Les soeurs Lakotas

Benoit Séverac · Chapitre 8 sur 17

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Les soeurs Lakotas

Chapitre 8

8

 

I ls sont encore à un kilomètre, au moins, mais les sons, que rien n’arrête, se répandent comme le vent à la surface du lac. Je m’appuie sur les coudes et aperçois la lueur de leurs phares : une procession de trois véhicules sur la route qui fait le tour du plan d’eau et que nous avons nous aussi empruntée.

Ils font des embardées accompagnées d’éclats de rire ; puis, ils disparaissent derrière la butte qu’il faut contourner pour atteindre la berge auprès de laquelle nous nous sommes installées. Encore deux ou trois cents mètres et ils tomberont sur notre Dodge. Ont-ils l’intention de venir se baigner ici pour profiter des rochers qui forment la seule plage, ou de faire le tour du lac ? Je le saurai dans quelques secondes.

Ce que je craignais se produit : en découvrant notre voiture garée sur le côté de la piste, la caravane s’immobilise. La musique est toujours aussi forte mais les rires ont cessé. J’imagine qu’ils sont en train de se demander qui ça peut être, de lire notre plaque d’immatriculation et d’essayer de comprendre comment des gens du Dakota du Sud ont échoué ici.

Je jette un coup d’œil à mes sœurs pour m’assurer qu’elles dorment toujours. C’est le cas de Ray, mais Santee vient de froncer les sourcils, mécontente d’être réveillée. Je lui fais signe de demeurer silencieuse. C’est une précaution inutile parce que avec le potin qu’ils font, ils ne nous entendraient pas.

Santee comprend tout de suite la situation et se redresse elle aussi. Je me dis qu’ils peuvent difficilement nous entendre, mais qu’ils peuvent nous voir. Je m’aplatis donc au sol et invite Santee à m’imiter. Mais cela ne suffit pas : seuls obstacles sur l’étendue rocheuse, nos trois silhouettes restent visibles ; alors qu’une des voitures opère un demi-tour sur la piste, elle nous saisit dans les rayons de ses phares. Le véhicule s’immobilise, lumière toujours braquée sur nous, la musique est coupée, et quelqu’un lance :

– Qui est là ?

C’est une voix masculine qui dénote l’inquiétude. Je sais ce dont les gens sont capables lorsqu’ils ont peur ; aussi, je me lève pour montrer que nous ne représentons pas un danger. D’ailleurs, j’ai entendu des rires féminins tout à l’heure ; je suis moi-même rassurée par la présence de filles parmi eux.

– Bonsoir, je dis.

Je fais un geste à Santee pour lui signifier de rester en arrière, puis je m’avance vers le groupe. Ils ont commencé à descendre des voitures et à se rassembler autour de celui qui s’est adressé à nous. J’aperçois une guitare, des glacières… Je m’approche encore davantage ; je devine qu’ils sont jeunes, à peine plus âgés que moi. Je les salue de la main.

– Mes sœurs et moi ne faisons que passer la nuit ici.

Celui qui nous a interpellées vient à ma rencontre. Grâce à l’éclairage des voitures qui illuminent la scène, je vois les détails de son visage. Il est grand et mince, son sourire est aussi large que ses dents sont blanches. On ne voit qu’elles dans le contre-jour créé par les phares. Il est habillé comme un cow-boy : jean et chemise à carreaux, bottes santiags… Ne lui manque plus qu’un Stetson sur la tête. D’ailleurs, ils sont tous vêtus de la même façon. Et ce sont tous des Blancs. Les filles ont des chemisiers noués à la taille qui laissent apparaître leur nombril, et des shorts très courts qu’elles portent avec des bottes de cow-boys, elles aussi. Ou de cow-girls, plutôt.

Ils sont une dizaine en tout. Ils n’ont pas l’air menaçant, mais je reste prudente parce qu’ils ont déjà pas mal bu ; en effet, certains ont des difficultés à tenir debout.

– Vous venez du Dakota du Sud ?

