Les soeurs Lakotas
Chapitre 4
4
A u petit matin, Ray n’a pas l’air d’aller mieux. J’applique ma main sur son front, comme le fait notre mère, sans détecter de fièvre. – J’ai soif, dit-elle à plusieurs reprises.
Malheureusement, nous avons perdu nos gourdes hier soir, et hormis une demi-goulée qui restait au fond d’une bouteille dans le coffre, je n’ai rien à lui offrir.
J’observe ses yeux et c’est vrai qu’elle semble épuisée. Je pince la peau de sa main, comme nous l’a appris notre prof de SVT, pour constater que le derme reste flétri plusieurs secondes avant de reprendre sa forme initiale. C’est un signe de déshydratation. Je ne sais pas quels sont les symptômes suivants ni combien de temps nous avons pour trouver une solution, mais je sais que c’est grave, plus grave que de jeûner.
Un coup d’œil au ciel sans nuage me suffit pour comprendre que la journée nous réserve une atmosphère de fournaise.
Malgré sa petite forme, Ray réussit à marcher jusqu’à une intersection sur la route nationale, plus fréquentée que la départementale qui mène à Lyman. C’est ici que nous tenterons d’être prises en stop par une âme charitable. Même si, pour des Native Americans, cela relève de la mission impossible, j’espère tomber sur une mère de famille ou une grand-mère qui se laissera attendrir par trois filles sans défense, potentiellement en danger.
Mais j’ai tort de penser que les femmes seront plus sensibles à notre sort, car plusieurs nous dépassent sans un regard, ou alors un regard chargé de reproches : quel genre d’enfants sommes-nous pour traîner au bord d’une route ? Certainement des délinquantes !
L’attente sera plus longue que prévu ; je fais donc asseoir Ray et Santee à l’ombre d’un des arbustes chétifs qui ont poussé tant bien que mal. Ray s’affale sans se faire prier. Il n’est que 9 heures, mais le soleil darde déjà. Après une heure de ce régime, elle s’allonge entièrement ; Santee glisse sa propre jambe sous sa tête pour lui servir d’oreiller. Je me dis que ça ne va pas améliorer nos chances d’être prises en stop car l’image qu’elles renvoient est celle de deux vagabondes, mais je n’ai pas le cœur d’obliger Ray à rester debout.
Au bout de deux heures, nous ne sommes toujours pas parvenues à apitoyer le moindre conducteur. Je commence à paniquer. Si nous ne trouvons pas rapidement refuge à l’intérieur d’une voiture climatisée… Je n’ose imaginer ce qu’il pourrait nous arriver. Je ne parviens pas à prononcer les mots terribles, même pas mentalement, mais c’est bien à notre mort que je pense.
Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? C’est entièrement ma faute.
Je jette un regard circulaire autour de nous : tout est sec et caillouteux. À perte de vue, deux couleurs prédominent : le beige de la terre et le gris des rochers. On dirait que l’une absorbe la chaleur et les autres la restituent en temps réel, comme si les rayons du soleil ne suffisaient pas !
Je saisis mon téléphone. Je peux encore appeler Samantha Leaf. Elle nous aidera ; elle enverra des secours.
Ma langue cherche désespérément de la salive contre mon palais pour l’envoyer au fond de ma gorge. En vain. J’ai l’impression de sucer une pelote de laine et d’avaler du sable. Une petite voix me dit que je devrais téléphoner à l’assistante sociale avant qu’il ne soit trop tard ; une autre voix m’enjoint de tenir bon, de ne pas abandonner si vite.
Je suis sur le point d’écouter la première et d’appuyer sur la touche verte de mon smartphone, quand une idée me traverse l’esprit : de l’eau, je sais où il y en a ! Elle n’est peut-être pas potable, mais au point où on en est…
Hier soir, alors que nous étions presque arrivées à la voiture, à cinq ou dix minutes d’ici donc, j’ai remarqué un tuyau d’arrosage qui serpentait le long d’un fossé, à même le sol. Il est probablement relié à une pompe qui alimente le potager de quelqu’un, dans les parages. Je sais que ce n’est pas prudent, mais si je retourne là-bas et que je perce le tuyau avec le couteau de notre père, celui qui se trouve toujours dans la boîte à gants, je pourrai en faire jaillir l’eau qu’il contient et remplir la bouteille. Il doit aussi y avoir un vieux pack de lait vide qui traîne dans le coffre.
