Les mots pour le dire
Chapitre II
La nuit qui a suivi cette première visite a été difficile. La chose grouillait en moi. J'avais, depuis longtemps, pris l'habitude de ne m'endormir qu'assommée par une dose massive de drogue. Or il avait dit : « Vous devez cesser de prendre tout médicament. »
J'étais dans mon lit, oppressée, à bout de souffle, couverte de transpiration. Si j'ouvrais les yeux je vivais la décomposition de l'extérieur, des objets, de l'air. Si je fermais les yeux je vivais la décomposition de l'intérieur, de mes cellules, de ma chair. Cela me faisait peur. Rien ni personne ne pouvait stopper, ne serait-ce qu'une seconde, cette dégradation de tout. Je me noyais, je n'arrivais plus à respirer, il y avait des microbes partout, des asticots partout, des acides rongeurs partout, des enflures de pus partout. Pourquoi cette vie qui se nourrit d'elle-même? Pourquoi ces gestations repues d'agonies? Pourquoi mon corps vieillit-il? Pourquoi fabrique-t-il des liquides et des matières puantes ? Pourquoi ma sueur, ma crotte, ma pisse? Pourquoi le fumier? Pourquoi la guerre de tout ce qui vit, de toute cellule, à qui tuera l'autre et se gavera de son cadavre? Pourquoi la ronde inéluctable, majestueuse, des phagocytes? Qui dirige ce monstre parfait? Quel moteur inépuisable conduit la curée? Qui agite les atomes avec cette vigueur? Qui surveille chaque caillou, chaque herbe, chaque bulle, chaque nourrisson, avec une attention sans faille, pour les conduire jusqu'à la pourriture de la mort? Qu'y a-t-il de stable à part la mort? Où se reposer sinon dans la mort qui est la décomposition même? A qui appartient la mort? Quelle est cette chose énorme et molle, indifférente à la beauté, à la joie, à la paix, à l'amour, qui se couche sur moi et m'étouffe? Qui aime également la merde et la tendresse, sans faire de différence? Où les autres trouvent-ils la force de supporter la chose? Comment peuvent-ils vivre avec elle? Ils sont fous! Ils sont tous fous! Je ne peux pas me cacher, je ne peux rien faire, je suis livrée à la chose qui vient lentement, inexorablement, qui me veut, moi, pour se nourrir 1
Un courant de vie putréfiée m'entraînait, que je le veuille ou pas, vers la mort absolument obligatoire qui était l'horreur même. Cela m'inspirait une peur épouvantable, insupportable. Puisqu'il n'y avait pas d'autre destin pour moi que de tomber dans le ventre ignoble de l'infect autant y tomber le plus vite possible. Je voulais me suicider, en finir.
Finalement je me suis endormie au matin, épuisée, enroulée sur moi-même comme un fœtus.
A mon réveil je baignais dans mon sang, ça avait traversé le matelas, le sommier, et ça gouttait sur le parquet. Il avait dit : « Ne faites rien, je vous attends demain. » Encore six heures à attendre, je ne tiendrai pas le coup.
Je restais immobile dans mon lit, raide comme une morte, j'attendais le pire. Deux souvenirs d'épouvante revenaient à ma mémoire avec leurs moindres détails, deux débâcles, deux cauchemars que j'avais vécus éveillée. Une fois le sang avait coulé par caillots si gros qu'on aurait dit des tranches de foie que je débitais l'une après l'autre, avec une obstination absurde, elles me faisaient au passage une douce caresse tiède. On m'avait transportée d'urgence à l'hôpital pour me faire un curetage. Une autre fois, au contraire, le sang était sorti de moi comme une cordelette rouge qui ne cessait de se dévider : un robinet ouvert. Je me souviens de ma stupeur en constatant cela, puis de ma terreur : « A ce train-là je serai vidée de mon sang en dix minutes. » Encore une fois l'hôpital, la transfusion, les médecins, les infirmières, couverts de sang, s'acharnant sur mes bras, mes jambes, mes mains, pour trouver une veine, toute la nuit à lutter. Puis, au matin, la salle d'opération et le curetage, encore.
