Les Disparus
1 La Terre promise (été).................................................. 390
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Qu'avons-nous vu d'autre ? Nous avons vu des objets qui étaient beaucoup plus raffinés que les statuettes de Yossel : les milliers d'objets, de coupes et de vases rituels de toutes les sortes – taillés, sculptés, gravés et repoussés – qu'on puisse trouver, dans l'exposition permanente de culture judaïque européenne, située à l'étage supérieur de la synagogue espagnole, dans la partie qui était autrefois la galerie des femmes, à l'époque où il y avait encore des Juifs à Prague pour prier dans les synagogues où, en cette belle journée d'été, des centaines de touristes et moi déambulions très respectueusement. Curieuse coïncidence, cette collection de couronnes de Torah, de cierges de cérémonie, de gobelets et de médaillons doit sa richesse (même si cette information n'est pas bien mise en évidence dans l'exposition) au fait que Hitler avait choisi Prague pour être le lieu d'un musée d'un Peuple disparu qu'il avait projeté de faire construire, afin que les Aryens pussent, sans doute dans l'avenir, regarder bêtement ces trésors. Et en effet les richesses d'au moins cent cinquante-trois communautés de la région de Prague ont été soigneusement transportées dans la ville en 1942 pour une évaluation et un tri, quand bien même le musée du peuple juif des nazis n'a jamais été construit, ce qui explique pourquoi tous ces objets d'ornementation d'une telle opulence peuvent être aujourd'hui admirés par les touristes qui passent dans ce quartier de Prague avant de retourner à leur hôtel pour commencer à réfléchir à l'endroit où ils vont aller dîner.
Nous avons donc vu tout cela, avant de retournera notre propre hôtel chercher un endroit où dîner ; car, après tout, quel que soit l'intérêt, quelle que soit l'obsession que vous nourrissez à l'égard du passé, vous vivez dans le présent et il est nécessaire de s'occuper de cette affaire de vivre. Toutefois, le passé a de curieuses façons de vous rattraper. C'est à Prague que la première de ce que j'ai cru alors être une série bizarre de coïncidences s'est produite. La veille du jour où Froma et moi devions aller à Terezin – le camp de concentration « modèle », situé près de la ville, qui avait été autrefois montré aux représentants de la Croix-Rouge comme un exemple de l'humanité avec laquelle les Allemands traitaient les Juifs internés, les subversifs et les autres prisonniers –, elle et moi avions pris l'ascenseur jusqu'au dernier étage de notre hôtel où se trouvait un bar qui s'enorgueillissait, nous avait informé le guide de l'hôtel, d'avoir le plus beau panorama sur la ville. Quelques étages avant d'arriver à ce merveilleux nid d'aigle, l'ascenseur s'est arrêté et un homme, pas particulièrement âgé, très bien habillé, est entré. Il portait, j'ai remarqué, quelques grosses bagues en or et une montre très coûteuse. Comme cela arrive souvent dans ces cas-là, il y a eu un silence et des sourires embarrassés lorsque les portes se sont refermées et que l'ascenseur a recommencé à monter. Soudain, cet homme aux cheveux blancs et à l'allure vigoureuse s'est tourné nonchalamment vers nous et – en hochant la tête comme s'il acquiesçait, comme si ce qu'il allait dire était la suite de la conversation que nous avions eue tous les trois depuis un moment – il a dit, Oui, j'étais à Babi Yar.
Le lendemain matin, nous avons pris un énorme car climatisé pour le trajet d'une heure jusqu'au dernier camp que le groupe de Froma allait visiter au cours de ce sinistre tour. Les Tchèques appellent l'endroit Terezin, mais son nom, lorsque la ville avait été fondée sous un régime bien antérieur et aussi pendant l'occupation nazie, était Theresienstadt, « Ville de Theresia » – c'est-à-dire la ville de Marie-Thérèse, la grande impératrice des Habsbourg au XVIII Esiècle, la Victoria de la Mitteleuropa. Elle a été ainsi nommée parce que la ville fortifiée de Theresienstadt, terminée en 1780, l'année où la reine est morte, faisait partie d'un réseau de villes fortifiées construites pendant et juste après le règne de cette femme replète et dominatrice pour protéger le vaste empire des Habsbourg, patchwork multiculturel de pays, de provinces et de principautés qui s'est finalement désintégré, après qu'un nationaliste serbe, Gavrilo Prinzip (qui, de toute évidence, n'était pas heureux d'appartenir à ce patchwork), a assassiné le descendant de Marie-Thérèse, l'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône du très vieux François-Joseph, Yossele, un jour de juin 1914, provoquant ainsi le premier des ultimatums qui allaient conduire, aussi rapidement et inévitablement que s'effondrent des dominos, au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Et je dois dire que, lorsque j'ai visité le camp et les divers musées qui se trouvent sur le site à présent, par une journée pluvieuse de juin 2003, que Froma et moi marchions à travers les baraquements reconstruits, le musée du ghetto, nous attardions sur les œuvres d'art poignantes faites par les enfants du camp pendant le régime nazi, la chose qui m'a le plus ému, qui a eu la plus profonde résonance en moi, a été de comprendre que, dans une des vieilles cellules de cette prison fortifiée d'autrefois – une minuscule cellule aux murs épais dans laquelle je suis entré brièvement avant d'être submergé, comme cela m'arrive souvent (par exemple, dans les ascenseurs et dans les petits espaces souterrains), par la claustrophobie –, Gavrilo Prinzip avait été incarcéré, après l'assassinat de l'archiduc. Il y était mort peu de temps après. Je suis resté là, étrangement ému par ce rappel inattendu et très concret du crime qui avait déclenché le premier massacre phénoménal du siècle, et alors que je le ressentais, je me suis senti gêné que ce fût cela, plus que tout autre chose, qui m'eût affecté d'une manière ni générale ni abstraite. C'est seulement après être resté là un moment à réfléchir que j'ai compris que la raison pour laquelle j'étais tant ému, en découvrant cette trace de Gavrilo Prinzip et de son crime, non recherchée par moi ou par n'importe quel autre visiteur ce jour-là, tous étant avides d'obtenir des informations sur l'Holocauste, c'était qu'elle m'avait permis de faire un saut dans le temps jusqu'à l'Autriche-Hongrie de l'enfance et de 1'adolescence de mon grand-père, jusqu'à ce moment disparu, jusqu'à 1'époque où le pire désastre politique pour les Juifs de Bolechow avait été en fait l'assassinat de l'héritier de leur empereur bien-aimé et le début de la guerre qui, ils en étaient sûrs, serait la pire qu'ils eussent jamais vue.
