Les Disparus
1 La Terre promise (été).................................................. 390
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
En prenant le chemin du retour dans cette rue israélienne dédiée à cet homme remarquable, nous avons discuté avec enthousiasme de notre longue interview des Reinharz.
Elle était donc enceinte, ai-je dit à Shlomo qui scrutait le nom des rues.
Hé bien, c'est ce qu'elle dit, a-t-il répliqué. Mais c'est très intéressant, non ?
J'ai hoché la tête. Très intéressant. J'étais allé en Australie sans avoir la moindre idée des histoires que nous allions entendre, et à présent j'avais l'impression d'avoir un véritable drame sur les bras. Je me demandais comment réagirait Meg si je décidais de partager ce dernier détail avec elle.
Nous avons rapidement atteint la périphérie de la ville et foncé vers Tel-Aviv. Nous devions nous sentir tous les deux épuisés après cette longue journée. Je n'ai pas été gêné par le fait que Shlomo, après quelques minutes d'un silence amical, allume la radio. Une voix de femme chantait et il m'a fallu un moment pour me rendre compte qu'elle ne chantait pas en hébreu mais en anglais. L'air était familier, mais je n'ai pas reconnu tout de suite la chanson parce que les paroles, elles, ne m'étaient pas familières. Je ne connaissais que le refrain, apparemment. La voix de la femme était devenue celle d'une jeune fille, une fille qui racontait l'histoire de sa propre mort. Elle était morte, chantait-elle, par amour pour un garçon qui ne l'aimait pas. Et la voix entonnait le refrain :
Je voudrais, je voudrais encore
Je voudrais en vain
Je voudrais être
Une jeune fille demain
Mais jeune fille demain
Jamais ne serai
Jusqu’à ce que le lierre
Se fasse pommier
Je me suis redressé, bredouillant, avant de me tourner vers Shlomo. C'est la chanson ! ai-je fini par crier, c'est la chanson ! Celle dont je parlais ce matin en venant. La chanson que chantait mon grand-père !
Nous avons écouté la voix qui chantait le dernier couplet, qui a capté mon attention, sans doute parce que l'idée de mourir par amour occupait mon esprit au cours de cette chaude soirée :
Oh, faites-moi une tombe
Grande, large et profonde
De marbre couvrez
Ma tête et mes pieds
Et au milieu mettez
Une tourterelle
Afin que le monde m'appelle
Celle qui est morte d'aimer.
Comment diable, me suis-je dit en notant les paroles – quelque chose à propos de la tombe, du marbre, de la tourterelle, m'émouvait et faisait que je voulais me souvenir de cette chanson –, mon grand-père était-il tombé sur cette chanson ? Pourquoi l'avait-il apprise ?
La chanson était terminée et le speaker de la radio a dit quelque chose en hébreu, très rapidement.
Shlomo a dit, C'est une chanson irlandaise.
Comment Grandpa l’avait-il apprise ? me suis-je dit encore une fois. Et pourquoi ?
Shlomo a souri encore plus largement.
Vous voulez savoir autre chose ? a-t-il dit. Une autre coïncidence ?
J'ai fait non de la tête. Je ne pouvais pas imaginer quelque chose de plus étrange que ce qui venait de se passer.
Shlomo m'a regardé et a dit, Vous savez qui chantait ? C'était Nehama Hendel, la femme de Régnier, le type qui a écrit le livre sur Bolechow.
Je suppose que mon visage a pris une expression très lisible. Shlomo a poussé un profond soupir, a fait un grand geste de la main qui englobait la radio de sa voiture et le désert, et il a dit, Vous voyez ? Vous voyez ? Israël est un pays de miracles !
Ne croyant pas aux miracles, je me suis contenté de sourire et de hocher la tête en silence. Puis, lorsque je suis arrivé au Hilton, j'ai fait une recherche sur Internet pour la série de mots suivants :
JE VOUDRAIS, JE VOUDRAIS ENCORE, JE VOUDRAIS EN VAIN. Instantanément, des douzaines de citations sont apparues sur mon écran, raison pour laquelle il a fallu une minute ou deux à peine pour que j'apprenne le titre de la chanson que mon grand-père m'avait toujours chantée pendant mon enfance, une chanson que j'avais toujours imaginé appartenir à sa propre enfance, mais qu'il avait apprise en fait, je m'en apercevais maintenant, à un moment quelconque, après avoir quitté pour toujours Bolechow, et qui avait dû le toucher profondément pour des raisons que je ne pouvais que deviner à présent, ne serait-ce que son titre, que je n'aurais jamais connu si je n'étais pas venu en Israël, et qui était Le Garçon Boucher.
