Les mots pour le dire
Chapitre VIII
« " Tuyau ", à quoi ça vous fait penser? »
Il y avait maintenant longtemps que ma psychanalyse était commencée. Longtemps que, trois fois par semaine, je venais déposer chez le petit docteur les sacs pesants de ma vie. Le bureau en était plein. Je m'allongeais sur le divan, parmi eux, et je parlais. J'avais vérifié à plusieurs reprises que le docteur était attentif, que je ne parlais pas dans le vide. Il se rappelait tout ce que je disais. Comment faisait-il? Prenait-il des notes? enregistrait-il mes monologues au magnétophone? J'avais scruté le silence pour tâcher de déceler le plus petit bruit de machine; un déclic, un chuintement de bande magnétique. Rien. Il m'était souvent arrivé de me tourner vers lui brusquement, au milieu d'une de mes divagations, croyant le surprendre en train d'écrire. Il était là, impassible, immuable, les bras sur les accoudoirs de son fauteuil, les jambes croisées. Il n'écrivait pas, il écoutait. J'aurais détesté qu'il y eût un instrument, un papier, un crayon entre lui et moi. Il connaissait aussi bien que moi le stock de mes souvenirs, de mes fantasmes, accumulé là. Il n'y avait que ma voix entre nous, rien d'autre. Je ne lui mentais pas et quand j'essayais de masquer une situation, de l'enjoliver, de l'adoucir (comme par exemple lorsque j'avais commencé par dire que j'étais dans le salon de la ferme au moment où ma mère me racontait ses salades, au lieu de dire que nous étions dans la rue), je finissais toujours par enlever le masque et dire l'exacte vérité. Je comprenais très bien, sans qu'il ait besoin de me le dire, que je cachais certaines images parce que j'avais peur inconsciemment qu'elles me fassent encore plus mal si je les mettais au grand jour, alors que, au contraire, c'était en débridant ces plaies, en les nettoyant à fond que la douleur disparaîtrait.
Jusqu'à ce jour, le jour où j'ai pris mon courage à deux mains pour lui parler enfin de l'hallucination et qu'il dise à la fin de ma description : « " Tuyau ", à quoi ça vous fait penser? », jusqu'à ce jour je n'avais jamais fait une véritable expédition dans l'inconscient. J'y avais été par hasard, presque sans savoir que j'y étais allée. Je n'avais parlé que d'événements dont j'avais le souvenir, que je connaissais par cœur et dont certains m'étouffaient parce que je ne les avais jamais confiés à personne : le robinet de papier, l'opération de mes poupées, la saloperie de ma mère. En les mettant à plat pour en faire une analyse totale, brutale, cruelle, j'avais fini par déceler les liens qui les unissaient. Je constatais que, dans chacune de ces occasions, d'une part je transpirais et d'autre part, si je paraissais muette et paralysée, à l'intérieur de moi au contraire se produisait une agitation extrême faite d'une profusion d'élans et de rétractations, dans tous les sens à la fois, que je ne comprenais pas, que je ne maîtrisais pas et qui me terrorisait. La chose était là.
La chose était là dès ma petite enfance, j'en avais la conviction. Elle survenait à chaque fois que je déplaisais ou que je croyais déplaire à ma mère. De là à en déduire, maintenant, dans l'impasse, que les plaisirs interdits par ma mère étaient générateurs de la chose, il n'y avait qu'un pas que j'ai fait facilement. Je prenais conscience qu'à trente ans passés j'avais toujours aussi peur de déplaire à ma mère. Je me rendais compte en même temps que le coup formidable qu'elle m'avait assené en me racontant son avortement raté m'avait laissé un profond dégoût de moi : je ne pouvais pas être aimée, je ne pouvais pas plaire, je ne pouvais qu'être rejetée. Ainsi, je vivais tous les départs, tous les contretemps, toutes les séparations comme des abandons. Un métro raté simplement agitait la chose. J'étais une ratée et par conséquent je ratais tout.
