Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 5 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre V

 

 

L'anarchie du sang avait cessé depuis plusieurs mois. Cela m'étonnait tant qu'à tout moment il me semblait le sentir couler de nouveau. J'opérais mes vérifications habituelles. Non, il n'était pas là. Une sorte de soulagement m'envahissait.

J'avais besoin de cette joie que me procurait l'absence du sang pour avoir le courage de continuer à lutter contre la peur. Dans mes pires moments de désarroi quand, épuisée par la bagarre avec la chose, j'étais tentée d'ouvrir le tiroir au fond duquel se trouvaient les anciens comprimés qui gommaient la chose, je me rappelais les dégoulinades chaudes et écarlates le long de mes jambes, le linge souillé de taches sombres, les gros caillots noirâtres et flasques, les tampons de coton serrés à l'odeur infecte qu'il fallait renouveler sans cesse, et cela me donnait le courage de me débattre encore. Le sang était parti. Pourquoi la chose ne partirait-elle pas?

Je faisais le compte des progrès. Le sang d'abord et puis le fait que j'allais voir le docteur trois fois par semaine, seule. Livrée à la ville, au dehors, aux inconnus. Cela ne s'effectuait pas si facilement, j'organisais méticuleusement mon itinéraire. J'avais des relais tout au long de certains chemins : une boutique dont je connaissais les patrons, un bistro avec un téléphone, un recoin sombre où je pourrais me laisser aller sans être vue, la maison d'un ami, d'une connaissance, ou tout simplement un arbre que je trouvais beau, la perspective coudée d'une ruelle rassurante, n'importe quoi. Si, pour une raison quelconque, j'étais détournée de mon chemin c'était la panique, la paralysie, la transpiration et le cœur dans sa cage qui tapait comme un sourd pour en sortir. Malgré tout j'étais à l'heure à mes séances et cela je n'aurais pas pu le faire trois mois auparavant.

Maintenant la mort avait pris la place du sang. Elle s'étalait à son aise dans mon esprit.

La mort, dans un sens, était plus effrayante que le sang. Elle avait toujours ses voiles bruns qui traînaient dans les recoins de ma pensée la rendant vague, floue, incertaine. Elle avait toujours sa faux luisante, bien aiguisée, faite pour trancher net ce que bon lui semblait, sans explication. Elle avait toujours sa beauté, sa souplesse, sa subtilité, qui faisaient qu'elle m'attirait, que j'avais parfois envie de lui donner la main pour qu'elle me conduise dans le domaine de la connaissance, de la clarté, du repos. Aussi loin que je remontais dans mes souvenirs la mort avait toujours eu une place importante dans ma tête. Mais, maintenant qu'elle s'était installée dans le fauteuil du sang, elle devenait la présidente de mon corps, de ses moindres manifestations. Elle était tout le temps là. A n'importe quel moment elle pouvait faire naître des abcès, des cancers, des goitres, des ulcères, des kystes, des écoulements, des putréfactions, des infections. Elle m'habitait entièrement, elle était dans chaque battement des paupières, chaque respiration, chaque tour de manège du sang, chaque digestion, chaque ingestion, chaque déglutition, chaque coup de nageoire des ventricules, chaque goutte de salive, chaque millimètre d'ongle ou de cheveux. A cause de la vie même, la mort me faisait peur. J'étais en face d'elle comme le conducteur d'un bolide lancé à toute allure dans un tournant aigu. On ne m'avait pas appris à conduire cette machine-là, je ne savais pas la contrôler, j'allais trop vite pour aborder le virage.

Pourquoi la mort des humains était-elle aussi absurde? Pourquoi ce deuil, ces drapeaux en berne, ces musiques lourdes, ces larmes, ces cérémonies, ces Pompes funèbres, ces tambours voilés, ce noir? Pourquoi ne jamais parler des vers, de la peau exsangue qui se marbre, des pieds qui s'étirent comme des spatules, de l'odeur? Pourquoi fermer la bouche et les yeux des cadavres, pourquoi leur bourrer le trou de balle de coton? Pourquoi ne pas laisser le corps libre dans ses mutations, dans ses travaux mystérieux? Où était le mystère d'ailleurs? Y en avait-il un? Pourquoi ces masques, ces maquillages? Et les salons mortuaires où les cadavres tricotent, lisent, ou le plus souvent se reposent tranquillement, comme si de rien n'était, alors que chacun sait qu'est en train de s'opérer secrètement en eux le précieux mouvement de la matière, le glissement du solide au liquide, l'évanouissement du liquide en gaz et en poussière, tout ce balancement harmonieux qui fait que les forêts poussent, que le vent souffle, que la terre tremble, que la planète tourne, que le soleil chauffe. Pourquoi ne pas vouloir participer à l'équilibre des forces, des flux, des rythmes, des courants, des puissances? Je ne comprenais rien, j'étais folle. C'est parce que j'étais folle que je ne comprenais rien à ce que les autres faisaient et voulaient.

J'avais peur des autres, peur de tomber, au cours d'un déplacement, sur un trottoir, et d'expirer là, dans la poussière de la ville. J'avais peur d'exhaler ma vie face au ciel que je verrais une dernière fois en haut des immeubles, très loin, tandis que les passants s'arrêteraient à quelque distance pour voir mourir une femme. Il y aurait entre eux et moi un cercle de bitume constellé de crachats, de mégots et de pisse de chien. J'avais peur de leurs regards, peur de la mort qu'ils me proposaient, que leur présence m'imposait, et à laquelle je ne comprenais rien. Je voyais mon corps déjà indisponible, inerte, les jambes un peu repliées, les bras écartés du buste, les yeux ouverts fixant la belle immensité au-delà des toits, au-delà des oiseaux, au-delà des avions. Je n'étais plus capable de leur crier : « Ne fermez pas mes yeux, ne me touchez pas, allez-vous-en, je ne fais pas partie des vôtres! » J'étais livrée à eux, à leur mort, et cela me terrifiait.

