Les Disparus
1 La Terre promise (été).................................................. 390
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Mais, bien sûr, même comme cela, il n'y aurait pas moyen de faire sentir les inflexions particulières de la voix presque disparue de mon grand-père (je dis presque disparue, parce que mon grand-père s'est suicidé avant la venue des caméras vidéo, et par conséquent le seul enregistrement que nous ayons de sa voix est la cassette que j'ai faite de lui au cours de l'été 1974, lorsqu'il nous a raconté l'histoire de l'attaque russe, quand il était sorti en courant de la maison, sans ses chaussures. Les voix sont les choses qui s'effacent en premier, dans le cas des gens qui ont vécu avant une certaine époque de l'évolution technologique : personne ne saura jamais à présent a quoi pouvaient ressembler les voix de Shmiel et des autres membres de sa famille). Pour donner une impression plus précise que celle procurée par les simples paroles de cette chanson, que j'ai chantée, assez timidement, à mes propres enfants, et je doute qu'ils la chanteront aux leurs, il faudrait que j'essaie d'imiter la prononciation très particulière d'un habitant de Bolechow, quelque chose comme ceci :
Oh purquoi mon Déniel avez-fus freppé,
Mon Déniel né fus avait rien fait.
La préchaine fois que mon Déniel vus freppez
À un policier, je fais fus dénoncer !
Hu HU!
Et même là, il y a la mélodie, les inflexions tristes, sépia, en tonalité mineure qui me font me demander, brièvement, si c'était la traduction d'une vieille chanson de son enfance. Récemment, j'ai demandé à mon frère Andrew, qui joue si bien du piano, s'il se souvenait de l'air de cette chanson de mon grand-père, et lorsqu'il a répondu, Bien sûr que je m'en souviens, je lui ai demandé de la transcrire pour moi. Une semaine après, environ, j'ai ouvert le fichier qu'il m'avait envoyé et j'ai souri en voyant qu'il l'avait intitulée Oh pourquoi mon Andrew avez-vous frappé. Quand je lui en ai parlé, il a dit, très sincèrement, Il ne m'était jamais venu à l'esprit qu'il ait pu la chanter à quelqu'un d'autre.
J'ai donc chanté cette chanson à Shlomo, alors que nous roulions vers le sud, dans le désert, en direction de l'appartement des Reinharz, et il a secoué la tête en disant, Non, je ne peux pas dire avoir jamais entendu cette chanson.
J'étais déçu. Mais il y avait une autre chanson qui m'intéressait, une autre chanson assez mélancolique, et c'est sans doute parce qu'elle était tellement triste que, moi qui connais si peu la musique populaire, je m'étais dit qu'elle provenait peut-être aussi de l'enfance perdue de mon grand-père, fils d'une famille de bouchers, il y a une centaine d'années, et à six mille cinq cents kilomètres de moi. Je l'ai chantée aussi à Shlomo dans la voiture :
Je voudrais encore, je voudrais en vain
Je voudrais avoir seize ans demain
Seize ans demain jamais, jamais fêtés
Jusqu'au temps des cerises pendant aux pommiers !
Je ne me suis pas soucié de mettre l'accent, cette fois : fudrais, avait dit mon grand-père, je fudrais en fain. Jusqu'au temps tes cérises.„ Shlomo a écouté et pris un visage embarrassé. Je n'ai jamais entendu cette chanson non plus, a-t-il dit.
Oh, tant pis, ai-je dit. Ce n'est pas grave. C'est juste une chanson.
J'ai regardé par la fenêtre. Le désert s'était transformé en immeubles.
Ha, ha ! a dit Shlomo en pointant le doigt. Nous sommes arrivés à Beer Sheva.
Oh Why Did You Hit My Andrew
VÊTUE D'UNE BLOUSE sans manche à motifs fleuris éclatants, dans diverses tonalités de bleu, Malcia Reinharz nous attendait sur le seuil de sa porte. Au moment où nous avons franchi les dernières marches pour atteindre son palier, elle a fait un grand sourire, exposant des dents bien alignées. Hallo ! a-t-elle dit. La voix était profonde et elle avait une tessiture agréablement grenue, comme une clarinette. Ses cheveux étaient légèrement auburn et son long visage, aux joues rondes et plein d'humour, était animé comme celui d'une jeune fille.
Hallo Malcia ! a dit Shlomo. Il m'avait dit que Malcia parlait bien l'anglais ; son mari non, mais Shlomo traduirait. Nous sommes entrés. L'appartement était plongé dans la pénombre pour le protéger du soleil de l'après-midi. Au fond, devant les fenêtres dont les stores étaient baissés, il y avait quelques meubles confortables ; à l'entrée, juste après la porte, il y avait une petite table de salle à manger. Assis à cette table, le dos appuyé au mur de la cuisine, se trouvait M. Reinharz. J'ai aimé son visage : curieusement juvénile, grave mais sympathique. Il avait l'allure plaisamment désuète d'un fermier nanti : une chemise beige impeccable, un pantalon sombre, des bretelles et une casquette de golf beige. Il s'est levé pour nous serrer la main. Malcia nous a alors fait signe de nous asseoir.
S'il vous plaît, a dit Malcia. Tout d'abord, nous allons parler un peu, et ensuite nous mangerons, d'accord ? D'accord, ai-je dit. Parfait.
Les trois ont parlé en yiddish quelques minutes pendant que j'installais mon magnétophone et ma caméra vidéo. Shlomo expliquait ce qui allait se passer ; ils hochaient la tête en l'écoutant. J'étais prêt. Quand j'ai commencé à parler, j'ai essayé de les regarder tous les deux, mais comme je savais que Malcia pouvait me comprendre mieux que ne le pouvait son mari – et comme il y avait quelque chose de si attirant, si délicieusement doux et disponible chez elle, qualités que la mère de ma mère avait eues autrefois –, je me suis davantage adressé à elle assez rapidement. Toutefois, j'ai noté qu'au cours de notre longue conversation, ce jour-là, son mari et elle se regardaient pendant que nous parlions, comme pour obtenir une confirmation silencieuse de ce qui leur était demandé ou de ce qu'elle était en train de me dire en leur nom.