– Oui. On a roulé toute la journée. On s’est arrêtées ici parce que ça avait l’air tranquille.

– Nous, on est venus fêter la fin de l’année scolaire.

– La fin tout court ! s’exclame un de ses copains avec de grosses joues rougies par le soleil. Terminé le lycée !

Trois autres lancent des « yihaaa » en levant la bière qu’ils tenaient à la main.

– Désolé si on vous a réveillées, dit le premier en désignant Santee et Ray du menton.

Je me retourne et découvre mes deux sœurs, paralysées par la peur, n’osant pas se lever, collées l’une contre l’autre. Elles n’ont pas entendu la teneur de nos échanges et attendent mon verdict : sommes-nous en danger ? Devons-nous courir vers la voiture et fuir, ou ces gens sont-ils amicaux ? Ne font-ils que passer ou vont-ils continuer à nous empêcher de dormir ?

– Santee, Ray, vous pouvez venir.

Comme elles hésitent, j’ajoute :

– Vous n’avez rien à craindre, c’est bon.

Même si je n’en suis pas certaine à ce stade. Le garçon aux dents blanches prend un air gêné.

– On vous a fait peur. Je suis vraiment navré.

– Ce n’est rien. Vous ne pouviez pas savoir qu’il y avait quelqu’un.

Santee et Ray se sont enfin rapprochées, mais ne sont toujours pas rassurées. La première affiche une mine fermée pendant que la seconde se frotte les yeux et se blottit contre mes jambes.

– De toute façon, lance un autre garçon, le meilleur spot, c’est là-bas, où on peut plonger !

Il se met à courir dans le noir vers des rochers proéminents qu’on devine à peine, suivi par les autres. Le groupe s’égaye joyeusement.

Avant de partir, une des filles me dit :

– Vous nous entendrez moins.

Un instant, je me demande où est le piège. Ils sont trop gentils pour être honnêtes. Les gens de l’Ouest passent pour des racistes violents et machos, et l’alcool n’arrange rien en général.

– Vous pouvez venir avec nous, si ça vous tente, me propose le garçon aux dents blanches.

– C’est sympa, mais ce n’est pas possible.

Il suit mon regard qui vient de se porter sur Ray et Santee. Elles sont trop petites pour faire la fête toute la nuit ; je dois agir en grande sœur responsable.

– Tu pourrais nous rejoindre quand elles dormiront ?

Ray bâille. Santee l’imite. Elles sont cuites, comme dirait notre mère. Elles se rendormiront rapidement si je reste auprès d’elles.

– On verra. Merci pour l’invitation, en tout cas.

– Au fait, je m’appelle Steve. Et toi ?

J’hésite à donner mon nom lakota. Ce n’est peut-être pas prudent. Ils sont cool, les choses se passent bien jusqu’à présent, mais je n’ai pas envie que tout dérape pour un simple prénom qu’ils pourraient interpréter comme une provocation.

– Denisa, je dis. Et ça, c’est…

– Je sais, Santee et Ray, dit-il en levant le pouce. J’ai retenu.

Comme je l’avais prévu, mes sœurs ne restent pas longtemps éveillées. À peine ai-je entonné une berceuse que leurs respirations se font plus lentes et plus bruyantes. On dirait des chats ; elles ronronnent presque.

À plusieurs reprises, je tourne la tête en direction du groupe d’amis. Je les entends rire et chahuter, mais le bruit est supportable.

Ils ont allumé un feu de camp autour duquel dansent les filles. Je crois reconnaître la silhouette de Steve assis en tailleur et penché sur sa guitare. Les autres garçons sont allongés. Je vois leurs bras porter des bouteilles à leurs bouches. Au fond, ils ne sont pas très différents de nous ; leurs soirées ressemblent à celles que passent les jeunes Oglalas Lakotas désœuvrés sur la réserve de Pine Ridge.