Bien évidemment, je ne peux pas demander à Ray et Santee de fournir ce nouvel effort : revenir sur nos pas et prendre le risque de devoir courir à nouveau… Elles n’en seraient pas capables. Sans compter qu’à trois, nous serions trop facilement repérables.
En peu de mots, je leur demande de m’attendre sans s’éloigner de leur arbuste, de ne plus tenter d’arrêter une voiture, de ne monter avec personne sous quel prétexte que ce soit. Dans vingt minutes maximum, je reviendrai avec de l’eau.
– Mais si quelqu’un s’arrête ? Si c’est la police ?
– Vous êtes un peu en retrait par rapport à la route. On ne vous voit pas trop depuis la chaussée.
Je ne laisse pas le temps à Ray de pleurnicher ni à Santee de poser davantage de questions, surtout que je ne suis moi-même pas rassurée de les laisser seules. Je me redresse et file en direction de la grange.
Après avoir pris tout ce dont j’avais besoin à la voiture, j’arrive vite en vue du champ en bordure duquel j’avais repéré le système d’irrigation. J’interromps ma course pour écouter les bruits portés par le vent. J’entends le chuintement caractéristique des pneus d’une voiture sur l’asphalte, là-bas, sur la route ; les pépiements d’oiseaux que la température matinale n’a pas encore découragés de chanter ; le martèlement répété d’un objet en fer contre du bois, dans le lointain, peut-être quelqu’un qui plante un piquet à l’aide d’une masse. Je ne distingue rien ni personne, à vrai dire ; les environs sont déserts.
Je saute dans le fossé en essayant de me réceptionner sur mon bon pied. Le tuyau est là. Tout en m’accroupissant pour me rendre totalement invisible, je le coince entre mes deux genoux.
Je m’apprête à le percer, mais il est plus dur que je ne m’y attendais. La lame du couteau de mon père glisse plusieurs fois sans parvenir à traverser le plastique rigide. Je réussis à peine à l’égratigner. Je dois m’y reprendre à quatre ou cinq fois en me servant du couteau comme d’un marteau autant que d’une lame. Quand j’arrive enfin à fendre le segment sur lequel je m’acharnais, un filet d’eau apparaît. Je me redresse pour m’assurer que personne ne vient.
Les mains tremblantes de nervosité, je soulève le tuyau et positionne la bouteille dessous. Ceci a pour effet d’élargir la fente et de faire jaillir l’eau plus rapidement ; le premier litre est vite soutiré. Je renouvelle l’opération avec le pack de lait. Ce que j’ai réussi à glaner nous permettra de tenir jusqu’à la prochaine ville. Bien sûr, j’en profite pour boire abondamment à même l’orifice, et pour m’asperger les cheveux, le visage et les bras.
Après avoir vérifié au moins trois fois que la voie était libre, je reviens aussi vite que possible auprès de mes petites sœurs.
Elles sont toujours contre l’arbuste, recroquevillées pour qu’aucune partie de leur corps ne dépasse de l’ombre rachitique. De loin, je lève les bouteilles en l’air pour leur faire part de ma victoire ; elles ne réagissent même pas. En revanche, quand je suis à leur niveau, elles se ruent dessus… À commencer par Ray qui avale un quart de litre d’un coup. Je pourrais presque y retourner tout de suite. D’ailleurs, ça me fait mal au cœur de savoir que, là-bas, dans le fossé, l’eau coule toujours du système d’irrigation éventré.
Une fois que je suis rassurée sur la santé de Ray, qui a repris des couleurs, je me réinstalle au bord de la chaussée en attendant une voiture. Mes sœurs reprennent également leur place au pied de l’arbuste.
Une heure supplémentaire s’écoule, infructueuse. Je me retiens d’insulter les gens qui nous regardent sans s’arrêter. Le soleil tourne en montant dans le ciel, laissant de moins en moins d’espace à l’ombre projetée des feuilles qui abritent Ray et Santee. Il est vraiment temps que quelque chose se passe ! Que quelqu’un nous laisse monter dans son véhicule ! Même l’arrière d’un fourgon à bestiaux ferait l’affaire !
