Les mots pour le dire

Marie Cardinal · Chapitre 3 sur 17

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Les mots pour le dire

Chapitre III

 

 

C'était l'automne, l'hiver. L'impasse était toujours mouillée, toujours pleine de flaques éclairées par une mauvaise lumière. Il m'arrivait parfois de rencontrer les clients qui me précédaient ou qui me succédaient, serrés dans leur manteau, rasant les murs, se hâtant. Nous entrecroisions des regards que nous croyions anonymes mais nous savions que nous étions des malades et que nous partagions le même docteur, le même canapé, le même plafond, le même défaut de la tenture contre le mur, la même stupide gargouille en haut de la même fausse poutre, de l'autre côté du canapé. Nous faisions partie de la confrérie des perdus, des traqués. Ils avançaient, ainsi que moi, entre leur suicide et leur peur, comme entre deux gendarmes.

Je savais aussi que les mots que je venais déverser là, en torrents, trois fois par semaine, n'étaient pas les mêmes que les leurs, qu'ils avaient leur histoire à eux, aussi pénible, aussi dérisoire que la mienne, aussi incompréhensible pour les autres, aussi invivable.

J'ai vécu les trois premiers mois de mon analyse avec l'idée que j'étais en sursis, que cela n'allait pas durer, qu'on allait me découvrir et me reprendre. Pourtant le sang ne coulait plus que normalement, à l'époque de mes règles. L'angoisse se desserrait, elle lâchait prise de plus en plus souvent. Mais je n'avais toujours pas parlé de mon hallucination, parce que je croyais qu'elle me condamnerait obligatoirement à l'hôpital psychiatrique.

J'avais encore l'attitude de la défense : la tête enfoncée dans les épaules, le dos voûté, les poings serrés, aux aguets derrière mes yeux, mes oreilles, mon nez et ma peau. Tout m'assaillait, il y avait du danger partout. Je devais me débrouiller pour voir sans voir, entendre sans entendre, sentir sans sentir. Seul comptait pour moi le combat avec la chose installée dans mon esprit, cette sale matrone dont les deux énormes fesses étaient les lobes de mon cerveau. Par moments elle calait bien son gros cul dans mon crâne (je la sentais s'installer) et, la tête en bas, elle manipulait les nerfs qui me serraient la gorge et le ventre et ouvraient les vannes de la sueur. Elle faisait circuler un air glacé et la folle, alors, se mettait à courir, terrorisée, hallucinée, incapable de crier, incapable de parler, incapable de s'exprimer de quelque façon que ce soit, baignant dans sa transpiration froide, tremblant de tout son corps, jusqu'à ce qu'elle trouve un lieu propre et sombre où elle se lovait sur elle-même, comme un fœtus.

Cependant, depuis que l'analyse était commencée je me laissais de moins en moins emporter par la folle. J'observais. La chose n'aimait pas que je la regarde comme cela, de l'extérieur, et, au bout d'un moment, elle lâchait prise. Elle restait toujours là mais triste, lasse, comme nostalgique des beaux jours de son agitation.

Lundi, mercredi, vendredi. Les trois arrêts de ma course où je pouvais apporter ma récolte et communiquer avec quelqu'un. Mes seuls points de contact avec la vie des autres. La grande distance entre le vendredi et le lundi me paraissait, chaque semaine, impossible à franchir. Tout le long du dimanche j'attendais en économisant mes forces, en me mettant le plus possible à l'abri. Le lundi je retrouvais mon impasse détrempée avec une joie immense, un espoir profond.

Au début, j'ai parlé de mes premières rencontres avec la chose qui s'appelait alors simplement l'angoisse. Puis j'ai parlé des éléments principaux qui constituaient ma vie, des grands pans de mon existence que je connaissais.

 

Ma première crise d'angoisse a débuté au cours d'un concert d'Armstrong. J'avais entre dix-neuf et vingt ans. Je terminais ma licence de philo. Je cherchais un professeur de logique pour m'aider à soutenir un diplôme sur Aristote. J'aimais les mathématiques que j'avais pris l'habitude de nommer la mathématique avec un pédantisme tout à fait de mise chez les étudiants en philo. Chez les filles surtout. Nous savions toutes que le pourcentage des reçues à l'agrégation était très faible : même pas deux pour cent. S'enfoncer dans ces études équivalait pour nous à entrer en religion, à devenir la philosophie elle-même avec des jambes, des bras et des cheveux.

