Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 4 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre IV

 

Premier hiver parisien. Soleil sans éclat. Arbres sans feuilles. Et, comme une rengaine, le cheminement entêtant qui me mène à l'impasse. C'est dans le vague de la brume, le vide du froid, le terne de la pluie, le fade des nuages, que je viens revivre là l'éblouissement de la chaleur, le grouillement des rues blanches, le bouillonnement de l'enfance, l'éclatement de l'adolescence. Tout un peuple de fantômes m'accompagne. Dans la ruelle défoncée les souvenirs s'engouffrent à ma suite, précis, vivants, palpitants, dérisoires. Ils cahotent jusqu'au divan puis passent à la parade, comme un défilé de chars de carnaval.

 

Aucun homme n'est intervenu dans ma jeunesse. J'étais aux mains des femmes : ma mère, ma grand-mère, les « domestiques », les bonnes sœurs-professeurs.

 

De mon père, que j'ai très peu connu, puisqu'il ne vivait pas avec moi et qu'il est mort au cours de mon adolescence, je gardais le souvenir d'un homme fringant, portant guêtres, chapeau et canne. Petites moustaches, belles mains, sourire éclatant. Il me faisait peur. Je ne savais rien de l'univers masculin. Chez lui, sa salle de bains avec son rasoir et son blaireau, sa chambre avec ses tiroirs de chemises et ses boutons de manchette, m'attiraient et m'inquiétaient. Son grand lit de célibataire, recouvert de peaux de panthères, m'arrêtait surtout.

Il m'appelait son « petit loup ». Il me traitait plutôt comme une petite femme que comme une petite fille, cela me mettait mal à l'aise.

Au cours de mon enfance j'allais chez lui avec ma gouvernante. Ensuite j'y suis allée seule, pour quelques déjeuners entre les cours du matin et ceux de l'après-midi. Ces repas étaient difficiles. Quand il ne me faisait pas peur il m'ennuyait. Je devais faire attention à mes gestes, à mes mots. Il me reprenait souvent et, à travers ses réprimandes, je comprenais que c'était ma mère qu'il voulait toucher. Ma mère qui m'élevait, qui m'habillait, qui m'éduquait. Moi, je sentais qu'il m'aimait et qu'il ne voulait pas me faire de mal.

Il était très attentif à mes études. Il me disait qu'il fallait tout apprendre : le latin, le grec, les maths, tout... Je ne lui montrais jamais ni mes carnets, qui étaient pourtant bons, ni mes cahiers. En faisant cela je savais que je défendais ma mère, qui avait le droit de garde, je me mettais de son côté. Pour lui mon cartable était fermé, c'était mon coffre-fort, mon trésor, mon importance. Je tenais ainsi mon père à distance, je lui interdisais l'accès de mon univers. J'en étais consciente.

 

Je n'ai vu que trois fois mes parents ensemble. La première fois, c'était à l'occasion de ma communion solennelle. Ils étaient dans la même pièce, à la même table, mais pas l'un près de l'autre. La présence tendre de mon père me gênait ce jour-là. J'aurais préféré qu'il n'y eût que le regard rigide de ma mère sur moi pendant que je découpais la grosse pièce montée à je ne sais plus combien d'étages de nougatine et de choux à la crème. Il me semble que j'aurais fait cela plus proprement.

La deuxième fois, j'avais douze ans, ils se sont réunis pour assister à ma promesse de Guide de France. Cela se passait en plein air, d'autres parents étaient présents. Les miens étaient près l'un de l'autre et ne se parlaient pas. Ils étaient attentifs à la cérémonie. Je me souviens du ciel éclatant de l'automne ce jour-là.

La troisième fois, c'était vers la fin de sa vie, j'avais une quinzaine d'années. Il avait une hémoptysie, il se croyait à la mort et avait réclamé ma mère.

