Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 16 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre XVI

 

Pendant cette dernière année de mon analyse ma mère vivait son agonie. Je ne m'en doutais pas.

Sur le brouillon de mon manuscrit j'ai fait un lapsus, j'ai écrit « ma mère vivait son analyse» au lieu de « ma mère vivait son agonie ». Ce n'est évidemment pas par hasard si j'ai fait cette confusion. Car je pense qu'une analyse bien conduite doit mener à la mort d'une personne et à la naissance de cette même personne nantie de sa propre liberté, de sa propre vérité. Il y a entre celle que j'étais et celle que je suis devenue une distance inestimable, si grande qu'il n'est même plus possible d'établir une comparaison entre ces deux femmes. Et cette distance ne fait que s'accroître car une analyse ne se termine jamais, elle devient une manière de vivre. Pourtant la folle et moi nous ne sommes qu'une seule et même personne, nous nous ressemblons, nous nous aimons, nous vivons bien ensemble.

Ainsi, quand ma mère s'est trouvée projetée, à soixante ans passés, hors de son univers, quand, à cause de la guerre d'Algérie, elle a dû remettre en question toute sa vie, elle a préféré mourir. Le bouleversement était trop grand, elle ne se sentait pas capable de l'assumer, c'était trop tard pour elle. Je crois que c'est lorsqu'elle a inconsciemment analysé le contenu du mot « paternalisme » que tout a basculé pour elle. Elle disait souvent avec irritation : « Il vaut tout de même mieux être paternaliste que rien du tout, comme ceux qui nous donnent des leçons aujourd'hui. Les Arabes, moi, il y a quarante ans que je les soigne. Ils ne peuvent pas en dire autant ceux qui nous traitent de paternalistes. » Elle avait très bien compris que dans ce mot terrible se trouvait la condamnation de ce qui avait été sa raison d'être, son excuse, sa justification : la charité chrétienne. Quand elle se défendait c'était comme si elle criait grâce.

Lorsque ma mère et ma grand-mère étaient venues vivre en France, nous avions habité le même immeuble de banlieue, deux appartements sur le même palier communiquant par le salon.

Ma psychanalyse avait commencé depuis plus d'un an mais j'étais encore si malade, si endormie dans mon cocon, que j'avais bien pris ces retrouvailles, je me réjouissais même de la présence de ma mère. Elle m'aiderait à m'occuper des enfants et à tenir la maison. Sans compter que ma grand-mère arrondirait certainement les fins de mois difficiles.

Au début du traitement le docteur m'avait prévenue : « J'ai le devoir de vous avertir qu'une psychanalyse risque de bouleverser totalement votre vie. » Et j'avais pensé : quel bouleversement pouvait-il se produire dans ma vie? J'allais peut-être divorcer car c'était à partir de mon mariage que la chose s'était installée. Tant pis, je divorcerais. On verrait bien. A part ça je ne voyais pas ce que l'on pouvait changer d'autre dans ma vie...

Deux ou trois ans sont passés comme cela, dans cette cohabitation quasi totale. Deux ou trois ans au cours desquels j'ai commencé à prendre conscience que je venais au monde. Deux ou trois ans au cours desquels j'ai exprimé, dans l'impasse, ma haine sourde pour ma mère, sentiment que j'avais jusque-là tenu caché comme une tare. Du coup, mes rapports avec elle ont changé de sens. Maintenant que l'analyse me rendait plus forte, plus sage et plus responsable, je découvrais la fragilité de ma mère, son innocence et son côté victime. Elle qui n'avait pas avec moi des rapports importants – uniquement les rapports stéréotypés d'une mère dont la fille a passé la trentaine et est, elle-même, officiellement « mère de famille nombreuse », avec la carte de 30 % de réduction sur les voyages en train – a senti le changement. Pourtant nous ne nous parlions pas. Elle ne m'a jamais parlé sauf pour me raconter son avortement raté, quant à moi il y avait belle lurette que j'avais abandonné la recherche de la communication avec elle. Je suis certaine que si, à cette époque, j'avais voulu la rejoindre, je l'aurais pu. Dans le calme qui suit le combat, dans le désenchantement et la lassitude de la bataille perdue, dans la grisaille de la France, ce pays-chef détesté auquel elle avait sacrifié son soleil bien-aimé, elle était en proie à un tel désordre que le moment était propice pour une rencontre. Mais je n'en avais plus envie. Je ne faisais que constater sa faiblesse, son ignorance. Je la trouvais pitoyable, je n'avais pas le temps de m'occuper d'elle, j'avais trop à faire à me délivrer de la chose.

Or la chose était justement le seul lien qui nous unissait. Elle la connaissait, elle me l'avait transmise. Au plus fort de ma maladie elle la voyait briller comme un trésor et elle s'approchait de moi avec respect et peut-être même avec amour. Mes tremblements, ma sueur, mon sang, mon mutisme ne la rebutaient pas. Elle s'y intéressait comme elle ne s'était jamais intéressée à aucune autre de mes manifestations. Et quand il est devenu évident que l'emprise de la chose sur moi se faisait moins puissante, quand elle a senti que la chose perdait pied, son désarroi est devenu encore plus grand. Non seulement l'Algérie lui échappait mais la folle aussi, son enfant malade son bébé anormal, son fœtus torturé. Alors, par un effort considérable et imprévisible, elle a changé d'attitude, elle a essayé de se mettre dans mon sil lage, de s'accrocher à moi comme un wagon. Je nE l'ai pas laissée faire. Pourquoi a-t-elle fait cette ten tative? Par instinct de conservation? Par intérêt? Par amour? Je ne le saurai jamais.

