Les mots pour le dire
Dédicace
Au docteur qui m'a aidée à naître.
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I
La ruelle en impasse était mal pavée, pleine de trous et de bosses, bordée de minces trottoirs en partie détruits. Elle s'enfonçait comme un doigt crevassé entre des maisons particulières à un ou deux étages, serrées les unes contre les autres. Au fond, elle butait contre deux grilles envahies par une verdure mesquine.
Les fenêtres ne trahissaient aucune intimité, aucune activité. On se serait cru en province et on était pourtant en plein Paris, dans le XIVe arrondissement. Ce n'était pas la misère ici, pas la richesse non plus, c'était la vie de la petite bourgeoisie qui cache ses précieux bas de laine derrière des lézardes, des volets édentés, des gouttières rouillées et des murs décrépis qui s'écaillent par plaques. Mais les portes étaient fortes et les fenêtres des rez-de-chaussée gardées par de solides barreaux.
Cette trouée calme dans la ville devait dater d'une cinquantaine d'années car il y avait des relents de modern'style dans les architectures disparates de ses demeures. Qui vivait là? A voir certaines verrières, certains heurtoirs de porte, certains vestiges de garniture, on pensait que c'était des retraités des arts qui terminaient leur carrière derrière ces façades, de vieux rapins, de vieilles cantatrices, d'anciens virtuoses de la scène.
Durant sept ans, trois fois par semaine, j'ai longé cette ruelle jusqu'au fond, jusqu'à la grille de gauche. Je sais comment tombe la pluie ici, comment les habitants se protègent du froid. Je sais comment, en été, s'y installe une vie presque rustique, avec des pots de géraniums et des chats endormis au soleil. Je sais comment est l'impasse le jour et la nuit. Je sais qu'elle est toujours vide. Elle est vide même quand un piéton se hâte vers une des portes ou qu'un conducteur sort son auto d'un garage.
Je ne peux plus me rappeler quelle heure il était quand j'ai passé la grille pour la première fois. Ai-je vu seulement les plantations abandonnées du jardinet ? Ai-je senti les graviers du chemin étriqué? Ai-je compté les sept marches étroites du perron? Ai-je regardé le mur de meulière en attendant l'ouverture de la porte d'entrée?
Je ne le crois pas.
Par contre j'ai vu le petit homme brun qui me tendait la main. J'ai vu qu'il était très menu, très correctement vêtu et très distant. J'ai vu ses yeux noirs, lisses comme des têtes de clous. Je lui ai obéi quand il m'a demandé d'attendre dans une pièce qu'il a découverte en soulevant une tenture. C'était une salle à manger Henri II dont le mobilier complet – table, chaises, buffet, desserte – envahissait presque tout l'espace, imposant à la nouvelle venue que j'étais ses bois ouvragés, sculptés de gnomes et de lierre, ses colonnettes contorsionnées, ses plateaux de cuivre et ses potiches chinoises. Cette laideur n'était pas importante. Ce qui m'importait c'était le silence. J'ai attendu, aux aguets, tendue, jusqu'à ce que j'entende le bruit d'une double porte que l'on ouvrait, à droite de la tenture, ensuite un passage frôlant la tenture – un passage de deux personnes – puis l'ouverture de la porte d'entrée, une voix qui marmonnait : « Au revoir docteur », pas de réponse et la porte qui se fermait. Encore un passage feutré en direction de la première porte, quelques secondes supplémentaires, le parquet qui craquait sous le tapis, signe que la porte était restée ouverte, des mouvements incompréhensibles. Enfin la tenture s'est soulevée et le petit homme m'a fait entrer dans son cabinet.
Maintenant me voilà assise sur un siège, devant un bureau. Lui est au fond d'un fauteuil noir à côté du bureau, si bien que je suis obligée de me tenir de biais pour le regarder. Sur le mur qui me fait face il y a une bibliothèque pleine de livres dans laquelle s'encastre un divan marron avec un polochon et un petit coussin. Le médecin attend visiblement que je parle.
– Docteur, je suis malade depuis longtemps. Je me suis sauvée d'une clinique pour venir vous voir. Je ne peux plus vivre.
Il me fait signe des yeux qu'il m'écoute attentivement, qu'il faut que je continue.
Prostrée comme je l'étais, recluse dans mon univers, comment trouver les mots qui passeraient de moi à lui? Comment jeter le pont qui joindrait l'intense au calme, le clair à l'obscur, qui enjamberait l'égout, le fleuve gros de matières en décomposition, le courant méchant de la peur, qui nous séparait le docteur et moi, les autres et moi?
J'avais des histoires à raconter, des anecdotes. Mais l'histoire qui m'habitait, « la CHOSE », cette colonne de mon être, hermétiquement close, pleine de noir en mouvance, comment en parler? Elle était dense, épaisse, parcourue à la fois de spasmes, de halètements et de mouvements lents comme ceux des fonds marins. Mes yeux n'étaient plus des fenêtres. Bien qu'ouverts je savais pourtant que je les avais fermés, qu'ils n'étaient que deux tranches de globes oculaires.
J'avais honte de ce qui se passait à l'intérieur de moi, de ce charivari, de ce désordre, de cette agitation, et personne ne devait regarder là-dedans, personne ne devait savoir, pas même le docteur. J'avais honte de la folie. Il me semblait que n'importe quelle forme de vie était préférable à la folie. Je naviguais sans cesse dans des eaux extrêmement dangereuses pleines de rapides, de chutes, d'épaves, de tourbillons et cependant je devais faire semblant de glisser sur un lac, aisément, comme un cygne. Pour mieux me cacher j'avais bouché toutes les issues : mes yeux, mon nez, mes oreilles, ma bouche, mon vagin, mon anus, les pores de ma peau, ma vessie. Pour mieux obstruer ces orifices mon corps fabriquait en abondance les matières adéquates dont certaines s'épaississaient au point de ne plus passer, de faire bloc, dont d'autres au contraire s'écoulaient sans cesse, interdisant ainsi l'entrée à quoi que ce soit.
– Pouvez-vous me parler des traitements que vous avez suivis? Des spécialistes que vous avez consultés?
– Oui.
De cela je pouvais parler. Je pouvais énumérer les médecins et les remèdes. Je pouvais parler du sang, de sa présence douce et tiède entre mes cuisses depuis plus de trois ans, des deux curetages que l'on m'avait faits pour stopper son flux.
