! et elle a souri – parce que Ciszko n'était pas juif. Shlomo a traduit pour Anna, qui m'a regardé avec un air incrédule, les sourcils froncés et les bras écartés, comme pour dire, Qui se préoccupe encore de choses pareilles ?

Je lui ai dit que nous avions appris de Jack Greene que Ciszko Szymanski avait été exécuté pour avoir essayé d'aider Frydka. Elle a parfaitement compris ce que je disais, parce que avant même que j'aie fini de parler, elle m'a regardé en disant en yiddish, Oui, c'est ce que j'ai entendu dire.

C'est à ce moment-là qu'elle s'est penchée au-dessus de la table basse, comme une femme qui voudrait confier un cancan à une amie, et qu'elle a parlé très rapidement. La tension entre l'intimité de son geste et le fait d'avoir à attendre la traduction de Shlomo m'a frappé comme quelque chose de significatif : ça m'a paru être-un symbole de tout ce que je ressentais ce jour-là – l'étrangeté d'avoir à intégrer, d'un coup, des distances impossibles de temps, de langues et de mémoires, à l'immédiateté et à la vivacité des fragments, très brefs mais émouvants, que j'entendais sur mes parents morts depuis longtemps. Viens prendre des fraises ! Il était sourd ! Un papillon !

Shlomo écoutait ce qu'Anna disait, penchée vers moi dans ce mouvement de confidence, et il s'est ensuite adressé à moi.

Elle a dit que lorsqu'ils se sont fait prendre, Ciszko a déclaré, Si vous la tuez, alors vous devriez me tuer aussi !

Pendant un instant, plus personne n'a rien dit. Je savais, bien entendu, que Frydka avait inspiré bien plus qu'une amourette. Ce garçon a payé de sa vie pour ça, avait dit Jack à Sydney. Mais c'était vraiment quelque chose que d'entendre à présent la ferveur, la bravade juvénile, des derniers mots de ce garçon. Si vous la tuez, alors vous devriez me tuer aussi ! Et ils l'ont tué. Là-dessus, tout le monde était d'accord, même s'il allait me falloir encore deux ans pour découvrir comment exactement.

J'ai dit, Comment sait-elle tout cela ?

Shlomo et Anna ont parlé, puis il m'a dit, Elle en a entendu parler par son cousin, qui était à Kfar Saba, mais qui est maintenant à Haïfa. Il avait été en Russie, mais lorsqu'il est revenu, il est allé vivre à Bolechow juste après la guerre. C'est un de ceux qui ont construit le mémorial à Taniawa. Il savait donc beaucoup de choses – quand, comment, où les choses se sont passées. Ils ont parlé, vous savez, ceux qui sont revenus, ils ont parlé après la guerre, juste après la guerre, ils ont parlé aux Ukrainiens.

Shlomo s'est interrompu, puis il a dit, à moi seulement, Il y a tant de choses que je n'ai pas demandées... que je n'ai pas demandées. Vous savez, je me pose des questions... Aujourd'hui, je veux-en savoir plus que je ne voulais en savoir à l'époque.

Il a repris son souffle et il est revenu au sujet du cousin d'Anna, qui avait entendu parler des derniers mots de Ciszko Szymanski. En parlant de lui, Shlomo a répété, Il savait des choses, il savait beaucoup de choses et c'est ce qu'il avait entendu dire.

Qu'est devenu ce cousin ? ai-je demandé. J'étais excité tout à coup : s'il était à Haïfa, je prendrais le train pour aller lui parler, peut-être y avait-il d'autres détails dont il se souvenait.

Il y a eu un échange assez long entre Shlomo et Anna. Puis, Shlomo s'est tourné vers moi. Il a dit, Elle pense qu'il n'a plus les idées très claires. Elle a dit qu'il lui avait parlé au téléphone récemment et qu'il disait à Anna : « Je viens de parler avec ma cousine » ; et Anna a demandé : « Quelle cousine ? » ; et il a répondu : « Anna » ; et elle a dit : « C'est moi, Anna. »

Je ne parlerais donc pas au cousin.

Pendant tout ce temps, je pense que mes émotions avaient été assez transparentes : le détail émouvant à propos du sort de Ciszko et de Frydka (si c'était vrai) et, plus encore, d'une certaine façon, le fait qu'il y avait une variante importante de l'histoire que j'avais entendue en Australie, de l'histoire du sort de Shmiel telle qu'elle m'avait été racontée par les quatre anciens de Bolechow à Sydney, qui étaient absolument convaincus que Shmiel avait été arrêté, avec sa femme et la benjamine de ses filles – la plus jeune, vraiment – au cours de la seconde Aktion, et qu'ils avaient péri à Belzec. Il m'a fallu un moment pour démêler les émotions qu'a produites ce brusque déplacement des suppositions que j'avais faites. D'un côté, c'était déconcertant : je commençais à prendre conscience de la fragilité de chaque histoire que j'avais entendue (Écoutez, devait me dire quelqu'un, beaucoup plus tard, comment quiconque a survécu peut savoir avec certitude ? C'est toujours ce que quelqu'un leur a dit. Ils n'y étaient pas. S'ils ont survécu, c'est qu'ils étaient cachés au moment où c'est arrivé...). De l'autre, j'éprouvais l'étrange état d'exaltation ressenti quand on est confronté à une histoire ou à des mots croisés particulièrement difficiles mais stimulants. Qu'était-il donc arrivé à Oncle Shmiel ?

Mon visage devrait trahir mes sentiments. Du sehst ? a dit Anna, son regard doux posé sur mon visage, avec ce sourire délicat, réservé, sur ses lèvres. Ich veyss ailes.

Tu vois ? Je sais tout.