J'avais peur sans arrêt. Une peur si grande, si intense, si torturante que seule ma folie faisait que je pouvais la supporter. La peur arrivait à des paroxysmes tels que j'aurais dû exploser ou me dissoudre. Au lieu de cela je l'endurais encore et encore. Je voulais qu'on m'abatte, qu'on m'assomme d'un électrochoc, d'une piqûre d'adrénaline, d'une douche glacée. Je haïssais le docteur qui me privait de ces remèdes et chez lequel je courais alors que je n'avais plus un gramme d'air dans mes poumons, plus une goutte de sang dans mes veines, plus un muscle, plus un souffle d'esprit, rien qu'un instinct qui déplaçait mes os et leur harnachement, vite, vite, au fond de l'impasse.

Parler, parler, parler, parler.

« Parlez, dites tout ce qui vous passe par la tête, essayez de ne pas faire de tri, de ne pas réfléchir, essayez de ne pas arranger vos phrases. Tout est important, chaque mot. »

C'était le seul remède qu'il me donnait et je m'en gavais. Peut-être que c'était ça l'arme contre la chose : ce flot de mots, ce maelstrôm de mots, cette masse de mots, cet ouragan de mots! Les mots charriaient la méfiance, la peur, l'incompréhension, la rigueur, la volonté, l'ordre, la loi, la discipline et aussi la tendresse, la douceur, l'amour, la chaleur, la liberté.

Le vocabulaire comme un jeu de puzzle, grâce auquel je reconstituais l'image nette d'une petite fille assise très correctement à une grande table, les mains de chaque côté de son assiette, le dos droit ne touchant pas le dossier de la chaise, seule en face d'un monsieur moustachu qui lui tendait un fruit en souriant. Les salières de cristal à bouchons d'argent, le service de Sèvres, la sonnette qui pendait du lustre et où, sur une boule de marbre rose, une Colombine et un Pierrot attendaient qu'on les fasse s'embrasser pour que retentisse un timbre au fond de l'office.

Les mots faisaient revivre la scène. J'étais la petite fille de nouveau. Puis quand l'image s'effaçait, que je redevenais une femme de trente ans je me demandais pourquoi cette attitude rigide, ces mains fermées sur la nappe, ce dossier défendu? Pourquoi cet ennui, cette gêne en face de mon père? Qui m'avait imposé tout cela et pourquoi? J'étais là, sur le divan, les paupières serrées pour retenir encore la petite fille. J'étais vraiment elle et vraiment moi. Alors tout était simple et facile à comprendre. Je commençais à voir se dessiner clairement l'emprise de ma mère. Pour me trouver il fallait que je la trouve, que je la démasque, que je m'enfonce dans les arcanes de ma famille et de ma classe.

Je fermais les yeux, j'étais la petite fille couchée dans son lit aux draps de fil bien tirés, un crucifix sur le mur au-dessus de sa tête, les yeux tournés vers une porte fermée, les poupées rangées par ordre de grandeur. Un feu de bois en train de mourir dans la cheminée faisait naître dans la chambre des élancements de volcan, éclatait les ombres.

J'attendais ma mère. Je luttais contre le sommeil qui risquait de me faire rater son entrée. J'étais sage. «Si tu n'es pas sage je n'irai pas te dire bonsoir.»

Je me suis mise à parler de ma mère et cela ne s'est pas arrêté jusqu'à la fin de l'analyse.

Au cours des années je me suis enfoncée en elle comme dans un gouffre noir. Ainsi ai-je fait la connaissance de la femme qu'elle voulait que je sois. J'ai dû, jour après jour, faire le relevé de son acharnement à fabriquer un être parfait selon elle. J'ai dû mesurer la force de sa volonté à tordre mon corps et ma pensée pour leur faire prendre le chemin qu'elle avait décidé. C'est entre cette femme qu'elle avait voulu mettre au monde et moi que la chose s'était installée. Ma mère m'avait dévoyée et ce travail avait été si bien fait, si profond, que je n'en étais pas consciente, je ne m'en rendais plus compte.

De ma mère, maintenant, j'ai le souvenir de l'avoir aimée à la folie au cours de mon enfance et de mon adolescence, puis de l'avoir haïe et enfin de l'avoir volontairement abandonnée très peu de temps avant sa mort qui a d'ailleurs mis un point final à mon analyse.

 

Nuits chaudes de ma jeunesse où je ne dormais pas. Où, après m'être tournée et retournée dans mon lit, après avoir lu jusqu'à l'usure de mon regard je me levais en quête de rien. J'errais dans le grand appartement endormi, dans le couloir en forme de U; une des branches du U longeait les chambres, la base desservait les pièces de réception, l'autre branche, traversant l'office, allait jusqu'à la cuisine. Je connaissais si bien les lieux que la lumière m'était inutile. D'ailleurs j'ai toujours aimé marcher dans le noir et, à cette époque, l'ombre et le mystère convenaient à l'agacement, à l'excitation anxieuse, auxquels les enfants sont parfois livrés sans qu'ils puissent définir et encore moins exprimer cet état. Toute cette vie devant moi, toute cette vie qui me faisait envie et qui me faisait peur!

Dans ces cheminements aveugles qui ressemblaient à des plaintes, il m'est plusieurs fois arrivé, le premier coude du couloir passé, d'être tirée de ma solitude par une lumière lointaine qui laissait sur les portes vitrées du salon des traînées rouge et or. L'un de ces reflets, déformé par le défaut d'un petit carreau, s'arrondissait, en une sorte d'œil, torturant la pureté de la transparence du verre. Ces lueurs indiquaient que ma mère était là. J'avançais plus vite et plus silencieusement. J'arrivais dans le hall d'entrée face à la porte ouverte donnant sur « le service ». Je m'arrêtais à la frontière de la nuit. Au fond du corridor, baignant dans une clarté d'autant plus éblouissante que l'ombre dans laquelle je me trouvais était épaisse, elle se tenait debout un grand verre à la main, plein de vin. Elle était immobile, triste et paisible, elle regardait au loin, très loin. Parfois elle buvait à grandes gorgées en fermant les yeux. J'avais l'impression que cela lui faisait du bien. Le verre bu, elle allait dans la pénombre de l'office, ouvrait le réfrigérateur qui l'éclairait alors d'une lumière gaie et confortable, en tirait une bouteille, remplissait son verre, éteignait dans la cuisine, puis s'en allait à tâtons vers sa chambre, son viatique à la main. Elle fermait sa porte à clef. Je savais qu'elle ne bougerait plus de là avant le lendemain.

