Les soeurs Lakotas

Benoit Séverac · Chapitre 9 sur 17

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Les soeurs Lakotas

Chapitre 9

9

 

 

I l fait à peine jour quand nous quittons la route départementale pour remonter sur l’interstate 80. J’ai peu et mal dormi ; je sens que ça va être dur de conduire toute la journée. Mes sœurs ne sont pas dans un meilleur état.

Elles ont faim, aussi. Je décide de dépenser quelques dollars à la première station-service : un café pour moi, des muffins pour elles.

Mon téléphone indique deux appels manqués. Cela me crève le cœur ; chaque fois, c’est le même numéro inconnu. J’imagine que notre mère a cherché à nous joindre. Il y a également un SMS de Samantha Leaf qui me demande de la contacter le plus rapidement possible. Je n’en dis rien à Ray et Santee et j’éteins mon smartphone.

Nous arrivons en même temps que le gérant de la boutique Exxon. Il nous demande de lui laisser le temps d’allumer sa caisse. Nous devons même attendre qu’il déballe les muffins qui viennent de lui être livrés.

Nous traversons la boutique et nous dirigeons vers le fond du magasin, à côté des toilettes, là où se trouve la machine à café. Alors que je glisse des pièces de vingt cents dans la fente de l’appareil, un pick-up s’arrête à hauteur des pompes. À l’arrière, sur le plateau, des pelles et des outils.

Trois gars en descendent, habillés comme des ouvriers du bâtiment : chaussures de chantier, jeans élimés et rapiécés, tee-shirts moulants et casquettes aux couleurs d’équipes de football locales. Pendant que le conducteur se sert en gazoline, les deux autres se dirigent vers la boutique. Ils commandent des cigarettes et se mettent à commenter des résultats sportifs. Je ne capte que quelques bribes de leur conversation, mais je comprends qu’il s’agit d’un match qui s’est tenu la veille à Carson City. Une fois le plein fait, leur collègue les rejoint. C’est lui qui nous aperçoit en entrant dans le magasin ; les autres ne nous avaient pas encore vues.

Ils suivent son regard et découvrent qu’ils ne sont pas seuls. Je devine immédiatement qu’ils ne portent pas les Native Americans dans leur cœur.

– Tiens tiens, regardez qui est là ! dit l’un.

– Des Indiennes ! dit un autre.

– Qu’est-ce que vous fichez en dehors de votre réserve ?

– C’est vrai ça, c’est un peu tôt pour des feignasses d’Indiens !

Ray et Santee, sentant l’animosité des trois hommes, se sont rapprochées de leur grande sœur. Je regarde quant à moi en direction de l’employé de la station-service, cherchant son soutien. Je me dis que les choses ne peuvent pas déraper, pas devant un témoin, pas dans une boutique truffée de caméras !

Mais les types insistent. Ils continuent à me demander les raisons de notre présence ici. Ils s’approchent même, ajoutant aux mots la menace physique.

Enfin, l’employé réagit :

– Allez, les gars, ça suffit.

Il semble les connaître, ce qui me rassure un peu.

– C’est bon, Parker. On veut juste donner une petite leçon à ces trois-là. C’est pas un endroit pour des gamines de leur âge.

– C’est vrai ça, elles pourraient faire de mauvaises rencontres !

Celui qui vient de parler est le même qui nous a traitées de feignasses. À croire qu’il ne sait pas commencer une phrase autrement que par « C’est vrai ça ». Mais l’employé de la station-service n’a pas l’intention de les laisser faire.

– Vous voyez bien que vous leur foutez la trouille. Arrêtez vos conneries maintenant, sinon je devrai en parler à Mac.

Les trois affreux jojos sourient méchamment mais font machine arrière.

– T’es pas marrant, Parker, dit le meneur à notre sauveur d’un air menaçant.

– C’est vrai ça, tu devrais te détendre.

– Ouais, ça te jouera des mauvais tours, un jour.

Enfin, ils se décident à sortir. Ils remontent dans leur véhicule et s’en vont en ricanant. Je vois leurs vilaines têtes derrière les vitres terreuses de leur camionnette à plateau.

– Je suis désolé, dit l’employé. Ils ne sont pas bien méchants, juste un peu bêtes.

– Si, ils sont méchants, s’écrie Ray, ce qui surprend autant Santee que moi.

Derrière sa caisse, Parker ne trouve rien à répondre.