 

FINALEMENT, NOUS EN sommes venus à regarder la photo de Lorka.

J'ai une photo de Lorka, lui ai-je dit. C'était au sujet de Lorka que j'étais venu m'informer, bien que l'essentiel de notre conversation et les plus vivaces de ses souvenirs aient été consacrés à Frydka. Je me suis demandé, brièvement, s'il y avait eu une rivalité entre Lorka, la sœur aînée responsable, celle qui était si fidèle et si honnête, et sa jeune sœur délurée (ou du moins le pensais-je), dont la personnalité me semblait plus réelle, plus concrète et plus vive, à chaque nouvelle histoire que j'entendais.

Des photos fun Lorka ? a dit Anna sur un ton impatient. Elle est allée dans la chambre chercher ses lunettes. Lorsqu'elle est revenue, je brandissais triomphalement la photo vieille de soixante-neuf ans. Ils étaient là de nouveau, figés dans leur deuil de mon arrière-grand-mère : Shmiel, Ester, le frère d'Ester, Bruno Schneelicht, et les quatre filles qui étaient, j'en étais désormais certain, Ruchele, âgée de neuf ans, Bronia, âgée de cinq ans, Lorka, âgée de quatorze ans – la grande un peu en arrière, accroupie pour être dans le cadre, avec son visage long, timide, un peu sérieux, pas du tout dépourvu de séduction, mais pas aussi vif et aussi joli que celui de Frydka -et, coupée à moitié par le bord de la photo, Frydka, âgée de douze ans.

Anna a tenu la photo des deux mains et l'a regardée un long moment. Sans hésiter, elle a pointé le doigt sur Ester et dit, duss ist di mutter fun Lorka, et j'ai répondu, Oui, c'est la mère de Lorka. Anna a levé les yeux vers moi et a dit, en faisant un geste de négation de la main, Ester n'était pas de Bolechow, elle était de Stryj. Je savais, d'après mes recherches, que c'était vrai, mais j'ai été ému de voir qu'elle connaissait ce fait minuscule, quelque chose qu'elle avait appris au cours d'une conversation d'enfants qui avait eu lieu soixante-dix ans plus tôt et qu'elle avait mystérieusement retenu. J'ai hoché la tête et dit, Stryj, et elle a souri avant de me dire. Ah, tu sais !

Elle s'est penchée sur la photo de nouveau et a dit, en la scrutant, les sourcils froncés, Di kinder, zi kenn ikh nokh nikht. Les enfants, je ne les reconnais plus.

J'ai pointé le doigt sur Lorka. Elle a rapproché la photo d'elle et, en la regardant avec intensité, elle a demandé en quelle année elle avait été prise. Mille neuf cent trente-quatre, ai-je dit. J'en suis certain. Zur Erinnerung an den ersten Monat wo ich nach unser gottseligen Mutter trauerte. Bolechow in August 1934. Sam. En souvenir du premier mois de mon deuil de notre mère bénie, Bolechow, août 1934. Sam. Mon arrière-grand-mère, Taube Mittelmark Jäger, est morte le 27 juillet 1934. Il y a des années, quand j'étais enfant, une famille est venue s'installer dans la maison voisine de la nôtre, et lorsque ma mère a fait la connaissance de la femme, qui s'appelait Toby, elle a souri et dit, Le prénom de ma grand-mère était Taube. Ça veut dire « colombe ».

De cette photo, prise pour commémorer le premier mois de deuil de cette femme à l'ossature délicate, de colombe en effet, dont le visage regarde fixement, avec la même expression de tristesse sur toutes les photos que nous avons encore d'elle, Anna a détourné les yeux pour regarder intensément Shlomo.

Qu'a-t-elle dit ? ai-je demandé, nerveux.

Elle a dit, Je ne pense pas que ce soit Lorka. Elle a dit qu'elle voyait Lorka dans sa tête et ce n'est pas Lorka ici.

Il s'est tourné vers elle pour obtenir une confirmation. Nayn ? Anna a fait claquer sa langue trois fois, non non non. Puis, elle s'est tournée vers moi et a dit en yiddish, Qui t'a dit que c'était Lorka ?

Mayn zeyde, ai-je répondu, un peu hésitant. Mon grand-père. C'est lui qui m'avait laissé me plonger dans les albums dont toutes ces photos provenaient, il y a trente ans de cela ; c'est lui qui m'avait raconté tout ce que je savais sur l'histoire de la famille, 1'histoire de sa famille, les histoires et les plaisanteries, et les drames, les noms qui correspondaient aux visages sans sourire de ces vieilles photos. Bien sûr que c'était Lorka, me suis-je dit ; il y a quatre filles présentes et celle que j'ai pointée, de toute évidence, était la plus âgée.

Mayn zeyde, ai-je répété un peu plus confiant. Anna m'a souri de son sourire triste, mais elle est restée ferme. Dayn zeyde hut zi gekeynt ? a-t-elle dit.

Ton grand-père l'a connue ?

Que pouvais-je répondre ?

J'ai dit, Non.

 

La discussion sur Lorka et ce à quoi elle ressemblait a réveillé un souvenir chez Anna, qui a soudain paru bouleversée. Sa voix s'est épaissie, au moment où elle s'est tournée vers moi, puis vers Shlomo, parlant de manière très animée, agitant les mains, les levant comme pour prendre Dieu à témoin, avant de les serrer sur sa poitrine comme dans une étreinte. Elle a fini par se taire, m'a regardé avec un air impatient, attendant que Shlomo ait fini de traduire.

Ah, a dit Shlomo, vous voyez ? Vous vous souvenez quand je vous ai dit que chacun ne pensait qu'à soi, était égoïste ?

