Les soeurs Lakotas
Chapitre 10
10
J e suis réveillée en sursaut par trois coups secs donnés contre le pare-brise. Une femme, une Native American , m’indique qu’elle veut me parler.
Elle a l’âge de notre mère et porte un uniforme aux cou leurs du bar-restaurant, le Pyramid Inn, derrière lequel je me suis garée sans me rendre compte que c’était le parking du personnel. D’ailleurs, il est écrit « Staff » en gros sur le polo de la dame. Je comprends qu’elle vient d’arriver pour prendre son service et qu’elle est tombée sur nous.
Je sais ce qu’elle va me dire : nous ne pouvons pas rester ici. Je lui fais signe que j’ai compris, on s’en va. Mais elle insiste et fait le geste de tourner la manivelle pour que je descende la vitre. Elle me sourit, m’indiquant par là même qu’elle ne nous veut pas de mal.
Il fait déjà très chaud à l’intérieur. J’actionne le mécanisme électrique et ma vitre s’abaisse avec un petit bruit fatigué. Un air frais pénètre dans l’habitacle.
– Bonjour, chuchote la femme.
– Bonjour, je réponds à voix basse moi aussi.
– Qu’est-ce que vous faites là ?
– Désolée. J’étais fatiguée, je me suis arrêtée et me suis endormie sans m’en rendre compte. Nous repartons tout de suite…
Je mets la main sur le contact, mais elle m’arrête :
– Non, non. Attends ! Ne réveille pas les petites… Ce sont tes filles ?
Je suis surprise qu’elle puisse imaginer que j’aie déjà des enfants à mon âge, même si je parais un peu plus vieille que je ne le suis.
– Non, mes sœurs.
– Laisse-les dormir. Je voulais juste m’assurer que tout allait bien, que vous n’aviez besoin de rien.
Elle m’observe, dubitative, alors que je réponds :
– Non, merci, vraiment, tout va bien.
– Je m’appelle Kathryn Winnemucca, dit-elle. Et toi ?
Winnemucca ! Le nom mentionné par Steve hier soir. Kathryn serait-elle de la même famille que cette femme qui a fondé une école indienne à Lovelock ?
– Denisa Bearfoot Esper.
– Tu n’es pas une Païute.
– Non. Je suis oglala lakota.
– De Pine Ridge ?
Je hoche la tête.
– Viens prendre un café. J’ai l’impression que tu en as besoin.
– Je ne peux pas laisser mes sœurs toutes seules.
– Nous nous installerons ici, dit-elle en désignant du menton un banc et un gros cendrier en béton à l’arrière du bâtiment, qui doivent constituer le coin fumeur du personnel. Tu pourras surveiller la voiture pendant que nous papoterons. Je ne prends mon service que dans un quart d’heure, j’ai encore un peu de temps.
Mes yeux font des allers-retours entre le parking et le restaurant. Kathryn soupçonne que je m’inquiète d’être surprise par quelqu’un.
– Personne n’embauche avant 11 heures, ne t’en fais pas. Je suis censée faire le ménage de la salle avant l’arrivée des équipes en cuisine.
Cinq minutes plus tard, Kathryn et moi sommes assises côte à côte sur le banc. J’ai un café noir à la main, et elle allume une cigarette.
Kathryn n’est pas du genre à y aller par quatre chemins, car contrairement à l’usage indien qui veut qu’on n’aborde jamais les problèmes de façon frontale, elle me questionne sans détour :
– Alors, dis-moi : je sais déjà d’où vous venez, mais vous allez où ?
– En Californie. Un travail m’attend là-bas.
– Hum. Très bien. Et ça vous arrive souvent de dormir au bord de la route ?
– Je vous l’ai dit : j’étais fatiguée, je me suis arrêtée dès que j’ai pu pour me reposer cinq minutes ; je ne pensais pas m’endormir.