Très bien, ai-je dit, je vais commencer à poser des questions.
Elle a hoché la tête.
Nous ne savions rien de Shmiel, de sa femme ou de ses enfants, ai-je dit. Je parcours donc le monde pour parler avec quiconque a connu Shmiel et, de ces conversations, j'essaie d'extraire quelque chose sur Shmiel et sa famille. Parce que tout ce que nous savons jusqu'à présent, c'est qu'ils ont été tués.
Elle a fermé les yeux. Je sais, a-t-elle dit.
Et nous voulons savoir quelque chose de mieux que ça, ai-je dit.
Malcia a hoché la tête et dit, Oh, je les connais, je les connais très bien.
J'étais sidéré par la façon dont elle employait le présent pour parler de ces morts : Je les connais, je les connais très bien.
Elle a dit, Demandez ce que vous voulez. Tout ce que vous avez besoin de savoir.
OK, ai-je dit.
Nous nous sommes mis à parler. Elle m'a dit que tout le monde dans sa famille était de Bolechow. Voulait-elle bien me dire quand elle était née ? Elle a fait un grand sourire et a dit, Je suis née en Hongrie en 1919 ! Elle avait l'air amusée à l'idée que je puisse être embarrassé de lui demander son âge. Elle a expliqué qu'elle était née en Hongrie pendant que ses parents y séjournaient brièvement, et qu'ils étaient retournés rapidement dans leur ville où, à partir de l'âge de trois mois, elle avait toujours vécu. Avec ses parents, sa sœur Gina et ses deux frères, David et Herman. Elle a dit, Et plus personne n'est vivant. J'ai seulement une photo de mon jeune frère.
Elle m'a dit qu'elle s'était mariée en 1940. Qui reste marié pendant un temps aussi long de nos jours, soixante-trois ans ? Personne ! Elle a éclaté de rire et agité la main, comme pour écarter les protestations de quiconque avait été marié moins de soixante-trois ans.
Donc vous avez connu les Jäger quand vous étiez petite ? ai-je demandé.
Je les connaissais très bien, a-t-elle répliqué, en passant à l'imparfait. C'était Shmiel Jäger et sa femme, c'était une jolie femme. Avec de jolies jambes !
Avec de cholies chambes.
Malcia a posé sa main gauche sur son cœur et ensuite elle a fait un geste de connaisseur, un peu comme un maître d'hôtel décrivant une spécialité particulièrement savoureuse de la maison.
Oh ! Elle avait de ces jambes – je n'ai jamais revu des jambes pareilles !
J'ai souri, et Shlomo aussi.
Et deux jolies filles, a-t-elle poursuivi. Lorka aussi avait de jolies jambes !
Elle aussi ? a dit Shlomo, amusé. Oui. Malcia a hoché la tête.
J'étais plus intéressé par un autre détail. Deux jolies filles. Chacun, semblait-il, avait un souvenir différent du nombre d'enfants qu'avaient eu Shmiel et Ester.
Vous n'avez connu que deux des filles seulement ? ai-je demandé.
Deux seulement ? Quand nous parlions, Malcia écoutait patiemment et silencieusement, comme une étudiante attentive, avec une expression grave sur son visage long et alerte ; mais, souvent, dès que je finissais de parler, son visage exprimait une forte réaction. A présent, il affichait une incrédulité exagérée.
Elles étaient quatre, ai-je dit.
Malcia me regardait. Quatre ? ! Il avait quatre enfants ? Je les ai nommées toutes les quatre. Lorka. Frydka. Ruchele. Bronia.
Quatre filles ? a-t-elle répété. Je lui ai alors montré la photo de Shmiel, Ester et Bronia, mais elle s'est contentée de dire, Ja, Shmiel Jäger.
Elle a posé la photo sur la table et dit simplement, Ai, Gott.
Je sais seulement que l'aînée était Lorka, a-t-elle repris au bout d'un moment, et que la plus jeune était Frydka. Et nous étions souvent en contact. Avec Lorka... bien sûr. C'était une jolie fille. Et Frydka, elle était un peu plus haute que Lorka.
Elle a levé la main et j'ai compris qu'elle voulait dire plus grande. Je l'ai laissé parler. Pour moi, tout cela était bien plus que charmant : peu importait tout ce que nous avions appris jusqu'à présent, chaque fragment, chaque détail était précieux. Ester avait de jolies jambes. Frydka était plus grande que Lorka. Nous ne le savions pas auparavant. A présent, cela faisait partie de leur histoire. Frydka était une très grande fille, plus grande que sa sœur aînée, allais-je pouvoir dire à ma famille quand je rentrerais...
Puis elle a dit, Elle était solide, Frydka. Une battante, une battante.
C'est reparti, me suis-je dit. On finit toujours par parler de Frydka. Une battante ? ai-je dit. Qu'est-ce que vous entendez par là?
Malcia a bu une gorgée de vin. Ja. Elle était robuste !
Elle a prononcé ro-BOUSTE ! Et en le disant, elle a levé les poings comme un boxeur.
Robuste, ai-je répété. Bon, me suis-je dit, elle était une battante.
Mais Lorka, a continué Malcia, insoucieuse de mes préoccupations, était jolie. Et elle avait une paire de jambes... !
Sa voix s'est éteinte et elle a levé les yeux au ciel, comme si elle prenait Dieu à témoin.
Je lui ai montré la photo de la famille entière en 1934, la photo sur laquelle ils sont en deuil de mon arrière-grand-mère Taube. Ça veut dire colombe. Malcia a brusquement levé la tête et m'a regardé, le visage rayonnant parce qu'elle se souvenait de quelque chose.
Shmiel Jäger était hiresh ! Comme je m'attendais à ce qu'elle parle yiddish ou allemand lorsqu'elle ne trouverait pas le mot anglais, j'ai été un peu troublé, jusqu'à ce que je me rende compte qu'elle venait de parler en hébreu. En prononçant ce mot, hiresh, elle avait pointé le doigt sur son oreille pour m'aider, tout comme le faisait ma mère quand elle était au téléphone avec mon grand-père et parlait yiddish – c'est comme ça que j'ai appris l'essentiel du yiddish que je connais.
