Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 7 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre VII

 

Dès la prochaine séance j'ai parlé de la saloperie de ma mère.

Cela se passait il y a très longtemps, au seuil dt mon adolescence.

 

Elle s'était nichée dans le fauteuil de cuir comme une poule s'installerait pour couver. Elle avait cherché longuement la meilleure assise en tassant les coussins sous elle puis elle avait reposé sa tête aux traits précis, un peu trop aigus, sur le velours du dossier. Elle avait des yeux verts comme des vagues et un front clair comme une plage.

Son corps trop gras et appétissant ne ressemblait pas à son visage. Il était gainé dans un impeccable « pyjama » de shantung blanc très large du bas si bien que le tissu tombait en godets le long de ses jambes qu'elle venait de croiser. Je voyais ses chevilles fines où toute sa jeunesse était restée et où son pied s'articulait, souple, long, bien pris dans des sandales blanches.

Nous étions en 1943. Elle était belle, c'était ma mère. Je l'aimais de tout mon cœur, de toutes mes forces.

Je n'avais pas pour habitude de prendre le thé avec elle. Normalement j'allais chercher mon goûter dans l'office, en rentrant de classe, et j'allais le manger dehors, avec les autres enfants de la ferme. Il fallait que quelque chose d'exceptionnel se soit produit pour que je sois là, comme en visite, avec mes vêtements de ville, dans ce salon qui était pour moi une pièce cérémonieuse où je ne venais que pour dire bonsoir et pour saluer des visites de ma famille.

J'étais assise dans un siège exactement semblable au sien. Entre nous se trouvait une table basse sur laquelle étaient dispersés, dans une négligence recherchée, des objets d'argent : boîtes à fards, à pastilles ou à sels, cendriers, petites timbales pleines d'anémones. Ils entouraient le pied d'une haute lampe ancienne dont l'abat-jour en parchemin donnait à la lumière électrique une nuance de miel, à la fois joyeuse et intime.

On venait de nous servir le thé. Il embaumait. Son odeur, mêlée à celle des Craven A que fumait ma mère et à celle des toasts chauds, forme un tout bien précis dans mes souvenirs si bien que, depuis, l'un de ces parfums rencontré n'importe où, appelle les autres et je revis encore une fois la scène : elle et moi devant le feu de bois, prenant le thé, il y a bien longtemps. Plus de trente ans.

Elle ne se pressait pas de parler. Alternativement elle tirait une longue bouffée de sa cigarette et elle buvait une gorgée de thé. Elle reposait sa tasse et, d'un mouvement créole du bras, elle promenait sa main longue, comme une comète, sur les objets qui jonchaient la table basse entre nous. Elle en prenait un, le lissait du plat de son pouce, lentement, comme si elle le caressait, et puis elle le remettait à sa place.

Elle avait son air sérieux, son expression d'initiée, qu'elle prenait pour recevoir certains de ses visiteurs, les prêtres, les religieuses, les dames d'oeuvres, les médecins. Son comportement me haussait en quelque sorte au niveau des adultes, me faisait comprendre qu'elle allait me parler d'égale à égale, comme à une grande, comme à une femme.

Quelques mots et des références à la visite que nous venions de faire à un médecin, en ville, m'ont fait comprendre que c'était un entretien médical que nous allions avoir. Cela n'était pas pour me déplaire, j'avais des curiosités de ce côté-là.

Quand j'étais petite j'aimais bien opérer mes poupées. Au début je les avais ouvertes mais la vacuité de leur corps et le simple Y terminé par les deux boules des yeux, que je trouvais dans la tête, m'avaient déçue. Sans compter le ton scandalisé de ma mère quand Nany lui avait montré le résultat de mes opérations.

– Pourquoi as-tu fait ça?

 

Je ne savais pas pourquoi.

– Si je t'y reprends je te supprimerai tous tes jouets. Il y a des enfants qui n'ont rien pour s'amuser, c'est une honte d'abîmer tes poupées de cette façon.

Par la suite je faisais mes opérations avec des crayons de couleur en guise d'instruments chirurgicaux. Je déshabillais « mes enfants » en leur disant des paroles rassurantes alors que je savais que j'allais leur faire mal. Pour opérer il fallait que je sois seule, absolument seule. Je me mettais à tracer des lignes sur le corps de mes bébés, de grandes balafres colorées qui partaient du cou, passaient entre les jambes et se terminaient dans le dos, au-dessus des fesses. J'en faisais plusieurs, de différentes couleurs. J'imaginais que les corps étaient ouverts, béants, palpitants, sacrifiés. Puis avec le crayon noir je m'acharnais à un endroit, je gribouillais en tournant très vite et en appuyant très fort. Je me disais que j'avais raté mon opération et qu'il fallait maintenant que je tue mes enfants. Cela m'excitait énormément, je transpirais. Quand l'excitation passait je rhabillais vite mes poupées et je faisais en sorte que personne ne voie ce que j'avais fait sur elles, j'en ressentais une sorte de honte, une gêne.

A cause de ces souvenirs la médecine restait, pour moi, liée au mystère, à un plaisir douteux mais attirant. Et puis que faisait ma mère toute la journée avec la trousse noire qui ne la quittait pas et dans laquelle étaient rangés des seringues, un petit bistouri, des pinces, des ciseaux?

Oui, vraiment, la médecine exerçait sur moi une attraction. Mais j'aimais mieux être opérateur qu'opéré. Et cet après-midi cependant c'était moi qui m'étais allongée nue sur la table, c'était moi que le docteur avait auscultée sur toutes les coutures et c'était de moi qu'ils avaient parlé en cachette, ma mère et lui, après m'avoir fait passer dans le salon d'attente. Cela m'aurait plu d'entendre leur conversation mais, à cause d'une dame qui était là à attendre avec son garçon souffreteux, je n'avais pas pu aller écouter à travers la porte ce qu'ils disaient. J'ai dû rester assise sagement, les mains sur les genoux, à contempler les six nervures de mes gants blancs, immobile. Pourtant, à l'intérieur de moi, l'ennui et la contrariété de ne pas savoir ce qu'ils se disaient, avaient créé une telle tension que je redoutais, tout en sachant que je ne pourrais rien faire pour l'arrêter, le cri strident qui sortirait de ma gorge si la situation durait encore trop longtemps.

Quand la porte s'est ouverte j'ai sursauté si fort que le docteur m'a demandé: « Tu t'étais endormie ? » J'ai souri en acquiesçant de la tête pour lui faire croire qu'il avait deviné juste. Je n'ai pas dit « oui » parce que je ne pouvais pas mentir devant ma mère.

Nous sommes sorties. Kader nous attendait en bas avec la voiture. Il a ôté sa casquette, a tenu la porte ouverte pendant que nous nous installions, puis nous avons roulé jusqu'à la ferme, sans dire un mot. C'est en arrivant dans la cour qu'elle m'a parlé :

– Viens donc prendre le thé avec moi, j'ai quelque chose à te dire.

Ainsi nous étions là, à boire notre thé brûlant à petites gorgées, à regarder le feu.

– Es-tu toujours aussi fatiguée que cet été?

– Non maman, je ne suis fatiguée que par moments.

Depuis quelques mois j'avais des vertiges, l'impression que mon corps devenait très faible, très léger, et qu'il tombait, tombait, tombait, sans que je puisse rien faire pour le retenir.

– Sais-tu que le docteur pense que tu vas devenir une jeune fille et que c'est cela qui te tracasse. Il est vrai que tu n'es pas en avance de ce côté-là, cela aurait déjà dû t'arriver. Autrement, tu es en excellente santé. Rien, absolument rien aux poumons, c'est ce que je craignais le plus.

Une jeune fille! Comment est-ce que je pouvais tout à coup me transformer en jeune fille? Pour moi les jeunes filles c'étaient les grandes de première qui se mettaient des bas et se maquillaient dès qu'elles avaient tourné le coin de la rue Michelet. Elles donnaient rendez-vous à des garçons en face de la pâtisserie « La Princière » et elles restaient là à minauder avec eux. Comment est-ce que tout à coup je pouvais devenir comme elles ? Je n'étais même pas en première. Je travaillais bien mais, tout de même, je n'étais pas encore en première, le docteur devait se tromper.

– Sais-tu ce que c'est que de devenir une jeune fille? Tes amies t'en ont-elles parlé? Il doit bien y en avoir dans ta classe auxquelles c'est arrivé. Je suis même certaine que tu es la seule à qui ce n'est pas arrivé car si tu es en avance dans tes études tu ne l'es pas pour le reste.

Je ne comprenais rien de ce qu'elle disait. Je la sentais gênée, un désarroi s'emparait de moi : que voulait-elle dire?

– Je suppose que tu sais que les petits garçons ne naissent pas dans les choux et les petites filles dans les roses.