TUBERCULOSE! Monstre effrayant de mon enfance. Mon grand-père mort de phtisie, mon oncle en sana, ma sœur morte à onze mois de méningite tuberculeuse, mon frère qui « virait mal sa cuti », qui faisait de la scoliose.

B.C.G., bacille de Koch, thoracoplastie, pneumothorax, phrénisectomie, caverne, plèvre, crachats, Leysin, radiographie, vaccin, Calmette et Guérin.

Tous ces mots, tous ces malheurs, à cause de mon père, de sa maladie, de ses poumons pourris par les gaz pendant la guerre de 14.

– Il aurait tout de même pu se faire mieux soigner avant de m'épouser. Il ne m'a même pas prévenue. C'est une honte, une malhonnêteté.

La guerre, les tranchées, mon père sous un tas de soldats étouffés, préservé de la mort par l'épaisseur de la couche de cadavres, mais la poitrine rongée.

– J'ai vu ses radios, c'est bien simple, il a des poumons comme des éponges.

Les précautions qu'il fallait prendre pour entrer chez lui et en sortant de chez lui !

– Ne le laissez pas trop l'embrasser. Qu'elle ne se serve jamais de ses mouchoirs. Prenez le flacon d'alcool à 90° et du coton. Vous la nettoierez en sortant. Malgré le B.C.G., cette enfant n'a pas viré sa cuti, c'est incompréhensible, ce n'est pas normal. J'en ai déjà perdu une, ça suffit.

Les microbes. L'inquiétante présence des microbes.

– Ce sont de tout petits animaux invisibles. Il y en a partout. A chaque fois que ton père tousse il en projette de très dangereux. Tu peux m'écouter et me croire, tu sais, ta sœur en est morte. Approche-toi de lui le moins possible.

 

Je les ai donc vus une troisième fois ensemble.

Il avait appelé ma mère au téléphone : « Venez, je vous en prie. Venez, c'est la fin. »

Ma mère a raccroché puis elle a déclaré qu'il jouait la comédie et elle m'a emmenée avec elle. Pour quoi faire? Pour se protéger?

Il était là dans son grand lit, une cuvette sous le menton, des serviettes partout, de la mousse rose au coin des lèvres. Je ne l'avais jamais vu dans un lit, jamais vu en pyjama. Ses draps et ses oreillers froissés par sa nuit, les petits détails qui dénonçaient ses manies me gênaient. Il s'est mis à parler à ma mère, à lui dire qu'il l'aimait. Elle repoussait ses phrases : « Vous êtes grotesque, vous n'y pensez pas. Faites attention à ce que vous dites devant cette enfant. »

Moi, j'avais battu en retraite dans le couloir, puis dans l'entrée et enfin sur le palier. Assise sur les marches de l'escalier, les mains sur les oreilles pour ne pas les entendre. Elle était si dure, il était si pitoyable !

J'étais là à fixer l'ascenseur, essayant d'éloigner de moi ce que je venais d'entendre et de voir. Je connaissais cette machine de guerre par cœur. Elle m'intriguait. A l'intérieur d'elle j'avais l'impression d'être en péril et pourtant je ne la craignais pas. C'était une boîte poussive fermée par un accordéon métallique récalcitrant. Quand on l'appelait les câbles qui hérissaient son toit se tendaient en fouettant l'air et se mettaient à hisser la cabine avec des hoquets et des tressautements, cependant que, par en bas, une colonne d'acier, ronde, humide d'huile noire, forte, aidait puissamment à son ascension. La montée précise, régulière, de ce superbe tronc lubrifié paraissait incompatible avec le charivari brinquebalant de l'habitacle.

Cet engin gardait la maison de mon père et en faisait un territoire difficilement accessible, un peu dangereux. Je savais tout de lui, excepté la dimension du trou, que j'imaginais vertigineux, dans lequel s'enfonçait la colonne d'acier. Il m'arrivait aussi de penser que ce trou n'était peut-être pas grand, que la colonne se lovait là-dedans, comme un ressort.