D’un côté, je suis intriguée par cette bande de jeunes ; d’un autre, je préférerais que mes sœurs et moi soyons seules. Honnêtement, on ne peut pas dire que leur pré sence soit dérangeante, mais je ne suis pas tout à fait sereine à l’idée de m’endormir dans un endroit aussi désert, à quelques dizaines de mètres de garçons et de filles imbibés d’alcool. Même s’ils ont l’air sympathique, on ne sait jamais comment ça peut tourner.

C’est marrant, parce que là-bas, chez nous, je ne suis pas intéressée par ce genre de fête. Notre mère m’interdit de sortir, mais de toute façon, je n’en ai pas vraiment envie. Alors qu’ici… Quelque chose m’attire. Un sentiment de légèreté. L’impression que c’est un moment exceptionnel à côté duquel je suis en train de passer, que je devrais m’autoriser à vivre… La conscience que je suis jeune et que, malgré les circonstances, je devrais profiter de l’instant présent parce que jamais je ne serai aussi libre et heureuse qu’aujourd’hui.

Je laisse s’écouler quelques minutes afin de m’assurer que mes sœurs dorment profondément, puis je défais l’entremêlement de nos jambes et de nos bras pour me glisser hors de notre couche. Santee grommelle quelque chose d’inaudible, je suspends mon mouvement, puis, constatant qu’elle ne réagit pas davantage, je me dresse enfin sur mes pieds.

Je rejoins le groupe des fêtards.

– Alors, comme ça, vous avez terminé vos études secondaires ?

– Hourra ! crie l’un.

– Yep, confirme l’autre.

– Vous allez à la fac, à la rentrée ?

Ils éclatent de rire. Steve est le seul à acquiescer.

– Je vais faire du droit à San Francisco, dit-il.

– On va tous travailler sur le ranch de nos pères, précise l’un des garçons.

– Et nous, on va les épouser, dit l’une des filles avant de s’esclaffer.

Je ne parviens pas à savoir si c’est du lard ou du cochon. Si c’est vrai, c’est pathétique. D’un autre côté, c’est un peu ce qu’il se passe chez nous aussi.

Puis, Steve se fait taquiner par ses amis.

– Lui, c’est l’intellectuel de la bande !

– Il a fini major de promo au cours des trois dernières années.

– De mémoire de Lovelockien, on n’avait jamais vu ça !

Une des filles lui frotte les cheveux en rigolant. Elle se moque tendrement de lui. Sont-ils ensemble ? Il lève la tête. Un moment, je crois qu’ils vont s’embrasser. Mais non. Il sourit et dit :

– Je n’y peux rien, j’aime ça, les études.

Les rires redoublent d’intensité.

– Il est fou, lance un petit trapu, hilare.

Je me sens décidément très bien au milieu de ce groupe joyeux. Il fait nuit, personne ne voit mon pied bot. Si ça se trouve, ils n’ont même pas deviné que j’étais une Native American. « La nuit, tous les chats sont gris », disait ma mère. Immédiatement, je me corrige : dit ma mère ! Elle n’est pas morte ; elle n’a pas non plus disparu.

Steve fait les présentations : il y a là Sue, qui a failli l’embrasser, et Ninon, toutes les deux blondes, Elena et Laurie les extra-blondes. Les garçons sont représentés par George et son frère jumeau Walker – leurs parents devaient être fans du président Bush –, Malcom le bodybuildé, Ryan le petit joufflu, Zak le rebelle aux cheveux longs qui sent fort le crottin de cheval, et Steve, donc.

Je l’écoute jouer de la guitare, le feu se reflétant sur ses pommettes, ses mains glissant sur le manche à six cordes. Des mains aux longs doigts fins, plus adaptés, il est vrai, à l’ordinateur qu’à la bride d’un cheval. C’est étrange, c’est le seul qui n’ait pas des traits caucasiens… On dirait même qu’il a les yeux foncés et en amande.

Après l’excitation du début, le calme retombe sur la bande d’amis. Ils continuent à boire de la bière au goulot, mais le rythme s’est ralenti. Je les questionne sur leur ville, Lovelock, les jeunes de la région… Sur leurs ranchs, leurs familles…

– Et vous, vous venez d’où ? me demande un des deux frères Bush.

