Les soeurs Lakotas

Benoit Séverac · Chapitre 13 sur 17

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Les soeurs Lakotas

Chapitre 13

13

 

L e lendemain, je suis debout à 6 heures et dans les bureaux de Sodaro Orchards trois quarts d’heure plus tard, juste avant que les équipes de saisonniers ne montent dans les camions qui les emmèneront dans les rangées d’abricotiers. Pour l’instant, ils attendent dehors en jouissant d’une dernière cigarette avant la pause de 10 heures – fumer dans les champs est interdit, c’est écrit en gros sur la porte d’entrée.

Cinq minutes plus tard, Mike McKinney me rend ma carte d’identité indienne qu’il vient de photocopier.

– Ça ne va pas poser problème, ça ? dit-il en pointant mon pied bot.

Je comprends pourquoi il est ami avec Laylow ! Ils sont aussi bourrus l’un que l’autre.

– Ça fait mal parfois, mais ça ne me ralentit pas. Ne vous inquiétez pas.

L’agriculteur est aussi direct que soucieux d’efficacité : il a sa réponse, il passe à autre chose.

– Ton salaire sera celui d’une apprentie. Je ne peux pas te payer comme un ouvrier agricole. Tu toucheras donc 78,10 dollars par jour au lieu de 112,70 dollars.

– Pourtant, je vais faire le même travail.

– Non. Tu devras t’arrêter à 16 heures. Je n’ai pas le droit de te faire faire des journées de dix heures comme les adultes.

– Mais, si je veux, moi ?

– C’est la loi. Désolé. Je risque trop en l’enfreignant.

Je me dis que pour quelqu’un qui embauche des immigrants en situation irrégulière, c’est étonnant qu’il ait autant de scrupules en ce qui me concerne. J’imagine que pour les sans-papiers, il y a une tolérance de la part des autorités. Sans cela, le secteur agricole de cet État se casserait la figure et il faudrait importer nos fruits et légumes, et les payer deux fois plus cher… Tout le monde en est conscient, y compris le gouvernement fédéral à Washington. Le travail des mineurs, par contre, n’est soutenu par personne.

Je n’insiste pas. De toute façon, ça m’arrange, car ainsi, je ne rentrerai pas trop tard le soir et je pourrai m’occuper de mes sœurs. En revanche, mes revenus seront moins élevés que ce que j’avais prévu.

– Tu es disponible tout de suite ?

– Oui.

– Parfait. Départ dans dix minutes. Tu seras dans l’équipe 3 dirigée par Javier. C’est le petit trapu en salopette orange. Tu ne peux pas le louper.

Je n’avais jamais travaillé aussi dur de ma vie. Je me plaignais des tours de terrain qu’on nous faisait faire en cours de sport dans le froid ou sous le soleil et que, pourtant, j’effectuais en marchant au lieu de courir comme les autres, mais c’était une promenade de santé à côté de l’effort physique que me demande ce travail. Dix, quinze, vingt fois j’ai envie d’abandonner. Il fait chaud, les branches de ces maudits arbres se prennent dans mes cheveux, me griffent la peau, le soufre pulvérisé la veille sur les feuilles me fait tousser et éternuer. L’eau expédiée par l’arrosage automatique pendant la nuit me trempe jusqu’aux os… Il y a bien des moments de rigolade à l’occasion de blagues racontées d’une rangée à l’autre, mais je ne les comprends pas toutes parce que la plupart sont en espagnol ; il y a aussi et surtout de longs moments de silence où chacun reste concentré sur sa tâche, sur les ressources intérieures dans lesquelles il faut puiser pour ne pas jeter l’éponge. Il y a la comporte que l’on tient contre son flanc et qui pèse plus lourd au fur et à mesure qu’on la remplit, qui cogne contre votre hanche jusqu’à y imprimer un énorme bleu prêt à saigner, la sangle qui déchire l’épaule, l’échelle qu’il faut manipuler autour du tronc pour trouver la voie la plus commode jusqu’aux plus hautes branches, qui s’enfonce dans le sol meuble, et dont il ne faut pas tomber lorsqu’elle se met à branler, les reproches de Javier, le chef d’équipe, quand on vide sa comporte dans les caisses sans amortir la chute des fragiles fruits… Et puis, enfin, mon pied, qui a dû doubler de volume.

Ici, le fait que je sois oglala lakota ne change rien, je ne suis ni mieux ni moins bien traitée que les autres. Les ouvriers sont tous des étrangers. J’ai même entendu des langues que je ne connaissais pas. « D’Europe », a résumé Javier quand je lui ai demandé d’où ces personnes venaient.