Il m'était même arrivé de faire pipi dans cet ascenseur. Car chez mon père je n'osais pas demander à aller au petit coin. Alors un jour, n'en pouvant plus, sachant que j'en avais pour deux heures avant de retrouver les cabinets à la turque de mon école, j'avais pissé carrément dans la vieille boîte. J'aurais trouvé ce soulagement agréable si les saccades et les secousses de la machine ne m'avaient empêchée de bien viser, ce qui fait que j'en avais plein les souliers. Pour pouvoir agir tranquillement j'avais fini par arrêter l'ascenseur entre le second et le troisième étage. Mais, horreur, mes déversements avaient traversé le tapis-brosse tout pelé, avaient franchi le plancher et se répandaient en cascade de gouttelettes qui n'en finissaient pas de faire résonner la plaque métallique qui enserrait le tronc d'acier au rez-de-chaussée. En entendant la première pluie j'avais vite appuyé sur le bouton du cinquième mais je ne pouvais plus m'arrêter. Dans ma peur, dans la honte de mon incorrection, j'entendais mugir un torrent. En arrivant chez mon père, j'étais trempée.

Cette petite fille, cet ascenseur... Comme tout cela était loin! Cette discussion entre cet homme et cette femme avait tout changé. C'était la première fois que je les voyais vraiment ensemble. Je venais de me rendre compte que j'étais née de ceux-là, de leur pauvre désir, de leur pauvre haine. J'avais vieilli d'un coup. Subitement, tout était devenu ancien.

Il me semblait qu'il aurait fallu un autre cadre pour la grande basculade de l'enfance dans le passé. Il aurait fallu un ciel bleu de printemps ou d'automne, une mer gaie avec des vaguelettes, des fleurs, des odeurs. J'avais pensé bêtement que ce serait le premier amour, le premier baiser qui ferait de moi une grande. Et puis non, c'était ça, cette conversation entre ces deux étrangers qui étaient mes parents. C'était le sang de l'hémoptysie, l'aigreur de ma mère et la cage d'escalier – qui devenait de plus en plus sombre parce que la journée tirait à sa fin et qu'en Algérie le soleil se couche très vite.

Au beau milieu de ma rêverie ma mère était apparue, nette, un peu troublée : « Ah! Tu étais là. Je te cherchais partout. Mais que faisais-tu dans l'escalier ! Quelqu'un t'a vue? Viens, partons, il va très bien. C'étaient des simagrées, comme d'habitude. On ne m'y prendra plus. Quelle comédie ridicule ! »

Je savais qu'il n'allait pas mourir. Je savais qu'elle serait irritée. Je comprenais que, dans leur histoire, j'étais complètement bernée.

Et puis, quelques mois plus tard, je les ai vus encore ensemble mais, pour cette quatrième fois, lui était mort.