Nous avons donc vu aussi Theresienstadt. Depuis le site Internet de Theresienstadt, on peut envoyer à ses amis des cartes postales électroniques arborant la salutation ARBEIT MACHT FREI. La carte postale que j'ai adressée de Prague à Mme Begley était simplement une vue assez gaie de Josefov, le vieux pittoresque qui est maintenant une destination touristique. Prague est magnifique, ai-je écrit, nous avons visité aujourd'hui le quartier juif. Pas un Juif en vue. Compte tenu de son sens de l'humour un peu caustique, je supposais qu'elle apprécierait mon humour noir, et j'avais raison. Très drôle, m'a-t-elle dit sur un faux ton de reproche lorsque je suis allé la voir au retour de mon voyage d'un mois à Prague, Vienne, Tel-Aviv, Vilnius et Riga. Nous étions assis dans son appartement et je faisais le récit de mes diverses aventures. Elle a brandi les cartes postales que j'avais envoyées. Vous voyez ? J'ai reçu toutes vos cartes. Elle a fait signe à Ella de nous verser un peu plus de thé glacé ; il faisait chaud dans la salle de séjour parce que, en dépit du fait que c'était la fin du mois de juillet, elle avait éteint la climatisation. Je ne peux rien entendre quand elle est allumée, avait-elle dit, en regardant l'appareil avec un air furieux depuis la reproduction de bergère à haut dossier dans laquelle elle aimait s'asseoir, au coin de la salle de séjour, un fauteuil qui ressemblait vaguement, avais-je toujours pensé, à un trône, même si cela avait moins à voir avec le fauteuil en soi qu'avec sa posture qui était parfaitement rigide, jusqu'à une date récente : elle était perchée sur le bord du siège, parfois appuyée sur une canne, et son œil à moitié fermé m'évaluait, et elle écoutait mes histoires, secouant un peu la tête de temps à autre seulement, soupirant que j'étais trop sentimental, faisant un geste agacé en direction des fleurs que j'avais apportées, qu'Ella avait placées sur la table basse et que Mme Begley avait écartées d'une main tordue parce que c'était de l'argent gâché que j'aurais mieux fait de dépenser pour mes enfants. Comment vont les enfants ? était toujours la question qu'elle m'assenait, dès qu'elle s'était assise sur son fauteuil aux allures de trône, à côté de l'étagère remplie des photos de son fils et de ses enfants. L'enfant, l'enfant, tout le monde m'a dit que je devais sauver l'enfant, avait-elle dit un jour en pleurant, assez peu de temps après notre rencontre, le jour où elle m'avait raconté combien elle se sentait coupable de n'avoir pu sauver personne d'autre. Trois ans plus tard, le jour où je suis allé la voir pour la régaler des histoires de mon odyssée en Europe centrale, je buvais mon thé glacé quand elle a dit, en souriant et sans humour, Pas de Juifs, j'imagine. Nous tous ici ou bien dans la tombe.
DEPUIS UNE GARE sale et lugubre datant de l'ère soviétique à Prague, où le vieillard décati et agressif qui ne cessait de nous importuner s'est révélé être un porteur, nous sommes allés, en un trajet de quatre heures, jusqu'à Vienne, une ville que j'adore, surtout parce qu'elle figure, même si c'est de façon anecdotique, dans certaines histoires de ma famille (Mon père, avait l'habitude de me dire mon grand-père, allait à Vienne une fois par an pour ses affaires et, oh, les cadeaux qu'il nous rapportait, les jouets, les bonbons!). Vienne était une ville que Froma n'avait pas encore vue et j'étais impatient de lui montrer ses beautés grandioses, les bâtiments baroques à l'échelle épique, dont les détails toujours légèrement exagérés, corniches disproportionnées et moulures surchargées, étaient autrefois le symbole d'une confiance impériale excessive et peuvent paraître aujourd'hui gênantes, maintenant que l'empire pour lequel ces ornementations ont été conçues a disparu – un peu, disons, comme une parente âgée qui s'est habillée de façon extravagante pour une soirée ordinaire peut vous mettre dans l'embarras. Et pourtant j'aime Vienne, sans doute parce que la ténacité avec laquelle elle s'accroche aux formalités oubliées d'une autre époque me rappelle certains Autrichiens d'autrefois que j'ai connus.