 

Au ton de sa voix je savais qu'elle se moquait de moi en lâchant cette phrase.

– Nany dit quelquefois que ce sont les cigognes qui apportent les enfants mais je sais, bien sûr, que ce n'est pas vrai. Vous m'avez expliqué vous-même autrefois, à l'époque où la femme de Barded attendait un enfant, qu'elle le portait dans son ventre et que c'étaient les parents qui commandaient les enfants. Mais je ne sais pas comment ils font.

– C'est une manière de parler. Tu dois tout de même bien avoir une idée là-dessus.

Dans mon école il y avait un groupe d'élèves, au centre duquel régnait Huguette Meunier, qui se gavaient d'histoires salaces pendant les récréations. Je n'aimais pas me joindre à elles. Mais dans les rangs elles continuaient de parler. Huguette Meunier disait que les garçons faisaient des enfants avec leur robinet. Sabine de la Borde soutenait qu'il suffisait qu'un homme mette son doigt dans les fesses d'une fille pour qu'elle ait un enfant. Il y en avait d'autres qui disaient que ça venait en s'embrassant sur la bouche.

En fait, depuis un an ou deux je m'étais isolée, je n'avais pas beaucoup de rapports avec les filles de mon école, en tout cas pour ce genre de choses, si bien que je n'avais pas d'idées très précises sur la sexualité. C'était un sujet épineux qui m'attirait énormément et qui me faisait peur, je n'en avais jamais parlé avec personne.

D'ailleurs toutes ces choses étaient honteuses et il n'était sûrement pas question que je les aborde avec ma mère. Quant au fait d'être ou de ne pas être une jeune fille c'était un problème d'âge, et je n'avais pas l'âge.

– Allons, voyons, ne fais pas la sotte. Tu m'as dis toi-même tout à l'heure que tu savais que les femmes portent leurs enfants dans leur ventre avant de les mettre au monde. Tu as sûrement peur de me choquer en m'avouant que tu en sais plus long. Tu te trompes, je trouve cela tout naturel. Je sais très bien que tu ne vas pas rester toute ta vie une enfant, que tu vas devenir une femme.

« Tu sais que le rôle des femmes est non seulement de mettre des enfants au monde mais aussi de les élever dans l'amour du Seigneur... Dieu nous soumet à des épreuves que nous devons accepter avec joie car elles nous rendent dignes de nous approcher de lui... Tu te trouves devant la première de ces épreuves puisque tu vas bientôt avoir tes règles.

 

– Tu ne sais vraiment pas ce que cela veut dire?

– Mes règles?... Non maman, je ne sais pas ce que cela veut dire.

C'est vrai que je ne le savais pas. En classe les filles ne m'en avaient jamais parlé et ailleurs mes seuls amis étaient des garçons.

– Eh bien un jour tu trouveras un peu de sang dans ta culotte. Et puis cela reviendra chaque mois. Cela ne fait pas mal, c'est sale et il faut que personne ne s'en aperçoive mais c'est tout. Tu ne devras pas avoir peur quand cela t'arrivera. Tu n'auras qu'à me prévenir et je te montrerai ce qu'il faut faire pour ne rien salir.

– Ça m'arrivera quand? Est-ce que le docteur vous l'a dit?

– Il ne le sait pas exactement, mais il pense que cela ne doit pas tarder... dans les six mois qui viennent. Sais-tu ce que cela signifie d'avoir ses règles?

– Non maman.

– Je pourrais ne pas te parler de tout cela. Tu comprends bien que c'est aussi gênant pour moi que pour toi. Mais je suis pour certains principes modernes d'éducation. Trop d'ignorance nuit. Moi, j'ai toujours regretté de n'en avoir pas su plus long sur certaines choses. Je pense que j'aurais pu éviter de commettre de graves erreurs. C'est pour ça que j'ai pris la décision de te parler. D'ailleurs le docteur m'y a beaucoup poussée. Il convient comme moi que l'éducation ancienne a parfois de mauvais côtés.

« Eh bien, ma petite fille, avoir ses règles signifie qu'on est capable d'avoir des enfants. »

Je regardais le tapis sans le voir. J'étais paralysée par cette situation, par cette conversation, par cette révélation. Comment, alors qu'on a toute l'enfance dans le corps peut-on avoir un enfant dans le ventre? Comment, alors qu'on veut jouer dans la forêt et courir dans l'eau, à la lisière des vagues, là où elles font une mousse ajourée, peut-on être promue au rang vénérable et essentiel de reproductrice?

Je ne m'en sentais pas capable, je repoussais, terrorisée et dégoûtée, la première épreuve du Seigneur. Je ne voulais pas avoir d'enfants tout de suite. Je n'osais pas relever les yeux pour que ma mère n'y voie pas le sacrilège.

Les souches de vigne qui brûlaient dans la cheminée pétaient sec dans le silence.

Le thé, le feu, les meubles encaustiqués, les tapis de haute laine, dehors la soirée sur les vignes, les chiens qui aboyaient, ma mère : toute ma vie! Un monde beau, généreux, exemplaire, chaleureux, où il y avait une place pour moi. Et je refusais les difficultés de mon rôle! Je n'acceptais pas ma condition, elle me faisait peur.

A la ferme, les vaches et les juments qui allaient avoir des petits étaient l'objet de soins très particuliers. Leurs enfants accroissaient le cheptel et enrichissaient la famille. On ne m'avait pourtant jamais autorisée à assister à une naissance et quand les chiens se montaient dessus on faisait tout pour me détourner de ce spectacle. J'en avais assez vu cependant pour me donner à imaginer. Et ces images qui nais saient dans ma tête me faisaient honte. On m'avait toujours dit, en parlant de quelqu'un de grossier ou d'un criminel : « Il s'est conduit comme un animal, comme une bête, comme un chien ! » Mais ces histoires-là, ces histoires de sang, d'enfants, c'étaient des histoires de chiennes! Et c'était ma propre mère qui voulait me faire entrer dans cette vie, qui en parlait devant moi

– Ne baisse pas la tête, n'aie pas peur. Toutes les femmes en passent par là, tu sais, elles n'en meurent pas. J'avoue que les hommes sont tout de même mieux lotis que nous. Ils ne connaissent pas ces ennuis... Il est vrai qu'ils font la guerre... Je me demande si c'est pire...

– Et vous aussi vous avez ca ?

– Bien sûr, je te l'ai dit : toutes les femmes. On s'y fait, ce n'est pas pénible, la saleté mise à part, cela ne dure que deux ou trois jours, quatre au plus.

– Chaque mois!

– Tous les vingt-huit jours en principe.

« Le fait d'avoir ses règles est une chose. Le fait d'avoir des enfants en est une autre bien qu'elle soit liée aux règles. La première est choquante au début mais on s'y fait et elle peut se cacher facilement. Cela ressemble à la respiration, à la faim, à n'importe quelle fonction naturelle. Tu vois ce que je veux dire?... C'est inévitable, nous sommes ainsi faites, il faut respecter les lois du Seigneur dont les voies sont impénétrables... La seconde est plus compliquée parce qu'elle ne dépend pas que de toi... Tu sais que c'est en vivant avec son mari que la seconde arrive?

– Oui maman.

– Qui te l'a dit?

– Huguette Meunier.

– Elle est dans ta classe?

– Oui maman.

– Que fait son père?

– Je ne sais pas.

– Je le demanderai à la directrice. Que t'a-t-elle dit?

– Eh bien, qu'on avait des enfants avec son mari. Qu'on les portait dans le ventre... Que ça durait neuf mois.

– Eh bien, elle en sait des choses cette petite-là! Et tu vas me faire croire qu'avec tout ça elle ne t'a pas parlé des règles?

– Je vous assure maman qu'elle ne m'en a jamais parlé. Je ne parle pas beaucoup avec elle.

– C'est normal dans le fond qu'elle n'en ait rien dit, nous n'aimons pas beaucoup parler de ça.

Ce « nous » qui les liait Huguette Meunier et elle. ce n'était pas imaginable!

– T'a-t-elle dit que certaines femmes avaient des enfants en dehors du mariage?

– Non maman, elle n'en a pas parlé.

En fait Huguette Meunier parlait de garçons, elle ne parlait pas de maris. Comme elle ressemblait à une belette et que, pour raconter ses histoires, elle réunissait les filles dans un coin de la cour où nous étions cachées des surveillantes, je pensais qu'elle inventait des mensonges pour faire l'intéressante ou pour nous amuser.

 

– Ça peut arriver. C'est un péché si grand que le Seigneur ne le pardonne jamais. La femme qui a fait ce péché et l'enfant qui en naît sont maudits pour toute leur vie. Tu m'entends?

– Oui maman.

