Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 6 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre VI

 

L'Algérie française vivait son agonie. C'était l'époque où, ainsi que le disent les spécialistes, la Guerre d'Algérie était militairement gagnée pour les Français. Les meilleurs de nos soldats, ceux qui venaient de recevoir une raclée en Indochine, avaient organisé la grande traque dans les pierrailles des djebels : les gosses du contingent, la jeunesse de Saint-Malo, de Douai, de Roanne et d'ailleurs (ils en seront tous marqués au fer rouge comme les bêtes d'un troupeau maudit), avec leurs casques, leurs bottes, leurs armes automatiques et leurs engins blindés, avaient reçu l'ordre de zigouiller à qui mieux mieux les fellagha maigres et fanatiques. Les enfants de France tombaient dans les corps à corps en vomissant leurs tripes et leur patriotisme mais les autres tombaient encore plus. Finalement le combat cessa faute de combattants. Les fellagha qui avaient pu en réchapper s'étaient réfugiés dans les villes où ils étaient devenus des héros et où, comme dans les contes de fées, leurs paroles coulaient de leurs lèvres, tels des diamants et des roses, dans les casbahs et les quartiers populaires.

Le combat tricolore avait donc cessé. Pour le ministre de la Guerre à Paris il n'y avait plus de guerre en Algérie. Plus de canons, plus de balles, plus de mitrailleuses, plus de grenades, plus de napalm à envoyer là-bas. Pour le grand livre de compte de l'économie française c'était le calme plat car les baignoires, les électrodes, les paires de claques, les coups de poing dans la gueule, les coups de pieds dans le ventre et dans les couilles, les cigarettes à éteindre sur les bouts de seins et les queues, ça se trouvait sur place : broutilles. La torture ça ne se comptait pas, donc ça ne comptait pas, ça n'existait pas. La torture ce n'était qu'une simple question d'imagination, ce n'était pas sérieux.

Et pourtant c'était quand même l'agonie honteuse de l'Algérie française, dans la dégradation de tout, dans l'abjection, dans le sang de la guerre civile dont les grosses flaques dégoulinaient des trottoirs sur les chaussées en suivant le chemin géométrique des joints de ciment de la civilisation. C'était la fin dans l'ignoble avec les ripostes séculaires des Arabes, leurs terribles manières de régler les comptes : les corps éventrés, les sexes coupés, les fœtus pendus, les gorges ouvertes.

Il me semble que la chose a pris racine en moi d'une façon permanente, quand j'ai compris que nous allions assassiner l'Algérie. Car l'Algérie c'était ma vraie mère. Je la portais en moi comme un enfant porte dans ses veines le sang de ses parents.

Quelle caravane je dirigeais à travers Paris jusque dans l'impasse! Quelle Smalah absurde! Alors que l'Algérie déchiquetée montrait au grand jour ses plaies infectées, moi je faisais revivre un pays d'amour et de tendresse, une terre parfumée de jasmin et de friture. Je conduisais chez le docteur les ouvriers, les employés, les « domestiques » qui avaient peuplé mon enfance! Tous ces gens qui avaient fait de moi une petite fille sachant rire et courir, sachant chaparder un bli-bli ou une tramousse sur le plateau du vieil Ahmed, sachant chanter Laroulila, sachant danser avec les derboukas, sachant faire rissoler les beignets et verser le thé à la menthe.

A la ville comme à la ferme j'étais une enfant solitaire. Ma mère, après la messe du matin, partait soigner les pauvres dans les dispensaires de la ville ou les raïmas des campagnes. Elle ne rentrait que le soir, épuisée, harassée. Elle avait, toute la journée, fait des piqûres et des pansements, écouté des plaintes et des mercis, elle avait dispensé sans compter, pour la plus grande gloire de son Dieu, sa patience, son attention, sa science et son amour. Elle avait en cachette, baptisé les agonisants : « C'est toujours ça de récupéré. »

Quand elle rentrait à la maison il ne lui restait plus rien que l'envie de dormir, à peine l'instinct de faire son devoir et plus la moindre patience. Moi, la privilégiée qui vivais sous son toit, je n'avais aucune excuse à mes faiblesses.

– Si tu avais vu les misères que j'ai vues aujourd'hui, tu t'agenouillerais et tu prierais Dieu pour le remercier de t'avoir donné ce qu'il t'a donné.

