Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 15 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre XV

 

Ainsi, grâce au beau rêve du colombier, ai-je appris que tout est important, même les excréments et même le château de cartes dans les oubliettes duquel je vivais depuis si longtemps. J'ai découvert, le cœur serré, que dans ces oubliettes il y avait aussi ma mère. J'ai éprouvé de la peine pour elle, en même temps que la certitude qu'il était trop tard, que je ne pouvais rien faire pour la sortir de là. Je ne pouvais pas lui expliquer ce que j'étais en train d'apprendre, c'était un savoir trop neuf, incomplet encore. J'avais été dans une situation extrêmement périlleuse, il fallait que je m'en tire complètement, avec mes enfants. L'autobus était complet, il n'y avait pas de place pour ma mère à mes côtés.

Depuis son installation en France elle avait beaucoup vieilli. Son corps et son visage s'étaient incroyablement avachis. Elle se murait dans sa chambre. Quand elle en sortait c'était pour accomplir ses devoirs en traînant les pieds, avec tristesse et lassitude, le visage fermé, une sorte de flamme de colère dans le vert de ses yeux. On aurait dit qu'elle abandonnait, qu'elle renonçait, qu'elle lâchait prise tout en comprenant qu'elle était bernée, qu'on s'était moqué d'elle depuis toujours. Je suis certaine qu'elle a vu clairement ce clergé stupide, incapable de véritable amour, cette France égoïste et intéressée, prétentieuse, cette Algérie bien-aimée qui ne faisait pas de différence entre elle et les autres, les profiteurs. Leurrée. Trompée à mort. Je suis sûre qu'elle savait secrètement tout cela et qu'au milieu de son univers ravagé, annulé, il ne restait que moi avec ma force toute neuve qui lui sautait aux yeux et à laquelle elle tâchait maladroitement de s'agripper.

Mais, malgré la peine qu'elle m'inspirait maintenant, j'avais encore de la répugnance pour son ventre, j'évitais sa présence. Cette répugnance me gênait, j'aurais dû savoir la vaincre, non pas pour me rapprocher de ma mère mais, au contraire, pour être libérée d'elle, de ce qu'elle avait été pour moi. Ce dégoût nous liait toujours étroitement et je ne savais comment m'en défaire.

Je n'allais plus qu'une fois par semaine dans l'impasse et, très rapidement, les séances se sont espacées encore plus.

J'étais devenue quelqu'un de fort et de responsable, une femme solide sur laquelle on pouvait s'appuyer. A l'âge où les autres croient que leur vie commence à se terminer, j'avais la chance d'avoir à peine commencé la mienne. J'étais pleine d'enthousiasme et d'ardeur, tout me passionnait. Je me découvrais une vitalité insoupçonnée liée à une grande puissance de travail. J'aimais l'univers des livres. Après ma découverte des mots j'avais cessé d'écrire pour moi. Il fallait que je prenne un temps, je ne pouvais plus écrire comme avant. Alors je me suis occupée des livres des autres et cela m'a autant intéressée que mes propres livres. J'ai appris le papier, le carton, l'encre, la colle et puis la mise en page et la typographie.

La beauté des caractères d'imprimerie! Monde recueilli, inspiré, silencieux. Vingt-six majuscules, vingt-six minuscules, dix chiffres et la ponctuation. Petite galaxie parfaitement harmonieuse. Les mots, ces étuis pleins de vie, sont eux-mêmes contenus, quand ils sont écrits, dans les étuis des lettres. Chaque type de caractère a un style qui lui est propre et qu'il communique au mot qu'il dessine et à la matière qui est dans le mot. Chaque peuple invente des caractères qui lui ressemblent. Les Allemands ont des alphabets lourds et puissants faits pour des textes forts, des analyses rigoureuses, des démences dangereuses. Les Anglais ont des lettres précises et folles, faites pour la liberté bien calculée. Les Américains ont des caractères nouveaux et technocratiques faits et pensés par des robots. Les Latins ont des caractères ravissants faits pour la subtilité, l'amour et les larmes. Vivre là-dedans était un enchantement. Oui, vraiment, tout était devenu important, tout était intéressant.

Je ne parlais jamais de l'analyse parce que je me rendais compte que ce sujet agaçait les gens : « Des balivernes tes histoires. Les fous ça se soigne dans les asiles. Le reste c'est une salade de bonnes femmes, de pédés et de déséquilibrés. » Et pleuvaient alors un nombre incalculable de récits dans le genre : « Moi (ou Pierre ou Paul ou Jacqueline), j'ai fait une psychanalyse. Eh bien, ça m'a démoli ma vieille. Alors ne viens pas me parler de ça. J'ai mis cinq ans à m'en remettre ! » J'apprenais qu'ils avaient vu un médecin pendant deux mois, six mois, ou même deux ans. Un homme avec lequel ils avaient parlé de leur vie, qui les écoutait, leur donnait des conseils et leur faisait avaler un bon médicament nouveau pour les apaiser. Bref, ils n'avaient pas fait d'analyse du tout ou bien, s'ils en avaient fait une, ils l'avaient abandonnée au moment où c'était devenu dur, au moment où il ne s'était plus rien passé pendant des semaines et des mois. Quand, après avoir raconté le connu, ils s'étaient trouvés face à l'inconnu, ce mur lisse qui bouche l'horizon, ce désert infini apparemment infranchissable, ils avaient laissé tomber.

J'ai su qu'on ne pouvait parler de l'analyse que pour décrire un échec. Moi, je les choquais avec ma guérison, ma force neuve. « Tu n'étais pas malade, t'avais des vapeurs de minette. Elles nous font chier les nanas avec leurs faux problèmes! Ce sont des maladies de femmes tout ça, ce n'est pas sérieux. » Or je savais que la maladie mentale n'était pas une spécialité féminine. J'en avais assez croisé des hommes, dans l'impasse, au cours de toutes ces années! Autant que de femmes! La tête enfoncée dans leur pardessus ou leur blouson, le regard fermé, la peur plein la figure!

J'ai compris que les gens autour de moi vivaient dans leurs châteaux de cartes et que la plupart en étaient inconscients. Tous des frères! Moi qui me croyais seule, anormale, monstrueuse!