Ma grand-mère est morte. Elle seule pouvait rendre vivable la cohabitation avec ma mère. Une fois ma grand-mère disparue, une fois disparues sa drôlerie, sa jeunesse, sa curiosité, sa sagesse, l'affrontement seule à seule entre ma mère et moi ne pouvait être que mortel. Il fallait que l'une de nous deux y laisse sa peau. Si ma grand-mère était morte quelques années plus tôt, c'est-à-dire avant le début de l'analyse, je pense que c'est moi qui aurais succombé.

La situation s'est traînée encore quelque temps, moi ne supportant plus l'influence de ma mère sur mes enfants mais n'osant pas le dire et n'osant pas non plus l'abandonner, sachant dans quel dénuement matériel elle se trouvait. J'ai essayé, à l'époque, de lui faire monnayer ses diplômes : qu'elle soigne les gens contre de l'argent au lieu de les soigner gratuitement. Elle a opposé à cette proposition une résistance formidable, c'était comme si je lui avais demandé de se prostituer. Elle voulait bien continuer à soigner les pauvres, à les torcher, à les veiller des nuits entières, à les accoucher, à les consoler, mais elle ne voulait pas être payée pour cela. Sortir du bénévolat qu'elle avait pratiqué toute sa vie, c'était une telle honte, un tel scandale : « Dans notre famille cela ne se fait pas », qu'elle préférait, disait-elle, mendier. Se faire payer pour les soins qu'elle donnait c'était se priver de sa dernière prérogative et aussi de son dernier talisman. Il n'en était donc pas question.

Comment un être aussi intelligent pouvait-il être aussi bête? Par quelle aberration, quelle peur, pouvait-elle obéir à des règles aussi stupides? Les riches doivent donner aux pauvres afin de plaire à Dieu; leur charité est un encens qui monte au paradis et parfume suavement la barbe divine! Les maîtres doivent donner l'exemple et rester dignes dans l'adversité. Etre un maître ce n'est pas un état de fait mais un état d'âme.

– Ecoutez, vous n'avez plus un sou, plus rien, vous n'avez plus que la retraite des vieux, vous le savez bien. Vous n'êtes plus riche, vous êtes pauvre. Vous êtes même parmi les plus pauvres des pauvres.

– Je n'ai jamais été riche, ma fille, et pourtant je n'ai jamais soigné pour de l'argent. Ce n'est pas maintenant que je commencerai.

Quelle connerie! Quelle couillonnade! Quelle farce Et par-dessus le marché elle était fière de sa misère, elle faisait exprès de traîner ses souliers éculés, sa robe maculée de taches, ses gros bas indémaillables, son chandail mité. Mais, pour qu'on ne s'y trompe pas, elle jouait beaucoup de ses mains de reine avec, au petit doigt de la dextre, une minuscule chevalière d'or frappée aux armes de sa famille, à l'annulaire une alliance de diamants et, du côté de la senestre, une émeraude sertie de brillants. L'image même de la dignité bourgeoise offensée! Le Carnaval!

En être arrivée là, elle qui était si peu bourgeoise dans le fond! Elle qui détestait sans le savoir les privilèges de l'argent. Elle qui aurait dû user ses belles mains, si on l'avait laissée faire, à travailler la matière : elle aimait toucher la terre, la pierre, le bois, la peau. Elle était sensuelle. Elle ignorait qu'elle aurait dû vivre pour une certaine construction esthétique qui lui aurait été propre et qui ne sera jamais définie. Aurait-elle été potière? Architecte? Ciseleuse ? Chirurgienne? Ou jardinière?

La cassure entre nous est venue après la découverte de ma violence. L'appartement de banlieue m'était devenu insupportable. C'était trop grand, trop cher, trop loin, trop prétentieux. Je ne pouvais plus vivre dans ce cube bétonné d'hypocrisie et de faux-semblants. Pour jouir de la bourgeoisie il faut des tentures épaisses, des alcôves profondes, de hautes pièces sombres, des secrets bien gardés. A quelle stupide comédie se livraient donc ceux qui vivaient là entre ces murs de pacotille, derrière ces baies indiscrètes? Des singes abusés, des dindons encagés, des oies bernées, des ânes de cirque, voilà tout ce qu'on avait fait d'eux! Ces pavillons cossus qui m'entouraient, ces jardins à saules pleureurs, à cèdres et à gazon, ces portails de fer forgé, ces barrières gentiment blanches, ce calme à peine troublé par des cris d'enfants bien élevés et des sonates de Chopin, ce n'était plus pour moi, je rendais ma place!

Ma décision était prise. C'est sans trouble, sans honte que je suis allée trouver ma mère dans sa chambre.

Elle était là sur son lit, entourée des reliques de ses morts : des photos, des portraits, des objets. Sur sa table de nuit se trouvaient un cendrier plein de mégots et un verre de liquide rouge (j'ai pensé à du sirop de cassis).

– Je tenais à vous dire que j'ai pris une grave décision : nous allons nous quitter. D'une part je ne veux plus vivre ici et d'autre part je veux vivre seule avec mes enfants. Je veux les élever à ma manière... Vous avez l'été pour vous retourner... Je suis la plus pauvre de la famille, quelqu'un d'autre doit pouvoir vous accueillir mieux que moi.

Elle n'a rien dit. Elle a baissé la tête et elle s'est mise à pleurer doucement. Je suis sortie, c'était fini.

