Les soeurs Lakotas
Chapitre 11
11
K athryn n’a eu aucune difficulté à apprivoiser Ray et Santee. Pour les faire renoncer à leur timidité, il a suffi qu’elle leur fasse miroiter un petit déjeuner à base de gaufres, de biscuits recouverts de sauce gravy et de pain frit. D’ailleurs, mes sœurs, affamées, l’engloutissent en moins de deux.
Puis, elle nous invite à nous reposer chez elle pendant qu’elle travaille. Je proteste mollement :
– Je ne sais pas si nous pouvons rester aussi longtemps.
– De toute façon, tu ne sais pas où aller. Nous parlerons de tout cela plus tard, après mon service.
Elle m’indique alors comment nous rendre à sa maison. Mais d’abord, elle téléphone à sa fille Ann-Mary pour lui expliquer notre situation et lui demander de nous recevoir comme des invitées de marque.
J’entends sa fille râler au téléphone parce qu’elle est en vacances et dormait encore quand sa mère a appelé. Mais elle est tout sourire au moment où elle nous ouvre la porte. Le fait que sa mère invite des inconnues chez elles n’a pas l’air de la surprendre outre mesure.
Nous sommes aussi accueillies par un énorme chien blanc à poil très long. Ray a un mouvement de recul.
– Il est très gentil, n’aie pas peur, dit Ann-Mary.
– Comment il s’appelle ? demande Santee.
– Longhair.
En attendant son nom, celui-ci se met à remuer la queue. Ray fait un pas timide dans sa direction, et il entreprend de lui lécher les mains. Ma petite sœur pousse un cri joyeux. Deux secondes plus tard, elle est en train d’essayer de le chevaucher.
Nous pouvons enfin prendre une douche et nous changer.
Ann-Mary est assez aimable pour accepter de jouer le rôle d’hôtesse au pied levé. Elle a quatorze ans, mais son coffre à Playmobil et à Lego est encore facilement accessible dans le garage. Dès qu’elle l’ouvre, Ray et Santee adoptent aussitôt la fille de Kathryn comme meilleure amie officielle.
Devant tant de gentillesse, j’oublie que nous avons de la route et j’accepte de lâcher prise pendant une journée.
Kathryn rentre en milieu d’après-midi. Elle a une pause de quelques heures avant de reprendre son travail pour le service du soir.
Elle est en train de se préparer un café lorsque quel qu’un klaxonne dans l’allée.
– C’est Laylow, dit Kathryn.
– Laylow ?
– Mon meilleur ami. Je lui ai demandé de passer pour étudier votre cas.
– Étudier notre cas ?
– Il a longtemps travaillé en Californie, il connaît encore beaucoup de monde là-bas. Mais il tenait à vous rencontrer avant de vous recommander.
– Nous recommander ?
– Il est méfiant. Il veut s’assurer que vous méritez son aide.
– Que… ?
– Ne t’inquiète pas, il est comme un frère pour moi, nous nous connaissons depuis le berceau, ça va bien se passer.
L’homme est tellement immense qu’il a toutes les difficultés à s’extraire de son SUV dont les dimensions sont pourtant à la mesure de celles de son propriétaire. Le nom de Laylow n’est pas du tout approprié à son gabarit ! On le voit mal faire profil bas avec ses deux mètres et sa carrure de footballeur américain. Ses longs cheveux noirs atta chés en queue-de-cheval ne font rien pour adoucir son air féroce.
Il entre sans frapper mais doit baisser la tête pour passer le seuil de la porte.
– Alors, c’est vous, les sœurs lakotas ?
– Euh…
Laylow nous inspecte rapidement. Il se fait une opinion instantanée.
– Il faudra trouver quelqu’un pour garder les petites une fois que vous serez là-bas. Quant à toi, dit-il en désignant mon pied bot, tu peux travailler avec ça ?
Je reste sans voix. Jamais on n’a abordé la question de mon infirmité de façon aussi franche.
– Alors ? Réponds-moi. C’est un problème pour travailler dans les champs, oui ou non ?
– Non, je bégaie.
– Bon. On verra de toute façon. Raconte-moi votre histoire, pour commencer.
Je relate notre aventure pour la deuxième fois aujour d’hui. Kathryn n’intervient pas. Elle laisse Laylow m’interrompre lorsqu’il souhaite que je précise certains points. Le visage du géant ne laisse transparaître aucune émotion. J’ai l’impression de passer un examen.
À la fin, sans nous avoir fait part de ses conclusions, il retourne à sa voiture et en revient avec des côtes de porc.
– Je vais préparer le barbecue, déclare-t-il, impassible.
– Alors, vieil ours mal léché, tu vas les aider ou pas ! demande Kathryn, un sourire au coin des lèvres.
– Je vais voir ce que je peux faire, grommelle-t-il avant de sortir dans le jardin.
Kathryn le regarde se diriger vers un tas de petit bois en secouant la tête.
– Ne t’en fais pas. Il a l’air bourru de prime abord, mais c’est une crème.
– Il est bourru, il n’en a pas que l’air !