– Aussi, à partir du moment où tu auras tes règles tu ne devras plus jamais rester seule avec un garçon et encore moins avec un homme. Toi qui aimes bien les jeux de garçons il faudra te contrôler. Finies les cavalcades dans la forêt avec les fils de Barded! C'est compris?

 

– Tu ne devras plus jamais te laisser toucher ou embrasser sur les joues. Nous devrons toujours savoir où tu es et avec qui. C'est compris?

 

– Si je viens à apprendre qu'en sortant de classe tu fais comme ces petites dévergondées qui rencontrent des garçons que je ne connais pas, je te préviens que tu ne resteras pas ici. Ce sera le couvent dans les vingt-quatre heures.

– Pourquoi?

– Parce que c'est comme ça... Je n'ai pas d'explications à te donner... On ne parle pas à n'importe qui, il faut savoir se faire respecter. Un point c'est tout.

Quel bouleversement! Pourtant j'étais consciente de l'importance du moment et, finalement, fière d'entrer enfin dans les confidences de ceux de mon milieu. Car, au fond, je comprenais ce qu'elle voulait me dire. Je faisais l'âne pour avoir du son, je voulais qu'elle me parle encore, mais je savais très bien qu'il y avait une différence entre les enfants du peuple et moi, que pour certaines choses il n'y avait pas de pont, pas de communication possible entre nous. Ils ne savaient rien. Je le voyais bien à la façon dont ils mangeaient, parlaient et même s'amusaient. Ils n'avaient aucune retenue et, parfois, ils sentaient un peu mauvais. J'aimais les enfants de la ferme mais je savais que je n'étais pas comme eux.

C'était une séance d'initiation à laquelle ma mère et moi nous étions livrées. A une séance importante, la plus importante peut-être. Elle me donnait les pièces les plus précieuses de l'uniforme invisible qui désignera ma caste à quiconque me rencontrera. Il fallait que je sois dressée de telle sorte qu'à n'importe quel moment, dans n'importe quelle circonstance, on puisse reconnaître mon origine. En mourant, en jouant, en mettant un enfant au monde, en faisant la guerre, en dansant avec mon fiancé dans une guinguette ou au bal du Gouverneur, je devrai porter mon uniforme invisible. Il me protégera, il m'aidera à reconnaître mes semblables et à me faire reconnaître d'eux, il inspirera le respect aux inférieurs.

– Maman, s'il vous plaît, pourquoi est-ce que les filles d'Henriette sortent seules sur la plage avec des garçons ?

– Henriette est une excellente cuisinière. Je n'ai qu'à me louer de ses services. Mais elle élève ses enfants comme elle l'entend. Cela ne me regarde pas, ni toi non plus. Les gens qui travaillent n'ont pas le temps de s'occuper de l'éducation de leurs enfants. D'ailleurs cela ne leur servirait à rien. Cela pourrait même les gêner plus tard.

« A propos, je n'aime pas beaucoup que tu fasses entrer ces jeunes à la maison. Je sais que ton intention est généreuse mais, vois-tu, un jour ils auront envie de tout ce que tu as et qu'ils n'auront jamais et ils en seront malheureux. Il faut savoir être charitable, essayer de comprendre les autres. Un jour tu auras des réunions de jeune fille, j'inviterai des amis de ton âge et les filles d'Henriette ne pourront pas venir. Tu le comprends bien, elles ne seraient pas à leur place, cela les gênerait Mais, si tu leur donnes l'habitude de venir ici, elles en seront blessées. Alors, apprends à garder tes distances ma chérie, tout en gardant ta générosité. »

Elle avait appelé la femme de chambre pour qu'elle débarrasse le plateau du thé. De nouveau nous étions seules avec le feu. J'aimais le feu, aussi bien les flammes que les escarbilles qui s'accrochaient aux parois, brillaient comme des étoiles et s'éteignaient subitement.

C'est alors que j'ai posé la question idiote. Une question dont je connaissais pourtant la réponse bien qu'on ne me l'ait jamais donnée. Mais je pensais que ce jour était fait pour les explications, pour mettre tout au clair.

– Maman, est-ce que pour les musulmans c'est la même chose que pour nous?

– Evidemment, nous sommes tous égaux devant Dieu, nous subissons les mêmes règles naturelles.

– Est-ce que vous inviterez des garçons arabes bien élevés, les fils du Cheik Ben Toukouk par exemple, qui sont en pension en France?

– Tu as le don de poser des questions stupides. Qu'est-ce que ces gens viendraient faire ici? Ils s'ennuieraient ! Ils ne se sentiraient pas à leur place.

Je l'avais agacée. Je ne savais pas lui parler, je m'y prenais toujours maladroitement avec elle, je la choquais. Souvent elle soupirait : « Je n'y arriverai donc jamais avec toi!» Quand elle était avec des étrangers et qu'elle me voyait apparaître elle les prévenait : « Attention à ma fille, c'est une sauvageonne, du vif-argent. » Je la sentais inquiète, je comprenais qu'elle essayait d'excuser mes éventuelles maladresses par un si beau mot.

Vif-argent. Cela me faisait penser à l'éclair que lançaient les bancs de poissons quand ils changeaient tout à coup de direction, au scintillement subit de leurs ventres argentés. Les vols de pigeons eux aussi lançaient des éclats d'argent dans leurs virages.

C'était fini, je pensais qu'elle allait me demander de partir. Au lieu de ça elle a pris une nouvelle cigarette, elle l'a allumée et s'est enfoncée dans son fauteuil. Elle soufflait lentement la fumée. Ses lèvres étaient parfaites, bien dessinées, avec deux crêtes pointues en haut et une ligne nette, légèrement courbée en bas.

Ses yeux verts étaient partis dans un rêve triste. Je ne supportais pas qu'elle soit triste. Si seulement elle m'avait laissée m'approcher d'elle, si j'avais pu la consoler, l'embrasser, la caresser. Mais elle ne le voulait pas. Seulement les baisers du bout des lèvres, des bonjours et des au revoir, rien de plus. Elle me faisait penser à ces faisans royaux qui étaient en cage dans le jardin. Ils promenaient, hiératiques, à pas comptés et raides, leur cagoule mordorée, leur plumage aux reflets verts et leur longue traîne d'or et de bronze. J'aurais aimé les toucher mais, attention, ils piquaient quand on les approchait de trop près! Ils n'auraient pas dû être enfermés, c'est peut-être pour cela qu'ils étaient mauvais. Et ma mère, elle, était-elle enfermée? Mais non, elle faisait ce qui lui plaisait, elle allait où elle voulait, elle connaissait toutes les règles, elle ne risquait pas de se perdre. Et si ces règles me paraissaient parfois être des barreaux, elles n'en étaient pas en réalité, au contraire. Elle me répétait souvent : « Si tu ne m'écoutes pas tu n'y arriveras pas. » C'est donc qu'elle y arrivait, elle.

– Je voudrais te parler de ton père. J'aimerais te dire comment tu es née. Je pense que cela t'aidera à mieux comprendre notre conversation et que cela t'évitera de commettre les erreurs que j'ai commises.

« Ce n'est pas un homme de notre milieu malgré les apparences et malgré sa naissance. Car il est d'une bonne famille française, sans prétention et tout à fait correcte. Il a rompu avec elle très jeune, pour voler de ses propres ailes. Tu sais qu'il est de France, de La Rochelle. Mais, Dieu sait où il a traîné avant d'aboutir ici! Il vaut mieux ne pas le savoir. Il est beaucoup plus âgé que moi, tu le sais...

« Il est très bel homme, il a beaucoup de charme comme on dit. Dès son arrivée ici il a été la coqueluche de la ville. Ingénieur, français, beau parleur, il avait tout pour plaire et j'avoue que j'ai été flattée quand il m'a demandée en mariage. D'ailleurs, malgré la différence d'âge, tes grands-parents avaient approuvé ce mariage. Il avait une belle situation, l'usine tournait rond à cette époque... Rendons à César ce qui est à César : c'était un homme courageux car, ses diplômes, il les avait obtenus à la sueur de son front, en allant aux cours du soir. Mais pendant ces années où il a été ouvrier il a désappris tout ce qu'on lui avait enseigné chez lui, il a échangé les bonnes habitudes contre des mauvaises. En fait, c'est un aventurier, mais je ne m'en suis rendu compte que trop tard... Si tu savais l'oie blanche que j'étais 1... Après tout c'est ton père, je ne veux pas dire du mal de lui devant toi... et pourtant si je te parle comme je le fais ce soir c'est que je veux te rendre service, je veux que tu te mettes bien dans la tête qu'en se déclassant on court à la catastrophe. On ne peut pas se marier avec n'importe qui. »

Une moustache noire sur des dents blanches, un haut front, des cheveux noirs lisses, des yeux noirs qui rient, des mains souples et soignées qui me saisissent : mon père. Il a une canne, des guêtres et un chapeau qu'il retire souvent, dans un grand geste, pour saluer des dames dans la rue. Chaque fois que je le rencontrais il était heureux de me voir. Trop heureux. Il me regardait en riant, il me serrait contre lui, il était attentif à mes mouvements, à mes paroles. Il détaillait les traits de mon visage : « Ton nez, tes yeux, tes mains... les mêmes que moi ! Tu me ressembles, petit loup! » Ça le faisait rire encore plus. Quand j'étais là plus rien n'existait que moi. Cela me gênait.