Toyb, a dit Shlomo. Sourd !
Je sais, ai-je dit.
Il faut lui parler très fort, a continué Malcia. Sans doute la vivacité du souvenir l'avait fait repasser au présent. Et il était grand, ai-je suggéré.
Oui, il était grand – un homme très gentil. Et... il aimait sa femme ! Malcia a de nouveau pris le visage de quelqu'un qui prend Dieu à témoin. Ho, ho, ho ! s'est-elle exclamée. Il l'aimait tellement.
Je n'ai rien dit. Il est possible, après tout, de se référer à sa femme en disant die liebe Ester, « Ester chérie », par pure habitude ou obligation. Mais maintenant nous savions. Il aimait sa femme ! Si les amies de leurs enfants le savaient, me suis-je dit, ils devaient être assez démonstratifs, Shmiel et Ester, ce couple amoureux. Je lui ai montré une autre photo.
Ya, duss ist Shmiel Jäger. Elle a soupiré. Shmiel Jäger, il était bel homme. Un bel homme, un très bel homme ! Puis, elle a levé la main en l'air et dit, Haut !
MALCIA S'EST ASSURÉE que nous avions bien tous du vin dans nos verres et a repris le fil de ses réminiscences. J'ai regardé la bouteille. MURFATLER PINOT NOIR, disait l'étiquette.
J'avais l'habitude d'aller avec ma mère pour acheter de la viande dans sa boucherie, a-t-elle dit. Et il donnait à ma mère la toute meilleure viande qu'il avait ! Ils se disaient tu, parce qu'ils étaient à l'école ensemble.
Vous deviez donc avoir à peu près le même âge que Lorka, ai-je dit. Elle devait avoir peut-être un an de moins.
Oui, oui, nous n'étions pas dans la même classe, mais nous allions à la même école – il n'y avait pas d'autre école à Bolechow !
Est-ce que vous jouiez ensemble ?
Oui, oui, a dit Malcia. Puis, elle a semblé hésiter un instant avant d'ajouter, Mais elle était... chaque fois, elle était...
Cherchant le mot anglais, elle s'est tournée vers Shlomo. Es tat ihr immer leid, a-t-elle dit, avec un rire espiègle. Elle était toujours blessée, toujours désolée.
Insultée ? a offert Shlomo.
Toujours ricanante, Malcia a dit en yiddish, Zi is immer geveyn mit a hoch Nase.
Le nez haut ? Je n'avais jamais entendu cette expression.
Ah ! Ah ! a dit Shlomo. Il s'est tourné vers moi et m'a regardé droit dans les yeux. Elle dit qu'elle se prenait, vous savez... pour « quelqu'un ». Il a posé un doigt sur le bout de son nez et l'a relevé pour exprimer, dans un geste universel, la suffisance.
Pourquoi ça ? ai-je demandé à Malcia.
Elle a fait une grimace désapprobatrice. Hé bien, elle savait qu'elle était jolie, qu'elle avait une belle maison, des parents bien...
Quelle était exactement la réputation de la famille ? ai-je demandé, et là-dessus, elle s'est lancée dans une histoire. Il y avait une organisation charitable que son père avait fondée, appelée Yad Charuzim, La Main du Diligent. Elle a ri. Lorsque mon père était président, a-t-elle dit, je disais à tout le monde, Mon père est le président ! J'ai souri et elle a ajouté que Shmiel avait été président, lui aussi, à un moment donné. Ce qui explique enfin une photo que j'avais vue, des années auparavant, dans le livre Yizkor de Bolechow. Au bas des deux photos qui apparaissaient à la page 282, mon grand-père avait écrit les noms de ses frères Shmiel et ltzahk. Sur la photo, Shmiel est assis, en veste sombre avec chemise à col cassé et nœud papillon, au centre d'un groupe important d'hommes bien habillés ; assis par terre, Itzhak tenait le coin d'une pancarte sur laquelle devait être inscrit le nom d'un club quelconque, mais les seules lettres visibles sur la photo étaient CHA. À cet instant précis, Malcia a dit quelque chose rapidement à Shlomo, qui s'est levé et s'est dirigé vers une pile de documents. Il est revenu et m'a tendu une photocopie de format A-l de ce qui était, de toute évidence, la photo originale qui avait été si mal reproduite dans le Sefer HaZikaron LeKedoshei Bolechow. Il se trouve que l'original appartenait à Malcia. Sur la photocopie, la pancarte tenue par Itzhak est parfaitement lisible :
ZALOZYCIELE
19 JAD 28
CHARUZIM
BOLECHOW
FONDATEURS DU YAD CHARUZIM, 1928, BOLECHOW.
Malcia a pointé le doigt sur un visage que je connaissais bien : beau, distant, élégante et impeccable petite moustache qu'il imaginait (je ne pouvais m'empêcher de le penser) lui donner l'air plus vieux, plus digne. Il n'avait que trente-trois ans. Itzhak, au contraire, a l'air un peu amusé.
Voici Shmiel Jäger le président, sur cette photo, disait Malcia. Et voici mon père.
Elle a pointé l'index sur un homme à l'air très digne, aux yeux pâles et avec une barbichette, assis dans la même rangée que Shmiel.
Et voici Kessler, le charpentier, a-t-elle poursuivi.
Une fois de plus, j'étais à la fois ému et peiné à l'idée que chacune de ces personnes avait une famille, une histoire ; et que, quelque part, quelqu'un qui s'intéressait, disons, à la famille Kessler était peut-être en train de dire, Et celui-ci, ce n'est pas Jäger, le grossiste, là au milieu, celui qui avait les camions ? Et lui, ce n'est pas son frère, celui qui avait la boucherie, tu te souviens de l'histoire... ?
Oui, Lorka avait une belle maison, une bonne famille, a dit Malcia, en haussant un peu les épaules au moment où sa voix s'est éteinte.
J'ai pensé de nouveau à Shmiel et à ses lettres adressées à mon grand-père.