Je n'avais pas conscience qu'en me livrant au sang je me déguisais, je masquais la chose. A certains moments ce sang maudit envahissait complètement mon existence et me laissait épuisée, encore plus fragile en face de la chose.
A l'heure dite j'étais au fond de l'impasse, toute empaquetée de serviettes, de coton, engoncée dans des sortes de couches que je m'étais fabriquées. J'ai attendu un peu parce que j'étais arrivée en avance. La personne avant moi est sortie. Comme la veille j'ai entendu les ouvertures et les fermetures des deux portes. Enfin je suis entrée et j'ai dit tout de suite :
– Docteur, je suis exsangue.
Je me souviens très bien avoir employé ce mot parce que je le trouvais beau. Je me souviens aussi que je voulais avoir un visage et une attitude pathétiques. Le docteur m'a répondu doucement et calmement :
– Ce sont des troubles psychosomatiques, cela ne m'intéresse pas. Parlez-moi d'autre chose.
Il y avait là ce divan que je ne voulais pas employer. Je voulais rester debout et me battre. Les mots que cet homme venait de prononcer m'avaient giflée en pleine face, jamais je n'avais rien encaissé de si violent. En pleine figure! Mon sang ne l'intéressait pas! Alors tout était détruit! J'en étais suffoquée, foudroyée. Il ne voulait pas que je parle de mon sang! Mais de quoi d'autre voulait-il que je parle? de QUOI? En dehors de mon sang il n'y avait que la peur, rien d'autre, et je ne pouvais pas en parler, je ne pouvais même pas y penser.
Je me suis effondrée et j'ai pleuré. Moi qui n'avais pas pu pleurer depuis si longtemps, moi qui cherchais en vain depuis tant de mois le soulagement des larmes, voilà qu'elles coulaient enfin par grosses gouttes qui détendaient mon dos, mon torse, mes épaules. J'ai pleuré pendant longtemps. Je me vautrais dans cet orage, je le laissais prendre mes bras, ma nuque, mes poings serrés, mes jambes repliées sur mon ventre. Depuis combien de temps n'avais-je pas éprouvé le doux calme du chagrin? Depuis combien de temps n'avais-je pas laissé mon visage barboter dans la tendresse des larmes mêlées d'un peu de salive et de morve? Depuis combien de temps n'avais-je pas senti couler sur mes mains la gentille liqueur tiède de la peine?
J'étais bien là, comme un enfant repu dans son berceau, les lèvres encore pleines de lait, envahi par la torpeur de la digestion, protégé par le regard de sa mère. J'étais allongée sur le dos, de tout mon long, obéissante, confiante. Je me suis mise à parler de mon angoisse et j'ai deviné que j'allais en parler longtemps, pendant des années. J'ai senti dans le fin fond de moi que j'allais peut-être trouver le moyen de tuer la chose.
Pourtant, en sortant de cette première séance, dès la porte refermée derrière moi, je me suis souvenue de mon sang et j'ai pensé que ce docteur était un fou, un charlatan, un de plus. A quelle sorcellerie m'étais-je laissé prendre? Maintenant il fallait que j'agisse vite, que je prenne un taxi et que j'aille voir un médecin, un vrai.
Le chauffeur était bavard, ou peut-être avait-il trouvé que j'avais une drôle de tête, en tout cas il ne cessait de parler et je croisais sans arrêt son regard attentif dans le rétroviseur. Dans ces conditions et surtout étant donné la façon dont je m'étais emmaillotée pour aller voir le docteur, il m'était impossible de faire une de mes brèves et secrètes vérifications du sang. Plus nous roulions vers l'adresse du médecin que je lui avais indiquée, plus le besoin de faire cette vérification était impératif. Je devenais agitée, agressive. Je voulais, à la fois, que le chauffeur s'arrête et qu'il continue son chemin. Il n'y comprenait rien. Finalement je me suis assise au bord de la banquette, j'ai mis mon bras gauche sur le dossier du siège avant et j'ai posé ma tête dessus. Je faisais semblant d'écouter ce que l'homme racontait. Pendant ce temps, de la main droite, je fourrageais sous ma robe, je craquais ma fermeture Eclair, je déchirais les serviettes accrochées par des épingles à nourrice, jusqu'à ce que j'arrive à la source du sang. Je constatai que rien de notable ne s'était passé. L'hémorragie n'avait pas augmenté, il me semblait même qu'elle soit calmée. Difficile à dire. C'est que je saignais beaucoup en partant, une heure avant.