Je redoutais énormément les dimanches après-midi que je devais passer avec lui une fois par mois. Je trouvais que les déjeuners en semaine suffisaient. Mais, le jour où j'ai osé avouer à ma mère que je n'aimais pas ces séances dominicales, elle m'a fait remarquer : « C'est la loi, si tu n'y vas pas il ne me paiera pas ma pension qui est déjà dérisoire. » Et d'ailleurs, à la fin de ces journées, j'étais chargée de réclamer « l'enveloppe de ma mère ».

C'était Nany qui opérait la passation des pouvoirs. Avant de me laisser devant la porte de mon père elle me répétait encore les recommandations de ma mère : « Ne te mouche pas dans ses mouchoirs. Touche-le le moins possible. Sa maladie a tué ta sœur. Et n'oublie pas de lui demander l'enveloppe. »

Ces dimanches-là il me menait invariablement à son club de tennis où il commençait par faire une partie (« Ton père est une excellente raquette. »), puis il entrait dans le club-house où il jouait au bridge avec des messieurs sportifs vêtus de pantalons de flanelle blanche, de chemises Lacoste, de chandails de shetland et il y avait aussi des femmes que je trouvais trop hardies, qui posaient une main sur son épaule, l'appelaient par son prénom et se penchaient à son oreille pour lui chuchoter des choses qui le faisaient rire.

Je détestais cet endroit. Non seulement je m'y ennuyais énormément, mais j'avais plus honte là qu'ailleurs d'être une fille de divorcés. Avec ma mère le divorce de mes parents était un malheur, une épreuve, quelque chose d'un peu héroïque à vivre. Avec mon père, à cause de ses rires, de ses habitudes de célibataire, de son goût évident pour les femmes, cela devenait quelque chose de scandaleux.

Quand j'étais dans ce club de tennis je ne parlais à personne et je me cachais dans les taillis, derrière la cabine de déshabillage des femmes. Lorsque la nuit tombait je ne bougeais pas de là. S'il pleuvait je cherchais un abri sous la véranda du club-house. Mon père qui n'avait pas l'habitude des enfants, ne me cherchait jamais. Il croyait que je m'étais amusée dans le parc ou dans la maison et trouvait tout naturel de me voir près de l'auto au moment du départ. Lorsque nous étions installés dans sa voiture il déclarait invariablement : « Nous avons passé une bonne journée. N'est-ce pas mon petit loup? »

Quand nous arrivions en bas de chez ma mère je disais (et je m'étais à chaque fois préparée durant tout le trajet à dire cette phrase) : «Maman voudrait son enveloppe. »

Il faisait mine d'avoir complètement oublié – heureusement que j'y pensais – et il se mettait à chercher dans toutes ses poches alors qu'à chaque fois il trouvait l'enveloppe au même endroit. Il me la tendait en riant : « Ça coûte cher les enfants! »

Je n'aimais pas qu'il dise cette phrase car je savais que la pension qu'il versait mensuellement à ma mère, et qui n'avait pas augmenté depuis leur divorce, c'est-à-dire depuis ma naissance, n'aurait pas suffi à m'acheter une paire de chaussures.

Maintenant que j'avais grandi, que la guerre avait éclaté et que ma famille avait des ennuis d'argent, cette pension revenait constamment sur le tapis.

– Si tu crois que c'est avec ce que ton père me donne que je peux t'offrir ceci, ou cela, ou autre chose.

J'avais tellement peur d'entendre cette phrase que je ne demandais jamais rien. Pendant toute la guerre j'ai porté des chaussures deux ou trois pointures trop petites si bien que mes pieds en sont restés déformés. Tout était difficile à trouver et les vêtements, en particulier, atteignaient des prix exorbitants. Ma mère, exaspérée par ma croissance, constatait à chaque changement de saison, à chaque rentrée des classes que mon habillement de l'année précédente était immettable. Alors elle décrochait le téléphone et, devant moi, elle appelait mon père. Elle me disait avec véhémence :

– Je veux que tu sois témoin. Il me faut des témoins pour réclamer au juge une augmentation de pension. Il faut que quelqu'un lui dise quel calvaire je vis. Tu témoigneras que je me saigne aux quatre veines, toute seule!

Elle me plantait près du téléphone, elle composait le numéro et tout de suite j'entendais la voix de mon père déformée par l'appareil.

Aujourd'hui je suis certaine qu'elle me plaçait à un endroit tel que je pouvais entendre toute leur conversation, car lorsque je faisais mine de m'éloigner de là, elle m'y remettait d'un geste brusque.

– Dites donc, votre fille a encore grandi. Ce n'est pas avec ce que vous me donnez que je peux l'habiller. Il lui faut un manteau, une jupe, deux chandails...

Ils discutaient longuement sur un ton aigre. Leur rancœur remontait à la surface. Elle lui lançait mon entretien à la figure. Il rétorquait qu'il ne demandait pas mieux que de me prendre chez lui, à demeure. Elle ripostait qu'il ne manquait plus que cela, qu'il n'était pas une fréquentation pour une fille de mon âge. Il répondait que c'était elle qui avait demandé le divorce et qui l'avait ainsi poussé à mener une vie de célibataire. Elle explosait, dans les larmes, qu'elle ne savait pas qu'il était malade quand elle l'avait épousé, que si elle l'avait su elle ne l'aurait pas fait. Il s'indignait qu'il était guéri à l'époque, que c'était une blessure de guerre, que ce n'était pas de sa faute si la maladie était revenue sans qu'il le sache. Elle gémissait que sa fille était morte. Il baissait le ton en disant qu'il l'aimait, que c'est parce qu'il l'aimait qu'il n'avait pas osé dire qu'il était malade. Il s'en repentait, il avait tout perdu, son aînée, sa femme, moi, tout.

C'était épouvantable ! Ces coups de téléphone étaient une torture! Ma mère raccrochait en sanglotant puis elle allait s'enfermer dans sa chambre où je l'entendais pleurer interminablement.

Au cours de mon adolescence, c'est dans ces moments-là que j'ai commencé à penser au suicide.

 

Elle ne parlait que par instants. Le reste du temps on aurait dit que le feu la fixait dans une contemplation triste.

– Enfin bref, pour différentes raisons la vie avec ton père m'était devenue intolérable. Depuis la mort de ta sœur ton père me faisait horreur. J'étais très jeune, à peine vingt ans, je n'avais jamais vu un cadavre. Quand j'ai vu mon bébé comme ça, dans cet état, ma petite fille si belle, dont j'étais si fière, ce fut terrible. Surtout que cela se passait à Luchon, dans une chambre d'hôtel. Le médecin de ton père m'avait envoyée là pour soigner l'enfant. En fait il m'avait envoyée en exil, pour que l'enfant ne meure pas à Alger. Au départ ils savaient tous les deux, ton père et lui, que la petite était perdue. Le docteur ne m'avait pas dit que la maladie dont elle souffrait était d'origine tuberculeuse. Il ne m'avait pas dit que ton père était tuberculeux. Je ne le savais pas. Ton père ne me l'a jamais dit. Si je l'avais su j'aurais pu faire quelque chose, la protéger, elle vivrait encore. C'est lui qui l'a tuée. Par son mariage il voulait entrer dans notre milieu. Il avait de l'argent, il était ingénieur, il était beau. Avec une jeune femme (jolie comme je l'étais!) de bonne famille, il ne lui manquait plus rien.

« Alors moi j'ai perdu la tête devant ma petite fille qui ne vivait plus, dans cet hôtel inconnu, dans ce pays détestable. Sans famille, sans amis, sans soleil! Je suis devenue folle. Il avait eu raison de m'éloigner car s'il avait été là, si je l'avais eu sous la main, je l'aurais tué! »

Elle regardait le feu avec une telle intensité, une telle férocité, qu'on aurait pu tracer deux lignes droites qui seraient allées de ses prunelles aux flammes. Deux fines épées meurtrières pour transpercer mon père.

Mon cœur battait, mon esprit sautait par petits coups, comme un oiseau, de-ci, de-là, affolé. Mon amour pour elle était en péril parce qu'il n'était pas à la hauteur de sa peine. Que faire? Comment la décharger de ce poids? Comment changer son regard? Je me suis avancée au bord du fauteuil, je me suis penchée vers elle.