Non pas que je doive raconter à vous, mes très chers, ce que même des étrangers disent, à savoir que j'ai les enfants les meilleurs et les plus distingués de Bolechow...
Ou,
Les gens à Bolechow me prennent pour un homme riche (puisque je paie des impôts énormes) et quiconque a besoin de quoi que ce soit vient voir Samuel Jäger. J'ai beaucoup d'influence ici et on m'accorde un traitement de faveur partout ailleurs, et il faut donc que je me présente bien partout. En fait, je passe mon temps avec les gens du meilleur milieu, je suis un hôte distingué dans toute la ville, et je voyage continuellement.
le nez haut, ai-je dit.
Malcia a souri et hoché la tête, et je n'avais aucune raison de ne pas la croire. Tout colle parfaitement, ai-je pensé.
À ce moment-là, Malcia a décidé de servir le déjeuner et nous avons parlé pendant quelque temps de choses plus joyeuses.
PLUS TARD, UNE FOIS terminé l'énorme repas qu'elle avait préparé, Malcia a dit, Et après, que s'est-il passé pendant l'Occupation, vous savez ?
J'ai remarqué que Shumek – Shlomo appelait régulièrement Solomon Reinharz par son surnom polonais – ne donnait aucun signe de vouloir retourner travailler.
Je le savais – ou, du moins, je croyais le savoir –, mais comme je l'avais fait à Sydney, je lui ai demandé de se souvenir pour moi de ce qui était arrivé et quand. Cette fois, cependant, j'ai essayé de raisonner un peu plus comme Matt. Je lui ai demandé non pas seulement ce qui s'était passé, mais aussi ce que les gens pensaient, ressentaient et disaient.
J'ai dit, Quand vous avez su que les Allemands arrivaient, au cours de l'été 41, qu'est-ce que les gens racontaient avant qu'ils fussent vraiment là – quelle idée se faisaient les gens de la tournure que ça allait prendre ?
Shumek et Malcia ont échangé des regards. Elle a dit, Nous savions, nous savions, nous savions. La première nuit après le départ des Russes à Bolechow, nos Ukrainiens, nos goyim, ont tué cent vingt Juifs et les ont jetés à l'eau.
J'ai hoché la tête. Je me suis souvenu de Jack et de Bob à Sydney disant, La première chose qui s'est passée, c'est que les Ukrainiens sont arrivés et ils ont commencé à tuer des Juifs. Vous savez, si vous aviez un problème avec les Juifs, vous pouviez les tuer tout simplement.
Mais qu'est-ce que vous attendiez des Allemands ? ai-je demandé. De quoi étaient-ils informés à ce moment-là ? Après avoir échangé un regard avec son mari, elle a dit avec un petit rire amer, Alle gloybten duss di doytscher wirdn uns tzvingen in a fabrik. Tout le monde pensait que les Allemands allaient nous forcer à travailler dans une usine.
A ce stade de la conversation, j'ai demandé ce que les gens savaient en général des projets des Allemands concernant les Juifs d'Europe quand la guerre a commencé.
Malcia a répété, Nous savions, nous savions, nous savions. En 39, tous les gens, tous les Juifs, ils sont partis de Pologne – c'était le gouvernement polonais – et ils ont pris la fuite.
Elle a soudain couvert son visage de ses deux mains, se souvenant de quelque chose. Oh ! a-t-elle dit. Si vous aviez vu les gens avec leurs petits bagages, et les familles...
Meg Grossbard s'était souvenue, elle aussi, d'avoir vu des hordes de Juifs, avec quelques Polonais, fuyant leur foyer soit vers l'est, soit vers le sud, en direction de la moitié soviétique de la Pologne, en direction de la Hongrie, en voiture, à cheval, à pied, fuyant aussi vite qu'ils le pouvaient après que les Allemands eurent commencé à bombarder Varsovie, ce jour de septembre 1939. Bolechow, m'avait expliqué Meg, était la dernière ville avant la frontière hongroise ; des milliers de réfugiés étaient passés à travers la ville en quête d'un refuge. Un bon nombre d'entre eux étaient restés à Bolechow. Les Flüchtling, on les appelait : ceux qui sont en fuite. Mieux valait vivre sous la domination soviétique que sous celle des nazis.
Comme si elle avait lu mes pensées, Malcia a dit, Ils fuyaient vers nous. Non seulement de Pologne, mais de Tchécoslovaquie, d'Autriche. Parce qu'ils savaient que nous allions rester sous gouvernement russe.
Elle a secoué de nouveau la tête, à mesure que les souvenirs affluaient, et elle a ajouté, Cette image, je ne peux pas l'oublier.
Shlomo l'a brusquement interrompue.
Malcia, a-t-il dit, tu as quelques années de plus que moi. Et tu as vu ces choses... les réfugiés...
Oh, les réfugiés ! a-t-elle dit en couvrant son visage de ses mains à nouveau.
Et tu te souviens qu'il y a eu deux années de tranquillité, de 1939 à 1941, a poursuivi Shlomo. Et puis, tu te souviens que les gens ont su que les Allemands allaient venir.
Malcia a hoché la tête et Shlomo a ajouté sur ce ton emphatique qu'il a, Alors pourquoi nous n'avons pas fui comme fuyaient ces réfugiés ?
Malcia a eu un sourire grave. Pourquoi, pourquoi ?Ahhh... Parce qu'on ne peut pas quitter une maison ! Comment quitter sa maison ? !
