Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 13 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre XIII

 

Au fur et à mesure que, dans l'impasse, se construisait mon équilibre, ma vie, à l'extérieur, prenait elle aussi un sens et une forme. Je devenais de plus en plus capable de parler avec les autres, de les écouter, d'assister à des réunions, d'aller seule d'un lieu à un autre...

Comme mes enfants n'étaient plus mon unique point de contact avec la réalité, je pesais moins sur eux, je les élevais mieux, je les comprenais mieux. C'est à cette époque que nous avons construit tous les quatre des ponts qui allaient de chacun d'eux à moi et de moi à chacun d'eux. Je supposais que ma maladie, malgré mes efforts pour les en éloigner, avait dû les toucher, les blesser peut-être. Plus mon traitement se déroulait, plus je me méfiais du rôle traditionnel de la mère. Alors, j'ai pris une position d'observatrice, j'ai essayé de les regarder le plus possible sans intervenir, sans m'entourer d'interdits surtout. Le seul point fixe, le seul indice de sécurité pour eux, était ma présence constante à leurs côtés, ma disponibilité à leur égard, en toute circonstance. Je me sentais (et je me sens toujours) responsable de les avoir mis au monde mais j'étais en train d'apprendre que je ne devais surtout pas me sentir responsable de leurs individualités. Ils n'étaient pas moi et je n'étais pas eux. J'avais à faire leur connaissance comme ils avaient à faire la mienne. Cette occupation m'absorbait, j'avais l'impression d'avoir perdu du temps là aussi, l'aîné avait presque dix ans maintenant.

En dehors de cela, la nuit et le matin très tôt, j'écrivais. J'avais un petit carnet et j'écrivais dedans. Quand ce carnet a été plein j'en ai pris un autre. Dans la journée je les cachais sous mon matelas. Lorsque je fermais sur moi la porte de ma chambre, le soir, je les retrouvais avec la même joie que s'ils avaient été un bel amoureux tout neuf.

Cela se faisait simplement, facilement. Je ne pensais même pas que j'écrivais. Je prenais mon crayon, mon carnet, et je me laissais aller à divaguer. Pas comme sur le divan de l'impasse. Les divagations de mes carnets étaient faites d'éléments de ma vie que j'arrangeais comme cela me plaisait, j'allais où je voulais, je vivais des instants que je n'avais pas vécus mais que j'imaginais, je n'étais pas tenue par le carcan de la vérité comme avec le docteur. Je me sentais libre comme je ne l'avais jamais été.

Puis un jour, avec ma machine à écrire, j'ai commencé à transcrire mes carnets sur des feuilles de papier. Je ne savais pas pourquoi je faisais cela.

J'avais trouvé mon travail (qui consistait à écrire des textes publicitaires) grâce à mes diplômes. Il est vrai que je savais construire des phrases correctes et que je connaissais bien ma grammaire puisque je l'avais enseignée pendant quelques années avant de tomber gravement malade. Ecrire c'était cela pour moi : transcrire correctement en mots, selon les règles rigoureuses de la grammaire, les renseignements et les informations que l'on me donnait. Progresser dans ce domaine consistait à enrichir le plus possible mon vocabulaire et à apprendre le Grevisse quasiment par cœur. Je chérissais ce livre dont le titre désuet, le Bon Usage, me semblait garantir le côté sérieux et convenable de mon amour pour lui. De même que, au cours de mon enfance, j'aimais dire que je lisais les Petites Filles modèles. Dans le Grevisse il y a beaucoup de portes ouvertes sur la liberté et la fantaisie, beaucoup de clins d'oeil, de signes de connivence, vers ceux qui ne s'enferment pas dans l'orthodoxie d'une langue morte et d'une grammaire strictement corsetée. J'estimais toutefois que ces voies d'évasion n'étaient pas pour moi, qu'elles étaient réservées aux écrivains. J'avais pour les livres un trop grand respect, une trop grande vénération même, pour imaginer que je puisse en faire un. Des livres tels que Madame Bovary, les Dialogues de Platon, les romans et les essais de Sartre, ceux de Julien Gracq, certains bouquins des Américains et des Russes, avaient brûlé comme des feux de joie dans la nuit de mon adolescence et de mes années d'étude. Après les avoir lus en transpirant, avidement, je les avais refermés avec un sentiment de déchirement. J'aurais voulu rester encore dans leurs pages, à l'abri de leur force, de leur liberté, de leur beauté, de leur courage.

