Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 9 sur 17

Pages du PDF

Les mots pour le dire

Chapitre IX

 

 

L'impasse était devenue le chemin de mon paradis, l'allée de mon triomphe, le canal de ma force, le fleuve de ma joie. Cela ne m'aurait pas étonnée que ce bras atrophié de la ville se soit transformé en un lieu de parade fantastique. Le petit docteur serait sorti par sa grille enchevêtrée de branchages. Il aurait eu ses vêtements habituels mais, en plus, il aurait eu sur la tête un chapeau haut de forme brillant de paillettes et, à la main, une longue chambrière de mousseline dorée.

Approchez mesdames et messieurs! Approchez! N'ayez pas peur, le spectacle est gratuit! Ne craignez rien, ouvrez vos portes et vos fenêtres, mesdames et messieurs! Venez voir ce que vous n'avez jamais vu! Mesdames et messieurs, ouvrez vos yeux et vos oreilles, contemplez un spectacle unique au monde!

Ran tan plan! Taratata! Boumbadaboum!

Oyez braves gens! Oyez l'histoire de la suante qui ne sue plus, de la tremblante qui ne tremble plus, de la saignante qui ne saigne plus, de la palpitante qui ne palpite plus. Approchez, approchez! Ecartez-lui les jambes, tâtez-lui le pouls, ouvrez-lui la cervelle. N'hésitez pas! Allez-y, je vous en prie, allez-y, vous n'y trouverez plus rien, plus rien!

Et maintenant constatez mesdames et messieurs! Cette femme que vous avez vue passer et repasser depuis tant d'années devant vos maisons, repliée sur elle-même comme un foetus, cette ombre qui rasait vos murs, cette pauvresse qui s'arrêtait pour grelotter de peur dans les encoignures de vos portes, cette malheureuse qui fuyait, poursuivie par la terreur, et se tordait les pieds sur vos trottoirs défoncés. Eh bien cette folle-là, regardez ce qu'elle est devenue!

Alors moi, par un long saut d'antilope, j'aurais fait une entrée éblouissante au bout de l'impasse, du côté de la rue. Belle! Belle à couper le souffle! Assez belle pour Play Boy ou pour la publicité des bas Dim. Déliée. Un long cou, de longs bras, de longues jambes, une longue taille. Moi, en pleine santé avec, pourtant, des fragilités attendrissantes aux articulations, aux chevilles, aux genoux, aux hanches, aux épaules, aux coudes, aux poignets. Moi, puissante, avec cependant des délicatesses aux commissures des lèvres, aux coins des yeux, aux attaches du nez, au départ de la nuque. Moi, éclatante de jeunesse, saisie dans mon élan par les flashes de la foule émerveillée. Les bras écartés du corps et légèrement levés, mes beaux cheveux blonds déployés dans le ciel comme un éventail brodé. Gaie, gaie! Moi, vêtue de ma robe de mariée faite par Marinette, la couturière de la famille, qui m'avait vue naître, qui m'habillait depuis toujours, qui avait des doigts de fée, qui avait exigé vingt longs essayages.

Ensuite j'aurais progressé par longues foulées félines, comme ça, en douceur, au ralenti. L'impasse aurait été couverte de gazon court embaumant l'herbe fraîchement coupée. Il y aurait eu tous les arbres que j'aimais : des palmiers, des grenadiers, des daturas, des orangers. Toutes les fleurs que j'aimais, tous les animaux que j'aimais. Tous les parfums. Et le bruit de la mer des beaux jours, celle qui pousse ses vaguelettes régulièrement, comme des navettes paisibles et laborieuses qui tisseraient la plage.

Le docteur aurait levé sa chambrière dont la douce lanière tressée aurait léché mes reins, et en avant! Saut périlleux, double saut périlleux, triple saut périlleux, le grand écart, le poirier, la roue, la cabriole, le cochon pendu, la brouette. Hop! Hop! Pirouette par-ci, galipette par-là ! Et encore hop! Hop! jeté battu, pas de chat, chassé-croisé, pirouette. Et allez-y! Cul par-dessus tête! Je faisais de mon corps ce que je voulais, il m'obéissait, il me conduisait où bon me semblait. Il n'était plus, à côté de moi, ce gros tas de chairs suintant de partout, tremblotant, inéluctable et dégoûtant abri de mon esprit affolé.

Quelle victoire! Tout le monde applaudissait. Le public nous couronnait de fleurs!