Je ne pensais qu'à construire ma vie, j'y étais absolument déterminée. Elle avait bien compris qu'aucun chantage au sentiment, ou à la santé, ou à la misère, ou à la vieillesse ne m'aurait fait changer mes plans. Elle savait bien surtout ce qu'avaient été ma petite enfance, mon enfance, mon adolescence, son indifférence à mon égard et sa hargne parfois. Elle n'avait rien à dire.

Peut-être a-t-elle pensé au début que je n'y arriverais pas, que je ne tiendrais pas le coup physiquement, que je devrais faire appel à elle. Mais cela s'est bien passé pour moi. Peut-être même que les difficultés de ma nouvelle vie ont hâté les progrès de l'analyse.

Elle avait trouvé asile chez une de ses amies dont le mari était un grand malade. Elle avait retrouvé là toute une ambiance algéroise et des raisons de se dévouer pour ce vieux monsieur qui était en quelque sorte, pour elle, l'incarnation de l'Algérie des Français. Je pensais que cette séparation avait été bénéfique pour elle aussi. Je la voyais de temps en temps, je lui téléphonais presque tous les jours en fin de matinée.

Puis le vieux monsieur est mort et elle en a été très affectée.

Pour moi, tout cela se passait dans un autre univers, celui que j'avais quitté et auquel je n'étais plus reliée que par les quelques phrases que j'échangeais avec ma mère au téléphone. Je n'avais plus aucune curiosité pour ce monde que j'avais abandonné avec dégoût. J'en savais assez sur lui, je n'aurais pas voulu lui consacrer une seule heure de mon temps. J'avais trop à apprendre, trop à voir, trop à faire ailleurs. Chaque matin j'ouvrais les yeux avec un goût de vivre et une curiosité formidables. Je croyais en avoir fini pour toujours avec mon passé.

C'est pour cela que je n'ai rien compris quand j'ai entendu au bout du fil, un matin de bonne heure, la voix de la personne chez laquelle ma mère habitait.

– Voilà... Je voulais vous dire : je ne veux plus garder votre mère chez moi dans l'état où elle est... Il faut vous en occuper, ce n'est pas à moi à le faire... J'ai aussi prévenu avant vous votre parent médecin. Il passera tout à l'heure en fin de matinée. Ce serait bien que vous soyez là car, je vous préviens, je ne la garderai pas vingt-quatre heures de plus.

– J'y serai.

Je n'avais pas osé demander ce qu'avait ma mère. Je le verrai bien tout à l'heure. La voix de la femme était tranchante, visiblement elle n'en pouvait plus.

A onze heures et demie j'étais là. Le parent était là aussi avec son stéthoscope et son appareil à prendre la tension. Ma mère était assise sur le bord de son lit en désordre. Comme elle avait vieilli en quelques semaines! Elle était épouvantable à voir. Dans son visage ravagé il n'y avait même plus de regard. Je pense que ses yeux ne devaient plus servir qu'à éviter les obstacles, et encore. Son corps n'était qu'un gros tas affaissé recouvert d'une chemise de nuit crasseuse en pilou rose à fleurettes bleues et blanches. Ses pieds sales et gonflés se balançaient dans le vide.

Le parent m'avait vue entrer mais il n'avait rien dit, il avait continué son auscultation. Puis il avait pris la tension.

– Vingt-cinq! Tu te rends compte, tu as vingt-cinq de tension!

Elle a répondu lentement, comme si elle se donnait du mal pour parler :

– Je m'en doutais, c'est nerveux.

– Nerveux ou pas nerveux il faut te mettre à un régime sévère et cesser de fumer pour commencer. Regarde-moi ça tous ces mégots!

Il regardait avec dégoût la table de nuit pleine de cendres et de cigarettes écrasées.

– Il faut cesser tous tes excès, tu me comprends?

Elle hochait la tête comme une vieille piquée, avec un air de dire : « Parle toujours, tu m'intéresses. »

– La seule manière de te soigner énergiquement c'est d'entrer en clinique. D'ailleurs Paulette ne veut plus de toi chez elle. Tu lui fais peur et je la comprends. Regarde-moi dans quel état tu t'es mise.

Elle s'est redressée, elle a pris son air d'impératrice et elle a dit sur un ton qui n'admettait pas de réplique :

– Il n'est pas question que j'aille en clinique. Je n'y resterais pas. D'ailleurs je n'en ai pas besoin. Puisqu'il faut que je m'en aille, j'irai me reposer chez ma fille.

J'étais foudroyée. Non, pas chez moi! Jean-Pierre était rentré en France. Nous avions trouvé un trois pièces dans le XIVe arrondissement où nous vivions donc à cinq. Nous y étions très bien. Nous n'avions pas besoin de plus d'espace pour discuter le soir entre nous et refaire la famille à notre façon. Nous étions heureux. Ma mère n'avait pas de place chez moi ni physiquement ni autrement. Surtout dans l'état où elle se trouvait. Elle avait des frères, un fils, qui avaient des maisons plus grandes que la mienne, qui étaient « servis », qui n'avaient pas de jeunes enfants. Pourquoi voulait-elle venir chez moi?

Le parent avait dû sentir mon recul, mon refus, aussi a-t-il dit :

– Tu serais mieux chez ton fils.

– Non, j'irai chez ma fille. Je ne veux aller nulle part ailleurs.

Je n'aimais pas la façon dont cet homme lui parlait, ce ton grondeur, comme si elle était gâteuse. Dès mon premier regard, en entrant tout à l'heure, j'avais vu qu'elle était en proie à la chose, que, dans le gros tas de ses chairs, elle livrait un combat désespérant.