Je m'en souvenais : la veille, quand je l'avais interviewé, quand il m'avait raconté comment son cousin Josef et lui s'étaient cachés, après que tous les membres de leurs familles ou presque avaient été tués, et comment ils avaient survécu ; comment, en raison du fait que sa mère était tellement frum, tellement dévote, elle avait abandonné leur cachette pour célébrer Pessah, Pâque, et avait été arrêtée et emmenée, comment il avait essayé de la suivre quand elle était sortie et comment, afin d'épargner à son fils la vue de ce qui pourrait lui arriver, elle l'avait renvoyé chez eux pour chercher des chaussettes chaudes ; comment, revenant avec les chaussettes, à l'endroit où il l'avait laissée, il avait constaté qu'elle avait disparu — quand Shlomo m'avait raconté tout ça, la veille, il avait dit qu'une des choses que l'Occupation avait changé chez les gens c'était de les avoir rendus plus secrets, même entre amis, entre êtres chers. Les gens qui avaient l'intention d'aller se cacher, avait-il dit avec un air qui était à la fois entendu et attristé, savaient que leurs chances de survie étaient accrues lorsque très peu de gens étaient au courant de leur projet. Je n'ai même pas essayé d'imaginer ce que pouvait être ce genre de tromperie passive des gens qu'on aime – des gens qui, vous le saviez, allaient mourir s'ils n'étaient pas eux-mêmes en train de faire des projets identiques à ceux que vous étiez en train de leur cacher.

Vous voyez ? a dit Shlomo de nouveau, le jour où nous parlions avec Anna Heller Stern. Personne ne voulait parler, personne parmi ceux qui voulaient aller se cacher ! Et elle était une amie intime de Lorka, elles travaillaient ensemble à la Fassfabrik. Anna m'a dit que, le jour où elle a su qu'elle allait s'échapper, elles étaient en train de marcher ensemble sur le chemin de la fabrique. Et elle m'a dit que, tout à coup, elle a déclaré à Lorka, Lorka, embrassons-nous, donnons-nous un baiser, parce que Dieu sait quand nous allons nous revoir.

C'était la dernière fois qu'elle avait vu Lorka.

Nous sommes restés un moment silencieux tous les trois. Puis, j'ai demandé, C'était quand ? Shlomo et Anna ont parlé une minute, et il a dit, C'était en novembre 1942.

Il a ajouté : en 42, elle a quitté Bolechow pour aller se cacher. Elle a dit qu'elle savait ce qui était arrivé à Lorka, comment elle s'était échappée et avait rejoint les Babij, et qu'elle avait été probablement tuée à ce moment-là. Elle a dit qu'elle avait entendu parler de Frydka, elle avait entendu parler de Frydka et de Shmiel, qu'ils s'étaient cachés ensemble. Mais elle ne sait pas dans quelles circonstances exactes ont été tuées Lorka et Frydka.

Elle dit qu'elle ne sait même pas ce qui est arrivé à sa propre famille, a-t-il ajouté.

C'est cette dernière remarque qui m'a fait renoncer à l'envie de poser d’ autres questions. Mais je savais ceci : novembre 1942 était la dernière fois qu'une personne encore en vie aujourd'hui avait vu Lorka, c'est-à-dire un visage que je ne connaîtrais jamais.

A CE MOMENT-LÀ, le plateau sur la table basse était couvert de miettes et les verres de Coca perlaient dans la chaleur. Nous avions parlé pendant un peu plus d'une heure et demie, et j'avais le sentiment qu'Anna nous avait raconté tout ce qu'elle pouvait dire sur ma famille, ce matin-là. Je me disais, Et si quelqu'un venait me voir, dans quarante ans, et me demandait ce dont je me souvenais d'un garçon qui avait grandi près de chez moi, d'un garçon qui était au cours élémentaire avec moi ? De Danny Wasserman, par exemple, le garçon blond qui habitait de l'autre côté de la rue quand j'étais petit, qui était un peu plus âgé que moi, dont je me souviens qu'il avait les cheveux blonds, qu'il aimait faire du sport, qu'il était grand et gentil. Que pourrais-je bien dire ? J'étais donc très reconnaissant à l'égard d'Anna Heller Stern, ce matin-là. J'étais reconnaissant pour l'histoire des fraises, j'étais légèrement et bizarrement excité d'avoir découvert que je ne savais toujours rien de précis sur ce qui était arrivé à Shmiel, et bouleversé à l'idée que la fille sur la photo n'était pas Lorka, en fait – et qui pouvait mieux le savoir que cette femme qui l'avait connue pendant si longtemps ? –, ce qui signifiait qu'il n'existait plus nulle part de photo de cette jeune fille.

Il se trouve que ce n'était pas encore le choc ultime, la déception ultime, l'ultime ajustement nécessaire concernant l'histoire de la famille.

Comme nous étions fatigués, comme je pensais que nous avions obtenu tout ce que nous pouvions raisonnablement espérer, compte tenu du caractère bouleversant que cela pouvait avoir pour Anna, je commençais à réfléchir à la manière de mettre un terme à la conversation. De toute façon, il fallait que je me prépare pour l'énorme réunion de famille qu'avait organisée Elkana dans l'après-midi, le rassemblement où « tous les cousins » allaient être présents pour faire la connaissance de ce parent américain inconnu qui, ils en avaient été informés, écrivait un livre sur la mishpuchah. J'ai donc posé une question qui, je le croyais, allait permettre à notre longue conversation de prendre fin.