Cet écoulement, avec ses différences de régime, m'était familier. Cette anomalie était rassurante parce qu'elle se voyait, pouvait se mesurer, s'analyser. J'aimais en faire le centre et la cause de ma maladie. Comment, en effet, ne pas être effrayée par ces pertes constantes? Quelle femme ne se serait pas affolée à voir comme ça couler sa sève? Comment ne pas être épuisée par la surveillance sans relâche de cette source intime, gênante, voyante, honteuse? Comment ne pas expliquer par ce sang le fait que je ne pouvais plus vivre avec les autres? J'avais taché tant de fauteuils, tant de chaises, tant de divans, tant de sofas, tant de tapis, tant de lits! J'avais laissé tant de flaques, flaquettes, gouttes et gouttelettes dans tant de salons, salles à manger, antichambres, couloirs, piscines, autobus, et autres lieux! Je ne pouvais plus sortir.
Comment ne pas parler de ma joie les jours où le sang semblait se tarir, ne se montrait plus que par des traces brunâtres, puis ocre, puis jaunâtres. Ces jours-là je n'étais pas malade, je pouvais bouger, voir, sortir de moi-même. Le sang allait enfin se lover dans sa poche douillette et dormir là pendant vingt-trois jours, comme avant. Dans cet espoir je tâchais de faire le moins d'efforts possibles. Je me manipulais avec de grandes précautions : ne pas prendre les enfants au bras, ne pas porter les paniers du marché, ne pas rester debout trop longtemps devant le fourneau, ne pas faire la lessive, ne pas nettoyer les vitres. Au ralenti, au calme, pour que le sang disparaisse, qu'il cesse ses barbouillages. Je m'allongeais avec un tricot, tout en surveillant mes trois bébés. Furtivement, d'un geste du bras que l'habitude avait rendu très rapide et adroit, j'allais constamment surveiller mon état. Je savais faire cela dans n'importe quelle position, sans que personne s'en aperçoive. Selon les circonstances ma main glissait par-devant sur mes poils durs et frisés jusqu'à ce qu'elle rencontre le lieu chaud, doux et humide de mon sexe, puis elle se retirait aussitôt. Ou bien elle passait facilement la vallée entre la fesse et la cuisse et plongeait, d'un coup, dans le trou rond et profond pour en revenir vivement. Je ne regardais pas tout de suite le bout de mes doigts. Je me réservais une surprise. Et s'il n'y avait rien? Parfois il y avait si peu de chose qu'il fallait que je gratte fort, de l'ongle de mon pouce, la peau de mon index et de mon médius pour faire apparaître un suintement à peine coloré. Une sorte de félicité s'emparait alors de moi : « Si je ne fais plus le moindre mouvement ça va s'arrêter tout à fait. » Je restais figée, comme endormie, espérant de toutes mes forces redevenir normale, être comme les autres. Je refaisais indéfiniment ces comptes dans lesquels les femmes sont expertes : « Si mes règles se terminent aujourd'hui, les prochaines reviendront le... Voyons, est-ce que ce mois a trente ou trente et un jours ?...» Perdue dans mes calculs, dans ma joie, dans mes rêves. Jusqu'à ce que me fasse sursauter la caresse forte et précise, très secrète, très douce, d'un caillot que le sang entraîne. Lave épaisse et pressée qui descend du cratère, envahit les creux, dégringole, chaude. Et le cœur qui se remettait à battre, et l'angoisse qui revenait, et l'espoir qui disparaissait, tandis que je courais vers la salle de bains. Le sang avait déjà eu le temps d'atteindre mes genoux ou même mes pieds, en minces dégoulinades d'un beau rouge vivant. Tant d'années vécues dans la perpétuelle attente, dans l'obsession de ce sang!
J'avais vu je ne sais combien de gynécologues. Je savais, à un millimètre près, comment mettre mes fesses au bord de la table à examen après avoir installé mes jambes écartées sur les hauts étriers. Les entrailles ouvertes et offertes à la chaleur de la lampe, aux yeux du médecin, aux doigts gantés de fin caoutchouc, aux beaux et effrayants outils d'acier. Je fermais les yeux ou je regardais obstinément le plafond pendant que s'effectuaient au centre de moi-même d'expertes perquisitions, d'indiscrètes explorations, de savants attouchements. Violée.
Tout cela justifiait – me semblait-il – mon dérangement, le rendait acceptable, moins douteux. On ne mettait pas en asile une femme parce qu'elle saignait et que cela la terrifiait. Tant que je ne parlerais que du sang on ne verrait que lui, on ne verrait pas ce qu'il masquait.
J'étais donc là, assise près du médecin, dans le calme de cette maison baroque, au fond de l'impasse silencieuse, obéissante et gentille, comme mon sang aurait dû l'être au creux de mon ventre. J'ignorais que ce lieu et cet homme allaient devenir le point de départ de tout.
Je me complaisais dans le récit de ma visite, quelques semaines auparavant, à un grand professeur en gynécologie.
Le spécialiste, habillé de blanc, petite veste et pantalon, style américain, avait enfoncé sa main droite en moi et, de la gauche il pesait sur mon ventre, d'un côté, de l'autre, au centre, poussant mes tripes vers le bas, là où ses doigts gantés palpaient. Un peu comme une ménagère qui s'apprête à vider son poulet d'un seul coup. Je m'attendais à ce que mes viscères se mettent à faire des bruits mous de vase, des « plouf », des « slop », des « splach ». Le plafond était blanc comme le mensonge. D'un blanc immense pour que s'y perdent les vagins difformes et usés, d'un blanc profond pour y engloutir les images ignobles de mon imagination.
Après le long examen le professeur s'était redressé, avait enlevé son gant et, tandis que j'étais toujours là, les jambes écartées sur la table, il avait déclaré : « Pour l'instant vous n'avez qu'un utérus fibromateux. Mais je vous conseille de vous en débarrasser au plus vite. Sinon vous allez avoir de graves ennuis et plus tôt que vous croyez. Prenons date pour l'opération. Vous verrez, tout ira bien après... Ne tergiversons pas, je vous opère la semaine prochaine... Voyons, quel jour préférez-vous? Lundi ou mardi? » J'ai dit « mardi ». Il m'a indiqué la marche à suivre pour les examens préopératoires et pour l'admission à la clinique. J'ai réglé ses honoraires, j'ai dit merci et je suis sortie.
J'avais près de trente ans. Je ne voulais pas qu'on m'enlève cette poche et ces deux boules. Je ne voulais plus que le sang coule par là mais je voulais garder ce paquet dans mon ventre. La « chose » s'agitait dans ma tête, s'agitait. J'ai dévalé l'escalier de marbre à colonnes, à tapis, à tringles de cuivre, à miroirs de paliers. Je me suis retrouvée dehors sur le large trottoir gris des beaux quartiers. J'ai couru, je me suis précipitée dans le métro où la chose m'a emplie, enfonçant cette fois précisément ses racines dans mon utérus fibromateux. Fibromateux. Quel mot! Caverne tapissée d'algues sanguinolentes. Pertuis monstrueusement boursouflé. Crapaud pustuleux. Pieuvre.