– Quand on a la chance d'avoir ce que tu as on n'a qu'une ligne à suivre : louer le Seigneur, aider les autres et ne pas s'occuper de soi.

– Si tu vivais une seule des journées des pauvres que je visite chaque jour tu comprendrais le bonheur d'aller dans ton école et tu serais toujours la première.

– Si tu savais ce que c'est que de n'avoir pas de chaussures tu prendrais soin des tiennes. (La même chose pour les robes, les manteaux, les chandails, etc.)

– Il y a des gens qui n'ont rien à manger, finis ce que tu as dans ton assiette, ne gâche pas ton porridge, termine ton foie de veau!

Elle avait atteint un tel niveau de dévouement et de générosité qu'il m'était impossible de la rejoindre. Sa bonté, le sacrifice qu'elle faisait quotidiennement de sa vie, la haussaient si loin au-dessus de moi que cela était désespérant.

Alors je prenais le chemin de la cuisine, des écuries, du jardin ou de la cave et, là, j'arrivais à vivre. J'allais rejoindre ceux qui me faisaient la vie belle, ceux que j'aimais et qui m'aimaient en retour.

Sans eux je sais que je me serais murée à l'intérieur de moi-même, toutes mes issues auraient été bouchées par mon impuissance à plaire à ma mère, à me faire aimer d'elle, par mon incapacité absolue à comprendre son monde, par la certitude que j'avais d'être mauvaise et laide.

Heureusement, grâce au divorce de mes parents et aux occupations de ma mère je n'avais pas vraiment une vie de famille. Quand j'étais très petite, je ne voyais dans la journée que ma Nany qui était, en fait, une Espagnole tendre et laide. Elle reportait sur moi tout l'amour qu'elle ne pouvait donner au caballero de ses rêves. Elle me couvrait de baisers et me berçait de « Madre mia » ou de « Povrecita » et de « Aïe, que guapa! ». Elle avait trois sœurs, elles aussi employées comme femmes de chambre et lingère, chez ma mère et ma grand-mère qui habitait l'étage au-dessus. Jeannette, la plus jeune des sœurs, et aussi la plus jolie, se préparait inlassablement à des concours de tango. Ainsi, quotidiennement, des séances de fandango s'organisaient-elles avec claquements de mains et de talons, castagnettes et voix acides, olé! Elle remontait, à l'aide d'une manivelle, un vieux phono caché dans un placard de la lingerie et, avec sa sœur Elyse qui lui servait de cavalier, elle répétait, sur le rythme un-deux un-deux-trois, une chorégraphie faite d'enroulements savants, de virevoltes périlleuses et de progressions rapides se terminant, pile, sur une note, dans l'immobilité absolue, un pied figé en arrière, le profil paralysé tourné vers le cavalier (lui-même regardant fixement l'infini), le bras de Jeannette tiré vers le plafond par Elyse qui y mettait toute sa force.

Sans qu'on me l'ait demandé, je n'ai jamais parlé de ces séances à ma mère qui revenait dans la soirée lasse, belle, triste. Elle déposait dans l'entrée, sur le plateau du courrier, son missel et sa mantille qu'elle reprendrait demain matin pour aller à la première messe. Nany la vénérait. Elle était déjà à son service à l'époque, inimaginable pour moi, où ma mère vivait avec mon père. Nany savait tout. Une fois ma mère dans la maison, l'atmosphère devenait feutrée, silencieuse, un peu dramatique. Je prenais mon dîner dans l'office, je mangeais très correctement, autant pour plaire à ma mère que pour ne pas faire gronder Nany qui, le reste du temps, se fichait pas mal que je me tienne bien ou mal. Ma mère venait voir en effet comment se passait le repas. Puis j'allais me coucher et j'attendais son baiser de bonne nuit.