J'aimais les maths mais, dans ma famille, on disait que ce n'était pas féminin. Une fille qui fait des maths c'était, paraît-il, « incasable » ou alors avec un prof de maths. Je me réservais des jours difficiles. Tandis qu'en faisant de la philo je pouvais m'orienter vers la logique.

– Tu ferais des mathématiques mais sous une forme littéraire...

Ça pourrait à la rigueur attirer un polytechnicien, ou un officier de marine, ou même un banquier, c'était mieux qu'un prof de maths tout de même! J'ai donc entrepris ma licence de philo avec l'idée de faire de la logique sinon celle d'épouser un polytechnicien. Mais la logique n'était guère à la mode, on était, déjà à cette époque, porté sur la psychologie, les sciences sociales... J'avalais donc toutes ces ma tières en pensant qu'une fois mes certificats en poche je ferais un diplôme de logique, puis une thèse de logique. Je rêvais de pénétrer dans l'apparente ri gueur des chiffres car je savais que là je serais libre de me livrer à l'invention dont ils sont gros. Mes idoles furent, bien sûr, pour commencer, Rie. mann et Lobatchevski, puis Einstein. Pour des raisons mathématiques j'aimais Bach et le jazz et, à cette époque de mon adolescence, j'ai découvert aussi, émerveillée, la musique sérielle et le lettrisme.

J'étais donc très excitée en arrivant au concert Armstrong, surtout que les organisateurs avaient annoncé que ce serait une jam-session.

Armstrong allait improviser avec sa trompette, il allait construire toute une musique où chaque note serait importante, aurait en soi une valeur nécessaire à l'ensemble de cette nuit musicale. Je n'ai pas été déçue; l'ambiance a chauffé très vite. Une belle construction a commencé de s'élever. Les échafaudages et les arcs-boutants des instruments du jazz étayaient la trompette d'Armstrong, lui ménageaient les espaces adéquats pour qu'elle monte, s'installe et reparte. Les sons qui sortaient de l'instrument se tassaient par moments les uns contre les autres, s'emmêlaient, se bousculaient pour former une assise musicale, une sorte de matrice de laquelle naissait une note précise, unique, dont le chemin sonore était presque douloureux à suivre tant son équilibre et sa durée étaient devenus indispensables; elle arrachait les nerfs de ceux qui l'avaient suivie.

Mon cœur s'est mis à battre très vite et très fort Tant et tant qu'il est devenu plus important que la musique. Il secouait les barreaux de ma cage thoracique, il gonflait, comprimant mes poumons dans lesquels l'air ne pouvait plus entrer. Et, prise de panique à l'idée de mourir là, dans ces spasmes, dans ces trépignements, dans ces hurlements de la foule, je me suis sauvée. J'ai couru dans la rue, comme une folle. C'était une belle nuit d'hiver, froide, les gens étaient chez eux, au chaud. Je courais et le bruit de ma course résonnait comme un galop dans les trompettes des avenues, des boulevards et des ruelles :

– Je vais mourir, je vais mourir, je vais mourir.

Mon cœur battait le tempo, rapide, fort. Je me souviens d'un camélia en fleur, tout luisant, tout épanoui dans son bac de béton, au coin d'une rue, juste avant de m'engouffrer dans le tunnel des Facultés. La beauté de ces fleurs épaisses et vernissées! Je courais, elles étaient déjà loin derrière et pourtant le cœur de l'une d'elles, que j'avais aperçu une fraction de seconde, restait avec moi, accompagnait ma cavalcade, aussi calme que j'étais agitée, aussi lisse que j'étais lacérée. Le tunnel était rassurant à cause de sa clarté, à cause du fait qu'il était un passage pratique dans la ville et que de nombreuses voitures l'empruntaient. Elles passaient en souplesse. Des piétons se hâtaient aussi sur ses trottoirs. A son extrémité une enseigne lumineuse brillait coquettement. Mais rien ne pouvait apaiser mon cœur et je courais toujours.