– Bêtes et méchants, ajoute Santee qui a toujours le sens de l’à-propos.

– Je vais prendre deux muffins, dis-je pour couper court au malaise.

– Je vous les offre, dit l’employé. Pour la peine.

– Non, mais…

– J’insiste. C’est la moindre des choses.

Ray et Santee salivent déjà. Elles me consultent du regard, attendant mon approbation avant de faire main basse sur les gâteaux ; ceux-ci seront d’autant meilleurs qu’ils leur auront été offerts.

– Bon, d’accord.

Mes sœurs se ruent sur les sachets qu’il leur tend. Je n’oublie pas de leur rappeler la règle élémentaire de politesse :

– Qu’est-ce qu’on dit ?

– Merci, s’exclament-elles en chœur.

– Avec plaisir, répond le monsieur.

Nous sortons de la boutique et nous dirigeons vers la Dodge. Je redémarre en saluant l’employé de la station- service d’un geste de la main.

La voiture n’a pas le temps de prendre son élan ; les pompes à essence sont encore en vue lorsque le pick-up des trois sales types apparaît dans mon rétroviseur.

– Oh, non !

Je n’ai pas pu retenir un cri d’effroi. Je m’en veux car, du coup, mes sœurs ont compris que quelque chose d’anormal se passait, et elles se sont retournées sur la banquette arrière. À présent, elles sont aux cent coups.

– Ce sont les bêtes et méchants ! hurle Ray.

– Calme-toi, je dis, essayant de faire preuve de sang-froid.

– Qu’est-ce qu’ils veulent ? demande Santee.

– Rien. Nous intimider, c’est tout. Mais on ne va pas se laisser faire ! N’est-ce pas les filles ?

Comme elles ne répondent pas, j’ajoute sur un ton bravache :

– Ce sont des imbéciles mais ils ne peuvent rien contre nous.

J’accélère progressivement, poussant la pauvre Dodge au-delà de ses limites. Le moteur se met à vrombir et la carrosserie à trembler dans tous les sens… Ce qui fait d’autant plus peur à Ray et Santee.

Nous parvenons tout juste à maintenir notre avance mais l’écart se compte en dizaines de mètres à peine. Je dis tingue les visages hilares des trois horribles bonshommes. Ils sont fiers d’eux ! J’aperçois même les gestes obscènes qu’ils nous adressent. Je demande à Ray et Santee de se rasseoir correctement. Mais c’est inutile ; elles ont beau être terrifiées, elles continuent à me rendre compte de la distance entre le pick-up et la Dodge.

Ils nous font des appels de phares et j’entends le bruit continu de leur klaxon.

Leur camionnette à plateau n’est pas à proprement parler une voiture de course destinée à battre des records de vitesse, mais notre break est aussi lourd que vieux. Même en roulant pied au plancher, je ne parviendrai pas à les semer. J’espère pouvoir tenir jusqu’à la prochaine ville. Si je fais mine de m’arrêter à un poste de police ou une aire de service, ils seront bien obligés de s’avouer vaincus et de faire demi-tour.

Après un quart d’heure à cette allure, la Dodge commence à donner des signes de fatigue. J’ai l’impression qu’elle ralentit toute seule. Comme hier pendant la traversée du désert de sel, je crains à tout moment que le moteur se mette à fumer, que le joint de culasse se fende sous l’effet du surrégime et nous contraigne à nous arrêter au bord de la route. Cependant, je maintiens la pédale d’accélérateur écrasée ; je dois changer de pied tellement j’ai mal à force d’appuyer.

Mes sœurs continuent de scruter l’horizon, à genoux sur la banquette, tournées vers la vitre arrière. Elles me confirment l’impression que j’ai depuis cinq minutes : petit à petit, inexorablement, le pick-up gagne du terrain.

Je pourrais appeler des secours, mais cela reviendrait à nous dénoncer nous-mêmes. Qu’adviendrait-il de nous alors ?

Nous roulons depuis vingt-cinq minutes, le niveau d’essence descend aussi vite que l’indicateur de température du moteur monte. J’ai un œil rivé sur le voyant d’huile, l’autre sur la route.

