Les soeurs Lakotas
Chapitre 2
2
J e suis réveillée par le klaxon d’un énorme camion. Du haut de sa cabine, le chauffeur a dû apercevoir notre voiture cachée derrière la haie, et ça l’a amusé de nous faire sursauter.
– Crétin ! je siffle entre mes dents.
Tout de suite, je me retourne pour voir si mes sœurs ont été sorties de leur sommeil, elles aussi. Mais non, elles dorment toujours profondément. Ma nuit a été courte, je suis encore embuée de sommeil. Pourtant, il me faut réfléchir, et vite. Une voiture arrêtée en bord de route n’attire pas seulement l’attention des camionneurs, mais de la police.
Mes angoisses de la veille ne m’ont pas abandonnée ; il est encore très tôt, l’assistante sociale ne viendra sonner chez nous que dans quelques heures, il est toujours temps de faire demi-tour. Si je décide de reprendre la route en maintenant le cap en direction de l’océan Pacifique, cela deviendra définitif : nous serons officiellement des fugitives, ou tout au moins des fugueuses. Je peux, au contraire, accepter notre sort et choisir de rentrer.
La question que je me pose est de savoir si, en fuyant, je protège mes petites sœurs ou je les mets en danger.
Après tout, un an de séparation, ce n’est pas la mer à boire. L’assistante sociale m’a assuré qu’elle ferait en sorte que nous puissions nous voir les week-ends…
En même temps, je sens qu’il n’y a pas que cela qui se joue ; je n’embarque pas mes sœurs dans cette aventure uniquement pour échapper au placement dans des familles d’accueil. Quelque chose d’autre me force à partir, quelque chose de plus… grand… Que j’ai du mal à expliquer.
Je voudrais en parler à quelqu’un, à une meilleure amie, mais je n’ai pas de meilleure amie. J’ai bien des copines, au lycée, mais je ne compte pas de relation intime parmi elles. D’ailleurs, ces camarades de classe ne comprendraient pas ; elles n’ont jamais quitté la réserve, elles non plus, et ne se voient pas vivre ailleurs. Moi, en revanche… Je ne sais plus. Je sens que la réserve limite mes ambitions, mais aussi qu’en dehors d’elle, je ne serais plus rien, plus personne. Comment être une Américaine avec un nom tel que le mien et une couleur de peau telle que la mienne ? Mais comment être une Oglala Lakota sans mon peuple ?
Si seulement ma mère était là ! Je n’ai… Je n’avais qu’elle. Elle est ma confidente et l’adulte vers laquelle je me tourne lorsque j’ai besoin d’un conseil.
Un poids écrase ma poitrine. Je reconnais une crise de panique. J’inspire lentement et expire longuement. Je vide mes poumons à m’en faire mal aux côtes, comme on nous l’a appris en éducation physique et sportive. Puis, je me frotte énergiquement les yeux.
Google Maps sur mon smartphone indique que nous sommes à proximité de Sidney, dans le Nebraska. De toute ma vie, je n’ai jamais été aussi loin de chez moi. Je suis prise d’un nouveau vertige. Je réitère la manœuvre inspiration- expiration plusieurs fois, jusqu’à ce que la tête me tourne.
Je fais un rapide état des lieux : nous avons de la nourriture pour deux repas, maximum. Quant à l’essence, cette vieille guimbarde en consomme tellement que le réservoir est presque vide. En plus, ma mère n’avait pas fait le plein, évidemment ! Et tout ce que j’ai comme cash, c’est quarante dollars.
La batterie de mon téléphone portable ne sera pas éternelle non plus. L’allume-cigare ne fonctionnant plus depuis longtemps, il faut que je trouve un autre moyen de la recharger : une station-service peut-être…
Toujours selon Google Maps, nous sommes à 1 900 kilomètres de Sacramento, la capitale de la Californie ; ce qui est impossible à parcourir avec un seul plein.
Je mets le contact pour allumer le tableau de bord. L’aiguille du niveau d’essence décolle tout juste du R de « réserve ». Je la fixe intensément pendant de longues secondes en espérant qu’elle continuera sa course vers la barre indiquant la moitié, ou au moins le quart du réservoir. Mais rien du tout. Elle demeure immobile.
