Les mots pour le dire
Chapitre XIV
Ceux qui avaient connu la folle l'avaient oubliée, Jean-Pierre lui-même l'avait oubliée. Le livre avait balayé la pauvre femme comme si elle n'avait pas pesé plus lourd qu'une feuille d'automne. Seuls, le docteur et moi, nous savions qu'elle existait toujours dans un coin de mon crâne. Par moments elle s'agitait d'une façon incompréhensible, elle faisait entrer ma tête dans mes épaules, elle crispait mes poings, une sueur à l'odeur forte sourdait de mes aisselles. Mais qu'avait-elle donc? Qu'est-ce qui la réveillait encore? D'où me venait cette inquiétude, cette pesanteur?
Je n'allais plus que deux fois par semaine dans l'impasse. Un beau matin je m'étais sentie capable de rester quatre longs jours sans aller là-bas. Le docteur et moi nous avons alors décidé, d'un commun accord, que je viendrais moins souvent.
Je commençais à connaître mes frontières et à pouvoir y vivre librement. Le territoire était vaste, je n'aurais sûrement pas assez de toute ma vie pour l'occuper. Cependant des zones lointaines restaient floues, elles étaient situées dans des confins mystérieux dont je ne m'approchais guère. Du reste je ne connaissais pas les chemins qui m'auraient permis d'y accéder. Pourquoi y serais-je allée puisque le domaine où je vivais me suffisait largement? Je n'avais pas besoin de plus.
Mon premier livre avait bien marché. Grâce à lui les journaux me demandaient maintenant des articles et des nouvelles, je faisais des enquêtes pour un magazine. Les personnes avec lesquelles je travaillais me considéraient comme quelqu'un de solide, de capable et, en effet, j'étais solide et capable. Je ne ménageais pas mon équilibre tout neuf. Les fondations que lui avait données l'analyse étaient parfaites, lui convenaient totalement. Je me sentais en accord avec moi-même, à l'aise avec ma vie. Je maîtrisais facilement tout ce que j'avais appris de mon caractère. Comme prévu ma violence me jouait des tours et me faisait vivre de véritables séances de rodéo. Elle se cabrait entre mes bras et mes cuisses, elle m'entraînait dans des cavalcades furibondes. Dès que je sentais la gorge me tirailler je pensais « La voilà. Pas question de la refouler et de me mettre à pleurer. Non, laisse-la passer et maîtrise-la. » C'est qu'elle était dangereuse la garce, elle était capable de me conduire au meurtre, à la destruction, que ça saigne, que ça éclate, que ça crève. Je me sentais devenir livide, je voulais me battre à mains nues, étrangler, étriper. Pour canaliser ma violence j'ai dû apprendre le respect des autres, de tous les autres, quels qu'ils soient, et le respect de moi-même. Je suis devenue responsable.
Pourtant je savais que ma psychanalyse n'était pas terminée. Quelque chose n'était pas défini dans ma géographie, il y avait une zone blanche sur la carte de ma personne, une zone inconnue, cachée. C'est parce que j'allais voir le docteur deux fois par semaine que mon équilibre tenait bon, j'en étais consciente. Et, dans l'impasse, pourtant, il ne se passait rien, c'était de nouveau le vague, le grand désert gris et plat qui s'étendait derrière mes paupières fermées, l'impression que je n'arriverais jamais au bout.
Je me suis mise alors à rêver beaucoup. Comme j'avais retrouvé les larmes avec joie, je retrouvais avec un grand plaisir ma vie onirique. Pendant ma maladie je ne rêvais pas, je n'avais pas le moindre souvenir d'un rêve, même pas l'impression d'avoir rêvé. Mon sommeil était un cube noir inentamable, un écran aveugle sur lequel l'analyse a commencé par projeter des rêves anciens. Le rêve du cavalier puis un autre aussi vieux, celui où je rebondissais de plus en plus haut, avec délice d'abord puis avec horreur. Je ne pouvais plus m'arrêter, chaque rebond augmentait inéluctablement la distance entre la terre et moi...