Sans le sang, sans la sueur, sans le cœur déchaîné, sans les tremblements, sans l'oppression des poumons, sans le brouillard qui bouchait mes yeux et mes oreilles, est-ce que j'aurais eu le courage de m'enfoncer encore et encore dans l'analyse? Je ne le crois pas. Si je n'avais pas eu la chance de tomber profondément dans la maladie, je n'aurais peut-être pas eu la force d'aller au bout de l'affrontement avec moi-même.

J'ai eu l'impression d'être une privilégiée.

C'est donc avec le sentiment d'appartenir à une élite, une sorte de société secrète, que je suis allée désormais dans l'impasse. Cela me gênait. Quand je rencontrais les yeux du quincaillier du coin et ceux des habitants de l'impasse, je savais qu'ils pensaient en me voyant me diriger vers la grille du fond : « Tiens, voilà la dingue du mardi soir », avec une sorte de raillerie mêlée de pitié et de crainte aussi. J'avais envie de leur dire « Non, je ne suis pas dingue et je ne l'ai jamais été. Ou alors, si je suis dingue, vous l'êtes aussi. »

Pour le leur faire comprendre et pour aider ceux qui vivaient dans l'enfer où j'avais vécu, je me promettais d'écrire un jour l'histoire de mon analyse, d'en faire un roman où je raconterais la guérison d'une femme qui me ressemblerait comme une sœur, sa naissance, sa lente mise au monde, son arrivée heureuse dans le jour et la nuit de la terre, sa joie de vivre, son émerveillement devant l'univers auquel elle appartient. Parce que l'analyse cela ne peut pas s'écrire. Il faudrait des milliers de pages répétées pour exprimer interminablement le rien, le vide, le vague, le lent, le mort, l'essentiel, le parfaitement simple. Et puis, dans cette immense monotonie, quelques lignes fulgurantes, les secondes lumineuses où apparaît la vérité entière dont on ne prend qu'une parcelle croyant la prendre toute. De nouveau, ensuite, pendant des milliers d'autres pages, le plat, l'indicible, la matière en gestation, la gestation de la pensée, l'informe, l'inestimable. De nouveau l'étincelle éblouissante de la vérité. Et ainsi de suite. Enorme livre boursouflé avec des pages blanches où seraient, justement, le rien et le tout. Fantastique volume fait de tout le papier du monde, de toute l'encre, de tous les mots, de toutes les lettres, de tous les idéogrammes.

Mais, pour faire mon roman, il fallait d'abord que mon analyse soit terminée, que je me sente capable de vivre entièrement en dehors de l'impasse. Et ce n'était pas le cas, mes rapports avec ma mère étaient encore trop mauvais. Il y avait cette nausée qu'elle me provoquait et qui me mettait mal à l'aise.

Je rêvais. Mes nuits étaient animées par la cinémathèque de mon oubli. Je me réveillais détendue, claire. Je sentais en moi une force tranquille qui allait me faire vivre avec intérêt chaque heure de ma journée. J'avais trouvé une cohérence baroque, illogique mais solide et qui m'allait comme un gant. Cette unité de mon être, cette cohésion entre mes nuits et mes jours, me permettait d'aller vers les autres, de les rencontrer, de les connaître, de les comprendre souvent et, parfois, de les aimer et d'être aimée. J'étais heureuse, j'avais confiance en moi, je savais que j'irais jusqu'au bout

Deux cauchemars m'ont permis d'achever ma psychanalyse.

Dans le premier je rentrais chez moi, à Alger. C'était pourtant un appartement que je ne connaissais pas. Pas plus que l'immeuble, une construction du XIXe siècle comme on en trouve dans toutes les grandes villes de la Méditerranée, aussi bien au Pirée, qu'à Naples, à Nice, à Barcelone ou à Alger. Une maison bourgeoise aux belles proportions, en pierre de taille, haute de quatre ou cinq étages, avec des persiennes fermées, des jalousies entrouvertes, une entrée soutenue par deux cariatides laides et pudiques, et une cage d'escalier très sombre, toute tapissée de carreaux de faïence où se répétait jusqu'au toit une arabesque verte sur fond blanc. Une sorte de vaste puits fait pour donner de la fraîcheur aux appartements qui tournaient autour de lui. Dans mon enfance j'avais séjourné dans un immeuble semblable, j'en gardais un vague souvenir.

J'entrais donc chez moi. Dès la porte fermée ma mère était venue vers moi. Elle sortait d'une pièce située à gauche de l'entrée et dans laquelle se trouvaient d'autres femmes. Elle avait son visage des grands jours, son masque de tragédie :

– Viens avec nous, il faut te cacher. Trois fellagha sont entrés dans la maison.

Trois fellagha ne me faisaient pas peur. J'étais pour l'Algérie indépendante, ma mère le savait bien et je ne comprenais pas sa frayeur. Si, dans la rue, j'étais une Française comme les autres, une femme à abattre – dans une révolution on n'a pas le temps de faire de détail – ici ce n'était pas pareil : je pouvais parler, expliquer ma position, ils verraient bien que j'étais honnête, que je n'étais pas leur ennemie, que je ne cherchais pas à les tromper, que je comprenais vraiment leur cause.

Malgré les jérémiades de ma mère je suis donc allée vers la pièce où ils se tenaient. J'ai vu trois hommes qui parlaient à voix basse avec des airs de conspirateurs. A part cela ils n'avaient rien de spécial. Ils n'étaient ni effrayants, ni laids, ni excités. Ils ne portaient pas d'armes.

Mais je n'ai pas pu entrer en contact avec eux. Ma mère et les autres femmes me tiraient en arrière. J'étais liée à leur groupe de façon incompréhensible. Je n'étais pourtant pas leur prisonnière, c'était la fatalité qui m'attachait à elles d'une manière absurde que, d'ailleurs, je ne cherchais pas à mettre en cause. C'était comme ça, voilà tout.

Peu à peu je reculais et je me trouvais enfermée dans la pièce où se tenaient les autres femmes. Des méditerranéennes vêtues de noir, marmonnant des prières, tripotant des chapelets, se signant, chuchotant des « aïe, aïe, aïe », des « madre mia! », des « mon Dieu, ma pauvre » et moi, au milieu d'elles, « santa madona », « mater dolorosa, ora pro nobis ».