C'était simple et clair. Pourquoi n'étais-je pas arrivée toute seule à ces conclusions? Pourquoi ne les avais-je pas appliquées chaque fois qu'un malaise me prenait? C'est que je n'avais jusque-là jamais parlé à personne. Chaque terreur avait été vécue isolément et immédiatement refoulée, sans commentaire, le plus loin possible. Quand j'ai été en âge de juger les principes de ma mère (qui étaient ceux de ma classe) et de les trouver mauvais, stupides et hypocrites pour la plupart, c'était déjà trop tard, le lavage de cervelle avait été complètement effectué, les graines étaient très profondément enterrées, incapables de parvenir à la surface. Je ne voyais jamais les signaux « défendu » ou « abandon » que j'aurais dû abattre d'un simple haussement d'épaule. Quand j'arrivais dans leur parage c'était au contraire une meute épouvantable qui me courait aux trousses, hurlant « coupable », « mauvaise », « folle » ; la vieille chose, tapie dans le coin le plus sombre de mon esprit, profitait de mon désarroi, de ma fuite éperdue, pour me sauter à la gorge et c'était la crise. Quand j'essayais de comprendre je ne parvenais à aucun résultat puisque j'avais gommé « interdit par ma mère », « abandonnée par ma mère » et que j'avais écrit à la place « coupable », « folle ». J'étais folle, c'était la seule explication que je pouvais donner.
C'était tellement simple que c'était à n'y pas croire. Et pourtant la réalité était là : tous mes troubles psychosomatiques avaient disparu : le sang, l'impression de devenir aveugle et sourde. Et les angoisses s'espaçaient, je n'en avais plus que deux ou trois par semaine.
Toutefois, je n'étais pas encore normale. Si j'avais établi dans la ville certains itinéraires que je pouvais parcourir sans trop de craintes les autres déplacements m'étaient encore interdits. Je vivais toujours dans la peur constante des gens et des choses, je transpirais encore beaucoup, j'étais encore traquée, les poings serrés, la tête dans les épaules, et surtout mon hallucination persistait. Toujours la même, simple, précise, jamais ne s'y ajoutait la moindre variation. Cette perfection même me la rendait encore plus terrifiante.
Dans les premiers mois du traitement j'y avais fait allusion une fois :
– Vous savez docteur, de temps en temps j'ai un drôle de truc qui me prend : je vois un œil qui me regarde.
– Cet œil, à quoi vous fait-il penser?
– A mon père... Je ne sais pas pourquoi je dis ça car je n'ai aucun souvenir des yeux de mon père. Je sais qu'ils étaient noirs comme les miens, c'est tout ce que je sais d'eux.
Et puis j'avais parlé d'autre chose. Sans même m'en rendre compte j'avais esquivé le danger par une pirouette. J'avais pris un chemin plus facile, mieux indiqué. Mais je savais toutefois que l'obstacle de l'hallucination était là et qu'il faudrait qu'un jour je le passe pour aller plus loin.
Les angoisses nées de « plaisir défendu », « abandon», étaient désormais faciles à combattre, j'étais devenue capable de les chasser avant qu'elles aient eu le temps de prendre pied. Mais les autres, celles qui me tenaillaient encore, qui faisaient que je ne pouvais toujours pas vivre avec les autres, d'où venaient-elles, où trouver leurs racines? Je piétinais. Le moment était venu de parler de l'hallucination.
Un jour je me suis sentie assez forte pour pouvoir le faire, la confiance que j'avais en mon docteur était assez grande. Je ne pensais plus qu'il me renverrait à la clinique psychiatrique.
Je me suis donc installée. Allongée, les bras et les jambes étendus, j'ai vérifié d'abord que mon matériel était bien là : ma mère, la terre rouge de la ferme, toutes les ombres, toutes les silhouettes, toutes les odeurs, toutes les lumières, tous les bruits, la petite fille surtout qui avait tant de choses à raconter. Et j'ai parlé.