En général, grâce à l'analyse je comprenais mes rêves. Ils me servaient à situer les tensions les plus lourdes de mon esprit. Ils confirmaient aussi ma confiance en la psychanalyse. Je tirais un si grand profit de leur étude systématique que je me demandais par quelle aberration la médecine s'occupait si peu d'une activité aussi importante des êtres humains. Comment pouvait-on poser mille questions sur la façon dont on se nourrissait, marchait, respirait, et jamais une seule question pour savoir si on rêvait et de quoi on rêvait? Comme si sept ou huit heures de la vie quotidienne des gens n'avaient aucune importance. Comme si le sommeil c'était le non-être. Pourtant les yeux des dormeurs bougent pendant le rêve, leur corps aussi, leur activité cérébrale est par moments intense. Pourquoi ce qui se passe alors en eux est-il négligeable?
J'étais une dormeuse inerte, je devenais une dormeuse active. C'est par brassées que j'amenais mes rêves dans l'impasse. Je les avais tous élucidés, ou presque, mais j'aimais bien faire étalage chez le docteur de mon bon fonctionnement. Ce qui paraissait normal aux autres était extraordinaire pour moi, et seul le docteur pouvait apprécier la valeur énorme de chacune de mes journées nouvelles. Lorsque je m'allongeais sur le divan je me faisais penser à ces marchands arabes qui s'installaient sur les places des marchés de mon enfance. Ils s'accroupissaient, sortaient des plis de leur gandoura un paquet de chiffon qu'ils ouvraient et étalaient devant eux. C'était un grand mouchoir carré dans lequel se trouvaient quelques épingles et aiguilles rouillées, des clous tordus, des bouts de fil de fer, quelques vis usagées, des boutons et des écrous qui n'allaient pas ensemble, des morceaux de tuyau de plomb. L'homme, avec des gestes habiles, faisait des petits tas de ces ferrailles, puis il roulait une cigarette et se mettait à attendre paisiblement dans l'ombre qu'il avait choisie, une ombre dentelée et mouvante d'eucalyptus ou une ombre épaisse de platane. Il savait que, dans la journée, des clients se détacheraient des grappes caquetantes d'acheteurs, grouillant dans la poussière et le soleil, viendraient vers lui et découvriraient peut-être, au creux de son mouchoir sale, « la » vis, « le » boulon, la pièce unique, introuvable, qui leur servirait à réparer ou à reconstituer un vieil outil, un vieil objet précieux, perdu sans cela. Et, en prime, pour compléter leur joie, ils auraient deux ou trois aiguilles tordues ou une épingle à nourrice émoussée. Malgré les apparences le vendeur savait que son mouchoir contenait des merveilles et c'est pour cela qu'il était si calme.
Ainsi je venais et j'étalais devant le docteur le matériel hétéroclite de mes rêves. Je constituais des petits tas de mots et d'images que je groupais ensemble selon que je les rattachais au « chien », au « tuyau », au « frigidaire », etc. Mots clefs que nous avions, le docteur et moi, détachés de mon vocabulaire habituel et qui, dans leur concision, servaient à désigner une zone entière, parfois très vaste, de mon individu. Les explications de mes rêves ne pouvaient donc avoir de sens que pour lui et pour moi. Ainsi « Tuyau » s'attachait à l'avortement raté de ma mère, « Chien » à la peur d'être jugée et abandonnée, « Frigidaire » à la confusion, à l'inconscient, etc. Nous nous comprenions très bien et c'était l'essentiel.
Tout au long de mon analyse (et encore aujourd'hui) je n'ai cessé de m'émerveiller devant l'admirable travail qui s'opère entre la conscience et l'inconscient. Des abeilles inlassables. L'inconscient allant chercher dans le tréfonds de la vie les richesses qui m'étaient propres, les déposant sur une berge de mon sommeil et la conscience, sur l'autre berge, de loin, inspectant la nouveauté, l'estimant, me la laissant pressentir ou la rejetant. Ainsi faisait parfois irruption dans ma réalité une vérité facile à comprendre, simple, claire, mais qui ne m'était apparue que lorsque j'avais été en mesure de l'accueillir. Mon inconscient avait depuis longtemps préparé le terrain, se signalant à la conscience, de-ci, de-là, par des mots, des images, des rêves auxquels je n'avais pas prêté attention. Jusqu'au jour où, mûre pour recevoir la nouvelle vérité, j'avais pu faire le chemin vers elle en quelques secondes. Cela s'était passé ainsi pour ma violence que je n'avais vue que lorsque j'avais été capable de la supporter.
A la fin de cette période où j'avais appris à analyser mes songes, j'ai fait un rêve que j'étais incapable de résoudre et dont j'ai senti qu'il allait hâter la progression de l'analyse.