Pendant qu'elle était dans la cuisine, seule dans la lumière, je la voyais boire son vin blanc et j'avais envie d'être le vin. J'aurais voulu lui faire du bien, j'aurais voulu la rendre heureuse, j'aurais voulu attirer son attention. Je me promettais de trouver un trésor pour elle.

Ce trésor j'y pensais tellement que, pendant les siestes, je me mettais à en transpirer d'excitation. C'est dans la terre qu'on trouve les pierres précieuses. Alors je sortais dans le soleil qui cloue, dans l'air épais comme de la confiture. Je passais par la fenêtre, je refermais les volets derrière moi et je partais dans les vignes. Accroupie, je grattais le sol. Je grattais jusqu'à ce que cela me fasse mal, jusqu'à avoir l'impression que mes ongles se décollaient. Je cherchais des cailloux qui ne ressemblaient pas aux autres. J'en emplissais mes poches. Là-dedans il y avait peut-être bien des diamants, des émeraudes, des rubis. Quelle surprise elle aurait! Son visage se détendrait elle m'embrasserait, elle m'aimerait.

Les gorges de certaines fleurs m'attiraient aussi, celles des cannas, celles des arums particulièrement Ce que j'y voyais, en regardant attentivement, me donnait le vertige : des velours d'or et de feu, des gouttes d'élixir, des damas, des satins. Il ne pouvait s'agir que d'écrins fabuleux contenant des pierreries. Je déchiquetais les fleurs et je n'y trouvais rien. Alors, devant le spectacle des plantes ravagées, dans la soirée, elle me disait avec une voix dure :

« Tu n'aimes pas les fleurs, moi je les aime, il ne faut pas les abîmer. »

Devant le petit tas de cailloux que je sortais de ma poche, le souffle court, l'esprit en folie, le cœur jubilant à l'idée de la merveille contenue sûrement là-dedans et qui allait illuminer sa vie elle disait :

« Ne laisse pas traîner ces saletés dans la maison. »

 

Il y avait aussi les roseaux et les bambous. Les étuis formés dans les espacements des anneaux de leurs tiges me semblaient être des coffrets pour objets rares. On devait y trouver très précisément des boutons de mandarins dont elle faisait collection. J'arrachais les hampes feuillues et coupantes de ces plantes puis je me mettais en demeure d'explorer chaque petit tube. J'y trouvais des capitonnages de coton blanc, parfois de minuscules et fragiles hosties qui occupaient tout l'orifice. Mais rien d'autre, rien, rien. Quand j'en avais assez de ces déceptions accumulées, je prenais le cœur des feuillages, tout au bout de la gaule et j'en faisais une flûte stridente. Les autres enfants m'imitaient et nous partions, petite clique assourdissante, vers des parties de cache-cache ou de chat perché.

Jamais ni les boutons de mandarins, ni les joyaux, ni les pépites ne sortaient complètement de mon esprit.

 

Au moins avais-je de bonnes notes à l'école.

Les années passant et mes connaissances s'accroissant je sus de façon certaine que le terrain chez nous n'était ni aurifère, ni diamantifère, ni en général pierreprécieusifère. Je sus que les roseaux ne pouvaient contenir des boutons de mandarins car ces derniers étaient faits d'ivoire, introuvable dans nos contrées, et appartenaient à des personnages officiels qui avaient vécu en Chine, à des milliers de kilomètres de là. Je sus que la beauté des fleurs, pour ceux qui la goûtaient, était un trésor en soi et n'engendrait pas d'autre trésor d'une espèce différente.

Par contre j'appris la valeur et l'existence de l'argent, du troc, du change. Je me mis à vendre les vieux livres et les vieilles bouteilles, les collections d'Illustration et de Marie Claire entassés dans les débarras. Je comparais la somme que représentait l'addition de mes sous au prix du plus petit bouton de mandarin exposé dans les boutiques d'antiquaires. La soustraction donnait un résultat désespérant. Je prenais conscience de ses goûts et de ses besoins. Pour elle, qui n'aimait que les « choses de prix», il n'y avait rien sur le marché qui fût à portée de mon porte-monnaie. La porte de son bonheur m'était donc fermée puisque je pensais ne pouvoir l'ouvrir qu'avec des présents. Mon amour n'étant, apparemment, pas la clef qui convenait.

Je me suis réfugiée alors, inconsciemment, dans le monde du rêve, méprisant les bévues de ma petite enfance, les inepties de mes recherches, la sottise de mes espoirs. Tous ces efforts vains avaient fait que je me repoussais moi-même, j'avais honte de moi. Mais j'ai découvert que je pouvais m'inventer pour moi toute seule, en cachette.

En dehors des heures d'école où je travaillais bien, je consacrais tout mon temps à me magnifier, à me donner de la valeur.

A peine rentrée à la maison j'allais sur la terrasse et j'organisais des championnats mondiaux, cosmiques. Seule contre l'univers mais avec une volonté de vaincre telle, un si grand besoin de m'exprimer, que je ne craignais personne, je désirais même cet affrontement.

A part un tas de bûches il n'y avait rien sur cette terrasse dallée de tommette rouge. Il n'y avait que le ciel tout entier. Les martinets par milliers tournaient au-dessus de ma tête en poussant des piaillements suraigus. Il devait bien y avoir aussi les bruits de la ville mais je n'en ai pas le souvenir. Je ne me rappelle que le ciel, les martinets, et l'esplanade rouge sur laquelle je traçais une marelle. Toutes les filles de ma classe, toutes les filles de mon école, tous les gens que je connaissais étaient présents, jusqu'au dernier. On verrait bien qui gagnerait.

Le choix du palet absorbait beaucoup mon attention. Le meilleur palet était une boîte de pastilles Valda remplie de boue. Mais, à jouer comme cela, comme une forcenée, le métal s'usait vite et bientôt le fond se découpait comme celui d'une vulgaire boîte de conserve. Ce qui était dramatique car je n'avais pas d'argent de poche. Il fallait donc attendre le prochain refroidissement d'un membre de la famille et, faute de mieux, jouer avec une boîte de n'importe quoi, ce qui compromettait les championnats.

