Les mots pour le dire
Chapitre XI
Il m'a fallu les quatre premières années d'analyse, ce grand nombre de séances, pour que je prenne conscience que j'étais en train de suivre une psychanalyse. Jusque-là je m'étais livrée à ce traitement comme à une sorcellerie, une sorte de tour de magie qui me mettait à l'abri de la clinique psychiatrique. J'avais beau progresser, je n'arrivais pas à me convaincre que ma simple parole allait chasser définitivement mon désarroi, ce mal si profond, ce désordre dévastateur, cette peur permanente... Je m'attendais à ce que, d'un moment à l'autre, tout recommence : le sang, l'angoisse, la sueur, les tremblements. Je m'émerveillais tellement à voir se prolonger le répit que je ne me rendais pas compte que j'avais changé profondément. J'étais de moins en moins livrée arbitrairement aux autres et au hasard.
L'impasse devenait un laboratoire en même temps que le château des portes fermées. Le petit docteur était mon garde-fou et le témoin de mes voyages dans l'inconscient. Ma route était maintenant jalonnée de points de repère qu'il connaissait aussi bien que moi. Je ne pouvais plus me perdre.
J'ai d'abord revécu des moments qui m'ont servi de bouclier contre la chose, comme si je voulais lui prouver et me prouver à moi-même que je n'avais pas toujours été une malade, qu'il existait en moi un embryon caché que je pouvais retrouver et à partir duquel je m'épanouirais. Je cherchais à préciser comment et pourquoi j'étais devenue une malade mentale.
En faisant cela j'ai mis à jour la personnalité malsaine de ma mère. Je revoyais les scènes que je vais décrire maintenant dans l'éclat de la vie. J'étais, de nouveau, totalement l'enfant.
Nous passions une partie de nos vacances d'été dans une maison de bord de mer qui s'appelait la Salamandre. Blanche avec des volets bleus. Un couloir central desservant huit chambres à coucher et, au bout, un grand living-room donnant sur la Méditerranée. A l'autre extrémité du couloir une cour plantée de zinnias, de volubilis, et, autour, la cuisine, les chambres de service, la buanderie, le lavoir, le garage. Un petit univers fermé sur la famille réunie là au grand complet mais ouvert sur le ciel et la mer.
La vie y était gaie et libre. Je passais mes journées en costume de bain à courir dans les rochers et sur le sable, à jouer dans l'eau. Nany me surveillait de la plage où elle restait des heures à bavarder et à tricoter avec les nurses des villas voisines occupées par des amis ou des relations.
Les repas à la Salamandre étaient délicieux, faits de gaspachos, de salades, de sorbets, de fritures, de crustacés, mais je n'y avais pas droit. Jusqu'à l'âge de dix ans les enfants ne devaient pas manger à table avec les grandes personnes. Ils avaient, en outre, un régime spécial, dans le style britannico-américain, à base de céréales, de steaks hachés, de fruits et de légumes cuits ou crus. Très sain. Je prenais donc mes repas avant les adultes. Nany restait près de moi et veillait à ma tenue et à ma mastication. Car ma mère disait doctement : « Les aliments bien mâchés se digèrent mieux. » Alors Nany répétait : « Mâche. Por l'amor de dios, mâche ! »
Un soir, à la Salamandre, je m'étais installée devant mon couvert, au bout de la table déjà dressée pour le dîner des grands.
Benaouda avait fermé les volets en me faisant une grimace à chaque fenêtre. C'était notre jeu du soir. Le côté salle à manger du living-room était éclairé par un lustre arabe que je trouvais magnifique parce qu'il ressemblait à un arbre de Noël. Il était fait d'une superposition d'étoiles de cuivre dont les nombreuses et longues branches supportaient des coupelles de verre coloré: bleues, rouges, jaunes, vertes. Dans ces coupelles (anciennes lampes à huile) brûlaient des ampoules qui projetaient dans ce coin-là de la vaste pièce des lumières multicolores.
Le côté salon restait dans la pénombre. Le plus jeune de mes oncles, qui n'avait qu'une dizaine d'années de plus que moi, c'est-à-dire qu'il avait à peu près quinze ans, s'ennuyait dans un gros fauteuil de rotin. Devant lui sa jambe droite était allongée dans une gouttière : il souffrait d'un épanchement de synovie. Ma mère m'avait expliqué que le liquide synovial était semblable à l'huile que Kader mettait sur la chaîne et les pédales de ma bicyclette. Ainsi, mon jeune oncle, à la suite d'une chute, avait-il perdu le liquide qui servait à graisser son genou. Pour le retrouver il fallait qu'il reste sans bouger... Il m'aimait beaucoup et me faisait toujours des compliments sur mes boucles, sur mes taches de rousseur, sur mes genoux écorchés, sur mes robes. Moi aussi je l'aimais beaucoup. Il n'était ni un adulte ni un enfant et il avait pourtant cette supériorité extraordinaire d'être mon oncle, le frère de ma mère. Il m'arrivait, tant j'étais fourbue par mes journées de mer, de soleil et de sable, de m'endormir à table au milieu de mon dîner. Mon oncle, quand il était valide, me prenait alors dans ses bras et m'emportait jusque dans ma chambre. Je sentais sa tendresse juste avant de m'enfoncer complètement dans le sommeil.
Ainsi étais-je bien à l'abri ce soir-là : Nany à côté de moi, mon oncle en face, de l'autre côté de la table, le lustre étoilé au-dessus de ma tête, et la mer qui se reposait dehors en poussant de profonds soupirs. C'est alors que Messaouda a posé devant moi une pleine assiette de potage de légumes. Je détestais ça. Particulièrement les filandres des poireaux pour lesquels j'éprouvais une répulsion absolue. Je ne pouvais pas les avaler. C'était un refus viscéral impossible à surmonter. Je serrais les mâchoires, je ne voulais pas porter la cuillère à ma bouche. Nany, pour m'aider, la mettait contre mes dents. J'avalais le bouillon qui glissait tout seul dans ma gorge mais je ne laissais passer aucune parcelle de légumes, surtout pas les poireaux.
C'est alors que ma mère est entrée, belle, parfumée, les crans de ses cheveux bien plaqués sur son crâne. En un seul coup d'œil elle avait compris la situation.
– Elle doit manger son potage.
– Madame, il n'y a rien à faire pour lui faire avaler les légumes.