Comment quitter sa maison ? Je me suis alors souvenu de quelque chose d'autre dans les lettres de Shmiel – comment, le temps passant, il oscillait entre des fantasmes désespérés de fuite et un refus orgueilleux de s'en aller. Il allait écrire au président Roosevelt, annonçait-il dans une lettre ; il allait vendre ce qu'il avait, tout, pour les faire sortir ; pour faire sortir les filles ; pour faire sortir une fille. La chère Lorka. Et cependant, dans la même lettre parfois, il changeait d'avis. Mais je souligne pour vous tous que je ne veux pas partir d'ici sans avoir de quoi vivre – inversement, j'ai ici, grâce à Dieu, tout ce qu'il me faut... Je sais maintenant que je ne pourrais pas avoir une telle vie très rapidement en Amérique. Je me suis interrogé, autrefois, sur ces changements d'humeur extravagants, mais évidemment c'était il y a des années, quand j'étais adolescent et jeune homme, avant d'avoir une vie, une maison, des enfants. Souvent, lorsque je parle de l'Holocauste à certaines personnes, de ce que j'ai découvert dans les lettres de mon grand-oncle, sa compréhension tardive du fait que son monde était en train de se refermer sur lui, ses efforts désespérés pour s'en échapper, je m'aperçois que ceux qui ont bénéficié d'une perspective historique disent ce que Shlomo venait de dire à l'instant – même si la question un peu furieuse de Shlomo était provoquée par le chagrin et non par la bonne volonté complaisante qui naît de l'évaluation des crises historiques à partir du confort d'une vie sans danger. On se demande pourquoi ils n'ont pas lu ce qui était écrit sur les murs, se plaisent à dire ces personnes. Mais en vieillissant, je ne m'interroge plus beaucoup, vraiment. Je ne m'interroge plus et, je m'en apercevais maintenant, Malcia ne l'avait pas fait non plus.
Comment quitter sa maison ? !
Malcia s'est levée pour aller faire quelque chose dans la cuisine ; nous n'avions pas encore pris de dessert ! s'était-elle écriée. Pendant qu'elle y était, Shumek et Shlomo ont parlé rapidement en yiddish de leurs souvenirs du temps de guerre. J'ai essayé de suivre, mais ils parlaient trop vite. A un moment donné, j'ai entendu Shlomo demander à Shumek quelque chose à propos des Yiddishpolizianten, des milices juives qui avaient été créées dans chaque ville et contraintes, souvent, de faire le sale boulot des occupants : arrêter un certain nombre de gens, retrouver tel ou tel Juif, l'arrêter et l'emmener dans un endroit dont il ou elle ne reviendrait jamais. J'avais lu, et maintenant j'en entendais parler, que la police juive était souvent redoutée et détestée par les gens qui avaient été autrefois des voisins ou même des amis. Anna Heller Stern avait eu une réaction très forte, deux jours plus tôt, lorsque le sujet de la police juive était venu dans la conversation. J'avais plus peur d'eux que de n'importe qui d'autre, avait-elle dit. Mais alors même qu'elle avait dit cela, je m'étais dit : si j'avais pensé pouvoir sauver ma famille en rejoignant la police juive, est-ce que je l'aurais fait ? J'ai pensé à mes enfants et j'ai refusé d'émettre des jugements.
En tout cas, comme le disait maintenant Shumek à Shlomo, la police juive était loin d'être indispensable. Und vuss hut zey getin ? Zey hutten zi alle geloysht.
Et qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils les ont liquidés, eux aussi.
C'est dans ce contexte que Shlomo a demandé ce qu'étaient devenus deux de ces policiers qu'il avait connus. Ils parlaient vite et je n'ai pas pu retenir les noms.
Es is oykh geloysht geveyn ? a demandé Shlomo. Et il a été liquidé, lui aussi ?
Shumek, à cet instant précis, avait une expression à la fois gentille et quelque peu résignée. Yaw, er oykh. Oui, lui aussi.
Malcia est réapparue avec un énorme gâteau et, ayant entendu ce dont parlaient son mari et Shlomo depuis un moment, elle s'est tournée vers nous et a dit, Ça suffit. Je ne veux pas parler des mishugenah tzayten et des mishugenah menshen.
De l'époque folle et des hommes fous.
Elle a ajouté, Qui veut une bonne tasse de thé ?
DONC SUR L'OCCUPATION VOUS Savez déjà, a dit Malcia, après que nous avons terminé le dessert et sommes retournés nous asseoir, épuisés, dans nos fauteuils. Comme cela m'était arrivé lors du déjeuner à la Bolechow de Meg à Sydney, j'ai pensé, Bientôt il n'y aura plus personne qui sache cuisiner ces plats.
Euh, ai-je dit, nous ne savons pas vraiment. Je veux dire que nous savons ce qui s'est passé en général, mais nous ne savons rien de spécifique sur ce qui leur est arrivé à eux.
Je ne voulais pas lui fournir la moindre information ; je voulais voir ce qu'elle savait, sans rien suggérer.
Les Jäger, a-t-elle dit. Ce qui leur est arrivé, c'est ce qui est arrivé à tout le monde. Elle a soupiré.
Mais elle a ajouté immédiatement après, Et Frydka, elle avait une relation avec le fils d'un Polonais, le voisin.
Frydka, encore une fois, ai-je pensé. Mais j'ai dit, Ciszko Szymanski.
Elle a hoché la tête. Et il y avait quelqu'un qui...
Elle s’est tournée vers Shlomo pour obtenir le mot qu'elle cherchait et elle lui a dit quelque chose.
Quelqu'un qui les a délationnés, a dit Shlomo. Dénoncés, ai-je dit.
Oui. Malcia a hoché la tête de nouveau.
Frydka. Après la conversation avec Anna Stern, je doutais de pouvoir apprendre quoi que ce fût de neuf ; certainement rien de plus dramatique et émouvant que Si vous la tuez, vous devriez me tuer aussi ! Pourtant, je voulais procéder méthodiquement.
Très bien, ai-je dit, je veux avancer tout doucement ici.
Mais Malcia se souvenait de différentes choses et elle faisait défiler son histoire.
Ils les ont dénoncés, et ils l’ont trouvée, et elle était enceinte. Enceinte ? ai-je dit. Je me suis redressé dans mon fauteuil et je l'ai regardée.
Enceinte ? a dit Malcia en s'adressant à Shlomo pour s'assurer que c'était le bon mot.
Il a hoché la tête. C'était le bon mot. Enceinte.
J'ai dit, Attendez, je veux revenir en arrière, une seconde. Frydka était avec ce garçon polonais, Ciszko Szymanski. Ils sortaient ensemble, il l'aimait bien ?
Malcia a dit quelque chose à Shlomo qui s'est tourné vers moi et a dit, Elle dit qu'il l'a sauvée, qu'il a essayé de la cacher.