– C'est bon. Vous viendrez à la maison mais vous ne pourrez pas rester longtemps. C'est très petit chez moi, vous le savez. Je n'ai même pas de lit pour vous, un des enfants devra coucher par terre, ou Jean-Pierre.

Son visage a changé tout à coup, elle m'a regardée avec un véritable regard : elle était contente de partir avec moi!

Je lui ai répondu avec mes yeux : vous ne vivrez pas avec nous, il n'en est pas question, je ne peux pas m'occuper de vous. Et puis j'ai dit :

– Vous êtes certaine que vous ne voulez pas aller chez mon frère? Vous y seriez mieux.

– Non, chez toi.

De nouveau elle n'avait plus de regard.

Il a fallu faire ses bagages tout de suite et partir sur-le-champ. J'avais la rage au cœur.

Quatre jours se sont écoulés. A part le jour de son installation, qui était un dimanche, je ne l'avais pas beaucoup vue. Elle restait seule toute la journée. Le matin, les enfants partaient pour le lycée où ils étaient demi-pensionnaires. Puis Jean-Pierre et moi nous allions travailler. Nous ne rentrions que le soir. Je lui laissais dans la cuisine de quoi faire un repas léger à midi, mais elle n'y touchait pas. Je lui avais indiqué qu'il y avait une église toute proche où elle pourrait facilement entendre la messe.

– Je n'y mets plus les pieds. Je n'y crois plus à leurs sornettes. Le Christ est bafoué.

Je savais par le concierge que personne ne lui rendait visite dans la journée. Je n'avais pas bonne réputation dans sa famille et en venant vivre avec nous ma mère savait ce qu'elle faisait : elle s'aliénait. Personne n'avait essayé de me joindre ni chez moi le soir, ni à mon bureau pour prendre de ses nouvelles. Je ne savais pas comment m'occuper d'elle, je n'avais pas de temps et pas d'argent. Je ne voulais pas qu'elle reste là mais la mettre à l'asile ne me paraissait pas pensable, cela aurait été un mensonge supplémentaire, une lâcheté inadmissible de sa part, de ma part, de la part des siens. Elle savait qu'il fallait qu'elle se soigne. Elle n'avait que soixante-cinq ans et elle n'était pas vieille malgré les apparences.

Pendant ces quatre jours je l'ai vue prostrée sur son lit défait dans le salon. Elle ne bougeait pas, elle ne parlait pas, elle regardait ses pieds sales. Elle ne se lavait plus. Ses affaires de toilette étaient restées dans sa valise et elle n'était pas allée dans la salle de bains, j'en étais certaine. Je connaissais tous ces symptômes par cœur. Je savais qu'avec la chose il n'y avait plus ni jours ni nuits, que « toilette » ne voulait rien dire, pas plus que «dormir», «enfants», « salon», ou n'importe quoi. La bataille est trop âpre, l'agitation intérieure trop grande pour que quoi que ce soit d'autre existe. On évolue dans un monde à soi inquiétant, sournois, parfois terriblement agressif, toujours pesant, qui mobilise toutes les forces, toute la volonté. Il faut faire attention. Attention!

Je ne supportais pas de la voir comme ça. J'étais affolée de savoir que les enfants restaient seuls avec elle en fin d'après-midi, entre leur retour de classe et notre arrivée. Elle n'avait pas cet instinct qui me poussait à me cacher. Elle s'en foutait, elle, elle s'exhibait au contraire, comme si elle prenait du plaisir à étaler ses plaies. Je la haïssais.

Je suis allée dans l'impasse pour analyser ma haine.

Le soir du quatrième jour je devais assister à une conférence. Je suis donc sortie après le dîner avec un sentiment de lâcheté parce que je laissais Jean-Pierre seul avec elle dans notre maison ravagée par sa présence.

 

ILS ne me laisseront donc jamais en paix!

A mon retour il était près de minuit. La conférence avait été intéressante, je me réjouissais d'en parler avec Jean-Pierre. La porte d'entrée donnait directement dans le salon. A peine l'avais-je ouverte que le spectacle offert par ma mère à cet instant m'a bouleversée. En une fraction de seconde, une tempête d'une brutalité et d'une sauvagerie formidable m'a emportée, fracassant ma tête, dilapidant mon esprit dans les tourbillons de la démence retrouvée.

Elle était là, en face de moi, assise sur son lit comme d'habitude. Sa chemise de nuit relevée sur son ventre, si bien que je voyais son sexe pelé. Elle avait fait sous elle et sa merde dégoulinait jusque par terre. Sur la table, près d'elle, il y avait deux bouteilles carrées de rhum, l'une était vide, l'autre était à moitié pleine, un grand verre à côté était rempli. Elle se balançait d'avant en arrière comme pour se bercer.

Au bruit que j'avais fait en entrant elle avait levé la tête et elle me regardait. Elle était ignoble : les poches sous ses yeux tombaient sur ses joues, ses joues tombaient sur son cou et sa bouche grande ouverte pendait jusque sur sa poitrine. Elle m'avait reconnue. Elle me regardait, elle regardait sa crotte, puis elle a été chercher dans les tréfonds d'elle, je ne sais où, une expression. Je ressentais tout ce qu'elle était en train de vivre, je savais l'effort qu'elle faisait poui trouver, dans le fatras de ses images intérieures, les gestes, les signes qui servent à communiquer pour ceux de l'extérieur. La surprise est d'abord venue sur son visage mais ce n'était pas cela qu'elle voulait. Elle l'a laissée sur sa face pendant qu'elle replongeait à l'intérieur pour chercher encore. Enfin elle a trouvé. Alors j'ai vu sa figure se transformer, les replis de sa peau ont changé de sens, se sont étirés. Elle souriait!