Se souvenait-elle d'autres Jäger à Bolechow ? ai-je demandé. Ayant parlé avec le groupe de Sydney trois mois plus tôt, j'avais connaissance des lointains cousins Jäger qui possédaient la cukierna, la confiserie ; les frères Jäger, dont l'un se prénommait Wiktor, le fils (j'en étais sûr) de la Chaya Sima Jäger dont Matt avait vu, de façon tellement improbable, la pierre tombale depuis la voiture d'Alex, ce jour-là, le Wiktor dont la sœur était la mère de Yulek Zimmerman, le garçon dont j'avais cru, jusqu'alors, qu'il était l'unique petit ami de Lorka. Peut-être qu'Anna savait quelque chose à ce sujet, m'étais-je dit.

Mais, alors qu'elle parlait à Shlomo, elle a préféré mentionner quelque chose à propos de Yitzhak Jäger. Oncle Itzhak ! C'était étrange de penser qu'il y avait ici en Israël des gens qui se souvenaient de lui à l'époque de ses années à Bolechow, avant qu'il ait – Tante Miriam, en fait – l'intuition de s'en aller.

Elle a parlé un bon moment et puis Shlomo s'est tourné vers moi pour dire, Itzhak Jäger avait une boucherie, mais pas dans le Rynek...

(le Rynek était l'endroit où la boucherie se trouvait à l'époque de mon grand-père, je le savais, et Shlomo savait que je le savais : j'avais la photo tirée du livre Yizkor, une photo d'un côté du Rynek avec le bâtiment de la mairie et, juste en face, un bâtiment assez bas sous lequel mon grand-père avait tracé une flèche pour indiquer où se trouvait la boucherie de sa famille)

... pas dans le Rynek, disait Shlomo, mais en face du moulin. Elle était là. Et de cette boucherie, il s'est enfui de Bolechow.

Sachant désormais quels sont les inconvénients de travailler en plusieurs langues en même temps, j'ai dit, Vous voulez dire qu'il a laissé cette boucherie quand il a quitté Bolechow ? Shlomo a secoué la tête.

J'ai dit, Vous voulez dire qu'il ne voulait pas être là ? J'étais troublé. Shlomo m'a regardé. Il a dû s'enfuir, a-t-il dit.

J'ai dit, Pourquoi a-t-il... qu'est-ce que ça veut dire ? Anna observait notre échange et elle a dit à Shlomo, Er vill vissn ?

Il veut savoir ?

Shlomo s'est tourné vers moi et m'a posé la question pour elle, même si je n'avais pas besoin de sa traduction, Vous voulez vraiment savoir ?

Et j'ai répondu, Oui.

Anna s'est alors lancée dans une longue histoire. Je savais que ce serait long à la façon dont elle a pris son souffle, au rythme de ses phrases en yiddish, à ces voyelles mûres et à ces consonnes gargouillantes qui se déroulaient dans la pièce comme un écheveau de laine épaisse. Elle a parlé pendant quelques minutes, assise sur le bord de son fauteuil, son regard ne cessant d'aller de Shlomo à moi. Lorsqu'elle a terminé, elle s'est calée dans le fauteuil en poussant le soupir de quelqu'un qui vient de finir un travail pénible.

Shlomo a dit, OK. Ils étaient clients de la boucherie d'Itzhak Jäger (les parents d'Anna, voulait-il dire). Donc à un moment donné quand Itzhak s'est fait construire une jolie maison, pas très loin de chez Shmiel, ils ont fait une grande caveau.

Cave, ai-je dit.

Une grande cave, oui. Et elle a dit qu'à un moment donné, une année, il était difficile de trouver du veau. Non, non, non – on ne trouvait pas de veau.

J'avais un peu de mal à suivre. On ne trouvait pas de veau, avait-il dit. Pourquoi ? Je me suis demandé, à voix haute, s'il n'y avait pas eu peut-être une plaie sur le bétail, légèrement gêné, pour des raisons que je ne discerne toujours pas très bien, à l'idée que ce mot biblique de « plaie », un peu ridicule et démodé, me soit venu à l'esprit parce que j'étais en Israël. Shlomo a dit que c'était peut-être ça, que les vaches ne vêlaient pas cette année-là.

Shlomo a poursuivi. Un jour, a-t-il dit, une femme est venue voir une autre femme et elle a vu dans sa cuisine qu'elle avait du veau. Elle a donc demandé, Où as-tu trouvé du veau ? Et l'autre femme a répondu – ici Shlomo est revenu au yiddish sans le traduire – bay Itzhak Jäger.

Parce que j'avais grandi en entendant souvent du yiddish, je savais que ce bay était tiré de l'allemand bei : « chez ». Zey zent behalten bay a lehrerin. Ils ont été capturés chez une institutrice. Bay Itzhak Jäger. Chez Itzhak Jäger.

Bay Itzhak Jäger, a répété Shlomo.

Bay Itzhak Jäger, ai-je répété.

Shlomo a dit, L'information a donc circulé de l'une à l'autre, puis une autre encore – c'était une petite ville. Tout le monde s'est mis à acheter du veau chez Itzhak Jäger. Et c'est alors qu'ils ont découvert comment il se procurait son veau : il allait très loin dans la campagne pour acheter un jeune veau, qu'il ramenait dans sa cave pour le tuer lui-même, et c'est comme ça qu'il avait du veau à vendre.

Même si vous n'êtes pas le descendant, comme moi, d'une longue lignée de bouchers cascher, vous savez ce que ça veut dire. Comme le veau n'avait pas été tué par un shochet, un abatteur rituel, la viande n'était pas cascher.

Shlomo me dévisageait et hochait la tête. Il a dit, d'une voix forte, Donc ! Ce n'était pas cascher !

Il était ravi de raconter cette histoire excitante, qu'il avait été trop jeune à l'époque – peut-être n'était-il même pas né – pour connaître.