Qu'avons-nous vu à Vienne ? Nous avons vu bien des choses que j'aime, notamment, puisque mon enthousiasme pour les tombes n'est pas du tout limité à celles des Juifs, la Kaisergruft, la crypte impériale des Habsbourg, un endroit souterrain frais qui m'a fait penser, lors de ma première visite quelques années plus tôt, à une cave à vin, si ce n'est qu'à la place des tonneaux et des bouteilles sous les plafonds voûtés et bas se trouvent des sarcophages en bronze et en pierre, où sont enchevêtrés des statues et des crânes couronnés, où des inscriptions en latin murmurent à quiconque se soucie de les lire. Naturellement, le plus important de ces monuments est celui de Marie-Thérèse elle-même qui, en bronze grandeur nature, se redresse sur un bras du couvercle de son énorme cercueil, le visage éclairé par un sourire extatique, même si je ne peux pas déterminer vraiment si l'extase est due à l'anticipation de la vie éternelle ou au fait que son mari adoré, François de Lorraine, est dressé dans une position semblable à la sienne. Nous avons vu la Kaisergruft, où repose François-Joseph dans un sarcophage de marbre lisse au centre d'une chambre d'une grande sobriété, subtilement éclairée par une série d'appliques, l'empereur entre sa superbe femme, Elizabeth, promise à un sombre destin et victime elle aussi d'un assassin, et son fils romantique, Rodolphe le prince héritier qui s'est suicidé avec sa maîtresse adolescente dans le relais de chasse royal de Mayerling en janvier 1889, fait parmi d'autres qui me pousse à m'interroger sur certaines histoires de famille, par exemple celle que Sylvia, la sœur malheureuse de mon grand-père, avait l'habitude de raconter sur comment, lorsqu'elle était petite, elle avait vu le même prince héritier en uniforme bleu et sur un cheval blanc monter les marches d'un palais à Lemberg (comme elle le disait encore) ; or Sylvia n'était née qu'en 1898, c'est-à-dire neuf ans après que Rodolphe eut commis le geste romantique qui devait le rendre si célèbre.
Nous avons donc vu tout ça. Mais comme je l'ai dit, Froma a un esprit insatiable. J’ai le sentiment, m'a-t-elle dit plus tard, lorsque je lui ai demandé pourquoi, chaque fois que nous faisions un voyage ensemble, elle disait toujours, Retournons jeter un dernier coup d'œil, pourquoi elle insistait toujours pour voir d'autres endroits, pour poser d'autres questions, pour tirer de ses voyages beaucoup plus que je ne l'aurais fait, J'ai le sentiment qu'on pourrait très bien ne jamais repasser par ici et qu'il faut donc en tirer tout ce qu’on peut. Froma n'allait pas se contenter, absolument pas, des Habsbourg morts. Elle s'intéressait surtout aux sites qui avaient quelque chose à voir avec les juifs. Et je suis forcé d'admettre de nouveau qu'en raison de ma propre histoire, de l'influence de ma famille et de ses histoires, mes émotions étaient accaparées par un site en particulier qui pouvait ne pas présenter un grand intérêt pour la plupart des gens. Car ce n'est pas avant notre dernier jour à Vienne – après avoir visité le Musée juif dans Dorotheergasse (ou on peut apprendre, comme ça a été mon cas, que peu de temps après l'arrivée des premiers Juifs dans la ville, à la fin des années 1100, a eu lieu le premier pogrom au cours duquel seize Juifs ont été tués, épisode auquel le pape a accordé sa bénédiction) ; après avoir vu le nouveau musée sur l'ancienne Judenplatz, place des Juifs (sous laquelle, nous a-t-on appris, des archéologues ont découvert les vestiges de la première synagogue de la ville, détruite en 1420, l'année où, le 23 mai, le duc a ordonné que les Juifs de Vienne soient ou bien emprisonnés ou bien chassés et leurs biens confisqués ; ces vestiges ne peuvent cependant pas être très importants puisque les pierres de la synagogue démolie ont servi à la construction de l'université de la ville) ; après avoir examiné le mémorial des Victimes autrichiennes de l'Holocauste, conçu par l'artiste britannique Rachel Whiteread, lequel a la forme d'un cube de béton représentant une bibliothèque de sept mille volumes dont les portes sont closes en permanence et dont les livres ne peuvent donc être lus, au pied duquel sont inscrits les noms des endroits où près de soixante-dix mille Juifs viennois ont été exterminés – après avoir vu tout cela donc, que nous sommes allés, le dernier jour, au Zentralfriedhof, au grand Cimetière central de la ville. Nous y sommes allés parce que Froma tenait tout particulièrement à trouver la tombe originale du pionnier du sionisme au XIXe siècle, Theodor Herzl, « le père de l'Israël moderne », mort à Vienne en 1904 à l'âge de quarante-quatre ans (et dont les cendres avaient été transférées en 1949 dans l'Etat d'Israël, nouvellement fondé : ce geste a du sens quand on pense au fait que les tombes, les sites funéraires, les mémoriaux et les monuments sont inutiles aux morts, mais signifient beaucoup pour les vivants). Nous avons consulté l'une des innombrables cartes et guides que Froma aime acquérir pendant ses voyages – moins inquisiteur et plus passif je préfère quant à moi déambuler et tomber sur les choses – et nous avons fait nos plans.
Le trajet en tramway du centre de Vienne au Zentralfriedhof prend une bonne vingtaine de minutes, et le cimetière est tellement gigantesque qu'il y a un arrêt de tramway pour chacune des portes ; la distance entre deux portes (par quoi j'entends non seulement la distance mais aussi le temps qu'il faut pour aller de l'une à l'autre) est non négligeable. Nous avons commencé à la Porte 1, qui est la porte de 1'« Ancienne » Section juive du cimetière, et nous avons avancé dans un fouillis de tombes qui, cet été-là, étaient un peu en friches, même si un tollé récent sur l'état déplorable de cette nécropole autrefois grandiose avait déclenché un effort de restauration très célébré. Mais après avoir erré pendant près d'une heure au milieu des pierres tombales et des monuments élaborés et négligés, des mémoriaux pour des êtres que plus personne n'est en mesure de venir voir, puisque la plupart des descendants de ces figures importantes du XIX Eont eux-mêmes disparu de la surface de la terre, il est devenu évident que nous n'étions plus à la bonne place. Et donc, après vingt minutes de marche jusqu'à la section centrale, nous avons marché encore vingt autres minutes jusqu'à la Porte 4, où se situait la Nouvelle Section juive. J'avais peu d'intérêt pour Herzl ou pour sa tombe, parce que, comme je l'ai dit, Israël était encore à ce moment-là un endroit qui me laissait parfaitement indifférent. Mais j'ai été bouleversé par ce que nous avons trouvé dans la Nouvelle Section juive.