Mon capital de courage et d’optimisme est presque épuisé, à vrai dire je suis au bord des larmes, quand une voiture se range enfin sur le bas-côté. Mes sœurs se sont levées, mais je leur ordonne de rester où elles sont pour l’instant. Puis, je m’élance en direction du véhicule, un vieux pick-up tellement rouillé qu’on devine à peine qu’il a été bleu. L’homme qui le conduit porte un chapeau de cow-boy d’où dépassent des cheveux blancs ; il se penche pour ouvrir la portière. Un chien, jusque-là couché sur la banquette, dresse la tête et imite son maître ; il met ses deux pattes sur le rebord de la vitre et me dévisage. J’ai un mouvement de recul. Le conducteur lève tout de suite une main rassurante.
– Il ne te fera pas de mal. Il n’y a pas plus gentil sur terre que Max. Quant à moi, je suis un shérif à la retraite, dit-il avec des yeux rigolards. Tu n’as rien à craindre.
J’en reste bouche bée. Nous nous sommes jetées dans la gueule du loup. Le vieil homme a effectivement l’air très gentil, tout comme son chien, mais un flic reste un flic, à la retraite ou pas. Il va nous emmener directement au poste de police et nous livrer à ses collègues.
L’ancien shérif jette un coup d’œil dans son rétroviseur et désigne mes sœurs du menton :
– Où est-ce que vous allez comme ça ?
Sa grosse moustache grise tremble quand il parle.
– À… À Sacramento.
– Sacramento ? Eh bien, vous n’êtes pas rendues ! Je ne peux pas vous emmener bien loin, mais je peux vous rapprocher. Je vais à Evanston.
J’hésite. Je fixe le vieux monsieur. Je ne veux pas l’offenser, mais je ne veux pas non plus lui faire confiance de façon aveugle. J’essaie de deviner si ses intentions sont pures. Je suis responsable de mes petites sœurs, et je sais que monter dans la voiture d’un étranger n’est pas prudent. En même temps, nous allons mourir de soif si nous n’acceptons pas son offre.
Comme s’il avait deviné mes pensées, il ajoute :
– Il fait trop chaud pour rester en plein soleil dans ce désert, surtout avec la petite. Montez, je t’assure qu’il ne vous arrivera rien.
Sa voix est franche et rassurante, le chien a l’air content à l’idée d’avoir de la compagnie. J’appelle mes sœurs et j’ouvre la portière pour les laisser monter.
– Oh, un chien ! s’exclame Ray.
– Il s’appelle Max, répète le monsieur à l’intention de Ray et Santee. Et moi, Roger.
– Quel âge il a ?
– Trois ans.
– Et moi, j’ai six ans ! déclare Ray avec autant de naturel que d’enthousiasme.
– Tu es donc plus âgée que lui. J’espère que tu es aussi plus raisonnable, parce que Max est encore un peu foufou par moments, comme tu vas peut-être le constater.
Mes sœurs montent dans le camion sans hésitation. Ray se jette sur Max pour le caresser. Le chien se met à lui lécher les doigts et à lui mordiller les poignets, ce qui la fait éclater de rire.
– Alors ? dit Roger en redémarrant. Qu’est-ce que trois jeunes filles font au milieu de nulle part ?
– Je vous l’ai dit, nous nous rendons à Sacramento.
– À pied ?
Il est peut-être à la retraite, mais il a gardé de son métier de policier la désagréable habitude de poser des questions.
– On est tombées en panne d’essence.
– Vous voulez que je vous emmène à une station- service ?
Je baisse le menton pour dire, presque dans un murmure :
– Nous n’avons plus beaucoup d’argent.
Le monsieur hoche la tête. Il a compris dans quelle situation nous nous trouvons.
– Et vous venez d’où sans indiscrétion ? dit-il en tendant à Santee la bouteille d’eau qu’elle reluquait depuis un moment.
– De Pine Ridge.
– La réserve lakota ?
J’acquiesce.
– Qu’est-ce que vous allez faire à Sacramento ?
Son interrogatoire commence à m’énerver.
– Rejoindre notre mère. Et vous, qu’est-ce que vous allez faire à Evanston ? je réplique pour faire cesser la cascade de questions.
Il sourit sous sa moustache, comme si ma réponse- question l’amusait. Mais au moins, il a compris, car il n’insiste pas.