Puis elle s'est mise à parler. Elle farfouillait dans les mots, elle n'arrivait pas à articuler. Finalement j'ai compris :

– J'ai... fait... une... bê... tise.

Ses yeux allaient de ses excréments à moi avec un air coquin et elle a replacé son sourire sur sa face ravagée.

Si je ne l'ai pas tuée à cet instant c'est que je ne tuerai jamais personne, c'est que l'analyse tenait bon, que, même dans le paroxysme de colère où j'étais plongée, j'arrivais à tenir ma violence. J'étais parfaitement consciente de la folie dévastatrice qui était là, dans tout mon corps, à fleur de peau, qui vibrait comme un gong, au rythme rapide des pulsations de mon cœur. Sans la pratique longuement exercée de l'analyse, sans ces sept années de travail minutieux pour parvenir à me comprendre, j'aurais sauté sur elle, je l'aurais battue, j'aurais cassé les murs, crevé le plafond, j'aurais gueulé, gueulé comme une folle furieuse que je serais devenue.

Au lieu de cela j'ai avancé dans sa direction, j'ai fait trois pas. Je pensais qu'il fallait que je la cingle. Non pas pour lui faire du mal mais pour la faire remonter à la surface, pour qu'elle prenne conscience de son état, pour qu'elle décide de se battre, qu'elle trouve le courage de se prendre en main toute seule, sinon elle n'en sortirait pas. S'il lui restait trois grammes de conscience elle devait s'attendre à ce que je fasse celle qui n'avait rien vu, ni la merde, ni l'alcool. Alors j'ai dit d'une voix forte mais calme :

– Ma pauvre mère, vous êtes soûle comme une bourrique.

J'avais prononcé ces mots comme si je trouvais normal qu'elle ait trop bu et qu'elle se soit fait dessus.

Ça avait marché, je l'avais touchée. J'ai vu une sorte de remue-ménage se faire dans son corps, ses traits se sont redressés, son dos aussi et, en prenant sur elle pour essayer d'articuler clairement, car elle était très ivre, elle m'a lâché :

– Ma fille... on ne... parle pas... comme ça... à sa mère.

Puis elle est tombée à la renverse, en travers de son lit. Elle dormait déjà en ronflottant quand je me suis approchée d'elle. Elle devait être apaisée de m'avoir enfin fait partager son secret. Elle pensait que j'allais la délivrer, elle s'abandonnait à moi.

J'ai couru dans notre chambre où Jean-Pierre m'attendait en travaillant. Il n'avait rien entendu. Le salon était séparé du reste de la maison par une sorte d'antichambre elle-même close par une porte. Je me suis jetée sur mon lit, je n'en pouvais plus. Quel choc de l'avoir vue dans cet état! Je n'avais jamais rien regardé de plus horrible, de plus révoltant. Jean-Pierre a compris qu'il s'était passé quelque chose entre ma mère et moi. Il ne m'a posé aucune question mais il s'est mis à me parler doucement :

– Ça ne peut plus durer. Tu vas tomber malade de nouveau. Il n'y a aucune raison pour que tu sois exclusivement responsable de ta mère. Tu dois, pour ton bien, pour celui des enfants, pour le mien, trouver immédiatement une solution cette nuit même. Ça ne peut plus traîner.

– Mais je vais LES réveiller.

– Et pourquoi serais-tu la seule à passer des nuits blanches?

J'ai appelé toute sa famille proche, ses frères, son fils. J'ai expliqué ce qui se passait et que le lendemain c'était jeudi, que je ne voulais pas que mes enfants passent toute une journée seuls avec elle dans l'état où elle était. Le parent médecin a déclaré :

– Elle doit suivre une cure de désintoxication.

– Parce que tu savais qu'elle buvait?

– Evidemment, Paulette me l'avait dit. Tu sais, elle boit depuis la mort du vieux monsieur, c'était comme si elle perdait l'Algérie une seconde fois... Et même avant, lever le coude ne lui faisait pas peur.

– Pourquoi l'avez-vous laissée faire?

– Tu sais, c'est un sujet gênant... Elle n'en parlait pas, je n'allais pas lui en parler, je ne pouvais pas imaginer qu'elle se laisserait aller à ce point. Avec sa tension elle risque la mort.

– Mais tu es médecin, tu savais qu'elle avait une tension très élevée.

– Pas à ce point, l'alcool à haute dose, comme elle en a pris ces derniers jours, ça n'a rien arrangé.

– Elle le savait? Elle savait qu'elle risquait de se tuer?

– Bien sûr. N'importe quelle personne ayant fait un minimum d'études médicales le sait. Elle le savait mieux que n'importe qui. Elle en a assez soigné des vieux ivrognes dans ses dispensaires de la Croix-Rouge.

– Il faut faire quelque chose tout de suite.

Il a poussé un grand soupir d'énervement.

– D'accord... Avec la famille rien n'est facile... Je vais la faire hospitaliser demain dans une clinique spécialisée. Je m'en occupe. Je te rappelle.