Il a continué, Un professionnel doit faire abattre l'animal de façon cascher ! Alors les rabbins, les rabbins de Bolechow, ont affiché une pancarte qui disait que cette boucherie n'était pas cascher, ne vendait pas de la viande cascher ! Et toutes les femmes religieuses ont dû casser leurs assiettes chez elles. Et ça a été un grand scandale !

Il a ajouté son propre commentaire, Vous savez, la viande cascher coûtait le double de ce que coûtait la viande ordinaire. C'est comme ça que Itzhak a pu faire construire sa grande maison !

Je n'ai rien dit pendant un moment. Puis j'ai demandé, C'était en quelle année ?

Shlomo a demandé à Anna et il a dit, Elle avait dix ans environ.

1930, me suis-je dit. Juste avant qu'Itzhak vienne en Palestine. Juste à temps ! C'était une sioniste !

Je pensais que c'était la fin de l'histoire, quand Shlomo s'est brusquement levé de son siège et s'est écrié, Vous voyez ? Vous voyez ? Vous voyez ? Je veux vous dire une chose très importante.

Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il allait dire.

Shlomo m'a regardé. II a dit, en ayant du mal à réprimer son émotion, Je veux vous dire quelque chose de très important. Ma mère était une frum, une femme très religieuse. Elle était cachée parce qu'elle savait que les Allemands voulaient l'arrêter. Mais elle est quand même sortie de sa cachette pour faire Pesach, à cause de Dieu !

Shlomo a pris une longue inspiration. Comme tant d'hommes qui sont corpulents et n'ont pas peur de montrer leurs émotions, il avait l'air de gonfler, de devenir plus gros, pendant qu'il parlait, la voix tremblante.

Il a dit, Elle est sortie et elle a été tuée.

Il m'a regardé avec intensité et j'ai su alors exactement ce qu'il allait dire. J'ai dit, Shlomo, je sais ce que vous allez me dire.

Mais c'était comme s'il ne m'avait pas entendu. Il m'a regardé, son gros doigt pointé vers moi, et il a continué.

Parce qu'elle était une frum, ma mère a été tuée ! Et Itzhak Jäger a fait une chose qui était tout a fait contre la religion ! Et Dieu l'a sauvé, il l'a envoyé en Palestine ! Vous y comprenez quelque chose ?

Je comprenais. J'ai pensé à mon grand-père, des années auparavant, disant à propos d'un autre repas de viande non cascher, Mais si la vie est en jeu, Dieu pardonne ! Mais il avait mangé cette viande pour rester en vie, c'était différent. Je ne savais que dire. J'ai écouté Shlomo traduire pour Anna ce qu'il venait de me dire. Il n'était pas moins agité la seconde fois.

Itzhak hut gemakht a zakh duss iss kegn Gott, s'est écrié de nouveau Shlomo.

Itzahk a fait une chose qui est contre Dieu. Und Gott hut ihm gerattet ! Et Dieu l'a sauvé !

A ce moment-là, Anna, qui avait eu, je le suppose, de nombreuses années pour méditer sur certaines ironies de l'histoire, pour penser à la façon dont Dieu intervient ou non dans les affaires humaines, a interrompu Shlomo, en secouant la tête avec ce sourire qu'elle avait, en ajoutant cette fois à la tristesse habituelle un certain amusement un peu las. Elle a fait un geste un peu vague vers le ciel.

Vuss, kegn Gott ? a-t-elle dit sur le ton de l'admonestation. Kegn di rabbunim !

Je n'avais pas besoin de Shlomo pour traduire. Elle venait de dire, Comment ça, contre Dieu ? Contre les rabbins ! Si la vie est en jeu, Dieu pardonne !

 

PEU DE TEMPS après, Shlomo m'a déposé devant la résidence élégante d'Elkana pour la réception de famille. Le cousin de ma mère était expansif à propos du gigantesque déjeuner de fin d'après-midi, servi dans la salle à manger de la résidence. Après la présentation hilare de quelque vingt-cinq cousins, cousins au deuxième degré et troisième degré, des Rami, Nomi, Pnina, Re'ut, Gai et Tzakhi (ces étranges noms israéliens abrégés de nouveau ! – assis là, je me suis souvenu de la façon dont nous riions en disant YONA YONA YONA quand nous étions petits et que mon grand-père venait avec cette jeune femme israélienne aux cheveux noirs, avant qu'il ait commencé à venir avec ces autres femmes) ; après les sourires timides, les hochements et les grimaces muettes, après que tous ces gens se sont assis, Elkana s'est levé pour porter un toast de bienvenue. Gêné parce que j'étais incapable de répondre en hébreu, j'ai souri bêtement et hoché la tête en direction de chacun des convives. En anglais, j'ai dit que j'étais heureux d'être en Israël et de pouvoir enfin rencontrer toute la mishpuchah. Avec prévenance, Elkana m'avait placé entre les petites-filles de sa sœur, des jeunes femmes qui n'avaient pas trente ans et qui toutes deux parlaient parfaitement l'anglais. Nous nous sommes mis à bavarder et, au bout d'un moment, nous avons échangé potins et secrets de familles. Dans cette famille ? a dit Gal, incrédule, en réponse à une question que j'ai posée à un moment donné. Tu plaisantes ? Elle a regardé Ravit et s'est mise à rire. J'ai souri et j'ai dit, Ouais, beaucoup d'entre nous aussi. A l'autre bout de la table, Elkana avait gardé près de lui le fils de son fils Rami, Tzakhi, un beau jeune homme brun qui approchait maintenant de la trentaine. Rami, un surnom pour Abraham : mon grand-père. Tzakhi, le diminutif d'Itzhak. Rami était quelque part en Extrême-Orient ; comme son père, c'était quelqu'un. Elkana pérorait devant son petit-fils. Les journaux disaient que les recherches du leader irakien déchu se poursuivaient ; Elkana, bien qu'il eût pris sa retraite depuis longtemps, avait l'aura de quelqu'un qui a accès à des informations privilégiées en haut lieu, et il hochait la tête dans ma direction, en disant assez fort, On va le trouver à Tikrit, je vous le dis. C'est là qu'il est chez lui, avec les siens. À ma droite était assise Ruthie, dont les tresses étaient devenues un mélange de blond paille et de blanc ; elle traduisait aussi vite qu'elle le pouvait quand j'essayais de communiquer avec les autres, quand elle jugeait utile de me répéter ce qu'ils avaient dit. C'est comme ça que j'ai appris que la plupart des jeunes gens présents n'étaient pas conscients du fait que cette grande famille joyeuse venait d'un endroit qui s'appelait Bolechow et que leur nom avait été autrefois

