Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 12 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre XII

 

La rencontre avec mes premiers vrais défauts me donnait une assurance que je n'avais jamais eue. Ils mettaient en valeur mes qualités que je découvrais aussi et qui m'intéressaient moins. Mes qualités ne me faisaient progresser que lorsque mes défauts les excitaient. Ils supprimaient le péché, cette marque infamante qui désigne la méchante, la mauvaise, la damnée. Mes défauts étaient dynamiques. Je ressentais profondément qu'en les connaissant ils devenaient des outils utiles à ma construction. Il ne s'agissait plus de les repousser, ou de les supprimer, encore moins d'en avoir honte, mais de les maîtriser et de m'en servir, le cas échéant. Mes défauts étaient des qualités, en quelque sorte.

Maintenant, je venais dans l'impasse comme, jadis, j'allais à l'université : pour apprendre. Je voulais tout savoir.

J'avais vaincu des résistances si fortes que je ne craignais plus de me trouver nez à nez avec moi-même. Les angoisses avaient totalement disparu. Je pouvais (et je peux toujours) ressentir les symptômes physiques de l'angoisse (la transpiration, l'accélération du rythme cardiaque, le refroidissement des extrémités), mais la peur ne venait plus. Ces symptômes me servaient maintenant à dénicher de nouvelles clefs : mon cœur bat! Pourquoi? Depuis quand? Que s'est-il passé à cet instant? Quel mot m'a frappée, quelle couleur, quelle odeur, quelle atmosphère, quelle idée, quel bruit? Je retrouvais mon calme et j'apportais chez le docteur l'instant à analyser quand je n'étais pas capable de le faire toute seule.

Il m'arrivait souvent de patauger, de ne pas re trouver l'origine de mon malaise, de n'être apaisée que par le fait de savoir qu'il avait une origine. Sur le divan, les yeux fermés, j'essayais de démêler les fils embrouillés. Je ne m'excitais plus comme avant, je ne me laissais plus aller au mutisme ou aux injures dont je connaissais maintenant le sens et dont je savais, par conséquent, qu'ils étaient aussi éloquents que des paroles calmes mais plus fatigants. Je cherchais la détente, la paix, la liberté. J'étais dans l'impasse pour me guérir tout à fait. Je laissais venir les images, les idées, qui s'entraînaient les unes les autres et je tâchais de les exprimer sans faire de tri, sans choisir les plus flatteuses, ou les plus intelligentes, ou les plus jolies, ou les plus drôles, plutôt que les médiocres, les basses, les laides, les bêtes. C'était difficile car le docteur et moi-même nous formions un public terriblement perspicace et exigeant, une sorte de tribunal, pour le théâtre de mes ombres. Certaines fuyaient comme du sable entre les doigts. Nous les sentions là, toutes proches, prêtes à apparaître et pourtant, dans la seconde où nous pensions les saisir, elles s'étaient évanouies, disparues dans l'inconscient qu'elles hantaient. Mes mots nous avaient trahis. Il fallait recommencer le travail épuisant où j'étais à la fois spectatrice et actrice, où le docteur était à la fois spectateur et metteur en scène : un seul de ses « et ça... à quoi ça vous fait penser? » pouvait tout transformer, à condition que j'aie dit le « ça ».

C'est ainsi que j'ai découvert mon plus grand défaut, celui qui anime mes plus grandes qualités, celui qui me donne, par moments, un réel pouvoir, celui qui fait de moi la personne que je suis véritablement.

 

Depuis quelque temps il m'arrivait de pleurer pour un oui ou pour un non, sans que je sache vraiment pourquoi, trouvant même souvent que ces pleurs étaient mal venus, qu'ils étaient excessifs à certains moments. Il est vrai que j'avais pris un grand plaisir à retrouver les larmes dont j'avais été privée pendant si longtemps. Je ressentais leur tiédeur comme un bienfait. Elles étaient nécessaires, ainsi que tous les liquides chauds dont le corps a besoin pour apaiser sa souffrance ou son désir. Je me souvenais du plaisir que j'éprouvais à chaque fois qu'au cours de mes accouchements on m'avait percé la poche des eaux, laissant ainsi s'écouler le liquide amniotique sur mes fesses, mes cuisses, mon bassin : un répit, une douceur, une sieste, avant les grands spasmes de la délivrance.