Le jour où j'ai su sa mort était un jour bouillant d'été. L'après-midi. J'étais avec mes amis : une bande d'adolescents réunis dans l'ombre d'un patio. Nous attendions qu'il fasse moins chaud pour jouer. Il y avait si peu de temps que j'avais obtenu la permission de ne plus faire la sieste qu'en voyant ma mère apparaître à cette heure, dans ce lieu, j'ai eu le vieux réflexe de me défendre. En une seconde mon attirail d'excuses, d'explications, de mensonges, était là bien en ordre, à ma disposition; le mécanisme de la duplicité enfantine n'était pas rouillé. Si bien que lorsqu'elle s'est plantée devant moi, qu'elle m'a regardée, maladroite, embarrassée, avec une drôle de tête et ses vêtements de ville et qu'après un instant elle m'a dit sur un ton pitoyable : « Tou père vient de mourir, va t'habiller, il faut que tu rentres avec moi à Alger », je me suis détendue. J'ai vu le beau ciel, la mer aveuglante, les plantes grasses avec leurs fleurs roses et jaunes étoilées, j'étais soulagée. Elle ne venait pas me priver de tout ça, des copains, du jeu. Le reste ce n'était pas ma vie. D'ailleurs pourquoi ce ton compatissant à propos de mon père dont elle n'avait jamais dit que des méchancetés? Parce qu'il était mort? La mort le rendait-il petit, malheureux, attendrissant ? Pour moi il restait le même : inconnu, célibataire, ennuyeux, un peu effrayant et gênant avec ses gestes maladroits pour m'attirer vers lui. « Viens m'embrasser mon petit loup. » D'habitude ma mère l'appelait par son nom de famille : « Tu diras à Drapeau qu'il ne m'a toujours pas envoyé ma pension. » « Demande à Drapeau qu'il t'achète des chaussures, etc. » Aujourd'hui elle disait « ton père » comme s'il était son mari, comme s'ils formaient un couple. On aurait dit que la mort les liait, qu'elle faisait d'eux un ménage. Impossible à imaginer pour moi. Cela me paraissait faux et malsain, sans que je sache pourquoi. Je n'osais pas la regarder, il me tardait qu'elle parte.

Et pourtant elle restait là. J'ai pensé : « Si, pardessus le marché, elle pleure, je fous le camp en courant. » Non, elle ne pleurait pas, elle était bouleversée, elle m'attendait. « Nous devons rentrer à Alger, il faut tout préparer. »

Il était rare de rouler à cette heure de l'après-midi, en plein été. D'ailleurs il n'y avait personne dans la campagne. Je voyais défiler les rangs de vignes bien alignés, les allées d'eucalyptus, les boqueteaux de pins maritimes, les haies de roseaux, les aloès qui dressaient leurs longues hampes fleuries dans le ciel blanc, les figuiers de Barbarie couronnés de leurs fruits et, sur le flanc des collines, comme dressés à plat devant moi, des rectangles de cyprès enserrant de petites orangeraies. Par la vitre arrière je pouvais voir la poussière rouge que nous soulevions tourbillonner si haut et si loin qu'elle effaçait totalement le paysage.

Pour ne pas être étouffés par cette pulvérulence nous avions fermé les vitres. Il faisait une chaleur épouvantable. Qui conduisait? Je ne sais pas. Impossible de me souvenir. En tout cas quelqu'un qui ne parlait pas.

Nous étions l'œil du cyclone. La voiture faisait du bruit et roulait vite, la poussière nous escortait avec une agitation folle, devant nous la campagne écrasée de chaleur semblait paralysée par le tremblement de l'air bouillant.

Elle s'est mise à parler là-dedans :

– Nous avons reçu le télégramme tout à l'heure avec huit jours de retard à cause de la grève des postes. Si bien que le corps de ton père arrive cet après-midi même. Rien n'est préparé... On aurait pu louer une chapelle ardente. Il y en a une très bien sur les quais. Mais nous avons été prévenus trop tard. Il faut installer la maison. J'ai pu obtenir des Pompes funèbres qu'elles aillent prendre le corps de Maurice à bord et qu'elles le montent jusqu'au cinquième, malgré l'heure. C'est qu'on débarque les cercueils après les passagers, après les marchandises, en dernier! Ça fera tard... Quelle histoire!

Qu'est-ce que ça voulait dire « le corps de ton père », « le cercueil de Maurice », « la chapelle ardente », « les Pompes funèbres » ? Et surtout qu'est-ce que cela voulait dire « le corps de Maurice » ? Et puis ce qu'elle appelait la maison, c'était sa maison à lui, pas sa maison à elle, pas la mienne, pas la maison. C'était cette maison d'homme où il vivait avec ses trophées de voyages, sa collection de masques nègres, ses armes, son rasoir et ce grand lit couvert de peaux de panthères. Ce grand lit dont je savais qu'il devait s'y ébattre avec ses « poules » comme disait ma mère.