La question que je redoutais. Ils connaissent certainement Pine Ridge. Si je dis que je viens de là, ils vont tout de suite faire le rapprochement avec la réserve et en déduire que nous sommes des Native Americans. L’alternative, c’est nous inventer une autre vie. Mais je n’ai ni l’envie ni le courage de leur mentir. Après tout, ils nous ont accueillies telles que nous étions. Je dois continuer à leur faire confiance.

– De Pine Ridge.

– De… ?

Steve s’est arrêté de jouer. Tous se sont tournés vers moi. Ça y est, c’est fait, je l’ai dit. C’est le moment de vérité.

– Tu veux dire que… vous…

– Vous êtes indiennes ?

– Oglalas lakotas, je réponds, sur la défensive.

Je déteste qu’on utilise le mot indien à tort et à travers. Il ne veut rien dire. Nous sommes plus de cinq cents tribus, avec des langues, des cultures et des modes de vie différents.

Comme si ça ne suffisait pas, Malcolm, passablement imbibé, allume la torche de son smartphone et la braque sur moi. Je plisse les yeux, éblouie par la lumière blanche.

– Ah, ouais ! dit-il.

Je mets la main devant ma figure pour lui faire baisser son smartphone, mais il continue de détailler mon visage.

– C’est bon, Malcolm, arrête ça !

Comme la montagne de muscle n’obtempère pas, Steve se lève pour lui signifier qu’il ne plaisante pas. Je n’apprécie pas du tout la façon dont Malcolm m’a traitée, mais je n’ai pas non plus envie que la soirée tourne à la bagarre… Surtout à cause de moi.

Heureusement, Malcolm éteint la lampe torche et retourne à sa position allongée.

– C’est la première fois que je vois des Lakotas par ici, lâche-t-il.

– Il ne faut pas oublier qu’elles sont américaines, précise Steve. Elles vont où bon leur semble.

J’aurais pu tenir ces propos ! Et je lui suis reconnaissante de les avoir formulés à ma place. Même Malcolm en convient, car il ajoute :

– Pas faux. C’est un pays libre !

Steve se remet à la guitare et la soirée reprend son cours, à la différence près que j’en suis le centre d’intérêt, dorénavant.

– Mais alors, tu vis sur la réserve ? demande Laurie.

– Oui.

– Mais vous faites quoi ? renchérit Sue.

Je suis rassurée de sentir une curiosité bienveillante dans sa question.

– Mes sœurs vont à l’école primaire. Moi, je suis freshmanA au lycée Red

Cloud. Enfin, je serai sophomoreAA à la rentrée prochaine.

J’aurais dû être sophomore ! Mais je ne me lance pas dans des explications sur notre fuite en Californie et notre année de césure.

– Non, je veux dire : qu’est-ce que vous faites ici, cette nuit ?

– On va en Californie pour rejoindre notre mère. On s’est arrêtées pour la nuit.

Un moment de silence, puis Steve entame les premiers accords d’une chanson très triste mais très belle, qui me dit vaguement quelque chose.

– Out on the week-end, de Neil Young, dit-il, comme s’il avait deviné mes pensées.

– Je crois que ma mère a cet album en vinyle…

– Harvest.

– Harvest ! c’est ça.

– Mon père est carrément fan, s’exclame Zak. Il le met en boucle dans sa bagnole.

Ça me fait drôle de penser qu’à des centaines de kilomètres de notre réserve, dans une petite ville du Nevada, le papa de Zak écoute la même musique que ma mère.

– Qu’est-ce que vous allez faire en Californie ? me demande Steve.

– Y passer nos congés d’été.

Il fait une moue dubitative. Je comprends qu’il ne croit pas trop à mon histoire de mère qui nous attend en Californie.

– Pourquoi tu fais cette tête ?

– Pour rien.

– Tu ne crois pas que des Native Americans peuvent prendre des vacances ?

– Ce n’est pas ça…

– Tu fais partie de ces Blancs qui croient encore que les Peaux-Rouges vont à cheval, torse nu, cheveux au vent, libres et fiers ? Que nous vivons sous des tipis en harmonie avec la terre ?