– Par moments il m'arrive quelque chose de drôle. Ça ne vient jamais quand je suis en crise, mais ça provoque une crise à chaque fois, parce que ça me fait très peur. Ça peut m'arriver aussi bien quand je suis seule que quand je suis avec une ou plusieurs personnes. C'est d'ailleurs le plus souvent comme ça que ça vient : quand je suis avec quelqu'un. De l'œil gauche je vois la personne en face de moi, le décor avec ses moindres détails et de l'œil droit je vois, avec autant de précision, un tuyau qui vient s'adapter à mon orbite, doucement. Quand il est en place, je vois, à l'autre bout du tuyau, un œil qui me regarde. Ce tuyau, cet oeil, sont aussi vivants que ce que je vois de l'œil gauche. Cela ne se situe pas ailleurs que dans le réel, c'est exactement dans le plan de ce que je suis en train de vivre, dans la même lumière, dans la même ambiance. Ce que je vois par l'œil gauche a exactement la même valeur d'existence que ce que je vois par l'œil droit. A part qu'une vision m'offre un spectacle normal tandis que l'autre me terrorise. Je n'arrive jamais à faire l'équilibre entre ces deux réalités, ça me fait perdre les pédales, je transpire, je veux fuir, c'est insupportable.
« L'œil qui me regarde n'est pas collé au tuyau comme le mien, sinon il ferait noir dans le tuyau, il serait bouché aux deux bouts. Dans le tuyau il ne fait donc pas tout à fait noir et l'œil, lui, est en pleine lumière, très proche de l'orifice, très précis, très attentif. Cet œil me fait transpirer car le regard qu'il laisse peser sur moi est sévère. Pas courroucé', il est d'une sévérité froide avec des nuances de mépris et d'indifférence. Il ne me lâche pas une seconde, il me scrute intensément, sans complaisance. Son expression ne change jamais. Si je ferme ma paupière cela n'arrange rien, l'œil reste, mauvais, cruel, glacé. Ça peut durer longtemps, plusieurs minutes, et puis ça disparaît comme c'est venu, tout à coup. Après, je me mets à trembler; j'ai une crise. J'éprouve aussi une très grande impression de honte. J'ai plus honte de cet œil que de toutes les autres manifestations de ma maladie. »
Voilà, j'avais tout raconté, je m'étais livrée complètement. Je savais que j'en étais arrivée à un moment important de mon analyse. Si je ne trouvais pas une explication à l'hallucination je n'arriverais plus à progresser, je n'arriverais jamais à avoir une vie normale.
C'est alors que le docteur a dit :
– Tuyau, à quoi ça vous fait penser?
Ça m'a agacée de l'entendre prononcer ces mots. Je voyais bien où il voulait en venir : tuyau = robinet de papier, sortie du ventre de ma mère. Ce n'était pas cela. Si cela avait été aussi simple je l'aurais trouvé toute seule. J'avais envie de me lever et de ficher le camp. Il m'exaspérait ce petit pantin muet avec son impassibilité et sa tranquillité d'initié.
– Vous me faites penser aux curés. Vous ne valez pas plus cher. Vous êtes le grand-prêtre de la religion du cul! Parce qu'il faut toujours en revenir là avec vous. Ça me dégoûte, vous me dégoûtez. Vous êtes un type dégueulasse qui écoute à longueur de journée les cochonneries des uns et des autres. C'est vous qui les provoquez ces cochonneries. Vous êtes infect. Pourquoi avez-vous choisi le mot tuyau? Vous imaginez bien que tuyau c'est pas un mot qui va me faire penser à des guirlandes de roses...
– ... Dites-moi sans réfléchir, à quoi tuyau vous fait penser.
– ... Tuyau ça me fait penser à tuyau. Un tuyau c'est un tuyau... Tuyau ça me fait penser à tube... à tunnel... Tunnel ça me fait penser au train... Quand j'étais petite je voyageais souvent. Nous passions tous nos étés en France et en Suisse. Nous prenions le bateau puis le train. Dans le train j'avais peur de faire pipi. Ma mère avait des principes d'hygiène très stricts et elle voyait des microbes partout...
Je divaguais, je divaguais. La petite fille était venue me rejoindre. J'étais la petite fille, j'avais trois ou quatre ans. Je venais de débarquer en France, un endroit difficile où il fallait sans arrêt bien se tenir, dire toujours : « Bonjour madame, bonjour monsieur, merci madame, merci monsieur, au revoir madame, au revoir monsieur.» Un endroit où je n'avais pas le droit d'enlever mes chaussures et de marcher pieds nus, un endroit où il était interdit de prononcer un mot à table et où je devais demander la permission de sortir, un endroit où il fallait laver mes mains vingt fois par jour.