Leur peur était devenue ma peur, je suais, je tremblais comme elles. Comme elles je m'en remettais à la providence divine. Nous étions là, serrées les unes contre les autres, des jeunes, des vieilles, des adolescentes, des enfants, des femmes mûres, des gourgandines et des laiderons, toutes avec la peur au ventre et des récits terribles en tête, des histoires de femmes violées et éventrées.

Au bout d'un long moment cette situation m'est devenue intolérable. Je ne pouvais plus rester dans cette soumission, cette passivité, cette inactivité. Il fallait que je fasse quelque chose. Il devait y avoir un moyen de nous sauver. J'ai pris la décision de tenter une sortie et d'aller prévenir les voisins du dessous qui avaient le téléphone.

A travers la porte je n'entendais aucun bruit venant du reste de l'appartement, rien n'indiquait que les fellagha étaient proches. ils devaient toujours être dans leur coin à comploter. Je décidai de partir. L'entrée était vide et sombre. Ça allait. Mais j'étais à peine arrivée sur le palier que j'ai su que les fellagha avaient deviné ma fuite et me poursuivaient. Je me suis mise à courir, à dévaler les marches de l'énorme escalier. Les fellagha étaient derrière moi, j'entendais leur dégringolade, je n'en finissais pas de descendre cet étage. Au moment où j'arrivai sur le palier du dessous un des hommes m'a saisie par-derrière, jetant un de ses bras autour de mon cou. Grâce à l'élan de ma course et à ma volonté j'ai pu l'entraîner tout près de la porte fermée des voisins mais, avant de pouvoir l'atteindre, je suis tombée à la renverse, le bras du fellagha m'étranglant presque. J'ai pu voir l'extrémité de mes souliers à quelques centimètres à peine de la porte. Je voulais essayer de me traîner encore pour flanquer des coups de pieds dans l'entrée des voisins. Ils seraient sortis, ils m'auraient sauvée. Mais je ne le pouvais pas, l'homme me paralysait. Je sentais son souffle contre ma nuque et j'entendais sa respiration activée par la course. A ce moment-là, de sa main libre il a brandi un couteau devant moi, une sorte de canif avec une lame minuscule, qu'il a approché de mon cou. Il allait m'égorger avec ça, c'était épouvantable. Et, en même temps que je me voyais perdue, que j'étais au comble de la terreur, je pensais : « C'est une arme inoffensive, il ne peut pas me faire de mal avec ce couteau-là. » Pourtant cela ne calmait pas ma frayeur et je me suis réveillée en sursaut, couverte de transpiration, complètement bouleversée.

Se remémorer les images d'un rêve comme on regarde un film et entendre sa propre voix raconter ce rêve, cela équivaut à vivre deux moments complè. tement différents et pourtant il s'agit de la même histoire. Ainsi je me suis entendue, avec étonnement, donner plein de détails sur le début du rêve, je m'appliquais à décrire minutieusement la maison, la cage d'escalier avec ses carreaux de faïence à arabes ques. Le film, lui, serait passé en quelques secondes, un simple flash, là où mes mots s'attardaient, insistaient. Pourquoi ?

Je me suis rappelé alors une cage d'escalier de mon enfance toute semblable à celle de mon cauchemar. C'était au début de la guerre, j'avais dix ans et depuis quelques jours ma mère avait décidé que j'irais en classe toute seule. C'était l'époque où, dans un vertige, je découvrais la rue, où je me heurtais aux ficus de la rue Michelet parce que je ne savais pas marcher seule. J'avais l'habitude qu'on me conduise, qu'on me tienne par la main, je ne savais pas regarder devant moi.

A la sortie de l'école un homme m'avait suivie sans que je m'en aperçoive. Je n'imaginais même pas que de tels hommes puissent exister. Je me souviens, c'était l'été, j'avais une robe de toile dont les larges rayures bleues et blanches faisaient de gros chevrons. Elle était très jolie. Elle m'allait bien et j'avais souvent regardé mon reflet dans les glaces des vitrines pour voir l'effet qu'elle produisait. Grâce à elle je me sentais fraîche dans la chaleur et alerte.

L'homme s'était glissé derrière moi dans l'immeuble et il m'avait rejointe dans les escaliers. Des escaliers tapissés de carreaux de faïence blanche à arabesques vertes. Dès que j'ai senti la présence de l'homme j'ai eu très peur, une peur inexplicable. C'était un monsieur d'une quarantaine d'années, très correctement vêtu d'un pardessus clair, une sorte d'imperméable. Il avait un visage banal avec des yeux bleus et des cheveux blondasses, rien d'extraordinaire. Pourtant il me faisait horreur. Il s'est mis à me parler, il me demandait mon nom, il faisait des sourires mielleux, fourbes, il respirait fort. Je ne comprenais pas son regard, je le trouvais opaque. Il soufflait comme un bœuf. Ma voix ne parvenait pas à sortir de ma gorge, j'aurais pourtant voulu dire qu'il me laisse tranquille. Il a fait semblant de m'aider à porter mon cartable, histoire de me frôler. Cela, je l'ai très bien compris et j'ai refusé son aide d'un coup de coude. Alors il s'est approché de moi de telle sorte que je me suis trouvée coincée contre la rampe, je ne pouvais plus monter. Ensuite, avec des gestes dégoûtants, il s'est mis à caresser mon torse, cherchant des seins que je n'avais pas, et mes fesses dures, hautes et musculeuses comme en ont les enfants qui sont en train de grandir. Je n'ai pu supporté ce contact. En soufflant encore plus fort et d'une manière saccadée il s'est mis à farfouiller dans son pantalon, du côté de sa braguette. Alors j'ai bondi et, m'agrippant à mon cartable comme à un fusil, j'ai grimpé les escaliers quatre à quatre. L'homme, surpris par mon départ, a d'abord perdu du terrain puis il s'est ressaisi et s'est mis à monter lui aussi à toute vitesse mais en m'insultant maintenant : « Petite salope, petite putain, je vais te rentrer dedans. » J'étais une flèche de peur. Trois longs étages à escalader... La sonnette était haute, il fallait que je pose mon cartable et que je me hisse sur la pointe des pieds pour l'atteindre. Je n'en avais pas le temps. Je me suis ruée sur la porte et j'ai tambouriné contre elle tant que j'ai pu, de mes pieds et de mes poings. Mais l'homme m'avait rattrapée et pendant que je mettais toute mon énergie à taper contre les battants de bois, je sentais sa main dégueulasse qui avait repoussé ma culotte et ses doigts qui entraient dans mes fesses et se tortillaient là, dans cet endroit sacré, honteux, précieux, sale, dont on ne parlait jamais. Des bruits de pas dans le hall d'entrée. « Petite putain, je vais te rentrer dedans. » Mon Dieu il va me tuer, sauvez-moi! L'homme continuait son travail, il m'écorchait, me blessait avec son doigt, il ne m'a lâchée qu'au dernier moment. Quand la porte s'est ouverte le salopard dévalait les escaliers, il était déjà loin. Et moi, dans les bras de Nany, j'étais secouée par une formidable crise de nerfs.