Je jouais pour tout le monde, à tour de rôle, avec une ardeur et une force aussi grande pour chaque personne que je représentais. Lorsque mon tour arrivait, je tremblais de peur. Je jouais souvent mieux pour les autres que pour moi-même.

– Allez-y Mademoiselle!

Cette demoiselle, cette fois, c'était moi! Ma cheville se raidissait. Cette cheville dont la souplesse était le garant de ma victoire. Je veillais à ce que les règles soient appliquées avec une extrême rigidité, surtout lorsque mon tour venait, je ne tenais pas à remporter une demi-victoire. Le moindre bout de semelle sur une ligne et c'était l'élimination. Plusieurs fois j'avais essayé de tricher pour mon compte mais ma gloire n'avait pas eu de goût. Quand j'arrivais au « paradis », c'était vraiment le paradis. Là je pouvais poser mes deux pieds et me détendre. Je calculais mes chances. Jamais je ne pensais que c'était moi-même qui avais joué à la place de celle qui était, pour l'instant, en tête du tournoi, je voulais la gagner. Je repartais à cloche-pied.

Quand on venait me chercher pour le dîner il faisait souvent nuit mais je voyais parfaitement les traits de craie blanche qui délimitaient mon champ de bataille. Les martinets étaient partis avec le soleil.

J'organisais aussi des tournois de balle au mur, des tournois d'osselets, des tournois de corde à sauter, des tournois de yo-yo. Cela dépendait du jeu pratiqué le plus couramment dans la cour de récréation de mon école.

Lorsqu'il m'arrivait d'être la championne du monde, j'en éprouvais une telle satisfaction que je comprenais alors parfaitement ce que ma mère disait à propos des bienfaits de la communion.. Elle assurait que le Christ, une fois dans le cœur, donne le bonheur, la bonté, la sagesse, la paix; exactement ce que je ressentais après avoir gagné un championnat épuisant.

Car j'avais communié et j'avais été bien attentive aux effets sanctificateurs de l'eucharistie. Ils ne s'étaient pas produits. Simplement je redoutais ce tout petit bonhomme avec ses loques et sa barbiche qui se promenait dans les cavernes de mon cœur. En même temps je craignais beaucoup pour lui le passage de la bouche au cœur, ce toboggan formidable de mon larynx. On m'avait enseigné au catéchisme que le Seigneur se trouvait tout entier dans la plus petite parcelle d'hostie. Comme nous étions en temps de guerre et qu'il fallait faire des économies de tout, le prêtre partageait les hosties en quatre. Logiquement, plus le morceau était petit plus la créature qu'il contenait était petite et plus elle avait des chances de se perdre dans les complications de mon organisme.

J'étais très préoccupée par ce qui se passait à l'intérieur de mon corps. Etant enfant ma mère m'avait dit : « Si tu avales un noyau de cerise, il te poussera un cerisier dans le ventre. » J'en déduisais que si j'avalais un pépin de raisin il me pousserait de la vigne, un noyau d'abricot, un abricotier, etc. Je mangeais mes fruits avec la plus grande attention et si, par malheur, il m'arrivait de laisser passer un noyau, je ne parvenais plus à m'endormir. Je sentais l'arbre qui poussait en moi, je m'attendais d'une minute à l'autre à voir des branches chargées de fruits surgir par mes narines, mes oreilles, ma bouche, je sentais mes doigts se transformer en racines. Finalement je vomissais et je trouvais enfin le sommeil. Je sentais bien ensuite qu'elle me prenait dans ses bras, qu'elle nettoyait mes cheveux, qu'elle me changeait, qu'elle renouvelait les draps et la taie d'oreiller. J'étais partie dans la béatitude, dans le bonheur total. Je l'entendais qui disait à la nurse.

« Elle ne doit pas digérer les vermicelles de son potage. Voyez ils sont entiers. »

Je m'endormais dans ses bras, serrée contre elle, j'étais la plus heureuse petite fille du monde.

Pour en revenir à mes championnats je dirai qu'ils furent très importants. Parce que je gagnais souvent et ces victoires me donnaient secrètement une valeur que je n'avais jamais eue. Je me sentais digne d'elle, de sa rigueur. Les baisers, les attendrissements, tout cela c'était bon pour les mauviettes! Je n'en n'étais plus une. Je savais lutter, me montrer généreuse, honnête, bonne enfin. N'était-ce pas cela qu'elle voulait justement que je sois : bonne? Et je serais meilleure encore en pratiquant bien ma religion à laquelle elle était si attachée. C'est ainsi que je décidai d'aller avec elle aux messes du matin.

 

J'avais l'âge où l'adolescence commence à mordre dans l'esprit, à creuser et adoucir le corps. Je marchais auprès d'elle, dans le petit matin. Nos pas faisaient résonner l'asphalte. Nous parlions peu. Mon cartable pesait lourd. D'autant plus lourd qu'avec mes championnats et ma mère en tête je n'avais pas eu le temps de faire mon travail pour la journée. Je le ferais tout à l'heure en sortant de l'église, sur le chemin de l'école, dans l'autobus puis dans le tram.

– Tu es bien certaine de n'avoir rien mangé, rien bu?

– Certaine. En me lavant les dents j'ai fait attention à ne pas avaler d'eau.

– C'est bien. Depuis combien de temps ne t'es-tu pas confessée?

– Depuis dix jours.

– C'est beaucoup. Tu ne vas pas te confesser avec ton école?

– Si, demain.

– Alors il vaut mieux que tu ne communies pas aujourd'hui ni demain matin. Nous sommes en retard, tu n'aurais pas le temps de te confesser avant la messe. »

A la confession je disais toujours pareil : « Mon père j'ai menti, j'ai désobéi, j'ai été gourmande, j'ai dit des vilains mots. » C'était tout. J'avais beau me creuser la tête je ne trouvais rien d'autre. Ce n'était pourtant pas possible puisqu'elle disait que les saints péchaient au moins sept fois par jour. Tant pis, je n'osais pas regarder le prêtre à travers la grille en bois et je débitais tout à trac « J'ai menti, j'ai désobéi, j'ai été gourmande, j'ai dit des vilains mots. »

– C'est tout?