Chez lui c'était un remue-ménage incroyable. Le salon avait été débarrassé de ses meubles : « Pour qu'on puisse y installer le cercueil. » Est-ce que c'était si grand que ça un cercueil?

– L'église Saint-Charles doit nous livrer des prie-Dieu.

Des prie-Dieu ici! Si près du grand lit, si près du rasoir, des armes?

– On va installer des lits de camp dans les chambres du fond.

– Des lits de camp? Pour qui?

– Eh bien pour la famille, voyons. Nous allons veiller toute la nuit.

La famille? Mais il n'en avait pas, il était seul. Ce que ma mère appelait la famille, c'était sa propre famille, celle qui accablait mon père depuis tant de temps. Ils allaient venir ici? Cela me paraissait inconvenant. Il ne les voyait jamais. Il n'aurait jamais voulu qu'ils mettent les pieds dans sa maison. Il m'avait dit plusieurs fois que c'étaient eux plutôt que ma mère qui avaient détruit son ménage.

On avait encombré les couloirs et les autres pièces des meubles du salon et de la salle à manger. L'appartement était devenu un capharnaüm, des coulisses où chacun se préparait à recevoir la ville qui allait défiler puisque mon père était un notable. Il régnait partout une agitation de fête funèbre, avec des déploiements légers de crêpe, des scintillements d'améthystes, des reflets de larmes, des plaintes de geais.

Puis on a ouvert la porte d'entrée à deux battants. Les gens se sont mis à chuchoter, à marcher sur la pointe des pieds. L'appartement était feutré, matelassé, froid, prêt pour la macabre réception mondaine. Cela sentait l'encaustique, il y avait des fleurs partout. De l'office et de la cuisine venait une bonne odeur de cuisine bourgeoise. On préparait un « en-cas » pour ceux qui veilleraient.

Du palier je guettais les croque-morts qui hissaient le cercueil de mon père, lourd objet de chêne avec des poignées de bronze sur les côtés et un christ de bronze sur le dessus. Les hommes noirs étaient affairés, nombreux, à souffler, à commenter les manœuvres que nécessitaient les tournants raides de l'escalier. Ils étaient gênés par les élégants grillages, les feuilles d'acanthe, les volutes, les tortillons de fer forgé qui protégeaient la vieille cabine poussive, une fois de plus inutile, incapable de contenir la boîte du mort, trop fragile surtout : le fond, à travers lequel mon pipi passait si facilement, aurait cédé.

Ils n'en finissaient pas de monter. Cinq étages interminables. Et mon père là-dedans, comme un paquet! Enfin ils l'ont installé sur des tréteaux drapés de noir. Ma mère, très digne, très affairée, donnait des ordres en connaisseuse. Elle m'a montré ma place : un prie-Dieu isolé devant les autres. On apportait des fleurs, des couronnes, des gerbes. Comme c'était l'été elles étaient surtout faites de zinnias, ces fleurs sèches, sans parfum, aux couleurs superbes : des mauves, des ocres, des carmins, des ors. Je restais là, agenouillée, je m'ennuyais dans ce recueillement. On m'avait appris à ne pas me retourner sur les gens dans la rue ou à l'église et je n'osais pas regarder qui entrait et sortait de la pièce en des allées et venues discrètes. Les tapis et les rideaux tirés buvaient les bruits, il ne restait que des frôlements, d'imperceptibles tâtonnements, de petits heurts de prie-Dieu, et d'incompréhensibles reniflements.

Puisque je devais rester là, je restais là. Je pensais à autre chose, à la plage d'où je venais, à mes amis. Quelle tête feraient-ils en me voyant habillée de noir, cette couleur des adultes? Je m'assoupissais presque, ma tête bien calée entre mes mains, accoudée au prie-Dieu.