Une grande partie de ce rêve m'avait fait revivre un moment réellement vécu. Je me trouvais à Lourmarin, en Provence, où je passais quelques jours avec mes meilleurs amis : André et sa femme Barbara. J'avais vingt et un ans, ils étaient un peu plus âgés que moi. Les relations qui me liaient à eux étaient les meilleures qui puissent unir des êtres humains, elles étaient faites d'admiration, de chaleur, de gaieté, de tendresse et de respect. Lui était peintre et ce qui sortait de ses mains me plaisait et me subjuguait. J'avais appris, en le regardant faire, la beauté de ce qui n'est pas symétrique, pas orthodoxe, pas classique. Auparavant j'avais appris, par ma mère et par mes professeurs, la splendeur des chefs-d'œuvre de notre culture. La peinture moderne n'en faisait pas partie : « Picasso est un fou et les gens qui l'admirent sont des snobs. » Point final. Or je trouvais secrètement que le pays auquel André m'avait donné accès, par ses recherches et son travail, était magnifique. J'apprenais l'importance de la composition, des volumes, et surtout de la matière. Je l'avais vu ramasser n'importe où, dans les rues ou dans les champs, des morceaux de bois, de papier ou de métal, des cailloux, des noyaux de cerises, de la ficelle ou du bouchon, et garder précieusement ces déchets qui n'étaient pour moi que des ordures. Il s'en servait pour orner son atelier et sa maison ou bien il les incorporait à ses compositions. Barbara, sa femme, poussait des cris d'admiration quand il apportait ses trouvailles. Elle était slave et roulait les « r » : « And « r » é, qué c'est beau!» elle appelait leurs enfants pour qu'ils admirent. Sous mes yeux l'ordure devenait trésor, était véritablement un trésor. Mais une fois sortie de chez eux elle redevenait ordure. Je n'étais pas capable de m'éloigner seule du bon goût et du conformisme qui étaient de bon ton dans mon milieu.
J'étais donc venue les rejoindre à Lourmarin avec l'impression que ces vacances en leur compagnie étaient une grande marque d'indépendance de ma part vis-à-vis de ma famille, un acte osé. Nous couchions sous la tente, nous n'avions pas un sou. C'était la bohème quoi! Un jour André m'a proposé une promenade : la visite d'un colombier qu'il avait découvert dans le Luberon. J'ai enfourché derrière lui sa vieille moto ferraillante (comme j'aurais voulu enfourcher le destrier du cavalier de mon rêve), et nous voilà partis.
En moto on a toujours l'impression d'aller vite, même quand on va doucement. On fend le ciel comme l'étrave d'un cuirassé partage l'océan. En Provence, à l'heure où le soleil rougit les montagnes, en été, l'air est rempli d'odeurs de plantes et des crécelles des cigales. Nous nous y enfoncions à toute vitesse comme dans une jungle légère, frôlant des lianes de thym, écartant des frondaisons de géranium, faisant fuir, avec nos pétarades, des perroquets de romarin, agitant des orchidées de sauterelles. Comme j'aimais ce pays!
Au bout de notre course se trouvait une colline pelée au sommet de laquelle un embrouillamini de figuiers et de ronces cachait presque entièrement une ruine haute. Nous avons grimpé jusqu'à elle, écrasant sous nos pieds des grumeaux de terre sèche. André ne parlait pas. Ce n'était pas dans ses habitudes de faire des discours. Il s'exprimait plutôt avec ses yeux et ses mains. Mais je sentais qu'il aimait comme moi tout ce qui l'entourait : le chevauchement des buttes blanches du pays, le vol gris des criquets, le bleu du ciel mangé par la lumière, les petits nuages rosis par le soleil couchant. La belle planète!