Le fait même d'écrire me semblait être un acte important dont je n'étais pas digne. Jamais ne m'était venue à l'esprit la prétention d'écrire. Absolument jamais. Jamais n'était sorti de ma main droite munie d'une plume aucun poème, aucune note, aucune ébauche de journal ou de récit.

Ces feuilles que je couvrais des signes typographiques de ma machine à écrire, c'était quoi? Je ne le savais pas et je ne cherchais pas à le savoir. J'éprouvais, à le faire, une satisfaction importante, voilà tout.

Noël est venu cette année-là avec Jean-Pierre qui débarquait d'Amérique du Nord. Pour les enfants c'était une fête. Je m'attachais à ce que leur père, malgré son absence, fasse partie de leur vie quotidienne. S'il n'était pas là c'est que son métier l'appelait ailleurs, comme les marins, les voyageurs de commerce, les explorateurs; mais son port d'attache c'était nous. Il ne devait rien y avoir d'anormal à ce qu'il ne soit pas là. Chaque jour je leur parlais de lui, de ce qu'aurait été sa réaction devant chaque événement de notre vie. Je leur racontais des histoires de leur père comme d'autres racontent des histoires de cow-boys et d'Indiens. Je m'étais constitué un répertoire puisé dans l'enfance et la jeunesse de Jean-Pierre, puisé aussi dans le pays où il était né : le Nord, la mine, les mineurs, la bruine et la suie. « Maman, raconte-nous quand papa a dit que... Quand papa est allé à... Quand le petit grand-père est descendu dans la mine... Quand papa réparait sa moto... etc. » Il était ainsi devenu le personnage le plus important de notre famille. D'autant plus important que lorsqu'il passait ce n'était jamais que pour quelques jours au cours desquels il était entièrement à ses enfants. Il avait alors toutes les patiences, toutes les curiosités, toutes les indulgences, toutes les inventions. Les enfants le vénéraient et c'était bien comme ça. Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'ils aient, comme moi, une enfance sans père.

Pour nous deux, c'était différent. Les passages de Jean-Pierre étaient des moments gênants. Ma maladie avait ouvert un fossé que, sans nous l'être dit, nous pensions impossible à combler. Le malentendu était d'autant plus profond qu'il croyait être en partie responsable de mes malaises, ce qui le culpabilisait et lui donnait, en même temps, une impression d'échec. Impression confirmée par le fait que, étant moi-même incapable de dire de quoi je souffrais et ce qui me faisait souffrir, j'avais tendance à l'accuser de me faire mener une vie mauvaise. En fait, c'est à partir de mon mariage que la chose s'était enflée au point de tout envahir finalement. Elle s'était nourrie des grossesses, des mois d'allaitement, de la fatigue quotidienne dans laquelle vit une jeune femme qui a trois enfants, un métier, une maison, un mari. Dans l'état d'inconscience où j'étais, je ne pouvais pas voir plus loin que le bout de mon nez et, lorsque je jetais un regard sur mon passé, j'en concluais que j'étais malade depuis que je vivais avec Jean-Pierre, que c'était lui qui me rendait malade. Mais ces réflexions étaient vécues séparément, nous ne communiquions pas, nous évoluions loin l'un de l'autre. Notre couple était une défaite. Nous avions eu à mener un combat ensemble et nous l'avions perdu même si, en apparence, cela ne se voyait pas. Nos enfants étaient une source d'intérêt et d'amour suffisamment abondante pour que, pendant les quelques jours où nous étions réunis, nous ayons l'air d'un couple heureux.