L'odeur des feuillages est montée, comme appelée par la chaleur de la nuit et par les flammes des grands cierges. Avec le parfum de la verdure, dans lequel je décelai du cyprès, de l'asparagus, du sureau, ces arbres et ces plantes dont les branches servent à faire les fonds de couronnes, venait une autre odeur, fade, un peu écœurante. J'essayais de la définir. Ce ne pouvait être les zinnias, ces fleurs sont sèches, elles sentent la poussière à la rigueur. Cette odeur-là était autre, elle n'était pas végétale. Une inquiétude est née, quelque chose que je ne savais pas définir. Une odeur d'eau dormante, de marécage? Oui, mais à peine. Pas si violente, pas si précise. Une odeur intime, gênante. Une odeur humaine inconnue.

Ma mère est venue vers moi. Une main sur mon épaule, elle s'est penchée pour me parler à voix basse, son visage était tout contre ma joue.

– Ça va?

– Ça va. Vous ne trouvez pas qu'il y a une drôle d'odeur?

Sa main s'est appuyée plus fort, elle empoignait carrément mon épaule et lui imprimait une sorte de balancement, comme pour me bercer.

– C'est qu'il y a déjà plusieurs jours qu'il est mort. Avec cette chaleur! Et puis dans le transport le cercueil a dû être heurté, peut-être y a-t-il une légère fissure. J'en ai déjà parlé aux messieurs des Pompes funèbres. Ils vont arranger ça, ne t'inquiète pas.

M'inquiéter! Mais de quoi? Du fait qu'on sentait mon père pourrir? Car c'était bien ça cette odeur, c'était la décomposition des chairs!

Mon père fringant avec ses guêtres, sa canne, son eau de toilette, ses ongles parfaits, ses dents blanches, ses chaussures cirées. Mon père en train de se défaire comme, au lendemain des tempêtes, ces charognes que la mer rejetait sur le sable, attirant les grosses mouches bleues, empestant. De ses chaussures vernies, de ses manchettes et de son col empesés, de son pantalon aux plis impeccables, sortaient les jus de la mort. Mon père puait, mon père grouillait de vers! Ce n'était pas supportable. Je suis sortie, j'ai couru vers la pièce la plus reculée et je me suis jetée sur un lit frais, sur des draps qui sentaient la lessive, à plat ventre. La tête dans l'oreiller je pleurais, je sanglotais. Pour chasser la pourriture je faisais venir dans mon esprit des images vivantes, des rires, des mouvements heureux, des ciels d'été, des vaguelettes de midi, des cabrioles dans l'herbe et puis le garçon dont j'étais amoureuse qui me prenait dans ses bras, qui m'embrassait. Je buvais sa salive douce qui gardait un goût de cigarette et de dentifrice. Je me suis endormie.

Ce serait la première et la dernière fois que je dormirais chez mon père, à côté de lui.

 

A partir de là, la solitude.

Cet homme, je ne le connaissais pas, je ne l'avais que très peu vu. Mais il était pourtant mon seul allié, sans que je le veuille. Je n'avais jamais compté avec lui et maintenant je devais compter sans lui, cela fai sait un grand vide inexplicable. Quelque chose de subtil avait disparu pour toujours, quelque chose de trouble. Aujourd'hui je sais de quoi ce manque était fait : je n'avais plus la certitude de plaire à quelqu'un en toute circonstance et j'étais privée de tendresse. Même quand il me faisait la leçon, qu'il prenait sa grosse voix et ses gros yeux, il y avait un baiser dans son regard. Baiser que je refusais, mais qui existait sûrement.

Il m'a pris dès lors par moments (et il me prend toujours) un désir subit de courir, poussée par la joie, par un élan heureux, par le goût d'être aimée et protégée, et de me réfugier dans les bras de mon père. Il me bercerait, me roulerait lentement de droite à gauche. Nous danserions ensemble d'un pied sur l'autre dans un rythme lent et tendre : « Là, là ma fille, tu es bien dans mes bras. Calme-toi ma grande, repose-toi.» Il serait à peine plus haut que moi, j'aurais mon visage contre le sien. Quelle serait son odeur? Quelle serait sa force? Je ne le connais pas.