Je n'avais pas oublié l'aventure elle-même mais j'en avais oublié tous les détails. Mon cauchemar me les a rendus et avec eux, intacts, le dégoût, la nausée, que cet homme avait provoqués et la peur intense de ce doigt qui me fouillait. Ce doigt qui n'était qu'un doigt après tout, qui n'était pas une arme...

J'étais là sur le divan, agitée par les mots qui sortaient de ma bouche, habitée par une intense excitation intérieure, mais calme apparemment, presque endormie, comme le chat qui guette l'oiseau. Je sentais que j'étais sur une voie importante : le doigt de l'étranger, le canif du fellagha, cela ne pouvait pas me tuer et pourtant j'avais été terrorisée par la mort qu'ils pouvaient me donner. Quelle mort?

Il fallait que j'aille plus loin. Le chemin était devant moi, la direction elle-même était indiquée : peur d'une certaine mort, de la mort que l'homme donne à la femme. Peur ancienne ravivée en moi par le cauchemar. Peur éprouvée dans mon rêve par ma mère et peut-être aussi par les autres femmes.

Jusqu'à ce jour, et malgré l'analyse de mon rêve, je n'avais pas conscience d'avoir peur des hommes. Je m'agitais sur le divan du docteur, j'hésitais à prendre cette voie, je ne me sentais pas concernée par ce problème. D'accord, j'avais eu peur de l'homme dans l'escalier mais, depuis, jamais un homme ne m'avait effrayée, au contraire, d'eux étaient venus la seule tendresse, le seul amour qu'on m'ait jamais donnés. Je n'avais pas peur du sexe des hommes.

Le canif... Le doigt... Ma peur... La peur de ma mère... La peur des autres femmes... Peur d'une mort qui ne serait pas la mort physique? Mais quelle mort, bon sang!

Par où commencer? Ma mère qui était là, dans mon rêve, comme le porte-parole des autres femmes. Elle seule m'avait adressé la parole. Ma mère... Les hommes... Moi... Ma mère... Ma mère...

 

Elle avait divorcé à l'âge de vingt-huit ans et, pour pouvoir continuer à recevoir les sacrements, elle avait fait vœu de chasteté. Je ne crois pas qu'elle ait jamais rompu ce vœu. Elle était belle, intelligente, passionnée, inaccessible et... elle attirait les hommes. J'avais ressenti cette attraction tout au long de mon enfance. Je détestais ceux qui l'approchaient de trop près. J'étais jalouse mais je ne le savais pas. Je pensais que les hommes allaient la détourner de la bonne voie, celle qui mènerait au paradis...

... A la ferme, le grand salon, qui avait plus de vingt mètres de long, était une ancienne véranda que l'on avait fermée. Aussi ma chambre, avec ses deux fenêtres, donnait-elle d'un côté sur le jardin et de l'autre sur le grand salon, car on n'avait pas muré les anciennes ouvertures de la véranda. Elles servaient désormais de bibliothèque ou de vitrines.

Les nuits où je ne pouvais pas dormir à cause de la chaleur et de mes mauvaises pensées, il m'arrivait d'entendre une belle musique : la musique de ma mère. Je me levais et, sur la pointe des pieds, j'allais me tapir dans l'alcôve que formait la fausse fenêtre close par des rideaux du côté de ma chambre et encombrée d'objets et de bibelots du côté du salon. J'épiais ma mère. Elle était seule et elle arpentait la longue pièce. Si bien qu'à chacun de ses passages je pouvais voir nettement l'expression de son visage et cela me flanquait un coup au cœur. Ses traits étaient libres. Ses yeux presque fermés, sa bouche entrouverte, laissaient filtrer un plaisir, une satisfaction, intenses. Je la trouvais indécente.

Les tapis de haute laine buvaient le bruit de ses pas. Seule la musique régnait, elle venait d'un haut phonographe qui ressemblait à une église anglaise. Quand un disque était terminé ma mère en mettait un autre, je les aimais tous. C'était du jazz. Je ne comprenais pas quels liens il pouvait y avoir entre elle et ces rythmes. C'était de la musique qui venait du ventre, des reins, des cuisses, toute une région du corps que ma mère ne pouvait pas connaître, ne devait pas connaître. Il me semblait que je la surprenais en flagrant délit de péché, je n'aurais su dire pourquoi. Surtout quand elle faisait jouer deux chansons : « Tea for two...» et « Night and day. »... « Day and night ». Je connaissais les paroles par cœur... « Si tu pars au loin qu'importe, puisqu'en moi tendrement je t'emporte O mon amour... » Ces mots! La voix de la chanteuse noire, comme un miaulement âcre! J'étais bouleversée. Qu'étaient les hommes dans la vie de ma mère?...

 

– Serais-tu contente que Roland devienne ton papa?

 

C'était l'été à la Salamandre. Roland, ce fringant officier veuf dont elle venait de parler, était là tous les jours avec son uniforme, ses bottes, la peau du visage luisante comme une couenne bien rasée. Je le haïssais. Je n'en voulais pas pour père et surtout je n'en voulais pas pour homme de ma mère. Il me semblait qu'il lui faisait du mal. Je sentais qu'elle n'était pas heureuse. L'anxiété, l'agitation qui s'étaient emparées d'elle depuis que Roland avait fait son apparition dans notre vie me troublaient. Et pourtant elle affichait un enjouement d'amoureuse comblée.