– Bon, restons positive, me dis-je à voix haute pour me donner du courage. Chaque chose en son temps. Pour le moment, ce qui importe, c’est de partir d’ici et de faire manger Ray et Santee dès qu’elles émergeront.
J’ouvre le coffre et j’attrape des céréales. Le claquement du hayon les fait bondir. Santee me demande tout de suite où on est ; Ray réclame notre mère.
– On l’appellera tout à l’heure, d’accord ?
Ray hoche la tête et prend sur elle.
– J’ai faim, dit-elle.
Je lui souris.
– Ça vient ! je réponds en tournant la clef dans le contact.
Une fois que nous sommes de nouveau sur la route nationale, je tends le paquet de céréales à Ray.
– Partage avec ta sœur, d’accord ?
J’observe la réaction de Ray dans le rétroviseur. Ses beaux yeux en amande sourient alors qu’elle enfourne des poignées de Rice Crispies dans sa bouche. Elle tient le paquet sur ses genoux, et même si elle laisse Santee piocher dedans, elle surveille attentivement ses gestes, estimant la quantité prélevée chaque fois. Cela n’a pas l’air de déranger Santee, habituée, comme moi, au comportement égoïste de notre petite sœur. D’ailleurs, quand elle croise mon regard dans le rétroviseur, elle me fait un clin d’œil, l’air de dire « Bah, ce n’est pas grave. Elle n’a que six ans, après tout ».
Santee aussi a de beaux yeux en amande. Tout le monde le dit dans notre voisinage : nous sommes trois princesses lakotas, les trois plus belles filles de Pine Ridge ! Même si, évidemment, avec mon handicap, je ne suis pas aussi attirante que mes sœurs.
Notre mère est très fière de nous, mais elle s’inquiète également, parce que la beauté des filles attire des ennuis sur les réserves indiennes. « Il y a des prédateurs qui rôdent, et ils ne sont pas lakotas, je sais de quoi je parle », affirme-t-elle, sans que j’aie jamais vraiment su à quoi elle faisait allusion. Je sais ce qu’est un prédateur, et je ne suis plus assez naïve pour ignorer les mauvaises rencontres que l’on peut faire dans un monde dominé par la force physique masculine. Je sais aussi, parce qu’on en a parlé en classe avec nos professeurs, que le danger concerne toutes les filles dans le pays et sur tous les continents, mais que statistiquement, une Native American vivant dans une réserve aux États-Unis a trois fois plus de risques d’être violée qu’une Blanche, dix fois plus d’être agressée. Quand ma mère précise « je sais de quoi je parle », je me demande ce qu’elle a vécu, elle, personnellement. Elle ne s’est jamais confiée à moi ; c’est un sujet tabou chez les Oglalas Lakotas. Étrangement, la vulnérabilité des femmes est connue de tous mais la question n’est jamais abordée par le conseil tribal, et personne ne fait part de son expérience personnelle… En tout cas, pas publiquement. C’est comme si cela faisait partie de notre bagage culturel, de notre ADN. Les choses sont ainsi et il n’y a rien qu’on puisse dire ou faire pour améliorer la situation. Les Blancs viennent prélever leurs proies sur les réserves indiennes, puis retournent en territoire blanc. S’ils sont arrêtés par la police tribale à l’intérieur des limites territoriales de la réserve, ils ne risquent pas plus d’un an de prison ferme, quel que soit le crime perpétré, même s’il s’agit d’un meurtre, parce qu’un tribunal indien ne peut pas prononcer une sentence supérieure à douze mois à l’encontre d’un Caucasien, d’un Blanc.
Au-delà des limites de la réserve, la police tribale n’a pas juridiction. Elle doit se tourner vers la police fédérale pour que les poursuites aboutissent. Il faut donc que le FBI lui-même s’empare du dossier… Ce qu’il ne fait jamais, ou très rarement. Parce que tout le monde à Washington et dans le reste du pays, à majorité blanche, se moque de ce qu’il peut advenir des Native Americans. Cela s’appelle du racisme d’État, ni plus ni moins.
Ce mécanisme de la terreur systémique est très bien expliqué sur le Dark Web : « Comment commettre un viol aux USA et échapper à tout châtiment. »
C’est insupportable, mais c’est notre quotidien. Nous naissons et grandissons avec cette donnée implantée dans notre cerveau : les Blancs ont quasiment droit de vie ou de mort sur toi. Évite de croiser leur route ou de te mettre dans une situation périlleuse car c’est toi qui auras tort et le système judiciaire ne viendra pas à ton secours.