Il m'arrivait souvent de l'entendre pleurnicher dans sa chambre. A travers sa porte passaient de petits bruits de papier de soie froissé mêlés à de légers reniflements et parfois à une plainte fragile : « Ah, mon Dieu, mon Dieu. » Je savais qu'elle déballait sur son lit les reliques de ma sœur morte : des chaussons, des mèches de cheveux, des vêtements de bébé. Nany agissait alors comme si elle se trouvait dans une église, elle se signait, elle marmonnait des prières, elle avait la larme à l'œil. Moi, j'avais le cœur serré comme une pierre. Généralement ces soirs-là, – comme les soirs où j'avais avalé un noyau et où j'avais peur de sentir un arbre pousser en moi –, je vomissais mon dîner et quand ma mère venait me dire bonsoir, je baignais dans les liquides de ma soupe et dans les grumeaux de mon pudding. Elle appelait Nany à la rescousse. « Vous ne trouvez pas que cette enfant vomit souvent? » Il fallait encore une fois me laver, me changer et pendant que Nany refaisait mon lit, je m'endormais dans les bras de ma mère. Je me souviens encore du délice que c'était de me laisser prendre par le sommeil, tout contre elle, dans son parfum, dans sa chaleur.

Quelques années plus tard j'approchais de l'adolescence, la guerre était venue et nous avions quitté la ville pour quelques mois. Un peu par prudence : « Les Italiens vont nous bombarder un jour ou l'autre », et surtout par économie car les affaires vinicoles marchaient mal : « Le vin ne se vend plus », ce qui n'était pas honteux puisque tous les autres propriétaires étaient logés à la même enseigne. Notre retraite prenait même une petite allure héroïque, le genre : « Il faut se sacrifier pour son pays. Vivons donc comme des paysans. »

Le personnel de ville avait été réduit, ma Nany était devenue femme de chambre et ses sœurs avaient été casées à droite et à gauche chez des amis ou des parents.

 

Nous étions donc allés vivre à la ferme, avec armes et bagages, pour moi c'était le bonheur.

Le matin je m'entassais avec les enfants de Kader et de Barded dans une vieille calèche conduite par Aoued. Nous allions à l'école du hameau où se retrouvaient, dans une seule salle, les gosses des ouvriers des environs. Je travaillais très bien dans cette école-là et pourtant j'avais l'impression de ne rien y faire d'autre que de m'amuser. L'instituteur donnait des coups de règle sur les doigts et, par moments, quand sa femme l'appelait pour une raison ou une autre, il décrétait que nous avions besoin de nous reposer parce que nous étions en pleine croissance. Alors il nous faisait nous allonger les uns sur les tables, les autres sur les bancs, avec ordre de ne pas dire un mot pendant son absence.

Puis c'était le retour vers la ferme dont on apercevait vite les toits parmi les eucalyptus, là-bas, au bout du vallon, au milieu des vignobles. Bijou, le cheval, était très vieux et tirait des pets formidables. En général, tout de suite après, sa queue se soulevait et découvrait son derrière qui fleurissait comme un gros dahlia rose. Il lâchait alors une succession de crottins parfumés et cela nous faisait rire aux larmes. Aoued n'aimait pas ça; soit parce qu'il trouvait que ce n'était pas correct de souligner cet événement, soit parce qu'il ne voulait pas que nous nous moquions de Bijou. Il nous menaçait de son fouet qu'il faisait claquer au-dessus de nos têtes et nous traitait de fils de chiens, et d'enfants de putains. Mais comme le tout était proféré en arabe, il était sous-entendu que cela ne s'adressait pas à moi.

 

Pendant les premières années de l'analyse j'agissais toujours de la même manière : je livrais une petite mesure de ma peur et, vite, je la compensais par du rire, du plaisir, du bonheur, un peu de nostalgie.

J'avais commencé à parler de ma mère, de la difficulté que j'avais eue, tout au long de mon enfance, à me faire aimer d'elle. Je déversais des souvenirs un peu tristes puis j'égrenais le chapelet tant de fois ressassé des attentions, des regards, des gestes qu'elle avait eus pour moi, des moments que nous avions passés ensemble dans une relative harmonie : la messe, les fleurs. Inconsciemment, pour me protéger encore, pour ne pas être de la viande saignant à l'étalage, je repoussais l'essentiel.

Comme si ma peur, une fois exprimée, allait m'anéantir? Ou comme si ma peur, une fois exprimée, allait être jugée dérisoire? Ou comme si ma peur, une fois exprimée, allait m'enlever toute importance? Ou comme si ma peur, une fois exprimée, se révélerait ne pas être de la peur mais une maladie honteuse ?