Malcia a hoché la tête et a repris son récit en anglais. Pour la cacher, a-t-elle dit. Et ils vivaient ensemble.
Je n'étais pas sûr d'avoir compris ; je voulais des détails plus spécifiques. Ils avaient vécu ensemble où ?
Malcia a dit, Dans sa maison à lui, à lui.
Il la cachait dans sa maison ? ai-je dit, sidéré. Cela ne m'était jamais venu à l'esprit.
Malcia a hoché la tête, plus pour elle-même que pour moi. Elle a dit, Oui. Et ils les ont trouvés, ils les ont trouvés et elle était enceinte. C'est ce qu'on m'a dit.
Shlomo, lisant mes pensées, est intervenu. Dis-moi, a-t-il dit à Malcia, et son père, Shmiel, il n'était pas là ?
Elle a secoué la tête avec lenteur et avec insistance : Non.
Il l'aimait beaucoup, a-t-elle poursuivi, et il lui a dit qu'il veut la cacher. Il l'aime beaucoup et elle l'aime bien. Et c'était pour elle, comment disons-nous, une mazel. Et il la cache, mais il y a des gens méchants qui savaient que...
Sa voix a déraillé. Elle avait l'air pensive. Shlomo m'a dit à voix basse. Donc une partie de l'histoire était vraie. Quelqu'un a trahi Frydka.
Une partie de l'histoire, ai-je pensé. Et pourquoi pensions-nous que c'était vrai ? Parce que quelqu'un d'autre, quelqu'un qui n'était pas présent non plus quand ça s'était passé, quelqu'un qui avait réussi à rester caché et qui avait seulement entendu dire, après la fin de la guerre, ce qui était arrivé à Frydka, l'avait entendu dire de quelqu'un d'autre, qui l'avait entendu dire de quelqu'un d'autre encore ; et parce qu'un certain détail tiré de cette histoire de troisième main concordait maintenant avec un détail que Malcia avait entendu rapporté par quelqu'un d'autre, qui l'avait entendu rapporté par quelqu'un d'autre encore. Frydka avait été cachée et trahie. Mais qu'en était-il de Shmiel, maintenant ? J'avais l'impression de marcher dans des sables mouvants. On l'a trahie, a dit Malcia. Oui.
Et vous n'avez aucune idée de qui il pouvait s'agir ? ai-je demandé.
Malcia a été très terre à terre. Elle a levé les mains. Les voisins. Les Ukrainiens.
J'étais encore en train de me faire à l'idée de cette nouvelle version : pas de Shmiel, pas d'institutrice polonaise anonyme, seulement Frydka et Ciszko. Shlomo a dû lire dans mes pensées, parce qu'il m'a regardé et s'est tourné ensuite vers Malcia pour dire, Parce que, vous comprenez, nous avons entendu une histoire selon laquelle Frydka et Lorka avaient rejoint Babij.
Malcia a fait une grimace très négative — de dédain même.
Non, non !
OK, ai-je dit. Donc, la dernière chose que nous sachions au sujet de Frydka, c'est qu'elle se cachait avec lui et que quelqu'un les a dénoncés...
Malcia a hoché la tête. Ils l'ont tuée et lui aussi. J'ai vu sa mère après la guerre.
Sa mère ? C'était intéressant. J'ai demandé, Et qu'a-t-elle dit ? Malcia a eu l'air amusée. Qu'est-ce qu'elle dit ? Elle a dit, C'était un garçon idiot !
Elle m'a jeté un regard subtil, compliqué. Elle a dit, Il a payé ça de sa vie.
Je voulais continuer à faire pression sur elle pour obtenir d'autres détails.
Alors vous êtes tombée sur Mme Szymanska après la guerre...
Nous ne sommes pas tombés sur elle, elle est venue nous voir. Nous avions un magasin après la guerre à Breslau...
Wroclaw ? ai-je demandé. « Breslau », je le savais, est le nom allemand de ce qui est aujourd'hui Wroclaw, tout comme « Lemberg » est l'ancien nom de L'viv. Froma et moi, épuisés par nos marches forcées dans Prague, avions pleuré de rire un jour à propos de la différence entre l'orthographe du mot et la façon dont il est prononcé : Vrotzwohf. Ce n'est que plus tard que j'ai appris comment prononcer certaines lettres en polonais.
Malcia a hoché la tête et souri. Oui, Wroclaw. Elle se souvenait de l'adresse où elle avait vécu à ce moment-là. Rynek szesc. Ringlplatz sechs. 6, place du Marché. Reprenant le fil de son récit sur la mère de Ciszko Szymanski, elle a dit, Elle est venue, elle savait que nous avions un magasin. Tout le monde cherche un visage qu'il connaît. Parce qu'elle voulait nous voir. Elle a pleuré, elle a poussé des cris et nous avons parlé.
Malcia m'a regardé et, comme pour expliquer l'émotion dont elle se souvenait, elle a dit, Les gens de Bolechow.
Puis elle a ajouté, Elle a parlé du fils. Elle a dit combien il était idiot !
Malcia a crié le mot idiot comme avait dû le faire Mme Szymanska autrefois.
Elle a poursuivi, Il donnait sa vie pour cette fille. Mais il l'aimait vraiment beaucoup.
Telle mère, telle fille, ai-je pensé.
Elle me regardait fixement. Elle a dit, Et pour elle, c'était un mitziyeh, vous savez ce que c'est un mitziyeh ?
J'ai fait non de la tête et elle a fait un geste de la main droite, comme elle aimait le faire, le pouce et deux doigts joints, comme on pourrait le faire pour indiquer qu'un plat a besoin d'une pincée de sel.
Shlomo a dit, Un mitziyeh... c'est quelque chose, quelque chose, vous savez bien, quelque chose de spécial.