– Ma femme et moi vivons à Evanston. Enfin, à côté. Je reviens de Green River où je suis allé chercher du matériel pour notre ranch. Je suis à la retraite, mais nous avons quelques têtes de bétail.
– Tu as des vaches ? demande Ray, émerveillée d’être en présence d’un authentique cow-boy.
– Oui, répond Roger en lui passant une main dans les cheveux.
Je déteste quand les gens font ça. Ma petite sœur n’est pas un toutou. Elle, en revanche, ne s’en offusque pas ; elle continue à questionner Roger.
– Et tu as des enfants, aussi ? demande-t-elle.
Roger éclate littéralement de rire.
– J’adore mes vaches, mais je n’irais pas jusqu’à les considérer comme mes enfants. Pour répondre à ta question, non, Amy et moi n’avons pas eu d’enfants. Malheureusement.
– Pourquoi ?
– Ray, je la reprends. Ça ne se fait pas de…
– Il n’y a pas de mal, me coupe Roger. Elle a raison de poser des questions. Ça ne me dérange pas, moi.
Il me fait un clin d’œil. Je saisis l’allusion. Ce vieil homme est décidément plus malin qu’il n’en a l’air. Je commencerais presque à l’apprécier. Mais nous ne sommes pas là pour faire amies ami avec lui. Aussi, je change de sujet :
– Vous pourrez nous laisser sur la nationale ? On vou drait poursuivre notre chemin.
– Bien sûr. Je dois faire des courses au Walmart. C’est à côté d’un grand échangeur. Vous aurez plus de chances d’être prises là-bas parce que les gens sont obligés de s’arrêter au cédez-le-passage.
Je reste sur mes gardes jusqu’au bout, mais le monsieur nous dépose à l’endroit convenu sans faire allusion à la police, sans chercher à nous tirer davantage les vers du nez.
Santee et moi descendons. Ray se met presque à pleurer au moment de quitter Max. Elle le serre contre elle en lui faisant des tas de bisous. Je suis obligée de la tirer en arrière pour la forcer à descendre.
Toutes les trois saluons Roger, puis nous regardons le pick-up bleu s’éloigner.
– Il était gentil, ce monsieur, dit Santee.
Je la fixe droit dans les yeux parce que je connais ma sœur cadette : elle ne s’exprime jamais au hasard. Qu’est-ce qu’elle veut me signifier par là ? Elle soutient mon regard, mais n’ajoute rien. Bon, il faudra que je devine ses intentions toute seule… Ou ça sortira plus tard, au détour d’une autre conversation.
– Max, surtout, était gentil, conclut Ray, des trémolos dans la voix.
Je ne fais aucun commentaire et je me remets à faire du stop.
Un quart d’heure. Une demi-heure.
Sans succès. Aucune voiture ne s’arrête. Si bien que, une heure plus tard, nous voyons revenir notre chauffeur, avec des provisions pour au moins un mois à l’arrière, sur le plateau de son pick-up.
Il s’arrête à notre niveau. Pas besoin de klaxonner pour attirer notre attention, les aboiements de Max nous auraient averties. Ray bondit de joie en scandant le nom de Max, Max, Max !
Puis, Roger fait semblant de consulter sa montre et nous lance, un brin moqueur :
– Vous devez commencer à avoir faim.
Je hausse les épaules, pas certaine de savoir ce qu’il faut répondre à cela. Je vois qu’il baisse les yeux en direction de Ray et qu’il lui fait le même clin d’œil, en plus complice, qu’il m’a fait tout à l’heure. Décidément, c’est son mode de communication.
Ray fait oui de la tête en se caressant l’estomac. L’homme lui sourit avant de dire :
– Voilà ce que je vous propose. J’appelle ma femme pour la prévenir que nous serons cinq à table aujourd’hui, afin qu’elle mette au four le meilleur poulet fermier de votre vie. Avec un peu de chance, il restera des cardes d’hier, en provenance directe du jardin. Vous m’en direz des nouvelles.
– Nous sommes attendues à Sacramento le plus tôt possible, je dis.