C’est la raison pour laquelle mes sœurs et moi ne sommes pas autorisées à sortir le soir après 18 heures, et c’est aussi la raison pour laquelle nous n’avons pas de contact avec les Blancs.
Je ne l’oublie pas alors que nous roulons vers la Californie, en plein territoire ennemi donc. Nous ne passons pas inaperçues avec nos cheveux noirs et raides, nos yeux sombres et notre peau mate. On nous cherchera facilement des noises. J’essaie juste de ne pas trop y penser pour ne pas communiquer mon angoisse à mes sœurs.
Je réponds au clin d’œil de Santee par un hochement de tête complice. Cette marque de maturité chez elle m’attendrit, car après tout, elle n’a elle-même que dix ans, et elle se comporte déjà comme une petite maman, prête à pardonner à Ray ses caprices.
Je me contente de finir les restes quand elles ont l’estomac calé. Nous avons encore de quoi manger à midi, mais après, je ne sais pas comment nous ferons. Je veux croire que nous trouverons une solution. Ne poursuivons qu’un objectif : arriver là-bas et trouver du travail le plus rapidement possible.
Mon idée est d’atteindre Salt Lake City, dans l’Utah, avant la tombée de la nuit, parce que ça signifiera qu’on aura franchi les montagnes Rocheuses qui traversent le pays du nord au sud, du Canada jusqu’au Mexique. Cette chaîne de montagnes est mythique ; elle marque la limite entre l’Ouest et le reste des États-Unis. Les colons blancs ont longtemps été stoppés par cette barrière naturelle, incapables de passer ses hauts cols enneigés avec leurs chariots. Pour les Blancs, au-delà, c’était l’Ouest sauvage, et tout au bout de la route, la fin du monde connu : l’océan Pacifique.
Salt Lake City est à neuf heures de route à peu près. Je sais que je fatiguerai plus vite qu’un conducteur habitué à parcourir de telles distances. Et puis je crains les contrôles de police. Conduire sans permis, c’est la prison direct… Pour le coup, qui s’occuperait de mes sœurs ? Je ne dois donc commettre aucune infraction sur la route, aucun dépassement de vitesse… Surtout, je dois penser à mettre mon clignotant ! Une chose que ma mère m’a apprise : les policiers détestent qu’on change de voie sans prévenir.
Il fait très beau ; le ciel bleu, droit devant nous, est porteur de promesses. Malgré les difficultés qui nous attendent, j’ai envie d’y croire. Alors, j’allume le sound- system. Enfin, sound-system, si on peut dire ! Parce que la voiture est tellement vieille qu’elle n’est pas équipée d’un lecteur CD – ne parlons même pas de port USB ou de Bluetooth ! – mais d’un lecteur de cassettes à bande, comme dans les films des années 1980. Qu’est-ce qu’on peut se moquer de notre mère avec ça, mes sœurs et moi ! Quand nous ne la chambrons pas sur les noms des groupes qu’elle écoute !
Je préfère mettre la radio. Après avoir évité toutes les stations de cow-boys qui jouent de la musique country, je finis par tomber sur Who needs love, de Tory Lanez. C’est un morceau qu’on connaît par cœur ! Santee et Ray se mettent à accompagner le chanteur, et je les rejoins.
On roule fenêtres ouvertes, le vent s’engouffre et soulève tout dans l’habitacle. On rit parce que les paroles sont ponctuées de gros mots que maman nous interdirait de prononcer ; je bats le rythme sur le volant pendant que Santee et Ray sautent sur leurs fesses, bras en l’air.
Par moments, je redeviens maussade en pensant à notre mère : je lui en veux toujours un peu, mais tout de même, elle ne mérite pas ce qu’il lui arrive. Elle a dû intégrer sa cellule à l’heure qu’il est ; elle est même déjà au courant que ses filles ont disparu. Telle que je la connais, elle imagine certainement le pire. Je ne peux pas la laisser s’inquiéter plus longtemps, je dois entrer en contact avec elle le plus rapidement possible.
