Les soeurs Lakotas
Chapitre 14
14
L e lendemain, David me fait la surprise de venir toquer à notre porte avant que je parte au travail. – Qu’est-ce que tu fais debout si tôt ? dis-je en consultant l’heure sur mon téléphone. Ray et Santee dorment encore.
– Je voulais être là quand elles se réveilleraient.
Je lui souris ; il soutient mon regard et sourit en retour. J’aimerais tant qu’il me dise qu’il est venu pour moi, que c’est moi qu’il voulait voir et non pas mes sœurs. Je suis tellement contente qu’il soit là. Je serais comblée si je n’avais pas en tête la dispute d’hier soir entre sa mère et lui. Malgré cela et le peu de temps que j’ai, je cherche à le retenir :
– J’ai fait du café. Entre.
– Merci.
Derrière lui, j’aperçois son père en train de charger une glacière dans leur voiture. Il me fait un signe discret de la main, auquel je réponds. Puis, sa mère apparaît dans l’embrasure de la porte, pour retourner à l’intérieur sans me saluer.
– Ta mère ne m’apprécie pas beaucoup, n’est-ce pas ? dis-je tout en lui servant une tasse de jus noir.
Il sait que les mobile-homes sont mal isolés ; il comprend que j’ai tout entendu hier soir. Il baisse la tête, gêné. Je m’en veux ; ce n’est pas ce que je recherchais.
– Ce n’est pas toi, le problème. Elle s’inquiète, c’est tout. Elle a peur que nous ayons des ennuis avec la police.
– Pourquoi vous auriez des ennuis ?
– Elle pense que vous êtes des fugueuses.
– Quand bien même ce serait le cas ?
– C’est vrai, alors ?
Je me sers à mon tour. Je hausse les épaules.
– C’est plus compliqué que cela.
– Explique-moi.
Une nouvelle fois, je regarde l’horloge de mon téléphone. Je dois partir dans cinq minutes, maximum.
Dans un élan qui me surprend moi-même, je pose mes mains sur les avant-bras de David et lui dis tout bas :
– Je n’ai pas le temps, là. Mais promis, je te raconterai tout ce soir. En attendant, je t’assure que nous n’avons rien fait de mal. Au contraire. On nous veut du mal. Je ne fais que protéger mes sœurs.
David hoche la tête, et sa réaction me fait chaud au cœur, car il me croit ; si ça ne tenait qu’à lui, de plus amples explications ne seraient pas nécessaires : puisque j’affirme que j’ai de bonnes raisons de faire ce que je fais, il m’accorde sa confiance sans conditions. S’il veut des détails, c’est uniquement pour pouvoir prendre ma défense auprès de ses parents.
Mes mains sont toujours posées sur ses avant-bras ; il ne fait rien pour les retirer. Une vague envahit mon estomac, plus douce et plus chaude que s’il avait cherché à m’embrasser.
– Il y a autre chose dont je voulais te parler.
– Oui ?
– Il faut que je te demande pardon pour hier soir.
– Hier soir ?
– Tu sais bien… Je n’ai pas été très gentille avec toi.
– Tu n’as pas à t’excuser…
– Justement, si. J’y ai réfléchi une bonne partie de la nuit ; ça m’a empêchée de dormir.
– Ce n’est rien, tu étais fatiguée.
David me cherche des excuses. Je sens bien que je l’ai froissé mais qu’il ne veut pas m’en tenir rigueur. Il est si attentionné ; il fait tout pour que je ne me sente pas mal à l’aise et ça me touche d’autant plus. Mais je tiens à aller jusqu’au bout ; je n’en aurai peut-être pas l’occasion, plus tard.
– Il n’y avait pas que cela, dis-je.
Il continue à me regarder droit dans les yeux, mais cette fois, je le fuis, et c’est presque en murmurant que je dis :
– Tout ça, c’était trop d’un coup. Ça m’a effrayée.
– Tout ça, quoi ?
Je pourrais répondre « le voyage, l’emménagement, mes sœurs à gérer, le travail dans les vergers », mais, évidemment, c’est autre chose.
– Toi.
– Moi ?
J’acquiesce en silence, mais on dirait qu’il fait exprès de ne pas comprendre.
– Tu veux dire que… je te pose un problème ?
– Non. Au contraire.
Je ne peux pas être plus explicite. Je n’ai jamais exprimé mes sentiments de façon aussi limpide. Ça frise l’impudeur. Je suis terrifiée. Je me sens nue au milieu d’une foule. Pourvu qu’il ne se moque pas de moi, qu’il me dise qu’il m’aime, lui aussi, qu’il aime être avec moi…
Cette fois, c’est lui qui pose ses mains sur mes avant-bras. D’un côté, je crains de découvrir ce qu’il éprouve pour moi, de l’autre j’ai la conviction que je n’ai rien à craindre de sa part. À aucun moment je n’ai surpris ses yeux en train de descendre furtivement vers mon pied bot, ni ses lèvres en train de lutter contre un rictus de dégoût suscité par cette vision. David me fait presque oublier ce que je suis… Ou au contraire : il me rappelle qui je suis vraiment, au-delà des apparences. J’ai le sentiment qu’auprès de lui, je serais en capacité de me révéler à moi-même, et aux autres.
La douceur du regard de David me laisse penser qu’il ressent la même chose. Sa mère a raison, après tout : il y a « quelque chose » entre son fils et moi. L’idée de devoir partir du Mobile Park m’est d’autant plus douloureuse.
Je consulte mon smartphone : il est l’heure de partir. Je voudrais tant qu’il me dise quelque chose, qu’il fasse le premier pas. Je n’ai jamais embrassé un garçon.
– Je laverai ta tasse. File au travail, dit-il.
Sa réflexion me ramène à une réalité très terre à terre, presque risible. En même temps, j’adore la banalité de ces quelques mots. C’est tout bête, mais… on dirait… J’ose à peine m’avouer cette pensée : on dirait un couple !
J’ai une terrible envie de rester, de ne jamais interrompre ce moment. J’ai tant de choses à lui dire et à entendre de lui, mais je dois partir. L’un et l’autre le savons.
Je quitte le mobile-home avant de me mettre définitivement en retard. J’arrive à Sodaro Orchards juste au moment du départ des camions pour le verger.
La journée me paraît moins longue et moins pénible que celle d’hier. Pourtant, de nouvelles contractures et de nouveaux bleus viennent s’ajouter aux courbatures de la veille. Mais l’image de David m’accompagne et me permet d’encaisser chaque choc, de gravir chaque barreau de cette maudite échelle. Penser à lui me rend triste et plus forte à la fois ; c’est un état étrange dans lequel je ne m’étais jamais trouvée.
Triste parce qu’on risque de ne plus se voir après que nous aurons changé de camping. De toute façon, il sera bientôt parti à San Diego pour ses études, mais pendant quelques semaines, on aurait pu passer du temps ensemble tous les soirs et apprendre à mieux se connaître.
Plus forte parce que je sais, désormais, qu’un garçon peut s’intéresser à moi. Un très beau garçon, en plus, et pas bête. Et gentil. Je n’imaginais pas que ce soit possible, mais le plus exaltant est que je n’avais jamais envisagé que ça puisse me faire un tel effet. Plaire me plaît. Plaire pourrait presque me suffire.
Le sort, dans toute son ironie, m’impose de m’en contenter. Cependant, même si je perds David avant d’avoir pu vivre une histoire avec lui, je garderai en moi cette sensation indescriptible et libératrice. Aimer et être aimée. Pour la première fois de ma vie, je me sens toute-puissante.
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