– Pourtant, si tu viens de l’est, Pyramid Lake n’est pas vraiment sur la route de la Californie. Vous avez fait un petit détour.
– C’était pour m’éloigner de l’autoroute. Je ne voulais pas faire… de mauvaises rencontres.
– Vous avez déjà fait de mauvaises rencontres ?
Cette femme a des antennes. Elle commence à m’agacer avec ses questions. Je revois les trois hommes, la calandre du pick-up, les appels de phares et les coups de klaxon…
La voix de Kathryn se fait plus grave.
– Tu sais que c’est dangereux pour trois filles de voyager seules ? Sans parler de dormir dans votre voiture au bord d’une route !
– Oui, je sais qu’il faut faire attention…
– Tu as entendu parler des Native Americans qui dis paraissent aux États-Unis chaque année, qu’on retrouve mortes ou qu’on ne retrouve jamais ?
– Je…
– Tes parents ne t’ont pas expliqué ces choses-là ?
– Si…
– Ils sont où, vos parents ?
– Mon père ne vit plus à la maison, mais ma mère est chez nous, à Pine Ridge.
– Et elle vous a laissées partir jusqu’en Californie ? Elle t’a confié la responsabilité de tes sœurs, à ton âge ?
– Mon âge ?
– Ne me dis pas que tu es majeure, Denisa Bearfoot, si tant est que ce soit ton véritable nom.
– Bien sûr que c’est mon nom !
– Et donc, dix-huit ans, ce n’est pas ton âge ?
Je rougis d’être tombée dans un piège aussi grossier.
Kathryn tire une bouffée sur sa cigarette et relâche longuement la fumée, comme si elle me laissait le temps de réfléchir.
– Tu veux mon avis ? me dit-elle.
Question rhétorique, me dirait mon professeur de littérature. Inutile d’y répondre. Kathryn va me donner son avis de toute façon.
– Tu devrais m’affranchir.
– Vous affranchir ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Tout me dire.
Je mime l’ignorance et l’incompréhension.
– Inutile de crâner. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
– Quoi ?
– Que tes sœurs et toi, vous êtes paumées.
– On n’est pas perdues !
– Ce n’est pas dans ce sens qu’il fallait l’entendre. D’après moi, vous avez des problèmes, et vous avez besoin d’aide. Je peux vous apporter cette aide. Mais il faut que tu sois honnête avec moi. Commence par me dire pourquoi trois Lakotas viennent se réfugier dans une réserve païute ? Ça ressemble à un sauve-qui-peut.
« Se réfugier ». Kathryn a employé la même expression, mot pour mot, que moi tout à l’heure avec Ray et Santee. C’est comme si elle avait des pouvoirs de télépathe. Ou comme si elle avait déjà vécu ce que nous traversons, ou déjà vu ce film des dizaines de fois.
Alors, je prends une profonde inspiration et je me lance. Je lui raconte tout : l’arrestation de ma mère, la décision du juge, le coup de téléphone des services sociaux, notre fugue de Pine Ridge, notre rencontre avec Amy et Roger, la soirée d’hier au bord de Toulon Lake, et, bien sûr, les trois bonshommes qui nous ont prises en chasse ce matin.
Tout en parlant, je n’arrive pas à croiser le regard de Kathryn. Je fixe la voiture où mes petites sœurs dorment toujours. J’ai honte de ce que je suis contrainte d’avouer. Quelle image est-ce que je donne de ma mère, de ma famille ? Mais je suis fatiguée de dissimuler mes émotions, de cacher mes frayeurs… La fierté est un luxe que je ne peux plus me payer, et je sens que Kathryn est la bonne personne à qui me confier.
Encore une fois, j’ai l’impression qu’elle a des dons de voyante car elle pose sa main sur ma cuisse et me dit d’une voix rassurante :
– Hey, tu es victime de ce qui t’arrive, pas responsable… Encore moins coupable.