– Je sais, mais telles que vous êtes parties, vous ne serez jamais prises en stop. Ce n’est pas trop dans les mentalités par ici. Et puis, vous ne pouvez tout de même pas abandonner votre voiture à Lyman ! Vous pourriez profiter d’un bon repas et on prendrait le temps de réfléchir.
– Réfléchir à quoi ?
– À une solution pour vous faire arriver à bon port. Mais au moins, vous auriez le ventre plein et un toit au-dessus de la tête, parce qu’il va faire chaud cet après-midi.
Voyant que j’hésite, il ajoute :
– Si j’étais vous, je ne raterais pas une telle occasion. Elle ne se représentera pas deux fois.
Le moteur tourne toujours et les feux de détresse clignotent. C’est comme si la voiture nous disait « Décidez-vous ! On ne va pas rester là pendant des heures ! ». Santee et Ray m’observent, attendant que je dise quelque chose. Je sens qu’elles ont envie de monter dans la voiture de Roger, mais je reste leur grande sœur et elles suivront mon opinion quoi que je décide.
La proposition est tentante, mais je la trouve aussi vexante. Je voulais prouver à mes sœurs que je pouvais nous emmener jusqu’en Californie.
Je jette un coup d’œil à Ray. Je la vois se tortiller de faim, de soif et d’inquiétude, pas rassurée à l’idée de devoir continuer à faire du stop ; épuisée par deux nuits inconfortables, aussi.
Et puis je plante mon regard dans celui de Santee, comme pour l’interroger en silence. Elle semble dire « Au moins, le monsieur, on le connaît un peu et il ne nous a pas fait de mal jusqu’à présent ».
C’est vrai que Roger a l’air sincère. C’est une chance qu’il ne faut pas laisser passer par orgueil. La fierté, c’est bien, mais l’orgueil, qui n’en est pas éloigné, peut être stupide.
Je dois reconnaître que j’ai peur aussi. J’ai vu assez de films dans lesquels les victimes d’un tueur en série, des femmes la plupart du temps, montent de leur plein gré dans le véhicule de leur kidnappeur. Je ne voudrais pas embarquer mes sœurs dans ce qui pourrait se révéler un piège.
J’essaie de me rassurer : on est en plein jour, et nous sommes trois. Je resterai près de la portière, au cas où, et je crierai à l’aide si jamais…
Surtout, je sens que nous sommes au bord de l’évanouissement tellement nous sommes à bout de forces. Je n’ai pas le choix ; c’est maintenant une question de vie ou de mort.
– D’accord, je dis.
Mes sœurs bondissent à bord du camion sans se faire prier. Santee dissimule son soulagement mais Ray, elle, affiche un franc sourire en s’installant à côté de Max. Elle n’a même pas besoin qu’on lui rappelle d’attacher sa ceinture.
– À propos, il serait temps que je connaisse vos pré noms ! Toi, si j’ai bien compris, ta sœur t’a appelée Ray. Et vous autres, c’est quoi vos petits noms ? dit-il en se tournant vers Santee et moi.
– Moi, c’est Bearfoot, dis-je. Et elle, c’est…
– Santee.
Roger approuve de la tête.
– Eh bien, Bearfoot, Ray et Santee, je suis enchanté de faire votre connaissance. En route.
Pendant le trajet, Roger nous parle de son ranch et de sa femme, Amy. Il cherche à savoir pourquoi je porte un nom indien et pas mes sœurs. Je lui explique que c’est fréquent dans notre tribu ; le nom lakota est souvent déterminé par les événements de la vie, heureux ou malheureux. Il arrive même que quelqu’un en change, selon la tournure que prend son existence. Roger hoche la tête d’un air intéressé mais ne me pose pas davantage de questions.
Nous traversons Evanston, une ville comme il y en a des milliers aux États-Unis, d’après Roger. À plusieurs reprises, celui-ci salue des personnes que nous croisons, ce qui me rassure car ces gens nous ont vues à bord de son pick-up. Un assassin serait plus discret et éviterait de parader en ville aux côtés de ses futures victimes.
La voiture file ensuite entre de grands champs le long d’une rivière, avec des collines rocheuses de part et d’autre de la plaine. Après quelques kilomètres, Roger ralentit et s’engage sur un chemin de terre.
– On y est, dit-il.