– Oui, c'est tout.

– Vous n'avez pas péché contre la pureté mon enfant?

– Non, mon père.

– Jamais?

– Jamais.

Je ne savais pas de quoi il voulait parler.

– C'est bien. Récitez votre Acte de contrition.

Alors ça, c'était un morceau de bravoure. Je le savais par cœur, l'ancien et le nouveau. Pendant la guerre on avait changé les paroles pour les simplifier. J'aimais bien que l'Eglise se modernisât!

– Mon Dieu j'ai un très grand regret de vous avoir offensé parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable et que le péché vous déplaît. Je prends la ferme résolution avec le secours de votre Sainte Grâce de ne plus vous offenser et de faire pénitence.

– Pour votre pénitence vous direz 3 Je vous salue et 3 Notre père – Allez en paix ma fille.

La pénitence ça se récite sur le chapelet. Le crucifix en tête, suivi des petits grains sur le bout de chaînette libre, pour le signe de croix et puis la ronde des Ave. Il y avait tout un assortiment de chapelets chez moi. En or, en argent, en cristal, en améthyste, en toc, de Lourdes, de Jérusalem, de Rome, bénits par le pape, par monseigneur X, par le curé d'Ars, celui de la grand-mère, de l'arrière-grand-mère, de la mère, du mariage, de la première communion, des fiançailles, des vingt ans. Il fallait une technique spéciale pour arriver pile sur la dernière perle au bout de la prière. J'y arrivais rarement. Ou bien, j'étais au dernier grain et il me restait encore la moitié de la prière à dire, alors je roulais longuement le grain entre mes deux doigts, le pouce et l'index, ou bien j'avais fini et il me restait encore trois grains alors il fallait calculer; un grain : si, un grain : soi, un grain : til.

 

Pendant la messe elle était très recueillie. Elle restait agenouillée presque tout le temps. Je l'imitais et, en sortant de l'église, la paille du prie-Dieu avait marqué de profondes rigoles obliques dans mes genoux. Je la regardais pour faire comme elle. Je voyais son beau profil, son nez droit, sa bouche bien dessinée, ses paupières fermées sur ses yeux verts, la mantille grise posée comme une brume sur les ondulations de ses cheveux et puis, ses mains de reine croisées, longues, blanches, ravissantes, aux ongles polis et limés.

Il n'y avait presque personne dans l'église : quelques vieilles enfoncées dans l'ombre des bas-côtés et nous deux au premier rang de la nef, sur les prie-Dieu de la famille. Elle servait de sacristine à cette heure, elle faisait les répons et sonnait la clochette. Et même nous chantions. Nous avions des voix graves toutes les deux. La consécration, la communion, moments intenses dont je n'arrivais pas à sentir l'intensité et cela me faisait baisser encore plus la tête, de honte. Cela me faisait prier encore mieux. Pensant à tous les mots.

« Introibo ad altare Dei. Ad Deum qui laetificat juventutem meam.

Ecce agnus dei, ecce qui tollit peccata mundi.

« Domine non sum dignus ut intres sub tectum meum. Sed tantum dic verbo et sanabitur anima mea. »

 

Je faisais du latin, la traduction était simple : « Mon Dieu je ne suis pas digne de vous recevoir sous mon toit. Mais dites seulement une parole et mon âme sera guérie. »

Mais qu'il le dise ce mot! Que je sois inondée par la grâce! Qu'elle m'aime! Rien. Rien que le soleil qui se levait comme un miracle et qui faisait miroiter le vitrail derrière l'autel. Le christ aux pieds troués, aux mains trouées, au flanc troué tenait en équilibre dans un air maintenant rutilant, avec ses cuisses maigrichonnes et son pagne brodé.

 

Après c'était la course folle dans les jardins du parc de Galland, un livre ouvert à la main, mon cartable ouvert, mon uniforme en désordre. Ma leçon d'histoire, ma leçon de maths. Et puis dans le tram, en vitesse, sur mes genoux, le thème ou la version latine, la dissertation. Ça secouait là-dedans, ça tressautait!

– Mademoiselle! Votre cahier est un torchon!

Et pour cause. Comme si j'avais le temps moi, de tirer des traits droits, d'écrire les titres et les sous-titres avec des encres de couleur, de mettre la date!

– Et puis c'est mal écrit!

Ça c'était vrai et le tram n'arrangeait rien. L'écriture c'était comme la religion : j'avais beau m'appliquer ça ne venait pas. J'aurais tout donné pour faire des « D » comme Solange Dufresnes, ou des «m» comme ma mère. Et puis je faisais des taches et des ratures. Mes stylos ne marchaient jamais.

– C'est dommage, votre devoir est bon mais je vous enlève deux points pour la tenue.

Cela m'était égal puisque mes notes, elle ne les regardait pas. Du moins ne regardait-elle que les mauvaises. Son joli doigt suivait la colonne des chiffres et s'arrêtait à ceux qui étaient inférieurs à dix.

– 6! Tu as eu un 6 (ou un 4 ou un 3).

– C'est en couture.

– Mais c'est très important la couture. Tu dois savoir faire tes ourlets et coudre tes boutons. Vraiment, je me demande ce que nous ferons de toi. Une souillon.

Une souillon! Une souillon c'était comme couillon, comme houille, comme fouille, trouille, rouille, pouille, touille. C'était quelque chose de flasque, de fermenté, de visqueux. Ça ne ressemblait pas du tout à l'image que j'avais d'elle et à laquelle je voulais ressembler. Tout à l'heure à la sortie de la messe elle sentait la lavande. Son corps trop fort, aux hanches larges mais aux jambes fines et racées, était sanglé dans un tailleur de gabardine gris-bleu aux lignes strictes, impeccable. Ses chaussures de marche étaient cirées. Elle allait prendre l'autobus qui la conduirait vers les hauteurs de la ville, là où elle recueillait les enfants des rues. C'était une station terminus. Tout le monde la connaissait : les contrôleurs, les conducteurs, les receveurs. Ils lui faisaient une fête chaque matin. On lui donnait de petits bouquets d'anémones et de jonquilles ou de pensées, selon les saisons. On lui donnait des gâteaux faits avec amour à la maison. On lui apportait les dernier-nés, tout fagotés dans des vêtements de parade.