Sur la plage je m'éloignais souvent du groupe des enfants et des nurses et je faisais semblant d'aller jouer derrière le parasol à l'ombre duquel ma mère et ses amies bavardaient. Ainsi je pouvais les écouter sans être vue. Il n'était question que du prochain mariage de Roland avec ma mère. C'était épouvantable, ma gorge se serrait à m'étouffer. Elles parlaient de vêtements, de cérémonies, de réceptions. Le mariage était pour octobre, après les vacances. Ainsi, elle faisait semblant de me demander mon avis alors que tout était déjà fixé! Je me suis mise à pleurnicher sans arrêt. « Cette enfant est nerveuse, je me demande ce qui lui prend. »

Heureusement nous partions pour l'Europe. Une fois là-bas je ne reverrais plus « le beau saint-cyrien » comme disait ma grand-mère, avec ses gants beurre frais, son stick et sa suffisance. Il me tapotait machinalement les joues pour me dire bonjour. Je savais que je ne l'intéressais pas. Sans compter que sa femme était morte en lui laissant deux bébés dont ma mère raffolait, deux larves blondinettes que je détestais. Enfin j'ai pris le bateau seule avec ma mère. Nany et mon frère n'étaient pas là. Plus de Roland entre elle et moi.

Nous devions passer une nuit au grand hôtel de Port-Vendres avant de prendre le train pour Paris. Pourquoi un itinéraire si compliqué? Arrivées à l'hôtel, un groom vêtu d'un uniforme rouge, avec un drôle de chapeau sur la tête, une sorte de boîte à bonbons rouge et or, a pris nos bagages et nous a montré le chemin de nos chambres. Un escalier avec de hautes marches et, au milieu, un tapis fixé par des tringles de cuivre. Le groom monte devant ma mère, je ferme la marche. Des palmiers en pot le long de la rampe, un tournant. Je lève les yeux et je vois sur le palier, encadrant le tapis rouge, deux bottes cirées. Roland! Il était là! C'est pour cela qu'elle n'avait emmené que moi! Pour cela qu'elle avait changé de ligne! Ma gorge s'est contractée, un orage s'est mis à gronder dans mon corps. Non, pas lui, pas cet homme ici! J'ai commencé à me plaindre, j'avais mal au ventre, je vomissais. Je ne sais pourquoi ma mère m'avait installée sur un pot de chambre, en plein milieu de la pièce, devant cet homme! La situation était insupportable!

J'ai redoublé de hurlements et de larmes.

– Je vais appeler un médecin. Roland, je vous demande de partir. Ce ne serait pas correct qu'on vous trouve dans ma chambre.

– Moi qui me promettais une si belle soirée !

– Que voulez-vous mon ami, c'est comme ça avec les enfants.

Il m'a semblé ce soir-là qu'elle me soignait encore mieux que d'habitude. Elle paraissait soulagée, plus légère, elle chantonnait dans la salle de bains. Le lendemain matin nous sommes parties et je n'ai plus jamais revu Roland.

 

... Plus tard, j'avais huit ou neuf ans, un autre monsieur est devenu à son tour un habitué de la maison. Un bellâtre celui-là, plus âgé, le cheveu gris gominé, la chevalière au doigt, la bedaine naissante, parisien : Gaël de Puizan. Mi-homme du monde, mi-homme d'affaires.

Même scénario : « Gaël sera peut-être un jour ton père, si tu le veux. »

Le monsieur avait su se faire plus pressant, il avait dû réclamer un rendez-vous en dehors de la maison familiale. Encore une fois elle m'a emmenée seule avec elle sans me dire le véritable but de la promenade. Nous marchions le long d'une route de campagne française. Elle me tenait par la main. Elle sentait bon, elle avait particulièrement soigné sa toilette et la mienne.

J'étais assez grande pour comprendre exactement de quelle nature était le trouble qui l'avait agitée quand elle avait vu une voiture arriver au loin, ralentir et stopper à notre hauteur. Gaël la conduisait, il était seul. Je n'oublierai jamais la manière dont il m'a regardée. Ah s'il avait pu me renvoyer! Il a compris ce que ma présence signifiait et j'ai su que je servais de paravent à ma mère, d'écran entre elle et ses amoureux.

Là, sur le divan, je devinais que la religion de ma mère avait bon dos, que ce n'était pas seulement elle qui la déchirait, qui l'empêchait d'aller vers ces hommes dont elle avait sûrement envie. Elle avait peur d'autre chose. La peur du cauchemar.

J'ai commencé à penser comme je ne l'avais jamais fait à ce que c'était que d'être une femme. J'ai pensé à nos corps, le mien, celui de ma mère, celui des autres. Toutes pareilles, toutes trouées. J'appartenais à cette gigantesque horde d'êtres percés, livrés aux envahisseurs. Rien ne protège mon trou, aucune paupière, aucune bouche, aucune narine, aucun guichet, aucun labyrinthe, aucun sphincter. Il se cache au creux d'une chair douce qui ne répond pas à ma volonté, qui est incapable de la défendre naturellement. Même pas un mot pour le protéger. Dans notre vocabulaire les mots qui désignent cette partie précise du corps de la femme sont laids, vulgaires, sales, grossiers, grotesques ou techniques.

Jamais je n'avais pensé à la protection que constituait l'hymen, au vide qui se créait quand la fine membrane cédait en saignant sous les coups de boutoir des hommes, livrant désormais passage à n'importe quoi... au doigt, au canif. Pourrait-il naître de là une peur essentielle, vieille comme l'humanité, inconsciemment subie, oubliée? Une peur que les femmes seraient seules à ressentir, qu'elles seraient seules à comprendre, qu'elles se transmettraient instinctivement, qui serait leur secret? Une peur que l'on attribuerait à l'introduction violante des hommes, mais qui serait, en fait, bien plus vaste et profonde que cela. Une peur inventée par les femmes, enseignée aux femmes par les autres femmes. Peur de notre vulnérabilité, de l'incapacité absolue où nous sommes de nous fermer complètement. Quelle femme peut empêcher son enfant de glisser hors d'elle en la déchirant? Quelle femme peut empêcher un homme qui le veut vraiment de la pénétrer et de déposer en elle sa semence étrangère? Aucune.