Le fait que je sois handicapée ne m’apporte aucun privilège non plus. Ramasser des abricots, pour moi, devient le bagne. L’enfer sur terre. Je comprends pourquoi ils sont nombreux à ne pas rester plus d’une semaine. Dès que je le peux, je trouve autre chose et je me tire d’ici. Je ne suis même pas certaine d’endurer ce traitement jusqu’au week-end.

J’essaie de ne pas penser plus loin que demain. Tenir jusqu’à ce soir. Puis tenir demain encore.

Je finis ma journée à 16 heures, comme prévu. Je n’aurais pas pu supporter une heure de plus ! Je saute dans le pick-up qui me ramène aux hangars. Derrière le volant, Mike McKinney me gratifie d’un large sourire : « Tu t’es bien débrouillée », semble-t-il vouloir dire. Mais bien évidemment, il ne me fera pas ce genre de remarque. Les encouragements, ce sera pour la fin de semaine, si je ne craque pas avant.

J’aimerais tant que ma mère puisse me voir ; je suis sûre qu’elle serait fière de moi. Je voudrais le lui dire, pourtant j’appréhende son prochain coup de fil. Elle me manque, et j’aurais bien besoin de son soutien, mais je n’ai pas envie de me faire disputer une nouvelle fois.

À mon grand soulagement, Mike accepte de m’accorder une avance sur mon salaire, ce qui me permet de faire quelques courses avant de rentrer au camping.

J’arrive au mobile-home sur les rotules. Je suis accueillie par Ray, Santee et David, qui semblent être devenus les meilleurs amis du monde. Ray me saute dans les bras. Santee se serre contre moi pour faire un câlin, ce qui me surprend.

– On a fait des dessins pour maman ! s’écrie la première.

– On pourra les lui envoyer ? demande la seconde.

La table de l’unique pièce qui fait office de salle à manger et de cuisine est envahie de feuilles de brouillon maculées. Je reconnais les dessins de prédilection de Ray : maisons et petits bonshommes. Ils ont longtemps ressemblé à des grenouilles mais elle a fait d’énormes progrès. Sur une feuille, elle a représenté trois filles dans un break : une grande, une moyenne et une petite. Loin derrière, un pick-up qui roule à tombeau ouvert avec trois têtes gribouillées à l’intérieur. Pas difficile d’interpréter ce qu’elle a voulu exprimer.

Les dessins de Santee sont plus oniriques : des chiens qui volent, des licornes…

– Alors ? demande celle-ci.

– Hein ?

– Les dessins, à maman ? Tu me l’avais promis.

– Quoi ? Oui, oui. On fera ça demain. J’irai acheter des enveloppes et on les postera dès qu’on pourra.

Je n’ose faire part de mes réserves à Santee : le cachet du bureau de poste d’où nous les expédierons nous trahira. Comment faire pour écrire à maman sans nous faire repérer ? Il faudrait que je demande à quelqu’un vivant à Sacramento ou dans une autre ville, et qui y retourne le week-end, de les déposer ailleurs qu’ici.

De toute façon, il sera difficile de cacher à notre mère où nous nous trouvons. Pour l’instant, ce n’est pas ma préoccupation première, mais le problème se posera tôt ou tard, même si je sais que les autorités ne se mettront pas à notre recherche très rapidement. Un avis a probablement été lancé par les services sociaux de Pine Ridge, mais j’imagine que les polices des différents États que nous avons traversés se préoccupent peu du sort de trois Indiennes.

Si je tiens un mois, si je parviens à gagner ma vie et à faire garder mes sœurs sans qu’elles souffrent de la situation, alors je serai dans une meilleure position qu’aujourd’hui pour convaincre notre mère de nous laisser vivre ici jusqu’à sa libération. Elle sera contrainte d’admettre que c’est une solution viable, que je m’en sors bien.

David a connecté son téléphone à son Bose et mis sa playlist. Je regarde le haut-parleur en fronçant les sourcils.

– C’est ça qu’on écoute sur la côte ouest ?

– Oui, madame !

Il commence à bouger façon gangsta sur le rythme saccadé du rap, ce qui provoque l’hilarité de Ray et Santee.

– Est-ce que tu peux baisser un peu le son, s’il te plaît ?

David fait une moue faussement outrée, lève la main pour s’excuser, puis s’exécute.

Je suis très injuste envers notre voisin qui vient de consacrer sa journée à mes sœurs et de me rendre un fier service.