A l'époque, je n'étais pas capable de répondre à ces questions, je n'étais même pas capable de me les poser. J'étais un animal traqué, je ne comprenais plus rien aux humains.

Il m'a fallu au moins quatre années d'analyse pour savoir que lorsque je changeais de sujet ou que je me taisais, ce n'était pas parce que le sujet était épuisé mais c'était parce que je me trouvais au pied d'un obstacle et que j'avais peur de le franchir. Non pas à cause de l'effort que cela représentait, mais à cause de ce qu'il y avait derrière lui.

J'avais parlé de mon père parce que, à la vérité, je ne risquais rien à parler de lui. J'avais parlé de ma mère, mais avec légèreté, juste ce qu'il fallait pour me faire un peu plaindre. Je n'avais toujours rien dit de l'hallucination, rien prononcé de la vraie saloperie qu'il y avait entre ma mère et moi. J'ai déjà dit, en ce qui concerne l'hallucination, la crainte que j'avais de retourner à l'hôpital à cause d'elle. Je croyais encore qu'elle serait la cause de mon renvoi de l'impasse. Mais pour ce qui était du cadavre entre ma mère et moi, je n'avais d'explication à donner ni au docteur ni à moi-même, je n'en cherchais pas. Je n'en parlais pas, voilà tout

Je venais, je fermais les yeux et je faisais revivre des babioles, des brimborions qui avaient leur importance, bien sûr, mais qui n'étaient pas au cœur de la chose.

Le petit homme ne disait rien d'important. Il ouvrait la porte : « Bonjour madame. » Il me faisait entrer, je m'allongeais sur le divan, je parlais. A un moment il m'interrompait : « Je pense que la séance est terminée. » Du coin de l'œil je l'avais vu regarder sa montre deux ou trois fois avant de dire cela, comme s'il était l'arbitre d'un match. Je me levais : « Au revoir madame. » Rien d'autre. Le visage fermé, les yeux attentifs, mais sans commisération, sans complicité. Plus tard, il tirera de temps en temps un mot du fatras de mes monologues et il dira : « Tel mot, à quoi vous fait-il penser? » Je prendrai ce mot et je déviderai toutes les pensées, toutes les images qui s'accrochaient à lui. Le plus souvent ce mot était la clef qui ouvrait une porte que je n'avais pas vue. Cela me donnait confiance : il connaissait bien son métier. Je l'admirais : Comment faisait-il pour attraper au passage justement le mot qu'il fallait?

Mais, au début de l'analyse il n'est jamais intervenu.

 

Quelquefois je sortais de chez lui bouleversée, aux prises avec une crise de folie : il m'avait arrêtée en plein discours, alors que je n'avais pas dit le quart de ce que je voulais dire.

– Je ne peux pas partir maintenant, vous m'avez interrompue au milieu d'une phrase, je n'ai rien dit encore.

 

– Bonsoir madame, à mercredi.

Son visage devenait sec, son regard sévère, ses yeux lisses s'immobilisaient sur les miens d'un air de dire : « inutile d'insister ». Je me retrouvais dans l'impasse, seule, suffoquant d'angoisse, en proie à la chose. Je pensais qu'il était mauvais, qu'il me poussait au suicide, au meurtre. Je me traînais le long du mur habitée par une passion démente : « Me tuer, le tuer, tuer quelqu'un. Me jeter sous une voiture, que ma matière gicle plein les pavés! Retourner chez lui et lui fendre le crâne en deux, que sa sale cervelle dégouline sur son beau petit costume grotesque! » Je me mettais à pleurer et quand j'arrivais au bout de l'impasse, dans la rue, j'allais bien. Je n'avais même pas peur.

J'apprendrais beaucoup plus tard que l'esprit ne se présente pas comme ça à la porte du caché. Il ne suffit pas de vouloir pénétrer dans l'inconscient pour que la conscience y aille. L'esprit temporise, il fait des aller et retour, il atermoie, il hésite, il guette et, quand le moment est venu, il s'immobilise devant la porte comme un chien d'arrêt, il est paralysé. Il faut alors que le maître y aille lui-même et fasse lever le gibier.