 

Quand quelque chose se passe au cours d'une séance de psychanalyse, cela se passe très vite. Depuis l'instant où les arabesques du rêve avaient appelé les arabesques de la réalité, jusqu'à la question : pourquoi avoir peur de ce qui ne fait pas mal? et la vision ensuite d'un être troué, quelques minutes à peine s'étaient écoulées.

Pourquoi ne pas avoir choisi d'analyser les cariatides de l'immeuble de mon rêve, ou ses volets, plutôt que la cage d'escalier. Pourquoi m'attacher au canif plutôt qu'au fellagha, ou aux femmes vêtues de noir, etc.? Pourquoi avoir choisi certains détails et pas les autres? Parce que je sentais l'inconscient peser là où je suis allée. Dans le rêve seul le petit canif était une énigme pour moi et, dans ma narration chez le docteur, seule mon insistance sur la description de la cage d'escalier était surprenante. Mon inconscient s'était signalé dans ces deux points précis, l'un pendant le sommeil, l'autre en état de veille. J'avais pris une grande habitude de le côtoyer. Je savais parfaitement maintenant quand il manifestait sa présence et quand j'entrais en contact avec lui.

J'étais là, allongée, le docteur se taisait comme d'habitude. Encore une fois je me trouvais en possession d'une nouvelle trouvaille. Mais, pour la première fois, cette trouvaille me laissait perplexe. Je la sentais étrangère au traitement psychanalytique. Ce n'était pas dans le bureau bien calfeutré du petit docteur qu'elle me servirait. Il fallait que je m'en aille.

Cela faisait sept ans que je venais ici. Sept ans pour exister! Sept ans pour me trouver! Sept ans qui s'étaient écoulés en un lent mouvement parfaitement équilibré. J'avais trouvé la santé d'abord. Puis mon caractère m'était apparu peu à peu, j'avais découvert mon individualité, j'étais devenue une personne. Puis, grâce à mon anus, j'avais compris que tout était important et que ce que l'on appelle sale, petit, honteux, pauvre, ne l'était pas en réalité, que c'était l'échelle des valeurs utilisée par mon milieu social qui avait jeté un voile hypocrite sur certaines personnes, certaines pensées, certaines choses, faisant ainsi mieux ressortir le propre, le grand, le brillant et le riche. Maintenant je découvrais mon vagin et je savais qu'il en serait désormais avec lui comme avec mon anus : nous allions vivre ensemble comme je vivais avec mes cheveux, mes doigts de pied, la peau de mon dos, toutes les parties de mon corps, comme je vivais avec ma violence, ma dissimulation, ma sensualité, mon autorité, ma volonté, mon courage, ma gaieté. Harmonieusement, sans honte, sans dégoût, sans discrimination.

J'étais certaine que ce serait hors de l'impasse que je découvrirais le véritable sens de ma trouvaille. J'ai dit au revoir au petit docteur ce jour-là en sachant que bientôt je ne reviendrais plus.

C'est en effet à l'extérieur, dans la rue, dans les magasins, au bureau, à la maison, que j'ai compris ce que c'était que d'avoir un vagin, d'être une femme. Jusque-là je n'avais jamais mis en cause la notion de féminité, cette qualité spécifique de certains êtres humains qui ont des seins, des cheveux longs, des visages maquillés, des robes et d'autres avantages coquins et mignons dont on parle peu ou pas du tout. Certains êtres qui évoluent dans les tons pastels, le rose surtout, le bleu pâle, le blanc, le mauve, le jaune poussin, le vert mousse. Certaines personnes dont le rôle sur la terre est d'être la servante du seigneur le divertissement du guerrier, et la maman. Parées, parfumées, ornées comme des châsses, fragiles, précieuses, délicates, illogiques, avec des cervelles d'oiseau, disponibles, le trou toujours ouvert, toujours prêt à recevoir et à donner.

C'était faux! Moi, je savais ce que c'était qu'une femme. J'en étais une. Je savais ce que c'était que de se lever le matin avant les autres, de préparer le petit déjeuner, d'écouter les enfants qui veulent tous dire quelque chose en même temps, vite. Les repassages de l'aube, les raccommodages du petit matin, les devoirs et les leçons de l'aurore. Puis la maison vide et une heure à travailler comme une forcenée pour faire un minimum de ménage, trier le linge sale, humecter le linge propre, préparer les légumes des repas de la journée, récurer les W.-C. Se laver, se coiffer, se maquiller, s'arranger – si on ne le fait pas, on a mauvaise conscience : « Une femme doit toujours être propre et agréable à regarder. » Accompagner les plus petits à la crèche ou à la maternelle. Ne pas oublier le panier pour faire les courses tout à l'heure. Aller au travail. Le seul travail qui compte, celui pour lequel on est payée, celui sans lequel ce serait la misère noire. Revenir pour le repas de midi. Les plus vieux restent à la cantine, la plus jeune est là. Il faut lui donner de l'affection, qu'elle sente la présence chaude de sa mère. Les plus vieux s'occuperont d'elle dans la soirée. Pourvu qu'ils ne fassent pas de bêtises, qu'ils ne jouent pas avec les allumettes, qu'ils ne traversent pas sans regarder. Repartir avec les paniers. Les ordres des supérieurs reçus et exécutés le plus vite possible, le mieux possible. Les courses du soir. Pas un sou dans la poche. Ça ne fait rien. Se débrouiller pour faire tout de même un repas appétissant et bon : « Un bon repas ça fait passer toutes les misères. » Les paniers qui tirent les bras. La fatigue qui commence à ronger la tête et les reins. Aucune importance : « Les femmes doivent payer par de la peine le bonheur de mettre des enfants au monde. » Rentrer. Ecouter tout le monde. Préparer le dîner. Etendre le linge. Laver les enfants, surveiller leur travail. Mettre sur la table la bonne soupe fumante. Faire rissoler les beignets aux pommes pendant qu'ils finissent leurs nouilles. Les jambes lourdes. Le sommeil plein la cervelle. La vaisselle. Voir comme autant de reproches les marques de doigts sur les murs et les portes, les vitres poussiéreuses, le tricot qui n'avance pas : « Comme on fait son lit on se couche, ma fille. A femme sale, maison sale. » Je ferai tout ça dimanche, je ferai tout ça dimanche. Le lendemain ça recommence : tirer les meubles, à quatre pattes pour nettoyer le sol, porter les paniers, soulever les petits, courir, compter et recompter sans cesse les quelques sous sans lesquels on ne peut rien acheter. Regarder dans la vitrine la belle robe qui vaut plus d'un mois de salaire... Et se faire baiser quand on n'a envie que de dormir, de se reposer. Avoir mauvaise conscience à cause de cela, jouer le jeu, regretter de ne plus pouvoir en profiter, craindre une autre grossesse. Chasser ces mauvaises pensées égoïstes : « Il faut être autant épouse que mère si tu veux avoir un bon mari. » Combien de jours avant mes règles? Est-ce que je ne me suis pas trompée dans mes calculs, est-ce qu'il a fait attention? Combien de jours avant la fin du mois? Est-ce que j'aurai assez d'argent? Est-ce que j'y arriverai? Mon Dieu, un enfant qui crie! c'est la plus petite. Pourvu qu'elle ne soit pas malade, j'ai déjà trop manqué cette année au bureau avec la rougeole de l'aîné et la grippe de l'autre, je vais finir par me faire mal voir. Jaillir du sommeil, se dresser dans la nuit. La nuit des immeubles de béton, les pleurs, au loin, d'autres enfants qui font des cauchemars, la chasse des voisins qui rentrent tard, les éclats de voix au troisième du monsieur qui est soûl et qui gueule après sa femme. Dormir. Dormir.