Je ne sais pas pourquoi je fais preuve d’autant d’agressivité. Je montre les crocs alors que Steve n’a fait aucune remarque désobligeante, n’a eu aucun mot déplacé. D’ailleurs, il me remet à ma place du tac au tac, gentiment mais fermement :

– D’abord, je n’emploie jamais le terme de Peaux-Rouges. De la même façon, je suis mal à l’aise quand tu dis les Blancs. Dans la bouche d’une Lakota, je sais que ce n’est pas amical.

J’en ai le souffle coupé ! Steve est en train de me faire le reproche que nous faisons habituellement aux Blancs, nous, les Oglalas Lakotas.

– En même temps, comment veux-tu qu’elle nous appelle ? dit Elena.

– C’est vrai, renchérit Laurie. Moi, personnellement, le mot Blanc me convient. Je me sens blanche, je n’ai pas de problème avec ça.

– Parlez pour vous ! C’est très réducteur, « les Blancs », se défend Steve. Il y a parmi les soi-disant Blancs des gens d’origine allemande, britannique, française… Leurs histoires ne sont pas du tout les mêmes.

Je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle. J’adore cette façon qu’a Steve de bousculer les perspectives habituelles et d’inverser les rôles. Je suis obligée d’abonder dans son sens :

– Il n’a pas tort. J’imagine qu’il y a autant de différences entre un Américain d’origine italienne et un Américain suédois, qu’entre un Lakota et un Choctaw.

Tout le monde se tait, comme si nous réfléchissions à cette question pour la première fois.

– C’est marrant, je dis pour rompre le silence. Je ne pensais pas que des… Blancs (je souris en articulant le mot de façon exagérée pour bien faire comprendre à Steve que je le taquine gentiment) pouvaient raisonner de cette manière.

– Tu sais, Denisa, des familles païutes vivent à Lovelock, en dehors de la réserve de Pyramid Lake, qui n’est pas si loin. Nous avons même une école indienne fondée par Sarah Winnemucca. On connaît bien le problème des Indiens, ou Amérindiens, ou Native Americans, selon le nom que tu préfères qu’on utilise.

Lui aussi s’est arrêté sur le mot Indiens pour répondre amicalement à ma provocation.

– C’est vrai, ajoute Elena. On est au courant de la réalité de la vie dans de nombreuses réserves indiennes en Amérique du Nord, et notamment celle de Pine Ridge. Ne le prends pas mal, mais vous battez tous les records de misère sur le continent : chômage, suicides, obésité, diabète, consommation de drogue, alcoolisme…

– Je ne le prends pas mal, parce que c’est la réalité. Sans oublier le taux d’échec scolaire, le nombre de filles mères mineures, de meurtres, de viols… Cela me navre, mais tous les marqueurs de pauvreté sont au rouge dans les réserves.

– Peut-être que les Lakotas devraient se prendre en main au lieu de tout le temps se plaindre.

J’ai le souffle coupé par la réflexion de Malcolm.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? demande Steve en lui lançant un regard noir.

– C’est vrai, quoi. Ils attendent que tout vienne du gouvernement, mais ils pourraient se bouger. Mon père dit que si tu mettais des Chinois dans une réserve indienne, en deux ans ils la transformeraient en affaire prospère, alors que les Indiens se laissent vivre.

Je ne peux pas me retenir plus longtemps :

– Ça, c’est vrai parce que les Asiatiques ont tous les atouts dans leur jeu : financements des banques, réseaux économiques, niveau d’éducation…

Comme j’ai haussé le ton, Steve lève la main en signe d’apaisement. Il prend ma suite pour s’adresser à Malcolm, mais plus calmement que moi :

– Elle a raison. Ça s’appelle le déterminisme social.

– Le quoi ?