La ruine était une tour très haute, une sorte de cylindre fait de pierres, sans aucune ouverture si ce n'est une petite porte à la base, devant laquelle nous nous tenions. André, qui connaissait le chemin, avait tout de suite trouvé l'entrée et il s'était engagé le premier à l'intérieur de la tour. Il tenait la porte ouverte et, pendant que j'essayais de me dégager des ronces qui agrippaient mon blue-jean, je voyais sur le sol de la tour une herbe verte et pimpante, une courte végétation ravissante piquetée de rose et de bleu, semblable à celle qui pousse aux pieds de l'ange annonciateur dans le tableau de Botticelli. C'était étonnant cette joliesse parmi la beauté sèche et rigoureuse qui m'entourait encore. J'ai pensé, tout en continuant à me dépatouiller avec ces maudites ronces : « Ce sont les excréments des oiseaux qui doivent fertiliser le sol à cet endroit. »
Enfin je suis entrée et la beauté du lieu m'a saisie, comme si on m'avait jeté un charme. La tour n'avait pas de toit, elle conduisait directement de la terre au ciel dans lequel elle découpait un rond presque régulier. Les parois étaient percées de profonds alvéoles de porcelaine bleus et jaunes, un rang bleu, un rang jaune, en quinconce, où nichaient les oiseaux. La mignardise des plantes au sol, l'infinie profondeur du ciel en haut, et, entre les deux, la parfaite régularité des trous d'un bleu mystérieux et d'un jaune éclatant. Impression de participer au Tout, d'être entière. Satisfaction. Silence, parce que l'essentiel est exprimé.
Tout cela je l'avais réellement vécu, ce colombier existe quelque part en Provence, je ne sais où mais je pourrais le retrouver.
Dans mon rêve je revivais chaque détail de ces moments, je me remémorais minutieusement l'endroit, les sentiments, les émotions et surtout cette impression que j'avais de faire les choses en cachette, d'être hors la loi de ma mère, de profiter d'une liberté totale mais précaire. En quelque sorte je savais en rêvant que cet instant était exceptionnel.
J'étais donc dans la tour, éblouie par sa force simple, par sa paix et sa beauté. Dans mon rêve André disparaissait, comme cela se passe dans les rêves : sans que cela soit explicable et sans que cela soit important. Ma solitude n'était pas dramatique, au contraire. Soudain de l'eau s'est mise à couler obliquement contre les parois, m'isolant au centre d'un tourbillon liquide qui ne me mouillait pas, ne me salissait pas. L'eau tournoyait très vite avant de disparaître par en bas, inexplicablement. C'était de la belle eau claire et vive à travers laquelle je voyais toujours, en transparence, les alvéoles bleus et jaunes et les oiseaux qui nichaient tranquillement. Le spectacle était magnifique. J'étais bien là. J'éprouvais l'impression d'être complète, la gêne que je ressentais dans la vie avait disparu.
Tout à coup je me suis rendu compte que cette eau splendide charriait des objets oblongs scintillants. J'ai vu que ces objets étaient des étuis d'argent finement ciselés, tous plus beaux les uns que les autres, tous différents et cependant tous unis par leur forme : une forme ronde plus ou moins allongée, un peu comme ces boudins que l'on obtient en roulant entre les mains de la pâte à modeler. J'ai su alors, avec une certitude qui me venait de je ne sais où, que ces longues boîtes d'argent contenaient des excréments, des crottes, dont elles épousaient parfaitement les contours. J'étais, en fait, en plein milieu d'une magnifique cuvette de cabinet. Tout cela me semblait tout à fait normal et heureux. Je n'étais absolument pas choquée ni par le plaisir que je prenais à me trouver dans un lieu pareil, ni par le fait que ces boîtes précieuses et belles puissent contenir une matière aussi ignoble.
Je m'étais réveillée joyeuse, satisfaite, je venais de faire un rêve splendide.
Et pourtant dans l'impasse, sur le divan, j'ai éprouvé une gêne très grande à exprimer par des mots le passage des étuis d'argent, à dire ce qu'ils contenaient.
Les mots! J'avais buté contre eux au plus profond de ma maladie, je les retrouvais maintenant, alors que j'étais presque guérie. Je me souvenais de « fibromateux » qui me faisait me recroqueviller en grelottant dans un coin de la salle de bains et, aujourd'hui, pour introduire « crotte » dans un récit que je voulais heureux et beau, et qui était heureux et beau, il m'avait fallu mobiliser mes forces et vaincre un trouble profond, une résistance abyssale.
Pendant plusieurs semaines, chez le docteur, je me suis mise à analyser les mots, à découvrir leur importance et leur variété. Je m'affrontais avec moi dans un conflit subtil où il ne s'agissait plus de conscience et d'inconscience, apparemment, puisque les mots et moi-même étions à la surface, visibles, clairs : quand je pensais table et que je voulais exprimer ma pensée, je disais table. Mais quand je pensais «crotte» » j'avais de la difficulté à dire le mot «crotte», je cherchais à le cacher ou à le remplacer par un autre mot. Pourquoi ce mot-là ne passait-il pas? Quelle était cette nouvelle censure?