C'est ça avoir un vagin. C'est ça être une femme : servir un homme et aimer des enfants jusqu'à la vieillesse. Jusqu'à ce qu'on vous conduise à l'asile où l'infirmière vous recevra en vous parlant petit nègre, comme on parle aux enfants, aux innocents, en gâtifiant : « Elle va être bien là la mémé ! C'est pas vrai la mémé ? »

C'est vrai que, dans la vie de la vieille femme, il y a eu souvent l'arc-en-ciel du rire de ses enfants, le vieil or de l'amour, parfois le rose de la tendresse. Mais il y a eu surtout le rouge de son sang, le noir de sa fatigue, le marron-caca et le jaune-pisse des couches et des slips de ses petits et de son homme. Et puis le gris de la lassitude et le beige de la résignation.

Ah oui, vraiment, la conscience de ma spécificité féminine m'en avait fait découvrir de belles! Le château de cartes dont je me moquais il n'y a pas si longtemps, dont je croyais m'être débarrassée en lançant (un peu maladroitement) des « merde » et des « crottes » et des « chieries », ce château que je croyais abattu, tenait toujours bon, ses bases étaient intactes! C'est maintenant seulement que je me rendais compte que je n'avais jamais vraiment lu un journal, jamais vraiment écouté les nouvelles, que j'avais pris la guerre d'Algérie pour une affaire sentimentale, une triste histoire de famille digne des Atrides. Et pourquoi cela? Parce que je n'avais aucun rôle à jouer dans cette société où j'étais née et où j'étais devenue folle. Aucun rôle sinon donner des garçons pour faire marcher les guerres et les gouvernements et des filles pour faire, à leur tour, des garçons aux garçons. Trente-sept ans de soumission absolue. Trente-sept ans à accepter l'inégalité et l'injustice sans broncher, sans même les voir!

C'était effrayant! Par où commencer? Est-ce que je ne perdais pas de nouveau la tête?

Un creux. Un grand creux. La nécessité de reprendre des séances plus régulières. De nouveau une vague de colère contre le petit docteur :

– Je me suis sortie du carcan de la pensée bourgeoise pour retomber dans un autre carcan, celui de l'analyse. C'est la même chose : un système qui emprisonne les gens et dont vous êtes un des gardes-chiourme.

– Au moins en êtes-vous consciente.

Il avait raison ce crétin! Si je ne voulais pas y aller je n'avais qu'à ne pas y aller. Toutes ces histoires de justice et d'injustice, d'égalité et d'inégalité, c'était à moi de les régler. Est-ce que je pouvais être une femme comme avant? Non. Cesser ma progression maintenant c'était accepter de retrouver la folle entre le bidet et la baignoire, me recroqueviller avec elle, en elle, et me livrer définitivement à la chose. Pour rien au monde!

Alors que faire? Comment m'y prendre?

Quelle agitation, quelle solitude, quelle maladresse, quel désarroi!

Un autre cauchemar est venu me délivrer.

J'étais sur une plage avec Jean-Pierre et nos meilleurs amis. Encore André et Barbara et aussi Henri et Yvette, un autre couple dont l'intégrité n'acceptait jamais le moindre compromis. Henri surtout nous faisait parfois rire et forçait notre affection par son honnêteté tatillonne et intransigeante. Il avait été chassé d'Algérie par l'O.A.S.

Nous étions donc là, tous les six, sur une magnifique plage de l'Océan large et blonde (une plage semblable à celle où Jean-Pierre avait emmené une femme, un jour), battue par de grandes vagues. Il faisait un temps splendide. La mer était forte mais pas méchante, le soleil faisait étinceler l'écume sur la crête des lames qui se brisaient. Nous nous amusions à sauter, à plonger dans l'eau vive et tourbillonnante, couverte d'une mousse légère qui se diluait en dentelle irrégulière. J'aime la mer, m'y enfoncer, y nager, m'y ébrouer, m'y rouler comme un chien dans la poussière.

J'étais heureuse là, dans l'eau, avec Jean-Pierre et mes amis. Nous affrontions les vagues, nous descendions vers elles, elles se dressaient, plus hautes que nous et, au dernier moment, nous y plongions. Je connaissais ce jeu depuis mon enfance, j'y étais très habile. Plus habile que les autres qui poussaient des cris, buvaient la tasse en riant ou fuyaient devant le gros rouleau d'eau qui se tenait debout comme un mur avant de s'effondrer sur nous.