– Déterminisme social. Ça veut dire que toi, tu es ce que tu es parce que tu viens d’un milieu favorisé qui t’a donné confiance en toi. Tu as des parents qui t’ont éduqué de manière que tu croies en ta légitimité, en tes projets, dans les opportunités qui se présenteront à toi. Imagine que tu viennes d’une famille de Lakotas à qui on a inculqué depuis des générations qu’ils étaient des sous-Américains sans aucune chance de succès, à qui on n’a pas donné les clefs de la réussite, qui est dépourvue de relations, à qui on n’offre que des jobs de merde, et que tu vives dans un pays ultra raciste… Tu n’as clairement pas les mêmes possibilités de t’épanouir dans la vie.

Malcolm se renfrogne. Il n’a pas d’arguments à opposer mais je ne suis pas sûre que ceux de Steve l’aient convaincu. Et pourtant, ils étaient forts ! J’aurais pu prononcer le même discours.

– Cela dit, poursuit Steve, il y en a d’autres à qui il manque l’environnement et l’éducation nécessaires pour réussir. Il n’y a pas que les Native Americans qui souffrent de discrimination.

Je le regarde en levant deux sourcils interrogateurs. Que veut-il dire ?

– Tous les Américains ne sont pas soit des Amérindiens soit des

WASPsAAA.

– Oui, je sais. Il y a les Afro-Américains, les wetbacksAAAA, il y a eu les Irlandais, les Polonais qui sont certes blancs mais qui en ont bavé pour faire leur place au soleil…

– Oui, mais c’est un peu plus compliqué que ça…

– Peut-être, je dis. En attendant, excuse-moi, mais je ne vois que des Blancs et une Indienne ici.

– Ce n’est pas tout à fait vrai. Moi par exemple. J’ai une grand-mère japonaise qui est née dans le camp de concentration de Harmony à Puyallup, dans l’État de Washington. Toute sa famille, qui était pourtant arrivée aux États-Unis dix ans plus tôt, y a été internée de 1942 jusqu’à la fin de la guerre.

Une grand-mère japonaise ! Je comprends mieux que Steve ait des yeux noirs et légèrement en amande… Ils sont bridés, tout simplement !

J’ai entendu parler de ces camps de réinstallation dans lesquels le gouvernement a enfermé tous les citoyens américains d’origine japonaise après l’attaque de Pearl Harbour, parce qu’ils étaient considérés comme suspects. Par la même occasion, ils ont été dépouillés de leurs possessions. Leurs maisons, leurs commerces… Tout leur a été volé par les véritables Américains.

Steve a donné toutes ces explications sans agressivité, sans le moindre cynisme ni la moindre aigreur. Au contraire, son ton est doux et compréhensif. On sent qu’il a longtemps réfléchi à ces questions, qu’il est parfaitement conscient de qui il est et sait dans quel pays il vit, ce que sa nation peut avoir de moche mais de beau aussi… Qu’il est en paix avec elle. Avec lui-même. Contrairement à moi.

– Tu es tout de même à trois quarts blanc.

– Certes, mais ça ne change rien.

– Ça change tout, au contraire. On ne te voit pas comme un Asiatique, de prime abord. Moi, par exemple, j’avais remarqué tes yeux légèrement bridés, mais jamais je n’aurais soupçonné que tu puisses avoir des ascendants japonais.

Après cet échange, l’ambiance de la soirée n’est plus la même. Il y a comme une gêne, entre nous, désormais. On dirait que chacun et chacune a son avis sur la question – un avis pas forcément conforme à celui que Steve vient d’exprimer, sans nécessairement être en accord avec celui de Malcolm non plus –, mais que personne n’a envie de se disputer. C’est la fin de l’année scolaire, c’est peut-être le dernier été qu’ils passent ensemble, ils ne veulent pas gâcher ce moment.

Quant à moi, je me sens mal à l’aise d’être l’objet de la discorde, même si je n’ai pas à culpabiliser d’être ce que je suis. Après tout, ce n’est pas moi qui ai amené le sujet sur la table.

C’est le moment que choisit Zak pour bondir sur ses pieds et lancer à la cantonade :

– Je retourne me baigner ! Qui m’aime me suive !