Pour les malades mentaux, les mots, de même que les objets vivent autant que les gens ou les animaux. Ils palpitent, ils s'évanouissent ou s'amplifient. Passer à travers les mots, c'est comme marcher dans la foule. Restent des visages, des silhouettes qui s'effacent vite du souvenir ou s'y enfoncent parfois, on ne sait pas pourquoi. Pour moi, à cette époque, un mot, isolé de la masse des autres mots se mettait à exister, devenait une chose importante, devenait peut-être même la chose la plus importante, qui m'habitait, me torturait, ne me quittait plus, reparaissait dans mes nuits et m'attendait à mon réveil.
J'ouvrais les yeux doucement, j'émergeais du sommeil lourd, chimique, pâteux que me procuraient les tranquillisants. Je sentais d'abord mon corps intact. Puis je sentais l'heure, le soleil. Ça allait. Je remontais à la surface de ma conscience. Une seconde, deux secondes, trois peut-être : FIBROMATEUX! Splach! étalé comme une grosse éclaboussure de peinture grasse sur un mur clair. Immédiatement venait le grelottement, avec le tambour du cœur et la sueur de la peur. C'était la journée qui commençait.
Il faut que je me souvienne et que je retrouve la femme oubliée, plus qu'oubliée, dissoute. Elle marchait, elle parlait, elle dormait. De penser que ses yeux regardaient, que ses oreilles entendaient, que sa peau sentait, m'émeut. C'est avec mes yeux, mes oreilles, ma peau, mon cœur que cette femme vivait. Je regarde mes mains, les mêmes mains, les mêmes ongles, la même bague. Elle et moi. Moi, c'est elle. La folle et moi nous avons commencé une vie toute neuve, pleine d'espoirs, une vie qui ne peut plus être mauvaise. Moi la protégeant, elle me prodiguant l'invention, la liberté.
Pour raconter le passage, la naissance, il faut que j'éloigne la folle de moi, que je la tienne à distance, que je me dédouble. Je la vois dans une rue, pressée. Je sais son effort pour paraître normale, pour stopper la peur derrière son regard. Je me la rappelle debout, la tête enfoncée dans les épaules, triste, absorbée à la fois par la montée de l'agitation intérieure et par l'installation du blindage des yeux. Que rien ne se voie! Surtout ne pas tomber dans la rue, ne pas être saisie par les autres, ne pas être conduite dans un hôpital. Imaginer qu'elle ne saurait plus juguler la folie, dont le flot grossissant romprait un jour les digues et déborderait, la faisait grelotter.
L'itinéraire de ses sorties était devenu de plus en plus court. Et puis, un jour, elle n'était plus allée dans la ville. Ensuite elle avait dû restreindre son espace à l'intérieur de la maison. Les pièges se multipliaient. Les derniers mois, avant d'être livrée aux médecins, elle ne pouvait plus vivre que dans la salle de bains. Pièce blanche carrelée de faïence. Pièce sombre, à peine éclairée par une imposte en forme de demi-lune presque totalement obstruée par le branchage d'un gros sapin qui grattait à la vitre les jours de vent. Pièce propre à l'odeur d'antiseptique et de savonnette. Pas de poussière dans les coins. Les doigts glissaient sur les carreaux comme sur de la glace. Pas de décomposition, pas de fermentation. Rien que de la matière qui ne pourrit pas, ou alors si lentement que l'idée de la putréfaction ne pouvait s'y attacher.
Entre le bidet et la baignoire, c'était là qu'elle était le mieux quand elle n'arrivait plus à maîtriser la chose intérieure. C'était là qu'elle se cachait en attendant que les remèdes fassent leur effet. Recroquevillée, les talons contre les fesses, les bras serrant fort les genoux contre la poitrine, les ongles si enfoncés dans les paumes de ses mains qu'ils avaient fini par y creuser des plaies, la tête ballottant d'avant en arrière ou sur les côtés, trop lourde, le sang et la transpiration qui coulaient. La chose qui, à l'intérieur, était faite d'un monstrueux grouillement d'images, de sons, d'odeurs projetés en tous sens par une pulsion dévastatrice rendant tout raisonnement incohérent, toute explication absurde, toute tentative de mise en ordre inutile, se révélait, à l'extérieur, par des secousses intenses et une sueur nauséabonde.
Je pense que la première fois que je suis allée voir le psychanalyste c'était le soir. Ou alors ai-je gardé la nostalgie d'une de ces séances tardives, au fond de l'impasse, à l'abri du froid, des autres, de la folle, de la nuit. Une de ces séances où j'avais conscience que je mûrissais, que je venais au monde. De larges ouvertures se faisaient, le chemin s'élargissait, je comprenais. La folle n'était plus cette femme qui allait cacher ses tremblements dans les toilettes des bistros, qui fuyait un ennemi innommable, qui saignait sur les trottoirs, qui suait sa peur dans la salle de bains, cette malade qui ne voulait pas qu'on la touche, qu'on la regarde, qu'on lui parle. La folle devenait un être tendre, sensible, riche. Je me mettais à accepter la folle, à l'aimer.
Pour commencer j'étais venue dans l'impasse avec l'idée de me faire prendre en charge pendant quelque temps par un médecin qui ne m'hospitaliserait pas. (Je savais que les psychanalystes ne mettent pas leurs clients à l'hôpital.) J'avais peur de l'internement comme j'avais eu peur de l'opération qui aurait amputé mon ventre. Je m'étais sauvée d'une clinique pour venir dans l'impasse mais je croyais que je venais trop tard, que je retournerais dans une clinique psychiatrique. Je croyais que c'était inévitable, surtout depuis que la chose s'était enrichie de l'hallucination. J'étais d'ailleurs bien décidée à ne pas parler au docteur de cette hallucination. Je pensais que, si j'en parlais, il ne pourrait pas me soigner et me renverrait, immédiatement, d'où je venais. La présence, par instant, d'un œil vivant, me regardant, existant réellement, mais n'existant que pour moi (ça je le savais) me paraissait être le signe de la véritable folie, de la maladie incurable.
J'avais trente ans, j'étais en très bonne santé, je pouvais en avoir pour cinquante ans à être enfermée et peut-être que je me serais laissée aller complètement sans mes enfants. Peut-être que sans eux j'aurais cessé de me battre. Car la lutte contre la chose était épuisante et, de plus en plus, j'étais tentée par les remèdes qui me livraient à un néant pâteux et doux. Mes enfants étaient des êtres humains que j'avais désirés énormément. Ils n'étaient pas nés par hasard. Depuis que j'étais toute petite je me disais : « Un jour j'aurai des enfants et je fabriquerai avec eux et pour eux une vie de chaleur, d'affection, d'attention, de gaieté. » Tout ce dont j'avais rêvé quand j'étais enfant moi-même. Ils étaient venus au monde chargés de leur vie toute neuve, robustes, très différents les uns des autres. Ils poussaient bien. Nous nous adorions. J'aimais qu'ils rient, j'aimais leur chanter des chansons.