– Laissez-moi faire.
Elle a pris la place de Nany, la cuillère.
– Tu n'as pas honte, il faut te faire manger comme un bébé!
Rien à faire, mon dégoût était trop grand, impossible de desserrer les dents. Ma mère, agacée, s'est levée.
– Continuez. Elle n'ira se coucher que lorsqu'elle aura terminé ce qu'il y a dans son assiette et elle n'aura rien d'autre.
Puis elle est sortie et moi je suis restée devant ma soupe, certaine que je ne mangerais rien malgré la peine que je pouvais faire à ma mère en agissant ainsi.
Quelques instants plus tard le gravier a crissé devant la maison. Quelqu'un marchait sous les fenêtres. Puis un caillou a heurté le volet le plus proche de moi. J'ai ouvert la bouche et avalé les légumes. Mon oncle et Nany ne disaient rien. Encore un temps et un second caillou, une autre cuillerée engloutie comme une purge. Un troisième caillou, une troisième, une quatrième, une cinquième cuillerée, en m'agrippant à la table pour combattre l'écœurement C'est alors que mon oncle, qui n'avait pas du tout l'air affolé, a dit :
– Tu ferais mieux de manger toute ta soupe parce que j'ai l'impression que le marchand d'habits est par là et si tu n'es pas gentille il va t'emporter.
Le marchand d'habits était un homme qui achetait les vieux vêtements dans les beaux quartiers et allait les revendre ailleurs. Il marchait lentement dans les rues en lançant, à intervalles réguliers, un cri perçant: « Ha... Bi! Ha... Bi... ou!» Il m'inspirait une véritable terreur parce qu'il portait, pendues par la queue à sa ceinture, des dépouilles de rats séchées qui lui faisaient une sorte de basque sur les hanches. Je me cachais quand j'entendais son cri et ma mère me menaçait, si je n'étais pas sage, de me donner au marchand d'habits.
Mais le marchand d'habits ne passait pas à la Salamandre, cela ne pouvait pas être lui. J'avalais quand même tout rond les cuillerées que Nany me présentait.
Soudain, dans le silence complet de la grande pièce, dans la nuit, dans le temps suspendu par la surprise, j'ai entendu tout près de moi :
– Ha...bi! Ha... bi.....ou !
Il était là! Mon assiette n'était pas finie! Il allait m'emmener! Une horreur m'a envahie, une sorte de grand frisson m'a secouée, a serré mon ventre et, comme si je rendais mon cœur, la soupe avalée est ressortie en geyser par ma bouche. J'étais prise de spasmes, je vomissais de l'eau, de l'air, rien. Nany me tenait le front et, chose surprenante, mon oncle riait.
Ma mère était de retour. En une fraction de seconde elle a vu la belle nappe éclaboussée de vomi. Son visage s'est serré : je l'avais, une fois de plus, déçue. Moi, je comprenais son stratagème : elle avait fait le marchand d'habits pour me forcer à manger ma soupe. Ça n'avait pas marché comme elle le croyait. Il y avait dans son regard et dans sa voix une exaspération hystérique.
– Elle mangera son potage jusqu'au bout, quand même! Cette enfant devra un jour cesser, une fois pour toutes, ses caprices. Je ne bougerai pas de là. Nous ne dînerons pas tant qu'elle n'aura pas fini.
Alors j'ai mangé toute seule mon vomi de soupe et je l'ai fait non pas pour lui plaire mais parce que je sentais en elle quelque chose de dangereux, de malade, quelque chose de plus fort qu'elle et de plus fort que moi, quelque chose de plus épouvantable que le marchand d'habits.
Cette histoire a fait ensuite rire toute la famille alertée par les éclats de voix. Ils se la rapportaient les uns aux autres dans ses moindres détails. Pour conclure on a dit de ma mère : « Elle est sévère, mais elle est juste. » Cette phrase ne parvenait pas à entrer dans ma tête. Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire, je la refusais.
Je n'arrivais à fixer longuement sur moi l'affection et l'attention de ma mère que lorsque j'étais malade. Je rentrais de classe brûlante, les yeux brillants, je grelottais. Nany, sur la route de la maison, avait déjà décrété : « Ça ne va pas. » A peine arrivées, ma mère était prévenue et ma chambre se transformait en chambre de malade. Ma mère étendait sur la commode une sorte de nappe d'autel empesée et brodée sur laquelle elle installait les remèdes, le thermomètre, des cuillères en argent sur des soucoupes, et, trônant au milieu de cet attirail, une petite bouilloire de porcelaine à fleurs dont la base formait une grotte dans laquelle brûlait une veilleuse qui maintenait toujours chaude l'infusion de verveine que j'adorais.
– Il faut boire beaucoup quand on a de la fièvre.
Ma mère venait vers mon lit, elle s'asseyait, elle se penchait vers moi et tâtait plutôt qu'elle n'embrassait mon front et mes tempes. Elle faisait cela avec le coin de ses lèvres et sa joue, attentivement, un côté du visage puis l'autre côté, par petits coups répétés, en maintenant bien mon menton dans ses mains. Ces effleurements rapides et précis me comblaient de bonheur et de tendresse.
– Tu as une bonne fièvre. Fais voir, ouvre la bouche.
C'était toujours là que se découvrait le pot aux roses. Elle se servait d'une des cuillères de la commode pour abaisser ma langue, elle dirigeait une petite lampe de poche pour éclairer ma gorge.
– Une bonne angine avec des points blancs. Tu en as pour huit jours!
Elle essayait bien de m'expliquer que j'étais malade parce que j'étais négligente, désobéissante, imprudente, etc. mais cela ne m'empêchait pas d'être la plus satisfaite des petites filles du monde. Je savais que, pendant huit jours, elle me soignerait avec le plus grand zèle. La gorge douloureuse, le corps déjà courbatu, je me laissais aller dans mon lit qu'on venait de tendre de draps frais, si frais que leur contact m'avait fait frissonner quand je m'y étais blottie. J'étais aussi molle et fragile qu'un fruit très mûr.