Maintenant que j'étais débarrassée de ces fioritures dans la résurrection desquelles je m'étais complu, je me rendais compte que je tournais autour du pot. Je m'agaçais à ne pas plonger directement dans les vagues de la chose qui charriait de l'ordure, de l'horreur, de la putréfaction, de l'insupportable. Car je me doutais que c'était ça qu'il fallait que je fasse pour guérir : que j'affronte la chose, que je la prenne à bras-le-corps et pourtant ce qui venait à la surface, quand je parlais chez le docteur, c'était du tristounet, du gentillet, du mignonet, du touchant, de quoi faire pleurer les cœurs sensibles.

Jusqu'au jour où, tout en continuant à égrener les souvenirs fanés, j'ai pris un tournant imperceptible mais important.

Je parlais encore de ces recherches que j'entreprenais pour trouver des cadeaux dignes de ma mère. C'était toujours pendant la sieste que mon esprit s'enflammait sur ce sujet.

L'enfant est venue me rejoindre dans l'impasse. Une fois de plus j'ai été chercher sa peau hâlée par le soleil, ses cheveux blonds embroussaillés, sa curiosité, son désir de plaire. Elle s'est allongée avec moi, en moi.

Le bureau du docteur c'est ma chambre. J'ai une dizaine d'années. Au plafond il y a une petite tarente beige qui vit là pendant la journée. Elle est le seul être actif de la maison à cette heure où tout le monde se repose. Elle traque les insectes dans les bandes de lumière que le soleil projette à travers les interstices des volets. Ses pattes spatulées ressemblent aux vrilles de la vigne. Elle a l'air de dormir mais elle ne dort pas. Soudain elle fonce à toute vitesse pour happer la mouche de son choix qu'elle déguste ensuite avec des mouvements de gorge, comme un dindon qui glousse. Il y a quelque temps elle a perdu sa queue dans une bagarre nocturne, car elle sort la nuit. Sa queue a repoussé petit à petit et maintenant elle est presque normale. J'aimerais bien qu'il me pousse une queue de garçon à moi aussi.

C'est toujours pendant ces maudites siestes qu'il me vient des idées pareilles. Quand nous nous baignons dans le bassin d'irrigation, où l'eau est si chaude qu'elle en paraît épaisse, le fils de Kader s'amuse à tripoter son robinet jusqu'à ce qu'il devienne raide comme un doigt. Ensuite il se balade, les hanches en avant, orgueilleusement précédé de son périscope. Les autres se moquent de lui. Moi, je l'envie. J'aurais bien aimé avoir quelque chose comme ça en bas de mon ventre au lieu de mon fruit lisse. Si j'avais une queue je me promènerais toute nue et je l'enfoncerais dans la belle rose jaune ou dans les fesses rebondies d'Henriette la cuisinière quand elle se penche devant son four. Ran! A y penser, il me venait une de ces chaleurs dans les reins!

J'ai chaud dans mon lit, mes draps et mon oreiller sont trop doux. Je me frotte contre eux, c'est plus fort que moi, en essayant de trouver le sommeil qui ne vient pas. L'autre jour j'ai vu Aoued sortir de chez lui avec une serviette autour du ventre. Il y avait un moment que je l'entendais rire avec sa femme, derrière sa porte. Il se dirigeait vers le bassin parce que c'était l'heure d'ouvrir les vannes, sa serviette était tendue vers l'avant, comme tirée par un piquet de tente. J'ai bien compris que c'était son robinet qui avait grossi et qui se dressait. A son retour il a fermé sa porte à clef et je n'ai plus rien entendu. Quand je serai grande je me marierai et je m'amuserai nue avec mon mari.