Pour moi Père est un mot abstrait qui n'a aucun sens puisque Père va avec Mère et que ces deux personnes dans ma vie sont distinctes, loin l'une de l'autre, comme deux planètes poursuivant avec obstination leurs chemins différents sur les orbites immuables de leurs deux existences. J'étais sur la planète mère et, à intervalles réguliers, mais très espacés, nous croisions la planète du père qui passait, nimbée d'un halo malsain. On m'ordonnait alors de faire une navette entre les deux et dès que je reprenais pied dans le royaume de la mère, dès qu'elle m'avait récupérée elle semblait accélérer sa course, comme pour m'éloigner plus vite de la néfaste planète père.

Quand je suis devenue moi-même une planète solitaire et obéissante, comme toutes les planètes, et que je me suis mise à rouler ma trajectoire dans les grands cieux bleu-noir de l'existence, j'ai longtemps cherché à me rapprocher du Père. Mais, ne sachant rien de lui j'ai dû abandonner mes recherches, lasse, même pas triste. Je sais que je ne connais rien de la dimension paternelle des hommes, si toutefois elle existe.

Dans le fond de l'impasse, allongée sur le divan, face au plafond, les yeux fermés pour mieux trouver la communication avec l'oubli, le fermé, le défendu, l'innommable, l'impensable, je voulais faire revivre mon père. Je voulais enfin le trouver, pensant que son absence, son inexistence même, avait creusé en moi une blessure mauvaise, une sorte d'ulcère profond, caché, dans les infections duquel j'allais trouver les germes de ma maladie. Je m'appliquais donc à récolter tous les souvenirs que j'avais de lui, les moindres brins d'images, les plus petites miettes de mémoire.

J'ai longtemps fait deux cauchemars qui revenaient souvent dans les nuits de mon enfance et de mon adolescence. Dans le premier je revivais une scène qui s'était réellement passée : c'était au zoo de Vincennes.

Pour que je puisse mieux voir les lions et les tigres mon père m'avait assise sur un parapet surplombant la profonde fosse qui sépare les fauves du public. Il me tenait fermement. Dans la réalité j'avais eu une grande peur mais je ne l'avais pas manifestée. Dans mon cauchemar ce que j'avais craint se réalisait : je tombais dans la fosse et je me réveillais suffoquée par la terreur au moment où les bêtes se ruaient vers moi, à la curée. J'avais six ou sept ans.

Dans l'autre cauchemar j'étais plus jeune : deux ou trois ans, peut-être moins. (Certaines fois j'étais un bébé de quelques mois.) J'étais juchée sur les épaules de mon père et nous étions perdus dans une sapinière enneigée. La neige, pour moi qui n'en avais jamais vu qu'en image, rendait ce lieu très beau, extraordinaire, j'imaginais qu'il m'était défendu, que je ne pouvais pas y rester longtemps. Et pourtant nous ne trouvions plus le chemin pour en sortir. Il faisait un temps menaçant et nous tournions autour des sapins noirs sans jamais rien découvrir que d'autres sapins et la neige déjà piétinée par nous. Mon père tenait mes chevilles dans ses mains, je sentais sa tête chaude entre mes jambes. Il riait, il ne manifestait pas la moindre inquiétude. Moi, je savais que la nuit allait tomber, que nous étions définitivement perdus... je me réveillais alors couverte de transpiration.

Ainsi ai-je découvert que depuis ma petite enfance la chose était dans mon univers et que mon père ne pouvait rien faire pour m'en protéger, il ne pouvait rien faire pour moi. Il avait les dimensions que ma mère lui avait données, il n'avait pas de dimensions propres. Mon père est un inconnu total qui n'a jamais fait partie de ma vie.