C'ÉTAIT UN DIMANCHE. Le mardi, j'avais prévu d'interviewer le cousin de Shlomo, Josef, qui est venu en effet dans ma chambre d'hôtel, ce jour-là, un petit homme de plus de soixante-dix ans, sec et nerveux, en grande forme et à l'allure militaire, avec un beau visage sans sourire, qui m'a parlé d'une voix posée et peu sentimentale pendant quatre-vingt-dix minutes, presque sans interruption, du destin des Juifs de Bolechow. J'ai écouté attentivement, même si c'était une histoire que je connaissais bien à présent, non seulement grâce aux interviews précédentes, mais aussi grâce aux chapitres très informatifs du livre Yizkor de Bolechow sur les années de guerre, qui avait été écrit par le même Josef Adler. Il y avait quelque chose dans son comportement qui me faisait désirer son approbation : c'était peut-être son pantalon beige parfaitement repassé et son impeccable chemise kaki à manches courtes, qui me faisaient l'effet d'être tellement militaires. Lorsque nous nous sommes assis dans les fauteuils étroits de ma chambre d'hôtel que j'avais rapprochés du bureau, Josef Adler a immédiatement admis qu'il n'avait pas bien connu ma famille ; mais il voulait être certain que je susse bien ce qui s'était passé. J'ai hoché la tête et je l'ai laissé parler. L'arrivée des Allemands. La première Aktion. La deuxième Aktion. Le Lager. La Fassfabrik. La liquidation finale en 43. Les détails remarquables sur la façon dont Shlomo et lui, tout jeunes garçons, avaient survécu. Comment il était venu en Israël ; quelle importance avait Israël. Alors qu'il insistait sur ce dernier point, cet homme à la voix douce, mais au ton emphatique et rigoureux, je me suis senti un peu honteux de mon manque d'intérêt prolongé pour l'Israël moderne ; je me suis demandé si chaque Juif américain qui séjournait en Israël ne finissait pas, à un moment donné, par se sentir comme un tire-au-flanc. Lorsque Josef a pris congé, je l'ai remercié chaleureusement d'avoir fait le trajet de Haïfa à Tel-Aviv, ce qui ne lui posait aucun problème, avait-il insisté lorsque nous avions pris rendez-vous quelques jours plus tôt. C'est très important ce que vous faites, m'a-t-il dit quand nous nous sommes serré la main sur le seuil de ma chambre. C'est très important que les gens sachent ce qui s'est passé.
Mais cela, comme je l'ai dit, n'aurait pas lieu avant le mardi. Le lundi, nous sommes restés à Tel-Aviv. Froma, qui avait été occupée à rendre visite à des parents depuis que nous étions arrivés en Israël, voulait que je visse le Beth Hatefutsoth, le musée de la Diaspora juive, qui se trouvait sur le campus résolument moderne de l'université de Tel-Aviv. Il y a des tonnes de choses à voir, m'avait-elle dit. Nous devrions y aller de bonne heure. Nous sommes arrivés à la fin d'une radieuse matinée, juste après l'ouverture du musée. Le déploiement des palmiers devant le musée ne parvenait pas à réduire la monumentalité presque agressive du monument.
Il faisait frais à l'intérieur de l'entrée caverneuse. Nous avons acheté notre billet et commencé notre périple à travers l'exposition permanente, qui s'ouvre avec la reproduction d'un bas-relief du soi-disant arc de triomphe de Titus à Rome, lequel décrit le retour triomphal des légions romaines ayant conquis la Judée en 70 après J.-C. et détruit le Second Temple. On y voit, parfaitement reconnaissable, une menorah, le grand candélabre utilisé dans le Temple, emportée sur les épaules de solides Romains. C'est une introduction assez sombre à ce que la littérature du musée décrit comme le désir de son fondateur « de souligner les aspects positifs et créatifs de l'expérience de la Diaspora ». Ces derniers sont nettement plus remarquables au moment où l'on passe le bas-relief et où l'on entre dans l'exposition proprement dite. Comme dans le Zentralfriedhof à Vienne, votre expérience du Beth Hatefutsoth est organisée autour d'une série de « portes », même si elles sont ici métaphoriques ; la porte de la Famille, la porte de la Communauté, la porte de la Foi, la porte de la Culture, et ainsi de suite. Nous les avons toutes passées, en regardant attentivement. J'ai été particulièrement captivé, alors que nous franchissions ces diverses portes, par la splendeur de la taille et la richesse étonnante des détails des maquettes et des dioramas grâce auxquels les créateurs du Beth Hatefutsoth avaient cherché à évoquer tous les aspects de la vie juive à travers des siècles d'errance. Il y a, par exemple, de remarquables maquettes de synagogues dans le monde entier, depuis la double synagogue de Kaifeng en Chine, au XVIII e siècle, qui n'était pas différente pour mon œil non éduqué de n'importe quel autre bâtiment chinois que j'avais pu voir, avec ses avant-toits relevés et ses minces colonnes peintes, jusqu'au Tempio Israelitico à Florence, édifice mauresque à dôme grandiose qui me rappelait quelque chose, quand je me suis retrouvé devant – une autre restauration, un peu pomponnée, d'un grand lieu de prière juif pour l'édification des visiteurs attentifs, sinon juifs –, jusqu'à ce que je me rende compte que c'était à la Synagogue espagnole de Prague que je pensais.
Il y avait aussi une re-création en miniature, magnifiquement détaillée, de la Grande Synagogue de Vilna, en Lituanie, qui avait été construite en 1573, à peu près à l'époque où les premiers Juifs étaient arrivés à Bolechow, et qui consistait en un vaste ensemble d'écoles, de yeshivas et de lieux de prière – ce qui était parfaitement approprié, quand on y pense, puisque la Jérusalem du Nord s'enorgueillissait, à un moment donné, du fait que trois cent trente-trois érudits prétendaient être capables de réciter le Talmud par cœur –, vaste ensemble qui avait été détruit en 1942, l'année où la plupart des Juifs de Bolechow avaient disparu.
(Après notre départ d'Israël, Froma et moi, nous nous sommes envolés pour Vilnius, comme on l'appelle aujourd'hui, et c'est vers la fin de la semaine que nous avons passée là-bas, à la recherche des dernières traces de la plus grande ville de l'érudition juive européenne, que nous avons visité la tombe du fameux Gaon de Vilna, un homme si renommé pour son savoir pendant sa vie au cours du XVIIIe siècle que des congrégations aussi éloignées que celles du Portugal attendaient fébrilement mais patiemment ses réponses à leurs questions concernant les Écritures ou la Loi. Et c'est pendant que nous nous tenions devant la tombe de ce grand homme que notre guide nous a informés qu'étaient enterrés, dans cette même tombe, les os d'un catholique polonais, fils d'une famille aristocratique richissime, un comte, un Graf, qui s'était converti au judaïsme sous la tutelle du Gaon et, pour cette raison, avait été condamné à brûler sur le bûcher par les autorités catholiques. Nous avons poliment scruté l'inscription en polonais sur la tombe et j'ai lu à voix haute, le souffle court, le nom de ce Graf, en le prononçant phonétiquement. Potaki ? ai-je dit, un peu hésitant, et le guide a souri et a dit, Non, non, le c est une sifflante sourde, ça se prononce Pototski.)