– Maman, vous ne devez pas vous faire de mal.

Son regard n'a pas changé, n'a pas bougé, même quand elle a murmuré :

– Ah! tu ne sais pas, tu ne l'as pas connue, c'était une enfant exceptionnelle.

 

Elle était restée longtemps figée, fascinée par ses souvenirs : la vie de son enfant, la mort de son enfant, le cimetière.

Elle avait pleuré. Quelques larmes avaient glissé sur ses joues, furtivement; elles n'étaient que le trop-plein du lac de chagrin qui l'emplissait et où ses pleurs intérieurs s'égouttaient sans cesse. Il lui restait maintenant sur le visage deux fines traînées satinées, comme si deux escargots avaient tracé leur chemin parmi les délicatesses de sa poudre de riz parfumée.

La nuit était tombée complètement et les lumières du salon éclairaient par endroits les branches les plus proches des faux poivriers de la façade dont le feuillage pleurait aussi de toutes petites larmes vertes.

Nous étions restées comme cela, sans bouger, jusqu'à ce que le feu interrompe nos silences par des pétarades étincelantes. Elle s'était levée et avait tisonné, faisant naître d'autres gerbes d'étincelles et regroupant les braises rougeoyantes avant d'ajouter une nouvelle bûche.

– Tu sais que le divorce est interdit par l'Eglise, sauf dans les cas de force majeure. Tu sais que pour rien au monde nous ne devons nous éloigner du Seigneur qui est mort pour nous sur la croix. Tu sais qu'il est toujours auprès de nous bien que nous ne le voyions pas. Avec notre ange gardien il essaie de nous protéger... Il m'a fallu du courage pour demander le divorce. Je suis allée voir l'archevêque d'Alger et je n'ai pris ma décision qu'après qu'il m'a assurée que, à condition de ne jamais me remarier, je pourrais divorcer tout en continuant à pratiquer ma religion et à recevoir les sacrements. On peut braver l'opinion publique avec l'aide de Dieu et l'assurance de son amour!

« J'aurais dû quitter ton père après la mort de mon enfant, mais je n'ai pas osé... C'était un tel scandale. Je n'en ai pas eu le courage, j'étais trop jeune.

« Ton frère est né deux ans plus tard. J'ai tremblé pour mon nouveau bébé. J'avais peur de le voir mourir à son tour. Je suis toujours inquiète pour sa santé, il est si maigre.

« Puis il y a eu des ennuis à l'usine. A mon mariage mon père avait placé des capitaux et ma dot dans l'affaire de ton père qui marchait très bien. Il s'est passé des choses compliquées, que tu ne comprendrais pas. Les discussions étaient journalières. Je servais de trait d'union entre les deux hommes. Chacun employait pour parler de l'autre des mots qui étaient peu flatteurs. Je n'en pouvais plus : mon père d'un côté, mon mari de l'autre... Ta grand-mère s'en est mêlée... Tu la connais, elle faisait des éclats. J'en souffrais beaucoup. Là-dessus ton père a rechuté, il est parti pour la Suisse, il est resté en sana pendant deux ans. Quand il est revenu c'était pire, pendant son absence son affaire avait périclité. Je l'ai supplié de rembourser mon père, au moins cela... A l'usine il y avait vingt-cinq scies mécaniques et ton père m'appelait la vingt-sixième scie... Il trouvait encore le moyen de rire! Il n'y avait pourtant pas de quoi. Nous avions perdu notre enfant, il était tuberculeux jusqu'à la moelle, l'usine ne valait plus rien... Après tout, toute ma dot était là-dedans, j'avais aussi mon mot à dire. Je n'aurai un jour qu'une petite part de la terre, elle appartiendra à tes oncles; il fallait que je préserve mon avenir et celui de ton frère... Le tien aussi bien sûr mais tu n'étais pas encore née.

« Notre fortune n'est pas immense mais elle est ancienne. Le premier grand-père qui est venu ici était un poète. Il a perdu plus d'argent qu'il n'en a gagné dans ce pays. Il faut préserver ce qu'il nous reste. Grâce à cela nous pouvons encore faire le bien, aider nos ouvriers.»

 

Ma mère parlait des ouvriers avec le même respect et la même crainte que lorsqu'elle parlait des saints. Je sentais que les uns et les autres étaient nécessaires à la bonne pratique de sa religion. En faisant la charité aux uns et en priant les autres on finissait par aboutir au paradis.

Quelques ouvriers vivaient à la ferme avec leur famille tout au long de l'année. Ils habitaient des logements pourvus d'eau courante et d'électricité qui donnaient sur la grande cour. Ces gens, pour la plupart, naissaient et mouraient là, laissant leurs places à leur progéniture. Je jouais avec les enfants de Barded qui avait joué lui-même avec ma mère, dont le père avait joué avec ma grand-mère et le grand-père avec mon arrière-grand-père, et ainsi de suite depuis cent ans passés. Je connaissais mieux les naissances, les morts et les unions de leur famille que celles de ma propre famille dont une partie vivait en France, trop loin, dans le froid, dans le vague. Ces ouvriers étaient entièrement sous notre protection. Nous partagions tout avec eux. Sauf le sang, l'argent et la terre.

Cette terre, les premiers colons s'étaient donné du mal pour la rendre cultivable. Ils avaient asséché les marécages qui grouillaient de vipères et de moustiques à paludisme. Ils avaient drainé l'eau salée qui imbibait les plaines côtières. Ils avaient ensuite dessalé ces plaines pour les rendre fertiles. Ils s'étaient crevés à la peine sous le soleil. Les fièvres et la fatigue les avaient fait mourir comme meurent les pionniers de légende, dans la maison qu'ils avaient construite de leurs mains, dans le précieux lit qui venait du vieux pays, un crucifix sur la poitrine, entourés de leurs enfants et de leurs serviteurs. Ils léguaient à ceux-ci leur terre rouge et le goût de travailler encore pour elle (car elle devenait belle avec ses vignes alignées, ses orangeraies, ses jardins), à ceux-là, la certitude de la sécurité (ils n'auraient jamais faim, ils ne seraient jamais nus, quand ils seraient vieux ils seraient vénérés comme on vénère les ancêtres, quand ils seraient malades on les soignerait), et plus encore, s'ils restaient serviables et fidèles. Tout le monde pleurait et les serviteurs peut-être encore plus que les enfants car les partages de cette terre arrachée à la stérilité étaient durs à faire. C'était comme cela de génération en génération.

Quand ma grand-mère arrivait à la ferme au moment des vendanges c'était le grand branle-bas de combat. Kader qui conduisait la limousine, vêtu de sa blouse et de sa casquette de chauffeur, klaxonnait tout au long de l'allée d'oliviers qui menait de la route à la maison et soulevait un maximum de poussière. C'est dans un brouillard rougeâtre qu'il faisait son entrée triomphale dans la cour lavée à grande eau, récurée, balayée, brossée, fleurie. Les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants qui attendaient, excités, depuis longtemps, escortaient la voiture. Ma grand-mère en descendait et tous se précipitaient pour la toucher, embrasser ses mains et ses vêtements. C'était la chibania, la Ma, même pour ceux qui étaient plus vieux qu'elle. Elle riait, elle prenait de leurs nouvelles, à son tour elle donnait des nouvelles de chacun de ses fils. Elle regardait autour d'elle, elle voyait que tout était propre, solide, rassurant, immuable. Elle était née ici, exactement, comme ceux qui l'entouraient, ils se connaissaient depuis toujours.

Les vendanges étaient l'événement autour duquel tournait toute l'année. Les hommes avaient travaillé dur pour qu'elles soient belles. A la ville on regardait chaque jour par la fenêtre la pluie, la grêle, le vent et le soleil. On savait que, derrière ces manifestations naturelles, il y avait, là-bas, l'étendue immense des rangs de vigne qui souffraient ou s'épanouissaient. Par ailleurs, mon oncle commandait les ouvriers, dirigeait leurs efforts pour que les cultures soient bien labourées, bien taillées, bien sulfatées.

Au moment où le raisin allait être mûr à point on faisait savoir dans la région qu'on engageait pour vendanger. Plusieurs centaines d'hommes auraient ainsi du travail pour une dizaine de jours.

Les vendangeurs venaient par petits groupes. Ils avaient souvent marché plusieurs jours pour arriver là. Au matin, quand on ouvrait la grande porte, on les trouvait installés sous les eucalyptus. Ils rencontraient des cousins, des amis. C'étaient toujours les mêmes familles qui fournissaient les saisonniers.