(Plus tard, j'ai regardé mitziyeh dans un dictionnaire d'hébreu de 1938 dont j'avais hérité de mon grand-père et j'ai appris ce que ça signifiait vraiment : une trouvaille, une découverte ; une chose précieuse. Il est intéressant de voir, plus loin, que le mot est lié au verbe mâtzâh, qui signifie découvrir, deviner ; trouver ; tomber sur, rencontrer, découvrir ; échoir à, arriver à. Quel genre de culture pouvait bien être cette culture des Hébreux, me suis-je demandé en regardant cela, des mois après mon interview des Reinharz, une culture dans laquelle les notions de tomber sur, de rencontrer et de découvrir sont inextricablement liées à l'idée de quelque chose de précieux ?)
Malcia a hoché la tête très vigoureusement et s'est écriée, Pour rester en vie ! Pour rester en vie ! Qui a une telle mazel ? Qui a une telle chance ?
J'ai pensé alors à quelque chose que m'avait dit ma mère à Sydney, après avoir fini de parler avec Jack Greene sur mon portable. Pourquoi ma famille n'a-t-elle pas survécu ? avait-elle dit d'une voix remplie de larmes. Pas même un seul ? Après avoir raccroché, je l'avais répété à Jack qui avait dit, Ecoutez, c'était simplement une question de chance, c'est tout. A présent, tout en écoutant Shlomo et Malcia, il m'est venu à l'esprit que, même si elle était morte à la fin, Frydka avait tout de même eu de la chance. Elle avait vécu un peu plus longtemps, après tout ; elle avait eu quelqu'un qui avait essayé désespérément de la sauver, quelqu'un qui était mort pour elle. Mitziyeh, mazel, ce sont des mots qui ne semblent étranges que si on les regarde rétrospectivement, un luxe dont Frydka et Ciszko n'ont pas bénéficié.
Shlomo m'a dit, Qui aurait pu croire que quelqu'un les trahirait ?
JE VEUX ÉTABLIR la chronologie parfaitement, ai-je dit de nouveau, même si je faisais référence, cette fois, à une Juive en particulier : Frydka. A ce moment-là, elle vivait dans un des Lager, n'est-ce pas ? Et ensuite...
Ecoutez, a dit Malcia. Nous avons pu travailler jusqu'en Juni 43.
Juillet ! s'est exclamé Shlomo. Pas juin, juillet !
Et après, les Allemands ont dit qu'ils allaient construire un nouveau Lager et que tout le monde serait épargné. Mais ils voulaient seulement mettre tout le monde dans un Lager. Et c'était la fin.
J'ai hoché la tête. Jack m'avait déjà raconté comment ceux qui avaient gobé la ruse des Allemands avaient tous été enfermés dans le nouveau camp et tués. Fusillés, avait-il dit. Des coups de feu.
Mais à ce moment-là, ai-je continué, au lieu d'aller dans ce Lager, Szymanski a caché Frydka chez lui ? Malcia a hoché la tête. Oui.
Szymanski la cachait donc chez lui et c'était après juin 1943.
Autre hochement de tête. Juillet, a dit Shlomo.
Juillet 1943, ai-je dit. A un moment donné, après juillet 1943, elle était cachée chez lui.
(Je voulais des détails.)
Et est-ce que quelqu'un sait où se trouvait sa maison ?
Comme c'est déjà arrivé quelquefois, j'ai remarqué que ma syntaxe avait vaguement changé, maintenant que je parlais avec des habitants de Bolechow.
Je sais où, a dit Malcia. Pas loin de la maison de Frydka. Elle se trouvait au début de la rue...
J'ai sorti la carte de Bolechow que Shlomo m'avait envoyée. Malcia l'a regardée et a demandé où se trouvait la rue Dlugosa. Puis, elle a pointé le doigt en poussant un petit cri de victoire.
Oui ! Voici les Jäger et là...
(elle a pointé le doigt sur la même rue, mais sur le côté opposé) ... les Szymanski, au bout de la rue.
Il vivait donc au coin de la rue, un peu plus loin, ai-je dit. C'était là qu'elle s'était cachée. A cet endroit-là. Je connaissais l'histoire à présent ; je voulais maintenant un endroit, un point sur lequel me tenir, si je retournais un jour à Bolechow.
Shlomo, Solomon et Malcia parlaient en yiddish et en allemand de la liquidation des Lager à la fin de l'été 1943 – c'est-à-dire la liquidation de la ville, puisque, à ce moment-là, les seuls Juifs vivants qui n'étaient pas cachés étaient ceux du dernier Lager. Les Reinharz étaient alors, je le savais, cachés, immobiles mais en état d'alerte, dans la salle de divertissements des officiers allemands, le Kasino, au beau milieu de la ville.
Am vier und zwanzigsten August, disait Malcia en allemand, cette fois. Dann ist meine Schwester gegangen : und jeden Schuss haben wir gehört.
Le 24 août. C'est là que ma sœur est partie. Et nous avons entendu chaque coup de feu.
Ils se cachaient, m'a expliqué Shlomo, même si je connaissais déjà l'histoire. Malcia a hoché la tête et m'a dit dans ma langue, Et chaque, chaque...
Elle s'est tournée vers Shlomo. Unt yayden shuss hub'ikh getzuhlt.
En yiddish, de nouveau. J'ai compris. Et j'ai compté chaque coup de feu.
Elle s'est tournée vers moi, mais elle a continué en yiddish.
Noyn hundert shiess hub ‘ ikh getzuhlt.
J'ai compté neuf cents coups de feu.
Elle s'est tue et puis, elle a dit dans ma langue, Et après ils sont venus au Kasino pour se laver les mains et pour boire ! J'y étais, je les ai vus ! Ils se sont lavé les mains et ils sont allés boire !
Shlomo, qui de toute évidence était aussi ému que moi, en imaginant deux Juifs cachés, tassés dans leur minuscule cachette, incapables de voir mais comptant, comptant, l'un après l'autre, les coups de feu qui mettaient fin aux vies de leurs amis et de leurs voisins, s'est tourné vers Malcia et a dit, Et vous saviez ce qui était en train de se passer ?
Malcia a pointé l'index sur sa tempe. Elle a dit, Nous imaginions.