Mon Dieu pardonnez-moi je n'arrive pas à m'approcher de vous, ma tête est pleine de péchés. Je n'aime pas mettre des gants, ça me fait transpirer. Je n'aime pas mettre de culotte, ça me scie les fesses. Je n'aime pas mettre de chaussures, ça me gêne (à peine tourné le mur de la cave je me déchausse, je cache mes sandales dans la vigne et je fous le camp pieds nus avec mes copains, jusqu'à la forêt). Je m'ennuie à la messe. Ça c'est le plus honteux, oui, mon Dieu, je m'accuse de m'ennuyer à la messe, je m'accuse d'avoir souvent regardé un garçon blond de l'école Saint-Charles pendant la retraite de ma communion solennelle. Je m'accuse de perdre mes boutons, de craquer mes fermetures Eclair, d'égarer les rubans et les barrettes de mes cheveux, d'avoir les mains sales. Mon Dieu je m'accuse de ne pas pouvoir lire les livres de la comtesse de Ségur avec des histoires de châtelains, de petites filles modèles et de pauvre Blaise, de ne pas m'intéresser aux contes d'Andersen et aux histoires de fées, de feux follets et d'enfants perdus dans la neige. Je préfère aller dans la raïma de Youssef où j'attrape des poux mais où la vieille Daïba fait des gâteaux et du pain de blé dur sans levain et raconte des histoires. Tous les enfants de la ferme y vont. Nous nous installons autour de son feu et nous l'écoutons...

La vieille Daïba (tout en surveillant sa chorba qui mijotait) sur un ton un peu pleurard et monotone, comme on marmonne une litanie, racontait des départs précipités sur des chevaux ailés, qui caracolaient jusqu'au paradis d'Allah. Elle soulevait le couvercle de sa marmite de terre, dégageant à chaque fois une fameuse odeur de menthe et d'épices, et reprenait le récit des punitions infligées à un malheureux par un serpent venu des tombes du cimetière voisin. Elle activait son feu avec un éventail rond de raphia tressé et enchaînait sur les aventures de géants noirs qui secouaient les montagnes, de sources qui jaillissaient en pleine sécheresse et de djenouns enfermés dans des bouteilles. D'un geste lent elle distribuait ensuite à chacun de nous un bout de zlabia dégoulinant de miel qu'elle allait pêcher dans une cuvette émaillée ornée de croissants de lune jaunes et de grosses fleurs rouges et noires. Même la perspective de la friction à la Marie Rose et du passage de mes cheveux frisés au peigne fin, ce qui était un supplice, ne pouvait m'empêcher d'aller là-bas.

– Tu ne sais pas te mesurer. Tu ferais n'importe quoi pour te gaver des cochonneries de cette vieille.

Ce n'étaient pas tant les gâteaux de Daïba qui m'attiraient que le cheval blanc d'Allah qui galopait dans le ciel avec ses sabots et ses ailes d'or. Mais ça, je ne le disais pas.

Je m'énervais à ne pas pouvoir m'endormir et à faire le compte de mes péchés. Alors, entraînée par un torrent mauvais j'en arrivais généralement au pire.

Je fabriquais un cornet, une sorte de tuyau plus évasé d'un côté que de l'autre, que j'obtenais en enroulant autour d'un de mes doigts une feuille de papier ou mieux du carton léger. Je le cachais sous mes vêtements. Puis j'allais, dans le silence de la maison assoupie, ne faisant aucun bruit avec mes pieds nus sur les dalles, jusqu'aux toilettes dans lesquelles je me verrouillais.

La pièce était beaucoup plus grande que ne l'est d'habitude ce genre d'endroit. Et comme dans ma famille (ma mère mise à part) on aimait beaucoup lire là, autant dire que les toilettes étaient une annexe de la bibliothèque. On y trouvait, rangées sur des étagères, des vieilles collections de l'Illustration et de Marie-Claire, des dictionnaires, le Larousse et le Littré en je ne sais plus combien de volumes, des annuaires du téléphone, des journaux et des romans policiers. Le trône était fait d'une cuvette de porcelaine blanche, immaculée, encastrée dans une confortable lunette de chêne polie par l'usage et quotidiennement encaustiquée. Dans l'après-midi le soleil entrait directement dans cette pièce par une étroite fenêtre percée dans l'épaisseur du gros mur qui donnait sur la cour. J'aimais bien me blottir dans l'alcôve que constituait la lucarne. Le centre de la ferme était là à mes pieds : autour de la cour, pavée de gros galets irréguliers et luisants, étaient disposés les logements des ouvriers, les écuries derrière lesquelles s'élevaient haut dans le ciel les six eucalyptus de l'entrée et, au-dessus des toits de tuiles roses des silos à grain, je pouvais voir grimper doucement la colline plantée de vignes et couronnée par la forêt de pins maritimes.