Non seulement elle me soignait mais elle restait là, près de moi, silencieuse, occupée par une lecture ou un ouvrage. Les jours passaient vite en sa présence et, lorsque la nuit tombait, ma chambre tout entière se mettait à vaciller à cause de la flamme tremblotante de la veilleuse qui faisait rendre à la verveine un parfum délicat, délicieux. Les ombres disproportionnées des meubles et des objets formaient une caverne enchantée et chaude dans laquelle la voix de ma mère s'élevait pour m'endormir, me bercer, douce, pleine, un peu basse : « La maman du petit homme lui dit un matin : à quinze ans t'es haut tout comme notre huche à pain. A la ville tu peux faire un bon apprenti, mais pour labourer la terre, t'es ben trop petit mon ami, t'es ben trop petit, Dame oui! » Suivait l'histoire de Grégoire le petit chouan, jusqu'à son trépas au milieu du sifflement des balles : « Mais l'une d'elles le frappe entre les deux yeux, par le trou l'âme s'échappe, Grégoire est aux cieux. » L'atrocité de cette fin et le couplet suivant où Jésus entrouvre « son manteau rose » pour garder l'enfant et le cacher, me bouleversaient. Elle chantait en s'appliquant particulièrement aux passages poétiques et dramatiques. Il y avait aussi les Petits Mouchoirs de Cholet et bien d'autres chansons tristes et jolies qui sont restées dans ma tête et n'en sortiront jamais. Pour moi elles seront toujours importantes parce que lourdes de nuits odorantes et d'amour.
Ses mains étaient fraîches, légères, extrêmement habiles et faites pour soigner. Nul comme elle ne savait faire une piqûre ou changer un pansement. Des mains comme des oiseaux, comme des chats. Des mains qui se multipliaient, qui allaient vite, expertes. Elle me bordait, tâtait encore mon front :
– Maintenant tu vas dormir ma petite fille chérie.
Elle me parlait comme je l'avais entendue parler à son enfant dans la tombe au cimetière. Sa voix et ses mains me caressaient.
Ah, je le tenais son amour! Comme c'était beau, comme c'était simple. Je m'endormais béatement, bouillante de fièvre.
Le mieux arrivait un matin. Au réveil la gorge faisait moins mal, la salive passait plus facilement, le thermomètre indiquait une baisse de température. Je sentais des impatiences dans mes mollets et l'envie de bouger.
– Tu ne dois pas sortir de ton lit. Tu es encore loin d'être guérie.
Pour me faire tenir tranquille elle m'asseyait, installait des oreillers dans mon dos et me faisait la lecture. Elle me lisait principalement des fables de La Fontaine et des poèmes, en y mettant le ton. Elle prenait toujours les mêmes livres pour ces séances. Je connaissais exactement leur place dans la bibliothèque. Il y en avait un que j'attendais avec un mélange d'impatience et d'horreur, c'était un recueil de poèmes de Jehan Rictus, auteur parigot et misérabiliste. Parmi ces textes elle en appréciait particulièrement un qui s'intitulait: «La jasante de la vieille ». Quand elle me l'annonçait j'en avais la chair de poule. C'était l'histoire d'un gosse de Ménilmontant qui tournait mal et finissait sur l'échafaud. La mère du voyou, agenouillée sur la terre anonyme du carré des condamnés d'un cimetière de Paris, laissait s'échapper une plainte qui s'étirait sur plusieurs pages. Ma mère lui prêtait sa voix. Cette transformation de ma mère, comme si elle avait mis un masque de putain sur son visage, un déguisement de pauvresse sur son corps, faisait naître en moi une curiosité extrêmement aiguë. A vrai dire, à cet instant, ma mère me fascinait mais elle me dégoûtait aussi. Où allait-elle chercher une gouaille pareille, si étonnante pour une femme comme elle, tellement digne, tellement fière, tellement bien élevée, tellement rigoureuse? C'est que le texte était écrit en argot parisien et ma mère laissait pendre ses lèvres dans un abandon veule pour prononcer des « Menilmuche » et des « Montmertre » et des « coups de surin » et des « jules » auxquels je ne comprenais pas grand-chose à part qu'il s'agissait d'un langage populaire. Mais elle me donnait des explications et alors je comprenais que la pauvre femme pleurait parce qu'on venait d'enterrer son fils là, dans cette terre, sans qu'elle sache exactement où, car on n'indiquait par aucune croix, ni aucun signe, la sépulture des décapités... Elle pleurait, pleurait et tout en pleurant elle revoyait son garçon du temps qu'il n'était qu'un bébé rose et dodu sur le ventre duquel elle s'amusait à faire des « prout » pour le faire rire, elle revoyait sa bouche aux lèvres tendres qui tétait son sein et sa tête aux boucles blondes. Cette tête que justement on venait de trancher et qui était enterrée là, séparée du corps.
Ce texte était un des morceaux de bravoure de ma mère et il n'était pas rare de voir apparaître, lorsqu'elle le lisait, des gens de la maison qui venaient l'écouter. D'ailleurs, dans ma famille, on disait de ma mère : « C'est une véritable artiste. »
Quelquefois elle mettait sur mes genoux, pour que je regarde les images, l'Enfer de Dante, illustré par Gustave Doré, qu'elle avait fait relier avec de la peau de serpent, ou le catéchisme de mon arrière-grand-mère plein d'anges gras et extatiques et de démons grimaçants...
Puis la guérison venait et la vie reprenait comme avant. Dès l'instant où je n'étais plus physiquement faible, elle se redressait et s'éloignait, elle retournait à ses pauvres, à ses malades. Il me restait le souvenir précieux de son attention et de sa présence et l'impression que j'étais trop petite pour comprendre ses chansons, ses images et ses lectures. J'avais le vague sentiment qu'elle se trompait, qu'elle n'était pas normale.
En Suisse nous habitions un grand chalet, l'Edelweiss : une bâtisse de bois, à deux étages, entourée d'une galerie en plein air sur laquelle donnaient toutes les pièces du rez-de-chaussée. Autour de la maison s'étendait le paysage helvétique qui fait rêver tous les Blancs des colonies : une prairie d'herbe verte et fraîche piquetée de fleurettes ravissantes, une forêt de sapins au loin et, à l'horizon, les chaînes des Alpes.
– Respirez profondément, aérez vos poumons : vous êtes ici pour vous faire une santé.