Et tous repartent à l’eau en poussant des cris. Seul Steve reste avec moi. Il reprend sa guitare et se remet à jouer du Neil Young. J’attends qu’il ait fini son morceau pour lui faire remarquer :

– Tu n’es pas comme eux, n’est-ce pas ?

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Tu es à part, dans la bande. D’ailleurs, tu es le seul à ne pas rester à Lovelock.

– C’est vrai. J’ai décidé d’échapper à tout ça.

Du bras, il vient de désigner le lac, les montagnes, sa ville, le Nevada… Peut-être même ses copains.

– J’ai l’impression, poursuit-il, que toi aussi tu cherches à échapper à Pine Ridge. Je me trompe ?

Je suis décontenancée. Je n’aurais jamais cru que cela se voyait autant, qu’on puisse me lire aussi facilement.

Alors qu’en d’autres circonstances, je me serais refermée comme une huître, voire énervée en envoyant bouler celui qui aurait tenté de me percer à jour, cette fois, je ne sais pas pourquoi, parce que c’est Steve, parce que je perçois sa capacité d’écoute et son respect, je me livre et je lui fais des confidences que je n’ai faites à personne jusqu’à présent :

– Je suis comme toi, j’aime étudier, dis-je, et le timbre de ma voix, plus grave et plus profond que d’habitude, me surprend – c’est peut-être le ton de la sincérité. Mes amis du lycée râlent souvent contre les profs qui nous donnent du travail, et les cours qui demandent de l’assiduité. Ils voudraient jouer et traîner toute la journée dehors. Moi, c’est tout l’opposé. Dehors, je m’ennuie. Rester assise sur un muret à regarder les garçons faire les idiots dans la rue, très peu pour moi. Je préfère aller en cours.

Steve sourit et hoche la tête. Il voit très bien ce que je veux dire. Cela m’encourage à poursuivre.

– Tu ne l’as peut-être pas remarqué, mais j’ai un défaut au pied gauche. C’est de naissance.

Il ne sourit plus, mais il continue d’acquiescer. Il l’avait donc vu. Cette fois, j’hésite avant de continuer.

– Notre prof de littérature nous a enseigné que le per sonnage du boiteux, dans la mythologie et les contes, chez les écrivains classiques européens, est l’incarnation du Malin. Le Diable, si tu préfères. Tu n’imagines pas comment je me suis sentie quand il a prononcé ces mots. Tout le monde dans la classe s’est tourné vers moi. Certains ont rigolé. Le prof s’est rendu compte de ce qu’il venait de dire. Il a essayé de faire comme si rien ne s’était passé, mais les autres ne m’ont pas lâchée. Depuis, ils me lancent tous « Vade retro Satanas » quand ils me croisent dans les couloirs. C’est du latin, ça veut dire…

– « Retire-toi, Satan. » C’est ce qu’a dit le Christ lorsqu’il a refusé de se prosterner devant le diable.

Steve et moi demeurons un long moment silencieux. Steve se demande certainement où je veux en venir.

– Donc oui, pour répondre à ta question, je n’ai pas d’autre choix que de quitter Pine Ridge ; car si je résume la situation : j’ai seize ans, j’habite l’un des endroits les plus misérables du pays le plus riche de la planète, je suis affublée d’un pied déformé qui me procure une démarche de sorcière, et mes perspectives d’avenir sont presque aussi sombres que celles d’une immigrante clandestine. Il n’y a pas grand-chose qui joue en ma faveur.

– Au moins, ta situation ne peut pas empirer.

J’adore la réplique de Steve. Il arrive à plaisanter de mes malheurs sans se moquer de moi. Il a raison, il faut dédramatiser. Aussi, je continue dans le même registre, et je lui confie un autre secret dramatique sur le ton de la plaisanterie :

– Détrompe-toi ! Tout ce que je possède, c’est l’amour de ma mère et de mes sœurs. Or, ma mère vient d’être condamnée à un an de prison.