En arrivant chez moi, au lieu de prendre l'ascenseur j'ai monté les escaliers quatre à quatre, jusqu'au cinquième étage et là, devant la porte d'entrée, j'ai pris conscience de l'énorme effort physique que je venais d'accomplir et je me suis dit « Si j'étais cardiaque je serais morte, je n'aurais pas pu faire le dixième de ce que je viens de faire. » Cette réflexion ne m'a pas calmée. J'ai trouvé ma chambre, je me suis affalée sur mon lit pour apaiser mon essoufflement. J'étais seule, les yeux fermés, plus rien d'autre ne comptait que mon cœur qui palpitait et sursautait : « Je vais mourir, je suis cardiaque. » Et l'angoisse que je venais alors de rencontrer pour la première fois s'est emparée de moi, elle m'a couverte de sa transpiration glacée, elle a secoué mes muscles de tremblements grotesques, elle s'est amusée avec moi comme une chienne. J'ai appelé ma mère qui dormait dans la chambre à côté. Une fois, deux fois. Je ne sais plus combien de fois je l'ai appelée, de plus en plus fort : « Maman, maman, maman ! » Ma mère est entrée dans ma chambre avec le débraillé et les bouffissures de son sommeil. Son chignon était défait, ses cheveux marron s'éloignaient de son crâne, et même de ses épaules, en longues mèches zigzaguantes. J'ai cru que le spectacle que je lui offrais allait faire éclater son visage, ses yeux verts, qu'elle se dissoudrait dans ma peur et m'y tiendrait compagnie : son enfant à l'agonie, sa grande femme de fille en train de mourir! Au lieu de cela elle a remis de l'ordre dans ses vêtements et sa coiffure. Elle m'a regardée avec compassion et elle est venue s'asseoir sur mon lit, près de moi. Elle a pris ma main et s'est installée. Elle avait le même air que celui qu'elle prenait quand elle visitait les cimetières, tristement attendrie, lamentablement satisfaite. « C'est une angoisse, c'est rien, n'aie pas peur, ce n'est pas grave, c'est nerveux. »

Je n'aimais pas son calme, sa compétence, sa résignation. Comment ce que j'endurais pouvait-il être rien? Comment cette vague de liquide poisseux qui déferlait sur moi, pleine de crochets, de lames, de matières en décomposition pouvait-elle être rien? Ce rien était quelque chose de capital au contraire, j'en étais sûre, certaine, et de le voir traiter par elle comme elle traitait les morts accroissait mon angoisse. Je suffoquais. L'air n'entrait plus dans mes poumons, le peu que j'arrivais à faire passer sifflait une note aiguë, ridicule.

– J'étouffe, je vais mourir.

– Mais non, mais non, c'est nerveux. Ton pouls est rapide mais bon. Crois-moi, tu ne vas pas mourir.

Je n'aimais pas cette complicité entre nous. J'avais tant cherché sa tendresse, son attention, j'avais tant attendu ce regard que justement elle glissait doucement sur moi maintenant, sur mon visage, mes yeux foncés, mes cheveux bouclés, mon nez en patate, ma bouche, mon menton, sur mes épaules larges aussi et mon corps fort. On aurait dit qu'elle faisait ma connaissance et qu'en même temps elle me reconnaissait. Une rencontre un peu triste et douce. Non je ne voulais pas de ça, pas dans cet état. Ce regard sur moi je l'avais voulu de toutes mes forces quand je plongeais, quand je courais, quand je riais, quand je remportais des lauriers, j'aurais voulu qu'elle en soit fière. Ma force était à elle, pas mon malaise, pas ma peur. Dans cette attention chaleureuse, cette connivence, cette intimité qu'elle me donnait cette nuit-là j'ai compris qu'elle m'avait octroyé la mort à ma naissance, que c'était la mort qu'elle voulait que je lui rende, que le lien entre nous, ce lien que j'avais tant cherché, c'était la mort. Cela me faisait horreur.

Les jours qui ont suivi cette crise, bien que calmes, se sont traînés gros de l'angoisse, de son souvenir, de la hantise de la voir se reproduire. J'ai rendu visite à un médecin en compagnie de ma mère. Il a confirmé ce qu'elle avait diagnostiqué : « Ce n'est rien, c'est nerveux. Vous avez dû faire un peu de tachycardie, et vous êtes sûrement sujette à une légère aérophagie. » " Un peu ", « légère ». Quels petits mots! Mais que pouvait-il donc y avoir de pire que ce que j'avais vécu? Peut-on subir plus? Existe-t-il un désarroi humain plus important? Ils se sont mis à parler des cas graves de tachycardie et d'aérophagie, rencontrés au cours de leurs carrières médicales. J'étais bien peu de chose à côté de ces malheureux. Ils me regardaient avec une gentille moquerie, ils me tapotaient les joues et les mains : « Ce n'est rien, allez, vous êtes jeune et en bonne santé. » Le docteur m'a avoué qu'il souffrait lui-même, par moments, d'aérophagie et il m'a donné son truc pour que ça passe plus vite. Il a même fait une démonstration. Il s'agissait de se mettre à quatre pattes, de lever légèrement une jambe ou l'autre selon ce qu'on ressentait, un peu comme un chien qui pisse contre un réverbère. Cela avait pour but de mener vers la sortie les gaz qui, en trop grande quantité, pesaient sur le diaphragme et donnaient une sensation d'étouffement.