Et puis cela avait été le gâchis : la chose était venue, revenue et ne me quittait plus. Elle m'absorbait si totalement que j'en étais arrivée à ne plus m'occuper que d'elle. Il y eut une période, au début, où j'ai cru pouvoir vivre avec la chose comme d'autres vivent avec un seul œil ou une seule jambe, avec une maladie de l'estomac ou des reins. Certaines drogues reléguaient en effet la chose dans un coin d'où elle ne bougeait plus. Alors je pouvais écouter, parler, marcher. Je pouvais aller me promener avec mes enfants, faire des courses, leur préparer des desserts et leur raconter des histoires pour les faire rire. Puis les effets des drogues se sont écourtés. Alors j'en ai pris double dose, triple dose. Et, un beau matin, je me suis réveillée prisonnière de la chose. J'ai consulté des quantités de médecins. Le sang s'est mis à couler sans arrêt. Par moments ma vue baissait. Je vivais dans un brouillard, tout devenait imprécis et dangereux. Ma tête est entrée dans mes épaules, mes poings se sont serrés dans l'attitude de la défense. Mon cœur battait à 130, 140 pulsations à la minute, à longueur de journée, à croire qu'il allait défoncer ma cage thoracique et jaillir, palpitant, aux yeux de tout le monde. Son rythme trépidant m'épuisait. Il me semblait que les autres l'entendaient battre et j'en avais honte.
J'avais pris deux manies, deux gestes que je répétais mille fois par jour. L'un, que j'ai déjà décrit, qui consistait à aller vérifier où en était le flux de mon sang, et un autre par lequel je comptais mon pouls. Comme pour le sang, je faisais cela furtivement, sans que personne s'en aperçoive. Je ne voulais pas entendre quelqu'un dire, en me voyant tâter mon poignet : « Que se passe-t-il, vous ne vous sentez pas bien? » Mon sang et mon pouls étaient les deux pôles sensibles, évidents, de ma maladie. Deux symptômes qui me permettaient de dire parfois, quand je n'y tenais plus : « Je suis cardiaque. J'ai un cancer de l'utérus. » Et la valse des docteurs recommençait. Et la mort devenait encore plus présente avec ses liquides puants, ses décompositions, ses vers, ses os grugés.
Maintenant que je me suis mis en tête de raconter ma maladie. Maintenant que je me suis accordé le suppliciant privilège qui consiste à décrire les images affreuses et les sensations douloureuses que faisait naître en moi le souvenir d'événements passés, il me semble que je suis un metteur en scène avec sa caméra qui, arrimé au bout de l'immense bras d'une grue, est capable aussi bien de descendre filmer en gros plan les détails énormément grossis d'un visage, que de s'élever au-dessus du plateau pour saisir l'ensemble d'une scène. Ainsi, pour cette première visite, je vois Paris avec ses lumières nocturnes d'automne (était-ce l'automne?) et, dans Paris, le quartier d'Alésia, et dans ce quartier l'impasse, et dans l'impasse la petite maison, et dans la petite maison le bureau éclairé doucement où parlent un homme et une femme, et cette femme, dans cet ensemble, sur un divan, recroquevillée, comme un fœtus dans une matrice.
Mais, à cette époque, je ne savais pas que je commençais à peine à naître et que je vivais les premiers instants d'une lente gestation de sept ans. Embryon gros de moi-même.
J'avais parlé au docteur du sang et de la chose qui me faisait battre le cœur. Je savais que je ne parlerais pas de l'hallucination. J'allais parler des derniers jours, de la clinique. Comme cela j'aurais tout raconté.
Le docteur écoutait avec une grande attention et cependant rien en particulier dans mon long récit ne le faisait réagir. Quand j'ai cessé d'évoquer la salle de bains et mes crises d'angoisse, il m'a demandé :
– Que ressentez-vous à ce moment-là, en dehors de vos malaises physiques?
– J'ai peur.
– Peur de quoi?
– J'ai peur de tout... peur de la mort.
A vrai dire je ne savais pas de quoi j'avais peur. J'avais peur de la mort mais j'avais aussi peur de la vie qui contient la mort. J'avais peur de dehors mais j'avais peur de dedans qui est l'envers de dehors. J'avais peur des autres mais j'avais peur de moi qui étais une autre. J'avais peur, peur, peur, PEUR, PEUR. C'était tout.
La peur m'avait reléguée dans le monde des aliénés. Ma famille, de laquelle j'étais à peine sortie, avait sécrété de nouveau son cocon autour de moi, de plus en plus serré, de plus en plus opaque, au fur et à mesure que la maladie progressait. Non pas seulement pour me protéger mais aussi pour se protéger elle-même. La folie se porte mal dans une certaine classe, il faut la cacher à tout prix. La folie des aristocrates ou du peuple est considérée comme une excentricité ou une tare, elle s'explique. Mais, dans la nouvelle classe des puissants elle ne s'admet pas. Qu'elle vienne de la consanguinité ou de la misère, passe, cela se comprend, mais pas du confort, de l'aisance, de la bonne santé, de l'équilibre que donne l'argent bien gagné. Dans ce cas-là, c'est une honte.
Au début on me ronronnait des « ce n'est rien, tu es nerveuse. Repose-toi et fais du sport ». Pour finir, ça avait été un impératif : « Tu vas voir le Dr Untel qui est un ami de ton oncle et un grand spécialiste du système nerveux. » Le grand spécialiste-ami avait ordonné un traitement « sous contrôle médical ». On m'avait retenu une chambre tout en haut de la clinique de mon oncle.
Une pièce aménagée dans le grenier, avec un grand lit, calme, tendue de toile de Jouy aux motifs champêtres reposants : la bergère avec ses moutons et sa houlette, l'arbre au tronc noueux et au feuillage d'olivier. La bergère, les moutons, l'arbre, la bergère, les moutons, l'arbre. Répétition paisible. Un paravent tendu de même tissu cachait un cabinet de toilette confortable en belle porcelaine blanche aux angles arrondis, rassurant. En face, une table avec sa chaise et ensuite une lucarne transformée en fenêtre qui ouvrait sur un paysage charmant d'Ile-de-France : une ligne de peupliers frémissants, des pommiers plantés en quinconce, des champs de céréales qui descendaient à peine, jusqu'à l'horizon. Le grand ciel.