– Oh, mer…

– Comme tu dis. J’ai lu dans un de mes manuels d’histoire, au chapitre « Mythologie grecque », que ça s’appelle tomber de Charybde en Scylla. C’est-à-dire, aller de mal en pis. En découvrant la signification de cette expression, j’ai eu l’impression qu’elle avait été inventée pour mes sœurs et moi.

Là, Steve fait la plus belle chose qu’il puisse faire : au lieu de fuir mon regard, gêné par mes confessions, il se tourne vers moi et plante ses yeux dans les miens en affichant un sourire plein d’encouragement.

Ce n’est pas de la drague, je le sais. C’est purement amical. Malgré tout, je suis troublée par la situation. Heu reusement, je suis tirée d’embarras par Sue qui surgit dans mon dos, et sous prétexte d’être pompette, se laisse tomber sur Steve. Je pense qu’elle est un peu amoureuse de lui.

– Qu’est-ce que vous faites ? Venez avec nous ! dit-elle d’une voix pâteuse.

Steve et moi nous levons et rejoignons les autres au bord du lac. Les garçons sont nus. Je détourne immédiatement le regard ; je n’ai jamais vu un garçon de mon âge nu. Les filles ont ôté leur haut de maillot. Moi, je n’oserais jamais.

– Je suis fatiguée, je dis. Je crois que je vais me coucher. Nous avons de la route, demain.

– Je comprends, dit Steve.

Les autres poussent des « Oh » et lancent des « Allez » pour me dissuader de partir. Mais je reste ferme et fais un salut général des deux mains.

– Bonsoir, tout le monde !

Les jumeaux me répondent en sautant dans l’eau. Leur comparse, Malcolm, émerge du lac et court dans ma direction. J’essaie de ne pas regarder en dessous de sa taille. En voyant fondre cette masse de muscles sur moi, j’ai un instant de panique ; je me demande ce qu’il me veut. Après ce qu’il a dit sur les miens ! Mais ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, au contraire ; car il fait une mine penaude et me dit :

– Au fait, je te demande pardon pour tout à l’heure. C’était…

– … Un peu débile ?

Malcolm est déstabilisé par ma remarque. J’éclate de rire, et il comprend que je le taquine.

– J’ai bêtement répété ce que dit mon père.

– On devrait se méfier de ce que disent nos parents ; ils n’ont pas toujours la science infuse.

Malcolm hoche la tête et m’envoie une bourrade.

– Je suis désolé, dit-il.

Pour lui, c’était une tape amicale, mais il m’a presque disloqué l’épaule.

Je n’ai pas le temps de le remercier ; il est déjà reparti à l’eau, ses fesses blanches brillant sous la lune.

Je vois les casques blonds d’Elena, Ninon et Laurie s’agiter en même temps que leurs bras pour me dire au revoir. Ryan se met à imiter le cri du coyote. Zak, enfin, fait un mouvement de la tête pour débarrasser son visage de ses longs cheveux mouillés ; puis, me repérant sur la berge, il sourit et me lance « Bonne route ! ».

Steve m’enlace longuement. Jamais je n’oublierai son étreinte, ni ses paroles.

– Prends soin de toi, petite Lakota. Et passe une belle vie.

J’ai la gorge serrée en retournant auprès de mes sœurs et je mets longtemps à trouver le sommeil. Plus tard, j’entends vaguement des bruits de moteurs lorsque la bande d’amis s’en va.

Au petit matin, quand Ray, Santee et moi quittons Toulon Lake à notre tour, ne restent plus comme traces de leur passage que quelques cendres tièdes à l’endroit où ils ont fait le feu, et les empreintes de pneus de leurs voitures à côté de celles de notre Dodge.

– Ils sont partis, tes amis ? demande Ray.

– Oui, ils sont partis.

Je souris mais j’ai l’estomac noué ; cela aura été une belle rencontre.

A. Équivalent de la classe de seconde.

AA. Équivalent de la classe de première.

AAA. White Anglo-Saxon Protestants (protestants blancs anglo-saxons) fait référence à la classe dominante depuis la fondation des États-Unis.

AAAA. Nom donné aux immigrants d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale dans les années 1970.

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