On découvre une immense maison tout en longueur, une grande cour en terre battue avec des bâtiments au fond… Des granges aux parois de bois et au toit de tôle ondulée. La plus ancienne ressemble à celles que l’on voit dans les westerns, la plus récente à une usine moderne.
– C’est là que logent mes vaches. Ce sont des laitières, ce qui est plutôt rare dans le Wyoming. J’en ai cinq cents.
– Cinq cents ! répète Santee.
– Wow, renchérit Ray sans trop savoir ce que cela représente.
Roger sourit et dit :
– Ce n’est pas grand-chose pour la région. Cela fait de moi un petit éleveur, en fait.
Ray et Santee écarquillent les yeux. Je suis moi-même impressionnée.
– Et tous ces champs, ils sont à vous ? je demande.
– Oui et non. J’en possède certains, j’en loue d’autres, pour faire du foin et de l’ensilage, et nourrir mes bêtes.
Il y a aussi des carcasses de voitures un peu partout sur le terrain, dans différents états de décomposition.
Au moment où Roger coupe le moteur, une femme plutôt grosse apparaît sur le pas de la porte. Il n’a donc pas menti : il est effectivement marié et son épouse nous attendait.
Max échappe aux bras de Ray, pourtant serrés très fort autour de son poitrail, et bondit hors de la fenêtre sans attendre que nous ayons ouvert la portière.
– Amy, je te présente Bearfoot, Santee et Ray, annonce gaiement Roger. Mesdemoiselles, je vous présente Amy Lehrer, la femme la plus redoutée de l’Ouest.
Ladite Amy éclate de rire et nous accueille en écartant les bras.
– Soyez les bienvenues, les enfants.
Je tique en entendant le mot « enfants », car il laisse entendre qu’un coup d’œil a suffi à Amy pour comprendre que je ne suis pas majeure. Mon inquiétude est dissipée par l’odeur de poulet rôti qui assaille nos narines dès que nous entrons dans la maison. Ray se lèche les babines, Santee s’émerveille de voir la table mise. Quant à moi, j’avoue avoir du mal à imposer le silence à mon estomac.
– Allez, à table, nous lance Roger.
– Teu teu teu, on se lave les mains d’abord, dit Amy en fronçant les sourcils à l’intention de son mari.
Celui-ci nous regarde en adoptant l’air d’un petit polisson pris sur le fait. Ray éclate de rire et me glisse à l’oreille :
– Il se fait gronder.
Je hoche la tête, heureuse de voir ma sœur s’amuser de tout cela. Santee affiche un air radieux, visiblement en confiance chez Amy et Roger.
Roger avait raison, c’est le meilleur poulet que nous ayons mangé depuis longtemps. Amy nous a servi de délicieuses salades mexicaines dans des ramequins en entrée, la viande était accompagnée de légumes frais du jardin, et le dessert était fait maison.
Mes sœurs sont aux anges, mais je n’arrive pas à me détendre complètement. Tout le monde à part moi semble l’oublier, mais nous avons de la route, et toujours pas de solution. Roger et Amy plaisantent, nous racontent des histoires de cow-boys où il est question de veaux et de chutes de cheval.
– C’était le bon vieux temps, dit Roger en passant une main affectueuse dans le dos d’Amy. Aujourd’hui, je me briserais le dos si je tentais de réaliser les acrobaties que je faisais à l’époque.
– Aujourd’hui, tu arrives tout juste à monter sur un tracteur, alors j’imagine sur un cheval !
– Hey !
Nous rions toutes de l’air offusqué qu’a pris Roger. C’est vrai qu’il est vieux, mais pas à ce point tout de même.
En guise d’excuses, Amy se lève pour l’embrasser dans le cou. Je surprends le regard effaré de mes sœurs, pas habituées à ce genre d’épanchement entre un homme et une femme… Pas habituées à voir un homme et une femme à la même table, tout court. Un instant, je médite cette triste vérité : nous n’avons pas connu une vie de famille normale. Cela ne m’a pas manqué dans la mesure où nous n’avons jamais eu d’autre exemple que celui d’une famille de filles avec à sa tête, notre mère. Mais à cet instant précis, je me dis que ça doit être chouette, d’avoir des parents qui s’aiment. Mes sœurs sont peut-être en train de se faire la même réflexion.