Avant de me quitter elle avait fait, avec son pouce, sur mon front, un petit signe de croix pour me dire au revoir. « Va et travaille bien. »

Je partais en courant pour l'école, la laissant à ses pauvres qui l'entouraient, heureux de la voir, de la toucher, de l'entendre.

Cette marque sur mon front était un stigmate. Il me semblait qu'elle était visible pour tout le monde. Je l'imaginais telle la mousse serrée, bombée, et douce sous l'index comme une cicatrice, qui envahit les lettres gravées dans la pierre des vieilles tombes humides.

La religion tenait une place très importante dans mon enfance parce qu'elle me servait à toucher ma mère. En elle-même elle n'avait aucune signification pour moi car je n'ai jamais eu la foi, ni la grâce. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir prié, d'avoir supplié Dieu de faire tomb r sur moi une de ces mannes qui auraient apaisé mo inquiétude, ma culpabilité. Car, naturellement, je ne possédais pas les vertus chrétiennes telles qu'on me les décrivait. Au cours des méditations auxquelles j'étais souvent astreinte (puisque j'allais dans une école religieuse et que, en plus, ma mère pratiquait beaucoup) je m'ennuyais terriblement. Je n'arrivais pas à penser. Si on me disait de méditer pendant un quart d'heure sur la charité chrétienne par exemple je me mettais à faire comme tout le monde, je calais ma tête entre mes mains et je me disais : « Aimez-vous les uns les autres c'est vraiment bien. Oui, il faut s'aimer les uns les autres, ça c'est vrai et ce n'est pas facile parce qu'il y a des gens qu'on n'a pas envie d'aimer et puis il y en a d'autres qu'on voudrait bien aimer et qui ne se laissent pas aimer. » Et c'était tout, je n'allais pas plus loin, je commençais à penser à autre chose, j'essayais de fixer l'étoffe de mes vêtements, la trame du tissu. Mais à chaque fois je dérapais, je glissais et je pensais à des choses auxquelles il ne fallait pas penser : ce que je ferais à la récréation, ou à la sortie de la messe, ou jeudi prochain. Je n'arrivais pas à m'arrêter de penser à des trucs comme ça et j'en avais honte. Je luttais pour freiner cette escapade et je souffrais réellement de n'avoir pas la force de me délivrer de cette distraction. Comme j'étais persuadée que le paradis et le pardon de Dieu ne s'obtiennent que par le sacrifice, la souffrance, la difficulté, la misère, j'en déduisais logiquement que j'irais tout droit en Enfer et qu'en ce moment même Dieu fronçait les sourcils et pleurait à cause du chagrin que je lui faisais. Je sortais en mauvais état de ces examens de conscience : j'avais blessé Dieu que ma mère aimait, auquel elle sacrifiait tout. C'était inextricable.

Aussi si je ne parvenais pas à être conforme à l'intérieur il fallait que je le sois à l'extérieur. Correcte, polie, bonne élève, propre, vertueuse, obéissante, économe, serviable, pudique, charitable, honnête, j'y arrivais tant bien que mal, souvent mal parce que j'aimais trop m'amuser et rire. Je salissais mes vêtements et mes mains, je me faisais des écorchures, mes cahiers étaient pleins de taches et de ratures. J'étais quand même une bonne fille, pas très présentable mais vertueuse, honnête et bonne élève et je faisais un effort visible pour avoir une véritable vie religieuse.

En fait, les seuls moments où je parvenais à avoir une attitude religieuse étaient des moments d'extase créés par des objets ou des anecdotes. Quelque chose de très concret. Par exemple les histoires des miracles, quand Jésus marchait sur l'eau, quand il multipliait les petits pains et les petits poissons, quand il guérissait les malades ou ressuscitait les morts, etc. Ça me faisait rêver et j'aimais réellement Jésus comme une personne vraiment capable que j'aurais bien voulu connaître, avec lequel je me serais volontiers baladée sur les routes de Galilée ou d'ailleurs. Oui, j'aurais bien aimé aller au Paradis et le trouver et le voir faire ses tours de passe-passe. Pour la même raison pendant la messe j'aimais le moment de la consécration quand le pain et le vin se transforment en corps et sang du Christ. J'avais remarqué un jour que cette hostie ne ressemblait pas à du pain, ma mère m'avait alors expliqué comment et pourquoi on fabriquait les hosties et que du reste il n'y avait que les protestants qui mangeaient du pain pour communier. Du coup j'ai cru avoir fait un péché en désirant du pain et je me suis mise à considérer l'hostie exactement comme si elle était une grosse miche croûteuse telle qu'on en voyait sur certains tableaux représentant la cène. En tout cas j'étais très heureuse le jour de Pâques et je trouvais délicieux les petits morceaux de brioche qu'on distribuait en l'occurrence à la grand-messe. J'aimais aussi la musique religieuse. Certains chants me bouleversaient, particulièrement le Stabat Mater du Vendredi saint. J'avais une voix basse et les chœurs des filles étaient toujours très hauts. Pour percher ma voix dans ces altitudes j'étais obligée de plisser mon front et d'aller chercher la musique jusque dans mes orteils, cela me donnait une sorte de vertige, et une légère migraine que j'appréciais beaucoup. Il me semblait que ces malaises étaient le signe du mysticisme.