Nous vivions là avec la meilleure amie de ma mère et ses deux fils qui avaient le même âge que moi. Trois enfants de six et sept ans, confiés, pour ce qui était des études, à un précepteur ecclésiastique, l'abbé de Grandmont, que notre fougue de jeunes méditerranéens dépassait et qui, pour nous faire tenir tranquilles, nous racontait la vie de saint Guy de Fontgalant, jeune homme récemment béatifié, qui avait la particularité de faire retrouver les objets perdus quand on l'en priait : « saint Guy de Fontgalant, faites que je retrouve mon mouchoir ». Et on retrouvait le mouchoir.
Nous étions en 1936.
Notre salle d'études se trouvait au deuxième étage du chalet, comme suspendue entre le ciel et les sommets enneigés des montagnes.
Un matin, un cri, un hurlement plutôt, une voix forte qui donnait l'alarme. En une seconde nous étions sur le palier, penchés sur la rampe de chêne ciré. Tous les habitants de la maison en avaient fait autant, si bien que je voyais, plus bas, des épaules et des nuques penchées, comme les nôtres, vers le hall d'entrée. Au centre de la vaste cage d'escalier ma mère dressait son visage bouleversé, ses traits tirés en arrière comme par des griffes, ses yeux écarquillés par une terreur, encore plus verts que d'habitude :
– Les communistes ont pris le pouvoir! La radio vient de l'annoncer!
Les communistes? Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que ce sont des Allemands qui vont nous clouer aux portes des granges comme pendant la Grande Guerre? Pourquoi ma mère a-t-elle si peur?
La panique s'était emparée de la maison. En vingt-quatre heures les malles étaient faites, le chalet bouclé, nous rentrions en Algérie, au galop!
– Nous prendrons l'express de nuit, comme cela nous traverserons la France sans rien voir.
Et c'est vrai qu'au matin c'était déjà Marseille, la Méditerranée, le port et le gros paquebot à quai. Ouf! Nous étions les premiers embarqués. J'avais l'impression de l'avoir échappé belle. Apparemment les communistes ne se trouvaient pas au bord de la mer car tout paraissait calme. Encore une chance que nous habitions en Algérie et pas en France. Je ne posais pas de questions et je veillais à être sage car, dans ces moments d'extrême tension, ma mère avait la main leste et savait administrer, pour un oui ou un non, des paires de claques qui cinglaient en laissant la marque des cinq doigts sur le visage ou les fesses. Nany aussi filait doux, et tout le monde avec elle.
Tout de même, une fois à bord l'atmosphère s'est détendue. Il y avait des fleurs dans la cabine de ma mère. Qui les avait envoyées?
Ma mère parlait à Nany :
– J'ai pu faire parvenir un télégramme à la maison pour les prévenir. D'après le commandant il paraît que tout va bien là-bas... Pas d'agitation.
Puis nous sommes sorties. Maintenant il y avait beaucoup de monde sur l'embarcadère. Un monsieur vêtu d'un costume blanc (un de ces costumes comme en portaient les Français qui allaient aux colonies), arpentait notre pont au milieu d'un groupe d'hommes qui l'écoutaient gravement. Il avait aussi des chaussures blanches, un panama, une cravate rouge et un oeillet rouge à la boutonnière.
Un haut-parleur a annoncé que les visiteurs et les accompagnateurs devaient quitter le bord. Nous allions appareiller.
L'homme était resté seul et il est venu s'accouder au bastingage, tout près de nous. La foule avait encore grossi sur les quais et même sur la terrasse de la Transat, juste en face de nous. L'homme faisait des signes à des gens de l'autre côté. On entendait des cris incompréhensibles, par-ci par-là, dans le brouhaha. Je sentais ma mère nerveuse. L'atmosphère était électrique.
Et soudain l'homme, qui avait pourtant l'air très bien élevé, a levé son bras droit au bout duquel il tendait son poing fermé et toute la foule, en face, après un grand « ah! », en a fait autant. Une forêt de poings au-dessus des têtes. Ma mère a pris un ton sec pour parler à Nany.
– Je m'en doutais depuis un moment. C'est sûrement un des dirigeants de leur parti... Apparemment ils ne sont pas si pauvres que ça puisqu'ils voyagent en première classe et en costume d'alpaga par-dessus le marché!
J'ai osé demander :
– Qui est-ce?
– Un communiste!
Un communiste!
– Et les gens?
– Des communistes, des ouvriers. Ne m'agace plus avec tes questions.
Des ouvriers! Des communistes! D'après le ton de sa voix elle avait eu l'air de dire que c'était pareil. Je n'y comprenais rien. Les communistes paraissaient être des gens dangereux et pourtant ma mère disait toujours : « Il faut être très polie avec les ouvriers, ce sont des malheureux, de pauvres gens. » Ou bien : « Il y a des enfants d'ouvriers qui n'ont rien à mettre dans leur assiette, pas un jouet pour s'amuser. Tu devrais penser à eux quand tu gaspilles. » Ma perplexité était si grande que, au risque de me faire mal recevoir, j'ai encore questionné :
– Qu'est-ce qu'ils veulent?
– Notre argent, nos maisons, nos vêtements.
– Pourquoi?
– Parce qu'ils ne nous aiment pas.
– Parce qu'on n'a pas été assez polis avec eux?
Ma mère a haussé les épaules, je l'exaspérais. Il valait mieux que je me taise et que je demande plus tard des explications à Nany.
Puis la sirène a lancé le signal du départ. Des matelots se sont affairés à terre et à bord pour larguer les amarres. Et quand le bateau s'est mis visiblement à s'éloigner du quai, la foule, en une seule énorme voix, a fait monter une chanson inconnue, large, formidable, très belle : « C'est la lutte finale, groupons-nous et demain... » Ma mère était pâle, elle parlait par saccades.
– Nous devons rester là dignement. Il ne faut pas leur faire croire que nous les craignons... Tu dois te tenir mieux que jamais. N'aie pas peur, ce n'est qu'une mascarade.
Elle m'a poussée devant elle. Je me tenais droite, presque au garde-à-vous, comme paralysée, pendant que déferlait sur moi le chant des communistes. Je ne sais pourquoi j'ai pensé que ma redingote de flanelle grise venait de l'Enfant Roi, que mon béret écossais venait de chez Old England, que mes chaussures venaient de je ne sais plus où, et mes chaussettes de fil de la Grande maison de Blanc. J'étais bien correcte, toute propre, pour représenter dignement ma famille. Ça tombait bien pour une fois, moi qui étais toujours tellement « débraillée », comme disait ma mère.
