Les mots pour le dire
Chapitre X
Je ne savais pas pourquoi je venais encore dans l'impasse. D'ailleurs je manquais beaucoup de séances. Je les oubliais complètement ou bien je me trompais de jour ou d'heure. J'arrivais devant la porte; il y avait une sorte de cérémonial pour sonner : il fallait ouvrir une première porte vitrée qui donnait directement sur le jardin, et, à l'intérieur, contre le chambranle, se trouvait un bouton sur lequel il suffisait de peser pour faire retentir un timbre dans le bureau du docteur. Seuls les initiés le savaient. Ainsi ne voyait-on jamais que lui. Si j'arrivais exactement à l'heure il me faisait entrer directement dans son bureau et je pouvais imaginer qu'il était resté là, à m'attendre, depuis la dernière séance. Mais il suffisait d'arriver cinq minutes trop tôt ou trop tard pour rencontrer des silhouettes, des ombres plutôt. Soit le « malade d'avant », la tête dans les épaules, l'attitude gênée, le regard camouflé et furtif. Soit des gens de la maison qu'au cours des années j'avais identifiés comme étant : le père, la mère, la sœur. Je ne sais pas s'ils étaient réellement cela.
A cette époque, donc, il m'arrivait souvent de monter les marches du perron étriqué, d'ouvrir la première porte vitrée, d'appuyer sur le bouton intérieur et d'attendre. J'entendais vite la porte du bureau s'ouvrir, les trois enjambées du docteur pour traverser le hall et je le voyais apparaître dans la porte d'entrée entrebâillée. Ses yeux plats, froids, nets, arrondis par une surprise feinte, son petit corps bien droit, sa voix un peu cassée et sèche pourtant.
– Vous vous trompez, je ne vous attends pas aujourd'hui. (Ou bien : « Ce n'est pas l'heure, je vous attendais plus tôt. »)
Je n'avais pas le temps de m'excuser qu'il avait déjà disparu, me laissant devant la porte fermée, c'est-à-dire devant moi-même. Frustrée et coupable. Coupable, car je savais le choc que c'était d'entendre cette sonnette en pleine séance, même quand on ne disait rien, de voir le docteur se lever, sortir, c'était insupportable.
Au cours de cette interminable période il avait fait, de loin en loin, quelques courtes remarques, qui, lentement, germaient en moi.
Que les séances manquées étaient dues. – Moi qui n'avais pas un sou, penser que trois quarts d'heure de mutisme ou d'absence me coûtaient une fortune : quarante francs.
Que le silence avait un sens. – Me taire ne signifiait pas que je n'avais rien à dire. Cela signifiait soit que je cachais quelque chose soit que je me trouvais devant un obstacle que j'avais peur de franchir. Si je voulais progresser je devais donc soit parler de ce que je voulais cacher, soit m'acharner à définir l'obstacle invisible qui m'arrêtait, le seul moyen d'y arriver était de dire absolument tout ce qui me passait par la tête, et il n'y passait rien.
Que les moindres de mes manifestations avaient un sens. – Par exemple, au cours de cette période de silence total, si je poussais un soupir, même très léger, le docteur disait: « Oui?... Oui? », comme pour me faire comprendre qu'il y avait peut-être une ouverture là, au moment précis où j'avais poussé le soupir. Il fallait que j'essaie de retrouver ce qu'il y avait dans mon esprit à cet instant. De même si je changeais de position (car je pouvais rester prostrée, couchée en chien de fusil, tournée vers le mur, sans bouger le moins du monde, pendant toute la séance) j'entendais son « Oui?... Oui? ».
Mon attitude dans la vie ne différait pas beaucoup de celle que j'avais chez le docteur. Si je me contrôlais avec mes enfants (quand nous étions tous les quatre nous parlions, nous jouions, nous préparions les devoirs et les leçons du lendemain), si je parvenais à faire mon travail (je rédigeais chez moi des textes publicitaires) grâce auquel je pouvais payer mes séances et nourrir mes enfants, le reste du temps j'étais muette. Je ne pouvais communiquer avec personne, je me recroquevillais sur mon lit et j'y restais des heures, ne pensant à rien de précis, noyée dans une sorte de soupe tiède et fade de laquelle la peur me tirait parfois, me faisant m'asseoir, m'agiter, activant ma respiration. Impossible de dire de quoi j'avais eu peur. Il m'arrivait de m'endormir toute habillée. J'ouvrais les yeux c'était l'aube, c'était pareil. Le fait qu'il y ait des jours et des nuits n'avait aucune importance.