Du coup j'ai changé d'avis et j'ai dérouté le taxi en lui donnant l'adresse de Michèle. Puis je me suis rencognée dans le fond du taxi. Peut-être que je pourrais tenir jusqu'à après-demain, la prochaine séance.
J'ai monté les escaliers quatre à quatre en agrippant mes vêtements que j'avais mis en loque. Vite, la salle de bains. Mes guenilles souillées à terre, entre mes pieds, moi sur le bidet. Le sang ne coulait plus! Je n'en croyais pas mes yeux. Le sang ne coulait plus!
Je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir ce jour-là, que le sang ne coulerait plus jamais comme il avait coulé, sans arrêt, pendant des mois et des années. Je croyais qu'il avait cessé de couler pour quelques instants que je voulais savourer, comme j'avais savouré mes larmes. Je me suis lavée puis je me suis étendue nue, les jambes écartées, sur le lit. Pure. J'étais pure j'étais un vase sacré, le reposoir du sang, l'ostensoir des pleurs. Propre, lisse!
Le docteur avait dit : « Essayez de comprendre ce qui vous arrive; ce qui provoque, atténue ou accentue vos crises. Tout est important : les bruits, les couleurs, les odeurs, les gestes, les atmosphères... Tout. Essayez de procéder par associations d'idées et d'images. »
Ce jour-là, j'avais beau être encore tout à fait malhabile dans la manipulation de l'analyse, il m'a été quand même aisé d'établir un lien entre l'hémorragie et l'arrêt du sang, avec, au milieu, la gifle du docteur : « Votre sang ne m'intéresse pas, parlez-moi d'autre chose... » et mes pleurs.
Cette nuit-là mon esprit libéré du sang, comme en fête, s'est aventuré dans des réflexions faciles, des calculs simples, des pensées reposantes. Activités de mon esprit que je considérais habituellement comme des cours de récréations dans lesquelles je ne pouvais pas m'attarder sous peine d'être prise à bras-le-corps par la chose que je ne parvenais à combattre que si j'étais à la pointe de mon intelligence, aiguë, au fond de mon imagination, sur le chemin de l'infini, de l'incompréhensible, du mystère, de la magie.
C'est comme cela que, tout bêtement, avec une aisance de source, une légèreté de nuage, une simplicité d'œuf, j'ai pris conscience que j'avais subi des dizaines d'examens, de radios, de tests, d'analyses et qu'aucun résultat n'avait indiqué quoi que ce soit d'anormal dans les différents fonctionnements de mon corps. Ni sur le plan hormonal, ni sur le plan cellulaire, ni sur le plan circulatoire, ni sur le plan organique, ni sur le plan de la composition même de mon sang. Je comprenais clairement que mon sang c'était la bouée de sauvetage qui nous permettait, aux médecins et à moi, de flotter sur la mer de l'inexplicable. Je saigne, elle saigne. Pourquoi? Parce que quelque chose ne marche pas, quelque chose d'organique, quelque chose de physiologique, quelque chose de très grave, quelque chose de très compliqué, quelque chose de fibromateux, de rétro-versé, de déchiré, de pas normal. Les analyses ne révèlent rien, ça ne veut rien dire, on ne saigne pas comme cela sans raison. Il faut ouvrir et aller voir. Il faut faire une longue incision dans sa peau, dans ses muscles, dans ses veines, écarter les chairs du ventre, les viscères et s'emparer de l'organe tout chaud, rosâtre, le couper, le supprimer. Comme cela il n'y aura plus de sang. Jamais aucun gynécologue, aucun psychiatre, aucun neurologue n'avait reconnu que le sang venait de la chose. Au contraire, on m'indiquait que la chose venait du sang. « Les femmes sont souvent " nerveuses " parce que leur équilibre gynécologique est précaire, très fragile. »
Ce soir-là il m'a paru évident que la chose était l'essentiel, qu'elle avait tous les pouvoirs.