C'était l'été. Nous étions dans le train, il faisait chaud, je m'ennuyais, c'était long. J'ai demandé à faire pipi. (Pour cela je devais dire à Nany : « Nany, number one, please. ») Nany a transmis à ma mère mon besoin de faire « numbeurreouane » (quand c'était plus consistant elle disait « numbeurretout ».) Elles se sont mises alors en demeure de chercher un certain sac parmi les bagages : le sac à pharmacie. Pharmacie ne me disait rien de bon, rien que des choses qui font mal, qui piquent, comme la teinture d'iode ou l'éther, qui arrachent les poils, comme le sparadrap. Pourquoi fallait-il le sac à pharmacie pour aller faire pipi dans le train? Ça devenait inquiétant.
Elles ont fini par trouver ce qu'elles cherchaient parmi les cartons à chapeaux, les valises, les nécessaires de toilette, etc. et nous sommes sorties dans le couloir. Nous progressions, ma mère en avant, Nany derrière avec le sac à pharmacie et moi au milieu. Je pouvais me dégourdir les jambes, c'était mieux que dans le compartiment. Arrivées au bout du wagon, là où se trouvaient les toilettes, nous étions secouées comme dans un panier à salade et, pardessus le marché, il faisait un de ces bruits! Nous avions du mal à rester debout. Ma mère et Nany s'agrippaient à ce qu'elles trouvaient, moi, je m'agrippais à leurs jupes. C'était drôle. Ce qui était moins drôle c'était l'odeur qui venait de l'endroit : une forte odeur d'urine, quelque chose de grossier, de mal élevé, de honteux.
Ma mère a dit à Nany : «Passez-moi l'alcool à 90. Vous nettoierez la cuvette et le siège, moi je nettoierai le lavabo. Nous en profiterons pour lui laver la figure et les mains elle est déjà noire de fumée de charbon. C'est incroyable la vitesse à laquelle cette enfant se salit. »
Avec de gros tampons de coton hydrophile imbibés d'alcool à 90 elles se sont mises à nettoyer avec acharnement ce lieu puant. Ma mère disait: «Tout ça, c'est plein de microbes. » Les microbes on me l'avait déjà appris, c'étaient ces petites bêtes qui rongeaient les poumons de mon père et qui avaient tué ma sœur. Je ne voulais plus faire pipi mais je n'osais pas le dire. Il me semblait que les toilettes grouillaient de scorpions invisibles, de serpents minuscules, de guêpes cachées. Toujours ces secousses et ce tintamarre épouvantables.
Une fois le nettoyage terminé elles ont étendu de la gaze blanche sur le siège. Maintenant, je pouvais faire pipi. Nany m'a déculottée. J'avais des culottes Petit-Bateau qui se boutonnaient sur une camisole à bretelles. Un bouton sur le ventre et un bouton de chaque côté. Le devant de la culotte restait fixe et l'arrière pouvait se rabattre, une coulisse de coton le fronçait plus ou moins selon qu'on grossissait, de même que les boutons se cousaient de plus en plus bas sur la camisole selon qu'on grandissait. «C'est très pratique », disait ma mère. Nany n'était pas du même avis.
J'avais donc les fesses à l'air. Nany m'a prise sous les bras et m'a soulevée pour m'asseoir sur l'énorme siège où j'étais écartelée. Elle tirait ma culotte en l'air pour que je ne fasse pas sur le rabat. Tant bien que mal elle essayait de garder son équilibre tout en me soutenant le dos. Ma mère regardait la scène d'un air critique : « Dépêche-toi, tu vois bien que ce n'est pas facile. »
A ce moment-là le vacarme est devenu assourdissant (nous devions passer sur un aiguillage). Tout bougeait si fort que je ne savais plus si j'avais la tête en haut ou en bas. J'ai regardé entre mes jambes et j'ai vu, au fond de la cuvette, au bout d'un large conduit rond et visqueux, plein de matières ignobles, la terre caillouteuse qui défilait à une vitesse vertigineuse. J'avais peur, peur, peur, peur. J'allais être aspirée dans ce trou, j'allais être happée par là, saisie par mon pipi et fracassée sur la caillasse lumineuse après être passée par le tuyau dégoûtant, plein d'excréments.