L'homme en blanc près de nous avait entendu les paroles de ma mère et vu son geste, alors il s'est mis à chanter lui aussi, en tendant son poing encore plus haut : « Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim... »
De la fin? Quelle fin? Notre fin? Notre mort? Ma mère était tout à fait blême maintenant, raide, avec un visage figé. Je n'avais jamais assisté à un événement aussi grandiose et aussi dramatique. Les yeux de la foule ne quittaient pas l'homme à l'œillet rouge. Je n'avais jamais vu des regards comparables : déterminés, prêts à tout, dangereux.
Moi qui aimais tant courir sur le bateau pendant la traversée, je n'ai pas mis les pieds dehors cette fois-là.
Quelque temps après nous étions à la Salamandre. Je ne pensais plus aux communistes, bien qu'ils aient été le thème principal des conversations de ma famille qui, au salon, quand j'allais dire bonsoir, jonglait avec les noms d'hommes politiques, lisait des journaux et des revues, était pendue à la radio.
Pour moi, le sujet des communistes était un sujet douteux que je ne cherchais pas trop à élucider. On m'avait toujours enseigné qu'il fallait s'aimer les uns les autres, partager avec les pauvres, etc. Or, quand les pauvres demandaient autrement qu'en mendiant dans la rue, il ne fallait rien leur donner. Pourquoi? Mystère.
J'étais prête pour le dîner lorsqu'un de mes oncles a fait une entrée sur les chapeaux de roues dans la cour de la Salamandre. Il a claqué sa portière puis s'est engouffré en courant dans la maison jusqu'à la chambre de ma grand-mère où, à bout de souffle, il a annoncé : « Les rouges préparent une descente vers les villas de la plage! Avertissez les voisins! »
Les Rouges? L'œillet rouge, la cravate rouge! Les Rouges c'étaient les communistes, encore eux On allait encore me mettre sur mon trente et un et me pousser devant eux pendant qu'ils chanteraient leur grande chanson effrayante. Non! Je ne m'en sentais pas capable.
Au lieu de cela, comme en Suisse, le charivari, le branle-bas de combat, la maison sens dessus dessous. Ma mère avait pris le commandement. Elle organisait notre retranchement : barres de fer aux fenêtres et aux portes, tous les verrous tirés, tous les cadenas cadenassés et, pour plus de sûreté, une fois les domestiques enfermés avec nous, chargés de paniers de vivres, elle faisait pousser les gros meubles devant les ouvertures les plus fragiles.
J'étais plus que terrifiée, j'étais horrifiée. Je tremblais de tous mes membres. Pour ne pas gêner les allées et venues et les déménagements on m'avait envoyée au lit où j'imaginais les communistes en train de me couper les mains, de m'étriper...
Les heures passaient. J'étais blottie dans mon lit essayant de deviner l'approche des communistes dans la nuit qui était tombée maintenant. J'avais compris que ma famille avait décidé de jouer au bridge calmement et ma grand-mère avait même dit à Lola dans le couloir : « Servez-nous du champagne, ce sera peut-être le dernier, autant en profiter et ouvrez-en pour la cuisine mes enfants! », ce qui avait redoublé mes tremblements. Je les trouvais bien plus courageux que moi. Nany avait fait un passage hâtif dans ma chambre, déposant un gros pot de chambre derrière ma porte, ce qui indiquait que je ne devais bouger de là sous aucun prétexte.
Un très gros hanneton affolé lui aussi, incapable de sortir, tournoyait avec un bruit de ventilateur autour de la lumière de la suspension. Parfois il se heurtait au plafond et le choc était si fort qu'il se trouvait projeté par terre où il restait un moment à gigoter de toutes ses pattes maigres pour se remettre en position d'envol. Avant de retrouver la lumière au centre de la pièce il se lançait dans des vols bas et se posait parfois, cessant alors son bruit et entreprenant des progressions maladroites de blindé. Au-dessus de ma tête, à cinquante centimètres environ, il y avait dans le mur un profond trou rond dont je ne connaissais pas l'utilité. Tout à coup j'ai pensé que je ne supporterais pas que le hanneton s'enfourne là-dedans. C'est pourtant ce qu'il a fait à un moment donné. J'étais paralysée par la peur, clouée à mon lit, incapable de faire le moindre mouvement. Le hanneton s'agrippait tant bien que mal au bord de l'orifice. Il allait me tomber dessus et me griffer la figure, me crever les yeux peut-être. Alors je me suis mise à hurler. C'est mon jeune oncle qui est arrivé le premier. Je me souviens qu'il m'avait prise dans ses bras et empêchait ma mère de me flanquer une paire de claques. C'est que je leur avais fait une belle peur avec mes cris.
– Dans un moment pareil! Tu choisis tes jours! A ton âge, avoir peur d'un hanneton. Décidément cette enfant n'est pas normale.
On a chassé l'insecte et je me suis endormie. Je n'ai pas entendu les communistes. Mais, le lendemain, en sortant de la maison pour me rendre à la plage, j'ai su qu'ils étaient passés : sur notre porte et sur les portes des voisins il y avait un grand dessin, une sorte de croix aux bras cassés peinte à gros coups de pinceau trempé dans du goudron qui avait dégouliné par endroits en d'épaisses traînées noires maintenant séchées par le soleil. Personne ne m'a dit que c'étaient les communistes qui avaient fait ça mais je le savais. J'ai appris que ces signes s'appelaient des croix gammées et j'ai compris, au silence de mes parents, qu'ils étaient infamants. Je ne sais pourquoi j'ai éprouvé pendant quelques jours une honte profonde à vivre dans une maison ainsi désignée. Surtout que, malgré un ravalage vivement opéré, les marques ressortaient, à cause de leur épaisseur, à travers la peinture fraîche, comme des cicatrices. J'ai eu l'impression que ma famille aussi en avait honte, qu'elle n'était pas parfaite.
Chaque année, à la Toussaint, j'accompagnais ma mère au cimetière.