Cette forêt était un paradis. Non seulement elle embaumait en toute saison le thym, le lentisque et la résine mais, selon les mois de l'année, elle soufflait jusque dans les chambres de la maison de longues respirations de genêt, de jacinthes sauvages, de marguerites ou d'immortelles. Son sol, fait de la terre rouge du pays mêlée à du sable nacré, était doux sous les pieds. C'était le domaine des enfants de la ferme. Nous y construisions des cabanes et nous y organisions des parties de cache-cache palpitantes ou des cavalcades sur les ânes et les mulets quand ils n'étaient pas pris par les travaux des champs. En guise de selle nous mettions sur leurs échines rudes des épaisseurs de sacs de pommes de terre vides. Je préférai cette forêt à tout autre endroit du monde.

Malgré les recommandations de ma mère : « Reste à l'orée que je puisse te voir de la maison », je m'enfonçais avec les autres jusqu'à des clairières et des sous-bois que nous étions seuls à connaître.

Les garçons jouaient à Tarzan, ils se balançaient au bout de leurs bras et se catapultaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris terribles, ou bien ils se laissaient tomber du haut d'une branche sur le dos d'un âne qui, en général, accusait mal le coup et qui, après une ruade, ne voulait plus avancer d'un centimètre. Les garçons se battaient aussi, ils organisaient des combats au cours desquels ils se roulaient par terre emmêlant leurs jambes et leurs bras dans le sable, essayant de trouver une prise sur leur short déjà en loques. Pour finir ils étaient nus et quand la bagarre était terminée ils cachaient en ricanant, et en jetant vers les filles de drôles de regards, le petit bout de tuyau rose et gris qui leur pendait entre les jambes.

Je les enviais. Je me sentais capable de faire tout ce qu'ils faisaient. Mais je ne le pouvais pas, ce n'étaient pas des jeux de filles, alors, avec les autres « pisseuses » (comme disait Kader), je cueillais des fleurs et j'arrangeais les cabanes, en attendant que s'organise de lui-même un jeu mixte.

De penser à tout cela, pendant que j'étais blottie dans la fenêtre des toilettes, m'excitait. Le soleil qui tapait droit sur moi me faisait transpirer. Au bout d'un moment, je descendais de mon abri, je cherchais mon tuyau de papier caché sous ma blouse et j'allais essayer de pisser debout comme les garçons, en dirigeant mon jet à travers le cornet. Ce n'était pas facile.

A revivre ces moments au fond de l'impasse, à les ressentir exactement tels qu'ils étaient vingt ans avant, je me rendais compte que les gestes que je faisais pour adapter le tuyau à mon corps, mes tâtonnements pour trouver exactement la source, étaient les mêmes que ceux que je faisais pour vérifier l'écoulement du sang : des mouvements furtifs, des frôlements, d'imperceptibles va-et-vient, de légers tiraillements, tout cela fait avec un air absent, une indifférence du reste de mon corps, une partie de mon esprit occupée à autre chose, comme si ce que je faisais n'avait aucune importance, alors que le fond de ma pensée était là, au bout de mes doigts.

Mais, au lieu de trouver la punition du sang, je ressentais à la base des mollets une sensation puissante, une sorte de pincement, un picotement à la frontière du plaisir et de la douleur, qui montait progressivement dans mes cuisses puis envahissait mon ventre. Et, finalement, parce que je ne pouvais plus rien contrôler en même temps que je me pissais sur les doigts une urine chaude, mon corps était pris par un balancement de tangage, une sorte de mouvement de reptation, qui me cambrait violemment les reins et me procurait un bonheur formidable, un bonheur complet qui me faisait peur.

Dès que la jouissance avait passé j'avais honte. Je jetais mon cornet de papier ramolli et mouillé et je tirais la chasse pour qu'il s'en aille loin. Je sortais. Je me sentais coupable et indigne de ma mère, de cette maison, de ma famille, de Jésus, de la Sainte Vierge, de tout. Il fallait que je fasse quelque chose pour me racheter, que je trouve un trésor. Je promettais à Jésus de ne plus recommencer et comme je ne parvenais pas à tenir ma promesse je me sentais à chaque fois encore plus coupable.

 

J'ai ouvert les yeux. Tout était bien à sa place : le docteur à mon chevet, un peu en retrait, la gargouille en haut de la fausse poutre (a-t-on idée d'installer un diablotin dans une pièce où ne viennent que des malades mentaux! Etait-ce fait exprès?), la toile de jute sur les murs, le tableau abstrait, le plafond.