Pendant les vendanges le charivari régnait dans la cour dès quatre heures du matin. On sortait les chevaux et les mulets qui tiraient les pastières. La cave était illuminée, comme une cathédrale dans la nuit. Les hautes cuves, les tuyauteries, les robinets de cuivre étaient astiqués et luisants. Les équipes qui allaient travailler dans les pièces de vigne les plus éloignées s'entassaient dans les tombereaux et entraient dans l'ombre. Quand ils seraient arrivés là-bas le jour serait levé, car l'aube venait vite avec un soleil rouge. Elle éclairait les visages sous les chapeaux de paille et les tarbouchs, elle précédait à peine le jour qui naissait avec ses mouches et ses cigales. Alors on pouvait voir des hommes, plein les plaines et les vallons, cassés en deux, qui s'échinaient à soulager la vigne dont les mamelles gonflées traînaient jusque par terre.

Chaque matin, vers dix heures, ma grand-mère s'installait sous un olivier près de la cave. Malgré sa capeline elle ouvrait une ombrelle au-dessus de sa tête pour se protéger du soleil car elle avait cette carnation de rousse propre à notre famille. Elle portait des vêtements légers faits de toile blanche, de mousseline mauve ou bleue qui flottait sur ses épaules et ses bras nus. Devant son fauteuil de rotin on dressait une table et une grosse balance. Elle était là pour recevoir, avec du thé à la menthe, les petits propriétaires arabes des environs qui avaient trop peu de vigne pour avoir leur propre cave et faire leur propre vin. Alors ils vendaient leur raisin à ma grand-mère. Certains étaient aussi vieux qu'elle. Ils s'étaient faits beaux pour venir la voir, ils avaient mis leur seroual blanc, leur tarbouch blanc et leur chemise blanche, avec un gilet de satin jaune ou mauve ou noir et leur grande gandoura de laine écrue qui sentait le propre. A leur taille, dans un petit étui de cuir rouge pendait le mouss, petit couteau qui servait aussi bien à trancher le pain qu'à régler les comptes. Ils arrivaient avec quelques paniers de grappes, quelquefois avec une charrette pleine. Ils touchaient du bout de leurs doigts la main tendue de ma grand-mère puis ils embrassaient leur index. Elle en faisait autant. Après ils se tapotaient mutuellement l'épaule et le dos en riant. Ils se connaissaient bien. Quand elle était petite elle troquait ses bagues et ses bracelets contre les mokroutes ou du pain de seigle qu'ils apportaient dans un grand mouchoir à carreaux. Ainsi, ils avaient gardé l'habitude d'échanger leurs trésors. Aujourd'hui ils troquaient leur raisin, c'est-à-dire leur année de travail contre quelques billets et quelques pièces. Ils surveillaient attentivement la pesée puis ils s'asseyaient en tailleur auprès d'elle, par terre. Ils roulaient une cigarette, ils ne parlaient guère. Ils regardaient en connaisseurs les va-et-vient de la cave et la quantité de raisin des autres vendeurs. De cette manière on savait ce qui se passait dans toute la région, sur des centaines et des centaines de kilomètres.

La ferme était le centre du monde.

Les journées passaient, brûlantes, éreintantes pour les hommes. Le pays était en proie à la fièvre du gain : les vendanges, cela signifiait des millions pour les uns, quelques centaines de sous pour les autres. Les hautes cuves se remplissaient une à une, les premières remplies commençaient déjà à fermenter : une épaisse mousse rosâtre se formait à leur surface. Bientôt il y aurait du vin nouveau. Un petit vin pétillant, fort en degrés, qui servait à couper les vins français. Les ouvriers n'en buvaient pas, leur religion le leur interdisait, mais ils savaient que de la qualité du vin qu'ils fabriquaient dépendait leur vie et celle de leur famille. Les hommes de cave avaient un visage grave et attentif pendant le travail. Il fallait qu'ils soient briqués et si, à l'extérieur, régnaient la poussière, les mouches, l'odeur du crottin, du moût et de la transpiration, à l'intérieur régnait la fraîcheur et la propreté d'un laboratoire. Tout était sans cesse lavé au jet, les allées, entre les cuves, étaient récurées à la brosse en chiendent, les grosses roues de cuivre qui fermaient les portes des cuves luisaient de loin en loin, dans la pénombre. Le bruit des machines qui entraînaient le raisin, le précipitaient dans le fouloir, le broyaient, le pressaient, était infernal.

Un matin c'était terminé. Plus de bruits, plus d'allées et venues. Mais des occupations furtives, des murmures, des palpitations sourdes, dès le petit matin. Une ambiance frémissante, comme des ailes de libellule. On préparait en sourdine la fête des vendanges. Il allait y avoir d'abord le couscous et le méchoui. Déjà les fosses étaient creusées et le bois préparé pour y faire de la braise. Les moutons dépecés, embrochés, empalés sur des pieux dressés contre le mur de l'entrée, attendaient de rôtir; il y en avait une fameuse série! Les femmes caquetaient autour du couscous qu'elles préparaient dans la cour. Elles étaient excitées. En principe, il ne fallait pas que les hommes les voient puisqu'elles étaient sans haïk, sans hadjar, pourtant elles faisaient tout pour attirer leur attention. Les plus jeunes allaient épier les garçons à travers les roseaux du jardin ou simplement par les fentes du grand portail et elles se faisaient houspiller par les matrones qui avaient la garde de leur virginité.

Ces jours-là, il était beaucoup question de la générosité de ma famille. On savait dans la province que la fête des vendanges était particulièrement fastueuse chez nous. Je me sentais légère, je restais avec les femmes à grignoter des raisins secs et des amandes grillées.

Après le repas il y aurait une longue sieste à l'ombre des eucalyptus, pour la digestion. Puis ce serait la fête préparée par les ouvriers, avec des chants, des danses, des grands feux, dès que la nuit tomberait. Par les fenêtres du grand salon toute la famille leur lancera des paquets de tabac, du dentifrice, des savonnettes parfumées au patchouli, de petits miroirs de celluloïd, des peignes, des brosses à dents, des bijoux de pacotille. Un luxe inouï!

– Finalement j'ai demandé le divorce. Ton frère avait quatre ans. Cela a été dramatique. Après m'y avoir poussée, mes parents maintenant tremblaient de me voir quitter mon mari. Cela ne se fait pas dans notre famille. Mais je n'en pouvais plus. Je vivais dans la crainte perpétuelle non seulement de voir ton frère tomber malade mais aussi de perdre toute ma fortune. J'ai tenu bon dans ma résolution. Je suis partie de chez ton père.

« Ce n'est qu'une fois la procédure de divorce entamée que je me suis rendu compte que j'étais de nouveau enceinte.»

 

A la vérité, cela ne s'est pas passé comme ça. Nous n'étions pas à la ferme, dans le salon, en face d'un feu de bois. Tout son monologue, toutes les précisions, les révélations et les instructions qu'elle me donnait sur la condition des femmes, sur la famille, sur la morale, sur l'argent, c'est dans la rue qu'elle me les débitait.

Une longue rue en pente dont, comme par hasard, j'ai oublié le nom. Une rue qui allait de la grande poste à l'hôtel Aletti. D'un côté des immeubles et de l'autre une rampe qui surplombait d'abord de très haut la rue d'Ornano puis, à la fin, descendait à son niveau.

Je pense qu'elle préférait me dire ce qu'elle avait à me dire, ce qu'il fallait qu'elle me dise, ce que (à son sens) je devais savoir, ailleurs que dans un lieu consacré à notre vie.

Kader n'était pas là à nous attendre avec son visage aimé, son nez fin et ses narines détachées qu'il faisait palpiter pour m'amuser, avec son uniforme blanc au col et aux revers bleus, sa casquette qu'il me mettait sur la tête quand nous étions seuls avec Nany et qu'il m'asseyait sur ses genoux pour me faire conduire. La voiture n'était pas là non plus, bien sûr, avec ses strapontins que j'aimais tant plier et déplier, avec ses petites niches d'acajou dans lesquelles se trouvaient des flacons à bouchons d'argent que j'ai toujours connus vides. C'était la guerre, il n'y avait plus d'essence.

Nous étions dans la rue, une rue du centre pleine de passants, de bruit. Ce que je voyais, car je baissais la tête pendant qu'elle parlait, c'était les dalles de ciment du trottoir et, sur ces dalles les résidus de la ville : de la poussière, des crachats, de vieux mégots, de la pisse et de la crotte de chiens. Le même trottoir sur lequel coulera plus tard le sang de la haine. Le même trottoir sur lequel, vingt ans après, j'aurai peur de tomber, acculée à la mort par la chose.