 

Mais cela ne se passait pas comme ça. Le petit docteur était toujours assis dans son fauteuil, raide, correct, muet, presque cruel, parfois ironique dans son comportement. Et moi, comme un chien bien dressé, je venais lui porter, avec reconnaissance, mes trouvailles. Ainsi qu'autrefois j'apportais à ma mère des cailloux espérant qu'entre ses mains ils deviendraient des bijoux. Ma mère repoussait mes trésors imaginaires tandis que le docteur, lui, écoutait mes récits sans broncher mais avec une grande attention, m'aidant ainsi à me rendre compte par moi-même de la valeur exacte de mes rapports.

Je découvrais ma santé, mon corps, mon pouvoir de le commander, le privilège de me déplacer librement. J'en éprouvais une joie immense.

Je découvrais la nuit. Je ne me lassais pas de me laisser entraîner par elle chaque jour. Les lumières des lieux publics. C'était le temps de Noël. Le confort et le luxe des magasins sans clients éclairés de l'intérieur livrant leurs trésors aux curieux : les robes du soir, les manteaux de fourrure, le champagne, les foies gras, les bijoux, les jouets, les orchidées. Les trottoirs luisants de l'hiver. L'alternance des zones de lumière et d'ombre dans les rues. Les gens de la nuit. La chaleur des copains dans ce froid. L'alcool. Les hommes. La griserie que c'était d'entrer dans un endroit, de regarder à peine la foule et de jeter pourtant déjà mon dévolu sur celui-ci ou celui-là. La conquête. Le jeu de la conquérante conquise.

Je découvrais les chambres d'hôtel, les garçonnières, les studios. Ces hommes-là savaient-ils qui partageait leur lit pour quelques instants? Jamais aucun n'a deviné que ce qui comptait pour moi c'était de faire tout ce qui m'avait été défendu jusque-là. Je ne cherchais rien d'autre, mais je le cherchais avec une avidité extrême. C'était donc ça «faire la vie»? Comme c'était facile! Je filais ensuite toute seule et c'était le meilleur moment. Je découvrais la solitude et le petit jour. Je n'avais pas peur. Une rue inconnue, le « péché » plein le corps, l'ombre partout, et je n'avais pas peur. Il était quatre ou cinq heures du matin. J'avais à peine une heure ou deux à dormir avant le réveil des enfants, pourtant je savais que je ne serais pas fatiguée, que demain ce serait le même plaisir.

Je découvrais le maquillage, les parfums, les robes, les dessous noirs, les colliers, les boucles d'oreilles. Dans les restaurants je me gavais de tout et pourtant je maigrissais, je maigrissais. Tous les kilos, qui s'étaient attachés à mon corps comme des boulets, fondaient sans que je fasse rien pour cela.

Pendant ces semaines, ces mois peut-être, je ne sais plus, j'étais sans arrêt ivre de joie, de santé, d'alcool, de nuit, de caresses nouvelles, de bonne nourriture. Je passais mes journées à m'amuser avec ce jouet extraordinaire : mon corps. Tout m'étonnait et me plaisait : comment mes doigts bougeaient, comment mes pieds me portaient, comment mes paupières battaient, comment ma voix sortait de ma gorge, comment je la modulais, comment tout cela fonctionnait bien. C'était moi. Je vivais.

Je m'amusais en secret à appeler le sang, la peur, le tuyau avec l'œil, la sueur. Je les faisais venir devant moi l'un après l'autre : ils restaient à l'extérieur. Je les détaillais, je les manipulais avec crainte d'abord puis hardiment; ils n'entraient pas.

 

J'aurais voulu que cela dure longtemps car je ne m'étais jamais amusée avec moi-même. Je ne connaissais pas l'insouciance. J'avais, toute ma vie, été lourde et tourmentée, même dans mes jeux d'enfant. Je n'avais pas vraiment joué à cache-cache, au chat perché, aux osselets, à la marelle ou à tu l'as (que j'orthographiais tue la). L'œil de ma mère, que je confondais avec celui de Dieu (et, inconsciemment, avec l'œil de la caméra), était là et me regardait, évaluant mes gestes, mes pensées, ne laissant rien passer. « Mon père, j'ai péché par pensée, par parole, par action et par... omission. » C'était ça le pire : je pouvais aussi pécher sans même le savoir. Les péchés étaient comme les microbes, il y en avait partout, ils ne se voyaient pas, je pouvais les attraper à n'importe quel moment, que je le veuille ou pas.