– Je t’assure que c’est un ange. Il faut du temps pour qu’il se laisse amadouer, mais une fois qu’il a décidé de t’accorder sa confiance, il donnerait sa vie pour toi. Je le connais, il va t’aider.
– Je ne vois pas ce qui vous fait croire cela.
– Il a juste un peu de mal avec les Lakotas, c’est pour ça.
– Mais pourquoi ?
– Bah, ce sont des histoires qui remontent à des temps immémoriaux. Lui-même n’en connaît pas la cause. Mais regarde-le, il est déjà en train de passer des coups de fil.
En effet, Laylow tient son téléphone portable collé contre son oreille tout en allumant le feu du barbecue.
– Vous croyez ?
– J’en suis certaine. Il va te dégoter un petit boulot, un endroit où crécher et une mamie qui s’occupera de tes sœurs. Il a un réseau énorme. Allons, passons au jardin. On va apporter ces sandwichs aux demoiselles de Pine Ridge. Ensuite, je devrai retourner au restaurant.
– Et nous, on reprendra la route.
– Hors de question. Vous dormez ici ce soir. Une bonne nuit de sommeil ne vous fera pas de mal.
– Mais… ?
– Regarde comme tes sœurs s’amusent. Prends la citronnade dans le frigo.
Fin de la discussion ; il semble qu’il n’y ait pas moyen de contredire Kathryn. J’ai un peu de mal à croire que les choses seront aussi faciles qu’elle le laisse entendre, mais nous n’avons pas d’autre choix que de lui faire confiance ; et de nous en remettre à son vieil ami bougon.
Kathryn sort avec le plateau débordant de sandwichs. J’entends les filles crier de joie. C’est vrai qu’elles sont heureuses ici.
– Alors ? Tu leur as trouvé quelque chose ? demande-t-elle à Laylow.
– Peut-être. J’attends confirmation.
– Ce serait quoi ?
– Une exploitation fruiticole à Marysville, à quelques kilomètres de Yuba City, au nord de Sacramento.
Kathryn pose le plateau sur la table de jardin et embrasse Laylow sur la joue.
– Merci, lui dit-elle. Je file. À ce soir, lance-t-elle à Ann-Mary et moi. Ou demain matin, car vous serez peut-être déjà couchées quand je rentrerai. Ne m’attendez pas en tout cas.
Puis, elle monte dans sa voiture et met le contact. Le temps qu’elle remonte l’allée, on n’entend que les éclats de rire des filles jouant avec Ann-Mary et le chien. Laylow dispose du bois un peu plus épais sur les brindilles. Quand il y a suffisamment de flammes, il verse du charbon de bois sur les planchettes déjà consumées.
Je fais un effort pour surmonter ma timidité :
– Au fait, merci de nous aider.
Laylow laisse passer quelques secondes avant de réagir.
– Je le fais parce que Kathryn me l’a demandé.
Décidément, il a décidé de ne pas me faciliter la tâche.
– J’avoue que je n’en reviens pas de ce qu’elle fait pour nous. C’est rare, des gens aussi généreux.
– Kathryn est quelqu’un de rare, en effet.
Kathryn m’a dit que Laylow était son meilleur ami, mais je crois qu’il y a autre chose. Ce qu’il ressent pour elle est au-delà de l’amitié. Je l’entends dans sa voix, je le vois dans ses yeux. Une seule personne a son estime sur cette planète, et c’est Kathryn. Il l’admire, purement et simplement. Mon impression est confirmée par ce qu’il me dit ensuite :
– Tu sais qui elle est, exactement ?
C’est autant une question qu’une menace. J’ai le sentiment qu’il va m’engueuler si je ne donne pas la bonne réponse.
– Non, je dis sur un ton hésitant.
– Kathryn est la descendante directe de Chef Winnemucca. Son arrière-arrière-grand-mère était la sœur de Sarah Winnemucca, l’écrivaine qui œuvrait pour la cause indienne à la fin du e XIX siècle. Les Winnemucca sont une grande famille de guides spirituels. Kathryn n’oublie jamais d’où elle vient, ni ce que notre peuple a subi. Elle est très engagée dans la défense des droits des Native Americans, et très écoutée par les membres de la tribu. Ici, sa parole est respectée.
– Comment ça se fait qu’elle s’occupe du ménage dans un restaurant si elle a un rôle aussi important au sein de la réserve ?
– Il n’y a rien de déshonorant à travailler comme femme de ménage.
Laylow me fusille du regard.
– Non, bien sûr, mais…
– Kathryn se méfie du pouvoir. Elle a systématiquement refusé les postes à responsabilité que le conseil tribal ou le gouvernement fédéral lui ont proposés. Elle préfère rester proche des siens et parler librement. Elle pense notamment que tous les Indiens d’Amérique du Nord devraient s’unir. Elle considère que cela commence par la solidarité entre les individus. C’est pour cela qu’elle vous aide ; pas pour vos beaux yeux de Lakotas irresponsables.
Sur le moment, je crois avoir mal entendu. Puis, je me dis que c’est du second degré ; il plaisante. Mais aucun signe sur son visage n’indique qu’il s’agit d’humour ou d’ironie. Laylow pense sincèrement ce qu’il vient de me jeter à la figure.