– Je n'ai plus envie de faire number one.
– Si, tu le feras. Maintenant que tout est installé, il ne manquerait plus que ça. Dépêche-toi.
– Je n'ai plus envie, je ne peux pas.
– Ah! ces caprices que tu fais. Tu me les paieras!
Nany qui me connaissait bien a dit :
– Je crois qu'elle ne fera pas, Madame.
Dans ce tohu-bohu, dans cette folie, j'ai entendu un petit bruit régulier, rapide, rand : tap tap tap tap tap tap...
Taptaptaptaptaptaptaptaptaptaptap... J'avais quatre ans, j'avais trente-quatre ans. J'étais encore écartelée sur le cabinet du train, j'étais allongée sur le divan de l'impasse. Tap tap tap tap tap tap.
Je n'avais plus d'âge, je n'étais plus une personne, je n'étais plus que ce bruit : tap tap tap tap tap tap tap tap... léger comme une comptine, rythmé comme une berceuse... Taptaptaptaptaptap... D'où venait-il? Il était capital que je sache d'où il provenait.
– Docteur, j'ai mal à la tête.
Un mal épouvantable, une douleur intense à la base du crâne, plus forte que tout ce que j'avais ressenti jusqu'alors. On m'arrachait la cervelle par à-coups brutaux.
Fulgurance de la douleur. Eblouissement de l'extrême souffrance. Racines monstrueusement contorsionnées enserrant dans leurs convulsions pustuleuses des squelettes de dragons, des charognes de pieuvres, libérant, au fur et à mesure qu'on les extirpait au grand jour, une insupportable odeur de pourriture.
– Docteur je perds la tête! C'est épouvantable, je deviens folle!
Je savais que si je touchais à l'hallucination ce serait ma fin. Je n'aurais pas dû suivre cet instinct qui m'appelait vers elle. Je n'aurais pas dû aller dans cette contrée. J'aurais pu continuer à vivre comme j'étais, comme une infirme inoffensive, sans être enfermée dans un asile. Maintenant c'était trop tard, je sombrais dans la démence noire, dans l'agitation dévastatrice.
– Docteur, aidez-moi!
Ma tête éclate! Ça bascule, ça bascule...
Tap tap tap tap tap tap tap taptaptaptaptap...
Tap tap tap tap... Le bruit est là, tout proche! Il est la seule chose qui n'appartienne pas à la folie, qui soit en dehors de l'hystérie. Il faut que je le trouve. IL FAUT QUE J'AILLE VERS LUI.
Je suis un bébé, une toute petite fille qui sait à peine marcher. Je me promène dans une grande forêt avec ma Nany et mon papa. Je suis en train de faire «number one please ». Nany m'a cachée derrière un buisson. Elle avait cherché longtemps pour en trouver un qui convienne exactement. Il faut se cacher pour faire «number one please ». Accroupie, je tiens le rabat de ma culotte Petit-Bateau contre moi et je regarde le jet de liquide qui sort de moi et s'enfonce dans la terre entre mes pieds, entre mes beaux souliers vernis tout neufs. C'est intéressant... Tap tap tap tap tap tap tap tap tap... Un bruit dans mon dos. Je tourne la tête et je vois mon père debout. Il tient devant un de ses yeux une drôle de chose noire, une sorte d'animal en fer qui a un œil au bout d'un tuyau. C'est ça qui fait le bruit! Je ne veux pas qu'il me voie en train de faire pipi. Mon père ne doit pas voir mon derrière. Je me redresse. Ma culotte me gêne pour marcher. Je vais quand même vers mon père et je le frappe de toutes mes forces. Je le bats tant que je peux. Je veux lui faire du mal. Je veux le tuer!
Nany essaie de m'arracher des jambes de mon père que je griffe, que je mords, que je bats et qui continue à me narguer avec son long œil rond. Taptaptap taptap... Je hais cet œil, ce tuyau. Il y a en moi une colère, une rage, formidables.