Après le péché il y a eu la faute, puis la chose. J'avais toujours vécu obsédée, traquée, épiée, coupable, jusqu'au jour où j'ai trouvé la signification de mon hallucination.

Je me suis alors laissée aller dans le mirage de la santé et de la liberté avec délice, avec une énorme fringale.

 

Mais la chose est revenue sournoisement, par bouffées de peur. Jusqu'à ce qu'une nuit elle me saute dessus carrément, me secouant comme un prunier, agitant ma cervelle qui se cognait aux draps douteux, à la suie de barbe qui poussait toute seule sur le visage de cet homme endormi près de moi, la bouche ouverte, au corps de la folle, cette femme de trente-quatre ans qui avait eu trois enfants, à la vanité de cette médiocre chambre de célibataire. J'ai couru dans la rue et j'ai vu les poubelles, pleines, les clochards endormis dans leur vin sur les trottoirs, les chats maigres que ma course faisait détaler, les ouvriers et les putains de l'aube, la misère des hommes! La décomposition était partout! Tout pourrissait! Mon corps tout neuf était en train de pourrir!

Finie la vie! Envolée l'insouciance!

Je n'étais qu'un pantin, une marionnette, un robot, une poupée!

A quoi rimait ma santé? A quoi servait mon corps? A Rien!

La tempête était forte. Elle arrachait tout. La nouvelle arme de la chose était plus terrible que les précédentes. Plus terrible que le sang, plus terrible que la mort, plus terrible que le cœur qui bat la charge. La nouvelle arme de la chose c'était l'angoisse pure, droite, sèche, simple, sans paravent, sans bouclier, nue. Une angoisse sans transpiration, sans tremblements, sans tachycardie, sans ressort qui me poussait à courir ou à me recroqueviller. Je n'étais plus une malade. Je n'étais qu'une femme stupide, vieillissante, sans importance, dont la vie n'avait aucun sens. J'étais rien. Rien à en avoir le vertige, rien à hurler à la mort.

Mourir. Mourir et en finir. J'avais envie de la mort, envie de son mystère. J'en avais envie parce qu'elle était autre chose, une chose incompréhensible pour les hommes, une chose inimaginable. C'était cela que je désirais justement : l'inimaginable, l'inhumain. Je désirais me dissoudre dans une particule électrique, me désintégrer dans une pulsion circulaire, être anéantie. Le néant.

Pourquoi ne me suis-je pas tuée à cette époque? A cause de mes enfants? Je ne pouvais pas leur léguer cela : le cadavre d'une dingue qui aurait pesé sur leurs vies aussi lourd que ma mère avait pesé sur la mienne. Je ne voulais pas les faire entrer dans le cirque de la chose. Est-ce vraiment à cause d'eux que je ne me suis pas suicidée? Je ne le sais pas.

J'allais dans l'impasse et j'insultais le petit docteur. Je lui flanquais à la figure tout ce que j'avais entendu dire de la psychanalyse : que ça rend les gens encore plus fous, que ça en fait des obsédés sexuels, que ça détruit la personnalité.

J'appelais à ma rescousse le vocabulaire de la psychanalyse, ces mots qu'il m'avait demandé de laisser de côté au début des séances. Je jonglais avec la libido et l'égo et la schizophrénie et les complexes et l'Œdipe et le refoulement et le psychotique et le névrotique et la paranoïa et le fantasme et je gardais toujours le transfert pour la fin. Parce que cela me faisait mal de m'être si bien livrée à lui, de lui avoir fait tant confiance, de l'avoir aimé à ce point!

Il était le polichinelle de Freud! C'étaient les grosses ficelles de Freud qui le faisaient fonctionner! Il était le prêtre de la psychanalyse, cette religion dont se gargarisait une certaine élite intellectuelle pompeuse, vaniteuse et malfaisante.

– Oui, malfaisante, espèce de petit macaque! Une religion qui aliène encore plus le malade mental. Qu'est-ce que vous en faites du malade mental dans vos roucoulades de salons, de télévision, de magazines à gros tirages, espèce de curé défroqué? Je sais bien que vous avez fait une psychanalyse didactique comme tous les clowns de votre genre. Ça vous sert à quoi? A connaître les gestes de la messe? Vous savez comment on se couche, comment on parle, comment l'autre est dans votre dos à vous écouter, comment tout cela se passe dans une atmosphère feutrée et secrète, en catimini! De quoi avez-vous bien pu parler pendant votre analyse didactique? Hein? Des déboires qu'a dû vous causer votre petite queue de rat? Du mal que vous avez à choisir vos petits costards de premier communiant?