– Pardon ?
– J’ai beaucoup de respect pour Kathryn. C’est une femme de conviction. Mais je ne suis pas comme elle : je ne crois pas en l’union des peuples amérindiens. Nous ne sommes pas tous les mêmes. Les Lakotas, par exemple, sont devenus des ivrognes ou des drogués, souvent les deux. Ce sont des fainéants sur qui on ne peut absolument pas compter.
– Mais… ?
– C’était un peuple de guerriers, c’est devenu un peuple de mendiants.
– Comment pouvez-vous dire des horreurs pareilles ? Vous savez que je suis une Oglala Lakota ?
– Cela ne change rien. Même si la vérité est parfois dure à entendre, c’est bien de dire les choses telles qu’elles sont : ton peuple ne se prend plus en main. Il attend que l’aide lui tombe du ciel. Comme vous trois aujourd’hui.
Je ne sais pas quoi répondre. Ce qui est le plus dur à admettre, c’est qu’il n’est pas loin d’avoir raison. Il a évidemment tort de généraliser, et à mon avis il manque de compassion – l’alcoolisme et l’addiction à la drogue sont des maladies ; les trafiquants sont des criminels, les usagers des victimes, pas des coupables – mais son opinion est confirmée par l’exemple de ma propre famille. Car si je fais le bilan autour de moi, le résultat est édifiant : mon père alcoolique battait sa femme avant de l’abandonner avec ses trois filles, ma mère est en prison pour conduite en état d’ivresse, la consommation de méthamphétamine de mon oncle justifie qu’il n’ait pas été désigné comme tuteur de ses nièces pendant l’incarcération de sa sœur…
Pour autant, ça ne fait pas de Ray, Santee et moi des assistées qui attendent que tout leur « tombe du ciel ». Je connais des tas d’Oglalas Lakotas qui se battent pour que les choses changent, et pour que Pine Ridge génère ses propres revenus et devienne autre chose qu’un ghetto dont les habitants subsistent grâce aux aides sociales.
Je suis outrée par le ton hautain et méprisant de ce Laylow. Je voudrais lui faire ravaler ses paroles mais il m’impressionne trop pour cela, et ce n’est pas dans mes habitudes de contredire un adulte. De plus, j’ai besoin de son aide et de ses contacts en Californie ; je ne lui exprime donc pas le fond de ma pensée et ne lui adresse plus la parole. Je retourne auprès d’Ann-Mary et de mes sœurs, dont la conversation sera plus agréable. Même le chien est plus affable que cette espèce de grizzli malpoli.
Laylow manque certainement de manières, mais ses contacts se révèlent efficaces. En effet, plus tard dans la soirée il me donne les coordonnées d’un agriculteur.
– Il vous a trouvé un camping où vous pourrez louer un mobile-home. Donne-moi ton numéro de téléphone, je vais t’envoyer l’adresse. Tu t’y installeras demain. Lui-même t’attend après-demain à 6 h 45 pétantes sur son exploitation. Tu diras aux gens du camping que tu viens de la part de mon ami, Mike, de Sodaro Orchards.
Je note tout dans mon smartphone. Je suis évidemment obligée de rompre mon vœu de silence.
– C’est génial, merci beaucoup.
– Il n’a pas de solution pour faire garder tes sœurs pour l’instant, mais ça pourra s’organiser dans un deuxième temps.
– Bien sûr. On se débrouillera en attendant.
– Mike est un ami de longue date qui me fait une faveur. Vous avez intérêt à vous tenir à carreau, là-bas.
– Ne vous inquiétez pas…
– Ne me faites pas honte ! Je te préviens.
– Je vous le promets : je travaillerai dur et nous ne ferons pas d’histoires.
Laylow plante son regard dans le mien. Dans ses yeux, il y a la promesse
d’un déluge de feu à côté duquel les colères de Wakan-TankaA ne sont rien si nous créons le moindre incident là-bas. Mais j’y vois aussi l’envie de nous donner cette opportunité, l’envie de croire que nous serons à la hauteur. Je me demande même si Laylow n’est pas près de sourire, au fond, et de me souhaiter bonne chance.
Au moment de rentrer chez lui, plus tard dans la soirée, l’ours du Nevada fait un hug à Ann-Mary, un high-five à Ray et Santee, donne une caresse à Longhair, et ne m’accorde qu’un vague signe de la main en guise d’au revoir. Malgré ce qu’il pense de ma tribu, il aura tenu parole et nous aura sorties d’affaire. Sans lui, je ne sais pas comment je m’y serais prise pour me faire accepter comme travailleuse saisonnière. J’aurais fini par trouver du travail, mais ça m’aurait pris beaucoup plus de temps, et j’en aurais bavé.
Tout ce que je souhaite, à présent, c’est démontrer à Laylow et Kathryn que nous sommes dignes de la confiance qu’ils nous ont accordée.
A. Le Grand Esprit des Oglalas Lakotas, qui est l’équivalent d’un dieu.
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