Ou, devrais-je dire, par ce que nous n'avons pas trouvé. Les yeux écarquillés, nous avons passé le portail très élégant, plutôt Art déco, de cette nouvelle partie du Zentralfriedhof, dont le motif stylisé d'arches vaguement mauresques était repris, à une échelle gigantesque, dans le dôme de la Zeremonienhalle de la Nouvelle Section juive, la salle de Cérémonie de la société de pompes funèbres du cimetière (cette société est connue sous le nom, en hébreu, de Chevra Kadisha et, traditionnellement, ce sont les membres de la Chevra Kadisha dans une communauté juive donnée qui lavent et préparent les corps juifs pour l'enterrement : le rite qui avait été spécifié par mon grand-père dans les instructions qu'il m'avait dictées, le matin de cet été lointain). Le complexe de la Zeremonienhalle du cimetière de Vienne, je l'ai appris par la suite, avait été conçu et construit entre 1926 et 1928 par le prolifique architecte Ignaz Reiser, Juif viennois né en Hongrie, dont chaque bâtiment public, depuis la synagogue de 1912-1914 dans une rue appelée Enzersdorferstrasse jusqu'à la Zeremonienhalle, est signalé, dans l'annuaire d'architecture en langue allemande que j'ai consulté après avoir vu ce remarquable complexe du cimetière, comme étant zerstört : « détruit ». Alors que nous passions devant la Zeremonienhalle, qui était, je ne m'en rendais pas compte alors, une reconstruction, une restauration d'un édifice qui avait été incendié le soir du 8 novembre 1938, et marchions en direction des tombes proprement dites, le panorama qui nous a accueilli était celui d'un grand vide. Car de ce vaste terrain qui avait été acheté par les Juifs de Vienne dans les années 1920 pour la nouvelle section du cimetière, une fois que l'ancienne section avait été surpeuplée par les morts de cette florissante communauté, seule une petite portion était occupée par des tombes. A côté de ces tombes (presque aucune d'entre elles, avons-nous remarqué en y circulant, ne porte de dates postérieures au début des années 1930), se déployait une vaste prairie vide. Nous l'avons regardée fixement pendant un moment, avant de comprendre que la Nouvelle Section juive était en grande partie vide parce que tous les Juifs qui auraient dû être enterrés là, selon le cours normal des choses, étaient morts dans des circonstances qu'ils n'avaient pas prévues et s'ils avaient été enterrés, l'avaient été dans d'autres tombes moins élégantes qu'ils n'avaient pas choisies. Quand nous pensons aux terribles ravages produits par un certain type de destruction pendant les temps de guerre, nous pensons normalement au vide des endroits qui étaient autrefois pleins de vie : les maisons, les boutiques, les cafés, les parcs, les musées, etc. J'avais passé pas mal de temps dans les cimetières, mais il ne m'était pourtant jamais venu à l'esprit, avant cet après-midi dans le Zentralfriedhof, que les cimetières, eux aussi, pouvaient être vidés de leur vie.
C'est ce à quoi, en tout cas, nous a conduits la recherche, voulue par Froma, de la tombe du grand sioniste Theodor Herzl. Nous n’avons jamais trouvé la tombe elle-même et je suppose que seule Froma s'en est sentie frustrée, car pour moi ce que nous avions vu, ou plutôt n'avions pas vu, dans la Nouvelle Section juive, c'était bien assez.
De Vienne, j'ai envoyé à Mme Begley une carte postale des opulents palais des Habsbourg. Vienne est toujours belle, ai-je écrit, mais toujours pas de Juifs – même morts. Elle a aimé celle-là aussi.
C'est le lendemain de notre visite au Zentralfriedhof que nous sommes partis pour le pays qu'avait engendré Herzl.
DANS L'APPARTEMENT d'Anna Heller Stern, qui était l'amie de Lorka, il faisait frais et sombre. Les stores étaient baissés pour protéger du soleil d'été, lequel était si fort qu'il faisait l'effet d'être presque fluorescent. Les meubles étaient confortables mais rares : un sofa bas, une paire de fauteuils contemporains autour d'une table basse. Avec la décoration minimaliste de la pièce, la fraîcheur des sols nus et la pénombre quasi subaquatique, l'impression d'ensemble que j'avais eue en passant le seuil de l'appartement d'Anna était un agréable soulagement que j'avais parfois ressenti lorsque, pour échapper à la chaleur d'un après-midi d'été passé à copier des inscriptions dans des cimetières abandonnés, j'avais trouvé refuge dans le mausolée d'une famille autrefois considérable et aujourd'hui oubliée.
Comme son appartement, Anna elle-même paraissait à la fois sympathique et légèrement réservée. Elle a souri chaleureusement et serré ma main fermement lorsque Shlomo nous a présentés, mais il se dégageait d'elle quelque chose d'un peu méfiant, comme si quelque part dans son appartement ou peut-être en elle il y avait quelque chose qu'elle ne voulait pas que vous sachiez. Elle a ouvert la porte, petite femme en forme de poire, avec un joli visage hésitant et le teint délicat et les cheveux un peu roux de quelqu'un qui évite le soleil, et j'ai vu qu'elle portait un chemisier blanc sans manche et une jupe grise étroite qui descendait jusqu'aux genoux. Comme chez mes grands-mères, la chair des bras épais était à la fois ronde et lisse, comme une pâte qu'on a pétrie pendant longtemps. Un de ces bras nous a fait signe d'entrer dans l'appartement, à Shlomo et moi, et nous sommes allés nous asseoir. Anna s'est assise en face de Shlomo et j'étais assis sur le sofa où j'ai pu étaler mon magnétophone, ma caméra vidéo, les dossiers et l'unique photo existante de Lorka que nous possédions, cette photo de famille prise pendant le deuil de la mère de Shmiel en 1934, que je comptais montrer pendant l'interview.