Selon moi, il y a plus merveilleux encore que les maquettes : les magnifiques dioramas tout aussi riches en détails, comme celui qu'on peut voir, par exemple, dans la section de l'exposition permanente appelée « Parmi les Nations », qui décrit le grand sage babylonien du XEsiècle après J.-C, Saadia Gaon, dissertant dans le palais du calife de Bagdad. Debout sous les magnifiques voûtes ornementées du palais, drapé dans une robe blanche, se tient la minuscule silhouette du Gaon, le bras gauche déployé comme pour souligner un point de rhétorique important. Et ce n'est pas étonnant : la carrière de cet homme remarquablement savant, qui était égyptien de naissance – son nom véritable, Saïd al-Fayyumi, fait référence à ses origines dans le Fayoum de la Haute-Egypte – et qui est devenu la star du gaonat babylonien, a été parsemée d'importantes controverses doctrinales, intellectuelles et culturelles. Avant même d'atteindre l'âge de quarante ans, Saadia avait brillamment réprimé une tentative de contestation de son autorité sur le gaonat babylonien, menée par son rival absolu, Aaron ben Meir, le gaon de la communauté juive dans le territoire de Palestine ; les efforts du Palestinien pour introduire un nouveau calendrier furent rapidement réduits à néant. Saadia a aussi lutté contre le vaste mouvement d'assimilation des Juifs babyloniens parlant l'arabe, une élite raffinée que le rationalisme éclairé des philosophes grecs, réintroduit grâce aux traductions arabes, avait séduite. Dans son livre innovateur, Kitab al-'amanat wa-l-‘i’ tiqadat, Livre des articles de la foi et des doctrines du dogme (aujourd'hui mieux connu, pour des raisons qui seront évidentes, sous le titre de sa traduction en hébreu, Emunoth ve-Deoth, Croyances et Opinions), Saadia – très influencé par les moutazilites, les rationalistes dogmatiques de l'islam – a donné pour la première fois une explication systématique de la pensée et des dogmes juifs. Ecrit dans un arabe élégant, destiné à séduire un public cosmopolite, Saadia a souligné l'aspect rationnel du judaïsme et suggéré que la Torah avait un attrait intellectuel qui n'était pas très différent de celui des écrits de plus en plus populaires des Grecs. Dans le cadre de son projet de clarification et d'élucidation des textes juifs pour satisfaire les goûts des Juifs assimilés parlant l'arabe, il a aussi traduit la Bible en arabe, et y a ajouté un commentaire à la fois lucide et séduisant : un accomplissement d'une immense importance.
Il m'est venu à l'esprit, en apprenant tout cela, qu'une grande part de l'attrait exercé par des Juifs comme Rambam et Saadia Gaon tenait à leur cosmopolitisme, qui lui-même était un reflet des cultures impériales richement stratifiées dans lesquelles ils avaient vécu. Des cultures dans lesquelles, par exemple, les Juifs parlant l'arabe écrivaient des traités destinés à combattre la popularité de la séduction intellectuelle des philosophes de l'Antiquité grecque ; des cultures assez peu différentes, à leur manière, d'une autre culture impériale dans laquelle la judéité a été, pendant un certain temps, l'un des nombreux fils tissés dans un motif compliqué mais magnifique, un motif qui est aujourd'hui, nous le savons, déchiqueté. Cela pourra paraître étrange, mais lorsque j'ai entendu parler de Saadia, j'ai pensé à mon grand-père, qui n'était pas, bien évidemment, un homme d'une grande culture ou d'une grande subtilité intellectuelle, mais un Juif orthodoxe européen, parlant sept langues et se rendant, même après la Seconde Guerre mondiale, à Bad Gastein, au cœur de l'Autriche, pour prendre les eaux, parce que c'était quelque chose qu'on faisait si on était un Européen d’ un certain genre, un sujet d'un certain empire disparu. Deux ans après que Froma et moi avons déambulé dans le Beth Hatefutsoth et regardé attentivement le diorama de Saadia Gaon, nous nous sommes retrouvés dans un café de L'viv en train de discuter fébrilement de la remarquable richesse de la culture d'avant-guerre dans cette ville, où Juifs et Polonais, Autrichiens et Ukrainiens coexistaient, où des prêtres ukrainiens déjeunaient régulièrement dans un célèbre restaurant de gefilte fish, joue contre joue avec des bureaucrates polonais et des marchands juifs. Maintenant, c'est complètement homogène, a dit Froma assez tristement, peut-être même avec un soupçon de désapprobation, alors qu'elle regardait les jolies Ukrainiennes blondes qui marchaient le long de l'avenue, devant les immeubles Beaux-Arts et Sécession qui avaient été construits, cent ans plus tôt, par des Autrichiens. Je l'ai regardée et j'ai dit, sur le ton de l'espièglerie, Je sais, c'est comme un pays où il n'y aurait que des Juifs. Elle m'a regardé d'un drôle d'œil et j'ai bu une autre gorgée de ma bière ukrainienne, qui s'appelait L'VIVSKAYA.