A chaque fois que je repensais à cette scène, je chassais la rue. Je créais un cadre rassurant pour soutenir le souvenir de cet unique entretien avec ma mère. Je me remémorais souvent son discours et, au cours des années, j'élaborais un décor dans lequel j'avais des prises et des possibilités d'évasion. Je me rappelais ses moindres mots, les moindres intonations de sa voix, les moindres expressions de son visage aperçues à chaque fois qu'un silence trop long me faisait lever la tête vers elle, pour voir où elle en était. Mais je ne voulais à aucun prix me rappeler que nous étions dans la rue. Cela devenait alors insupportable pour moi.

Dans la rue je voyais trop de choses, j'entendais trop de choses, je sentais trop de choses.

Jusqu'à la guerre je n'avais vu la rue qu'à travers les vitres de la voiture. Puis j'étais allée en classe toute seule, j'étais en sixième.

C'était trop me donner d'un seul coup! Cette liberté inconnue! Tous ces gens qui me dépassaient, me croisaient, me frôlaient, me bousculaient!

Dans la rue j'allais d'ébahissement en ébahissement, d'émotion en émotion, d'excitation en excitation.

La rue méditerranéenne! Avec les garçons qui sifflaient les filles, les filles qui se dandinaient en passant devant les garçons; leurs permanentes, leurs parfums violents, leurs maquillages, leurs fesses qui se balançaient en cadence. Les mendiants lançaient leurs plaintes tout en grattant leur gale : « Ya Ma! Ya ratra moulana! Ya, ana meskine besef! Ya chaba, ya zina, atténi sourdi! » Ils montraient leurs moignons, découvraient leurs ulcères, leurs chicots pourris, leurs croûtes, leurs yeux crevés et suintants, leurs varices : « Ya chaba, ya zina, atténi sourdi! » Les femmes exposaient leurs bébés mangés par les mouches, elles berçaient leurs corps déformés en psalmodiant : «Ya chaba, ya zina, atténi sourdi! » Par une ouverture de leurs guenilles, elles sortaient une guenille de plus mais celle-là striée de veines bleues, leur sein, qu'elles tendaient au petit qui se mettait à le sucer avidement. Les poses sexy des mannequins dans les magasins de vêtements. Des hommes, tout en marchant, crachaient d'épais glaviots qui allaient s'écraser sur le trottoir. Les terrasses des bistros desquelles venait une bonne odeur de café matinal. Les amoureux qui s'embrassaient dans les encoignures, bien encastrés l'un dans l'autre, loin de tout. Les marchands de fleurs des champs, les marchands de figues de Barbarie, les montreurs de singes dressés « y saute, y danse, idanidane idanidane ! » Les rempailleurs de chaises gitans. Et puis, par moments, sur les glaces des vitrines, mon reflet : mon dos cambré, mes fesses hautes, mes boutons de nichons, mes cheveux blonds bouclés, mes grands bras et mes grandes jambes de gosse qui va bientôt ne plus en être une.

La circulation, les klaxons, les cloches des trams, les conducteurs qui s'engueulent : « La putain de ta mère, sale con. » « Va t'faire enculer! » La rue à traverser dans ce charivari. De l'autre côté, sur l'autre trottoir, c'était pareil.

La possibilité de prendre la première rue à gauche ou à droite, de changer mon itinéraire et tout sera nouveau. J'étais attentive à tout sauf à ma route et je me cognais sans cesse aux ficus plantés au beau milieu de la rue Michelet. Quand j'arrivais à mon école j'étais ivre, groggy, je perdais l'équilibre, le contraste était trop grand! Ce que l'on m'apprenait ne cadrait pas avec ce que je voyais. La charité, les bonnes mœurs, l'hygiène, la tenue! Je comprenais qu'il y avait deux vies : la nôtre et celle des gens de la rue. Dans notre vie je n'obtenais aucun bon résultat et dans la rue, qui m'attirait, tout me paraissait plus facile. La honte! J'avais peur parce que je voulais plaire à ma mère, je voulais vivre comme elle le désirait, et je sentais pourtant en moi une force épouvantable qui me poussait hors du chemin que je devais suivre.

Elle s'était arrêtée et, ses deux mains gantées appuyées sur la rampe de granit, elle regardait loin, plus loin que la rue qui, en contrebas, ouvrait une tranchée rectiligne dans la ville, plus loin que le port qui, encore plus bas, hérissait la chevelure de ses grues dans le tintamarre de son activité, plus loin que la baie blanche de chaleur, plate comme un miroir, plus loin que les collines de l'horizon, elle regardait là-bas où les souvenirs sont intacts, conservés dans la glace du passé.

Si j'avais pu savoir le mal qu'elle allait me faire, si, au lieu de n'en avoir que la prémonition, j'avais pu imaginer la vilaine blessure inguérissable qu'elle allait m'infliger, j'aurais poussé un hurlement. Bien campée sur mes deux jambes écartées j'aurais été chercher en moi la plainte fondamentale que je sentais se former, je l'aurais conduite jusqu'à ma gorge, jusqu'à ma bouche de laquelle elle serait sortie sourdement d'abord comme une corne de brume, puis, elle se serait effilée en un bruit de sirène et elle se serait enflée enfin en ouragan. J'aurais hurlé à la mort et je n'aurais jamais entendu les mots qu'elle allait laisser tomber sur moi comme autant de lames estropiantes.

Là, dans la rue, en quelques phrases, elle a crevé mes yeux, elle a percé mes tympans, elle a arraché mon scalp, elle a coupé mes mains, elle a cassé mes genoux, elle a torturé mon ventre, elle a mutilé mon sexe.

 

Je sais aujourd'hui qu'elle était inconsciente du mal qu'elle me faisait et je ne la hais plus. Elle chassait sa folie sur moi, je lui servais d'holocauste.

 

– Me trouver enceinte en plein divorce! Te rends-tu compte de ce que cela représente?... Je voulais me séparer d'un homme dont j'attendais un enfant!... Tu ne peux pas comprendre... Pour divorcer il faut ne plus vouloir d'un homme au point de ne plus supporter sa seule présence... Ah! tu es trop jeune, tu ne comprends pas ce que je veux dire!... Mais il faut que je te parle, il faut que tu saches ce que l'on peut endurer pour une bêtise, pour quelques secondes!...

« Il existe de mauvaises femmes et de mauvais médecins qui peuvent supprimer un enfant dans le ventre d'une femme. C'est un péché monstrueux que l'Eglise punit par l'Enfer et la France par la prison. C'est une des plus mauvaises actions qu'un être humain puisse commettre.

« Pourtant il se peut que, naturellement, c'est-à-dire sans avoir à recourir à un de ces mauvais médecins ou une de ces mauvaises femmes, on perde un enfant que l'on attend. Certains chocs peuvent provoquer cela, ou certaines maladies, certains médicaments, certains aliments, quelquefois simplement une frayeur. A ce moment ce n'est plus un péché, ce n'est rien, un accident voilà tout.

« Mais cela n'arrive pas si facilement qu'on le croit! Quand je pense aux précautions dont on entoure les femmes enceintes!... Qu'elles ne se fatiguent pas trop, qu'elles ne descendent pas les escaliers sans se tenir à la rampe, qu'elles restent allongées le plus possible... Tu parles!... De la rigolade! »

Quelle violence, quelle vulgarité, quelle haine encore dans son regard et dans ses mots; tant d'années après!

– Moi, ma fille, je suis allée chercher ma bicyclette qui rouillait dans la remise depuis je ne sais plus combien de temps et j'ai pédalé dans les champs, dans la terre labourée, partout. Rien. J'ai fait du cheval durant des heures : les obstacles, le trot – et pas enlevé du tout, je te prie de me croire. Rien. Quand je laissais ma bicyclette ou mon cheval j'allais jouer au tennis en pleine chaleur. Rien. J'ai avalé de la quinine et de l'aspirine par tubes entiers. Rien.

« Ecoute-moi bien : Quand un enfant est accroché on ne peut rien faire pour le décrocher. Et un enfant ça s'attrape en quelques secondes. Tu me comprends`? Tu comprends pourquoi je veux te faire profiter de mon expérience? Tu comprends qu'on est prise au piège? Tu comprends pourquoi je veux te prévenir? Tu comprends pourquoi je veux que tu saches et que tu te méfies des hommes?

« .. Après plus de six mois de ce traitement j'ai été bien obligée d'admettre que j'étais enceinte et que j'allais avoir un autre enfant. D'ailleurs ça se voyait. Je me suis résignée. »

Elle me faisait face maintenant et, avec ces beaux gestes qu'ont les Blancs des colonies, ces gestes dans lesquels se mêlent la retenue de l'Europe et la volupté des pays chauds, elle s'appliquait à glisser sous le ruban de satin mes boucles de devant qui s'échappaient toujours.