« Ce n'est pas pour cela que vous savez ce que c'est que la maladie mentale. C'est une maladie épouvantable! C'est vivre dans une épaisse mélasse faite de l'extérieur et de l'intérieur, du vif et du mort, du strident et du sourd, du léger et du lourd, de l'ici et du là-bas, de l'étouffant et de l'impalpable. C'est être livré à la chose horrifiante, changeant sans cesse, soudée au malade, fascinante, qui tiraille, qui coupe, qui additionne, qui pèse, qui traîne, qui ne laisse jamais en repos, qui occupe tout l'espace et tout le temps, qui fait peur, qui fait suer, qui paralyse, qui fait fuir, qui est l'incompréhensible et le vide! Mais un vide plein, un vide compact! Est-ce que vous comprenez ce que je veux dire seulement, espèce de pauvre con? »

Je n'en pouvais plus. En sortant de ces séances j'allais me soûler la gueule, me soûler à mort. Quand une femme emploie l'expression « se soûler la gueule », cela fait vulgaire et bas, pour un homme c'est moins vulgaire et cela sonne fort et triste. Une femme ça se grise, ça s'enivre, au pire ça boit. Je refuse d'employer ces mièvreries hypocrites. Je me soûlais : je me détruisais, je me perdais, je me méprisais, je me haïssais.

C'est que je n'avais plus aucune prise sur moi-même. J'étais personne. Je n'avais pas de désirs, pas de volonté, pas de goût, pas de dégoût. J'avais été entièrement façonnée pour ressembler le plus possible à un modèle humain que je n'avais pas choisi et qui ne me convenait pas. Jour après jour, depuis ma naissance, on avait fabriqué : mes gestes, mes attitudes, mon vocabulaire. On avait réprimé mes besoins, mes envies, mes élans, on les avait endigués, maquillés, déguisés, emprisonnés. Après m'avoir décervelée, après avoir vidé mon crâne de moi, on l'avait bourré de la pensée adéquate qui m'allait comme un tablier à une vache. Et quand il s'est avéré que la greffe avait bien pris, que je n'avais plus besoin de personne pour refouler les vagues qui venaient du tréfonds de ma personne, on m'a laissée vivre, librement.

Maintenant que, dans le fond de l'impasse, j'avais fait l'inventaire du gâchis, maintenant que je me rappelais, précisément, les détails du minutieux lavage de cervelle auquel j'avais été soumise et grâce auquel j'étais devenue à peu près digne de ma mère, de ma famille, de ma classe, maintenant que je savais, que je découvrais la supercherie par laquelle ces supplices avaient été pratiqués et endurés jusqu'au bout, pour l'amour, l'honneur, la beauté, le bien, que me restait-il? le vide. Qui étais-je? Personne. Où aller? Nulle part. Il n'y avait plus de beauté, plus d'honneur, plus de bien, plus d'amour, pas plus qu'il n'y avait, pour les mêmes raisons, de mal, de haine, de honte et de laideur.

En décodant l'hallucination j'avais cru me mettre au monde, j'avais cru naître. Maintenant il me semblait qu'en crevant l'œil au bout du tuyau je m'étais fait avorter de moi-même. Cet œil, ce n'était pas seulement celui de ma mère, de Dieu, de la société, c'était le mien aussi. Ce que j'étais était détruit et à ma place il y avait le zéro, ce commencement et cette fin, ce point d'où tout bascule dans le plus ou le moins, la zone de la vie morte et de la mort vivante. Pouvait-on à la fois avoir zéro jour et trente-quatre ans? J'étais un véritable monstre. Le plus effrayant n'était pas d'en être là mais de savoir que j'y étais et de le savoir dans la clarté froide et dans la certitude que donne la psychanalyse. J'étais une géante paralysée par un simple papier tue-mouches, ou une mouche emprisonnée dans un piège à géante. Grotesque, ridicule, stupide.

Eh! Ouh la folle! Eh ouh la folle!

Le pire était de penser que tous ceux de mon milieu avaient subi le même sort que moi. Pourquoi, alors étais-je la seule à avoir réagi à la fois si bien et si mal au dressage? Etait-ce parce que j'avais l'esprit réellement malade ou parce que j'étais particulièrement faible et inconsistante? Je ne concevais que cette alternative qui était un gouffre, un enfer.