Pour revenir au X Esiècle de notre ère : le combat le plus vital qu'ait mené Saadia pendant sa carrière d'érudit a consisté dans ses attaques incessantes contre la secte connue sous le nom de karaïtes. Dès le IX Esiècle, ces « gens de l'Ecriture » se sont distingués du judaïsme rabbinique dominant sur bien des points : à la différence de la plupart des Juifs, ils ne considéraient pas que l'immense corpus de la Loi orale avait été transmis, en même temps que la Loi écrite, par Dieu, mais qu'il était simplement le travail des sages et des enseignants, et par conséquent soumis aux erreurs de tout enseignement humain. Conséquence de ce rejet de l'interprétation rabbinique, certaines pratiques karaïtes diffèrent de manière importante de celles de la plupart des Juifs. Par exemple, les karaïtes n’allumeront pas de bougies pour le Shabbat, pratique universelle chez les autres Juifs (de même qu'ils n'auront pas de relations sexuelles pendant le Shabbat, alors que les autres Juifs considèrent que le Shabbat est particulièrement propice à cette activité). En raison de ces erreurs et de nombreuses autres, Saadia a soutenu, dans les trois traités qu'il a consacrés à la réfutation de la croyance karaïte (regroupés sous le titre de Kitab al-Rudd, Livre de la réfutation), que les karaïtes n'étaient pas, pour l'essentiel, des Juifs. C'est intéressant pour un certain nombre de raisons, la moindre n'étant pas que, onze siècles après que Saadia a défendu cette thèse, les dirigeants de la communauté karaïte l'ont soutenu à leur tour devant les autorités nazies en 1934 et – en gesticulant peut-être avec la même ferveur que les figurines du Beth Hatefutsoth – ont persuadé l'Agence du Reich pour l'investigation des familles qu'ils n'étaient pas juifs et qu'ils devaient, par conséquent, être exemptés des mesures raciales nazies ; ce qui explique pourquoi la population, réduite il est vrai, des karaïtes en Europe de l'Est, par exemple la communauté de la ville de Halych, qui se trouve aujourd'hui à une heure de voiture de Bolechow, a été épargnée, tandis que les Juifs autour d'eux ont disparu de la surface de la Terre.
IL A FALLU beaucoup de temps, ce matin-là à Tel-Aviv, pour absorber tout cela et plus encore ; nous n'avions pas parcouru plus des deux tiers du musée quand nous nous sommes aperçus qu'il était déjà deux heures et demie et que nous n'avions pas déjeuné. Nous avons quitté le musée et, après avoir émergé dans la lumière délavée d'un soleil éclatant, nous avons trouvé un petit café chic sur le campus de l'université. Alors que nous étions assis sous un auvent à dévorer nos pappardelle et insalate, il est apparu clairement que Froma voulait, comme d'habitude, saturer la journée avec d'autres activités.
Après déjeuner, a-t-elle dit, retournons au musée. Allez. Comment pourrions-nous partir d'ici sans en avoir fini avec le musée ?
J'ai secoué la tête en souriant. Après toutes ces années, j'avais l'habitude de son insatiabilité et j'aimais la taquiner parfois à ce sujet – tout comme elle aime me taquiner sur le fait que je suis paresseux et que je manque de curiosité.
Froma, ai-je dit, j'en ai assez. Je continuais à sourire, même si j'avais la ferme intention de prendre le dessus dans cette escarmouche. Le trajet jusqu'à Beer Sheva, la veille, avait été long et fatigant ; la chaleur était écrasante et le lendemain, le mardi, le dernier jour de notre séjour en Israël, j'avais d'autres interviews à faire, je voulais me reposer. Je voulais nager dans la Méditerranée, verte et miroitante, qui se trouvait juste derrière mon hôtel. De plus, j'ai toujours résisté à un certain type de femme, à quelqu'un de l'âge de ma mère, à une femme plus âgée que moi et autoritaire à l'égard de qui je me sens à la fois indulgent et obligeant, lorsqu'elle dit, Retournons.
Ce que j'ai dit, toutefois, c'était que j'avais besoin d'être seul et d'absorber ce que j'avais appris jusqu'à présent, de relire mes notes, etc.
Mais, Daniel, a dit Froma, en agitant une petite olive noire dans ma direction, tu n'as pas vu la section généalogique ! Elle était révulsée par mon manque d'enthousiasme. Lorsque nous étions entrés dans le musée, on nous avait dit qu'il y avait à l'étage une banque de données généalogiques – une pièce avec des ordinateurs sur lesquels on pouvait, par exemple, entrer son nom de famille pour voir quelle information allait apparaître. En essayant de m'appâter et de me faire remonter avec elle la colline jusqu'à l'immense musée, Froma avançait que nous n'avions aucune idée des trésors d’ information inconnus sur les Jäger de Bolechow qui pouvaient se trouver dans ces machines. J'ai répondu, sur un ton grincheux, que l'information qui se trouvait sur ces ordinateurs se limitait à ce que mes parents avaient pu y entrer, il y avait je ne sais combien d'années ; et que, franchement, j'en savais beaucoup plus long qu'eux.
Mais, bien entendu, elle a fini par gagner. Elle m'a toujours poussé à aller plus loin, à penser plus rigoureusement ; même si je savais qu'il n'y aurait pas de récompense, cette fois-ci, il semblait un peu mesquin de ne pas l'accompagner, si elle en éprouvait aussi intensément l'envie. De plus, me suis-je dit, il était déjà trois heures et quart et le musée fermait à quatre heures. Quoi qu'il puisse arriver, cela ne prendrait pas longtemps.