Je ne pouvais enlever cette vision de mon esprit : ma mère comme une ignoble vieille clocharde. Ma mère si belle, si rigoureuse, si stricte, si maîtresse d'elle-même! Quel désespoir l'avait poussée là! Mais qu'est-ce qu'ILS en avaient fait! Les asiles psychiatriques en étaient pleins de ces gens-là. Il y en avait aussi dans les rues, dans les maisons, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, qui craquaient, qui, à un moment ou à un autre, ne supportaient plus le dressage. Quelle calamité s'était abattue sur nos peuples!

Le téléphone dans la nuit, strident, hystérique!

– Allô.

– Allô. Bon, tu as rendez-vous demain matin... enfin, tout à l'heure, tu sais l'heure qu'il est... à dix heures, avec le docteur X, à telle adresse. Il faut qu'il la voie avant de l'hospitaliser mais il ne pourra la prendre en charge qu'après-demain, il n'a plus de chambres libres.

– Elle ne restera pas ici demain.

– Ça c'est ton affaire, arrange-toi, moi, je ne peux rien faire de plus. Demande à ton frère.

Jean-Pierre est revenu dans notre chambre. Il avait un air grave.

– Tu l'as vue?

– Oui. Je l'ai couchée normalement. J'ai tout nettoyé. Ne t'en fais pas, elle va bien, elle dort tranquillement.

– Tu as fait ça?

– C'est normal, c'est ta mère, tu en as assez vu comme ça... Et puis elle est tellement paumée, elle m'a fait pitié. Se suicider au rhum... Il faut le faire!

Le lendemain Jean-Pierre est resté avec moi. Nous avions prévenu mon frère que nous mènerions ma mère chez lui en sortant de chez le docteur et qu'il aurait probablement à la conduire en clinique le surlendemain.

J'ai préparé ses affaires, c'était vite fait, elle n'avait même pas ouvert une de ses valises. Elle avait un cabas très lourd dans lequel j'ai trouvé des bouteilles vides soigneusement emmitouflées pour qu'elles ne fassent pas de bruit. Où comptait-elle les abandonner? Elle m'a vue occupée à ces préparatifs.

– Qu'est-ce que tu fais?

– Je prépare vos affaires. Nous allons vous conduire chez le docteur puis chez mon frère.

– Je veux rester ici.

– Vous ne le pouvez pas.

Avait-elle réellement oublié la scène de la nuit précédente ou ne voulait-elle pas se la rappeler? Rien dans son attitude ne prouvait qu'il s'était passé quelque chose entre nous, qu'elle s'était montrée à moi sous un jour cru, et que je lui avais adressé la parole avec une brutalité qui n'était pas dans nos habitudes. Elle était absente, avachie, sans regard de nouveau, profondément désespérée.

Chez le docteur nous avons attendu longtemps sans rien dire. Elle s'est plainte plusieurs fois : « J'ai soif, j'ai soif. Nous vons demandé un verre d'eau. Puis le docteur l'a reçue. Elle tenait absolument à ce que nous soyons présents à son entretien. Le docteur aurait préféré la voir seule, nous aurions préféré attendre dehors, mais non, elle insistait, alors nous sommes entrés avec elle. Elle s'est assise devant le bureau et nous sommes restés en retrait, dans son dos, sur deux chaises.

Après quelques questions préliminaires sur son âge, ses états de santé antérieurs, sa tension, les remèdes qu'elle prenait, etc., le docteur lui a enfin demandé de parler de sa vie.

Je venais d'être très frappée par le fait qu'elle ne s'était pas redressée en voyant le spécialiste. La médecine, pour elle, c'était quelque chose de joyeux et de fort. Elle-même était un excellent médecin, son diagnostic était très sûr et ses mains étaient d'une habileté extraordinaire pour palper, soigner, apaiser. Elle avait le don de ça, elle le savait, c'était sa fierté et, en général, dès qu'elle se trouvait en face d'un représentant du corps médical on sentait qu'elle était à son affaire. Ce jour-là en voyant le spécialiste son attitude n'avait pas changé. Elle était restée prostrée, elle avait traîné les pieds en changeant de pièce, ses lèvres sèches pendaient au milieu de sa face.

Pourtant, quand le docteur lui a demandé de raconter son existence elle a commencé à s'animer. Elle s'est mise à parler plus vite et plus distinctement. Jusque-là c'était plutôt une bouillie de mots qui sortait de sa bouche. Elle disait son départ d'Algérie, la France. Elle disait qu'elle n'aimait pas la France, ni les Français, ni le général de Gaulle. Qu'elle n'aimait pas non plus l'O.A.S. Non, tout ça c'était détestable. Ce qui lui manquait c'était l'Algérie d'avant, les longues files de malades en guenilles qui attendaient d'être soignés par elle, les gâteaux qu'ils lui donnaient pour la remercier, les bouquets de tulipes sauvages.

Puis elle s'est mise à remonter plus haut dans le temps, comment elle avait commencé à soigner les gens, ses tournées dans les dispensaires de la casbah tous les matins, ses randonnées avec les camionnettes médicales qui sillonnaient les douars de l'intérieur pour vacciner, panser, piquer, ausculter les pauvres gens.

Puis elle est allée encore plus loin, avant, avant : son mariage, sa petite fille morte.

Jamais je ne l'avais entendue parler simplement de ce sujet, de cet homme qui la choquait et l'attirait en même temps, de son enfant bien-aimée qui ressemblait à cet homme. Je la trouvais indécente dans son discours, alors qu'hier soir quand je l'avais vue assise les jambes écartées dans sa merde, je ne l'avais pas trouvée indécente. Jusqu'à cet instant elle avait été ma mère uniquement ma mère, pas une personne.