J'avais très peur du divorce, très peur de suivre le chemin de ma mère, de conduire mes enfants là où elle m'avait conduite. Il me semblait que le divorce nous aurait séparés d'une façon dramatique, alors que les milliers de kilomètres qu'il y avait entre nous n'étaient vécus dramatiquement ni par les enfants ni par moi-même. Ainsi, je n'ai jamais eu l'impression d'élever mes enfants seule, même si j'étais seule à m'en occuper matériellement, même s'il n'y avait auprès d'eux que mon unique présence.

 

Jean-Pierre n'avait parlé qu'une seule fois de divorce. Il y a longtemps, à l'époque où je commençais à saigner anormalement. Quelques mois plus tard j'allais être livrée totalement à la chose.

Cela se passait au Portugal où nous étions tous deux professeurs au lycée français. Mon troisième enfant venait de naître. Je n'ai aucun souvenir du visage des gens ni de la configuration des lieux que j'habitais. J'étais déjà dans l'univers de la chose. Je vivais comme un automate dans une sorte de cauchemar flou duquel me tiraient des crises de frayeur inexplicable. Peur de rien, peur de tout. Un comprimé me faisait retomber dans ma léthargie, dans mon brouillard. Je luttais pour paraître normale. J'allais au lycée, je faisais mes cours, je rentrais, je m'occupais de mes enfants, de la maison. Je ne parlais pas. Cela n'était ni plaisant ni déplaisant, ni facile ni difficile. Il n'y avait plus de temps. Je ne vivais pas la vie que j'avais l'air de vivre. J'étais à l'intérieur de moi-même confrontée à l'incompréhensible, à l'absurde. Seule émergeait dans la réalité, poignante, l'impression que je m'aliénais, que je m'éloignais des autres. Je me faisais penser à ces fusées qu'on envoie vers la lune à une vitesse vertigineuse et qui décollent cependant lentement, maladroitement, presque en hésitant, comme si leur départ était un arrachement. Je sentais que j'étais en plein arrachement et qu'à un moment donné j'allais être précipitée à une allure démente hors du monde. Je faisais tout pour rester dans la réalité des autres et cet effort constant m'épuisait.

C'est pour avoir l'air d'être comme tout le monde que j'avais décidé d'organiser une grande fête en l'honneur de mes filles, l'une qui venait de naître, l'autre qui allait avoir deux ans. J'avais invité une quantité d'enfants à goûter et j'avais prié leurs parents et d'autres amis de venir les chercher et de rester prendre un verre. J'avais convié le ban et l'arrière-ban de toutes nos connaissances. Le grand « raout » quoi, comme si je voulais mettre les bouchées doubles pour conjurer le sort. J'allais être la jeune femme modèle, digne de ma mère, tout serait parfait : l'argenterie brillerait, les nappes seraient empesées, la cuisine embaumerait la bonne pâtisserie, il y aurait des fleurs partout, la maison luirait d'encaustique. Jean-Pierre et moi recevrions nos invités entourés de nos enfants. Je serais exorcisée. Une telle fête demandait des jours de travail, je m'étais lancée dans l'entreprise comme dans un assaut.

Tout s'est parfaitement passé. J'avais une robe de soie rose, le buffet (entièrement fait maison) était délicieux, il y avait juste ce qu'il fallait de luxe discret, de beauté délicate, de gaieté distinguée, de simplicité, de raffinement. C'était un tour de force, une prouesse que j'avais réalisés là. J'étais une de ces merveilleuses petites jeunes femmes qui, héroïquement, paient de leur personne pour que se perpétuent les traditions de leur classe.