Mes seules méditations qui aient été réellement remplies de réflexions étaient celles dans lesquelles je me plongeais chaque soir après ma prière, agenouillée devant le crucifix accroché au mur à la tête de mon lit. La croix était faite d'ébène, Jésus était en ivoire ainsi que l'espèce de banderole au-dessus de sa tête sur laquelle était inscrit Inri, les clous étaient de bronze. Cet objet m'avait été offert en cadeau le jour de ma première communion. Ma mère avait détaillé pour mon édification les matières précieuses et nobles qui composaient l'ensemble. « C'est un très beau crucifix, tu sais, il a beaucoup de valeur, c'est une véritable œuvre d'art. » Rien n'est trop beau pour Dieu. Si bien que le soir j'admirais ensemble l'ébène, l'ivoire, le bronze et Jésus torturé. Je restais longtemps à considérer les clous. Pour ceux des mains j'imaginais que ça s'était passé facilement, ils avaient glissé entre les os, mais pour celui des pieds, cela avait dû être plus difficile, ils lui avaient sûrement planté ça n'importe comment. Ça me faisait mal aux pieds. Et la couronne d'épines! Impossible de mettre la tête en arrière, il se serait heurté à la croix et ça lui aurait enfoncé encore plus les épines dans le crâne. Il avait su prendre la meilleure position possible, la tête en avant, sa barbiche sur la poitrine. La plaie triangulaire sur le côté ne m'inspirait pas grand-chose, son torse était si maigre, avec ses côtes saillantes, comme la carcasse d'une barque abandonnée, comme ces pauvres chiens qui fouillent dans les ordures. C'était cette maigreur qui me donnait à penser plutôt que le triangle de la plaie à peine indiqué sur l'ivoire. Les jambes par contre étaient bien musclées, celles d'un athlète. Et puis les chiffons décents devant le sexe. Ça c'était autre chose! Ces belles jambes, ce mystère derrière les haillons... Je ne restais pas trop dans cette zone-là et pourtant c'était elle qui me faisait monter les larmes aux yeux en pensant qu'il était mort pour moi. Pour conclure je m'enfonçais les clous dans le bout des doigts, il fallait que ça me fasse un peu mal. Je pense que j'aurais même bien aimé que ça saigne mais je n'y suis jamais arrivée. Après ça, mon signe de croix en vitesse, une sorte d'embrouillamini magique, et hop, d'une galipette j'étais dans mes draps qui sentaient bon la lessive, dans mon oreiller de plumes que j'aimais fort et que je serrais dans mes bras. Je ne risquais pas, même en plein été, de laisser dépasser une jambe ou une main pour que les sales démons qui étaient sous mon lit me saisissent et m'entraînent dans l'enfer. J'avais vu dans le vieux catéchisme de mon arrière-grand-mère deux grandes illustrations : la mort du chrétien et la mort du pécheur. Le chrétien mourait à moitié assis, soutenu dans son agonie par des anges aux belles ailes, ses yeux étaient attirés vers le haut, vers la lumière rayonnante de Dieu, au-dessus du baldaquin à pompons. Le chrétien avait une chemise de nuit impeccable, fermée au col et aux manches, de beaux draps pas froissés, ses mains enguirlandées d'un chapelet étaient jointes pour prier. Le pécheur, lui, était sur un grabat en désordre, il se tordait et grimaçait. Des diables avec des queues en forme de flèche, armés de tridents (à cause de cet outil j'ai toujours cru que Neptune était un diable) entraînaient le pécheur par les bras et les jambes sous le lit, vers le feu de l'enfer dont on voyait quelques flammes qui commençaient à lécher les meubles misérables de la pauvre mansarde où se déroulait cette agonie.

 

Tout de même je savais que ce n'était pas l'important, je savais qu'il fallait chasser ces images, aussi saintes soient-elles, pour réfléchir à des choses telles que « Dieu est un pur esprit » ou à la sainte trinité « un seul Dieu en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit ». Mais alors là ça tournait toujours mal. Le Père avec ses sandales et sa barbe, le Fils avec son sang, sa croix, enfin le Saint-Esprit, cet oiseau! Mystère. L'oiseau devenait mouette et la mouette rejoignait ma plage préférée avec ses vagues, ses parasols, ses rochers et le garçon qui me plaisait! Je péchais, je péchais, je péchais, sans arrêt. Chacun de mes plaisirs en était terni. Je me méfiais de moi-même et cette méfiance était lourde à porter. Pour plaire à ma mère je ne devais pas être une pécheresse. Or j'en étais une et une grande même.

 

Les seuls moments où j'étais parfaitement en harmonie avec ma mère, où j'étais sûre de bien la comprendre et de ne rien faire pour lui déplaire, c'était la tournée des jardins.

Nous passions toutes nos vacances et toute la belle saison sur la terre de ma famille. La guerre était venue et nous avait privés (j'en étais enchantée) des étés en France. Aussi vivions-nous là-bas pendant les trois longs mois bouillants, faisant la navette entre la ferme au milieu des vignes et la villa du bord de mer, reliées entre elles par quelques kilomètres de routes poussiéreuses enchâssées dans le bruit assourdissant des cigales.

Mes souvenirs heureux, mes vraies racines s'accrochent à la ferme, comme des guirlandes à un arbre de Noël. Pourquoi? Est-ce parce que j'y passais mes vacances et que le temps m'y appartenait plus que durant les périodes scolaires? Est-ce à cause de l'espace sans limites? A la ferme c'était l'Algérie, en ville c'était la France. Je préférais l'Algérie.

J'aimais les vallonnements roux plantés de vigne, les allées d'eucalyptus, la végétation sauvage et pauvre de la forêt faite de pins rabougris, de lentisques, de genêts et d'arbousiers, le sol sec où poussaient des touffes de thym. Auprès de ces vastes espaces rigoureux la fertilité et la fantaisie des lieux irrigués m'étaient offertes comme une fête quotidienne.

Sur les vignes et jusqu'à l'horizon flottait une odeur sage de terre aérée. Dans les jardins c'était la folie des narines du matin à la nuit : le jasmin, l'oranger, le figuier, le datura, le cyprès et, pour finir, après l'arrosage du soir, juste après que la terre a ouvert son cœur à la fraîcheur, le parfum subtil et joyeux des belles-de-nuit. Pareil pour les couleurs. Sur le fond ocre rouge des terres sérieuses de la culture s'alignaient le vert-noir des vignes et le vert-gris des oliviers, le beige des ceps et des troncs, sagement, sous le bleu uniforme et usé d'un ciel trop éclairé. Mais, près des bassins, c'étaient des incarnats, des jaunes, de l'indigo, du blanc, du rose vif, de l'orange, du violet, de l'émeraude, du turquoise, du saphir, de l'améthyste, du diamant. J'avais envie de danser là-dedans avec de petits grelots à mes pieds et à mes mains pour que tout le monde entende ma satisfaction.