Shlomo parlait à Anna en yiddish et mes oreilles ont tinté quand je l'ai entendu dire Di ferlorene. Les Disparus.
Il écrit un livre sur sa famille, lui avait expliqué Shlomo alors que nous étions en train de nous asseoir. Sur la table basse, Anna avait disposé des assiettes, des tasses, des napperons. Il y avait un plateau avec des tranches de cake soigneusement découpées et des pâtisseries, de quoi nourrir facilement quinze personnes. Souriante, Anna a gentiment poussé le plateau vers moi en m'invitant à me servir. Shlomo a continué, Ça s'appelle Les Disparus. Di ferlorene.
Di ferlorene, a répété Anna en hochant la tête, comme si le titre n'exigeait aucune explication.
Di ferlorene. Je ne suis pas très sûr de savoir comment il avait été décidé que cette interview aurait lieu en yiddish. Je m'étais attendu à entendre les doux sons susurrés du polonais, la langue qu'Anna et Shlomo avaient parlée quand ils étaient enfants à Bolechow, pendant l'entre-deux-guerres, la langue à laquelle Meg Grossbard avait eu recours plusieurs fois pendant l'interview du groupe de Sydney, en prétendant ne pas l'avoir fait exprès, même si je soupçonnais alors et soupçonne encore plus aujourd'hui, maintenant que je la connais mieux, de l'avoir fait pour me rappeler, subtilement, que c'était sa vie, son histoire, une histoire dont j'étais, moi, Américain de la deuxième génération, comme elle se plaisait à le souligner, inévitablement exclu, sauf peut-être comme un observateur tard venu. J'avais aussi pensé qu'ils pourraient peut-être parler l'hébreu, la langue du pays dans lequel vivaient à présent ces deux anciens Polonais, jusqu'à ce que Shlomo m'ait expliqué qu'Anna s'était installée en Israël assez récemment, venant de l'Amérique du Sud où elle était avec son mari après la guerre.
Elle a quitté la Pologne en 1947, m'a dit Shlomo en anglais. Elle avait vingt-six ans. Et elle a vécu quarante-deux ans en Argentine. Elle n'est en Israël que depuis quelques années.
Au son du mot Argentine, Anna a souri et pris un journal espagnol qui était posé sur une petite table, et elle a hoché la tête dans ma direction. Ikh red keyn Ebreyish, m'a-t-elle dit en yiddish. Je ne parle pas l'hébreu.
Ça me convenait parfaitement. Je ne le parle pas non plus, moi qui avais dû apprendre par cœur ma haftarah et qui, pour cette raison, n'avais pas la moindre idée que je chantais quelque chose sur la purification de la communauté juive ; moi qui, pendant longtemps, n'avais pas eu le moindre intérêt pour le déchiffrement des textes en hébreu, des textes dont j'ai découvert presque trop tard qu'ils pouvaient éclairer les secrets des familles et les mensonges des familles. Mais je n'étais que trop heureux d'entendre, comme je n'avais plus espéré pouvoir le faire après la mort de mon grand-père, du yiddish prononcé par les lèvres d'un ancien de Bolechow. Le yiddish était la langue de l'Europe, du Vieux Continent ; ses sons humides et riches s'enroulent autour de mes souvenirs, familiers et cependant mystérieux, de la même façon que les lettres de l'hébreu ondulent sur une feuille de papier ou sur une pierre. Ma mère le parlait avec ses parents ; ses parents le parlaient entre eux ; ses oncles et ses tantes le parlaient entre eux, et avec leurs femmes et leurs maris ; et – c'est du moins ce que m'a raconté ma mère, lorsque j'essayais de me souvenir, l'autre jour, à quel point le yiddish était parlé dans ma famille autrefois, mais plus maintenant évidemment puisque presque tous ceux qui le connaissaient sont morts – sa cousine plus âgée, Marilyn, la fille de Jeanette, le parlait enfant avec sa grand-mère, la mère de son père, la Tante redoutée. Le yiddish était la langue que ma mère parlait avec son père quand elle ne voulait pas que nous sussions de quelle nature était le drame, la crise ou le ragot dont ils discutaient (Ober mayn frayndine hut gezugt azoy, lui disait-elle au téléphone, le sourcil froncé, le visage contrarié, faisant des gestes qu'il ne pouvait pas voir, bien sûr, en direction de la maison d'une voisine avec laquelle elle s'était querellée et à qui elle n'adresserait bientôt plus la parole : mais mon amie a dit que...). Le yiddish était la langue utilisée par mon grand-père pour les chutes de ses histoires.
C'est pourquoi, lorsque Shlomo avait demandé si le fait de conduire l'interview en yiddish ne posait pas de problème, j'avais bien évidemment répondu non. J'étais impatient d'entendre du yiddish de nouveau.
Yaw, ai-je dit à Anna – oui –, et elle a souri. Elle a reposé le journal espagnol, s'est tournée vers Shlomo, et a parlé dans un yiddish trop rapide pour que je puisse comprendre. Il a attendu qu'elle ait terminé, a hoché la tête dans sa direction et, en se tournant vers moi a dit, C'est en Argentine qu'elle a recommencé à vivre. C'est en Argentine qu'elle a compris qu'elle était de nouveau un être humain.
J'ai hoché la tête et puis j'ai dit, Commençons.
Pour que les choses soient claires, ai-je dit, je voulais lui demander son nom de jeune fille, les noms de ses parents, les noms de sa famille à Bolechow. J'aimais commencer de cette façon, parce que c'était facile.
Ikh ? a-t-elle répété. Moi ? Ikh hiess Chaya, jetz hayss ich Anna. On m'a appelée Chaya, mais maintenant je m'appelle Anna. Où était la « Klara Heller » que Meg Grossbard m'avait dit d'aller trouver en Israël ? Sans traduire pour Anna, Shlomo m'a expliqué que lorsqu'elle était petite fille à Bolechow, elle s'était appelée Klara, mais pour honorer le prêtre ukrainien qui lui avait sauvé la vie en lui donnant un faux certificat de baptême, elle avait gardé le nom qu'il avait inventé pour elle, même après la fin de la guerre : Anna.