La Dodge soutient cette allure depuis une demi-heure lorsque j’aperçois enfin un panneau de signalisation : la ville de Fernley est donnée à seize kilomètres. Derrière, le pick-up se rapproche, mais Fernley également ! J’aperçois bientôt les hangars de la zone commerciale. Encore cinq minutes à cette vitesse et nous entrerons dans les faubourgs. Le pick-up est toujours dans notre sillage, mais il marque le pas, ne cherchant plus à nous rattraper. Ils ont compris que c’était fini.

Au moment où j’emprunte la sortie d’autoroute, je découvre un immense panneau indiquant Fernley à gauche, Pyramid Lake à droite.

– C’est une réserve indienne, les gens d’hier soir m’en ont parlé ! On va s’y réfugier.

J’espère pouvoir compter sur la solidarité entre Native Americans, même si je sais qu’elle n’existe pas vraiment. Les gens nous voient comme un peuple uni, mais ce n’est pas le cas.

Quoi qu’il en soit, ce sera toujours mieux que de frapper à la porte d’un poste de police ou d’un commerce. Le premier n’est pas une option, mais j’ai aussi appris à me méfier des bons citoyens des petites villes de l’Ouest.

Au lieu de tourner vers le centre-ville, je pars donc dans la direction opposée, celle de la réserve.

– Ils s’en vont ! s’écrie Santee.

Un coup d’œil dans le rétroviseur me confirme que le pick-up s’est arrêté au stop et a fait demi-tour. Un immense panneau en bord de route avertit le voyageur qu’il entre sur le territoire païute, dans la réserve indienne fédérale de Pyramid Lake. Nos poursuivants ont dû en déduire que nous y trouverions du soutien et ça a suffi à les décourager.

– On les a eus ! je lance. Bravo, les filles !

À l’arrière, Ray éclate en sanglots.

– Je veux voir maman ! dit-elle une première fois.

Santee la prend dans ses bras mais elle n’en mène pas large non plus. Je ne suis pas certaine qu’elle soit en état de consoler notre petite sœur ; elle se raccroche à elle autant qu’elle cherche à la rassurer.

Ray continue à pleurer et se met à réclamer notre mère en boucle.

Je vérifie que nous ne sommes effectivement plus suivies avant de me garer sur le bas-côté. Je me retourne sur mon siège et attrape Ray pour la faire passer à l’avant, sur mes genoux, mais il n’y a rien que je puisse dire ou faire qui parvienne à calmer ce qui ressemble de plus en plus à une crise de nerfs. Le manque de sommeil, la fatigue de la route, l’incertitude des jours à venir, et enfin la course-poursuite en voiture… Tout cela est trop pour elle.

Je consulte Santee du regard : elle essaie de faire bonne figure, mais sa lèvre inférieure tremble. Elle est sur le point de craquer, elle aussi.

La confiance en leur grande sœur a été émoussée. Mes histoires de vacances en Californie, d’année de camping dans un mobile-home, ne tiennent plus. Elles sont trop jeunes pour mesurer la profondeur du bourbier dans lequel nous nous trouvons, mais elles sentent que ça va mal. Et puis, elles ont perçu que j’avais eu peur, moi aussi. Je ne suis plus Denisa Bearfoot l’invincible, je n’ai plus réponse à tout. Et surtout, j’agis contre l’avis de notre mère.

Je fais signe à Santee de nous rejoindre à l’avant. Elle ne se fait pas prier. D’un bond, elle passe sur le siège passager et se colle contre moi. Nous demeurons un long moment ainsi, immobiles. Peu à peu, les sanglots de Ray deviennent hoquets, puis simples reniflements. Sa respiration se fait plus lente. Enfin, je reconnais le rythme régulier avec lequel sa poitrine monte et descend lorsqu’elle dort.

Santee s’est assoupie, elle aussi, mais lorsque je redémarre, elle se redresse dans son siège.

– Tu es sûre qu’ils ne sont plus là ? elle demande à voix basse pour ne pas réveiller Ray.

– Oui. Tu n’as plus à t’inquiéter. Nous ne risquons plus rien.

– Où on va ?

– Dans la réserve indienne. On va trouver un coin où se cacher et se remettre de nos émotions avant de repartir.

Quelques kilomètres plus loin, le parking vide d’un restaurant fermé me tend les bras. Je me gare à l’arrière de l’établissement, coupe le moteur et ferme les yeux. Mes sœurs dorment, Ray toujours sur mes genoux, Santee contre moi. Nous sommes en sécurité, je peux enfin souffler. Je ferme les yeux.

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