Il m'arrive parfois de regarder les quelques photos de lui que je possède. A celles qui le représentent à la fin de sa vie, tel que je l'ai connu, cravaté, lustré, tiré à quatre épingles, je préfère celles de sa jeunesse, à l'époque où il n'avait pas encore composé son personnage. Mauvais caractère, entêté, orgueilleux, il s'était sauvé de la grande maison rochelaise de ses parents, à l'âge de quinze ans, s'était placé à Paris comme manœuvre sur un chantier de construction et s'était juré de ne remettre les pieds chez lui qu'avec un diplôme d'ingénieur en poche. Un diplôme qu'il aurait décroché tout seul. Une image me le montre, jeune ouvrier, avec de gros godillots, des pantalons trop longs, trop larges, qui ont l'air de tenir avec une ficelle, une chemise aux manches roulées, ouvertes sur sa poitrine, la tête un peu à la renverse il rit dans le soleil, sur un fond de poutres et de madriers. Il tient à la main un bouquet de gueules-de-loup sauvages. A qui allait-il les offrir?

Il avait suivi les cours du soir, il avait passé des examens, des concours. Tout en continuant sa vie d'ouvrier il avait fini par devenir ingénieur des Ponts et Chaussées. Il aimait bien parler de cette époque, du mal qu'il avait eu, lui le jeune fils de bourgeois, à mener la vie éreintante des apprentis. Il s'écorchait le dos à porter des charges et, le soir, une fois le travail fini, quand les hommes se réunissaient autour d'un feu, au milieu des gravats et de la ferraille, ils faisaient chauffer de grandes bassines d'eau qu'ils lui jetaient ensuite dessus pour qu'il puisse enlever sa chemise que le sang en séchant avait collée à ses épaules. Il me disait que les autres, en riant, l'appelaient « Gueule de Prince ». A cause de ses belles mains et de sa peau fragile. Il avait gardé une sorte de nostalgie de cette camaraderie et de cette vie dure. Il n'était jamais redevenu tout à fait un bourgeois. Cela se voyait à sa façon de saisir un outil. Ma mère disait : « Il n'est pas de notre milieu, tu n'as qu'à voir comment il mange. » Et c'est vrai que pendant les repas il se penchait légèrement sur son assiette, comme s'il voulait la protéger de ses bras et il considérait ce qu'elle contenait avec beaucoup de sérieux et de satisfaction. Il ne fallait pas gaspiller la nourriture. Il n'aimait pas ça.

Je ne sais par quel hasard j'ai chez moi, dans un tiroir, son diplôme d'ingénieur et aussi son brevet de « vélocipédiste », ainsi que son permis de conduire les véhicules à pétrole, et des certificats de ses patrons recommandant, au fil des années, l'apprenti, l'ouvrier, le contremaître, puis l'ingénieur. Une photo de cette époque : sur un court de tennis, en plein revers. On sent que la balle l'a surpris dans un mouvement de recul, à contre-pied. Son corps est à la fois allongé, comme déroulé depuis la pointe des pieds jusqu'aux cheveux, et arc-bouté sur la raquette longue, toute sa force monopolisée dans le poignet droit, le bras gauche dressant dans le ciel une belle main d'homme fine et forte.

C'était du temps où il n'était pas tuberculeux, où il ne connaissait pas ma mère. A voir les belles mains qu'il avait, son sourire éclatant, son corps mince et musclé, je crois qu'il m'aurait plu.

Il ne m'a jamais blessée, jamais marquée, jamais touchée et peut-être est-ce à cause de cela que je n'ai jamais cherché à avoir un autre père que lui.

Quelques mois plus tard, quand j'ai osé parler de mon hallucination et que j'ai découvert que l'œil qui me terrorisait était celui de mon père, j'ai compris en même temps que ce n'était pas lui qui me faisait peur mais plutôt la machine à travers laquelle il regardait et la situation dans laquelle j'étais. J'en reparlerai plus tard.

 

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