La rencontre initiale d'Abraham avec une culture étrangère n'est pas, au premier coup d'œil, un grand succès. Assez tôt dans parashat Lech Lecha,, nous apprenons que, en dépit du fait que Dieu a conduit Abraham en Canaan, le territoire promis, il y a eu, très vite, une famine dans ce pays qui a conduit Abraham à fuir avec sa famille en Egypte, un pays d'abondance. Avant d'arriver en Egypte, Abraham élabore un plan. Comme elle est une belle femme, dit-il à Saraï, les Egyptiens voudront s'emparer d'elle et le tuer ; il lui ordonne donc de mentir et de dire qu'Abraham n'est pas son mari, mais son frère. De cette manière, lui dit Abraham, « les choses se passeront bien pour moi et pour ton bien, et je pourrai vivre grâce à toi ». Il se trouve que la première partie de la prédiction d'Abraham est confirmée : au moment où ils arrivent en Egypte, des officiers du Pharaon louent auprès de lui la beauté de Saraï, « après quoi elle est emmenée dans la maison du Pharaon ». Et en effet, cela a bénéficié à Abraham qui a été récompensé de son mensonge « avec des troupeaux, du bétail, des ânes, des esclaves, des servantes et des chameaux ». Des bénédictions en abondance, en effet.

En ce qui concerne la deuxième partie de la prédiction nerveuse d'Abraham – le fait que les Egyptiens l'auraient tué s'ils avaient su qu'il était le mari de Saraï –, il n'y a pas de preuves pour la soutenir, et le texte suggère même que c'est plutôt le contraire qui s'est produit. Après que Saraï est emmenée chez le Pharaon (et on ne nous dit rien de ce qui s'y passe), Dieu frappe de « plaies sévères » l'Egypte pour punir ce que nous devons considérer comme l'insulte (involontaire) du Pharaon vis-à-vis d'un couple marié. Dam un passage remarquable par ce qu'il ne nous dit pas, le Pharaon en personne déduit, probablement en raison de la nature des plaies, qui n'est pas spécifiée, qu'il est puni pour avoir pris Saraï comme épouse, alors qu'elle est en fait mariée, et, furieux, il convoque Abraham. « Qu'est-ce que tu m’as fait ? s'écrie-t-il. Pourquoi ne m'as-tu pas déclaré qu'elle était ta femme ? Pourquoi as-tu dit, "Elle est ma sœur", en sorte que je l'ai prise pour femme ? Maintenant, voilà ta femme : prends-la et va-t'en-» Abraham s'en va, apprenons-nous dans Genèse 13, 1, «d'Egypte», chargé de son butin : bétail, argent et or.

La plupart des commentaires savants sur ce détour particulier au cours des voyages lointains d'Abraham ont porté sur la façon dont cet épisode, qui contient une confrontation avec le Pharaon, les plaies punissant l'Egypte, la colère du souverain égyptien contre l'homme de Dieu, l'ordre impatient du souverain donné à l'Hébreu de quitter l’Egypte avec sa famille et « tout ce qu’il possédait », est une anticipation voulue de l'épisode ultérieur et central, relaté dans l'Exode. Et il y a eu, bien entendu, de nombreuses discussions concernant l'étrange plan d'Abraham, fondé sur une supposition concernant le comportement des Egyptiens qui n'est jamais confirmée par ce qu'on apprend ; en particulier, ce qui apparaît à de nombreux commentateurs comme la prostitution délibérée de sa femme, doublée d'un ordre de mentir, a provoqué le malaise de bien des commentateurs de ce passage et nombre d'entre eux se sont efforcés de disculper Abraham. « On ne peut pas lui reprocher de choisir de mettre Sarah dans cette position compromettante, écrit Friedman, parce que, selon lui, Sarah aurait été prise de toute façon. » Cependant, il y a quelque chose d'inacceptable dans le comportement du patriarche. Friedman, le moderne californien, est prêt à jouer avec l'idée que peut-être Abraham « n'est pas parfait », mais Rachi suggère qu'Abraham ne s'intéressait pas aux cadeaux en soi, mais — conscient du fait que l'épisode dans lequel il jouait un rôle n'était qu'une anticipation d'un drame biblique plus grandiose — était soucieux que sa progéniture future dans l'Exode pût également quitter l'Egypte couverte de cadeaux.

Ces tentatives et d'autres pour disculper le père de tous les juifs me paraissent aujourd'hui bien futiles. Je pense à l'histoire souvent, l'homme et sa femme et sa famille, la patrie qu’ils sont obligés de fuir pendant une période de crise. L'exploitation d'un mensonge pour (il n'y a pas d'autre mot pour ça) s'enrichir, l'utilisation de l'épouse pour fournir une couverture à une évasion qui est devenue, contre toute probabilité, un moyen d'enrichissement, de la propagation réussie d'une nouvelle progéniture dans ce nouveau pays. Je pense à tout cela et je me dis que quiconque a écrit parashat Lech Lecha, devait savoir quelque chose sur la façon dont les gens se comportent dans les périodes troublées.