Et sa famille ? ai-je demandé, en la guidant gentiment pour la partie facile.
Elle m'a regardé et elle a levé la main, les doigts écartés, en cachant le pouce. Vir zaynen geveyn fier kinder, a-t-elle dit. Nous étions quatre enfants. Elle a touché l'index : numéro un. A shvester, une sœur, Ester Heller...
Sur la seconde syllabe d'Ester, sa voix a soudain été submergée par les larmes, et elle a caché son visage avec ses mains. En se tournant vers Shlomo, elle a dit en yiddish ceci – que j'ai pu comprendre :
Tu vois ? Déjà je ne peux plus continuer.
PLUS TARD, AU COURS de cette conversation dans l'appartement frais et ombragé, j'allais apprendre comment la sœur avait été arrêtée Pendant la seconde Aktion – un épisode dont Anna, cachée dans une meule de foin, avait été le témoin, voyant passer les deux mille Juifs de Bolechow en route pour la gare, chantant « Mayn Shtetele Belz », souvenir tellement pénible pour Anna au moment où elle l'avait évoqué ce matin-là dans son appartement qu'elle avait dû se couvrir le visage une nouvelle fois –, j'ai appris comment Ester Heller est morte, comment les deux frères et les parents sont morts, comment une autre famille de six a été détruite ; mais c'est venu plus tard. Au début de notre conversation, quand les tranches de cake étaient encore intactes, Anna a essayé poliment de lier chaque information qu'elle me donnait à ma famille.
Ikh verd den Detzember dray und achzig yuhr, m'a-t-elle dit. En décembre, j'aurai quatre-vingt-trois ans. Elle a ajouté, Lorka n'avait que quelques mois de plus que moi.
Oh ? ai-je dit, même si je savais que c'était certainement vrai, puisque le certificat de naissance de Lorka portait la date du 21 mai 1920. Je voulais savoir pourquoi elle en gardait un souvenir aussi vif.
Anna a souri. Vayss farvuss ikh vayss ? Vous savez pourquoi je sais ? Parce que, au cours préparatoire, j'étais la plus petite et la plus jeune ! Avec Lorka, j'ai été dans la même classe jusqu'en cinquième. De l'âge de six ans à treize ans. Vous comprenez ? Fershteyss ?
J'ai hoché la tête à mon tour. Ikh fershteyeh, ai-je dit. Je comprends.
Anna s'est mise à parler des Jäger. Ses souvenirs affluaient sans ordre particulier. Je ne l'ai pas interrompue, parce que le cours de ses pensées m'intéressait autant que les souvenirs eux-mêmes.
Shmiel Jäger avait un camion, il avait l'habitude d'emporter des choses à Lemberg, a dit Anna, en employant le nom ancien, très ancien, de Lwów. Et il rapportait des marchandises de Lemberg... C'était une famille très gentille, une gentille femme...
Je suis toujours curieux d'apprendre des choses nouvelles à propos d'Ester. Avait-elle des souvenirs précis d'Ester, la femme de Shmiel ? ai-je demandé.
Anna a souri. Sie veyhn a feine froh, a gitte mamma, a gitte balabustah. Vuss noch ken ikh vissen ? C'était une femme très bien, une bonne mère, une bonne femme au foyer. Qu'est-ce que je pourrais savoir d'autre ?
Elle a dit quelque chose à Shlomo, qui s'est tourné vers moi.
C'était une enfant, a-t-il dit, ce qui se passait dans leur maison, elle ne peut pas le savoir. Elle a dit que la mère était une épouse excellente, que la maison était toujours très propre et que les enfants étaient impeccablement habillés, les enfants avaient toujours de très jolis vêtements.
Anna s'est tournée vers moi. Di zeyst ? a-t-elle déclaré. Lorkas familyeh kenn ikh besser als Malka Grossbard !
Vous comprenez ? je connais la famille de Lorka mieux que ne la connaît Meg Grossbard !
Elle a dit quelque chose à Shlomo, qui m'a expliqué que le frère de sa mère, un certain monsieur Zwiebel, était un voisin de Shmiel Jäger. Il vivait juste à coté, a dit Shlomo. Et donc Anna (a-t-il poursuivi) avait l'habitude de venir voir son oncle, et c'est pour cela qu'elle voyait Lorka tout le temps, pas simplement en classe.
Afin de le prouver sans doute, Anna a raconté un souvenir précoce. Je me souviens que lorsque les premières fraises arrivaient chaque année, on les trouvait d'abord sur le marché de Lemberg. Et donc votre oncle Shmiel les rapportait de Lemberg à Bolechow, à un moment où on ne les trouvait pas encore à Bolechow. Et Lorka venait me chercher chez moi le jour où les fraises arrivaient et disait, Viens prendre quelques fraises, elles sont arrivées !
J'ai pu saisir, avec soudaineté et force, une bouffée de quelque chose, une trace, nette et évanescente à la fois, du rythme d'une vie désormais invisible et inimaginable.
Shmiel et ses camions : tout le monde avait l'air de se souvenir de ça. Quel genre d'homme était Shmiel ? ai-je voulu savoir.
Anna a esquissé un sourire et tapé sur son oreille. Er var a bissl toyb ! Il était un peu sourd !
Sourd ? ai-je répété, et elle a dit,
Oui ! Toyb ! Toyb !
Je suis resté silencieux. Puis j'ai demandé, Est-ce qu'elle se souvient d'une au moins des autres filles ?
Die kleyneste, a-t-elle commencé à répondre, la plus jeune...