Finalement mon père et ma Nany me parlent. Ils me disent des mots que je ne comprends pas et d'autres que je comprends. «Folle, très vilaine, très méchante, folle, mal élevée! C'est mal, c'est honteux! Il ne faut pas taper maman, il ne faut pas taper papa! C'est très mal; c'est honteux! Punie, folle! Très laide, très vilaine, folle! Honte, honte, honte. Mal, mal, mal. Folle, folle, folle. Je finis par comprendre qu'ils trouvent que ce que j'ai fait est horrible, épouvantable, terrifiant et, soudain, j'en ai honte moi-même.
Le bruit s'est arrêté.
Silence. Calme. Grand calme.
Je venais de démasquer l'hallucination, de l'exorciser. J'avais la certitude absolue, totale, complète, que l'hallucination ne reviendrait plus jamais.
Tout flottait autour de moi. Je revenais de très loin.
– Docteur j'ai trouvé, c'est fini. L'hallucination c'était tout ça.
– Certainement. La séance est terminée maintenant.
Quand je me suis levée j'ai senti la perfection de mon corps pour la première fois. Mes muscles actionnaient mes articulations avec une extrême aisance. Ma peau glissait sur eux facilement. J'étais debout, j'étais grande, plus grande que le docteur. Je respirais doucement et régulièrement l'exacte quantité d'air qui convenait à mes poumons. Mes côtes protégeaient mon cœur qui berçait inlassablement mon sang. Mon bassin était une vasque blanche dans laquelle mes viscères avaient juste la place qu'il leur fallait. Quelle harmonie! Cela ne faisait pas mal, c'était simple. Mes jambes solides me faisaient progresser vers la porte. Mon bras tendait ma main vers celle du docteur. Tout cela m'appartenait, tout cela marchait bien. Cela ne faisait pas peur!
– Au revoir docteur.
– Au revoir madame.
Mon regard a rencontré le sien et je suis certaine d'y avoir vu la joie. Quel bon travail nous avions fait ensemble! Pas vrai?
Il venait de m'aider à accoucher de moi-même. Je venais de naître. J'étais neuve!
Je suis sortie dans l'impasse. Tout était pareil et tout était différent. La bruine tombait, douce comme de la poudre de riz, sur mes joues fraîches et roses. Les vieux pavés caressaient la plante de mes pieds à travers mes semelles. Le ciel roux de la nuit parisienne se dressait au-dessus de moi comme le chapiteau d'un cirque gigantesque. Je me dirigeais vers la rue bruyante, vers une fête.
Subitement, comme j'approchais du bout de l'impasse, tout est devenu encore plus léger, gai, facile. J'étais souple, agile. C'est que mes épaules venaient de tomber tout d'un coup, libérant mon cou et ma nuque qui s'étaient enfoncés depuis tant d'années, que j'avais oublié le contact heureux de l'air dans mes cheveux, derrière ma tête. Ce qui était dans mon dos était aussi peu effrayant que ce qui était devant moi!
Je n'ai plus eu qu'un seul but : trouver ma mère et la questionner.
– Vous souvenez-vous d'une histoire qui m'est arrivée quand j'étais petite : j'ai battu mon père parce qu'il me filmait pendant que j'étais en train de faire pipi?
– C'est arrivé en effet. Je n'étais pas là mais j'ai vu le film. Ton père me l'avait fait projeter à l'époque. Qui t'a raconté ça?
– Personne. Je m'en suis souvenue. Est-ce que j'ai été punie?
– Sans doute. Tu as dû être privée de baiser du soir ou quelque chose comme ça, une petite fessée peut-être. Une punition de bébé quoi. C'est que tu étais sauvage quand tu étais petite.
– J'avais quel âge?
– Facile à se rappeler. C'est le premier été que tu passais en France. Ton père sortait de sana, il avait voulu faire ta connaissance. C'était ton père après tout... Tu avais entre quinze et dix-huit mois.
Elle m'a regardée d'un drôle d'air. J'ai cru voir dans ses yeux une sorte d'étonnement, de regret, un bouquet de fleurs fanées et odorantes encore. C'est à cette époque qu'elle a dû commencer à m'aimer telle que j'étais, si peu conforme à ce qu'elle aurait voulu que je sois.
C'était trop tard, je n'avais plus rien à faire de son amour.
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