Avant la guerre nous y venions en voiture et Kader portait les fleurs et les paquets. Plus tard, il nous fallait plus d'une heure et plusieurs changements de trams pour parvenir dans cet endroit escarpé surplombant la Méditerranée qui, là, loin des plages de la baie et à cause de la chute abrupte du sol dans la mer, était déjà profonde, sombre, mystérieuse. On la voyait de partout à travers le tronc et le feuillage noir des cyprès qui bordaient les allées. Odeur poivrée des arbres. Odeur fade des chrysanthèmes. Odeur marine. Odeur des morts. Odeur minérale de toutes ces dalles au ras du sol assaillant la montagne jusqu'à son faîte où était plantée une basilique vouée à Notre Dame d'Afrique : Vierge au visage fin barbouillé de cirage noir, comme les négresses de carnaval, vêtue d'une chape d'or, raide, hiératique et portant son bébé assis sur son bras replié. Malgré le jaillissement des croix au-dessus des tombes et des clochetons, au-dessus des chapelles, tout était écrasé entre le ciel immense et la mer énorme qui se réunissaient au loin.
Sur ce lieu qui forçait quiconque à penser à l'anéantissement, à l'ignorance de notre sort, passait un petit vent marin heureux, gai, vivant, qui sentait bon, qui donnait envie de danser et d'aimer. Un air de fête. Particulièrement en ces jours de Toussaint à cause de l'abondance des fleurs, des toilettes des visiteuses, et de la lumière magique de l'automne ensoleillé, cette saison de résurrection après l'été torride.
Nous grimpions jusqu'à « notre » tombe, à mi-pente, à mi-falaise, surchargées de brassées de fleurs et d'instruments de nettoyage qui se heurtaient régulièrement dans un seau métallique, cadençant notre ascension.
Chemin faisant ma mère détaillait les tombes et me montrait celles qui étaient belles et celles qui ne l'étaient pas. Elle s'arrêtait souvent et soulignait pour moi la vulgarité ou la distinction qui avait fait pousser les différents monuments funéraires que nous rencontrions. Je sus ainsi rapidement que les angelots fessus de porcelaine, les fleurs artificielles, les livres de marbre dans les fausses pages desquels s'incrustaient des photos en couleurs de défunts gominés et de défuntes maquillées, tout cela, que pour ma part je trouvais magnifique, c'était bon pour les « épiciers enrichis ». Par contre, la simplicité dans l'opulence, la dalle de marbre précieux avec une croix sans fioriture, ça, c'était beau et discret. Les vieilles tombes abandonnées des morts de la conquête l'attiraient beaucoup, ainsi que les tombes des pauvres. Petit tumulus de mauvaise herbe avec un verre à moutarde, contenant une ou deux fleurs en celluloïd, enfoncé dans la terre, comme dans le nombril décomposé du cadavre. Cela méritait qu'on s'arrête et qu'on prie. Elle prenait dans nos provisions quelques belles fleurs qu'elle disposait çà et là dans la nécropole de la misère. Devant le champ de ces pauvres tombeaux elle disait : « Ils sont mieux là qu'ailleurs. » Ce que je traduisais par: il vaut mieux être mort que pauvre. D'où les frayeurs profondes qui me bouleversaient lorsque j'entendais dire par quelqu'un de ma famille, à propos d'une dépense importante: « Si ça continue nous irons mendier dans la rue. »
Si elle était capable de faire des réflexions aigres-douces, parfois même cinglantes, sur les vivants, les morts, eux, étaient toujours l'objet de son attention affectueuse. Il y avait une complicité entre elle et la décomposition, un goût de la mort qu'elle ne cherchait pas à cacher : sa chambre était tapissée de photos de gens morts, parfois même photographiés sur leur lit de mort. Quand elle déposait ses fleurs sur les tombes des pauvres elle avait un geste gentil; comme lorsqu'elle me donnait un bonbon ou qu'elle relevait une mèche qui tombait sur mon visage.
Arrivées à notre tombe qui était la plus simple de tout le cimetière : une grande dalle de marbre rare, claire, sans croix, sans rien, avec juste un nom en haut à gauche, celui de sa petite fille et deux dates : la naissance et la mort (entre les deux il y avait eu onze mois de vie), elle s'agenouillait, elle passait la main sur la pierre comme pour une caresse et elle pleurait. Elle lui parlait : « Je vais te faire une belle tombe ma chérie, ce sera la plus belle. Je t'ai apporté les plus belles fleurs de Madame Phi. lippars, les plus belles d'Alger. Ma petite chérie, ma toute petite fille, mon amour, ma pauvre enfant. » .
Ma besogne consistait à aller chercher de l'eau. Je faisais des allées et venues avec mon seau. Le chemin longeait l'ossuaire : long et haut mur divisé en centaines de petites cases, chacune ayant son étagère pour permettre de poser un pot de fleurs ou un ex-voto devant le compartiment. Je savais qu'on y mettait les ossements de ceux qui n'avaient pas de concession à perpétuité. J'avais très bien compris que c'étaient les pauvres, ceux aux tumulus de mauvaise herbe, qui passaient, au bout de quelques années, dans ces tiroirs. Dans la vie ils grouillaient dans les bidonvilles, une fois morts ils grouillaient dans l'ossuaire. Comme les autres : dans la vie ils avaient des villas, dans la mort ils avaient des tombeaux pour eux tout seuls, chaque famille bien séparée de ses voisins. C'était logique.
Les gens faisaient la queue avec leurs récipients. Le robinet coulait lentement, par saccades, en crachant. Si on l'ouvrait plus grand il jouait des tours. D'abord, l'eau formait un beau bulbe transparent qui se mettait à enfler, à grossir, à gonfler. Ensuite, avec de violentes et brusques éructations, elle éclatait en ombrelle puis en soleil et giclait alors sur l'assistance qui poussait des cris et reculait frénétiquement. Le gardien alerté arrivait en soufflant, disait qu'il ne fallait pas toucher au robinet, qu'il le réglait pour la dernière fois. Puis, comme un toréador qui pose des banderilles, les mains au bout des bras, les bras au bout des épaules, le corps plié en deux pour protéger le ventre, les pointes des pieds projetant le tout le plus loin possible, il réduisait le débit du robinet qui se mettait à crachoter à nouveau. Les gens reprenaient leur place dans la file. C'était long. Plus la matinée avançait, plus les cyprès, chauffés par le soleil, sentaient forts.
A mon retour, le seau tirant mon bras, je la voyais qui ponçait la pierre, elle la polissait, la brossait, la lavait. Ses belles mains étaient rougies par l'ouvrage. Son front était en sueur.
– Comme tu as été longue!
– C'est qu'il y a la queue au robinet.