Bronia, ai-je dit sur un ton pressant. J'étais excité à la pensée que quelqu'un allait finalement pouvoir nous dire quelque chose à propos de Bronia. Bronia, qui avait disparu dans les Bains et les Chambres d'inhalation, soixante ans auparavant ; Bronia, qui avait eu la malchance d'être si jeune lorsqu'elle avait été prise, et parce que personne d'aussi jeune ne pouvait être un travailleur utile, presque personne d'aussi jeune – ses amis, ses camarades de classe – n'avait survécu, ce qui explique pourquoi il reste si peu d'elle aujourd'hui qu'on puisse connaître.
Bronia ? ai-je interrogé de nouveau. Mais Anna a secoué la tête et a dit, Ruchele var di kleynste.
Ruchele ? ai-je dit, sidéré.
Anna a hoché la tête avec emphase, mais je n'ai pas voulu en savoir plus.
Ce qui explique pourquoi, quand elle a continué en me disant que di kleynste, la plus petite, était une fille très solide, très sensible très délicate, qu'elle appartenait à un groupe d'enfants qui étaient tous très polis et très gentils – description qui, je le savais, collait avec la description de Ruchele faite par Jack –, je n'étais plus très sûr de pouvoir jamais apprendre quoi que ce fût à propos de Bronia.
J'AI QUELQUES PHOTOS à vous montrer, ai-je dit à Anna.
Pour aiguillonner ses souvenirs, j'avais apporté mon classeur de vieilles photos de famille, celles que j'avais apportées aussi à Sydney. Mais après Sydney – après que Boris Goldsmith avait plissé les yeux devant la minuscule photo de Shmiel, Ester et Bronia, en 1939, et dit avec un soupir, Je ne les vois pas bien – j'avais appris ma leçon et fait agrandir toutes les photos que je possédais. À présent, même le plus petit instantané de ma collection avait atteint la taille d'un tirage standard sur papier : le visage marqué par les soucis de Shmiel, dans cette ultime photo de 1939, était maintenant grandeur nature ou presque. Au moment où j'ai passé le classeur, un des agrandissements a glissé sur la table : la photo de Frydka, Meg Grossbard et Pepci Diamant en manteaux à col de fourrure et bérets, prise en 1936.
Duss iss Frydka mit Malka Grossbard und Pepci Diamant, ai-je dit. Voici Frydka avec Malka Grossbard et Pepci Diamant. Anna a immédiatement pointé le doigt sur le visage de Meg et, comme quelqu'un qui vient de remporter le pli dans un jeu de cartes, elle a ramassé la photo en disant, Malka ! Puis elle a dit, Frydka var zeyer sheyn - zeyer sheyn !
Frydka était jolie – très jolie !
En disant cela, Anna a fait un geste admiratif, pris une expression universelle d'émerveillement : les mains sur les joues, les yeux levés au ciel. Nous étions venus pour parler de Lorka, que personne d'autre n'avait bien connue, mais je n'étais pas surpris que nous soyons passés à Frydka, la fille qui était si jolie, la fille pour laquelle un garçon avait donné sa vie, le genre de fille, j'en avais déjà le sentiment, qui attirait naturellement les histoires et les mythes.
Je veux vous parler d'un fait, a dit Anna, en regardant la photo de Frydka à l'âge de quatorze ans, et elle s'est mise à parler. Shlomo l'a écoutée, puis s'est tourné vers moi. Il a dit, Elle a dit que Frydka devrait vivre aujourd'hui, être vivante aujourd'hui. C'était une femme moderne, mais elle a vécu à la mauvaise époque !
Que veut-elle dire ? ai-je demandé.
À cause de sa façon de vivre à l'époque, dans un petit shtetl, elle était critiquée ! Elle était, vous savez, libre !
Critiquée ? ai-je dit, pendant que je pensais : qu'est-ce qui s'est passé avec elle ? Même à l'époque, ils parlaient d'elle. Même à l'époque, elle était le centre de l'attention.
Anna hochait la tête. Elle aurait dû vivre cinquante ans plus tard, a-t-elle dit. Lorka, elle était calme, sérieuse, et elle n'avait qu'une sympatia...
(plus tard, j'ai regardé sympatia dans un dictionnaire de polonais : un béguin, disait-il, et il y avait quelque chose dans la sonorité désuète de béguin qui m'a ému, quand je me suis souvenu d'Anna parlant de Lorka et de sa sympatia)
... qu'une sympatia à la fois. Elle avait quelqu'un qu'elle aimait bien, un frère de Mme Halpern. Alors elle l'a fréquenté... Bumo Halpern.
Vraiment ? ai-je dit. J'avais été pris par surprise. Je leur ai expliqué qu'à Sydney, Meg Grossbard avait soutenu que le petit ami de Lorka était un lointain cousin – mon lointain cousin –, Yulek Zimmerman.
Anna a secoué la tête vigoureusement et dit, Bumo Halpern. OK, ai-je dit. Bon.
Shlomo a continué : Anna dit que Lorka se comportait, se comportait honnêtement et qu'elle ne... elle avait de la sympathie pour un homme et elle ne l'a jamais trahi.
Trahi.
Et Frydka ? ai-je demandé, sachant par avance ce que serait la réponse.
Anna m'a tait un grand sourire et, en secouant la tête comme si le souvenir l'amusait encore, agitant les mains en l'air, elle a dit, Frydka var geveyn a...
(elle s'est interrompue et, incapable de trouver le mot qui convenait en yiddish, elle est passée à l'espagnol)
... Sie’s geveyn a picaflor !
Frydka était un oiseau-mouche !
Shlomo a souri largement lui aussi en traduisant, amusé par l'image. Puis il a ajouté la sienne. Oui ! Il hochait la tête en souriant. Il se souvenait d'elle, lui aussi. C'était un papillon ! s'est-il écrié. Elle allait de fleur en fleur !
A ce moment-là, entre Anna et Shlomo, le yiddish a fusé et gargouillé. Shlomo s'est tapé sur la cuisse et a ri.