Elle finit sa cigarette sans ajouter quoi que ce soit. Elle réfléchit, et je me garde bien de troubler ses pensées. Encore une règle qu’on inculque aux jeunes Native Americans : ne jamais s’adresser à un adulte si on n’y est pas invité, surtout si c’est pour donner son opinion. Un code de conduite qui vaut aussi pour les adultes en présence des anciens.
Après avoir écrasé sa cigarette dans le sable du cendrier, elle relève la tête et me dit :
– Est-ce que vous avez avalé quelque chose ce matin ?
– Mes sœurs ont mangé un muffin. Moi, j’ai seulement bu un café. Deux avec celui-ci.
– Tu sais quoi ? Vous allez commencer par prendre un solide petit déjeuner.
– Je n’ai plus tellement d’argent.
– Ne t’en fais pas pour ça : vous mangerez les restes d’hier. Ils sont encore très bons. Je suis supposée les jeter à la poubelle mais j’ai toujours trouvé que c’était du gâchis. Quand je pense aux Païutes qui n’ont pas de quoi manger trois repas par jour ! J’en ai déjà parlé à la direction, mais ils refusent catégoriquement que je les distribue à des nécessiteux de la communauté, soi-disant pour des questions d’hygiène et de sécurité alimentaire. Tu comprends, les propriétaires sont des Blancs de Reno. Ils n’ont pas la même notion de la péremption que nous. Quand tu as faim, tu es moins regardant sur l’étiquette.
– Je croyais que c’était une réserve indienne.
Kathryn a un petit rire triste.
– Les employés sont païutes mais, comme toutes les autres infrastructures touristiques sur la réserve, restaurants, hôtels, agence de location de bateaux et cætera, le Pyramid Inn appartient à des non-Indiens. Ça crée de l’emploi pour nous, certes, mais les bénéfices vont aux Blancs, et le capital reste aux mains des Blancs.
Je demeure pensive. Au moins, les Païutes ont des hôtels et des restaurants. Chez nous, à Pine Ridge, il n’y a rien.
– Ce n’est pas partout pareil, poursuit-elle. Il y a des nations indiennes qui investissent dans leurs propres hôtels, leurs propres casinos… Les Navajos, par exemple, s’en sortent mieux que nous ; les Osages d’Oklahoma également.
Je m’intéresse peu à la politique, mais je risque une théorie dont j’ai entendu le chef de notre tribu parler un jour, dans un de ses discours. C’était au lycée, lors d’une cérémonie à laquelle il avait été invité :
– Il faudrait que toutes les tribus du pays soient solidaires et que celles qui ont des capitaux investissent dans d’autres réserves indiennes, ou leur prêtent de l’argent.
– C’est ce que disait Leonard Peltier, mais regarde où ça l’a mené, et où il se trouve encore, quarante ans plus tard. Disons que c’est une belle utopie, et j’ai la faiblesse de partager cette vision idyllique.
Bien évidemment, je connais l’histoire de Leonard Peltier, un Oglala Lakota membre de l’American Indian Movement, qui militait pour une plus grande reconnaissance des droits des Native Americans, accusé sans preuve du meurtre de deux agents du FBI et emprisonné depuis plus de quarante ans. Qui n’a pas entendu parler de lui à Pine Ridge ?… Même si tout le monde n’est pas d’accord avec les méthodes prônées par l’AIM, dont les membres n’hésitaient pas à avoir recours à la violence. Kathryn aurait-elle fait partie de l’AIM ? C’est le genre de sujet que l’on n’aborde pas aisément entre Native Americans. Je n’en saurai pas davantage car Kathryn interrompt mes réflexions :
– En attendant, comme je te le disais, c’est moi qui vous « offre » le petit déjeuner ce matin. Ensuite, nous aviserons.
Je ne sais pas ce que Kathryn veut dire par là, mais j’ai l’impression qu’elle a déjà sa petite idée.
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