Une fois le repas terminé, Roger nous demande si nous sommes d’accord pour l’aider avec les vaches, quand nous aurons débarrassé et passé un coup de balai. La table de la salle à manger est nettoyée en un temps record, et Ray et Santee sortent aussitôt dehors.
Je ne suis pas comme elles. Je ne parviens toujours pas à profiter de ces moments de répit. L’après-midi avançant, je recommence à m’impatienter. Roger a dit qu’on devait profiter du déjeuner pour réfléchir, mais je ne vois rien venir pour l’instant. Il agit comme si c’était naturel que nous soyons là et évident que nous serons encore là le soir venu, et que nous passerons la nuit ici. Mais ça n’est pas évident pour moi ! Pas question que je me laisse endormir par la gentillesse du couple et l’ambiance joyeuse de l’après-midi.
À un moment donné, j’entraîne Roger à l’écart et je lui fais part de ma contrariété : l’après-midi file, il est temps de nous ramener au bord de la nationale pour que nous continuions notre route.
– Restez encore ce soir, plaide-t-il.
– Mais…
– Nous avons plein de chambres inoccupées, vous pouvez dormir ici cette nuit.
Je fais non de la tête. Au fond de moi, j’ai toujours peur que Roger et Amy soient en train de nous amadouer pour mieux nous dénoncer à la police. Pourtant, il n’y a aucune malice dans les yeux de Roger, que de la gentillesse, alors qu’il essaie de me convaincre :
– Demain, à la première heure, on ira chercher un gallon d’essence à la station-service, on se rendra à votre voiture, je vous paierai le plein et vous repartirez.
Mais je garde un air buté.
– On a le temps de faire tout ça aujourd’hui, je dis.
Alors Roger insiste :
– Regarde comme tes sœurs sont heureuses ! Laisse-les souffler un peu et profiter de la ferme.
Mes yeux suivent le bras de Roger qui pointe en direction de Ray et Santee. C’est vrai qu’elles s’amusent comme je ne les ai pas vues s’amuser depuis… Je crois que je ne les ai jamais vues aussi enjouées.
– Nous ne voulons pas abuser de votre hospitalité, je prétexte.
Ni le ton que j’ai employé ni mon argument ne sont convaincants. Je le sais. Roger l’a senti. Il a gagné la partie.
– Vous n’abusez nullement. Ça nous fait plaisir de vous avoir, à Amy et à moi, ajoute-t-il.
– Bon, d’accord, dis-je en soupirant.
Roger pose sa grosse main sur mon épaule. Et c’est tout. Il n’en rajoute pas. Son geste veut dire « C’est bien, tu prends la bonne décision », mais il signifie aussi « Tu te préoccupes de tes sœurs, je comprends ». Et cela me plaît.
J’ai donné mon accord à Roger pour que nous passions la nuit ici, mais l’inquiétude ne me déserte pas pour autant. J’essaie juste de la dissimuler à Ray et Santee. Celles-ci prennent un tel plaisir en aidant Roger à nourrir les génisses, en montant sur le tracteur et en se roulant dans le foin.
Puis, l’heure du goûter approchant, je commence moi aussi à avoir envie de me laisser aller. Je rejoins Amy dans la maison pour lui donner un coup de main. Nous préparons des compotes avec les dernières pommes ramassées l’an dernier et conservées sur des claies dans leur cellier. Cela me fait repenser à notre fuite dans le verger du paysan qui nous a tiré dessus. Tout paraissait tellement compliqué ce matin et tout paraît si simple ici, avec Amy et Roger.
Les activités de fermières se poursuivent pour Santee et Ray jusqu’au soir.
Après une bonne douche, nous mangeons le deuxième meilleur repas de notre existence.
Puis c’est le rituel du coucher. Mes sœurs babillent en se lavant les dents. Le ventre plein, ça ne les inquiète pas du tout de dormir chez des inconnus.
À un moment donné, Ray réclame maman ; elle est sur le point de pleurer. Je m’y attendais. Alors, je la serre très fort dans mes bras, et nous nous installons toutes les trois dans le même lit.
– Tant que notre maman n’est pas revenue à la maison, c’est moi ta maman. D’accord ?
Chez nous, les Native Americans, ça marche comme ça. La notion de famille est à géométrie variable. On appelle nos tantes maman ; un oncle a la même autorité qu’un père ; un cousin, même éloigné, peut faire office de parent. Si l’un des membres de la tribu est déficient, un autre prend le relais. C’est une question de survie.