Quand j'ai fermé la porte sur le dernier invité je me suis effondrée. Je n'en pouvais plus, de ma vie je n'avais subi une épreuve aussi dure! J'avais dû faire appel à toute mon éducation pour tenir le coup, rester souriante, et être attentive à l'agrément de mes hôtes. Car Jean-Pierre n'était pas venu et son absence avait insidieusement empoisonné la réunion. Il était parti le matin pour le lycée et je ne l'avais plus revu. Au début, les gens m'avaient demandé où il était et j'avais répondu avec assurance qu'il allait arriver d'un moment à l'autre. Puis on ne m'avait plus questionnée et les invités étaient partis plus tôt que prévu.

Le spectacle de la maison bouleversée par la fête était le reflet de mon esprit : j'avais voulu sortir du désordre et je me trouvais, au contraire, dans un désordre encore plus grand.

Il était tard quand Jean-Pierre est rentré. Je l'ai entendu ouvrir la porte, monter les escaliers et se diriger directement vers notre chambre. La maison était grande, il aurait pu aller dormir dans une autre pièce, éviter l'affrontement, je ne serais pas allée le chercher. Au lieu de cela il était là, debout au pied du lit. Il me regardait. Il voyait que j'avais beaucoup pleuré. Il se taisait. Il détaillait mon corps recroquevillé sous le drap. Peut-être imaginait-il le sang qui, déjà à cette époque, nous avait fait consulter tous les médecins de la ville : une loque humaine. Dans ses yeux il y avait du mépris, du dégoût et de l'agacement.

– J'en ai marre de te voir toujours malade, tu n'arrêtes pas de te plaindre.

– Justement aujourd'hui j'avais organisé une fête...

– Tu parles d'une fête! Un carnaval d'imbéciles endimanchés !

– L'ambassadeur a dit que la maison était très belle, que les enfants étaient très beaux... Il s'est étonné de ne pas te voir...

– Je me fous de l'ambassadeur! Tu comprends ça? Je m'en fous. Je veux divorcer. Je veux tout laisser tomber. J'en ai marre, je ne suis pas capable de te rendre heureuse, tu n'es pas capable de me rendre heureux. Je suis jeune, je ne veux pas m'enterrer avec toi. Je veux foutre le camp. Je veux divorcer.

 

– Non, pas divorcer!

Il me faisait peur. Lui si pondéré, si calme, si raisonnable, je le sentais à bout, déterminé à en finir. Et moi je ne pouvais envisager de me séparer de lui. Pourtant je n'étais presque plus sa femme, il n'était pas mon ami, mais je ne pouvais pas divorcer, quelque chose de très fort me poussait à rester près de lui, à m'accrocher à lui.

J'ai eu l'impression qu'il avait senti cet élan inexplicable vers lui et que cela l'avait touché. Il s'est assis sur le lit, dans la lumière de ma lampe. Il restait sans rien dire. Sur la peau très bronzée de ses bras j'ai vu les traces blanches que laissent les gouttes d'eau de mer en séchant, des cristaux de sel accrochés à ses cils faisaient des couronnes légères autour de ses beaux yeux clairs.

– Tu as passé la journée à la plage?

– Oui.

– Dans les dunes?

– Oui.

– Avec une femme?

– Oui... Avec une femme qui vit, une femme qui m'aime.

J'ai senti naître la jalousie et monter le chagrin. Je crois que mes yeux qu'il regardait étaient des lacs de peine.

Il a cru que c'était l'idée de cette femme qui me blessait. Mais il se trompait. Ce qui me bouleversait c'était d'imaginer le plaisir qu'il avait pris à entrer dans les vagues, à nager au large, à se laisser sécher au soleil, à sentir le sable sous ses pieds nus. C'est moi qui lui avais appris la mer, la plage, le vent chaud, la liberté du corps qui se donne à l'eau, se laisse caresser et porter par elle. Il était d'un pays froid où l'océan est un terrain de sport, j'étais d'un pays chaud où il est volupté.