Je comprenais que les mots pouvaient être mes alliés ou mes ennemis mais que, de toute manière, ils m'étaient étrangers. Ils étaient des outils façonnés depuis longtemps et mis à ma disposition pour communiquer avec les autres. Le docteur et moi nous nous étions fabriqué un petit vocabulaire d'une dizaine de mots qui, pour nous deux, englobaient toute ma vie. Les hommes avaient inventé des millions de mots tous aussi importants que ceux que nous utilisions dans l'impasse et qui exprimaient l'univers dans sa totalité. Je n'avais jamais pensé à cela, je ne m'étais jamais rendu compte que tout échange de paroles était un fait précieux, représentait un choix. Les mots étaient des étuis, ils contenaient tous une matière vitale.
Les mots pouvaient être des véhicules inoffensifs, des autos-tamponneuses multicolores qui s'entrechoquaient dans la vie quotidienne, faisant jaillir des gerbes d'étincelles qui ne blessaient pas.
Les mots pouvaient être des particules vibratiles animant constamment l'existence, ou des cellules se phagocytant, ou des globules se liguant pour avaler goulûment des microbes et repousser les invasions étrangères.
Les mots pouvaient être des blessures ou des cicatrices de blessure, ils pouvaient ressembler à une dent gâtée dans un sourire de plaisir.
Les mots pouvaient aussi être des géants, des rocs profondément enfoncés dans la terre, solides, et grâce auxquels on franchissait des rapides.
Les mots pouvaient enfin être des monstres, les S.S. de l'inconscient, refoulant la pensée des vivants dans les prisons de l'oubli.
Chaque mot que j'avais de la peine à prononcer masquait en fait un domaine où je refusais d'aller. Chaque mot que j'avais du plaisir à prononcer désignait, au contraire, un domaine qui me convenait. Ainsi il était évident que je désirais l'harmonie et que je repoussais les excréments. Comment, dans mon rêve, l'harmonie et les excréments pouvaient-ils si bien aller ensemble?
Je me suis rendu compte alors qu'il y avait toute une partie de mon corps que je n'avais jamais acceptée, qui ne m'avait, en quelque sorte, jamais appartenu. La zone de mon entrejambe ne pouvait s'exprimer que par des mots honteux et n'avait jamais été l'objet de ma pensée consciente. Aucun mot ne contenait mon anus (ce terme ne passant que très difficilement et uniquement dans un contexte médical, scientifique, en lui-même il était donc une maladie). Tout mot que j'aurais prononcé et qui aurait contenu mon anus, aurait attiré immédiatement sur moi le scandale et la saleté, et surtout la confusion de mon esprit. Quant à ce qui transitait par là, il n'y avait guère que le « number two » de mon enfance que j'acceptais de prononcer.
J'étais une invalide et c'est en riant que j'ai fait cette découverte. Je me faisais penser à ces clowns qui claquent leurs grands souliers sur la piste du cirque et qui font rire les enfants parce qu'en même temps qu'ils disent, avec des mimiques prétentieuses : « Mais c'est que je souis très zintelligente, moa! », ils ont une petite lumière rouge qui s'allume à leur derrière. En fait ils sont grotesques parce qu'ils ignorent ce qui se passe en bas de leur dos.
J'ai retrouvé le rire. Je me moquais de moi et c'était délicieux. J'avais vécu jusqu'à l'âge de trente-six ans avec, dans mon corps, un orifice horriblement nommé anus, je n'avais pas de cul! C'était une bouffonnerie ! Je comprenais mieux pourquoi je n'avais jamais aimé Rabelais. Dans le fond, j'avais un devant et rien d'autre, j'étais plate comme une dame de jeu de cartes. Une reine avec une grosse poitrine, de larges hanches, une couronne sur la tête, une rose à la main, hiératique et sans derrière!
Le bonheur de rire! La beauté du rire de mes enfants, les éclats de rire de Jean-Pierre : « Moins tu es folle, plus tu es folle! », des rires dans la rue, mon rire! Ce que cela représentait de paix, de bien-être, de confiance, de tendresse! Cool!