L'oubli est la plus compliquée des serrures mais il n'est qu'une serrure, il n'est pas une gomme ou une épée, il n'efface pas, ne tue pas, il enferme. Je sais maintenant que l'esprit capte tout, classe tout, range tout et entretient tout. Tout, cela veut dire : même ce que je crois ne pas avoir vu, entendu ou senti, même ce que je crois ne pas avoir compris, même l'esprit des autres. Chaque événement aussi minuscule soit-il, aussi quotidien soit-il (comme par exemple de m'étirer le matin en bâillant) est catalogué, étiqueté, serré dans l'oubli mais indiqué dans la conscience par un signal souvent microscopique : une brindille d'odeur, une étincelle de couleur, un clignement de lumière, une parcelle de sensation, un éclat de mot. Et même encore moins que cela : un frôlement, un écho. Et même encore moins : un rien qui existerait.
Il suffit d'être attentif à ces signaux. Chacun garde un chemin au bout duquel il y a une porte verrouillée derrière laquelle se trouve le souvenir intact. Non pas figé dans la mort mais vivant au contraire, vraiment vivant, avec non seulement la lumière qui lui est propre, ses odeurs, ses mouvements, ses paroles, ses bruits, ses couleurs, mais aussi ses sensations, ses émotions, ses sentiments, sa pensée, et deux antennes, deux prises possibles sur l'avant et l'après.
En m'enfonçant, comme je l'ai fait pendant sept ans, pour me guérir, dans l'investigation de l'inconscient, j'ai compris d'abord le système des signaux, puis j'ai trouvé le secret de l'ouverture de la plupart des portes, enfin j'ai découvert qu'il y avait des portes que je croyais impossibles à ouvrir et devant lesquelles je restais à piétiner désespérément. L'angoisse venait alors du fait que j'avais la certitude qu'il n'y avait plus moyen de faire marche arrière. La situation était irréversible : impossible d'abandonner ou d'oublier une porte difficile à ouvrir et derrière laquelle se trouvait un remède pour apaiser et soigner mon esprit malade.
Et si je n'y arrivais pas? Et si tout cela n'était qu'une vulgaire suggestion? Et si j'étais entre les mains d'un charlatan? Et si je reprenais mes bons médicaments qui m'endormaient? Et si je laissais tout tomber?
La résistance que l'esprit offre à l'ouverture de ces portes est formidable. Le mien déployait une puissance fantastique. Il gardait là derrière quelque chose qui m'avait blessée, qui m'avait fait très mal, qui avait fait voler ma personne en éclats. Il ne voulait pas que j'y retourne, il ne voulait pas que je souffre de nouveau de ce mal oublié. Il mettait la mort en faction pour mieux garder la porte. La mort avec ses putréfactions, ses liquides puants, ses chairs en décomposition, son squelette blanchâtre duquel pendouillait une viande grouillante de vers. Il mettait des horreurs là devant; tout ce que moi, alors, j'estimais être des horreurs : des spectacles à me faire fuir, des visions à me faire vomir, quelque chose d'extrêmement dangereux. Mais, le plus souvent, devant la porte il y avait le vide. Un vide grouillant de choses invisibles, un vide fascinant qui me donnait le vertige, un vide épouvantable.
C'est presque sans que je m'en rende compte que la première porte s'est ouverte.
J'ai fait, une nuit, un rêve que je n'avais plus fait depuis longtemps et qui s'était cependant répété pendant presque toutes les nuits de ma jeunesse.
J'étais dans un lieu agréable qui, selon les jours, était soit tout à fait découvert soit planté de pins maritimes. Le sol en était meuble, parfois même sablonneux, mais ferme cependant.
Dans la paix et la douceur de ce cadre pénétrait un cavalier lui-même tout à fait en harmonie avec l'ensemble. Son cheval allait à un petit trot très lentement cadencé. Il l'engageait dans un manège rectangulaire qu'il délimitait précisément en faisant plusieurs tours exactement semblables, la bête posant ses sabots dans les traces qu'elle avait laissées aux passages précédents. L'homme pouvait être soit un chevalier du Moyen Age en armure (dans ce cas il brandissait un splendide gonfanon et le cheval était richement caparaçonné), soit un cavalier moderne vêtu de tweed et de linge fin (petit foulard de soie, parfum délicieux fait d'un mélange subtil de vétiver, de cuir et de crottin). Jamais il ne me regardait. Je le trouvais extrêmement séduisant et je savais qu'il connaissait ma présence.
A un moment donné il accélérait le rythme du trot : très exactement les mouvements du cheval devenaient plus profonds, plus marqués, un peu comme dans les exercices de Haute-Ecole; ce qui avait pour effet de balancer le cavalier d'avant en arrière, régulièrement. En même temps que la cadence devenait plus accusée, le cavalier raccourcissait son parcours, si bien qu'il finissait par tourner en rond au centre du rectangle. Je ne voyais pas ses yeux, je ne rencontrais pas son regard et pourtant je devinais qu'il me serait facile de sauter en croupe derrière lui et que cela ne lui aurait pas déplu que je le fasse. Cependant, plus il tournait plus le terrain devenait pour moi pâteux, une sorte de béchamel ou de mayonnaise dans laquelle je m'enlisais, je m'enfonçais, qui paralysait mes mouvements, les rendait pénibles. Je n'arrivais plus à me dégager de cette épaisse colle molle qui m'étouffait.