Elle m'a raconté deux histoires, a-t-il fini par me dire. La première : sur Frydka, elle peut dire qu'elle et des amies étaient allées du côté de Russki Bolechow. Il y avait là-bas un type qui louait une chambre et elles étaient curieuses de le connaître. Donc, elles frappent à sa porte et qui était là quand la porte s'est ouverte ? Frydka !
J'ai souri. Un papillon ! Comment la blâmer ? me suis-je dit. J'avais vu des photos de l'album de Pepci Diamant. Frydka, l'adolescente ombrageuse, rêvassant à son propre album de photos ; Frydka, par une journée très ensoleillée, en robe blanche et chaussures découpées sur les doigts de pied, grande, toute en jambes, les yeux plissés regardant l'appareil photo ; Frydka faisant le clown dans les buissons au bord de la rivière Sukiel ; Frydka, fixant l'appareil photo, l'air renfrogné, les doigts sur les lèvres finement dessinées, pose dans laquelle personne n'aime se faire prendre, en train de manger ce que sa mère lui avait préparé, un repas qui est devenu poussière depuis bien longtemps. On pouvait, me suis-je dit, tomber amoureux de cette fille.
Anna s'est excusée pour aller répondre au téléphone, qui avait retenti bruyamment à la fin de cette histoire, et pendant qu'elle s'est éloignée, j'ai parlé de Frydka avec Shlomo, qui avait travaillé avec elle à la Fassfabrik.
Vous savez, lui ai-je dit, je peux vous dire comment était Frydka rien qu'en voyant les photos, je peux vous dire qu'elle devait se prendre pour une star de cinéma...
Shlomo a hoché la tête et pointé vers moi un doigt épais, avec son air de dire, Ha, ha, je vous l'avais bien dit! Et je peux vous dire, m'a-t-il dit, que je pense bien l'avoir vue à la Fassfabrik, parce qu'il y avait deux belles filles à la Fassfabrik que nous, les petits jeunes, on avait déjà remarquées – parce que j'avais entre douze ans et demi et treize ans et demi, treize ans en fait, quand j'étais dans cet endroit —, je me souviens que nous les avions vues, l'une était probablement Frydka et l'autre était Rita, une fille d'une famille de réfugiés qui était venue à Bolechow. Une Flütchling, une fille très belle. Et l'autre, c'était Frydka. Et je me souviens que les deux filles représentaient les femmes à la Fassfabrik. Je me souviens, nous disions, S'il y a bien une fille qui est belle, c'est Frydka ou Rita !
Anna est revenue s'asseoir dans son fauteuil. Est-ce que je voulais de l'eau, un soda, un Coca ? Oui, un Coca, avec plaisir. Pendant qu'elle allait dans la cuisine, Shlomo m'a raconté la seconde histoire concernant Frydka le papillon, une histoire qui appartenait à une période plus sombre.
C'est un peu difficile à traduire ! a-t-il dit en riant bruyamment. Anna a dit que, pendant la guerre, quand les gens travaillaient dans les usines, la plupart des filles travaillaient dehors. Mais Frydka, parce qu'elle, vous savez, parce qu'elle était libre comme ça... elle s'était arrangée pour travailler à l'intérieur ! Dans le camp, dans le Lager, dans la fabrique de barils...
Oui, ai-je dit, un peu amusé, au moment où je me suis mis à parler, par mon propre réflexe pour protéger la réputation de ma cousine depuis longtemps disparue, je sais, d'après ce que m'a dit Jack Greene et d'après les lettres de Shmiel, que Frydka était allée dans un lycée commercial pour apprendre le métier de comptable (Frydka chérie a terminé le lycée, avait écrit Shmiel, cela m'a coûté une fortune et où peut-on trouver du travail pour elle ? Et aussi : Frydka a terminé l'école de commerce de Stryj, elle a encore une école à faire ; je voudrais qu'elle apprenne un métier que je trouve bien pour elle, parce qu'on n'est rien aujourd'hui sans un métier...). Et donc, ai-je poursuivi, c'est peut-être pour ça qu'elle travaillait à l'intérieur dans le camp ? Après tout, me suis-je dit, Jack n'avait-il pas dit qu'elle travaillait comme comptable à la Fassfabrik ?
Anna est apparue avec une grande bouteille de Coca et l'a posée sur la table. Shlomo lui a fait part de mon objection. Anna a secoué la tête en faisant un grand sourire et lui a dit quelque chose.
Elle dit que non, a expliqué Shlomo, Frydka ne travaillait pas dans un bureau, elle ne faisait pas de la comptabilité à ce moment-là, elle travaillait sur une machine. Il s'est tourné une fois encore vers Anna, et vers moi de nouveau. Il a dit, Je lui ai raconté que j'étais assis à côté de Frydka à l'intérieur de ce bâtiment et que ce n'était pas si bien, c'était très dur à l'intérieur, mais Anna vient de me répondre, Non, non, c'était mieux que de travailler dehors pendant l'hiver glacial !
Ess var shreklikb kalt ! m'a dit Anna, sachant que je n'aurais pas besoin de traduction. Il faisait horriblement froid !
Je me suis souvenu de mes conversations interminables avec Andrew, des années auparavant, au cours desquelles nous nous demandions comment notre grand-père s'en serait sorti, s'il s'était retrouvé, lui aussi, coincé à Bolechow pendant la guerre ; si sa merveilleuse habileté à magouiller pour obtenir ce qu'il voulait, pour se sortir de toutes les situations en baratinant, n'appartenait qu'à lui ou bien était l'expression d'un trait de caractère autrefois florissant dans notre famille mais qui (c'était l'impression non dite qui animait notre intérêt) semblait s'être éteint.
Shlomo venait de dire, non sans une certaine admiration : Elle s'était arrangée pour travailler à l'intérieur !
Elle aurait dû vivre de nos jours ! a répété Anna. J'ai souri. Oui, ai-je pensé, c'était certainement une fille dont on pouvait tomber amoureux.