Comme à chaque fois que l'analyse m'avait fait faire un grand pas en avant je suis restée plusieurs semaines à manipuler mes trouvailles, à les admirer. Je mesurais l'immensité du terrain parcouru, c'était vertigineux. Avais-je jamais réellement ri avant? Avais-je jamais soupesé le poids des mots, soupçonné leur importance? J'avais écrit des livres avec des mots qui étaient des objets, je les rangeais selon un ordre que je trouvais cohérent, convenable et esthétique. Je n'avais pas vu qu'ils contenaient de la matière vivante. Je les avais installés sur mes pages exactement de la même manière que j'installais, chez moi, les meubles et les objets dont je ne pouvais pas me défaire et que j'emmenais dans tous mes déplacements.
A chaque fois que nous arrivions dans un nouveau poste je ne pouvais recommencer à vivre que lorsque les précieuses caisses étaient arrivées. Je les ouvrais devant les enfants et, ainsi que l'avait fait ma mère avec moi, je leur apprenais des mots morts qui désignaient une histoire morte, une famille morte, une pensée morte, une beauté morte. Je leur montrais la tête de Minerve sur les poinçons de l'argenterie, la rose sur les étains, les perles des meubles Louis XVI, les fils tirés du linge, la transparence de la porcelaine, les reliures des livres et leur tranche dorée, et aussi le portrait d'un aïeul, le face-à-main d'une arrière-grand-mère, le carnet de bal d'une vieille tante, la table à couture en bois de rose d'une ancienne cousine, etc. Reliques. Des caisses comme des cercueils. Et des cadavres que j'exhumais de la paille pour que mes enfants vivent parmi eux, comme je l'avais fait moi-même. Pour mes enfants je faisais briller et tinter le cristal : « Quand du verre fait ce bruit-là c'est du cristal. » C'était ça du cristal : un verre luxueux qui fait un certain bruit. Ce bruit indiquait la valeur, le précieux de l'objet.
Tous ces mots servaient à désigner la valeur des choses mais pas leur vie. La hiérarchie des valeurs était établie depuis longtemps, elle était transmise de génération en génération : une succession de mots qui me servaient de squelette et de cervelle. Elle contenait non seulement la valeur des objets mais aussi la valeur des gens, des sentiments, des sensations, des pensées, des pays, des races et des religions. L'univers entier était étiqueté, rangé, classé, définitivement. Surtout ne pas raisonner, ne pas réfléchir, ne pas remettre en cause, ce serait du temps perdu puisqu'il était impossible d'aboutir à une autre classification. Les valeurs bourgeoises étaient les seules qui étaient bonnes, belles, intelligentes, elles étaient les meilleures. A tel point que je ne savais même pas qu'elles s'appelaient valeurs bourgeoises. Pour moi elles étaient les valeurs, tout court.
Et là-dedans n'entraient ni mon trou de balle ni mes défécations, pas plus que les poumons de l'homme qui avait soufflé le vase de cristal ravissant. Pas plus que les petits pieds meurtris de l'arrière-grand-tante qui valsaient, valsaient sans arrêt pour que le carnet de bal soit rempli et transmis plus tard avec vénération et admiration : « C'était une grande dame, une femme du monde belle et vertueuse. » Pas plus que les yeux des brodeuses crevés par les chiffres et les dentelles des draps de relevailles, des nappes de mariage et des linceuls. Pas plus que les ventres lacérés des femmes qui, génération après génération, mettaient au monde l'humanité.
Toutes ces choses n'existaient pas puisqu'on n'avait pas le droit d'employer les mots qui les désignaient. Tout cela n'avait pas de valeur. Tout cela, à la rigueur, ne pouvait être que dérisoire, c'est-à-dire sujet à la moquerie méprisante et dédaigneuse. Et s'il fallait ranger à tout prix dans l'échelle des valeurs (puisqu'elle était complète) les poumons usés du souffleur de verre, les pieds gonflés de l'arrière-grand-tante, les yeux crevés de la brodeuse, le ventre déformé des femmes et mon derrière, c'était aux échelons les plus bas qu'il fallait les mettre, ceux de la pitié, de la commisération, de la charité, ou alors ceux de la plaisanterie, de la raillerie, de la risée, du sarcasme, de la grossièreté, parce que tout cela était insignifiant, minime, négligeable, pauvre, petit, piètre, ridicule, vain et sale!
J'étais une dame rouge dans un château de cartes. Suffisait de dire le mot « merde », de penser sans honte et sans dégoût à ce que ce mot contenait, pour que le château s'écroule!
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