 

Mais il n'y avait pas que le simple plaisir de pleurer qui jaillissait avec mes larmes. Je sentais qu'il y avait quelque chose d'autre. Quoi? Simplement l'habitude que j'avais prise, étant enfant, de me réfugier dans les pleurnicheries? La consolation de me prendre pour une victime? Je n'étais plus une enfant, plus une victime. Alors quoi? Le réconfort de mettre tous mes échecs sur le compte de l'ingratitude des autres : personne ne m'aime, c'est toujours sur moi que ça retombe? Ce n'était pas vrai. Je ne savais pas trouver la solution de ce problème. Je ne savais pas pourquoi mes larmes coulaient tant. Je pleurais même chez le docteur, parce que le téléphone sonnait en cours de séance, ou parce qu'il me disait que c'était terminé en plein milieu d'une de mes divagations. J'avais une grosse boule dans la gorge et je laissais les gouttes chaudes napper mon visage comme un délicieux baume doux-amer. Parfois même des sanglots secouaient mes épaules, ma cage thoracique, ma carcasse tout entière.

Quand j'avais commencé à me mettre au monde, à me considérer comme une personne indépendante, comme un individu, j'avais éprouvé le besoin d'avoir une voiture pour aller plus loin, plus vite. J'avais hâte de rattraper le temps perdu, de tout voir, de tout connaître. J'avais donc acheté, pour quelques centaines de francs, une vieille 2 CV. Je me sentais bien à son volant, à la fois capable et protégée. Elle était devenue ma meilleure copine. Je pleurais, je chantais avec elle, je lui parlais en la conduisant. Elle rendait ma vie plus large et moins fatigante. J'habitais en banlieue et grâce à ma bagnole je n'avais plus à attendre sur les quais de gare glacés, plus à m'inquiéter du dernier métro, etc. Je parlais souvent au docteur de mon accord avec cette auto, de l'affection qui me liait à elle. Enfin je conduisais au lieu de me laisser conduire!

Un jour, avant de me rendre dans l'impasse, j'avais arrêté ma vieille charrette rouillée et cabossée dans un stationnement visiblement interdit. Juste une course à faire, un paquet à prendre, j'en avais pour deux minutes. Il faut dire que ma voiture ne constituait une dépense supportable pour mon budget que dans la mesure où je n'avais pas de réparation à effectuer sur elle et où je n'attrapais pas de contravention. Je l'entretenais donc le mieux possible et je veillais à ne pas me mettre en infraction.

Je cours, je prends mon paquet en vitesse, je reviens et je vois un agent bien tranquillement en train de me coller une contredanse. Je vais vers lui, la gorge déjà serrée :

– C'était pour mon travail. Je ne suis pas restée cinq minutes.

– Vos papiers s'il vous plaît.

Je lui tends mes papiers et je me mets en même temps à pleurer comme un veau. Une crise de larmes, des sanglots, des hoquets, impossible de m'arrêter. L'agent me rend mes papiers avec l'air de celui auquel on ne la fait pas. Je braille encore plus.

– Vous réglez la contravention tout de suite ou plus tard?

– Plus tard.

– Alors, circulez! Ça vous apprendra à ranger votre voiture n'importe où.

J'arrive chez le docteur dans un état lamentable. Je m'allonge sur le divan le visage bouilli par les larmes, tétant ma morve parce que, comme par hasard, je n'ai pas de mouchoir, reniflant par petits coups, la gorge crispée à me faire mal, dure comme une pierre.

Je commence à raconter ma petite histoire : le stationnement interdit, la rue à traverser, le paquet à prendre, quelques secondes seulement et pourtant l'agent déjà là avec son carnet à souches. Je me plains d'être sans un sou... D'être toujours prise pour un bouc émissaire... De ne pas savoir me faire aimer, de ne pas être attirante... d'avoir un physique désagréable. Ma mère me disait toujours : « Tu es laide comme un pou. » « Tu as des yeux comme des trous de mite. » « Tu es trop cambrée, tu as des pieds trop grands, heureusement que tu as de jolies oreilles. »...

Ma gorge serrée à bloc me fait souffrir. Impression de ne plus pouvoir avaler ma salive, de respirer difficilement. J'étouffe... J'ai deux ou trois ans, je suis dans la salle de jeux de mon enfance, avec mon frère. C'est l'hiver, un feu de bois brûle dans la cheminée. Mes poupées sont rangées en rang d'oignon sur des étagères qui font le tour de la pièce. Tout le monde me donne des poupées pour Noël ou mon anniversaire. C'est le plus beau cadeau pour une petite fille. J'en ai de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des blondes, des brunes, des rousses, des avec des iris bleus et des avec des iris bruns. Je ne m'amuse jamais avec elles. Je n'aime pas leurs yeux bêtes, leurs faux cheveux, leurs mains qui ne se referment pas, leurs pieds sans doigts, leur corps grassouillet. Je préfère les jeux et les jouets des garçons.