Cette toile de Jouy, était-ce vraiment celle de ma chambre de clinique ou bien était-ce celle de ma chambre d'enfant? A la clinique la toile de Jouy n'était-elle pas imprimée de fleurs grosses aux tiges pulpeuses? Y avait-il de la toile de Jouy sur les murs ou simplement une peinture bleue, luisante? Je ne sais plus. Je ne sais plus comment je suis venue là, qui m'a conduite. Je revois parfaitement l'étroit escalier de bois qui menait à la chambre. Je revois les proportions de la pièce et son ameublement, la fenêtre, le cabinet de toilette.
Il a fallu que je me déshabille, que j'enfile un pyjama tout neuf, que j'entre dans le lit douillet aux draps frais, que je m'allonge, que je laisse quelqu'un prendre ma tension et compter mon pouls. Livrée à la médecine. J'ai fermé les yeux pour continuer mon combat à l'intérieur puisqu'à l'extérieur je me laissais aller : j'avais étendu mon corps de tout son long, mes bras reposaient sur les draps bien tirés, mes mains étaient ouvertes J'étais normale au-dehors. Dedans il fallait que je calme mes pulsations. On me passait un brassard, j'entendais le souffle court de la poire qu'on actionnait pour le gonfler, je le sentais me serrer de plus en plus fort, puis je me suis un peu crispée au contact du disque de métal froid qui s'installait au creux de mon coude. Le docteur avait bien insisté sur ma tension qui était très basse; il fallait la prendre toutes les quatre heures avant de me donner mon comprimé. Cela m'était égal que l'on constate que ma tension était si basse. Ce qui m'importait c'était mon pouls, les battements fous de mon cœur. L'opération de la tension me donnait un peu de temps pour essayer de le calmer. On a enlevé le brassard, on a bougé près de moi.
Qui était là? Mon oncle? Le professeur-ami? Quelqu'un d'autre? Je ne sais pas. A l'époque j'étais tellement occupée à me contrôler et à faire la guerre à la chose que je ne voyais pas vraiment, je me sentais devenir aveugle, je naviguais au radar, c'était plutôt une sorte d'instinct qui m'empêchait de me heurter aux choses et aux gens.
Enfin j'ai senti le bout des quatre doigts qui s'appliquaient expertement sous mon poignet. Quatre petites boules douces. Elles n'avaient pas eu besoin de tâtonner, à peine avaient-elles touché la zone du pouls que le sang, brassé, baratté par la chose, s'était mis à battre contre elles. A peine les doigts avaient-ils ressenti les battements qu'ils les avaient amplifiés et les avaient faits retentir dans tout mon corps, dans toute la chambre. 90, 100, 110, 120, 130, 140... J'avais beau cacher la chose et tout fermer pour qu'elle ne puisse pas sortir, elle savait bien se révéler comme ça, à travers mes veines et ma peau. La salope, elle était là, elle se moquait de moi, elle ne m'obéissait pas, elle cognait comme une forcenée contre les doigts qui se sont détachés. Désormais ils savaient. On a bougé de nouveau, on a fait de petits bruits pas effrayants, un inoffensif remue-ménage.
– Vous allez prendre votre comprimé maintenant. Un quart de comprimé seulement, quatre fois par jour pendant une semaine. Puis on augmentera la dose. Ça va vous faire du bien.
C'était une femme qui parlait, petite, mince, avec des cheveux blancs. J'ai vu dans ses yeux qu'elle avait enregistré le message transmis par la chose à ses doigts. Elle savait.
J'ai pris le minuscule quart de comprimé, le verre d'eau qu'elle me tendait et j'ai fait semblant d'avaler normalement. En fait il y avait des semaines que je ne pouvais plus avaler de comprimés non dilués. Ma gorge était si serrée que rien ne passait. J'avais l'impression de m'étouffer à chaque fois que je voulais déglutir. J'ai fermé les yeux et j'ai fait comprendre par mon attitude que tout allait bien, que je souhaitais me reposer. Le bout de comprimé était resté coincé dans ma gorge, énorme, comme un bloc. On est sorti.
Immédiatement j'ai bondi vers le lavabo pour expulser le remède, mes doigts enfoncés jusqu'à la glotte afin de provoquer les spasmes qui me délivreraient. Enfin le tout petit triangle jaunâtre est venu avec des glaires, de la mousse et des filandres visqueux. (Le comprimé était-il jaunâtre, ou rosâtre, ou nacré?) Je me suis assise sur le bidet, tremblant des pieds à la tête, le front contre le bord frais et dur du lavabo. Le temps ne durait pas. Je ne sais pas combien de temps je suis restée sans bouger. Je me souviens qu'ensuite j'ai enlevé le tampon qui arrêtait mon sang que j'ai alors regardé tomber doucement, goutte à goutte, pendant que je me balançais un peu d'avant en arrière, pour me bercer, sachant très bien qu'en même temps que moi je berçais la chose. Les gouttes de sang s'écrasaient et se diluaient un peu dans l'humidité de la faïence blanche, elles avaient fini par se faire un mince chemin sinueux jusqu'à la vidange. Cela m'occupait de voir le travail du sang sorti de moi, je pensais qu'il avait maintenant une vie qui lui était propre, qu'il découvrait la physique des choses de la terre, le poids, la densité, la vitesse, la durée. Il me tenait compagnie, livré lui aussi aux lois incompréhensibles et indifférentes de la vie.
La chose avait gagné. Il n'y avait plus qu'elle et moi pour toujours. Nous étions enfin enfermées, seules, en compagnie de ce que nous sécrétions : le sang, la sueur, la merde, la morve, la salive, le pus, le vomi. La chose avait chassé mes enfants, les rues animées, les lumières des magasins, la mer à midi avec ses vaguelettes des beaux jours, les buissons de lilas, le rire, le plaisir de danser, la chaleur des amis, l'exaltation secrète de l'étude, les longues heures de lecture, la musique, les bras d'un homme tendre autour de moi, la mousse au chocolat, la joie de nager dans l'eau fraîche. Je n'avais plus qu'à me recroqueviller dans ce cabinet de toilette de clinique, là où c'était le plus propre, et à suer en tremblant. Je grelottais si fort que mes mâchoires en s'entrechoquant faisaient un bruit idiot de mécanique.