Je faisais face à la chose. Elle n'était plus aussi vague, bien que je ne sache pas la définir. Ce soir-là j'ai accepté la folle pour la première fois. J'ai admis qu'elle existait réellement. J'ai désiré assumer ma maladie telle qu'elle était. J'ai compris que j'étais la folle. Elle me faisait peur parce qu'elle transportait la chose en elle. Elle me dégoûtait et m'attirait comme ces superbes châsses que l'on promène avec les reliques d'un saint. Cet or, ces pierres précieuses, ces beautés, pour contenir un crâne aux dents pourries, de vieux tibias jaunis, du sang desséché! Les prêtres autour, avec leurs encensoirs, leurs dais, leurs étendards, et la foule hébétée qui psalmodie des incantations, en procession, derrière ces vilains restes rabougris! Les plaintes et l'extase qui sortent de toutes ces bouches remuantes, de tous ces yeux perdus, de tous ces dos voûtés, de tous ces doigts emmêlés sur des chapelets! La folie! La chose était comme cela, elle se servait du meilleur de la folle pour lui faire découvrir l'ignoble.
Une certitude était acquise; la chose était à l'intérieur de mon esprit, elle n'était pas ailleurs dans mon corps et elle n'était pas à l'extérieur. J'étais seule avec elle. Toute ma vie n'était qu'une histoire entre elle et moi. Dès lors mon isolement prenait un nouveau sens : il était peut-être un passage, une mue. Peut-être allais-je revivre? Car je souffrais beaucoup de l'aliénation dans laquelle je m'étais réfugiée. J'y étais déchirée, attendant des autres des solutions qui, lorsqu'on m'en donnait, me blessaient à chaque fois ou m'éloignaient encore plus. Qui pouvait m'atteindre? Quel sens pouvait avoir le remue-ménage des autres autour de moi? Quelle signification avait le brassage incompréhensible des paroles, des mouvements, des actions légales et civilisées, des gestes sauvages?
Il m'était devenu impossible de comprendre la division des vies en années, des années en mois, des mois en jours, des jours en heures, en minutes, en secondes. Pourquoi les gens faisaient-ils tous les mêmes choses en même temps? Je ne comprenais plus rien, la vie de ceux qui m'entouraient n'avait aucun sens.
Je me trouvais livrée à un univers qui, lorsqu'il ne m'était pas hostile, m'était indifférent. Et je devais rendre des comptes à cet univers, je devais sans cesse m'accuser de mes mauvaises actions et faire pénitence pour les avoir commises. Mes pensées s'embrouillaient de telle sorte que, plus les années passaient, plus j'avais l'impression de m'enfoncer dans le mal ou l'imparfait, ou l'incorrect ou l'inconvenant ou l'indécent. Je n'arrivais plus jamais à être satisfaite de moi. Je me considérais comme un déchet, un rebus, une anomalie, une honte et, ce qui était pire : je croyais que je m'étais laissé envahir par l'erreur à cause de ma mauvaise nature. Je croyais qu'avec un peu de courage, un peu de volonté, en écoutant les conseils qu'on m'avait prodigués, j'aurais pu être dans le camp des bons. Mais, par lâcheté, par paresse, par médiocrité, par bassesse, j'avais choisi le mauvais côté et j'avais irrémédiablement basculé dans l'abjection. Mon corps lui-même avait épaissi, s'était affaissé. Je croyais que j'étais devenue laide au-dehors comme au-dedans.
Et puis, ce soir, parce que le sang ne coulait plus, parce que le docteur m'avait parlé normalement, je me mettais en cause différemment, je me voyais autrement. Quel mouvement le petit homme avait-il déclenché? Quel instinct me poussait?
Je me suis mise à suivre mon nouveau chemin avec acharnement. J'étais comme ces abeilles qui butinent et que rien ne peut distraire de leur ouvrage, uniquement occupées à choisir le meilleur pollen. Mon miel, ce serait mon équilibre. Rien d'autre ne m'intéressait. Je ne pensais à rien d'autre. Il ne m'est même pas venu à l'idée de téléphoner à mon oncle. Je n'ai prévenu mon mari que beaucoup plus tard.
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