À l’approche de Kimball, la route est bordée de bosquets de plus en plus nombreux. Une aire en particulier offre une zone ombragée grâce à la présence d’arbres indomptables qui grimpent sur des rochers ; eux-mêmes tentent de leur échapper en les escaladant. On ne sait plus qui pousse sur qui, lesquels des arbres ou des boulders sont apparus les premiers… Cela donne un spectacle magnifique que même Ray et Santee apprécient.
Je les laisse s’amuser dans les branches des uns et gravir les flancs râpeux des autres, et je m’éloigne pour téléphoner à notre mère.
Je ne sais pas si on me permettra de lui parler ; aussi, je préfère ne pas dire à mes sœurs que c’est elle que j’appelle. J’invoque le prétexte des services sociaux que je souhaite soi-disant informer de notre voyage.
– Pénitencier fédéral de Rapid City. En quoi puis-je vous être utile ?
– Euh, je souhaiterais parler à une détenue.
– Vous êtes son avocate ?
– Non, sa fille.
– Je regrette mais les communications personnelles sont interdites dans ce sens. Ce sont les détenus qui appellent leur famille aux horaires dédiés, si le PCV est accepté, et pour une durée maximale de quinze minutes.
– Le PCV ?
– C’est-à-dire que l’appel se fait aux frais de la famille, qui doit au préalable accepter de le prendre.
– Mais… S’il s’agit d’une urgence ? Ma mère vient d’être… Comment dire, admise…
– Écrouée.
– Oui, c’est cela. Elle vient d’être écrouée et…
– Je regrette, pas d’exception. Vous devez attendre qu’elle vous contacte. Les appels se font entre 18 et 20 heures.
– Oui, mais là c’est un cas un peu spécial. Il faudrait la rassurer. Elle croit que nous avons disparu… Ses filles, je veux dire. Elle pense que ses filles sont en danger. Est-ce que vous pourriez au moins lui transmettre un message, lui dire que nous allons bien ?
– Désolé, c’est impossible. Nous avons plus de sept cents déte nus hommes et femmes, nous ne pouvons pas traiter les cas particuliers. Votre maman vous appellera, si elle le souhaite. Passez une bonne journée.
L’employé du pénitencier me raccroche au nez. Je retourne auprès de mes sœurs.
– Ils ont dit quoi ? me demande Santee.
– Rien. Je leur ai dit de rassurer maman.
– Quand est-ce qu’on pourra lui parler ?
– On ne peut pas l’appeler. C’est elle qui le fera. C’est le soir uniquement. Allez, montez, on y va maintenant.
Je reprends le volant, un œil toujours rivé à la jauge d’essence. D’ailleurs, cela fait à peine une demi-heure que nous roulons quand le voyant rouge s’allume : nous sommes sur la réserve.
Je m’arrête aux environs de Pine Bluffs pour faire le plein, mais j’ai à peine de quoi remplir la moitié du réservoir. Cela me coûte trente-deux dollars ; il ne me reste plus que huit dollars.
J’autorise Ray et Santee à descendre de la voiture pour se dégourdir les jambes. Elles me rejoignent à l’intérieur, là où se trouvent les caisses, pour aller aux toilettes, parce que Ray a envie de faire pipi. Mais dès qu’elles franchissent les portes du magasin, le gérant de la station-service se met à les dévisager. Puis, son regard se pose sur moi. Puis, il reluque du côté de la voiture. Je sais ce que cela signifie : soit un avis de recherche a déjà été diffusé à la télé ou dans les journaux, soit il a déduit seul qu’il y avait quelque chose de louche à notre sujet.
Je n’ai pas l’intention d’attendre pour avoir la réponse. Mieux vaut ne pas traîner dans les parages. Je rappelle mes sœurs et nous repartons aussitôt malgré les protestations de Ray.
– Tu feras pipi plus loin, dans la nature, lui dis-je sans donner d’explications.
Je crois que Santee a compris ce qu’il se passait.
Nous continuons notre trajet sans encombre. Après un rapide arrêt pour que Ray soulage sa vessie, je reprends le volant en silence, concentrée sur la route, craignant à tout moment de voir apparaître une voiture de police dans le rétroviseur. Heureusement, le pompiste ne semble pas avoir donné notre signalement car nous croisons des patrouilles sans être interpellées.
Ray, qui ne lit pas encore très bien, demande à Santee de l’aider à déchiffrer les noms des villes indiqués sur les panneaux.