Soudain, une splendide lame, plus haute que les autres, m'a soulevée et m'a fait basculer en elle cul par-dessus tête, m'a roulée dans une profusion de bulles et de remous et m'a finalement abandonnée, un peu brutalement, en haut de la plage, tout près du sable sec. J'étais là, abasourdie, ravie, essayant de retrouver mon souffle. Je sentais avec délice le sable qui glissait sous moi, entraîné par le reflux de la vague, creusant sous mon dos et mon bassin une véritable baignoire. C'est alors que j'ai vu, avec horreur, un immense serpent enroulé autour d'une de mes cuisses et dont la tête se dressait haut entre mes jambes. C'était un magnifique serpent avec des reflets bleus et verts, un peu comme du bronze. Il se dressait simplement, il ne m'attaquait pas mais il me terrifiait et, de mes deux mains, j'essayais en vain de le repousser, il était dur et vigoureux et je ne pouvais rien faire pour m'en délivrer. Les amis s'étaient regroupés autour de moi et riaient :

– C'est un serpent inoffensif. N'aie pas peur. Il a plus peur que toi.

En effet le serpent avait disparu comme il était venu, sans me faire le moindre mal. Mais je restais bouleversée, mal à mon aise, inquiète. De retour à la maison j'ai raconté mon histoire à un vieil ouvrier qui travaillait dans le jardin.

– Vous n'avez rien à craindre de ces serpents-là. Il y en a plein partout dans le pays, ils ne vous attaqueront jamais. D'ailleurs ils n'ont pas de venin.

Tout de même, je n'arrivais pas à retrouver mon calme et je me suis allongée sur un lit recouvert de velours bleu-vert assez sombre. J'étais couchée sur le côté, ma tête appuyée sur ma main (la position de Jean-Pierre quand il lisait mes premières pages) et, dans mon rêve, j'analysais ma peur. Le serpent : la peur du sexe masculin. Aucune raison d'avoir peur du serpent : aucune raison d'avoir peur du sexe des hommes. D'ailleurs je n'en avais pas peur. Il n'y avait donc aucune raison pour que j'aie peur du serpent.

Soudain je vois, contre mon coude, lové sur lui-même, bleu-vert comme le dessus-de-lit, un serpent semblable à celui de la plage, la tête dressée, la gueule ouverte. Ce coup-là ce n'était pas entre mes cuisses qu'il se trouvait mais tout près de ma tête. Ça le rendait encore plus dangereux. Un seul coup de son dard à ma tempe et je suis morte. La panique, l'épouvante! Le serpent si près de moi, sa bouche béante et son fisson qui gigote, qui entre et qui sort sans arrêt. Il me semble que la peur me paralyse, m'empêche de fuir. Je suis là sans rien faire, terrorisée, incapable de bouger, interminablement. Pourtant, tout à coup, d'un mouvement rapide, mon bras se détend, j'attrape le serpent par le cou, juste sous la bouche, et je serre. En même temps je me mets debout. Le serpent se débat au bout de mon bras, sa queue fouette l'air. Où aller? Que faire? Je n'aurai pas la force de serrer longtemps comme ça. Et il n'a pas l'air d'étouffer, il se tortille même comme un forcené. Ma peur est intense. Je pense que ma hardiesse va me coûter cher, que le serpent, cette fois, va se venger.

Je cours vers la salle de bains. Jean-Pierre est dans la baignoire. Il me regarde gravement entrer, moi, avec le serpent à bout de bras et l'effroi dans mes yeux, dans tout mon être. Je vais vers lui. Je suis avec lui dans l'eau tiède et bienfaisante du bain. Alors il met ses doigts en face des miens sur le cou du serpent. Il tire jusqu'à ce que la gueule se déchire. Il tire encore jusqu'à ce que le serpent se divise en deux belles lanières, deux rubans de bronze souple. Calme.

 

Ben oui! C'était pas plus difficile que ça! Pas plus compliqué que ça à comprendre! Cette peur qui me paralysait, qui paralysait ma mère et les femmes en noir, ce n'était pas la peur du phallus, du vit, du chibre, c'était la peur du pouvoir de l'homme. Suffisait de le partager ce pouvoir pour que la peur s'éloigne. J'étais certaine que c'était ça la signification de mon rêve.

Et, pour ma part, si je voulais jouer un rôle dans la société, il fallait que je commence par ce qui était à ma portée, ce que je connaissais le mieux : Jean-Pierre et les enfants, nous cinq, une famile, un microcosme, le ferment d'une société.

Cette solution c'était la mienne, j'en étais certaine. Il y avait certainement d'autres manières de s'y prendre mais je savais que celle-là seule me convenait. L'analyse m'avait donné l'habitude de penser d'une certaine façon, de m'enfoncer dans mes idées, l'une appelant l'autre, jusqu'à ce que j'arrive au plus simple, au plus direct. Et, le plus simple, pour moi qui venais de découvrir le mot « politique » et une petite partie de son contenu, qui venais de comprendre, au bout de sept années de mise au monde, jusqu'à quel point ma vie était relative à une société organisée, le plus simple c'était de commencer par construire de véritables relations entre Jean-Pierre et moi et entre Jean-Pierre, les enfants et moi.

Quel travail! L'hypocrisie et le mensonge grouillaient partout. Les mots et les gestes les plus quotidiens étaient des masques, des déguisements, des chienlits. Et notre imagination là-dedans où était-elle passée? Amputée! Même celle des enfants s'était presque totalement effacée pour laisser la place à l'imagination toute faite dont on les affublait à l'école et à la maison. Car, en leur parlant comme je leur parlais, en les habillant comme je les habillais, en vivant comme je les faisais vivre, je leur imposais ma loi, mes idées, mes goûts. Je me suis rendu compte que je les écoutais peu et mal et que, par conséquent, je les connaissais mal. Grâce à eux j'ai recommencé à apprendre à marcher, à parler, à écrire, à lire, à compter, à rire, à aimer, à jouer.

C'était exaltant, mes journées étaient trop courtes! Quelle pagaille! Toutes les portes ouvertes, toutes les amarres larguées. QUEL BONHEUR!

Ce coup-là le château de cartes s'écroulait vraiment.

 

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