Près de la cheminée, dans un berceau habillé d'organdi, dort celle de mes poupées que je déteste le plus. En fait, c'est un poupon, c'est-à-dire qu'il est comme les filles à part qu'il n'a pas de longs cheveux frisés sur la tête et qu'il n'a pas de robe. Il s'appelle Philippe. C'est maman qui trouve toujours le nom de mes poupées au moment où on me les donne. Je ne comprends pas pourquoi il faut donner des noms d'enfants à ces objets, pourquoi il faut dire : « Elle s'appellera Delphine, ou Catherine, ou Pierre, ou Jacques. »

Il y a quelques jours j'ai donné Philippe à mon frère, officiellement, devant Nany. Le poupon lui appartient désormais. Comme ça je m'en suis débarrassée et, par la même occasion, je me suis ménagé les bonnes grâces de mon frère qui a cinq ans de plus que moi et qui me taquine sans arrêt. Il me fait peur, il me pince, il se moque de moi, et la nuit il me réveille pour que je l'accompagne jusqu'au petit coin : il a peur d'aller faire pipi dans le noir. Mais il me menace de m'arracher tous les cheveux, de me gifler et d'appeler le marchand d'habits si je dis qu'il a peur du noir. Et puis il est aimé de ma mère. Sous prétexte qu'il est très maigre elle le dorlote, elle s'inquiète sans cesse de sa santé, de son humeur.

De tous mes jouets, celui que je préfère est un singe en peluche à roulettes. Il a une drôle de tête, des yeux de verre couleur noisette, une longue queue en trompette qui bouge quand je le tire derrière moi. Il est doux à caresser.

Tout à coup mon frère s'énerve, il veut me prendre des mains une raquette de ping-pong qui lui appartient mais avec laquelle je joue pour le mo ment. Je ne veux pas la lui rendre. Alors, il saisit mon singe par la queue et, d'un moulinet du bras, il le précipite directement dans le feu. Presque en même temps vient de la cheminée une odeur de laine brûlée. Mon singe brûle!

Un véritable vent de fureur me secoue comme si j'étais un arbre, un séisme s'empare de moi, une rage meurtrière m'envahit. Je suis impuissante devant la taille et la force de mon frère, alors je me jette sur le poupon, je le tire de son berceau et je me mets à le piétiner de toutes mes forces. Je veux surtout détruire sa tête, écraser son visage, qu'il n'en reste rien. Je m'acharne à le briser, à le supprimer, à le tuer.

Ma mère arrive et me flanque une paire de claques, à toute volée. Je me mets à hurler, à trépigner. Ma mère me gifle encore. Cela m'excite davantage, je suis devenue enragée, je veux mordre, déchirer, casser. J'entends ma mère dire à Nany :

– Il faut la mettre sous la douche, il n'y a que ça pour la calmer.

Je ne crois pas qu'elles vont me mettre sous la douche. Même quand je sens qu'on m'empoigne et qu'on m'emmène vers la salle de bains, je ne crois pas qu'elles vont mettre le projet à exécution. Je hurle encore plus fort, je gigote, je me débats, je veux mon singe. Je ressens mon impuissance à les battre comme une véritable torture. Ce n'est pas juste, je n'ai rien fait, je ne mérite pas ce traitement. C'est la faute de mon frère, je veux lui faire du mal, me venger.

Le jet d'eau froide me prend en pleine face, me coupe le souffle. Ma mère me maintient la tête, Nany me pousse en avant tout en tirant mes bras derrière mon dos, mon frère regarde, au bout de la baignoire. Je ressens cette situation comme intolérable, inadmissible. Il faut que cela s'arrête. Je comprends qu'ils sont tous les trois trop forts pour moi et que je n'ai qu'une chose à faire pour stopper l'eau qui me vient dans la bouche, dans le nez, dans le cou, c'est de m'arrêter et de me calmer.

Pour faire cesser la colère qui fuse par tous les pores de ma peau, par mes cheveux, par mes doigts, par mon être entier, je fais un effort énorme. Du fond de moi monte une puissance colossale qui contraint ma rage : la volonté; et un autre pouvoir vient à ma rescousse : la dissimulation. Toutes mes forces sont mobilisées pour saisir ma violence, l'enfermer, l'enterrer le plus loin possible. Pour y parvenir je dois me concentrer à un point tel que cela me fait souffrir. J'ai mal partout, à la gorge surtout par où plus rien ne doit sortir.