– Cheyenne, Medicine Bow, Horse Creek, Elk Mountain…
– On dirait des noms indiens, remarque Ray.
– Ce sont des noms indiens ! Santee lui répond.
Je souris sans quitter la route des yeux. Petites mais pas bêtes, les frangines. Elles pointent sans le savoir une vérité que nous-mêmes avons oubliée : ce pays était peuplé avant l’arrivée des premiers colons. Ce sont peut-être des Blancs qui ont façonné l’Amérique et lui ont donné le visage qu’elle a aujourd’hui, mais des Cheyennes, des Seminoles, des Cherokees et des centaines d’autres peuples autochtones y vivaient avant eux et en avaient nommé le moindre col de montagne, le moindre ruisseau.
Ce que Ray et Santee n’expriment pas mais qui me frappe, moi, c’est la beauté des paysages que nous traversons. Je ne connais que le Dakota du Sud, une région réputée pour sa végétation et ses reliefs variés, allant des vastes prairies des Black Hills, où paissent des troupeaux de bisons, aux ravins des Badlands.
Lors d’un voyage de fin d’année au Crazy Horse Memorial, j’avais eu l’occasion d’admirer les concrétions à l’infini des Badlands, et les forêts autour de la sculpture géante du grand chef de guerre oglala lakota, une des figures historiques de notre peuple, aussi célèbre que Sitting Bull.
Le monde entier connaît, pour les avoir vues dans des dizaines de films, les silhouettes des quatre présidents fondateurs des États-Unis de Mount Rushmore. Cependant, pas très loin de là, la sculpture de Crazy Horse sur son cheval, commencée en 1948, sera bien plus haute et bien plus imposante que celles de Mount Rushmore. Pour les uns, elle symbolise l’esprit de liberté et d’insoumission de notre peuple. Pour les autres, défigurer une montagne sacrée constitue forcément un blasphème, et reproduire ce qui a été fait à Mount Rushmore une aberration, même si cela permet de rappeler que les quatre présidents américains – Washington, Jefferson, Roosevelt et Lincoln – ont encouragé la conquête de territoires qui appartenaient aux Native Americans.
Aujourd’hui, le Crazy Horse Memorial est loin d’être achevé, mais l’œuvre suscite toujours autant de controverse au sein de la tribu.
La Dodge peine dans les pentes escarpées des montagnes Rocheuses, mais après chaque col que nous franchissons, le moteur reprend son souffle en même temps qu’un nouvel horizon, un nouveau paysage grandiose s’offre à nous. Vues de loin, les Rocheuses sont une barrière sombre impressionnante, mais dès qu’on y pénètre, on découvre une variété de couleurs incroyable. La pierre passe du rouge au gris, du noir au bleu… Tout ça sur les flancs du même promontoire, sur la façade de la même falaise, comme s’il s’agissait des couches d’un gâteau géant ; elle brille sous le soleil et disparaît dans l’ombre, pour resurgir après la courbe suivante. La route tourne et vire et semble n’avoir pas de fin. C’est comme si, tout à coup, je réalisais que la réserve de Pine Ridge n’est qu’un petit point sur la carte d’un territoire immense. Je me demande si maman est consciente de ce que ce pays a à offrir. Elle ne nous a jamais présenté les choses de cette manière. Pour elle, la réserve est une prison et un refuge à la fois ; un îlot au milieu d’un pays hostile. À force de se sentir des Oglalas Lakotas de Pine Ridge, encerclés par des ennemis, j’ai l’impression que mon peuple a oublié qu’il était américain, et que les États-Unis d’Amérique nous appartiennent aussi, peut-être même davantage qu’à n’importe qui d’autre !
Nous nous arrêtons pour pique-niquer en bord de route du côté de Rawlins, sur les derniers contreforts montagneux.
Je suis épuisée. Mon pied me fait mal, comme toujours lorsqu’il reste immobile trop longtemps. J’ai des crampes dans les bras et le dos noué par la tension permanente imposée par la conduite. Les yeux me piquent aussi ; il est temps qu’on fasse une pause.
Avant de couper le moteur, j’évalue ce qu’il nous reste d’essence : une nouvelle fois, le niveau est très bas ; c’est dingue ce que ce véhicule consomme !