Moi AUSSI, J'IMAGINAIS des choses à ce moment-là. Nous étions arrivés vers midi et il était près de trois heures à présent ; j'avais beaucoup à penser. Il ne s'agissait pas seulement des additions sensationnelles à l'histoire de Frydka – elle était enceinte de son enfant, elle était cachée chez lui –, même si celles-ci ne pouvaient être ignorées ; elles exigeaient, pour le moins, un effort d'imagination qui ne pouvaient qu'ajouter de nouveaux éléments à l'histoire que j'aurais aimé être en mesure de raconter. Ils étaient amants, ils étaient passionnément amoureux, c’était une époque désespérée, ils couchaient ensemble, elle était enceinte. Il l'aimait tant — assez pour mettre en danger non seulement lui-même, mais toute sa famille. Bon, je me suis dit, Très bien pour elle. Très bien pour eux deux. Je suis content qu'elle ait connu un grand amour, avant de mourir. Au diable ce que pense Meg Grossbard ; au diable, le Je ne sais rien, je ne vois rien !
Et cependant, aussi important que tout cela pouvait l'être, c'était aux petits détails moins spectaculaires que je pensais quand Malcia avait dit, Nous imaginions. Là aussi, il y a bien des choses intéressantes à extrapoler. Il l'aimait tant ! Elle avait de si jolies jambes ! Ça aussi, c'était des faits qui pouvaient raconter une petite histoire Peut-être que c'étaient ses jambes qu'il avait remarquées la première fois, ce jour de 1918, lorsqu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois en tant qu'adultes, elle était une jolie jeune fille de vingt-trois ans, avec les traits réguliers et le visage solennel de sa famille, lui était un jeune homme énergique, une sorte de héros de la guerre, décidé à faire revivre l'affaire de son père. Peut-être l'avait-il vue jouer avec ses amies, au cours du paisible été de 1919, sur les rives de la Sukiel, à l'endroit où leur fille irait un jour s'amuser avec ses amies à elle, quelques années avant qu'elles fussent toutes violées, fusillées ou gazées. Peut-être que c'était cette petite chose qui avait déclenché leur romance, romance qui ne devait jamais cesser, comme nous le savons désormais. Il l'aimait tant — oh, oh, oh, oh !
C'était pendant que j'étais en train de penser à cette histoire d'imagination, d'extraction d'une histoire à partir de la chose la plus petite, la plus concrète, que je me suis aperçu que Malcia et Shlomo, après notre énorme déjeuner, se souvenaient de certains aliments qu'ils avaient l'habitude de manger autrefois et que de moins en moins de gens savaient cuisiner. Ah, bulbowenik ! s'est exclamé Shlomo. Shumek faisait rouler ses yeux en signe d'approbation et les deux autres se lançaient dans une explication pour que je comprenne ce que c'était : un plat de pommes de terre râpées et d'œufs cuits au four et...
Attendez ! s'est exclamée Malcia. Je crois qu'elle était soulagée de ne plus avoir à parler du passé, après tout ce temps. Restez encore un petit moment et je vais vous en faire !
J'ai jeté un coup d'œil rapide à Shlomo. Nous devions être de retour à Tel-Aviv avant sept heures, lui ai-je rappelé, parce qu'un ami que j'avais rencontré aux États-Unis, un professeur de philosophie à l'université de Tel-Aviv, m'attendait pour le dîner.
Shlomo a fait un grand sourire et a dit quelque chose à Malcia, qui secouait la tête impatiemment. Ce n'est rien à faire, ça ne va prendre que quelques minutes, a-t-il dit.
Je me suis dit, Pourquoi pas ? Ça aussi, ça fait partie de l'histoire. Et, après tout, ce n'était pas arrivé si souvent qu'un aspect un peu abstrait de la civilisation perdue de Bolechow fût rendu aussi facilement concret. J'ai souri et hoché la tête. OK, ai-je dit, faisons la cuisine.
Malcia m'a emmené dans la cuisine pour que je puisse la regarder faire. Nous avons râpé des pommes de terre, nous avons battu des œufs, nous avons tout mis dans un plat à gratin. Nous avons laissé cuire pendant quarante-cinq minutes. Nous l'avons sorti du four pour le laisser refroidir. Une fois le plat refroidi, je me suis dit que nous venions de faire un énorme repas, avec beaucoup de vin ; je m'attendais à faire un énorme repas pour le dîner.
Toutefois, j'avais été élevé dans un certain type de famille et je savais quoi faire. Je me suis assis à la table et j'ai mangé. C'était délicieux. Malcia était aux anges. C'est un vrai plat de Bolechow ! a-t-elle dit.
Ce n'est qu'après nous être resservis que nous avons pu nous lever pour partir.
SHLOMO ET MOI avons redescendu les escaliers en béton de l'immeuble des Reinharz et nous avons rejoint le parking. Avec cette leçon de cuisine improvisée et la dégustation du bulbowenik, nous étions restés beaucoup plus longtemps que prévu. Le soleil, bas sur l'horizon, était doux. Une fois dans la voiture de Shlomo, nous avons baissé les vitres. Shlomo avait l'air préoccupé parce qu'il cherchait à retrouver la route du retour depuis l'immeuble de la rue Rambam – une rue qui portait le nom, j'étais heureux de le constater, du grand érudit et philosophe juif du XII e siècle, Maïmonide (dont le nom hébreu, Rabbi Mosheh ben Maymon, est rendu par l'acronyme RMBM). Rambam était un Juif né en Espagne dont la famille avait fui les persécutions antijuives du dirigeant musulman de l'Espagne pour s'établir finalement en Egypte, où Maïmonide était devenu le conseiller du sultan éclairé du Caire. Il est, avec Rachi, l'érudit le plus largement admiré et étudié de tous les intellectuels juifs. Les conceptions rationnelles qu'il formule dans son chef-d'œuvre, Le Guide des égarés – et, il est difficile de ne pas y penser, l'immense renommée dont jouissait Rambam –, ont fait enrager certains de ses rabbins rivaux en France, au point qu'ils l'ont dénoncé à l'Inquisition française, alors que sa mort a été pleurée (par contraste) pendant trois jours entiers par les musulmans du Caire. Où vivez-vous et à qui va votre loyauté ? demande parashat Lech Lecha. Et ce n'est pas étonnant.