J'ai baissé la tête. J'ai pensé à son nom. Pour moi elle n'avait pas de nom c'était : ma mère. Dans ce cabinet de médecin parisien je rencontrais pour la première fois Solange de Talbiac (quel nom d'opérette!), dite « Soso » pour les amis. « Soso » dans le soleil, à l'ombre de sa grande capeline, de minuscules perles de sueur sur sa lèvre supérieure parce que sa peau de rousse ne supportait pas la chaleur. « Soso dans le jardin de ses parents, avec une brassée de fleurs dans ses bras, avec sa robe de mousseline blanche qui s'accrochait aux romarins de l'allée, avec, dans le ventre, le désir insoupçonné de l'homme qui venait vers elle, le beau Français qui sentait l'aventure à plein nez. « Soso » douce, toute jeune, innocente. Les yeux verts de « Soso » si beaux, si purs, si avides de bonheur, si ignorants...

L'émotion m'étouffait. Je la trouvais tellement touchante la femme qui parlait, si naïve et si désespérante aussi : c'était trop tard.

Elle continuait à raconter la maladie de son mari, la mort de son premier enfant. Elle donnait plein de détails sur l'évolution de leur mal. Elle disait « mon mari a fait ceci », « mon mari a dit cela », « mon mari est allé là »... Jamais je ne l'avais entendue parler de mon père en ces termes.

Elle pleurait en se souvenant. Ses larmes coulaient sur son visage au fur et à mesure qu'elle faisait revivre ces vieilles images qui n'avaient pas jauni.

Ensuite elle a parlé de mon frère, de la peur qu'elle avait eue de le voir touché à son tour par le bacille de Koch. Heureusement à cette époque le B.C.G. existait déjà! Elle parlait du traitement de la tuberculose, des progrès faits par la science dans ce domaine. Elle en revenait à la scoliose de son fils...

Pas un mot de son divorce, pas un mot de sa religion, pas un mot de moi. Sa vie s'était arrêtée à la naissance de son fils, en 1924. Elle avait vingt-trois ans. Je n'en faisais pas partie. En sortant de cette séance j'étais épuisée, esquintée, comme si on m'avait rouée de coups. Jean-Pierre et moi nous la soutenions dans la rue. Elle se laissait aller avec confiance dans nos bras. Elle était soulagée par son long monologue. Le docteur lui avait dit en partant : « Votre dépression n'est pas grave, je me fais fort de vous en sortir en quinze jours, trois semaines au plus. » A moi, il m'avait dit dans le couloir : « Elle n'est pas profondément intoxiquée. Elle s'en sortira. » Je n'étais pas de son avis, je la voyais perdue.

 

Nous l'avons laissée chez mon frère. Jean-Pierre a prévenu que j'allais partir le jour même me reposer à la campagne, qu'il ne fallait pas compter sur moi pendant quelques jours. Une fois dehors il m'a dit : « Tu n'as qu'à avertir le standard de ton bureau qu'on ne te dérange pas. Tu as ton compte. Ne t'occupe plus de tout ça pour le moment. S'il y a quelque chose à faire je m'en chargerai. »

Le lendemain, il était près de midi, un ami est venu dans la pièce où je travaillais. Il a mis sa main sur mon épaule et il m'a dit maladroitement, parce qu'il ne savait pas comment s'y prendre, parce que ce n'était pas facile de dire ça : « Ta mère est morte On vient de te téléphoner pour te prévenir. »

Ma mère est morte! Le monde éclate!

Une ambulance devait venir la prendre à onze heures pour la conduire à la clinique. Quand l'ambulancier s'est présenté, on est allé la chercher dans la chambre où elle avait dormi. Elle était par terre. Il y avait déjà dix ou douze heures qu'elle était morte. Elle était recroquevillée. La rigidité cadavérique avait figé l'horreur sur son corps et sur son visage. On ne pouvait plus l'allonger dans une attitude sainte, lui composer une figure sereine. Elle grimaçait terriblement la douleur et la peur. C'était épouvantable.

Ma mère est morte! Le monde est fou! C'est l'Apocalypse !

Dans la rue il faisait froid mais il y avait du soleil, plein de soleil.

Je ne LES verrai plus. Je n'irai pas à l'enterrement, ni au cimetière. Je refuse de me livrer une fois de plus à leur mascarade. C'est fini pour toujours.

Comme Adieu je leur laisse la grimace d'horreur de ma mère devant une vie fausse du commencement jusqu'à la fin, son faciès torturé par toutes les amputations qu'elle avait subies, son masque de Grand-Guignol.

 

La secousse avait été forte. J'avais dû retournei plus souvent dans l'impasse.

Au bouleversement des premiers jours suivant la mort de ma mère, avait succédé une impression de soulagement et de liberté. Comme si tout était en ordre. Elle en avait fini et moi aussi. Elle était libre et moi aussi. Elle était guérie et moi aussi.

Pourtant quelque chose n'allait pas. Je ne me sentais pas tout à fait aussi libre que je le disais.

J'ai traîné pendant quelques mois une vague impression de n'avoir pas été au bout de quelque chose, de n'avoir pas été tout à fait honnête avec moi-même. Je me disais qu'il fallait que j'aille au cimetière au moins une fois. En même temps je trouvais cette idée stupide. Il n'y avait rien au cimetière. Rien.

Ça me tiraillait, ça m'encombrait cette histoire. Alors un matin j'ai pris l'auto et j'y suis allée. Le printemps était là, il faisait beau. C'était en province, tout près de Paris.