Cette image de Jean-Pierre dans les vagues me crevait la tête. Elle m'indiquait mieux que n'importe quel autre signe la grande distance qu'il y avait maintenant entre les autres et moi : je ne pouvais plus nager, plus courir sur le sable humide. J'étais une infirme, il ne fallait pas qu'il me laisse seule avec les enfants.

La vision de son corps tout vernissé par l'eau me mettait cruellement en face de mon propre corps : lourd, négligé, avachi, les seins gonflés de lait, le ventre déformé.

– Non, pas le divorce.

Nous n'avons pas divorcé mais il a accepté un poste très loin de moi.

 

Il savait que je faisais une psychanalyse, il voyait que j'allais mieux, il en était content. Mais quand il était là j'avais du mal à lui parler. Tant d'années à vivre séparément nos vies! Tant de tromperies secrètes, tant d'actions qui n'avaient pas été partagées ! Impossible de retrouver le chemin de la confiance, de la simplicité.

Cette fois-là, pourtant, le premier matin qui a suivi son arrivée, je lui ai dit :

– Tu sais, la nuit, depuis quelque temps, j'écris.

– Tu écris quoi?

– Je ne sais pas. Ça fait des pages et des pages.

– Tu veux que je les lise?

– Si tu veux... Je ne sais pas pourquoi je te parle de ça.

– Fais voir.

Je suis allée chercher mes pages sous le matelas.

– Tu les caches? Pourquoi?

– Je ne sais pas. Je ne les cache pas.

– Donne.

J'habitais, en banlieue, un petit immeuble à prétention « résidentielle ». Ma chambre était un cube de béton blanc meublé de rayonnages sur lesquels s'entassaient les livres et les dossiers, et d'un matelas posé à même le sol. La fenêtre s'ouvrait sur un arbre et sur le ciel. Cela me permettait de voir les saisons se succéder en France. Je regardais avec curiosité les subtilités et les hésitations de la nature européenne, cet automne qui pointait le nez dès la mi-août, ce printemps qui travaillait les branches griffues dès la mi-février. Dans mon pays les saisons s'installaient en quelques jours, elles éclataient.

La maison était calme, les enfants s'amusaient dehors. Jean-Pierre s'était installé sur le côté pour lire mes pages, il avait tassé son oreiller contre le mur et remonté le drap dans son dos. Moi, à côté, je comptais m'assoupir.

Le fait d'être allongée sur le dos, les yeux fermés, comme chez le docteur, me faisait penser à ces pages comme je ne l'avais jamais fait... Dans le fond, je n'aurais pas dû les lui donner à lire... Un souvenir embarrassant montait à ma conscience, tournait dans ma tête, allait, venait, gênant, sans que je puisse définir pourquoi il me gênait.

Quelques mois auparavant j'avais eu à rédiger un texte publicitaire pour une coopérative laitière. Au bureau j'avais rencontré le directeur de cette coopérative qui, devant toute l'équipe de la rédaction, avait déclaré :

– Le mieux serait que vous veniez visiter l'usine. Ça vous parlera plus que les renseignements que je vous ai apportés.

Tout le monde étant convenu que c'était en effet la meilleure solution, j'avais été bien obligée de l'accepter. Ils ne se rendaient pas compte de ce que cela représentait pour moi ! Ils ne savaient pas dans quel dédale je vivais. C'était l'époque où, à grand-peine, je recommençais à parler au docteur, à découvrir mes défauts. La peur me talonnait encore par moments. Or, cette usine était située dans la grande banlieue nord de Paris. Arriverais-je à traverser seule cette zone de misère et de tristesse où les grands ensembles modernes s'élevaient dans le ciel? D'autre part j'avais une répulsion absolue pour le lait, l'odeur du lait, le goût du lait, l'aspect du lait. Je ne pouvais pas leur dire cela, et encore moins que la chose risquait de m'empoigner, de me faire courir, de me faire transpirer, de me faire haleter. Pourtant je ne pouvais pas refuser. Mon travail était un élément capital de mon équilibre. Comment, sans cela, aurais-je pu vivre et payer le docteur?