En ce qui nous concerne, malheureusement, nous ne pouvons compter sur personne d’autre que nous-mêmes. Ray n’a donc aucune raison de ne pas prendre au sérieux ce que je lui propose. D’ailleurs, je la vois faire un effort pour retenir un sanglot. Puis, elle acquiesce.
– Pourquoi maman ne nous appelle pas ?
C’est Santee qui a parlé. Elle a raison : l’assistante sociale a informé notre mère de notre disparition. Maman aurait dû tenter de nous avoir au bout du fil ! Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir conservé mon téléphone portable en mode sonnerie et dans la poche arrière de mon jean toute la journée ! Qu’est-ce qu’elle fout ? Il est 22 heures, trop tard pour espérer un appel maintenant. Est-elle à ce point en colère qu’elle ne veut pas nous parler ? Je l’imagine furieuse contre moi et rongée par la frustration de ne plus rien contrôler depuis quelques jours, mais j’ai du mal à croire qu’elle choisisse de nous ignorer.
Il faudra bien que nous ayons cette conversation… Je la redoute, d’ailleurs, car je vais me faire gronder comme jamais auparavant – de toute ma vie, je n’ai pas désobéi une seule fois à notre mère –, mais j’ai tant besoin d’entendre sa voix ! Et je sais qu’il en est de même pour mes sœurs.
Il faut que je la persuade que j’ai fait le bon choix, même si je n’en suis pas tout à fait convaincue moi-même. Si je parviens à trouver les mots, elle comprendra le traumatisme que représenterait une séparation entre mes sœurs et moi, surtout après son incarcération. Cela nous détruirait. Je veux aussi qu’elle se rende compte que je suis peut-être en train de créer l’occasion pour ses filles d’échapper à l’environnement toxique de la réserve.
Et si malgré mes explications elle refuse de prendre conscience de ce que cela signifie pour nous, je suis prête à l’envoyer paître… Car, après tout, c’est elle qui est responsable de notre situation ! C’est elle qui s’est enivrée et fait mettre en prison, pas moi ! C’est donc à elle qu’il incombe de trouver une solution au problème qu’elle a créé, pas à moi !
Je fais peut-être preuve d’ingratitude en raisonnant ainsi, mais c’est ce que je ressens. Je l’aime de tout mon cœur et je lui suis reconnaissante de la façon dont elle nous a aimées et éduquées, mais il y a aussi de la colère au fond de moi. Une colère injuste peut-être, mais une colère bien réelle qui me donne envie de crier que je n’ai pas demandé à venir au monde ! Mes sœurs non plus ! Nous n’avons jamais voulu être des Indiennes dans une Amérique raciste qui nous a parquées dans des prairies stériles. Alors qu’on ne nous empêche pas de prendre notre destin en main ! Puisque ni mon père ni ma mère n’ont été à la hauteur, il faut bien que nous nous battions pour avoir une vie meilleure. Si ma mère cherche à m’imposer sa volonté depuis sa cellule, je lui répondrai qu’elle est mal placée pour donner des leçons.
Il est naturel qu’elle s’inquiète de nous savoir sur la route, sans chaperon, mais j’espère qu’elle me fera confiance pour protéger mes sœurs, et qu’elle sera fière de moi, de nous.
– Elle n’a certainement pas eu le droit de passer un coup de fil, dis-je à Santee. Elle vient d’arriver au pénitencier ; j’imagine qu’il y a une procédure, que cela prend du temps avant qu’on vous assigne une cellule et qu’on vous explique le fonctionnement de la prison.
Santee acquiesce en réprimant une larme. Je l’entends déglutir comme la grande fille qu’elle veut être, et qu’elle sait être. Je l’aide à s’apaiser en la serrant très fort dans mes bras. Ray dort déjà.
Le temps que Santee prenne sa place dans le lit, et le calme descend sur la chambre.
Ai-je le droit de fermer les yeux ou dois-je monter la garde ? Un instant, je me pose la question.
Mais la lumière de la lune filtre à travers les rideaux, les beaux draps blancs sentent la sauge sauvage, j’entends les respirations régulières de mes sœurs… À mon tour, je me relâche complètement.
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