 

LE DIMANCHE 29 JUIN, Shlomo est venu me chercher au Hilton Tel-Aviv, qui était assez vide, en raison de six mois de guerre Irak et des menaces accrues de terrorisme qui étaient l'une de ses conséquences inévitables. Au célèbre buffet du petit déjeuner, dont Froma m'avait parlé avec excitation, le fabuleux étalage de toutes sortes de poissons fumés, l'appareil à jus de fruits saturé d'oranger israéliennes à la couleur intense, les fromages, les harengs marinés; les bagels, les pains, il n'y avait que six ou sept personnes dans les parages, ce matin-là. Je feuilletais les journaux. Un terroriste âgé de quinze ans avait tué un réparateur de téléphone israélien. Les Israéliens étaient sceptiques en ce qui concernait le cessez-le-feu annoncé par le Hamas et le Jihad islamique. Un commando de marine avait été tué au cours d'un assaut israélien contre le Hamas. Léon Uris, l'auteur d'Exodus, était mort. J'ai posé les journaux et j'ai bu mon jus d'orange.

Peu de temps après, à dix heures pile, Shlomo a passé le contrôle de sécurité à l'entrée de l'hôtel et s'est garé devant l'immense hall d'entrée vide. Il m'avait proposé avec enthousiasme de m'emmener, à deux heures de route dans le désert, chez Solomon et Malcia Reinharz pour que je puisse les interviewer. Il nous fallait arriver là-bas à l'heure du déjeuner, m'avait dit Shlomo, à la demande du couple. Le mari n'aime pas beaucoup rester éloigné de son travail trop longtemps, a expliqué Shlomo.

Travail ? ai-je répété, incrédule. Compte tenu de ce que m'avait raconté Shlomo, ce M. Reinharz devait avoir près de quatre-vingt-dix ans.

Bien sûr, a dit Shlomo avec un grand sourire. Ils ont un magasin de chaussures depuis plus de cinquante ans, ils y travaillent toujours.

Je me suis dit : au moins ceux-là auront une bonne mémoire.

Pendant que nous sortions de Tel-Aviv, en traversant Jaffa – où Elkana m'avait emmené dîner, le soir où j'étais arrivé, dans un restaurant arabe peu avenant, où la nourriture était extraordinaire et où il avait parlé en arabe avec le propriétaire, son vieil ami –, et ensuite sur l'autoroute qui n'a bientôt été qu'une ligne coupant une grande étendue de sable, Shlomo et moi avons parlé. Depuis la mort de mon grand-père, jamais je ne m'étais senti aussi libre de poser les questions que je désirais poser sur Bolechow.

Nous avons discuté, dans un état de grande excitation, des révélations de la veille ; en particulier de l'insistance d'Anna sur le fait que Frydka s'était cachée avec Shmiel – cette version des événements devait une bonne partie de son attrait au fait qu'elle concordait avec la version dont Tante Miriam avait entendu parler, tant d'années auparavant. Une fois encore, j'ai senti l'urgence derrière l'enthousiasme de Shlomo, l'énergie qui irradiait chaque fait nouveau lié à Bolechow, même quand il s'agissait d'un fait relatif à une famille qui n'était pas la sienne. C'était lui, après tout, qui s'était proclamé chef des « anciens de Bolechow », qui allaient se réunir à l'automne, comme ils le faisaient toujours, pour leur rencontre annuelle. C'était Shlomo qui prenait plaisir à me raconter qui étaient les gens célèbres qui avaient des origines à Bolechow ou dans les environs.

Vous connaissez Krauthammer, le journaliste américain ? m'a-t-il demandé.

Oui, ai-je dit, je vois qui il est.

Une famille de Bolechow ! s'est écrié Shlomo, triomphant. Vraiment ? ai-je dit.

Il m'a demandé si ce Krauthammer avait pris contact avec moi lorsque l'article que j'avais écrit sur notre voyage à Bolechow en 2001 était paru.

Non, ai-je répondu en souriant, il ne l'avait pas fait. Je lui ai dit qu'une autre figure bien connue dans le monde de l'édition aux Etats-Unis, un homme dont le père était né à Stryj, m'avait contacté après avoir entendu parler de mon voyage en Ukraine, deux ans plus tôt. Wieseltier, ai-je dit, quand Shlomo m'a demandé son nom.

Ah ! s'est-il exclamé. Je pense, oui, il y avait une famille Wieseltier à Bolechow aussi.

J'ai hoché la tête et expliqué que ce célèbre éditeur, Wieseltier, qui vivait à Washington, m'avait dit qu'il savait avec certitude que la famille de sa mère, les Backenroth, était liée à Bolechow, et qu'il pensait aussi avoir des parents du côté de son père qui avaient vécu à Bolechow avant la guerre, même s'il ne connaissait pas leurs noms. Shlomo a hoché la tête et nous avons été d'accord pour dire que Wieseltier était un nom rare, pas le genre de nom qu'on pouvait confondre avec un autre ou même oublier. Bien sûr que j'ai connu Wieseltier, avait dit Mme Begley après mon retour d'Ukraine, il avait la boulangerie. Je connaissais le père, avait-elle ajouté, sachant que je devais connaître le fils dans un contexte entièrement différent. Puis elle avait poussé un plat de porcelaine blanche sur la nappe dans ma direction et dit, Prenez un autre petit gâteau, vous croyez que c'est moi qui vais les manger ?