– Chaque année c'est pareil.
– Vous voulez que je jette l'eau maintenant?
– Oui, et puis tu retourneras en chercher.
J'agrippais le seau d'une main par le bord, de l'autre par le fond et j'en balançais le contenu sur la tombe. Cela faisait d'abord dans l'air et le soleil un éventail liquide et irisé qui, dans la seconde même, venait s'écraser sur le marbre et roulait en entraînant les débris, les poussières, les raclures, avec la souplesse et la puissance des lames de fond qui passaient par-dessus le môle du port les jours de grosse mer. L'eau s'écoulait enfin sagement par les gouttières creusées à cet effet en contrebas de la dalle. La pierre déjà bien poncée à certains endroits était éblouissante.
Elle reprenait sa besogne et moi je repartais chercher de l'eau.
Pendant mes absences je savais qu'elle continuait à pleurer et à parler à son enfant. Au début, il y a longtemps, il paraît qu'elle venait là chaque jour. Maintenant seize ou dix-sept années étaient passées depuis la mort de sa petite fille. Ce n'était plus pareil. Elle n'avait plus besoin de venir aussi souvent car, peu à peu, son bébé mort avait de nouveau germé en elle et y vivait pour toujours. Elle en serait enceinte jusqu'à sa mort. Alors, j'imaginais qu'elles naîtraient à l'infini, ensemble, l'une berçant l'autre, flottantes, heureuses, folâtrant dans l'Harmonie, parmi le parfum des champs aériens de frésias où s'ébattraient des ânes roses, des papillons dorés et des girafes de peluche. Elles riraient, elles dormiraient, rassasiées du mutuel et constant amour qu'elles se donneraient.
Au cimetière, son enfant n'était donc plus que la grande plaque de marbre blanc. Au cours des discours qu'elle tenait à la pierre, il lui arrivait de l'embrasser avec une tendresse extrême. Dans ces instants j'aurais aimé être la pierre et, par extension, être morte. Ainsi m'aimerait-elle peut-être autant que cette petite fille que je n'avais jamais connue et à laquelle je ressemblais, paraît-il, si peu. Je me voyais allongée parmi les fleurs, ravissante, inerte, morte, et elle me couvrant de baisers.
Lorsque, à cause du soleil qui était passé au zénith, la pierre était devenue aveuglante de blancheur et de propreté, elle se mettait à disposer les fleurs dessus avec un goût parfait. Elle savait tout des couleurs, des formes, de la souplesse ou de la rigidité, de l'essence des fleurs. Elle formait une grande croix folle, belle, échevelée ou nette, qui divaguait. Une croix c'est simple et c'est, en apparence, toujours pareil, c'est l'intersection de deux droites qui se coupent le plus souvent à angle droit, mais c'est aussi la cathédrale de Chartres. Ma mère élevait des cathédrales végétales sur la tombe de son enfant.
Je la voyais faire et je savais qu'elle travaillerait jusqu'à obtenir une composition à la fois délicate et forte qui serait l'expression exacte de son amour, de sa peine, de sa tendresse, de son cœur gonflé de manque.
Dans la famille on disait d'elle : « C'est une martyre. »
Toutes ces histoires montaient à la surface, s'ordonnaient les unes par rapport aux autres, en attiraient d'autres encore, plus anciennes ou plus récentes, plus courtes ou plus longues, des flashes ou des mouvements d'existence s'étalant sur plusieurs années.
Cette petite fille qui ressuscitait lentement sur le divan du docteur était différente de la petite fille dont j'avais gardé le souvenir au cours de ma maladie (c'est-à-dire, à peu près, depuis le récit de l'avortement raté de ma mère jusqu'à la psychanalyse), l'une était obéissante, confite dans l'amour de sa mère, constamment aux aguets de ses propres défauts et de ses fautes pour les corriger, les repousser, sans un seul regard qui lui soit propre, se laissant guider en toute circonstance. L'autre petite fille avait un œil au contraire, et quel œil! Un œil qui voyait clairement, durement même, sa mère et ce qui l'entourait. Elle voyait sa mère lui faire manger son vomi de soupe, sa mère se laissant aller à la vulgarité de la pauvre vieille de Jehan Rictus, sa mère hurlant dans les escaliers du chalet suisse, sa mère poussant les meubles devant les portes avec un acharnement et une force insoupçonnés, sa mère embrassant la pierre du cimetière, sa mère s'exhibant devant elle, une toute petite fille, comme devant un public obligatoirement subjugué. Un œil, surtout, qui était sensible à la chose, un œil que la chose bouleversait, un œil qui avait vu la chose dans sa mère.
Tout le monde n'est pas sensible à la chose. La chose ne se reconnaît que lorsqu'elle est folie ou génie. Mais, entre ces deux pôles, quand est-elle imagination ou fantasme, crise de nerfs ou arrangements floraux, guérisseuse ou médecin, sorcière ou prêtre, comédienne ou possédée? Difficile à savoir. Moi, je le savais (même si j'étais inconsciente de cette science), je me méfiais de ma mère. Elle avait voulu me faire la peau, elle avait raté son coup, il ne fallait pas qu'elle recommence. J'étais une personne autoritaire et meurtrie qui n'acceptait pas de passer par n'importe quel chemin. Que peut faire une enfant, même autoritaire, face à une adulte impérieuse, séduisante, secrètement folle, et qui, en plus, est sa mère? Dissimuler le plus possible ses plumes de faucon, se transformer en colombe, pour préserver sa vraie nature. J'avais joué le jeu si tôt et si longtemps que j'avais fini par oublier mon goût de la chasse, de la conquête, de la liberté. Je croyais être une soumise et j'étais une révoltée. Je l'étais de naissance. J'existais!
Je ne comprenais pas encore complètement le sens de ma découverte. Je savais seulement que je possédais un caractère qui m'était propre et qui n'était pas si facile que cela. Je comprenais aussi pourquoi le dressage avait été tellement cruel et intensif. Il y avait en moi une indépendance, un orgueil, une curiosité, un sens de la justice et de la jouissance, qui ne cadraient pas avec le rôle qui m'avait été dévolu dans la société de ma famille. Pour étouffer tout cela ou n'en laisser apparaître que la mesure convenable, il fallait frapper fort et longtemps. Le travail avait été bien fait. La seule partie qui était restée intacte c'était mon sens de la chose. Dans le fond, j'ai toujours su que ma mère était une malade et, au centre de la grosse boule de mon amour pour elle, il y avait un dur cœur fait de peur d'elle et de mépris trempé d'orgueil.