– Excuse-moi. Ce n’est pas ce que je…

Pourquoi être si dure avec mon seul ami ? Je ne sais pas d’où me vient cette marque de mauvaise humeur. La fatigue ? L’inquiétude aussi, car je ne sais toujours pas comment nous ferons à long terme ; sa mère ne lui permettra pas de passer l’été à notre service. Trouver un ou une baby-sitter ne sera pas trop difficile grâce aux contacts de Mike, mais le ou la rémunérer avec mon salaire d’apprentie relèvera de la mission impossible. Sachant que le mobile-home me coûte 45 dollars par jour et que j’en gagne 78, il ne me reste plus que 33 dollars pour la nourriture et la garde de mes sœurs… C’est mathématiquement intenable !

– Je vais prendre une douche. J’en ai pour cinq minutes.

Je me dépêche de passer dans la salle d’eau mais quand je sors de ma chambre, habillée de frais, David a disparu. Il est parti sans me prévenir !

Je l’ai blessé. David me plaît, c’est certain… Même si je ne sais pas trop ce que cela signifie. Mais pour l’instant, je dois d’abord penser à nourrir mes sœurs.

– Vous avez faim ? je leur demande.

– Oui ! s’exclament-elles.

– Qu’est-ce que vous avez mangé à midi ? Vous avez ouvert les boîtes de haricots qu’on avait encore en stock ?

– Non, David nous a apporté des restes du poulet d’hier soir.

Après ce qu’il vient de se passer entre David et moi, la réponse de Santee me fait d’autant plus mal ; je m’en veux de la façon dont je l’ai traité. Je me rattraperai demain soir ; je me le promets. Je lui demanderai pardon, on parlera toute la soirée, on apprendra à mieux se connaître.

Je trouve la force d’enfourner une pizza au micro-ondes et de décongeler des brocolis ; puis, je m’affale sur la banquette du séjour. Mes sœurs viennent se coller contre moi et nous mangeons dès que c’est prêt tout en regardant Winx Club en streaming sur mon smartphone.

Je m’endors avant la fin de l’épisode.

Je suis réveillée par des éclats de voix en provenance du mobile-home des López. J’ouvre un œil, Ray et Santee sont toujours rivées aux aventures des six fées d’Alféa.

À côté, Ximena et David sont en train de se disputer. Ils ont beau essayer de ne pas élever la voix, j’entends des bribes de leur échange. Elle : « … peut pas continuer… t’occuper de ces petites. » Lui : « … besoin d’aide… » Elle : « … parents… fugueuses… » Lui : « … Bearfoot… » Il a haussé le ton sans que je puisse saisir ce qu’il vient de dire à mon propos.

Je comprends que Ximena insiste sur le fait que je suis mineure. Je capte les mots « permis de conduire » et « barge de pétrole ». J’en déduis qu’elle ne croit pas à notre histoire de père absent pour le travail et de mère au Canada. Elle emploie même le mot « recherchées » !

David s’emporte et j’entends clairement ce qui suit : « Nous étions dans la même situation. On était bien contents de trouver des gens pour nous donner un coup de main. C’est ce que nous enseigne l’église, non, aider son prochain ? Ne pas juger ? » Sa mère répond, sur le même ton : « Tu connais les difficultés que nous avons eues pour obtenir un titre de séjour. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être impliqués dans la disparition de trois mineures. Nous sommes aux États-Unis pour travailler, rien d’autre que travailler. » Lui : « Je les aime bien, moi, maman. On ne peut pas les laisser tomber. » Elle : « Tu les aimes bien ?! » Elle ricane. « Tu t’imagines peut-être flirter avec Denisa ? » Lui, outré : « Maman ! » Elle : « J’ai bien vu comment tu la regardais ! Tu sais ce qu’il en coûte à un garçon majeur de fricoter avec une mineure en fuite ? »

À partir de là, je ne comprends plus rien, parce que David s’énerve vraiment et ils continuent en espagnol.

Si je n’étais pas aussi effrayée par la teneur de leur échange, l’allusion à un flirt entre lui et moi m’aurait plu, j’en aurais certainement rougi ; mais les éventuelles conséquences de cette dispute sont trop graves.

J’entends la porte de leur mobile-home s’ouvrir et se refermer, puis les pas de David sur la terrasse et les marches en bois de l’escalier.

Je me doutais que Ximena poserait un problème tant son attitude était hostile hier soir lors du repas. Cependant, je ne pensais pas que les ennuis arriveraient si vite !

Il va falloir envisager de partir alors que nous venons à peine de nous installer. Demain, après le travail, je devrai chercher un autre camping.

David.

Savoir que je ne le verrai plus rend les choses plus douloureuses encore.

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