Leurs commentaires affectueux s'étaient ornés de sourires et leurs phrases étaient enguirlandées de « jeunesse », de « amour », de « mariage ». Je savais bien ce qu'ils voulaient dire et je baissais les yeux, je les laissais parler.

Je croyais que ce que j'avais appris à l'université en psychologie, en psychanalyse surtout, mes deux ans de physiologie du système nerveux (à l'institut de psycho-technique) me permettaient de me définir, de me situer, de me comprendre. Je savais que j'avais beaucoup souffert du divorce de mes parents qui s'étaient battus par-dessus ma tête jusqu'à la mort de mon père. Je savais que ma mère m'avait toujours inconsciemment reproché ma naissance. (J'étais née, en effet, en plein divorce.) Je savais que, de ce fait, je ne connaissais pas du tout mon père. Je savais que leur discorde avait créé en moi des complications telles que ma sexualité s'en trouvait affectée. Mais je croyais savoir aussi pourquoi et comment elle était affectée. Pour l'instant je préférais assumer ma virginité.

Ma première angoisse est restée pendant quelques mois ma seule angoisse. Puis j'en ai eu une autre, plus faible, la nuit où j'ai perdu mon pucelage.

Quand j'ai vu le garçon nu qui bandait, quand j'ai senti dans ma main son membre doux comme un velours de soie, tiède comme un pain qui sort du four, j'ai éprouvé une joie formidable. J'étais fière et heureuse d'être là. J'ai trouvé beau à en pleurer son corps maigre de jeune homme, comme si tous ses muscles, toute sa peau, tous ses poils, étaient faits pour brandir son sexe en érection. Quand il a écarté mes jambes et que, agenouillé entre elles, il s'est mis doucement à me dépuceler, avec un air buté, un air qui me faisait comprendre que rien n'arrêterait son acte, que je devais me laisser faire, j'ai trouvé que ce qu'il faisait était utile, nécessaire, parfaitement en harmonie avec le fond de moi. Je m'en suis voulu un instant d'avoir gardé si longtemps prisonniers les profonds mouvements de mes reins qu'il suscitait, ces ondulations qui allaient de mes talons à ma nuque. Rien ne m'a choquée, rien ne m'a surprise. Même quand le rythme est devenu brutal et que j'ai senti céder en moi je ne sais quel barrage de satin. Ce qui m'a le plus étonnée, c'était, après, sa tendresse, sa faiblesse, sa fragilité, comme s'il m'avait donné toute sa force. J'ai éprouvé de la reconnaissance pour lui.

Je n'avais pas joui mais je n'avais pas été dégoûtée, au contraire. Quand je suis restée seule j'ai lavé mes draps salis de sang. Il faisait chaud, ils seraient vite secs. Je me suis allongée à même le matelas, dans l'obscurité. Impossible de trouver le sommeil. Ce garçon, je l'avais choisi pour son habileté, il avait la réputation d'être un tombeur, un amant. Je le savais amoureux d'une femme mariée plus âgée que moi. J'avais de la sympathie pour lui, je sentais qu'il saurait y faire. Il avait accepté gravement de jouer son rôle d'initiateur. Il avait réussi sa tâche puisque j'étais là contente, certaine de refaire l'amour avec lui demain, en ayant envie.

Pourtant mon cœur battait, j'étais oppressée. Je savais l'importance de mon acte, je savais qu'en faisant cela je remuais toute ma petite mer intérieure, j'y créais même une tempête. J'avais plus de vingt ans. Non seulement j'étais restée vierge jusqu'à ce jour mais je n'avais jamais flirté. (A part, vers quatorze ans, un baiser que j'avais reçu en plein soleil, la tête à la renverse dans le sable, juste le temps de sentir sur mes lèvres une douce salive au goût de Gauloise. Petit souvenir caché comme une fleur séchée dans les pages d'un gros livre.) Si j'avais agi ainsi c'était pour obéir aux règles de ma mère. J'avais même rejeté la masturbation. Et je passais souvent des siestes et des nuits infernales, à plat ventre sur le carrelage froid de ma chambre, fuyant la douceur de mon lit, fuyant les odeurs de thym, de jasmin, et de poussière de la Méditerranée, fuyant le bruit irritant des cigales, les notes tendres de la flûte arabe, tendue au point de hurler mon envie, mon besoin.