Maintenant que je connaissais certains de mes défauts j'étais capable de m'approcher d'elle comme je ne l'avais jamais fait avant. Ils me protégeaient mieux que ma vertu. Je n'avais plus peur de me faire blesser, ils me servaient d'armure. Je la voyais se débattant dans ses tourments, je la voyais avec son gros ventre odieux, cette charge supplémentaire, cette honte à traîner aujourd'hui et demain, toute sa vie. Je la voyais telle qu'elle était à vingt-huit ans, quand je suis née, avec sa jeunesse, ses cheveux blond-roux, ses yeux verts, ses belles mains, la passion qu'il y avait dans son cœur, son besoin d'amour grand, vaste, magnifique comme le ciel, ses dons, son talent, son charme, son intelligence et ce maudit embryon qui gonflait, qui la ramenait à une réalité détestée : elle, cette jeune femme qui avait raté sa vie, gâché ses trésors. Car sa religion était intransigeante : en cas de divorce, plus jamais l'amour d'un homme, plus jamais de bras forts pour la bercer, la caresser, plus jamais la peau tiède d'un autre contre sa peau, plus jamais de lèvres fraîches pour apaiser le feu qui la brûlait. Plus jamais! En outre, le sens qu'elle avait de sa classe lui interdisait de gagner sa vie, de développer son esprit au-delà des limites données aux femmes. Elle aurait pu être un chirurgien génial, un architecte inspiré... Interdit! Alors, qu'au moins elle fasse de cette fille qu'elle avait mise au monde, cette fille si différente de l'autre, la première, la merveilleuse, celle qui était morte, quelque chose d'exceptionnel. Il fallait que cette enfant, la postulante aux joues roses, puisqu'elle n'avait pas su mourir pour lui plaire, devienne ce qu'elle n'était pas arrivée, elle, à devenir : une sainte, une héroïne, quelqu'un de différent des autres. Comme les fées qui déposent des dons dans les berceaux des nouveau-nés princiers, ma mère m'avait octroyé, à ma naissance, la mort et la folie. Combien de fois, au cours de mon enfance, ne m'avait-elle pas tendu la perche pour que j'accomplisse sa volonté! A chaque fois j'avais refusé cette main tendue qui m'aurait cependant fait passer sur la berge de son amour. Je voulais l'aimer, mais à ma façon. Je refusais de m'engager dans les méandres macabres ou déments qu'elle me proposait. A chaque fois je l'avais vue faire son geste et je m'étais réfugiée derrière l'imbécillité, la docilité ou la pleurnicherie, attitudes qui l'exaspéraient et m'attiraient ses sarcasmes : « Tu es une martyre obscure » ou bien « Tu es la martyre du 24! » (car nous habitions au numéro 24 de notre rue), une martyre risible, quoi! Quand je la décevais vraiment trop, elle m'appelait alors par mon nom de famille, celui de mon père, m'indiquant ainsi que je n'étais pas du même sang qu'elle, que j'étais rien. Pour lui plaire je ne voulais pas me laisser prendre dans une situation héroïque, une sorte de suicide religieux, un sacrifice de moi qui l'aurait lavée de ses fautes, qui aurait satisfait son manque insupportable. Pour rien au monde je ne voulais être une Jeanne d'Arc ou une Blanche de Castille. Alors il ne me restait qu'à m'aplatir comme une punaise. Ce que j'ai fait jusqu'à devenir punaise.
Et puis, dans le souvenir de ces déchirements (moi voulant qu'elle se laisse aimer à ma manière, elle voulant que je l'aime à la sienne), dans la mémoire vivante du chaos qui avait broyé mon enfance, est revenu aussi, brillant comme un cristal de roche, le rappel de l'Harmonie. Certaines nuits se sont animées de nouveau sur le divan de l'impasse. Des nuits chaudes sur les plages de la Méditerranée, des nuits froides dans la neige du Djurdjura. Des nuits de Noël sans doute, ou de 14 juillet. Pourquoi, sans cela, aurais-je été dehors si tard? Plusieurs fois nous nous étions trouvées seules, elle et moi, dans le noir, sous un ciel plein d'étoiles et elle m'apprenait les constellations, elle me mettait en contact avec le cosmos.
– Tu vois cette étoile?... La plus brillante, là-bas. C'est l'étoile du berger. Elle se lève la première... On raconte que c'est elle qui guidait les rois mages.
– Tu vois celles-là... Regarde bien... Suis mon doigt. Il y en a quatre en rectangle et puis trois derrière comme une queue. C'est la Grande Ourse... Tu la vois?
Elle s'assurait que j'avais bien vu le Chariot dans la noirceur et elle continuait à détailler la nuit.
– Voilà la Petite Ourse... Et ce W là, tu le vois?... Le vois-tu?... C'est Véga.
– Et ce brouillard par-là, c'est la Voie lactée... Une assemblée d'étoiles, il y en a des millions et des millions...
J'étais debout contre elle. Elle me tenait par la main. Elle me racontait les distances énormes qui nous séparaient de ces lumières dont certaines étaient déjà éteintes mais dont nous percevions encore le reflet tant le chemin était long pour aller de là-bas à nous. Elle me parlait de la lune, du soleil, de la terre, de cette pavane fantastique que dansaient tous les astres et nous avec eux. Cela me faisait un peu peur et je me serrais contre elle, dans son parfum, dans sa chaleur. Mais je sentais que son exaltation convenait à la majesté du sujet. C'était une bonne peur, une peur normalement exaltante. Je trouvais beau ce grand univers auquel j'avais la chance d'appartenir.
Nous nous entendions bien dans ces moments-là. Pourquoi les avais-je oubliés?
Est-ce à cause de ces instants que, tout au long de ma vie, jusqu'à aujourd'hui, mes réflexions m'ont toujours conduite à ma condition : une particule de l'univers? Est-ce à cause de l'harmonie de ces nuits anciennes que je n'accepte mon existence que dans la mesure où je la sens cosmique? Est-ce à cause de l'accord qu'il y avait alors entre elle et moi que je ne suis heureuse que lorsque je me sens participer à un tout?
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