Regardez ! s'est soudain écrié Shlomo. Il pointait le doigt vers une silhouette qui marchait à côté d'un chameau. Les Bédouins !

Nous ne sommes vraiment pas à Bolechow, ai-je plaisanté. Je pensais à ma grand-mère en 1956, avec un chameau et un Arabe.

Il m'a demandé de lui parler plus en détail des interviews que j'avais faites en Australie. Pendant que je lui racontais, aussi bien que je pouvais m'en souvenir, chacune de mes longues conversations avec chacun, il a hoché la tête lentement, se délectant de chaque histoire, de chaque fait, même si c'étaient des histoires et des faits qu'il connaissait déjà très bien lui-même. A un moment donné, je lui ai demandé s'il avait jamais entendu parler de l'histoire dont ma mère avait eu écho, il y avait tant d'années : Ils avaient quatre filles magnifiques, ils les ont toutes violées et ils les ont tuées. Où avait-elle entendu ça ? avais-je l'habitude de me demander. Mais lorsque j'avais finalement posé la question, ma mère avait dit, Je ne me souviens plus, il y avait tant d'histoires horribles, je faisais des cauchemars constamment. Donc, alors que Shlomo et moi arrivions à proximité de Beer Sheva, je lui ai demandé ce qu'il pouvait savoir, ce dont il avait peut-être entendu parler. Personne en Australie n'avait donné de détails, lui ai-je dit au milieu du désert qui grésillait autour de nous. Il a fait une petite grimace et haussé tristement les épaules. Tant de choses horribles ont eu lieu pendant les Aktionen, a dit Shlomo, ce n'est pas impossible, bien sûr. Peut-être. Mais en avoir la certitude, c'est impossible pour autant que je sache.

J'ai hoché la tête, mais je n'ai rien dit. Peut-être valait-il mieux ne pas connaître certaines choses.

Après un silence, il a dit, Vous savez que Régnier aussi était là-bas, en Australie ?

Anatol Régnier était l'auteur de Damais in Bolechow, le livre qui racontait comment Shlomo et son cousin Josef, Jack et Bob, et les autres, avaient survécu. J'ai pensé à Meg Grossbard, me racontant combien elle avait trouvé étrange qu'un Allemand, un jour, l'appelle pour lui demander de parler de Bolechow ; et comment elle avait refusé de lui parler, refusé de laisser l'histoire être écrite.

Oui, ai-je répondu à Shlomo, je sais qu'il est allé là-bas. Et puis, poursuivant la pensée non dite qui m'avait traversé l'esprit, j'ai dit, avec un demi-sourire, C'est différent d'écrire l'histoire des gens qui ont survécu parce qu'il y a quelqu'un à interviewer, et ils peuvent vous raconter ces histoires étonnantes. En prononçant ces mots, j'ai pensé à Mme Begley qui m'avait dit, un jour, en me regardant froidement, Si vous n'aviez pas une histoire étonnante, vous n'auriez pas survécu.

Mon problème, ai-je poursuivi pour Shlomo, c'est que je veux écrire l'histoire de gens qui n'ont pas survécu. De gens qui n'avaient plus d'histoire.

Shlomo a hoché la tête et dit, Ha, ha, je vois. Vous savez, a-t-il ajouté au bout d'un moment, ce Régnier, il est allemand, mais il est marié à une célèbre chanteuse israélienne, une très grande star, Nehama Hendel.

J'ai dit que j'étais désolé, mais que je n'avais jamais entendu parler d'elle.

Elle est très connue en Israël, m'a-t-il dit. Mais elle est morte, il y a quelques années.

Il m'est soudain venu à l'esprit de poser une question qui m'avait trotté dans la tête depuis un certain temps. Mon grand-père, ai-je dit à Shlomo, avait l'habitude de me chanter deux chansons quand j'étais petit ; je me demande si c'étaient peut-être des chansons de sa propre enfance, des chansons que son père ou sa mère lui avaient chantées. Des chansons de Bolechow.

C'était comment ? a demandé Shlomo.

Hé bien, ai-je dit un peu gêné, la première, il avait l'habitude de nous la chanter au moment où nous allions nous coucher. Et c'était vrai : quand nous étions petits et que notre grand-père nous rendait visite, il venait parfois dans nos chambres au moment où on nous mettait au lit et nous chantait cette chanson, dont les paroles vont sans aucun doute paraître bizarres, paraître très plates sur la page, plus encore que les paroles de, disons, « Mayn Shtetele Belz », « Ma Petite Ville de Belz » qui sont après tout assez sentimentales. Si je voulais faire sentir ce qu'avait de singulier la chanson que mon grand-père nous chantait, il faudrait que je ne me contente pas de transcrire les paroles :

Oh pourquoi mon Daniel avez-vous frappé,

Mon Daniel ne vous avait rien fait.

La prochaine fois que mon Daniel vous frappez

A un policier, je vais vous dénoncer !

Hou hou !

Je pourrais, par exemple, essayer de le transcrire un peu différemment, de façon qu'il soit possible de se faire une idée du rythme de cette chanson, qui était pour moi, lorsque j'étais petit, à la fois apaisante (parce que c'était finalement une promesse de protection et de rétribution) et terrifiante (puisqu'elle faisait naître la possibilité incompréhensible que quelqu'un voulait me frapper, moi, un enfant). La transcription aurait alors cette allure :

Oh POURQUOI mon DAN-iel avez-vous FRAP-pé, Mon DAN-iel ne VOUS avait rien fait. La prochaine FOIS que mon DAN-iel vous frappez A un po-LICIER, je vais vous dé-NONCER ! hou HOU!

Continuer : partie 4 sur 5