Je suis au milieu de la baignoire maintenant, trempée, la douche ne coule plus. Ils me regardent silencieusement tous les trois. Je sais que je ne me retrouverais plus dans une situation pareille, ma gorge est serrée comme par un étau, des restes de sanglots refoulés me font prendre de grandes inspirations saccadées. Les larmes débordent doucement et apaisent mon visage brûlé par la fureur.

Sur le divan de l'impasse mes pleurs se sont calmés. Je venais, stupéfaite, de retrouver ma violence.

 

Moi qui prêchais la non-violence, moi qui n'avais jamais donné la moindre taloche à mes enfants, moi qui n'avais jamais répondu à l'injustice ou à l'autorité arbitraire que par du silence ou des pleurs! Moi, j'étais pétrie de violence, j'étais la violence même, la violence incarnée!

Tout à l'heure, l'agent, devant ma voiture, je lui aurais volontiers cassé la figure et, quand j'ai compris qu'il me mettrait une contravention quoi qu'il arrive, ma gorge s'est serrée, puis elle s'est durcie en une boule douloureuse. Les larmes ont commencé à couler pour que ma douleur soit supportable, j'avais refoulé ma rage alors que je ne savais même pas qu'elle était en moi.

Cette révélation soudaine de ma violence est, je pense, le moment le plus important de ma psychanalyse. Sous ce nouvel éclairage tout dever ait plus cohérent. J'ai eu la certitude que cette force rentrée, muselée, enchaînée, qui grondait constamment en moi comme un orage, était la meilleure nourriture de la chose.

Une fois de plus j'étais émerveillée par la belle et compliquée organisation de l'esprit des êtres humains. La rencontre avec ma violence est intervenue quand il le fallait. Je ne l'aurais pas supportée avant, je n'aurais pas été capable de l'assumer. Comment, au moment où j'avais élucidé l'hallucination, ne m'étais-je pas arrêtée au fait que la petite fille, que je voyais encore comme un angelot, avait réagi à une agression par une autre agression? Elle avait pourtant battu son père tant qu'elle avait pu jusqu'à ce qu'on lui fasse honte. La leçon n'avait pas suffi, quelques mois plus tard il avait fallu recourir à la douche. Cette fois-là le châtiment avait été suffisamment fort pour que la violence soit cadenassée pendant trente-cinq ans!

Au cours de mon adolescence ma violence avait resurgi quelques fois. Mais je ne savais pas que c'était elle, je me croyais en proie à une crise de nerfs que je sentais monter dans ma gorge. Je m'enfermais alors dans un endroit, et, seule, honteusement, je déchirais mes vêtements ou je cassais un objet. Une seule fois ma mère m'avait surprise alors que je jetais contre un mur un vase d'argent. Elle avait ri, puis elle m'avait dit : « Quand tu te marieras je donnerai à ton futur époux ce vase, pour qu'il voie le beau caractère de sa femme !... » Une autre fois j'avais saisi une lourde gourmette et j'en avais assené un coup si fort sur le mur de ma chambre que les maillons s'étaient imprimés dans le plâtre puis, comme un boomerang, la gourmette était revenue fouetter ma main, me cassant probablement un os. Pendant des mois j'avais traîné ma main endolorie sans jamais en parler à personne, cachant son enflure comme une marque honteuse.

Après, plus rien que le calme, la douceur triste.

Mon inconscient avait donc bien préparé le chemin car, depuis l'explication de l'hallucination jusqu'à la révélation de ma violence, j'avais fait la connaissance d'une personne qui était moi et qui n'était pas un ange. J'avais eu le temps de m'habituer à mon orgueil, à mon goût de l'indépendance et de l'autorité, à mon égocentrisme. J'avais compris que ces traits de caractère pouvaient aussi bien être des défauts que des qualités selon que je les manipulais d'une manière ou d'une autre. Ils étaient comme des chevaux sauvages tirant mon attelage. A moi de les conduire correctement. Cela ne me faisait pas peur, je les sentais à ma main.

Aujourd'hui la violence me venait comme un présent splendide et dangereux, une arme redoutable, incrustée d'or et de nacre, que j'allais devoir manipuler avec la plus grande précaution. Il me tardait de me mettre à l'épreuve. Je savais que je ne voulais m'en servir que pour construire et non pour détruire.

Avec la conscience de ma violence est venue, en même temps, la conscience de ma vitalité, de ma gaieté et de ma générosité.

J'étais presque construite.

 

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