J'y suis allée et cela s'est très bien passé. J'étais si contente d'avoir surmonté ma peur que, dans l'enthousiasme, j'avais rédigé un texte où je comparais l'usine (qui avait la forme d'un U) à une personne, une sorte de prestidigitateur qui engloutirait des camions-citernes et les transformerait miraculeusement en petits pots de yaourt et de képhyr, en berlingots et en bouteilles de lait... Jamais je n'avais fait preuve d'une telle fantaisie dans mon travail... Est-ce que je pouvais me permettre cela? Avant de porter mes feuillets à la direction je les ai montrés à celui des rédacteurs que je trouvais le plus intelligent, le plus intéressant et aussi le plus habile.

– J'ai fait un texte pour la coopérative laitière. Je me demande ce qu'il vaut. Ça t'ennuie d'y jeter un coup d'œil?

Il avait lu attentivement puis il s'était tourné vers moi avec un air moqueur :

– Alors, madame fait du Jean Cau maintenant?

– C'est qui Jean Cau?

– Un con qui pense ou qui croit penser.

– Autrement dit tu ne trouves pas ça formidable.

– Bof ! Il est bon quand même ton truc. Donne-le, il passera.

Quelque temps après j'ai appris que Jean Cau avait eu le prix Goncourt et, le soir même, en rentrant à la maison, j'ai commencé à transformer mes carnets en pages dactylographiées.

 

A certains moments je croyais que Jean-Pierre s'était endormi, il restait immobile, et puis non : il tournait une page. J'aurais bien voulu savoir où il en était mais je n'osais pas bouger, je continuais à faire semblant de dormir.

 

Oui, c'était bien ça, c'était à partir du jour où j'ai su que Jean Cau était un écrivain que j'avais commencé à donner une forme aux gribouillis de mes carnets. Je m'identifiais à un écrivain? Je me prenais pour un écrivain? Mais non voyons, ce n'était pas possible, pas moi. Un écrivain, moi? Même mauvais? J'écrivais, moi? Quelle idée! C'était encore mon analyse qui me montait à la tête. J'allais tellement mieux que je me croyais tout permis.

L'immeuble était surchauffé pendant l'hiver, impossible de garder une couverture. Nous étions là, Jean-Pierre et moi, allongés sur le matelas, couverts d'un drap blanc, Jean-Pierre tourné sur le côté pour lire plus commodément et moi couchée sur le dos, cherchant la somnolence. J'avais d'abord longuement regardé l'arbre dehors, agitant ses branches décharnées dans un ciel gris et blanc, puis j'avais fermé les yeux, ce qui m'avait fait ressentir encore mieux le silence et l'immobilité de nos corps. De temps en temps le bruit d'une feuille qu'il posait pour en prendre une autre : ces deux frôlements, rien d'autre dans la chambre.

Si cela l'intéressait le moins du monde il le manifesterait, il ferait un commentaire. Je savais bien que Jean-Pierre était un homme silencieux, très discret, qui n'aimait pas les exhibitions tapageuses, mais quand même!... Non, s'il restait muet à ce point c'est que cela ne lui plaisait pas... Tant pis, çe n'était pas grave.

 

J'ouvre les yeux, je vois le drap qui va de la pointe de mes pieds à mon menton et qui s'incurve au milieu, jusqu'à toucher mon ventre. Il bat. Le drap bat, il tressaute à peine mais régulièrement et vite. Il bat au rythme de mon cœur... C'est grave que Jean-Pierre lise ces pages... Je me rends compte qu'elles sont importantes, qu'elles portent un élan fondamental de mon esprit... Elles sont même ce que j'ai fait de plus important dans toute ma vie...