Nous avons fini de déjeuner, nous sommes retournés au musée et nous sommes montés à l'étage. L'endroit donnait déjà l'impression de ces espaces publics qui se vident à l'heure dite ; alors que nous passions devant les portes de différents bureaux, nous pouvions entendre les bruits sporadiques typiques d'une fermeture imminente. La salle de généalogie était vide quand nous y sommes arrivés, à l'exception de deux femmes d'une soixantaine d'années, je dirais, qui étaient de toute évidence des employées et non des visiteuses : elles étaient à l'entrée et bavardaient en hébreu sur un ton familier. Je me suis arrêté à l'entrée et Froma a dit, Allez, dites-leur pourquoi vous êtes ici, peut-être que vous allez trouver quelque chose.
Avant que j'aie eu l'opportunité d'ouvrir la bouche, celle qui avait l'air d'être la responsable de la salle, une femme au visage sérieux, à la fois doux et distant, m'a dit en anglais, Je suis désolée, nous allons fermer.
Oh, ai-je dit. Bien évidemment, j'étais soulagé.
Ça n'a aucun sens pour vous, a-t-elle continué, de louer un ordinateur, vous allez payer pour une heure et nous fermons à quatre heures, dans quelques minutes seulement.
Par égard pour Froma, j'ai essayé de prendre un air déçu. J'ai hoché la tête tristement.
La femme, qui souriait vaguement, m'a regardé avec un air un peu maternel et a dit, Vous venez de loin ?
De New York, ai-je répondu.
De New York ? C'est loin ! Elle m'a regardé et puis, avec une imperceptible réticence, elle a dit, OK, écoutez, vous me donnez un nom de votre famille, je le mets dans l'ordinateur et nous allons voir rapidement ce qu'il en est.
Merveilleux ! s'est exclamé Froma. Elle se tenait près de la porte, appuyée contre une petite rambarde, et elle m'a fait signe de m’avancer encore.
Je crois, aujourd'hui, que la raison pour laquelle j'ai dit Mendelsohn à ce moment-là, au lieu de Jäger, était en partie une résistance puérile à l'enthousiasme de Froma, à son insistance pour que nous retournions jeter un dernier coup d'œil, à sa confiance dans le fait que mon enquête progresserait en venant là, alors que je savais parfaitement que ce ne serait pas le cas. J'étais venu en Israël pour faire des recherches sur la famille de ma mère et non sur celle de mon père ; mais par pure méchanceté irrationnelle, lorsque cette femme m'a demandé un nom, j'ai dit Mendelsohn. Quand vous grandissez dans une maison où règne un ordre rigoureux, pour ne pas dire maniaque, vous éprouvez une sorte de satisfaction profonde à vous rebeller.
Mendelsohn ! m'a dit la femme en souriant légèrement. Elle s'est tournée vers sa collègue, a dit quelque chose en hébreu rapidement, et elles ont ri toutes les deux. Aussi, pour ne pas paraître mal élevée, elle s'est tournée vers moi et m'a expliqué qu'il y avait beaucoup de Mendelsohn dans leur banque de données.
C'est un nom juif célèbre ! m'a-t-elle dit.
Je sais, ai-je répliqué.
Pendant qu'elle s'affairait sur l'ordinateur, elle s'est tournée à moitié vers moi, toujours debout à l'entrée, et a dit, Vous savez, je connaissais des Mendelsohn autrefois, mais ils ne vivaient pas à New York. Ils vivaient à Long Island.
Froma et moi avons échangé un regard amusé, et j'ai dit, Vraiment ? Je suis né à Long Island.
Oh ? a dit la femme. Et où à Long Island ?
Old Bethpage, ai-je répondu avec un petit sourire de défi. Personne ne connaît Old Bethpage, c'est trop petit. Five Towns, vous diront les gens, avec un air entendu, quand vous dites que vous êtes de Long Island. Les Hamptons. Mais Old Bethpage n'était nulle part, une épingle minuscule dans une énorme meule de foin.
Elle a souri. Elle a dit, Comment s'appelait votre père ?
J'ai dit, Jay.
Elle est restée silencieuse et m'a regardé.
Puis, elle a dit, Et le nom de votre mère, c'est Marlene, n'est-ce pas ? Et il y a trois garçons, non ? Andrew, Daniel et Matthew.
Froma et moi avions cessé de sourire. Froma était, littéralement, bouche bée.
J'ai cligné des yeux et j'ai dit, Qui êtes-vous ?
En tout cas, elle n'avait pas été en contact avec notre famille depuis longtemps, puisqu'elle ne savait pas que ma mère avait eu deux autres enfants après Matt.
La femme a souri de nouveau. Ce n'était plus le sourire poli et impersonnel qu'elle m'avait offert lorsque j'étais arrivé, ni le sourire un peu plus chaleureux dont elle m'avait gratifié quand nous avions commencé à parler. Son sourire était à présent doux et mélancolique à la fois, un peu résigné, le sourire d'une personne qui a l'habitude de voir les choses se produire d'une certaine manière. J'ai eu, pendant une seconde, l'impression nette et irrationnelle en même temps qu'elle s'était attendue à ce qu'une chose pareille se produise.
Elle a dit, Je suis Yona.
LE LENDEMAIN APRÈS-MIDI d'une journée brillamment ensoleillée et très ventée, Yona et moi marchions sur la plage, près de mon hôtel. J'étais encore bouleversé par l'improbabilité de notre rencontre, après tant d'années. Et je pensais encore aux coïncidences singulières qui, comme nous l'avions appris pendant que Yona parlait à l'entrée de la Section de Généalogie, avaient toujours lié ma famille à la sienne.
Après le choc initial, les exclamations et les embrassades, elle m'avait dit, Vous savez pourquoi je m'appelle Yona ? Non, avais-je répondu. Elle avait esquissé un sourire.