– Finalement tu es née, car c'était toi que j'attendais. Le Seigneur m'a sûrement punie d'avoir voulu un peu aider la nature parce que tu es née en occipito-sacré, toute la face en avant, au lieu de ne présenter que le fond de ton crâne. J'ai souffert le martyre, beaucoup plus que pour ta soeur ou ton frère. Mais la punition n'était pas bien méchante puisque tu étais un beau bébé, en pleine santé. Pour passer tu avais dû bien frotter contre moi ton menton et tes pommettes car ils étaient tout rouges. On aurait dit que tu étais maquillée. Comme tu étais mignonne mon Dieu! La Sœur Césarien qui était là bien sûr, comme à toutes les naissances de la famille, t'a astiquée, emmaillotée, elle a même brossé le petit duvet doré que tu avais sur la tête, puis elle t'a installée dans ton joli berceau, tes mains croisées sur la poitrine, tu dormais. Elle a dit : « Regardez, Madame, on dirait une postulante », et nous avons bien ri. »

Elle riait encore à ce souvenir charmant : la petite fille-bébé toute maquillée, les mains croisées, les yeux fermés, comme une nonnette... Elle s'est penchée vers moi et, dans un élan tendre qu'elle avait rarement, elle a voulu m'embrasser. Mais, par un mouvement de recul inconscient, comme si je perdais pied, j'ai évité son baiser, j'ai évité la proximité de son ventre surtout.

Ah! Si seulement j'avais été dans le salon, comme je voulais l'imaginer par la suite, si j'avais senti la présence proche de Nany ou de Kader, je ne serais peut-être pas tombée dans cette fissure de la terre qui venait de s'ouvrir. Si j'avais pu entendre les chiens aboyer dans la soirée. Si j'avais pu entendre les chacals leur répondre depuis la forêt. Si elle avait eu ses beaux vêtements, son bon parfum, qu'elle mettait à la maison... Mais, non, nous étions dans le vacarme de la rue, dans la rigueur de nos vêtements de ville. Seules, face à face, nous vivions notre unique rencontre. Jusque-là ma vie n'avait été faite que d'une accumulation d'efforts pour détourner mon chemin vers elle. Je croyais qu'une fois croisée je continuerais ma route avec elle, mettant mes pas dans ses pas. Au lieu de cela, à peine rencontrée je forçais mon allure pour que ma route s'éloigne d'elle rapidement. Nous n'avions fait que nous couper. Nos deux vies formaient une de ces croix obliques dont on se sert pour barrer, annuler, supprimer.

La haine n'a pas fleuri tout de suite. D'abord s'est étendu devant moi un infini désert aride, plat, lassant, désespérant, uni. Durant toute mon adolescence j'ai arpenté ce désert comme un bœuf qui laboure, tirant la lourde charrue dérisoire de mon amour pour ma mère désormais inutile. Le sang a attendu que j'aie vingt ans pour me rendre visite, très irrégulièrement et dans des souffrances atroces. Puis je suis devenue une femme et j'ai attendu mon premier enfant. Quand j'ai su ce que c'était que d'avoir dans le ventre un petit de quatre mois, de cinq mois, de six mois, etc., je me suis mise à haïr ma mère, cette pauvre salope!

J'ignore ce que j'étais en train de faire quand c'est arrivé pour la première fois. D'ailleurs, depuis l'aveu de l'avortement raté de ma mère jusqu'à mon analyse, j'ai très peu de souvenirs saillants. Ma vie baignait à l'extérieur dans le gris, le terne, le correct, le conforme, le muet, et, à l'intérieur, dans le lourd, le secret, le honteux, et, de plus en plus souvent, dans l'effrayant. J'ai senti dans mon ventre, du côté droit, un contact presque imperceptible, un peu comme on sent le regard d'une personne qu'on ne voit pas. J'étais enceinte depuis un peu plus de quatre mois. Quelques jours plus tard, de nouveau ce frôlement, cette toute petite caresse : un doigt léger sur du velours.

C'était mon enfant qui bougeait! Larve, têtard, poisson des grandes profondeurs. Vie première aveugle et incertaine. Enorme tête d'hydrocéphale, échine d'oiseau, membres de méduse. Il existait, il habitait là, dans son eau chaude, arrimé au gros câble du cordon. Infirme, impuissant, horrible. Mon bébé! Celui qui venait du grand désir que j'avais eu d'un homme, du beau mouvement qui nous avait fait glisser l'un en l'autre, du rythme parfait que nous avions trouvé tout à coup, simplement, ensemble. De cette perfection ne pouvait naître qu'une merveille, un être précieux.

Il bougeait! Je faisais sa connaissance. Il bougeait quand cela lui convenait, je ne pouvais pas prévoir ses manifestations. Il avait son rythme propre qui n'était pas le mien. J'étais attentive, je l'attendais. Le voilà! De ma main je caressais l'endroit. Que bougeait-il? Un de ses trognons de doigts transparents ? Un de ses genoux enflés? Un de ses pieds difformes? Ou son crâne de monstre? Il bougeait à peine, comme une bulle monte à la surface du marécage sans même avoir la force de le crever. Il bougeait comme bouge l'ombre d'un arbre, un jour sans vent. Il bougeait comme bouge la lumière quand un nuage passe devant le soleil.

Je savais où il était, comment il se plaçait au fur et à mesure que les semaines passaient et que ses mouvements devenaient vigoureux. Il cognait maintenant, il pédalait, il se tournait et se retournait.

Ma mère aussi savait où j'étais et comment j'étais. Elle le savait puisqu'elle avait fait des études médicales. Mais chacun de mes mouvements ne lui indiquait qu'une seule chose : elle n'était pas encore parvenue à me tuer. Ah! ce foetus qui la dérangeait! C'est long une gestation, cela en fait des mois, des semaines, des jours, des heures, des minutes! On a bien le temps de le connaître ce petit qui vit en vous et qui n'est pas vous. Y a-t-il une intimité plus grande? Ou une promiscuité plus grande? Chacun de mes mouvements lui rappelait-il l'odieux accouplement duquel j'étais issue? La passion haineuse? le dégoût?

Alors elle enfourchait son vélo rouillé et en avant dans les terrains vagues, dans les détritus! J'espère que ça swingue là-dedans ma fille, mon petit poisson, tu vas voir comme je vais la briser ton arête! Fous le camp, va voir dehors si j'y suis!

Elle chevauchait son canasson et hop! Tu les sens les coups de bélier dans ton corps hideux? Ma mignonne! Ça en fait une belle tempête pour fracasser les petits sous-marins! Non? Ça en fait des beaux remous pour asphyxier les petits scaphandriers! Hein? Va-t'en ordure, mais va-t'en donc!

Tu bouges encore? Tiens, voilà de quoi te calmer. Quinine, aspirine! Caline, calin-calinette, dodo l'enfant do, laisse-toi bercer, bois ma belle, bois le bon elixir empoisonné. Tu vas voir comme tu vas t'amuser dans le toboggan de mon cul quand tu seras bien pourrie par les drogues, crevée comme un rat d'égout. A mort! A mort!

Pour finir, impuissante, résignée, vaincue, déçue, elle m'a laissée glisser vivante dans la vie, comme on laisse glisser un étron. Et la petite fille-étron qui venait doucement, la figure en avant, vers la lumière qu'elle voyait là-bas au bout de l'étroit conduit humide, au bout du tunnel, qu'allait-il lui arriver dans ce dehors qui l'avait tant malmenée? Dites ma mère, saviez-vous que vous la poussiez dans la folie? Vous en doutiez-vous?

 

Ce que j'ai appelé la saloperie de ma mère ce n'était pas d'avoir voulu avorter (il y a des moments où une femme n'est pas capable d'avoir un enfant, pas capable de l'aimer assez), sa saloperie c'était au contraire de n'avoir pas été au bout de son désir profond, de n'avoir pas avorté quand il le fallait; puis d'avoir continué à projeter sa haine sur moi alors que je bougeais en elle, et enfin de m'avoir raconté son crime minable, ses pauvres tentatives de meurtre. Comme si ayant raté son coup elle le reprenait quatorze ans après, en sécurité, sans risque d'y laisser sa propre peau.

C'est pourtant grâce à la saloperie de ma mère que j'ai pu beaucoup plus tard, sur le divan de l'impasse, analyser plus facilement le malaise de toute ma vie antérieure, cette inquiétude constante, cette crainte perpétuelle, ce dégoût de moi, qui avaient fini par s'épanouir dans la folie. Sans l'aveu de ma mère peut-être ne serais-je jamais parvenue à remonter jusqu'à son ventre, à retourner vers ce fœtus haï, traqué, que j'avais pourtant inconsciemment retrouvé lorsque je me recroquevillais entre le bidet et la baignoire, dans l'obscurité de la salle de bains.

Aujourd'hui je ne considère plus la « saloperie de ma mère » comme une saloperie. C'est une importante péripétie de ma vie. Je sais pourquoi cette femme a fait ça. Je la comprends.

 

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