Je me réveillais en sursaut, couverte de transpiration, à bout de souffle. Je détestais ce rêve qui tournait au cauchemar et me faisait battre le cœur à tout rompre. J'étais incapable d'identifier le cavalier qui n'avait pas de visage pour moi puisqu'il n'avait pas de regard. D'ailleurs je ne comprenais rien à cette vision qui me laissait une impression d'effroi et dont je cherchais à refouler le souvenir.
En revivant ce rêve sur le divan de l'impasse, en précisant le plus possible chacun des éléments qui le composaient, j'ai pris conscience que j'étais en train de décrire deux univers. L'un que je connaissais bien, celui de mon milieu, l'univers de ma mère : sans danger, agréable, un peu ennuyeux, un peu triste, sage, convenable, harmonieux, plat. L'autre que je ne connaissais pas, mais qu'inconsciemment je désirais à l'époque où je faisais ce rêve, celui de l'aventure, de l'homme, du sexe (car le cavalier me plaisait énormément), l'univers de la rue. Rester et partir. Je m'enlisais à résoudre ce problème insoluble pour une petite fille.
Ma mère, c'était l'harmonie triste du paysage. Je n'avais pas besoin de son œil pour m'imposer sa règle. Son œil était déjà en moi. Je voyais par elle. Je n'avais moi-même plus de regard ou du moins étais-je capable dès l'âge de sept ou huit ans (quand j'ai commencé à rêver au cavalier) de combattre et de repousser inconsciemment mon propre regard au risque d'en être paralysée ou asphyxiée.
Le cavalier, lui, ne me regardait pas, il me laissait libre. En parlant de lui je me suis mise à comprendre ce que j'aimais vraiment, ce que je désirais vraiment quand j'étais une enfant. J'ai compris aussi pourquoi, plus tard, je n'aimais pas qu'on me regarde quand je faisais l'amour et pourquoi, lorsque ma maladie s'est aggravée, je ne pouvais prendre du plaisir que si j'imaginais que je m'accouplais avec un animal, un chien surtout. Fantasme qui me dégoûtait encore plus de moi-même et dont je n'osais même pas parler au docteur.
Je me suis mise à en parler et le fantasme s'est éloigné de moi, comme l'hallucination. C'était pourtant simple: un chien, ça ne pouvait pas me juger, ça me laissait libre, le regard d'un chien ça ne pouvait ni m'humilier ni me blesser.
A chaque fois que j'ai ouvert une des portes redoutées j'ai constaté d'une part que le mécanisme de la serrure n'était pas aussi compliqué que je le croyais et que, d'autre part, là où je redoutais de découvrir l'épouvante, la torture, l'horreur, je découvrais la petite fille dans tous ses états : malheureuse, affolée, terrifiée. J'avais peur de trouver ce qui pouvait faire peur à une femme de trente-quatre ans qui avait vu des hommes se tuer dans la rue, qui avait senti ses enfants naître en déchirant ses entrailles, qui savait ce que c'était que le napalm, la torture, les camps de concentration. Mais ce que je découvrais c'était la peur d'une enfant. Derrière la porte il y avait la petite fille terrorisée parce qu'un gros cafard venait d'entrer dans un trou du mur, juste au-dessus de sa tête, bouleversée parce qu'un monsieur la filmait pendant qu'elle faisait pipi, paralysée par un cavalier qui lui rendait visite la nuit, épouvantée par un robinet de papier. Je revivais le moment avec elle, je devenais elle, j'avais sa peur. Puis elle disparaissait. Moi je me réveillais et je me mettais à débroussailler le terrain nouvellement conquis. Mon espace devenait de plus en plus vaste. J'allais mieux.
Pendant la première partie de l'analyse j'avais conquis la santé et la liberté de mon corps. Maintenant j'allais me mettre, lentement, à découvrir ma personne.
Au commencement cela s'est passé péniblement car je me méfiais de moi-même. Je craignais de rencontrer une personne dont je n'aurais pas su contenir les défauts et les vices. Il a fallu que je fasse de nombreuses incursions dans l'inconscient pour me convaincre qu'il était sauvage et libre mais incapable de malignité. Le bien et le mal appartenaient à ma conscience, à moi de les forger à ma convenance.
Le traitement a pris fin quand je me suis sentie capable de prendre la responsabilité de mes pensées et de mes actes, quels qu'ils soient. Cela m'a demandé encore quatre années.
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