Heureusement, les marches du petit escalier grinçaient. Au moindre bruit j'allais me recoucher et je prenais une position normale. Je n'aimais pas la femme aux cheveux blancs et je ne lui parlais jamais. Elle m'apportait mes plateaux de repas et me donnait mes comprimés après avoir pris ma tension et mon pouls. Je ne pouvais pas manger. Je jetais dans le lavabo tout ce qui pouvait y passer, le reste je le lançais dans la gouttière qui bordait le toit en tuiles ondulées sous ma fenêtre. Je n'ai pas le souvenir d'un temps court ou long, pas plus que des nuits et des journées. J'étais prisonnière. J'avais regardé par la fenêtre pour savoir si je me serais tuée en me jetant de là. Oui, je me serais tuée, il devait bien y avoir quatre étages. Mais le toit me cachait la base de la maison et je ne savais pas où je serais tombée, sur une verrière peut-être ou sur des plantes. Je ne voulais pas me suicider de cette manière. D'ailleurs la mort me faisait peur, en même temps qu'elle s'offrait comme unique solution pour supprimer la chose.
Je ne sais pas combien de jours sont passés avant que je sois saisie par un besoin violent de fuite. En tout cas au moins huit puisque, ce matin-là (c'était un matin, j'en suis certaine), la dame m'avait fait prendre un demi-comprimé et j'avais bien retenu que je devais en prendre un quart pendant une semaine, puis un demi.
Je me suis rendu compte tout à coup que j'étais dans mon lit, couchée normalement sur le dos, le visage découvert. Cela m'a surprise : il y avait tant de mois que je ne pouvais vivre que recroquevillée, que je ne pouvais dormir que couchée en chien de fusil, la figure enfouie dans mon drap. En même temps que je constatais ce changement, je ressentais une lourdeur dans la nuque, comme si le fond de mon crâne était pesant, comme si mon cervelet était de plomb. J'ai pris conscience alors que cette lourdeur, moins précise toutefois, existait déjà depuis quelque temps. Au même moment j'ai reconnu que la chose n'était plus la même, agitée, haletante, véloce; elle était devenue épaisse, gluante, poisseuse. Ce n'était plus tellement la peur qui m'habitait maintenant mais plutôt le désespoir, le chagrin, le dégoût. Je ne voulais pas de ça. Je ne sais quel instinct m'a fait préférer la lutte exténuante avec la chose en furie plutôt que la coexistence avec la chose molle, collée à moi avec un abandon nauséeux.
Au cours de la matinée – ma tête de plus en plus pesante et douloureuse, enfoncée dans l'oreiller – j'ai établi une relation entre mon état présent et les comprimés. Je me suis souvenue d'une conversation entre le psychiatre-ami et mon oncle. Ils parlaient d'un nouveau traitement, d'un « électrochoc chimique », difficile encore à manier mais dont les résultats étaient bien meilleurs que ceux de l'électrochoc habituel. Ils s'entretenaient devant moi comme si j'avais été une potiche. Et le fait est que, sur le moment, je n'avais prêté aucun intérêt à leurs discours. Je pensais simplement que la boucle était bouclée, que j'allais être internée et que c'était normal puisque j'étais incapable de vivre comme les autres, incapable d'élever correctement mes enfants. Et puis je n'en pouvais plus, je voulais qu'ils me délivrent de la peur, de la chose, à n'importe quel prix.
Pourtant ce matin-là, à la clinique, j'ai deviné que leur prix allait être énorme et que je ne voulais pas le payer.
Je ne prendrais plus leurs comprimés dégueulasses, c'était décidé! Quand la dame viendrait je ferais semblant d'avaler le comprimé mais je ne l'avalerais pas, je cracherais tout par la fenêtre. Dans la gouttière!
Et c'est ce que j'ai fait.
En cherchant les souvenirs de cette période, je suis étonnée de ne rencontrer dans ma mémoire que de grands terrains vagues pleins de débris de gens et d'objets, des plages jonchées de morceaux indistincts de mes jours et, tout à coup, des constructions nettes, précises, entières, parfaitement équilibrées et brillantes. Au cours de ma maladie j'ai été, à certains instants, plus intelligente, plus lucide, que je le serai jamais. J'en garde un souvenir poignant. Pendant que j'étais folle j'ai découvert des chemins de mon esprit que je n'aurais jamais découverts sans la folie. J'étais capable d'une incroyable agilité intellectuelle. J'avais, par périodes, des pensées aiguës, subtiles, claires, qui me conduisaient à une plus grande connaissance, une plus profonde compréhension de ce qui m'entourait. Je considérais les autres et je les voyais employer des routes si différentes de celles que j'avais découvertes, si contraires même, si mauvaises pour eux que je voulais les arrêter, les prévenir du danger. Mais je ne le faisais pas car, me croyant malade, je pensais que mes trouvailles n'étaient que pure démence. Comment pouvais-je trembler à l'idée de voir les autres se perdre alors que j'étais folle!
Ainsi, ce jour-là, ai-je prévu clairement ce qui allait m'arriver. Pourtant je n'avais encore jamais rencontré des « guéris » de la psychiatrie. Depuis, j'en ai vu quelques-uns : empaillés, inoffensifs, précautionneux d'eux-mêmes, des humains aux mains moites et au regard double : une flamme, de la cendre, une flamme, de la cendre... Je crois que la chose ne les fait plus souffrir mais qu'elle est restée en eux, vivante. C'est encore elle qui conduit leur attelage.
Avec ma tête malade, lourde, douloureuse (ce cervelet que la drogue m'arrachait!), j'avais tout compris. Je ne voulais pas de ce sort-là! J'ai alors échafaudé un plan parfait pour m'échapper. J'en ai prévu les moindres détails. D'abord, ne plus prendre la plus petite miette de comprimé. Ensuite, manger un peu parce que j'allais sortir et que j'avais besoin de force. Obtenir qu'on me laisse aller dans le parc. Après, ce serait facile. Mais surtout j'ai prévu que, la drogue n'agissant plus, la chose allait attaquer de nouveau; elle allait m'assaillir avec l'angoisse, les frissons, les grelottements, la peur, la sueur. Je recommencerais à y voir mal, à saigner comme un bœuf. Tant pis, je devais foutre le camp! Je savais que je n'avais que vingt-quatre heures pour jouer ma comédie. Après, je ne pourrais peut-être plus partir, toutes mes forces seraient de nouveau mobilisées pour la bagarre avec la chose. Car je me doutais que je ne pourrais pas me faire rendre mon sac rempli de tranquillisants, de somnifères et de tous les gris-gris qui servaient habituellement à ma lutte : morceaux de sucre pour combattre les crampes d'estomac, pastilles de menthe pour rendre la langue moins pâteuse et la gorge moins serrée, aspirine pour apaiser la chaleur de ma tête, déodorant pour ne pas être envahie par la puanteur de ma transpiration, tampax, kleenex, coton hydrophile pour endiguer le sang, lunettes noires qui cachaient mon regard aux autres et qui protégeaient mes yeux de la lumière insupportable. Ce sac contenait aussi de l'argent dont j'avais besoin puisque j'étais en pleine campagne, impossible donc de prendre un autobus, un train, un taxi. Il fallait que je trouve une autre solution. Je la trouverais. J'irais au village et je téléphonerais à un ami. (Ils me connaissaient à la poste : " La nièce du directeur... elle paiera demain. " Je l'avais déjà fait.) Demander mon sac c'était me perdre, j'en étais certaine. Il ne fallait pas qu'ils aient le moindre soupçon. Heureusement je connaissais bien le parc où je venais jouer quand j'étais petite et où j'avais souvent promené mes enfants depuis. Je connaissais des brèches dans la clôture par où je pourrais sortir sans être vue des gardiens. Ils ne savaient pas pourquoi j'étais là, cette clinique n'était pas spécialement réservée au traitement des malades mentaux. Il n'y avait sûrement que mon oncle, ma tante et l'infirmière à être dans le secret. Mais les gardiens auraient pu parler et mon oncle aurait pu apprendre que j'étais sortie du parc. Tout mon plan aurait été ruiné. Pour les gens de la poste ce n'était pas pareil, ils n'étaient pas en rapport constant avec le personnel de la clinique.