J'aurais dû y réfléchir avant, m'arrêter au fait que j'écrivais, que je racontais une histoire à du papier. J'aurais dû en parler au docteur. Je devrais pourtant commencer à savoir qu'on ne fait pas les choses par hasard, surtout ce genre de choses-là... Livrer ces pages à Jean-Pierre, lui qui analysait les textes qu'il lisait avec tant d'intelligence et d'intuition, lui qui avait de notre langue (à cause de son agrégation de grammaire) une connaissance si profonde, presque amoureuse! C'était de la folie! C'était comme si je brûlais mes lignes, comme si je les détruisais, au moment même où je prenais conscience de l'importance qu'elles avaient pour moi.

Jean-Pierre avait pris l'habitude de me parler comme à quelqu'un de malade, quelqu'un de fragile, une vieille enfant qui ne supportait pas les chocs, à laquelle on ne pouvait pas s'adresser franchement. Pour atténuer sa pensée il allait employer des mots qui me blesseraient plus que la mauvaise critique qu'il aurait dû normalement me faire. Il ne savait pas qui j'étais devenue, je ne lui avais pas dit, je l'avais si peu vu... Maintenant, avec ces feuillets dont je venais de découvrir la prétention ridicule, je perdais les dernières chances de me rapprocher de lui. Ils allaient tout embrouiller. Il ne me comprendrait pas, ne me croirait pas.

Il a bougé un peu. Il a mis longtemps pour se tourner vers moi. Je n'osais pas le regarder, je faisais encore semblant de dormir. Enfin je me suis à mon tour tournée vers lui. Ses yeux étaient pleins de larmes! Pleurer, lui, Jean-Pierre, mais pourquoi? Il ne voulait pas me faire de mal? Il me plaignait?

Il me regardait avec intensité. Il y avait de la tendresse, de la surprise dans son regard et aussi de la retenue, comme on regarde quelqu'un qu'on ne connaît pas. Puis il a tendu sa main qu'il a posée doucement sur mon épaule.

– C'est bien, c'est épatant, c'est un livre. C'est même un beau livre que tu écris.

Deux larmes avaient passé le barrage de ses paupières et roulaient sur ses joues, indécentes, précieuses.

Beaux yeux, belles larmes! Beaux bleus, beaux verts, beaux ors! Enfin! Enfin!

Le bonheur ça existe! Je le savais, je l'avais toujours su! Le bonheur carré, simple, plein. Le bonheur auquel j'avais réservé une grande place au centre de ma personne et qui venait de s'y installer tout à coup, au bout de tant d'années. Plus de trente ans passés à l'attendre.

 

Il s'était rapproché de moi. Il avait glissé son autre bras au creux de mon cou. Il me caressait.

– Comme tu es changée. Tu m'intimides, qui es-tu?

J'étais trop émue, je ne trouvais pas les mots pour parler. Je lui disais avec mes prunelles sombres, aussi sombres que les siennes étaient claires, que j'avais envie d'aimer et d'être aimée, que j'avais envie de rire et de construire, que j'étais neuve.

Il me serrait contre lui. Il embrassait mes paupières, mon front, les ailes de mon nez, le coin de mes lèvres, le bord de mes oreilles. Je sentais son ventre plat, ses jambes musculeuses.

– Ecoute, je ne sais pas ce qui me prend, je suis amoureux de la femme qui a écrit ces pages.

Viens, regardons-nous, ne me lâche pas des yeux. Nous allons entrer dans les vagues. Je connais un passage de sable blanc où tu ne te blesseras pas, où tu n'auras qu'à te laisser aller. Rappelle-toi, mon doux, mon beau, que la mer est bonne si tu ne la crains pas. Elle ne veut que te lécher, te caresser, te porter, te bercer, permets-lui de le faire et elle te plaira encore. Sinon elle te fera peur.