Je n'ai eu aucun mal à retrouver l'endroit et la tombe. J'y étais venue il n'y a pas si longtemps pour enterrer ma grand-mère. C'était un tout petit cimetière de campagne au pied d'une colline légèrement boisée, juste au départ d'une grande plaine de la Brie. La « Douce France » en plein. Ça ne lui allait pas du tout à ma mère. Pour elle il aurait fallu la rocaille rougeâtre et sèche du pays, des oliviers, des figuiers de Barbarie... Enfin, cela n'avait pas d'importance, les gens n'habitent pas leur cadavre.

J'étais plantée là, dans ce lieu inutile et ingrat. Quatre épineux chétifs poussaient près de la grille d'entrée qui grinçait fort quand on la poussait. Un crucifix se dressait non loin de moi dans le ciel gai, une vieille croix du début du siècle qui faisait plus penser à Toulouse-Lautrec ou à Van Gogh qu'à Jésus.

Qu'est-ce que j'étais venue faire ici? Il n'y avait même pas de nom sur la tombe.

On avait dû effectuer des travaux de maçonnerie par là, car le sol était couvert d'un sable clair, luisant, bien sec, que j'avais envie de toucher. Alors je me suis assise sur la dalle grisâtre – ce n'était pas une belle dalle comme celle qu'elle avait choisie pour la tombe de sa fille – et j'ai joué avec le sable. C'est beau le sable. C'est beau la plage. Surtout les jours qui suivent les tempêtes quand la mer vient de rejeter des quantités de coquillages et d'algues de toutes les couleurs et de toutes les formes.

Vous vous souvenez? Vous m'emmeniez à la chasse au trésor avec vous. Les vagues avaient déposé leur petit butin en lignes de guirlandes festonnées sur le sable humide. Vous disiez que j'avais des yeux de lynx, que je savais trouver mieux que personne les nacres, les porcelaines, les escargots pointus, les oreilles de mer, les couteaux roses. Vous saviez tous leurs noms, comme vous saviez les noms des étoiles. Ensuite vous les perciez, vous les polissiez, vous les vernissiez et avec du fil de laiton et du carton vous les assembliez, vous les colliez et pour finir il sortait de vos mains un merveilleux bouquet. Je passais les longues soirées d'été à vous regarder faire avec admiration pendant que la mer poussait ses soupirs réguliers dans la nuit chaude.

Voilà que je me mettais à lui parler maintenant, comme elle le faisait avec son enfant au cimetière de Saint-Eugène. Qu'est-ce qui me prenait! Je me sentais un peu ridicule, heureusement que personne ne me voyait! J'avais l'air malin à marmonner toute seule dans ce cimetière.

Il faisait beau, le soleil me chauffait le dos. Je continuais à tracer avec mon index de grands serpents dans le sable, des S qui s'emmêlaient.

Soso, comme vous étiez belle un soir de bal où vous étiez venue me montrer votre robe dans ma chambre. J'étais déjà dans mon lit. Vous m'aviez éblouie. Je n'ai jamais rien vu de plus beau que vous, ce soir-là, dans votre longue robe blanche avec, à la taille, nouée dans le dos, une immense ceinture verte comme vos yeux. Vous tourniez sur vous-même pour déployer l'ampleur de la jupe. Vous riiez.

Je vous aime. Oui, c'est ça, je vous aime. Je suis venue ici pour vous déclarer ça une fois pour toutes. Je n'ai pas honte de vous parler. Ça me fait du bien de vous le dire et de vous le répéter : je vous aime, je vous aime.

J'étais contente de sortir ça de moi : ces trois petits mots assemblés et refoulés des milliers de fois au long de ma vie. Ils s'étaient accumulés et avaient dû finir par former une boule légère qui rebondissait par-ci, par-là, dans ma tête, gênante, encombrante, insaisissable. Il avait fallu cette mort catastrophique, le séisme qu'elle avait provoqué en moi pour faire monter la boule à la surface de ma conscience et vaincre la dernière résistance, l'ultime défense. Il fallait que j'aille loin de l'impasse, que je m'isole face à ce lieu plat, si semblable à celui qui se présentait souvent à moi sur le divan, mais ensoleillé cette fois, pour oser entendre ma voix prononcer ces trois mots : « je » (moi, la folle, la pas folle, l'enfant, la femme), « vous (ma mère, la belle, l'experte, l'orgueilleuse, la démente, la suicidée) « aime » (l'attachement, l'union, mais aussi la chaleur, le baiser, et encore la joie possible, le bonheur espéré).

Que c'était bon de l'aimer enfin dans la lumière, dans le printemps, ouvertement, après la bataille terrible que nous nous étions livrée! Deux aveugles armées jusqu'aux dents, toutes griffes dehors, dans les arènes de notre classe. Quels coups elle m'avait assenés, quel venin j'avais distillé! Quelle sauvagerie, quel massacre!

Si je n'étais pas devenue folle je n'en serais jamais sortie. Tandis qu'elle, elle a repoussé la folie jusqu'à la fin, jusqu'à son départ d'Algérie. C'était trop tard, la gangrène s'était mise dans sa moelle. Elle a eu peur de se révolter avec les mots et les gestes de la révolte, elle ne les savait pas, ON ne les lui avait jamais appris. Elle leur a même laissé la possibilité de prendre son suicide pour un vice caché. Il n'y a qu'à moi qu'elle a montré sa bouteille, son revolver de cirque!

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