J'allais faire cela demain. Après-demain je m'en irais. La seule chose qui pouvait me trahir c'était mon pouls. Est-ce que le remède allait agir assez longtemps?
Pour le comprimé de midi j'étais assise dans mon lit. L'infirmière est entrée.
– Bonjour.
– Bonjour, on dirait que ça va mieux aujourd'hui.
– Oui, je me sens mieux.
La tension, le pouls, le verre d'eau et le demi-comprimé sur un petit plateau de métal. Depuis quelques jours ce n'était plus la peine de le délayer, j'avalais normalement. La demi-lune adroitement coincée sous ma langue contre mes dents, l'eau qui passe.
Un sourire, elle est partie. Le comprimé dans la gouttière.
Dans l'après-midi, cette fois, je suis debout dans le cabinet de toilette.
– Il fait beau aujourd'hui.
– Oui, c'est une belle journée.
– J'aimerais bien voir mon oncle, j'ai envie de sortir.
– Doucement, doucement, je pense que ce n'est pas possible. Comme ça, en plein traitement!
– Est-ce que je pourrais voir mon oncle? J'ai envie de lire.
– Certainement.
La tension, le pouls, le comprimé dans la gouttière. Quelques instants après mon oncle apparaît :
– Alors, il paraît que ça va mieux, que tu as envie de lire! Je t'ai apporté des magazines et des romans policiers.
– J'aimerais bouger un peu. Est-ce que je ne pourrais pas faire un tour dans le parc demain?
– Il faut que je le demande à ton médecin traitant.
– Téléphone-lui. Je sais que ça me fera du bien, j'en ai une envie folle.
– Je vais l'appeler, en principe il doit venir te voir après-demain.
– Je ne vais pas rester tout ce temps sans bouger. Tu sais, ça va beaucoup mieux.
Un grand sourire. Il est assis au pied de mon lit. Il ose à peine me regarder. Pour se donner une contenance il inspecte ma fiche sur laquelle on indique chaque jour ma tension, mon pouls et les doses de médicaments que l'on m'administre. Il connaît cette fiche par cœur. Chaque matin l'infirmière la lui descend.
– Tu as l'air d'aller mieux en effet, c'est parfait. Je te dirai tout à l'heure ce qu'en pense ton médecin.
Mon médecin! Je ne sais même pas comment il s'appelle !
En attendant le retour de mon oncle je décide de faire ma toilette. Je brosse mes cheveux longtemps, en avant et en arrière et puis je me brosse les dents. C'est fatiguant, je suis à bout de souffle. Je guette la chose mais elle ne s'agite pas. Alors je m'installe pour regarder mon sang couler dans le bidet. C'est mon occupation préférée depuis que je suis à la clinique. Cela me fait penser à la mer et à ses vagues qui viennent faire leur révérence sur la plage, avec un soupir. Je pense aux planètes qui tournent régulièrement.
A la première marche qui craque je remets ma culotte et je m'installe assise sur la chaise, devant la table, un magazine ouvert devant moi. Il y a Gina Lollobrigida en grand décolleté qui sourit de toutes ses dents. Mon Dieu, comment cette femme fait-elle pour être heureuse à ce point!
Mon oncle est entré, toujours vêtu de sa blouse blanche qui bride un peu son estomac et coiffé de la petite toque blanche qu'il porte en salle d'opération.
– Ton médecin est d'accord. Tu pourras aller te promener demain. Il est très satisfait de la rapidité à laquelle ton état s'améliore. Il paraît que ce nouveau produit fait quelquefois l'effet contraire sur les patients, il les rend apathiques, leur donne des migraines. L'infirmière t'accompagnera. Ta tante demande si tu veux venir dîner chez nous.
– Non, pas ce soir, merci. J'ai déjà dîné et je vais dormir. Je viendrai demain si ma balade s'est bien passée. Remercie-la de ma part, elle comprendra que je ne vienne pas.
– Bien sûr. Tu sais, elle n'a jamais douté une seconde que tu t'en sortirais très vite. Ce n'est pas le genre de la famille. Tu t'es trop fatiguée à vouloir élever tes enfants toute seule. Un point c'est tout Elle se fait surtout du souci pour ta mère qui est folle d'inquiétude. Tu sais comme elles s'aiment toutes les deux. Elles sont toute la journée pendues au téléphone. Ta pauvre mère ne tient plus sur ses jambes. Les enfants la fatiguent.
– Je vais guérir très vite. Il faut la rassurer. Ça ne va pas traîner.
– Tu sais, ce que j'en dis... c'est surtout pour ta mère. La pauvre femme en a assez vu, elle mérite de se reposer... Enfin, je te parle comme à une... grande. Tu ne vas pas en faire une montagne.
– Non, non. Je te comprends mais je vais en finir, je le sens, ça va mieux.
– Bonsoir ma grande.
Il m'embrasse sur le front, il sort.
Je ne veux pas penser à ma mère. Je ne dois pas penser à mes enfants...
Ensuite, tout est confus. Mon empoignade avec la chose a été féroce. Je ne me sentais pas la force de me battre longtemps avec elle, à mains nues, sans la moindre drogue pour m'aider, sans rien. Et pourtant j'ai tenu le coup. Je suis sortie sans l'infirmière. J'ai couru dans les champs. (Je cherche à me rappeler si les blés étaient hauts mais je n'y arrive pas.) J'ai eu mon copain au téléphone.
– Tu me promets de venir demain à la même heure? A l'angle de la nationale et du petit chemin, là où la plaque indique la clinique, un kilomètre avant le village, à gauche.
– Tu peux compter sur moi, je serai là.