Les filles bondissent hors de la voiture et vont se dégourdir les jambes dans les éboulis. Je comprends pourquoi on appelle ces montagnes les Rocheuses. Depuis des dizaines de kilomètres, je n’ai vu aucune végétation… Ni arbres ni buissons. C’est le règne minéral.
Je reste un long moment à regarder le paysage écrasé par le soleil. Santee et Ray ont trouvé la nourriture dans le coffre : du pain de mie, des chips, des beef jerkies – ces bâtons de viande séchée dont je raffole – et des conserves de fruits au sirop. Notre mère n’est pas vraiment une cuisinière. Je crois que je ne l’ai jamais vue préparer un plat en dehors de la dinde aux légumes au moment de Noël.
Santee me confectionne un sandwich au beef jerky et m’apporte une poignée de chips. Elle me tend ensuite une boîte de conserve de pêches au sirop pour que je l’ouvre parce qu’elle a peur de se blesser. J’ai oublié de prendre un ouvre-boîte, alors je dois me débrouiller avec un vieux couteau rouillé trouvé dans la boîte à gants de la voiture ; il a appartenu à notre père. Je l’ai toujours vu traîner là, mais je ne l’avais jamais vraiment regardé. Je l’observe sous toutes les coutures. Notre père a gravé ses initiales dans le manche en bois : « S. E. », pour « Samuel Esper ». Il n’a pas jugé opportun de mentionner son nom lakota, Reddog. Ça veut dire « Chien-roux ». Le nom vient d’un rêve qu’il faisait régulièrement quand il était enfant, dans lequel une meute de chiens menée par un grand mâle roux l’entourait alors qu’il avançait péniblement dans la neige. Il n’arrivait pas à savoir s’il lui voulait du mal ou s’il était là pour le protéger. Ses parents ont retenu ce nom de Reddog pour lui. Dans la tradition lakota, il est fréquent que quelqu’un adopte un nouveau patronyme à la suite d’une vision ou d’un événement marquant dans sa vie. Mais mon père ne s’intéresse pas à l’histoire de son peuple. Il méprise les traditions et les croyances des anciens. Il ne s’est jamais fait appeler par le nom de son animal totem ; alors que moi, je suis fière du mien, même s’il évoque mon infirmité.
Ça peut paraître cool de s’appeler Patte-d’ours, parce que l’ours est un animal mythique. On s’en méfie et on l’admire, on le laisse en paix. Quand on est enfant, les ours sont nos meilleurs amis. On a tous eu un ours en peluche que l’on a mâchouillé avec tendresse et trimbalé partout.
Mais quand on connaît les raisons pour lesquelles on m’a donné ce surnom, on trouve la chose moins « cool ». J’ai vraiment un pied d’ours. En jargon médical, on appelle ça un pied bot. C’est une malformation congénitale. Je suis née avec une espèce d’enclume à la place du pied droit, une masse informe au milieu de laquelle se fondent cinq doigts boudinés que l’on devine par la présence de cinq bouts d’ongles qui émergent à l’extrémité de cette horreur. Quand j’étais petite et que je marchais pieds nus dans le jardin, je laissais des traces dont mon oncle a dit un jour qu’elles ressemblaient aux empreintes d’un ours dans la forêt. Ça a fait rire toute la famille et depuis, je réponds au nom de Patte-d’ours.
C’était opérable à la naissance, mais notre assurance maladie ne couvrait pas ce genre de chirurgie. Ils ont dit que « l’enjeu était esthétique, pas médical ». Depuis, je boite, et ça n’est pas considéré comme un problème.
Une fois le repas terminé, je demande à mes sœurs de jouer sagement, sans faire de bruit ; j’ai besoin de faire une sieste avant de repartir.
Je m’installe à l’arrière de la voiture, portes ouvertes pour créer un courant d’air, et je m’assoupis.
C’est la voix de Santee qui me réveille ; elle parle fort et je râle contre elle dans un premier temps, jusqu’à ce que je comprenne qu’elle n’est pas en train d’échanger avec Ray mais avec quelqu’un d’autre… Un homme ! Celui-ci dit :
– Et elle est où, votre maman ?
Mon sang se fige.
– Elle se repose, parce qu’elle a conduit jusqu’ici depuis Pine Ridge et elle était fatiguée.