Hé bien, vous voyez, cela a à voir avec votre grand-père et mes parents. A Bolechow, avant même la Première Guerre mondiale, Avrumche -
(au cours de cette conversation, elle avait appelé mon grand-père par son surnom yiddish)
– Avrumche, votre grand-père, était l'ami intime de mon père et de ma mère, depuis qu'ils étaient petits, tous les trois.
Je n'avais jamais entendu parler de ça auparavant. Voilà pourquoi il était tellement proche d'elle, me suis-je dit.
Yona hochait la tête.
Oui, vous voyez, ils étaient voisins quand ils étaient enfants. Et ma mère et votre arrière-grand-mère Taube se connaissaient, c'était des amies proches. Aussi, lorsque ma mère m'a donné naissance (Yona s'est touchée la poitrine, brièvement), elle a rêvé de son amie, votre arrière-grand-mère. Et elle m'a donné son nom !
Un regard de compréhension avait éclairé les traits de Froma. Elle avait vu toute cette chose se dérouler, pétrifiée. Elle m'avait dit alors, Yona signifie « colombe » en hébreu.
Yona m'avait dévisagé avant de dire, Pourquoi êtes-vous ici, en Israël ?
J'avais souri et répondu, Attendez que je vous le dise.
Ce soir-là, j'ai appelé ma mère du Hilton et je lui ai raconté ce qui s'était passé. Comme moi, elle était sidérée, presque en larmes. Yona geblonah, l'appelait mon père ! a dit ma mère, émue comme elle l'était toujours lorsque quelque chose ravivait ses souvenirs de mon grand-père. Et pourtant Yona avait paru curieusement détachée vis-à-vis d'une coïncidence qui me paraissait incroyable. Alors que nous en reparlions le lendemain, en marchant le long de la promenade, c'était de nouveau comme si elle s'était un peu attendue à ce qu'une chose de ce genre se produise.
La forte brise hachait ses mots. En fait, a-t-elle dit de sa voix très sourde, Israël est un...
Pays de miracles ? ai-je dit, en ne plaisantant qu'à moitié, pensant à ce qu'avait dit avec fierté Shlomo, alors que nous quittions Beer Sheva.
Yona m'a regardé, avec son adorable sourire, un peu penché, un peu mélancolique. Non, c'est simplement un petit pays, c'est tout. Vous seriez surpris. Des choses comme celle-ci peuvent se produire ici.
Nous avons marché pendant un moment et nous avons finalement trouvé un petit restaurant banal où nous asseoir, face à la mer. L'eau était parsemée de petites crêtes blanches. Elle a commandé une bricole ; j'ai commandé une salade et un Coca Light.
C'est tout ce que vous prenez ? a-t-elle demandé, en me jetant un regard qui était à la fois curieux et amusé. Il faut manger plus que ça ! Vous ne mangez rien !
J'ai souri et secoué la tête. Nous avons commencé à parler de l'histoire de nos familles. Elle m'avait dit qu'elle avait beaucoup de choses à raconter sur les Jäger de Bolechow.
Comme j'avais entendu l'histoire de la façon dont elle avait été nommée, je lui ai demandé si elle avait entendu dire des choses à propos de la personnalité de mon arrière-grand-mère Taube – quelque chose de vraiment particulier, ai-je dit.
Oh, c'était une personlikhkayt, une personnalité, une femme très bonne, a répondu Yona au bout d'une minute, essayant de se souvenir de ce qu'elle avait pu entendre dire par ses parents. Elle était tellement honnête, tellement... bonne.
Bon, me suis-je dit, à quoi est-ce que je m'attendais ? Elle était morte des années avant la naissance de Yona. Et puis, que peut-on vraiment dire à propos de qui que ce soit ? Elle était tellement bonne, elle avait de si jolies jambes. Il est mort pour elle.
Pour mes parents, votre grand-père, c'était quelque chose de spécial, a poursuivi Yona. Mes parents avaient l'habitude de dire, Avrumche, ce n'est pas un ami, c'est comme un frère.
J'avais tellement l'habitude de penser à mon grand-père comme à un Jäger avant tout, membre puis chef de cette famille compliquée, angoissée, portée au drame et marquée par la tragédie, que j'ai été un peu choqué d'entendre qu'il avait eu des amis intimes, qu'il avait eu des relations avec des gens en dehors de sa famille, des amis à qui il avait inspiré une telle loyauté et une telle affection.
Yona hochait la tête.
De nos jours, on ne peut pas comprendre une amitié de ce genre, a-t-elle dit en fixant son regard sur moi.
J'ai approuvé de la tête. Même si je ne savais pas très bien ce qu'elle voulait dire, je n'étais pas surpris d'entendre que les amitiés de Bolechow, les amitiés forgées au cours d'une civilisation perdue dans un empire disparu avant même qu'ait commencé la Première Guerre mondiale, étaient, comme tout le reste à Bolechow, irrémédiables.
Soudain, elle a souri.
Votre grand-père était un vitzer. Vous savez ce que c'est qu'un vitzer ?
J'ai approuvé de la tête à nouveau. Je savais. Un homme qui sait raconter une plaisanterie, quelqu'un qui sait comment tourner une histoire drôle. J'ai pensé à ma tante Ida qui avait fait pipi sur elle, lors de Thanksgiving, il y a cinquante ans. J'ai pensé à la façon dont ma grand-mère aurait dit, Oh, Abie !
Votre famille vivait dans Schustergasse, a-t-elle dit. Rue du Cordonnier.
Ce détail m'intéressait. J'étais allé voir la maison, mais je ne savais pas alors comment s'appelait la rue. SCHUSTERGASSE, ai-je noté au dos d'un dessous-de-verre en carton.