Le soir, assise devant la télévision, entre mon oncle et ma tante, il me semblait que nous étions dans un gros aquarium. Eux étaient de gentils poissons broutant paisiblement des algues et moi, j'étais une pieuvre.
Surtout ne pas les agresser, ne rien faire pour leur déplaire, pas un mot, pas un geste.
Je ne savais pas que j'allais les quitter pour toujours. Je savais seulement que j'allais les tromper et cela me bouleversait. Surtout eux, ils étaient ce qu'il y avait de plus réussi dans la famille. En m'éloignant d'eux je m'éloignais du Bien. Mais c'était le chemin que j'avais décidé de prendre. A y penser, je n'avais jamais été normale, je n'avais jamais su vivre normalement, comme eux. Autant disparaître, autant les délivrer de moi.
Le lendemain l'auto était là. Nous avons démarré tout de suite et j'ai pu me laisser aller à trembler et à claquer des dents.
– Ça ne va pas? Qu'est-ce que tu veux que je fasse?
– Rien. Rien. Tu ne peux rien faire pour moi. Mène-moi chez Michèle. Ne t'inquiète pas, ça va me passer. Téléphone après à la clinique, tu diras que je suis en sécurité, qu'ils ne me fassent pas rechercher. Mais ne leur dis pas où je suis. Je ne veux plus les voir.
Le lendemain j'allais dans l'impasse pour la première fois.
Qui a téléphoné au docteur? Est-ce moi? Est-ce Michèle? Je ne sais plus. Elle le connaissait et moi j'en avais entendu parler. Il est possible que ce soit moi. (Chez Michèle j'avais retrouvé des tranquillisants et j'avais pu juguler la chose.) Je ne sais plus.
Voilà, j'avais tout raconté.
Je voulais parler du sang et c'est pourtant de la chose dont j'avais surtout parlé. Est-ce qu'il allait me renvoyer? Je n'osais pas le regarder. Je me sentais bien, là, dans ce petit espace, à parler de moi. Est-ce que c'était un piège? Le dernier? Peut-être n'aurais-je pas dû lui faire confiance.
Il a dit : « Vous avez bien fait de ne pas prendre ces comprimés. Ils sont très dangereux. »
Tout mon corps s'est détendu. J'ai ressenti pour ce petit bonhomme une profonde reconnaissance. Peut-être y avait-il un chemin entre moi et quelqu'un d'autre. Si cela était vrai! Si je pouvais parler à quelqu'un qui m'écoute vraiment!
Il a poursuivi : « Je crois que je peux vous aider. Si vous êtes d'accord nous pouvons commencer une analyse ensemble à partir de demain. Vous viendriez trois fois par semaine pour trois séances de trois quarts d'heure chacune. Mais, dans le cas où vous accepteriez, j'ai le devoir de vous avertir d'une part qu'une psychanalyse risque de bouleverser totalement votre vie, d'autre part que vous devrez cesser dès maintenant de prendre tout médicament, que ce soit pour vos hémorragies ou votre système nerveux. Même pas de l'aspirine, rien. Enfin, vous devez savoir qu'une analyse dure au moins trois ans et que cela vous coûtera cher. Je vous demanderai quarante francs par séance, c'est-à-dire cent vingt francs par semaine.
Il parlait sérieusement et je sentais qu'il voulait que je l'écoute et que je réfléchisse. Pour la première fois depuis longtemps quelqu'un s'adressait à moi comme à une personne normale. Et pour la première fois depuis longtemps je me comportais comme une personne capable de prendre des responsabilités. Je me suis alors rendu compte qu'on m'avait, petit à petit, enlevé toutes ces responsabilités. Je n'étais plus rien. Je me suis mise à penser à cette situation et à ce qu'il venait de dire. Quel bouleversement pouvait-il se produire dans ma vie? J'allais peut-être divorcer, car c'était à partir de mon mariage que la chose s'était installée. Tant pis, je divorcerai, on verra bien. A part cela je ne voyais pas ce que l'on pouvait changer d'autre dans ma vie.
Pour l'argent, c'était plus difficile, je n'en avais pas. Je vivais avec l'argent que gagnait mon mari et avec celui de mes parents.
– Docteur, je n'ai pas d'argent.
– Vous en gagnerez. Vous devez payer vos séances avec de l'argent que vous avez gagné. C'est préférable.
– Mais, je ne peux pas sortir, je ne peux pas travailler.
– Vous y arriverez. Je peux attendre trois mois, six mois que vous trouviez une situation. Nous pouvons nous arranger. Ce que je veux c'est que vous sachiez que vous devez me payer et que cela doit vous coûter cher. Les séances que vous manquerez seront dues, comme les autres. Si cela ne vous coûte pas d'une manière ou d'une autre vous ne prendrez pas l'analyse au sérieux. C'est reconnu.
Il me parlait assez sèchement, sur le ton d'une personne qui est en train de traiter une affaire. Aucune commisération dans sa voix, aucune attitude doctorale ou paternelle. Je ne savais pas qu'en acceptant de commencer tout de suite il venait de prendre trois heures par semaine de plus sur sa vie déjà envahie par ses malades. Il n'a fait aucune allusion à ce surcroît de fatigue ni au fait qu'il agissait ainsi exceptionnellement, parce qu'il me voyait très malade. Pas un mot de tout cela, au contraire. En apparence, il ne s'agissait que d'un simple marché. Il prenait le risque, il me laissait choisir. Pourtant il savait que, hormis lui, il n'y avait que deux solutions pour moi : l'hôpital psychiatrique ou le suicide.
– Je suis d'accord, docteur. Je ne sais pas comment je ferai pour vous payer mais je suis d'accord.
– C'est bien, nous commencerons demain.
Il a sorti un petit calepin et il m'a indiqué les jours et les heures où je devais venir.
– Et si j'ai une hémorragie, docteur?
– Ne faites rien.
– Mais on m'a déjà hospitalisée pour cela, on m'a fait des transfusions, des curetages.
– Je le sais. Ne faites rien, je vous attends demain... Je vous demande pourtant une chose : essayez de ne pas tenir compte de ce que vous savez de la psychanalyse, tâchez de ne pas vous référer à ces connaissances, trouvez des équivalents aux mots du vocabulaire analytique que vous avez appris. Tout ce que vous savez ne peut que vous retarder.
C'était vrai que je croyais tout savoir de l'introspection et que, dans le fond de moi, il me semblait que ce traitement me ferait le même effet qu'un cautère sur une jambe de bois.
– Mais, docteur, qu'est-ce que j'ai?
Il a fait un geste vague, comme pour dire : « A quoi bon les diagnostics? »
– Vous êtes fatiguée, troublée. Je crois que je peux vous aider.
Il m'a reconduite jusqu'à la porte.
– Au revoir madame, à demain.
– Au revoir docteur.
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