La maison était trapue et puissante, bâtie par le premier aïeul bordelais qui l'avait désirée semblable aux maisons de son pays : simple, pratique, solide et grande. Au début c'était une ferme fortifiée, entourée de murailles hautes de cinq ou six mètres. Quand je l'ai connue il ne restait plus qu'un pan de ces hauts murs, du côté de la cour d'entrée, troué d'un énorme portail fait d'épaisses solives. A l'intérieur de la maison d'habitation les pièces étaient vastes et communiquaient toutes entre elles. Le grand salon, qui courait le long de la façade, était aménagé pour des adultes qui aimeraient le porto, les havanes et la musique classique. A travers ses baies vitrées on voyait, au-delà de deux faux poivriers romantiques qui pleuraient leurs feuilles dentelées et leurs grappes de boulettes rouges, de la belle vigne, à perte de vue.

Le service lent et attentif était assuré par des domestiques arabes qui, pour servir les repas de galas, se mettaient des gilets brodés, des serouals blancs, des foulards criards et des sequins d'or sur leur front tatoué. Leurs pieds nus ne faisaient pas de bruit sur les dalles noires et blanches du sol. Leurs mains, rouges de henné, manipulaient respectueusement l'argenterie de famille.

Sur le fronton triangulaire de l'habitation, entre le ciel et la terre était inscrite la date de construction : 1837.

A la ferme il y avait de grands jardins. D'abord le jardin pour se promener, avec des parterres, des allées de romarin taillé et des tonnelles dont l'une, en forme de kiosque, était envahie par un jasmin aux grosses fleurs étoilées. C'était de ce jasmin-là que Youssef le jardinier cueillait, les soirs où il allait courir le guilledou, Dieu sait où, dans la campagne vide. Il en mettait quelques brins bien serrés au-dessus de son oreille gauche, contre son tarbouch de soie, et il laissait une trace parfumée partout où il passait. Il en était avare et ne donnait de ces fleurs à personne d'autre qu'à moi, de temps en temps. Ce jardin-là m'ennuyait un peu. Je le trouvais beau mais son ordonnance m'impressionnait. Je lui préférais le jardin où poussaient les fleurs et les plantes à couper et le jardin potager.

Le matin de bonne heure ma mère préparait des paniers plats, des sécateurs et nous partions.

J'aimais passionnément ces débuts de matinée passés dans la verdure encore toute fraîche de l'aurore. Nous découvrions les nouvelles fleurs et les nouvelles feuilles que la nuit nous avait préparées. Il nous arrivait d'attendre l'éclosion d'une rose ou d'un dahlia pendant plus d'une semaine. Nous faisions chaque matin une station prolongée devant le bouton pour constater ses progrès. D'abord étriqué, il se gonflait peu à peu, s'entrouvrait d'en haut pour laisser entrevoir des pétales incolores, encore serrés et collés les uns contre les autres. Puis, un beau matin, le bouton commençait à éclater par endroit, à tirailler, comme le soutien-gorge de la laveuse espagnole qui ne parvenait pas à cacher ses gros seins.

– Quand elle sera ouverte nous ferons un bouquet autour d'elle avec des œillets d'Inde, leur jaune lui ira bien, et d'autres roses plus pâles, celles de l'allée des amandiers qui sont nacrées. Je crois qu'elle sera encore plus belle que l'an dernier.

Ainsi, complètement absorbées et satisfaites, nous faisions la cueillette qui servirait à rafraîchir ou à changer les bouquets de la maison. Dans le hall d'entrée il lui arrivait de faire des bouquets qui avaient jusqu'à deux mètres de haut, avec des branches de néfliers et des hampes de yucca aux épaisses fleurs blanches disposées en pyramides.

Les arrangements floraux faisaient partie de l'éducation d'une jeune fille de ma condition. Ma mère y excellait et moi j'aimais les fleurs, leurs parfums, leurs couleurs, leurs formes et leurs mystères au creux de leur cœur, là où je croyais découvrir des boutons de mandarins quand j'étais petite. Je ne cessais jamais d'espérer qu'un jour je trouverais ce qui la rendrait heureuse, encore plus heureuse et plus belle, ce qui effacerait ce malentendu entre nous, cette impossibilité où j'étais, je ne savais pourquoi, de lui plaire complètement.

C'était pendant ses leçons de bouquets que je m'entendais le mieux avec elle. Elle m'apprenait comment disposer les fleurs dans un vase. Elle m'enseignait à choisir les vases d'abord, en fonction de la flexibilité des tiges qu'on allait y disposer. Elle me montrait comment certains mélanges étaient impossibles ou très difficiles à faire, à cause de la souplesse de certaines fleurs qui ne s'alliait pas avec la rigidité de certaines autres.

Au cours de la matinée nous ne manquions pas de passer un long moment dans le jardin potager qui sentait le céleri et la tomate.

Les légumes comme des objets précieux! Les aubergines, les melons, les citrouilles, les poivrons, les tomates, les concombres, les fèves, les courgettes, les haricots, tous frais, gonflés, luisants de santé, lançant des reflets enflammés ou sombres au creux de leurs feuillages robustes. Le persil, les carottes, les navets, les radis, les salades, les oignons, les échalotes, la ciboulette, le cerfeuil, bien rangés en masses vertes, lisses ou dentelées, exhalant des odeurs de bonne cuisine, de table familiale, de paix, de chaleur. Les fleurs d'ail, en haut de leur longue tige, exhibant leur rose délicat au-dessus des rouges, des violets et des verts.

Après, il y avait les orangers des quatre saisons, les mandariniers, les citronniers, les arbres à pamplemousse, les néfliers, sous lesquels nous nous arrêtions, pour goûter un fruit plein de jus, où la fraîcheur de la nuit était encore prisonnière.

Quand c'était la saison nous terminions toujours notre tournée devant le grand parterre ombreux des violettes dont nous faisions des bouquets ronds et odorants. Les longues mains de ma mère cherchaient habilement et dénichaient les fleurs sous les larges feuilles embellies de rosée.

 

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