Elle m'a jeté un regard inquiet. Vous prenez des notes ?
J'ai hoché la tête. C'est pour l'histoire de la famille ! Il y a quelque chose dans la douceur de sa voix qui était un peu sur la défensive, ai-je pensé. Elle tient à sa vie privée. Elle a fait une grimace, mais elle a continué à parler. Elle m'a parlé de son père qui s'appelait Sholem et qui, en 1916, s'était rendu à Vienne pour trouver du travail afin de soutenir sa famille. Cela lui avait fait du bien ; il aimait beaucoup la musique. Sa famille avait eu une boutique où il vendait le pain et des choses comme ça. Les temps étaient durs, a-t-elle dit.
J'ai souri.
Se souvenait-elle encore d'avoir entendu ses parents dire autre chose à propos de la famille de mon grand-père ? ai-je dit. Je me demandais si quelqu'un avait jamais parlé du père de mon grand-père, ce riche gentleman à barbichette et chapeau mou, qui était mort dans une station thermale, un jour, déclenchant la série des désastres qui allaient envoyer mon grand-père à New York, envoyer Shmiel à New York avant de le renvoyer à Bolechow, et finalement m'envoyer moi, ici.
Yona a secoué la tête. D'Elkune Jäger, elle ne savait rien.
Mais je peux vous dire que la famille de votre grand-père avait toujours été très pauvre, a-t-elle dit.
Pauvre ? Je l'ai dévisagée. Très pauvre ? Toujours ?
Elle a opiné.
Oui, a-t-elle dit. Je me souviens de mon père disant que lorsqu'il était enfant, sa famille l'emmenait en vacances à Zakopane, en Pologne, et qu'il était triste parce que Avrumche était trop pauvre pour venir avec eux.
J'ai réfléchi et j'ai dit, Ah bon. Je savais que les choses avaient mal tourné après la mort de mon arrière-grand-père et que, ensuite, la guerre est arrivée...
Elle a secoué la tête, haussé les épaules et dit, En tout cas, quand ils étaient petits.
J'ai pensé aux histoires de mon grand-père. J'ai pensé à sa description de son père, l'homme d'affaires prospère, les petites bouteilles de Tokay qu'il emportait à Vienne. J'ai pensé à ses descriptions de la bonne ukrainienne qu'il avait eue, quand il était enfant, de la cuisinière qui savait faire cuire pour chaque enfant son petit challah, le vendredi soir. J'ai pensé à lui me racontant combien son père avait de l'influence dans la ville. Ce n'était pas que je perdais foi en ces récits, nécessairement. Mais au moment où Yona me racontait à quel point l'enfance de mon grand-père avait été désespérément pauvre, j'avais recommencé à me demander, une fois encore, à quel point les histoires de mon grand-père étaient fondées sur des faits et à quel point elles étaient des projections de son imagination vive et ardente. Il n'est pas surprenant qu'un enfant, qui a à peine dix ans au moment où son père meurt, agrandisse, avec le temps, le souvenir de ce père, donne à ce père perdu une allure, une stature, une fortune qu'il n'a peut-être jamais possédées en réalité, parce que ce souvenir agrandi, au cours des moments terribles que ce garçon doit maintenant traverser – ce souvenir qui, avec les ans, va se fossiliser dans les histoires qu'il raconte aux autres, à moi –, ce souvenir permet au garçon de se faire une meilleure idée de lui-même. Nous étions quelque chose autrefois, se dit ce garçon, nous étions quelqu'un de très spécial. Les temps difficiles semblent à présent, pour ce garçon, être un test de ce courage, de cette supériorité innée que ce père, s'éloignant toujours plus dans le passé, avait eus autrefois et dont la fortune, l'estime, le statut – imputés rétroactivement dans son souvenir par le garçon, maintenant adulte et homme d'affaires couronné de succès, quand il parle de lui à présent – n'étaient, après tout, que l'expression visible. Parfois, les histoires que nous racontons sont les récits de ce qui s'est passé ; parfois, elles sont l'image de ce que nous aurions souhaité voir se passer, les justifications inconscientes des vies que nous avons fini par vivre. Nous étions riches, nous avions des servantes. C'est une sioniste, il était mon préféré. C'est seulement dans les histoires que les choses prennent une bonne tournure et seulement dans les histoires que chaque détail trouve sa place. Mais s'ils collent trop parfaitement, nous aurons tendance à ne pas croire à l'histoire.
J'étais en train de penser à tout cela, je commençais à me demander ce qu'avait bien pu être ma famille en réalité, quand l'addition est arrivée. Yona a insisté pour payer. Après quelques protestations rituelles, je l'ai laissée faire. Il était près de deux heures de l'après-midi et le soleil était incroyablement aveuglant. Je plissais les yeux.
Vous avez toujours eu ces yeux tellement bleus, m'a-t-elle dit posément, en regardant mon visage, alors que nous attendions que le garçon revienne avec la monnaie. J'ai souri et je n'ai rien dit. C'est au moment de nous séparer, quelques minutes plus tard, lorsque nous échangions numéros de téléphone et adresses, que j'ai rougi.
Yona, ai-je dit, gêné, tout en écrivant son nom sur une serviette en papier, c'est tellement embarrassant. Elle m'a jeté un regard inquisiteur.
Je n'avais pu écrire que YONA sur la serviette. Je l'ai regardée et j'ai dit, Je viens de me rendre compte que, au cours de toutes ces années, je n'ai jamais su quel était votre nom de famille.
Elle a souri de son petit sourire, haussé les épaules et dit, Wieseltier.