Et voilà que tout à coup j'avais décidé toute seule de passer outre les principes de ma classe, les préjugés de ma famille, les lois de ma mère, de bousculer la colossale religion et de faire l'amour avec un garçon que je n'aimais même pas, avec lequel il n'y avait pas à chercher l'excuse de la passion ou de la raison. Simplement je voulais faire et je faisais l'amour parce que j'en avais envie.

Quand l'angoisse est venue je l'ai reconnue tout de suite. Mais, cette fois-là, sa présence me paraissait plus normale, elle me faisait moins peur. Je savais bien que j'entrais par la mauvaise porte dans le monde du sexe, j'empruntais le même passage que les femmes que mon père recevait chez lui, j'avais rejoint leur honteuse cohorte. Ma mère les appelait des « poules » et le souvenir de la vulgarité de ce mot dans sa bouche me faisait trembler. Il m'était arrivé d'en entrevoir quelques-unes, il y a longtemps. Elles sortaient comme j'entrais. Mon père faisait celui qui reconduit une simple visite. Il avait un sourire forcé et des gestes trop polis. Il savait se contrôler. Elles, elles avaient un déhanchement pour passer le seuil, un au revoir, un regard vers lui, un geste vers moi, qui en disaient long. A chaque fois je sentais une intimité affolante entre eux, une connivence effrayante, les relents d'un plaisir insoupçonné. Cela me bouleversait. Les maîtresses de mon père se moquaient de ma mère agenouillée sur son prie-Dieu. Sa vertu... leur vice... mon vice... un ange, des diables. Il y avait tout cela cette nuit-là pour m'empêcher de dormir et puis il y avait autre chose, je ne savais pas quoi, qui me pinçait le cœur, qui le faisait battre.

Ma chambre donnait sur une ruelle où une entreprise de location de voitures à chevaux était installée. C'était une chambre de vacances à peine aérée, qui sentait encore le moisi et l'ombre. Au petit matin un homme venait ranger les bêtes le long du trottoir, les faisant entrer à reculons dans les brancards des voitures désuètes qui promèneraient tout à l'heure les touristes sous les palmiers le long du front de mer. Je me souviens de l'aube et du jour qui, en naissant, séparait les persiennes en raies grises et noires puis jaunes et noires. Les sabots des chevaux martelaient le bitume à coups de plus en plus répétés, au fur et à mesure que la chaleur montait et rendait les mouches à leurs activités diurnes. L'odeur du crottin frais montait jusqu'à moi. Finie ma nuit blanche. J'ai refait mon lit avec mes draps propres. Ni vu, ni connu. Je n'ai pas cherché à savoir pourquoi je les avais lavés. Je suis sortie et je me suis rendue sur la plage au sable déjà chaud. Il suffisait pourtant d'y enfoncer à peine les pieds pour trouver la fraîcheur et l'humidité de la nuit toute proche.

 

Toutes les années qui ont suivi (une dizaine) ont été grignotées par la lente gestation de la folie. Je n'en étais pas consciente, évidemment. J'avais simplement de moins en moins goût à bouger, à m'exprimer, à me projeter dans une action ou une pensée. Plus j'essayais de trouver mon propre chemin, plus je désespérais de le trouver dans le terrain que ma naissance m'avait donné. Je devenais lourde, lente, épaisse, avec des instants d'agitation qu'on appelait ma «fougue». On me considérait comme une personne sage et équilibrée. Pendant cette période j'ai passé des examens, j'ai plongé dans la vie sexuelle comme on plonge dans de l'eau dont on croit qu'elle est froide. Je ne l'ai pas trouvée froide mais je n'ai pas pris la liberté d'y nager à ma fantaisie. Je me suis mariée, j'ai enseigné dans des lycées. J'ai eu trois enfants. Je voulais leur donner un bonheur, une chaleur, une attention que je n'avais jamais eus, un père et une mère toujours présents, amoureux.

Au lieu de cela la lenteur, la viscosité, et l'absurdité du fait d'exister se précisaient jour après jour dans mon esprit, jusqu'à devenir la chose.

 

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