Accroche-toi à la mousse. Tu sens sous tes pieds le sable qui file avec la vague? File avec lui! Maintenant laisse le courant prendre ton dos. Hop la cabriole! Plonge, plonge! Laisse-toi pétrir laisse-toi masser par l'eau.

Une fois les vagues traversées nous allons nager vers le large. Je t'en prie, ne me quitte pas des yeux.

 

– Il y a des phrases que tu as écrites qui me bouleversent, parce qu'elles sont belles et aussi parce que je ne connais pas celle qui les a écrites. Pourtant c'est toi.

 

Tais-toi, ne parle pas, la mer n'aime pas qu'on se distraie d'elle. Nageons. Etire tes bras et tes jambes. Libère tes épaules et tes hanches, laisse tes membres brasser et baratter l'eau, régulièrement, lentement, librement. Sens-tu que tu deviens dauphin? Sens-tu les longues caresses de l'eau fuseler ton corps?

Quand nous serons fatigués tu te mettras sur le dos, nous nous coucherons dans la mer et nous fermerons les yeux pour que le soleil ne les brûle pas. Nous vivrons un moment comme cela, dans la transparence rouge de nos paupières, portés par l'eau comme par une nourrice aux seins frais et moelleux.

Puis nous plongerons à grands coups de reins vers le fond, vers les algues dont les longs doigts glissants nous caresseront le ventre et les cuisses, le visage et la poitrine, et le dos, jusqu'au bout de notre souffle.

Alors nous remonterons doucement vers le plateau de mercure de la surface. De nos bras, de nos jambes et de nos lèvres sortiront des bulles de joie qui grimperont en grappe, plus vite que nous, pour prévenir les rochers, la plage et le ciel de notre apparition.

A partir de ce jour-là Jean-Pierre et moi nous avons commencé à former un bloc. Nous nous sommes nourris de nos différences. Nous avons confronté nos vies sans jamais les critiquer, partageant les meilleurs morceaux. A chaque fois que nous nous sommes retrouvés nous étions chargés d'un butin hétéroclite dont nous dressions ensemble un inventaire détaillé. Cette réunion de nos deux existences est, pour nous, un trésor inestimable, un festin délicieux dont nous ne parvenons pas à nous rassasier.

Ainsi mes premières pages ont-elles au moins eu le mérite d'avoir suscité la première de nos conversations, celles où nous étalons tout, où nous nous disons nos désirs, nos obstacles, nos rêves. Au commencement ces conversations n'étaient alimentées que par les découvertes que je faisais grâce à l'analyse. Mon évolution était si spectaculaire que Jean-Pierre en était fasciné. Peu à peu lui-même s'est mis à changer. Les trouvailles que nous faisons séparément ne cessent d'alimenter notre moulin que je trouve grand et solide et qui tourne vite.

 

Quand j'ai terminé mon premier manuscrit je l'ai déposé chez un éditeur auquel j'avais été recommandée. Six jours après j'ai signé mon premier contrat, avec un vieux monsieur très courtois et très connu dont le nom était lié étroitement au monde des livres. Il me parlait très sérieusement de mon manuscrit, de ses qualités. Je n'en revenais pas. Je n'arrivais à en croire ni mes yeux ni mes oreilles Je n'osais pas le regarder. Et s'il avait su qu'il s'adres sait à la folle! Je ne pouvais m'empêcher de penser à elle. Je l'imaginais telle qu'elle était il n'y avait pas si longtemps, nue, assise dans son sang, recroquevillée sur elle-même dans la nuit de la salle de bains, entre le bidet et la baignoire, grelottante, suante, terrorisée, incapable de vivre.

Je t'ai tirée de là ma vieille, je t'ai tirée de là!

Cela tenait du miracle, du conte de fées, de la sor cellerie. Ma vie était entièrement transformée. Non seulement j'avais découvert le moyen de m'exprimer mais j'avais trouvé toute seule le chemin qui m'éloignait de ma famille, de mon milieu, me permettant ainsi de construire un univers qui m'était propre.

 

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