C'était pendant l'été. A la fin de l'automne, je suis revenu à Tel-Aviv avec Matt, pour qu'il puisse prendre des photos – de Yona, de tous les autres. Mais Israël serait notre seconde étape. Avant cela, nous nous étions envolés pour Stockholm.
Le récit des errances d'Abram alors qu'il fait route vers la Terre promise est une histoire centrée sur l'accroissement : l'accroissement des territoires, des enfants, de la richesse (et, probablement, de la connaissance aussi). La fortune croissante d'Abram, à la suite de son séjour profitable en Egypte, finit par provoquer une rupture entre ses employés et ceux de son neveu, Lot, et afin d’ éviter le confit, Abram et Lot se mettent d'accord pour se séparer et occuper des territoires différents, le neveu revendiquant la plaine à l'est du Jourdain (plaine occupée, de manière désastreuse, par les cités de Sodome et de Gomorrhe) et l'oncle revendiquant la terre qui se trouve à l'ouest. Mais des accroissements d'autres types préoccupent Abram, même après qu'il s'est installé confortablement sur la terre vers laquelle il avait reçu l'ordre « d'aller pour lui-même ». Après tout, Dieu lui promet de façon répétée qu'il fructifiera et que sa descendance sera aussi innombrable que la poussière et les étoiles ; et pourtant Saraï, sa belle épouse, n'a pas réussi à concevoir. Aussi, au milieu de l'abondance, y a-t-il pénurie. Abram, conscient de ce paradoxe, lance d'amères invectives, à un moment donné, se demandant à quoi lui sert sa vaste fortune, quand ce sont des étrangers qui vont en hériter. Le problème est résolu (apparemment) quand Saraï offre à Abram son esclave égyptienne, Hagar, afin qu'elle-même, Saraï, « puisse être édifiée à travers elle ». Abram accepte — même si ce n'est pas sans provoquer une certaine tension maritale — et Ismaël naît. Treize ans plus tard, alors qu'Abraham (comme il s'appelle désormais) a quatre-vingt-dix-neuf ans et que Sarah (dont le nom a changé aussi) en a quatre-vingt-neuf, Dieu annonce que, dans l'année qui vient, elle donnera naissance à un fils. De façon peu surprenante, cette annonce laisse Abraham quelque peu incrédule et il tombe, littéralement, face contre terre et rit. A la date annoncée, l'enfant naît et le nom hébreu qui est donné à cet enfant rappelle à dessein la réaction de son père en apprenant la nouvelle de sa conception : le nom signifie « il a ri », ce qui se dit en hébreu Yitzhak.
La dynamique unique de Lech Lecha est, en effet, un mouvement entre des opposés : accroissement et manque, activité et stase, stérilité et fertilité, et – comme c'est toujours le cas dans les récits de voyages et d'aventures — solitude et foules, l'isolement du voyageur, d'un côté, et la multitude agitée dans les endroits qu'il peut voir mais auxquels il ne peut appartenir, de l'autre. A mon avis, cette tension constante entre des forces opposées, cette dynamique tortueuse et expressive (qui semble, je le pense souvent, être une métaphore de la façon dont nous voulons toujours plus, dont nous voulons accumuler pour nous-mêmes et croître à mesure que nous avançons dans la vie, même lorsque nous redoutons que cette accumulation et cet accroissement nous transforment en quelque chose qui nous rend méconnaissables, nous faisant perdre notre propre passé) est exprimée de manière très concise et très élégante à la fin de Lech Lecha,, quand Dieu promet à Abram presque centenaire qu'il fructifiera et se multipliera. Symbole de ce nouveau statut en tant que père des grandes nations, Abram bénéficiera d'un autre accroissement : son nom gagnera une syllabe et deviendra « Abraham ». Le nom de sa femme aussi subira un changement, passant de Saraï à Sarah. Diverses explications du changement de nom ont été proposées. Rachi, par exemple, ne ménage pas ses efforts pour expliquer comment l'hébreu Avraham peut, en fait, être interprété de la façon dont Dieu veut qu'il soit interprété, c'est-à-dire comme une contraction de Avhamon, « père des multitudes ». Le r dans Avraham, qui n'est pas présent dans Av-hamon, constitue un problème, même si Rachi le résout comme d'habitude avec une ingénuité considérable. De la même manière, Rachi consacre une longue réflexion à ce que devient le ï de Saraï, une fois qu'elle devient Sarah — dans la mesure où, une fois qu'une lettre a fait partie du nom d'une personne juste, c'est une insulte pour la lettre elle-même que de la retirer (pas de souci : la lettre finale dans l'orthographe hébreu de Saraï a été, apprenons-nous, ajoutée par la suite au nom du héros Hoshea, qui est ainsi né de nouveau sous le nom de Joshua).
Aussi ingénieux et satisfaisant que cela puisse être en effet, je suis plutôt en accord avec un autre commentateur (pas Friedman, qui passe sous silence le passage sur le changement de noms), qui soutient que la signification de ce processus d'accroissement du nom repose moins dans ce que les noms peuvent signifier en fait que dans le fait qu'Abram, au moment où il accepte l'alliance avec Dieu, doit avoir un nouveau nom, tout comme les monarques prennent un nom de trône au moment de leur couronnement. La signification de ce changement de noms, dans cette lecture, est plus psychologique que philologique. C'est parfaitement clair pour moi qui suis devenu très familier des carrières en dents-de-scie que peuvent connaître les noms : combien il peut y avoir un certain désir de changer de nom (en le faisant, on signale une rupture nécessaire avec la vie qu'on a menée jusque-là) ; et combien il peut être crucial cependant que le nom soit reconnaissable parce qu'il n'est pas toujours clair de savoir quelles parties du passé vaudront la peine d'être sauvées.