Rien n'avait changé et pourtant je jetais sur tout cela un regard différent, plus hardi. C'est que je venais de me rencontrer pour la première fois. Jusque-là j'avais toujours organisé les mises en scène de mon passé de telle sorte que les autres, et ma mère surtout, avaient le premier rôle. Moi, je n'étais qu'une exécutante soumise, une gentille petite fille qu'on manipulait et qui obéissait.

Cette histoire du robinet de papier je me la rappelais très bien, elle n'était pas enfouie dans l'oubli mais je n'aimais pas y penser. Vingt ans plus tard son souvenir faisait encore surgir en moi une honte terrible que je ne cherchais pas à expliquer. Vingt ans plus tard, alors que j'avais fait l'amour et même que j'avais eu des « aventures » comme on dit, j'avais honte d'avoir voulu faire pipi debout! Je n'avais pas honte de m'être branlée puisque, jusqu'à ce jour, je n'avais pas admis que c'était cela que je faisais. La petite fille qui se masturbait au milieu des dictionnaires, dans le soleil qui lui caressait les fesses, n'existait pas. Elle venait de naître sur le divan du docteur, au fond de l'impasse.

A l'époque du robinet de papier je ne connaissais pas le mot « branler » et j'ignorais tout de la masturbation. Lorsque les garçons se tripotaient jusqu'à ce que leur robinet devienne raide, nous disions entre nous qu'ils se « touchaient ». Il n'était jamais question, dans nos conversations, de filles qui se touchaient. Du reste qu'auraient-elles pu toucher? Elles n'avaient RIEN à toucher. Plus tard, quand j'ai appris ce que c'était que la masturbation et comment les femmes étaient faites, il ne m'est jamais venu à l'esprit d'établir une relation entre la masturbation et le robinet de papier. Pourtant c'était clair et claire aussi la raison pour laquelle jusqu'à ce jour j'avais éprouvé un profond dégoût de la masturbation, une sorte d'écœurement qui me mettait dangereusement mal à mon aise.

Je découvrais que je m'étais préférée anormale et malade plutôt que normale et en bonne santé. Du même coup je découvrais que j'étais pour quelque chose dans ma maladie, que j'en étais en partie responsable. POURQUOI?

Ce premier vrai pourquoi était l'outil qui allait me servir à piocher, à creuser, à retourner mon champ, jusqu'à ce que je me mette totalement à jour.

En tout cas, quel plaisir j'ai pris rétrospectivement à ma jolie branlette d'autrefois! Avec quelle émotion j'ai rencontré cette enfant pleine de sève qui voulait se branler, qui se branlait et qui en éprouvait du plaisir. (Ma mère n'avait pas tout à fait tort quand elle me traitait de « tête de mule ».) Cette enfant me rassurait : j'existais donc, je n'avais pas toujours été entièrement livrée aux autres, je pouvais les tromper, me jouer d'eux, leur échapper, organiser ma propre protection. Quelle joie! Il fallait que je retrouve ce chemin. J'avais dorénavant la certitude qu'il existait, que j'étais prisonnière et que je détenais le moyen de me libérer puisque l'enfant qui se masturbait c'était moi.

En me levant j'ai dit au docteur :

– Vous ne devriez pas laisser cette gargouille dans votre bureau, elle est affreuse. Il y a déjà assez d'horreur et de peur dans la tête des gens qui viennent ici, pas la peine d'en rajouter.

C'était la première fois que je m'adressais à lui autrement que comme une malade.

Il n'a rien répondu.

Ce jour-là j'ai découvert que ce désarroi, cette folie qui me faisaient fuir dans la chaleur à la recherche d'un trésor inexistant, c'était déjà la chose. Si mon cœur battait si fort ce n'était pas seulement à cause de ma course, si je transpirais comme ça ce n'était pas seulement à cause de la chaleur, c'était déjà la peur et la sueur de la chose. Ma honte et ma culpabilité étouffantes c'était déjà la chose. Elle était déjà là à tenailler la petite fille qui courait et se tordait les chevilles dans les mottes sèches de la terre labourée des vignes.

 

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