Je comprends tout de suite : ça doit être la police ! Santee et Ray savent qu’en cas de contrôle, elles doivent prétendre que je suis leur mère. J’ai failli me redresser pour intervenir, mais je me dis que le coup de bluff de Santee a une chance de réussir. Si j’enfouis un peu plus mon visage dans le creux de mes bras afin qu’il ne devine pas mon âge, peut-être le policier croira-t-il avoir affaire à une mère de famille épuisée qu’il convient de laisser dormir ? Peut-être qu’il aura pitié d’elle et n’osera pas la réveiller ? Je reste immobile, priant pour que ça marche.
Et ça marche ! J’entends le policier s’approcher de la voiture, s’arrêter à quelques mètres. Il a probablement la main sur la crosse de son pistolet, prêt à dégainer, comme on leur apprend à le faire. Je le sens qui m’observe pendant quelques secondes. Je m’efforce d’adopter la respiration de quelqu’un qui dort profondément. Puis, il dit :
– Bien. Mais ne restez pas en plein soleil trop longtemps. Dès que votre maman sera réveillée, reprenez la route. D’accord ?
– D’accord, monsieur.
Santee a été parfaite : polie, obéissante, posée… Comme si nous étions une petite famille comme les autres et que notre présence ici était absolument normale.
Le policier redémarre et sa voiture s’éloigne. J’attends encore dix secondes avant de me redresser, et quand j’ai l’assurance qu’il est bel et bien parti, je me précipite vers mes sœurs et les embrasse en hurlant de joie.
– Je suis fière de vous ! Vous êtes de fieffées menteuses !
– C’est toi qui nous as enseigné ça, avec tous les bobards que tu racontes à maman !
– Quoi ? Je ne mens jamais !
– Et la fois où elle t’avait interdit de monter sur le cheval de Sam Spotted-tail ? Tu es montée malgré tout et tu es tombée. Tu nous as fait promettre de ne rien dire à maman, et toi, tu as prétendu avoir fait une chute de vélo !
Ray se bidonne alors que Santee nous rappelle mes exploits. J’essaie de protester, pour la forme, mais elles chantent en chœur « Menteuse, menteuse ! », et nous éclatons de rire.
Mes sœurs sont deux sacrés bouts de femme. Avec une telle équipe, je suis certaine que nous allons nous tirer d’affaire.
Au moment précis où je me fais cette réflexion, le rire de Ray cesse et son visage passe d’un rictus de joie à celui du désespoir :
– Quand est-ce qu’on va revoir maman ? dit-elle au milieu de grosses larmes.
Je l’attire à moi et elle se laisse tomber dans mes bras.
– Je te l’ai déjà dit, Ray. On ne la verra pas avant l’année prochaine. Mais nous pourrons lui parler au téléphone.
– Quand ? demande Santee.
– Je te l’ai expliqué aussi : nous devons attendre son appel. Je pense qu’elle sera autorisée à le passer aujourd’hui.
Les sanglots de Ray diminuent. J’attrape un mouchoir en papier dans la boîte à gants et l’aide à se moucher.
Après une telle montée d’adrénaline, je n’ai plus du tout sommeil.
– Bien, n’attendons pas que le policier repasse ou change d’avis. Partons vite d’ici.
Dans la minute qui suit, le camp est levé.
La climatisation de la voiture ne fonctionne pas, évidemment. En pleine journée, dans cette partie des États-Unis et au mois de juillet, les températures sont très élevées. Nous avons quitté les montagnes Rocheuses à présent, et la chaleur s’est une nouvelle fois abattue sur la carrosserie de la Dodge. Nous avons beau rouler fenêtres ouvertes, nous mourons de chaud. Mais s’arrêter, nous venons de le constater, attire l’attention et soulève des questions. Donc, nous poursuivons sans relâche, jusqu’à ce que le moteur se mette à brouter. Il y a quelques ratés, je pompe sur la pédale d’accélérateur, puis ça repart.
– On ne va pas tarder à manquer d’essence.
Ray pousse un petit cri d’effroi.
– Pas de panique, je dis.
Santee la prend dans ses bras pour tenter de la rassurer. Je quitte l’interstate 80 dès que je le peux ; il ne faut surtout pas tomber en panne sur cet axe principal très fréquenté où la police patrouille régulièrement.