 

J'allais dans l'impasse, je m'allongeais, et maintenant je ne disais plus rien. Rien. Je n'avais plus rien à dire. Je ne trouvais plus rien à dire. Le docteur et moi nous nous connaissions si bien qu'il me suffisait de quelques mots pour lui rendre compte de ce qui s'était passé depuis la dernière séance. Ensuite c'était le silence. Un silence lourd, morne. Il m'est même arrivé de m'endormir là, sur le divan, échappant ainsi totalement à la réalité absurde et dérisoire.

Le vague. Le vague. Le même paysage que celui de mon adolescence : un désert gris, brumeux, sous un ciel beige, lisse. A quoi servait de continuer à marcher là-dedans? C'était toujours pareil.

Pourquoi est-ce que je m'obstinais à aller dans l'impasse? Le divan. Les yeux ouverts sur la toile de jute qui tapissait les murs, cette platitude grise et beige à la fois unie et floue. Les yeux ouverts sur mon désert angoissant à la fois brumeux et lisse.

Dans un lieu plat et lisse, sans végétation, sans relief, un jour maussade de mon enfance j'avais rencontré mon père. J'étais âgée de six ou sept ans. Il m'avait apporté un cadeau : un cube de velours rouge enrubanné de satin doré. Magnifique! Un tel emballage ne pouvait contenir qu'un très beau cadeau. Comme toujours j'étais gênée par la présence douteuse de mon père, par sa tendresse et l'amour gai qu'il me portait. Il riait, ses yeux brillaient.

– Ouvre, tu vas voir ce qu'il y a là-dedans.

J'aurais préféré ouvrir la boîte en dehors de sa présence, mais il insistait.

– Ouvre, ouvre, je veux voir ta tête.

Alors, doucement, j'ai tiré un des pans du nœud doré et, brutalement, la boîte s'est ouverte d'elle-même, libérant un diablotin qui se balançait au bout d'un ressort, tirant la langue, dardant des yeux exorbités, grimaçant. C'était très laid, très bête, cela m'avait fait peur. Quelle déception ! Je me suis mise à pleurer, au comble de la honte. Trahie!

Mon diablotin d'adulte c'était le petit docteur. Je me payais le luxe de venir voir trois fois par semaine un diablotin qui me décevait et me ridiculisait. La dépense était énorme. Le prix des séances engloutissait presque tout ce que je gagnais. Une fois le loyer payé ainsi que le gaz, l'électricité et les cantines des enfants, il me restait cinq francs par jour pour tout le reste. C'était dur. Mais cette misère allait avec mon désert. Du moment que les enfants ne manquaient pas de l'essentiel, qu'aurais-je fait de plus d'argent? J'étais égarée dans l'inconsistance.

J'étais une nébuleuse échevelée tournoyant autour d'un centre indéfinissable. Jusque-là le centre de ma vie avait été, consciemment ou inconsciemment, ma mère. Elle avait été rongée par l'analyse comme par un acide. Il ne restait plus rien d'elle. Mais moi je ne savais pas faire autre chose que de tournoyer autour d'elle, de ses principes, de ses fantasmes, de sa passion, de sa tristesse. Même si certaines parties de mon être se déployaient en longues lanières ondulées qui flottaient au loin, libres en apparence, elles étaient, en fait, fermement attachées au centre du tourbillon qui était l'œil, maintenant crevé, de ma mère.

Dans le Sertao, une région particulièrement sèche et aride du Brésil, poussent quelques rares buissons de verdure. Quand on essaie de les arracher on découvre que leurs racines sont fortes et épaississent en s'enfonçant dans le sol. Si on s'obstine à les déterrer on constate qu'elles communiquent avec les racines des buissons avoisinants et qu'elles convergent toutes vers une grosse tige qui descend encore plus en grossissant et parvient enfin à un énorme tronc unique qui perce la terre comme un trépan. On se rend compte, en fait, qu'il s'agit d'un arbre énorme qui s'est enterré de lui-même à vingt ou trente mètres au-dessous de la surface du sol afin de trouver l'eau. Ainsi, ces buissons que l'on voit dans le désert du pays ne sont-ils que les extrémités des branches de cet arbre gigantesque.

J'étais ces buissons. Mais, privée du tronc qui drainait l'eau des profondeurs, j'allais mourir.

 

OceanofPDF.com