Je continue à rouler pendant environ un kilomètre. Nous sommes au milieu d’une immense étendue plate sans végétation. Il n’y a nulle part où se cacher à des kilomètres à la ronde. Je profite d’une piste qui démarre entre deux rangées de buissons pour l’emprunter et nous mettre à l’abri. Grâce aux quelques gouttes d’essence qui restent dans le réservoir, je parviens à garer la voiture un peu plus loin sous un vieux hangar qui doit dater de la conquête de l’Ouest. Là, au moins, nous serons à l’ombre et personne ne pourra nous voir depuis la route.
Le moteur cale, réservoir complètement à sec.
– Pfiou, il était temps ! je dis en essayant d’adopter un ton joyeux.
Mais en me retournant, je découvre le visage affolé de mes deux sœurs.
– Comment on va faire ? dit Ray.
– Ne vous inquiétez pas. On va trouver une solution.
– On peut faire du stop, suggère Santee.
Je réfléchis avant de répondre. Trois filles, en stop, ce n’est pas ce qu’il y a de plus prudent. Sans compter que si nous sommes recherchées, c’est le meilleur moyen de nous faire attraper.
– On verra. On n’en est pas là. Pour le moment, il faut…
– J’ai faim, dit Ray.
– Justement ! C’est ce que j’allais dire : il faut penser au repas de ce soir.
– On n’a plus d’argent, dit Santee.
C’est une affirmation, pas une question. Elle est parfaitement consciente de la situation.
– Il me reste quelques dollars. On se débrouillera.
– On va dormir où ?
– Dans la voiture.
– Encore ?
– Ben, quoi ? Vous avez dormi comme des marmottes, la nuit dernière.
– Et après ?
– Après ?
– En Californie, on dormira où ?
Santee m’agace avec ses questions ; mais comment lui en vouloir ? Je partage son inquiétude. Je fais tout pour le leur cacher mais Santee m’oblige à réfléchir à des problèmes auxquels je n’ai pas de solution. Je commence à me dire que j’ai fait une bêtise en les entraînant dans cette aventure.
Puis, je me rappelle l’histoire de nos ancêtres que j’ai apprise au lycée : les longues marches des Oglalas Lakotas à travers les plaines à la recherche de gibier, bravant les éléments et le manque d’eau, l’espoir qu’ils gardaient, leur foi inaltérable en mère Nature qui finirait bien par leur procurer peaux et nourriture. Nous sommes les héritières de cet optimisme à toute épreuve, de cette capacité à résister à l’adversité, de cette endurance. Nous continuerons à pied s’il le faut, nous mangerons des baies, nous boirons l’eau des rivières, mais nous réussirons !
Je consulte Google Maps sur mon téléphone : nous nous trouvons à quelques kilomètres d’une petite ville appelée Lyman, près de Fort Bridger, à deux heures de voiture de Salt Lake City. Nous sommes donc encore très loin de Sacramento, notre destination. Il y a un One Dollar Market à l’entrée de Lyman, un de ces magasins pas chers ; il est ouvert jusqu’à 21 heures, j’ai donc largement le temps de m’y rendre.
– Je vais faire les courses au supermarché.
– Et nous ?
– Vous restez là. Attendez mon retour sans vous faire remarquer. Vous pouvez sortir de la voiture, mais pas du hangar.
– J’ai peur.
Ray se remet à pleurer et ça me fend le cœur. J’hésite. À trois, le risque de nous faire repérer est plus élevé, mais nous séparer n’est peut-être pas une bonne idée. Nous sommes tout ce que nous avons, tout ce qui nous reste.
Je vois bien dans le regard de Santee qu’elle est prête à surmonter son angoisse et à s’occuper de sa sœur pendant mon absence, mais qu’elle n’est pas rassurée. « Et s’il t’arrivait quelque chose, que deviendrions-nous ? » semblent dire ses yeux inquiets. Alors, je cède.
– Bon, d’accord. On y va ensemble. Mais je vous pré viens : c’est loin. Il ne faudra pas vous plaindre.
– Loin comment ? demande Santee.
– Il y a au moins une heure de marche.
Pour Ray, une heure paraît une éternité, mais c’est ça ou rester seule, alors elle hoche la tête.
– On y va, je dis. Prenez vos gourdes.
Nous nous mettons en route sous un soleil de plomb.
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